mardi, décembre 21, 2010

D'un procédé rhétorique de discours polyvalent

Il s'agit de l'interview - ce matin - de J-M Le Guen sur France-inter, député socialiste de Paris, à propos du scandale du Mediator.
Le Mediator est un médicament qui vient d'être interdit après plusieurs années d'une belle carrière de prescriptions médicales, et peut-être plus d'un millier de morts subséquents.
Il y a donc eu dysfonctionnements dans les institutions d'État en charge de la protection sanitaire.
Ce dont notre député socialiste a tout à fait conscience.
 Il proclame qu'il faudra prendre des mesures qu'il qualifie à plusieurs reprises - la formule a donc été soupesée - d'"assez radicales".
C'est un oxymore : par nature le radicalisme ne supporte pas les déterminations relativisantes.
Donc les mesures assez radicales n'existeront pas.
Par contre l'oreille des auditeurs pourra y trouver son compte.
Le peuple - tous ces gens qui croyaient pouvoir faire confiance dans le service public de santé -  trouveront dans l'adjectif "radical" une réponse à leur espoir que le ménage sera fait, que les coupables de conflits d'intérêt seront mis hors d'état de nuire, que justice sera faite, bref, que le problème institutionnel que met à jour ce drame sera pris à bras-le-corps et résolu.
Mais tout autant, les dirigeants de laboratoires pharmaceutiques, mais aussi tous les professionnels de santé qui profitent peu ou prou des bénéfices engrangés par leurs lucratives activités, sont rassurés par le déterminant "assez" de la formule "assez radicales". Cela se passera entre gens de bonne compagnie ; ces mesures pourront se discuter ; et comme du côté des laboratoires on a de bons moyens pour être convaincant ...
Comme quoi une formule vide de sens peut devenir pleine de valeur communicationnelle.
Il suffit qu'elle donne en pâture les mots désirés.
Or aujourd'hui, face à la multiplication des problèmes sociaux engendrés par la gestion sarkozyste, on désire du pouvoir alternatif potentiel - du PS - les mots qui apportent les solutions.
Hé bien, ce matin, avec J-M Le Guen, chacun les a trouvés, le peuple comme les professionnels de la médication.
Et devinez qui va se retrouver trompé ?

lundi, novembre 22, 2010

Le paradoxe du chef d'État

Comme le remarquait Hume, si les événements historiques se succèdent, toujours inédits, sous-jacentes demeurent les mêmes passions humaines constamment agissantes.
Et les passions historiquement les plus tenaces et conséquentes sont les passions de rivalité.
Kant les résumait à trois passions :
  • la cupidité : avoir le plus de biens pour soi,
  • la domination : déterminer le plus possible le comportement d'autrui,
  • la gloire : être valorisé plus qu'autrui.
Celui qui atteint le poste de chef d'État, quel que soit le mode de sa désignation, est toujours un virtuose dans la satisfaction des passions de rivalité.

Or les passions de rivalité sont des passions asociales. Elles précipitent les individus les uns contre les autres et n'en finissent jamais de surenchérir dans l'affrontement.

Il faut le dire ! La principale cause de malheurs dans l'histoire, ce ne sont pas les catastrophes naturelles, ce sont les dommages que les hommes se font mutuellement (en particulier lors des guerres). Et ce qui œuvre presque toujours lors de ces dommages, ce sont les passions de rivalité.

Si bien qu'il faut prendre au sérieux Hobbes lorsqu'il affirmait que l'essence de l'État, c'est d'être le pouvoir commun à un groupe social qui lui permet de surmonter la violence immanente aux rapports de rivalité entre les hommes.
Il s'ensuit que le chef d'État symbolise nécessairement cet état de fait retrouvé du dépassement de l'expression de la rivalité qui a fait sortir les hommes de l'état de "guerre de tous contre tous" (Hobbes).

Le chef d'État ne peut habiter son statut très particulier et éminent, ne peut être respecté comme tel, qu'en tant qu'il incarne le dépassement des passions de rivalité.
Or le chef d'État n'a pu parvenir à ce poste que parce qu'il a été vainqueur dans les jeux de rivalité.

Tel est le paradoxe du chef d'État : il doit être détaché de ce dont il est le champion.

 Il semble qu'il n'y ait qu'un moyen de sortir de ce paradoxe. Le futur chef d'État doit avoir peu ou prou "une pensée de derrière la tête"(Pascal). Il ne joue le jeu de la rivalité que parce qu'il a un projet pour en sortir. Un projet politique, ce n'est rien d'autre que réorienter les désirs de chacun vers un but commun qui dépasse les rivalités.
Il y a une nuance : un projet "libéral" est un projet qui intègre effectivement l'énergie de la passion de cupidité, mais qui la maintient dans le cadre d'un droit qui évite qu'elle débouche sur la violence.

Un chef d'État qui échoue est un chef d'État qui n'incarne pas ce dépassement de la rivalité dangereuse.  Il met en danger la paix sociale. Il devient un problème vital pour la société.
Le chef d'État qui dit publiquement "Casse-toi pauvre con !", "Descend si t'es un homme !","J'ai un super job, une superbe femme, alors évidemment les Français me le font payer !", montre qu'il n'a pas le recul attendu par rapport aux passions de rivalité. Au sens littéral, il se révèle "vulgaire" (du latin vulgus qui signifie foule au sens d'entité sociale emportée par ses passions). Il déchoit de son statut. Et ses administrés se rendent compte que ce n'est pas la bonne personne à la bonne place.
Ils s'en rendent d'autant mieux compte qu'ils subissent alors inévitablement les dérives induites.

Car le chef d'État a d'emblée le rôle de modèle dans la prise en charge de l'intérêt public pour tous les fonctionnaires d'autorité.
Si le chef d'État faillit à se maintenir au-dessus des rivalités, ces fonctionnaires pourront se trouver légitimés à utiliser les moyens que leur confère leur statut pour se "lâcher" dans leurs propres passions de rivalité.
C'est dans un tel État qu'on a toutes chances de voir se multiplier des situations de violences collectives, en particuliers dans la relation aux forces de l'ordre.

Dans la mesure où l'on a quelque pouvoir sur la désignation d'un chef d'État, il ne faut jamais oublier que la chose la plus importante qu'il faut en attendre est le dépassement des passions de rivalité.

vendredi, novembre 19, 2010

Sur l'annonce de l'enseignement de la philosophie en Seconde

L'enseignement de la philosophie en Seconde, c'est d'abord un acte de communication d'un gouvernement qui a besoin de faire accroire sa nouveauté et d'un ministre qui espère ainsi positiver son image et celle de sa réforme.
À regarder de près, cela se réduit à pas grand chose : seulement la possibilité d'enseigner la philosophie dans le cadre des horaires fourre-tout-et-n'importe-quoi – "enseignements personnalisés", "enseignements d'exploration", ECJS – que l'on multiplie depuis quelques temps, au détriment des enseignements disciplinaires. Donc pas d'horaire dédié, pas de budget, pas de recrutement, pas de programme.
Mais au-delà de ces petites stratégies d'autopromotion à l'économie, regardons-en le principe.

Indépendamment des problèmes de conceptualisation et de lecture des textes de la tradition, philosopher c'est au moins avoir la capacité de prendre du recul par rapport à ses passions pour les penser et les mettre en perspectives en fonction de valeurs finales réfléchies.
Or l'expérience nous apprend que, même en Terminale, un certain nombre d'élèves sont incapables d'entrer dans cette prise de recul, tout simplement parce que ça n'est pas leur problème.Et ça ne peut pas l'être parce qu'ils ont des problèmes autrement plus urgents à résoudre, problèmes que l'on peut globalement ranger sous la catégorie des problèmes d'identité.

C'est assez normal. Chaque individu a son propre cheminement de maturation. Mais ce qui est certain, c'est que cette maturation passe par une phase d'appropriation de son identité contre le statut de l'enfant-à-ses-parents, et par la quête de reconnaissance par ses pairs et plus largement par la société extérieure à la famille.
C'est ce qu'on appelle l'adolescence.
Elle a sa phase critique lorsque l'essentiel du désir de l'individu est capté par cette quête. C'est la crise d'adolescence. Or, pour philosopher, je veux dire, pour que ça ne soit pas un exercice seulement contraint, il faut être passablement dégagé de ces passions de l'adolescence.

Il faut cesser de se considérer sans arrêt dans le miroir, pour considérer de manière objective le sens de sa vie et les valeurs en fonction desquelles on doit vivre !

Il est certain que, généralement, on n'est pas encore sorti de cette phase égocentrée à 15-16 ans, en Seconde.
Il est tout à fait possible que le lycéen concerné soit enthousiasmé par ce projet. Mais il est fort possible que ce soit pour de mauvaises raisons : le gain pour son identité de s'afficher comme participant à cet enseignement pour plus grands. Cet enthousiasme risque vite alors de retomber devant les exigences de la réflexion conceptuelle.

Ce dont a d'abord besoin le lycéen de Seconde, c'est d'une présence suffisante d'adultes pour l'aider à se positionner et s'affirmer par rapport à la pression des valeurs proposées par la société. Ces adultes l'aideront à la fois par leur exemplarité, et comme interlocuteurs pour leurs interrogations.

En tant que prof de philo, ce que je demande au gouvernement, ce n'est pas l'introduction de la philosophie en Seconde :
  •  c'est l'arrêt de la réduction du nombre d'adultes relativement au nombre de lycéens dans les établissements. Il faut moins d'élèves par classe, plus de surveillants, pour que la relation éducative dont l'adolescent a besoin soit possible.
  • c'est l'abandon de cette "réforme" déstructurante qui multiplie les sollicitations du professeur pour des taches qui l'éloignent de la relation à l'élève. Quel mépris de penser faire croire qu'on institue des heures d'"enseignement personnalisé" alors qu'on réduit jusqu'au point de rupture le nombre de professeurs, documentalistes, surveillant(e)s assistant(e)s sociaux(ales), infirmières !
Mais cela coûte, alors que l'introduction de la philosophie en Seconde proposée ne coûte rien.

L'État doit décider si le surplus de richesses créé par la croissance économique continue depuis plusieurs décennies – c'est-à-dire d'abord par le travail populaire – peut être aussi investi dans l'éducation.

La philosophie devrait plutôt être introduite en Ministère : "faire des économies" peut-il valoir comme valeur finale pour l'Éducation ?

jeudi, novembre 18, 2010

Contre l'idéologie de la nostalgie

Écoutons nos contemporains qui s'épanchent lorsqu'ils peuvent abandonner leur implicite "devoir de réserve" lié à leur rôle social : ils sont profondément nostalgiques d'un enchantement du monde qui aurait été détruit par la mainmise technique sur la planète.

Être écologiste, cela devrait, justement, ne plus être nostalgique parce qu'on fait du monde réenchanté un projet d'avenir.
Je veux dire qu'il faut comprendre la nostalgie comme une maladie de l'âme commune, de caractère pandémique, de l'homme contemporain.

C'est le mal de la planète perdue !

C'est une maladie dont l'étiologie est fortement idéologique : on est nostalgique dans la mesure où l'incessante rengaine des innombrables messages de la mercatocratie assurant son pouvoir, nous a persuadé que le train du progrès technique était sur les rails à bonne vitesse et à grande inertie, de telle sorte que les paysages d'antan ne pourraient plus se revoir.

L'écologiste serait celui qui ferait du contact avec l'enchantement du ciel piqueté d'étoiles, avec l'enchantement d'un paysage de nuit estivale piqueté de lucioles, un projet d'avenir.
Être écologiste serait donc être guéri de la nostalgie. Ce ne serait donc plus faire ses choix politiques par réaction nostalgique.
Ce ne serait plus simplement récuser les dilapidations d'énergie, le réchauffement climatique, dus à l'éclairage électrique nocturne généralisé.
Ce serait faire le projet d'un aménagement de la vie sociale en lequel seraient possibles pour quiconque ces moments de plaisir, que dis-je, de joie, que peut permettre le dynamisme propre de notre planète (la "nature") dans les situations de relation "magique" qu'elle nous offre.

Écologie, c'est, étymologiquement, le savoir raisonné de notre habitat, et d'abord de notre habitat absolu qu'est notre planète. Or ce savoir, c'est celui de situations d'enchantement, mais aussi de cruauté (foudre, tremblements de terre, etc.)

La politique écologiste doit contribuer à l'organisation d'une vie sociale qui favorise les relations d'enchantement, et préserve le mieux possible des rapports de cruauté.

La politique écologiste vise simplement à favoriser plus de joie de vivre.

Les tours meurent aussi !

Feu vert pour les grandes tours dans Paris

Ce titre d'un article du Monde mérite que l'on prenne un peu de recul sur une manière contemporaine de faire des choix qui engagent l'avenir à long terme.

Il est probable qu'une tour est assez aisée à construire, et pas uniquement parce que les techniques sont tout à fait maîtrisées. Parlez-en avec votre psychanalyste ! Il peut y avoir un caractère jubilatoire de se sentir responsable de cette érection qui s'impose désormais dans les champs de vision.

Il est aussi certain que les tours sont très, très délicates à détruire.
Mais quel projet d'érection prend-il en compte, ou même seulement évoque-t-il, les modalités de la destruction ?
Une implosion d'une tour de 180 mètres de haut, ça donne quoi ?
On a une petite idée... des nuages de poussières et des tonnes de gravats, non ? Grâce à Al Qaïda !

On pense implicitement : ça ne nous concerne pas, ce sera pas notre problème, c'est trop lointain.
Mais il n'y aura pas toujours des "Al Qaïda" pour faire le travail !
D'ailleurs, ce n'est pas du tout souhaitable !

lundi, novembre 15, 2010

Le monde contemporain en toute simplicité

Il y a ceux qui vendent pour pouvoir s'admirer,
il y a ceux qui se vendent pour pouvoir manger.

Il y a ceux qui se martyrisent à essayer de ne pas manger,
il y a ceux qui sont martyrisés à ne pas pouvoir manger.

Il y a ceux qui sont sous régime hypocalorique,
il y a ceux qui sont sous régime totalitaire.

dimanche, novembre 14, 2010

La maladie, l'amour et la brouette

CITE_SOLEIL__LABANMATTEI 08.jpg © Olivier Laban-Mattei


Douce était la caresse du vent chaud du Sud, ce matin, et riche en couleurs était le paysage où le jaune de feu du feuillage automnal trouvait un juste contrepoint dans les coups de pinceau de graphite et de blanc d'un ciel se préparant à la pluie.
Mon corps est là disponible et réactif, et si je suis confronté quelquefois à ses limites, je puis faire beaucoup plus, en ce qui est bien, que je ne le fais.
Oui, le monde me traverse, encore beau, toujours beau, malgré tout, et moi je peux... Je suis "une puissance d'agir" comme disait Spinoza.
Il m'arrive que les larmes me montent aux yeux de la bienveillance à mon égard de ce qui ne dépend pas de moi (ce qu'on nomme parfois le destin).
Et je pense là à mes pauvres grands-parents et parents qui ont été laminés par les guerres dont je voyais encore les dévastations dans leurs rides, et au fond de leur regard.
Et je vois ce matin, à le une du Monde, cette photo tout juste envoyée d'Haïti : un garçon, et sa sœur, transportant dans une brouette leur mère, atteinte du choléra, jusqu'à l'hôpital.
Et j'ai le cœur gros ...

Transporter sa mère dans un brouette par amour. L'avoir emprunté à un voisin peut-être, en devenant son obligé, pour qu'elle soit assez solide ; y placer tous les coussins et couvertures de la maisonnée, pour que l'on ne sente pas trop les soubresauts dus aux voies détériorées du bidonville. Et c'est peut-être un long chemin car il faut aller assez loin vers le centre de Port-au-Prince, il n'y a pas d'hôpital près du bidonville. Et on ne sait pas comment on sera reçu, s'il faudra que la mère passe beaucoup d'heures dans la brouette.
Mais l'on sait où l'on va – vers l'amour, vers la vie – quand on a la mort aux basques !

Mais n'a-t-on pas tous la mort aux basques ?
Ces haïtiens sont beaux parce qu'ils sont sages. Ils savent cette vérité dont je me divertis si facilement !
Ils font de pas mal de nos problèmes, de pauvres problèmes.
Madame Liliane Bettencourt, ne restez pas pauvre ! Enrichissez-vous ! Suspendez un agrandissement de cette photo dans votre salon !

Ils lancent leur flèche d'amour sans un regard pour le photographe qui est l'œil d'un monde où l'on ne semble pas aimer.
Oh ! sans doute ne s'arrêtent-ils même plus sur la possibilité de notre aide; ils savent qu'il s'agit d'un monde lointain et étranger, dont ils n'ont jamais demandé qu'il vienne les voir, leur promettre, et les photographier.

Mais peut-être leur est-il important de savoir que dans ce monde-là peuvent exister des gens qui savent aimer leurs équivalents de locomoteurs à brouette.
Mettre sa mère, malade, dans une brouette, et traverser la ville pour qu'elle continue à vivre, c'est aimer sa mère. N'est-ce pas tout autant aimer l'humanité ?
Ce sont eux qui nous aident en nous montrant que l'humanité est  a i m a b l e  par delà toutes nos ratiocinations chagrines.
Alors, merci photographe !

lundi, octobre 25, 2010

Vite, la séquence images !

Comment se sortir de la crise des retraites ?
Hé bien par les images, voyons !
Ah ces bonnes vieilles images surchargées d'affects qui permettent si bien de manipuler le peuple. Des images humaines : ce sont les meilleures pour cet usage. Un nouveau premier ministre, des nouveaux ministres, choisis pour la prégnance de leur image dans la conscience collective. Et puis, déjà, les candidats à la candidature, en attendant les candidats à l'élection présidentielle.
Des images de rivalité. Oh que c'est bon ça !
Le problème de notre chère (en coût social et humain) ploutocratie, c'est qu'elle ne peut pas tout mettre en images. Et ce qu'elle ne peut mettre en images, elle ne le maîtrise plus, ne pouvant court-circuiter la pensée collective par des urgences d'affects.
Quelle impuissance en 2005 d'une campagne médiatique omniprésente pour une nouvelle constitution européenne ! Mais comment trouver une image qui polarise les investissements lorsqu'il s'agit d'un texte technique ? Idem pour la  réforme des retraites.
Leçon définitive : ne plus battre les estrades pour les choix qui ne permettent pas les investissements sur image, les faire passer à la sauvette.
Les citoyens ont intérêt à bien surveiller les mois de juillet-août : oui, oui, j'appelle à la création d'un "Collectif d'Alerte Citoyenne Estivale" (slogan : "Le CACE contre la casse !" ; peut-être que s'il avait existé en 1993 aurions-nous encore nos 37,5 annuités).
Et pour cette même raison, ce n'est pas demain la veille du prochain référendum en France !

NB Le véritable problème actuel de la ploutocratie est peut-être que l'image "Sarkozy" est devenue assez inutilisable, alors que l'ego du Président empêche la promotion d'autres images.

Autre NB N'oublions pas que :
s'il y a des images qui court-circuitent la réflexion en captant le désir,
il y a aussi des images qui stimulent la réflexion en interrogeant les êtres.

vendredi, octobre 22, 2010

Légitimité de l'antisarkozysme

Il était patent dès 2005 que Sarkozy avait des comportements qui blessaient, stigmatisaient, et nouaient, précipitaient des problèmes sociaux : "racaille", "descend si t'es un homme", "casse-toi  ...", "aujourd'hui, quand il y a une grève ...", et j'en passe.
Un homme politique, surtout s'il a des responsabilités publiques nationales, prend nécessairement une valeur exemplaire : ses comportements engagent d'innombrables autres comportements vers une certaine tonalité.
Le caractère irrespectueux des comportements du Ministre de l'Intérieur ou/et du Président de la République, engendre une kyrielle de comportements irrespectueux. En particulier de la part de fonctionnaires qui se considèrent comme leurs représentants directs, tels les fonctionnaires du maintien de l'ordre. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison essentielle de l'embrasement des banlieues en 2005, et de la persistance d'incidents violents émanant des "quartiers", depuis.
Depuis près de 8 ans, on se trouve en face d'un homme public qui se place constamment dans le registre de la rivalité, parce qu'il a besoin de faire signe de sa supériorité en ce registre en mettant en scène sa force, son pouvoir, sa richesse, etc., au détriment de l'intérêt public.
Un responsable politique digne de ce nom, c'est-à-dire ayant le sens de l'intérêt public, doit s'imposer un comportement qui désamorce les rivalités et apaise les tensions sociales.
Il y a beaucoup de gens qui souffrent du caractère injuste des décisions de l'actuel Président de la République ; mais tout autant, ces gens souffrent de l'irrespect dans lequel ils se sentent tenus.
On n'est pas méprisable parce qu'on n'affiche pas des signes de réussite sur le terrain de la rivalité !
C'est pour cela que ce mouvement des retraites à une forte racine antisarkozyste qui le rend, pour le pouvoir, si difficile à maîtriser.
Il reste le problème : par quelle fragilité intrinsèque, notre démocratie a-t-elle pu faire surgir un tel "premier personnage de l'État." ?

lundi, octobre 18, 2010

Raccourci d'actualité chaude

Il s'agit d'un homme qui a mis le feu aux banlieues en 2005 en tant que Ministre de l'Intérieur.
Le même homme a trouvé ensuite un nombre suffisant de Français inconséquents pour être élu Président de la République.
Et cet homme, aujourd'hui, est en train de mettre le feu à l'ensemble de la société.

jeudi, octobre 14, 2010

La logique de la fourmilière

Réforme des retraites : elle tente d'avancer dans la concrétisation de ce rêve d'une société de fourmis en laquelle chacun voue son énergie à activer les flux de marchandises, et puis meurt.

C'est un rêve d'individus qui ont leurs poches bien placées pour se remplir au passage de ces flux.

Mais en fait, ce rêve, il était déjà présent dans le slogan "travailler plus pour gagner plus" !
Mais il était plus masqué car on mettait en valeur l'autre versant du rôle de la fourmi au service du flux effréné des marchandises : la consommation. Car le dynamisme des flux implique aussi qu'elle consomme.

Ah si les retraités ne s'occupaient que faire des voyages touristiques organisés !
Mais ils prétendent aussi utiliser leur énergie – qui du coup ne semble pas avoir assez été exploitée dans le travail – pour la vie associative, la politique, le bricolage... et tout ça c'est clairement du lèse-fourmilière !

mardi, octobre 12, 2010

Retraites : le téléscopage des temporalités

Quoiqu'on dise, le système des retraites français est un contrat à long terme.
On cotise dès son premier emploi, et en retour on a l'assurance, dans plusieurs décennies, de revenus dans la dernière partie de sa vie selon certaines règles.
C'est pour cela qu'il est extrêmement délicat de toucher aux règles pour ceux qui ont déjà commencé à cotiser.
En strict droit contractuel, ils devraient explicitement donner leur accord pour la modification des règles.
De ce point de vue la proposition du référendum est l'idée qui serait la plus intelligente pour sortir de la crise de cet automne 2010.
 La question posée devrait alors telle celle-ci :
"Acceptez-vous l'ensemble des modifications inscrites dans le projet de loi xy concernant le contrat qui vous lie à l'État en tant que cotisant aux caisses de retraites ?"
Cela supposerait un texte de loi assez simple – quelques articles – et impliquerait, si acceptation, l'acceptation des dispositions techniques requises pour les mettre en œuvre.

Mais on n'aura pas cette solution, parce que nos gouvernants sont, quoiqu'ils disent, dans le court terme.

Par quel miracle les caisses de retraite pourraient-elles avoir des comptes équilibrés ? Sauf à changer constamment les règles, ce qui enlèverait tout sens au système, les rentrées (cotisations) ne peuvent jamais être ajustées aux sorties (pensions), du fait des aléas de l'histoire et de la démographie.
C'est là que se trouve le plus incongru dans la réforme aujourd'hui proposée : on va demander à un jeune qui s'engage sur le marché du travail de cotiser, tout en le laissant dans l'incertitude sur l'âge où il pourra faire valoir ses droits à la pension de retraite, ni lui donner d'assurance sur le montant de cette pension, puisque la réforme proposée n'est pas totalement financée et qu'en conséquence on annonce des révisions régulières des règles.
Le gouvernement veut en réalité faire porter sur les salariés et retraités à venir les aléas – à effets forcément négatifs sur les caisses de retraite – d'une économie marchande qui oriente toujours plus de flux de richesses vers quelques poches privées.

Il est certain qu'il y a eu une très longue période – les Trente Glorieuses – en laquelle le système était très bénéficiaire : générations décimées par les guerres, faible espérance de vie après 65 ans.
Où est passé l'argent de nos cotisations d'alors ? N'aurait-il pas du être géré dans la perspective du renversement des paramètres démographiques, largement prévisible ?
Et la question est posée non seulement à tous les gouvernants de ces dernières décennies, mais aussi aux trois grands syndicats de travailleurs, co-gestionnaires des caisses de retraite, de même qu'aux organisations patronales.

Tous ces responsables n'ont pas été à la hauteur de ce beau et ambitieux système de solidarité inter-générationnel instauré par nos pères au sortir de la Résistance. Et nous mêmes, quand nous pinaillons sur la définition de la pénibilité, ou autre durée de cotisation, tout en affirmant le bien fondé d'une réforme, ne sommes pas non plus à la hauteur de l'enjeu.

Car le système des retraites par répartition est un engagement des partenaires sociaux à long terme – sur plusieurs générations – et il ne peut en être autrement. Ses règles ne devraient pas être remises en cause par des aléas historiques telle une crise ponctuelle due à des spéculations financières – du moins pas sans consentement explicite des intéressés.

La question est : sommes-nous encore dans un rapport au monde en lequel l'horizon temporel soit suffisamment ample pour un tel système des retraites ?

Si oui, alors il faut nous donner tout de suite les responsables politiques qui soient à la hauteur de cet enjeu.

Si non, alors continuons, si nous voulons, à pinailler sur le contenu de la réforme. On reste dans le court terme. Le système marchand a déjà gagné : il a déjà préparé le terrain dans nos consciences pour que soit abandonné ce système de solidarité inter-générationnel, lequel, comme toutes les solidarités, gêne l'expansion du règne de la marchandise.

vendredi, octobre 08, 2010

Supplique pour les rebuts des micros-trottoir

Que deviennent les larges rebuts des micros-trottoir, toutes ces expressions qui, n'allant pas dans le sens des clichés attendus de l'opinion commune, sont écartés au montage ?

Quelle variété, quelle richesse, quelles pépites de points de vue humains sur le monde, quelles expériences inimaginables, quelles trajectoires de vie impensables, gisent dans le nulle part de secteurs oubliés de supports numérisés délaissés !

Ce qui intéresse le pouvoir médiatique, c'est l'attendu du seul point de vue qui vaille de ce côté-là, celui des intérêt dominants la vie sociale.
Ce qui est intéressant, c'est la connaissance de l'infinité diversité des points de vue qui ouvre le champ des possibles de chacun, et ainsi rend plus libre.

Qui pourra me dire où chercher, comment exhumer, des bribes de ces "zéro-valeur-marchande" qui ont tant de valeur ?
Peut-on envisager qu'un site dédié - une sorte de "balai sur images" - récupère ce qui est récupérable de ces expressions ?
Ce serait passionnant !

Appel à tous les monteurs de micros-trottoir : récupérez vos rebuts !... avant qu'il n'y en ait plus.

mercredi, octobre 06, 2010

Mettre l'enfant à l'image

On remarque trop, dans les imagiers communs, ces mises en scène d'enfants qui se montrent à tout propos, et donnent leur avis sur tout.

Ils semblent anticiper leur statut d'adulte, mais au vrai, c'est l'adulte qui a décidé et qui ici se sert de l'enfant.
L'enfant qui fait complaisamment l'enfant devant un micro ou une caméra donne plutôt à l'adulte l'occasion de réparer sa mauvaise conscience d'avoir si peu respecté l'enfant qu'il était et les enfants qui sont.

Par cette mise en scène de l'enfant, l'adulte se donne le double bénéfice d'une image qui valorise socialement l'enfant et qui redonne la parole à l'enfant qu'en lui il a fait taire.

Faire apparaître l'enfant sur écran remédie à sa quasi absence dans l'espace réel.
Où sont donc passé les enfants ? Bien à leur place, dans des endroits clos, trop souvent devant un écran quelconque, en tous cas ne gênant pas les processus de flux des marchandises – ce qui est prioritaire  – ou alors ils sont dans les "quartiers", c'est-à-dire dans des zones considérées comme menaçantes.
Oui, ce sont aussi beaucoup d'enfants que l'on chasse de l'espace réel lorsque l'on expulse un camp de Roms.

L'enfant à l'écran ? l'innocence + la spontanéité, sans les perturbations.

Les enfants ont aujourd'hui si peu la possibilité de se glisser dans les interstices du monde adulte comme ils ont vocation à le faire – ce qui est nourrir son envie de grandir !
Quels espaces reste-t-il pour vivre son enfance dans notre monde ?
C'est l'enfant qui, en priorité, pâtit  du rétrécissement de l'espace public, et de son accaparement par la bagnole.

Si rares sont devenus les lieux où les enfants peuvent alimenter de leur imaginaire des situations propres à apprivoiser les règles du monde adulte – ce qui est jouer !
Lorsque l'enfant "joue" devant un écran, son imaginaire n'est-il pas asservi à l'imaginaire de l'adulte ?

Quelles relations humaines reste-t-il pour que les enfants vivent ce qui les intéresse et qui est l'apprentissage du monde dans une relation affective aux adultes ?

La complaisance à l'enfant en image semble bien être le corollaire de la négation de l'enfance.

mardi, octobre 05, 2010

Les clés et les Roms plus quelques autres

Une des valeurs les plus intéressantes de l'existence humaine est la confiance.
Elle était déjà reconnue dans tout son prix par les Anciens sous le mot d'amitié (Aristote, Épicure, etc.).

Un monde où l'on n'a pas besoin de lourds trousseaux de clés, et d'une liste de codes (et d'un autre code pour verrouiller la liste) pour vivre avec autrui, est indubitablement un monde meilleur.

C'est en ce sens qu'il est bon que les Roms, plus quelques autres, en particulier du côté de l'Afrique – qui n'ont pas de clés – continuent à venir chez nous. Même si parfois ils malmènent les serrures – qu'ils ne peuvent investir à notre degré – de notre monde à clés.

Car nous avons quelque chose d'essentiel à apprendre d'eux.

mardi, mai 04, 2010

Non pas ce à quoi on renonce, mais ce qu'on manque !

Il faut réformer notre rapport à l'environnement naturel.
Il faut réformer nos modes d'activité et de consommation.
Le point délicat de ces propositions est dans le "Il faut".
Cette locution, implicitement, fait peser sur nous un poids : celui du renoncement.
Nous avons acquis le besoin d'un certain nombre de biens, ou plutôt d'un certain flux de biens, et le contenu de notre vie, c'est de nous activer pour entretenir ce flux.
Et ces problèmes d'environnement, c'est extrêmement gênant, car que fera-t-on de notre vie ?

Or, un esprit sain – mens sana in corpore sano – ne peut avoir des motions aussi peu souples vers des biens déterminés dans une situation d'abondance de biens.
Je veux dire : les biens assurant l'entretien de la vie en bonne santé étant acquis (pour nous tous qui bénéficions de l'abondance des sociétés mercatocratiques), nous ne devrions pas avoir besoin de ce flux de biens dépendant de notre activisme sur l'environnement.
Nos pères, grands-pères, et toute la longue lignée de nos ancêtres nécessiteux, n'ont fait qu'en rêver :"Quand je serai riche ...".
Nous sommes riches.
Et nous continuons à nous comporter comme des nécessiteux : nous avons "besoin" de ces flux de biens.
Nous pouvons être libres par rapport aux biens matériels, car nous avons l'abondance.
Nous n'en profitons pas : nous nous comportons comme des pauvres.
Ce que nous ratons, ce sont les 3 petits points du "Quand je serai riche ..." de nos pères. Car nous pouvons réaliser leur rêve : consacrer notre vie à faire de belles choses.
Non pas continuer à consommer comme des nécessiteux. Mais créer comme des êtres libres.
La révolution écologique, ce n'est pas penser à ce à quoi on renonce, c'est enfin l'opportunité d'envisager ce qu'on manque.

lundi, avril 19, 2010

Survivre, vivre et vivre humainement

L'homme se comporte souvent bêtement.
Il est patent que, de nos jours, l'homme se comporte bêtement vis-à-vis de sa planète. Rendons-nous compte : prétendant afficher son souci écologique, il tronçonne allègrement des forêts pour produire des bio-carburants afin d'alimenter un parc automobile qui congestionne son espace collectif !
Ce qui pose la perspective d'une vie non bête – pleinement humaine.
Comment la penser ?

 Pour se garder de la confusion, peut-être faut-il abandonner l'opposition entre une vie libre et raisonnée, qui serait proprement humaine, et une vie limitée à la satisfaction des besoins nécessaires à l'entretien de la vie, laquelle serait proprement animale.

Car une chose est de vivre, une autre chose est de survivre.
La survie n'est que la soumission à la contrainte de ce que l'on appelle l'instinct vital et qui exprime les nécessités naturelles requises pour la continuation d'une vie.
Vivre est plus large. C'est déployer ses qualités spécifiques d'être vivant.
Un chat se rapproche de la survie lorsqu'il est en appartement, castré, attaché à son maître, et attendant ses croquettes à heure fixe. Mais il ne vit vraiment que sur la prairie à veiller les souris et à se positionner par rapport à ses congénères.
La survie, c'est quand on ne peut pas faire autrement pour des raisons natives (instinct vital).
Par contre, la vie, comme le remarquait Bergson (La conscience et la vie, dans l'Énergie spirituelle), met toujours en jeu une certaine liberté – plus ou moins intense, mais liberté quand même, c'est-à-dire capacité de choix. Nous ajouterons aussi la raison. La raison est en effet manifestement dans la nature – voir mon billet mercredi, mars 24, 2010. Les comportements animaux manifestent aussi des choix rationnels. Voyons comme tel oiseau tire parti des matériaux disponibles pour s'arranger un nid solide et fonctionnel. Simplement, cette raison ne se déploie pas comme  chez l'homme, dans un milieu de langage, ce qu'on appelle entendement ; de plus elle est essentiellement pratique ; enfin elle a tous les degrés de développement au long de l'échelle des espèces.

Oui, les animaux ne font pas que survivre. Ils vivent. Le chat joue avec une balle. Le chien structure un territoire avec son urine. Le merle varie ses trilles, etc.

Mais vivre au sens humain doit être compris dans un sens radicalement différent de vivre du sens animal ou végétal.
Et cela pour une raison simple : l'homme, seul, existe.
L'existence  – ek-sistere = être hors de soi – humaine exprime l'idée que l'homme est la seule espèce qui n'a pas d'environnement naturel dédié. L'homme n'est pas déterminé à s'insérer dans un biotope particulier. Il peut se poser partout. Il peut même aller dans l'espace, hors de l'attraction terrestre. Autrement dit, il n'est naturellement bien nulle part.

La conséquence prodigieuse en est que l'homme est la seule espèce vivante dont le Bien n'est pas donné par la biosphère. il doit se le donner lui-même.
Ce qu'exprimait ainsi Brunetto Latini (vers 1265) :
" Où que j’aille, je serai en la mienne terre, puisque nulle terre ne m'est exil, ni pays étranger ; car bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu." (Livre des Trésors, adapté de la langue d'oil)

Vivre pour l'animal c'est faire varier ses comportements à l'intérieur d'un champ de possibilités bien défini par son biotope spécifique.

Vivre humainement est tout autre chose : c'est élaborer ce qui est bien pour les hommes.
L'homme ne vit humainement :
  • que s'il produit des œuvres que les autres humains accueillent comme étant bien, c'est-à-dire représentatives de la valeur humaine (art & technique, culture) ;
  • que s'il réfléchit sur les valeurs finales qui doivent guider sa vie (pensée, philosophie) ;
  • que s'il s'organise pour rendre possible l'actualisation de ces valeurs finales dans la vie sociale (justice, liberté publique, politique).

On comprend pourquoi il est important de ne pas confondre vie animale et survie.
En reconnaissant les qualités propres d'une vie animale, l'homme est amené à ne pas négliger les exigences d'une vie proprement humaine.
Par contre ceux qui aimeraient que la majorité des hommes se contentent d'une vie de travail et de consommation qui occulte le problème des valeurs finales en fonction desquelles ils vivent, auraient tout intérêt à faire croire qu'on vit humainement simplement parce qu'on n'est pas occupé à survivre.

jeudi, avril 15, 2010

Impuissance de l'idée de nature

La "nature" est bien sûr une création culturelle.

C'est une idée créée pour exprimer un point de vue sur l’environnement humain. Mais un point de vue au sens fort de l’expression : une prise de position, une interprétation.

La nature est donc une idée éminemment culturelle, mais aussi très confuse. Car le mot nature emporte une lourde charge d’imaginaire.

Ne peut-on pas dire que, pour nos générations, celles qui voient reculer les espaces immémorialement végétalisés devant l’emprise croissante du béton et de l’urbanisation, la nature évoque des images du passé où les paysages verdoyants traditionnels n’avaient pas encore été bouleversés par des techniques humaines agressives ?

Ce qui permet de rendre compte que, de cette confusion liée aux investissements imaginaires subjectifs, émerge une valeur unanimement positive : la nature est ce qui mérite d’être protégé.

Mais du même coup la nature est l’objet d’un investissement régressif : elle traduit un désir de retour au passé, elle exprime un sentiment de nostalgie.

On peut même débusquer dans l’idée de nature un parti pris de refus de l’histoire.

Or, jamais on ne retrouve le passé, pas plus qu’on arrête l’histoire.

L’amour de la nature est un amour vain.

Cette impuissance de l'idée de nature pourrait bien permettre de rendre compte de la curieuse ambivalence pratique des hommes. Ils se repaissent de litanies nostalgiques, d’images, de films, sur une nature éternelle ; mais pratiquement, dès que le choix s’impose, ils choisissent la technique. Ils bétonnent leur cour plutôt que de faire la chasse aux mauvaises herbes, etc.

L’homme investit pratiquement la technique et fantasmatiquement – disons rêveusement pour être indulgent – la nature.

Cela se traduit par ce qu’on pourrait appeler le paradoxe du film animalier ; toutes les techniques sont bonnes pour pénétrer les secrets des comportements naturels : injecter un somnifère à l’animal à la carabine, implanter un puce radio sous son épiderme, etc. Le cinéaste, ou photographe, animalier est un technicien, souvent très sophistiqué, du rêve de la non technique.

La vérité est que l’espèce humaine est l’espèce qui se donne des prises sur son environnement par créations techniques.

Son problème n’est pas de se rêver autre qu’elle n’est. Elle n'est pas faite pour être installée dans une nature pérenne. Elle est lancée dans l'Histoire. Son problème est de savoir, étant assurés les moyens de survie, quelle fin elle vise dans l'Histoire, pour quels buts elle met en œuvre ses techniques.

Cela laisse la possibilité de finalités de l’activité humaine qui ne provoquent pas, en retour, de pathos naturophile sans issue.

Il faut examiner la possibilité d’une activité des hommes – forcément technique –  qui les réconcilie avec eux-mêmes, et donc avec leur environnement.

mardi, avril 13, 2010

À propos des films écologiques édifiants

Nous pouvons qualifier d'édifiants la séries des films, de contenu documentaire, qui veulent  sensibiliser aux problèmes écologiques et sociaux depuis 2006 (Une vérité qui dérange d'Al Gore).
Ils sont édifiants tout simplement parce qu'ils visent à fonder dans la conscience de chacun la discrimination entre ce qui est bien et ce qui est mal.
Ils le sont même dans un sens qui prolonge assez directement le discours religieux parce qu'ils donnent à voir les images emblématiques du mal (surtout), mais aussi du bien comme dans le film de Coline Serreau – Solutions locales pour un désordre global.
Hommage à ce dernier film : il est tellement plus délicat de faire image de ce qui est bien que de ce qui est mal !
Merci Coline !
Mais aussi hommage à tous ces films « édifiants » car ils atteignent à d'excellents niveaux de popularité, alors qu'ils ne sont pas des films de divertissement.
N'indiquent-ils pas l'antidote au « dérivertissement » ? Peut-être même sont-ils en train de lui donner un coup d'arrêt.
Car il ne faut pas trop se la jouer libéré.
Peut-être bien que l'homme ne peut se passer d'édification. Je parle de l'homme en tant qu'être social, car la vie sociale a besoin de références en lesquelles fonder un savoir commun du bien et du mal.
Or tous ces nouveaux films documentaires écologiques s'avèrent essentiels dans la construction de nouvelles valeurs collectives pour se dégager des abords de précipices vers lesquels nous a amené la logique mercatocratique triomphante depuis quelques décennies.
D'autant que ce sont aussi des films qui ne se contentent pas de toucher l'imaginaire et l'affectif, mais qui toujours aussi argumentent, donnant des chiffres, des évolutions, envisageant des rétrospectives et des perspectives historiques, etc.

Il reste qu'ils sont essentiellement édifiants, c'est-à-dire qu'ils valent d'abord par les figures du mal – et du bien – qu'ils donnent à voir.
En ce sens ces films peuvent apparaître comme auto-suffisants – quand on a une claire vision de ce qui est bien et de ce qui est mal, n'a-t-on pas tout ce qu'il faut pour vivre humainement (c'est-à-dire s'orienter dans la vie) ?
Mais il faut rester lucide sur l'important irréfléchi laissé en jachère par l'édification.
En effet on donne à voir une toute petite minorité de méchants (Monsanto, industriels de l'automobile, capitalistes financiers, etc.) et une toute petite minorité de bons (par exemple des militants d'ONG auxquels on donne la parole). Mais entre les deux, il reste presque toute l'humanité (6 bons milliards d'humains). Quel est sont statut ? Implicitement le film édifiant induit à représenter cette immense majorité comme la masse passive (par opposition aux deux autres groupes, les actifs par excellence).
Or, elle ne l'est pas. Nul ne l'est. Elle subit et elle agit. Et c'est elle qui, finalement, fait les choix qui dessinent le monde tel qu'il est.
Pourquoi tant d'agriculteurs font-ils des choix d'agriculture intensive ? Quels désirs visent-ils à satisfaire à travers ces choix ?
On ne s'en sort pas en répondant qu'il s'agit de mauvaises influences – on n'est influencés que par ceux qu'on a satisfaction à suivre – ni de désirs malfaisants, ou de vices, tels la cupidité, la lâcheté, etc. De telles "explications" nous laissent dans l'incompréhension des motifs. Et ne comprenant pas d'où procède la thèse opposée, on n'a aucune chance de faire entendre sa propre thèse aux opposants.
Le résultat pratique : on méconnaît l'essentiel, les choix de la majorité de l'humanité. Ce qui est dans la logique du discours édifiant. Si l'on tient compte de ces choix on est amené à les condamner comme œuvrant  pour le mal. Et là c'est lourd à assumer !
Alors, on préfère ranger la quasi totalité de l'humanité dans un groupe prodigieusement prospère, celui des victimes passives. Dès lors il ne reste plus qu'à abreuver les masses de "il faut" afin de les rendre actives dans le sens du bien. Ce qui est vain.
Donc, statu quo. Il reste, malgré la multiplication des films édifiants et à succès, que les lignes ne bougent que dans la marge. C'est-à-dire non significativement.


Il faut reconnaître le progrès que constitue la multiplication des films édifiants. Mais on ne peut pas s'en contenter.
Ces messages édifiants ouvrent aux consciences la possibilité d'une autre configuration des valeurs. Mais ils sont insuffisants pour convaincre significativement.
Pour avancer vers un monde plus humain, et donc qui ne néglige pas l'habitabilité de son environnement planétaire, ce dont on a besoin, c'est beaucoup plus que de nouvelles images du bien et du mal.
On a besoin d'une réflexion sur les motifs qui font courir tant d'humains dans la mauvaise direction.

mercredi, avril 07, 2010

Respecter la nature, est-ce le comble de l'artifice ?

L'homme retourne la terre : c'est comme cela qu'il peut planter ses salades, semer son blé, etc.
Enfin, il la retourne moins maintenant que les mastodontes tracteurs le font à sa place.
Mais ce que je veux dire : que l'homme retourne la terre ne pose aucun problème écologique.
Les fourmis, elles aussi, retournent la terre ; et les taupes !
Le problème n'est pas, en soi, de retourner la terre.
Le problème, c'est pourquoi on la retourne.
Là s'oppose le jardinier du dimanche ou le petit agriculteur vivrier d'une part, et l'agriculteur qui retourne au tracteur la terre sur des centaines d'hectares en traçant de profonds sillons.
Le premier vit sa vie humaine d'interaction avec la nature, laquelle est nécessaire ; le second fait de la terre un matériau à exploiter comme capital.
C'est la distinction entre le but d'entretenir la vie et celui d'accumuler de la valeur d'échange (du fric) qui fait la différence essentielle du point de vue de l'écologie des comportements humains.
Mais ni dans l'un, ni dans l'autre, il n'y a respect de la nature.

Par contre, dans l'un, il y a respect de la vie humaine, pas dans l'autre où elle est sacrifiée à une passion de cupidité.
Vivre humainement, ce n'est certes pas dévaster des paysages pour satisfaire une passion, et n'en être jamais content.
Mais ce n'est pas non plus éviter de retourner la terre et demander pardon à la branche que l'on casse.
J'allais dire : il n'y a rien de plus artificiel que de respecter la nature !

Notre époque apparaît osciller entre respecter la nature et courir la valeur d'échange : deux expressions d'une même aliénation humaine, et qui s'appellent l'une l'autre.
La liberté humaine est entre les deux, ou plutôt ailleurs, dans une relation d'utilisation de l'environnement naturel pour entretenir sa vie ; et, l'entretien de sa vie acquis, dans le prélèvement sur l'environnement naturel de ce qu'il faut – mais il faut si peu, quand on n'est pas dans une logique passionnelle, eu égard à la prodigalité de la biosphère – pour faire des œuvres qui, valorisant l'humanité, donnent valeur à sa propre vie.
Je m'appuie ici sur la distinction du travail et de l'œuvre chez Hannah Arendt
Respecter la nature ? Non !
Mais se respecter soi-même (et donc autrui son semblable).  Toujours !

mercredi, mars 31, 2010

L'humanité comme un corps étranger

Simplement pour examiner l'hypothèse :
L'humanité n'est pas comme un corps étranger sur la planète Terre parce qu'elle est libre, mais justement parce qu'elle ne l'est pas.

Que l'humanité serait comme un corps étrange sur la surface de la Terre est une thèse issue de la philosophie moderne : elle se fonde sur la constatation que les hommes ont une liberté de comportement d'un autre ordre que toutes les autres espèces peuplant la biosphère. Régulièrement, que ce soit chez Pic de la Mirandole (XVe), Descartes (XVIIe) ou Kant (XVIIIe), cette liberté est rapportée à la capacité de l'homme de réfléchir et de choisir les valeurs finales en fonction desquelles il vit.

Or, on pourrait défendre l'idée que cette capacité de choisir ses valeurs finales fasse de l'espèce humaine, non pas l'espèce étrange, mais l'espèce la mieux équipée pour épouser la variabilité des conditions de vie sur la planète.
L'espèce humaine serait cette espèce – produite par l'évolution – qui, seule, serait capable d'échapper à une catastrophe dinausorienne.
Pourquoi ? Parce que sa capacité de modifier ses valeurs finales en fait la seule espèce qui n'est pas arrimée à un biotope défini.

Parce qu'elle est libre en ce sens supérieur, l'espèce humaine serait la plus terrienne, c'est-à-dire la créature vivante la mieux capable d'épouser les évolutions ou soubresauts du support physique de la biosphère.

Par contre, il peut arriver que les valeurs finales des hommes soient comme bloquées sur des positions passionnelles.
Historiquement, ce sont tout particulièrement les passions malignes répertoriées par Kant qui ont manifesté ce blocage : les passions du pouvoir, telles la domination, la gloire et la cupidité.
Ces passions relèvent d'un mode besogneux du désir : pour le dire vite, le désir est bloqué sur des positions fantasmatiques de réparation du passé, il n'est plus capable d'épouser les variabilités de l'environnement – le désir a perdu de sa plasticité, celle qui nourrit  la possibilité d'envisager d'autres buts, il fonctionne comme un besoin.
L'homme alors insiste pour atteindre une même satisfaction – de pouvoir – qui se reconduit constamment puisqu'elle vise, au fond, à réparer un passé (qui n'est plus), n'obtenant alors que la satisfaction  fantasmatique.
Ce qui se voit à travers la domination d'autrui, mais aussi dans une certaine manière de dominer les processus naturels au moyen d'objets techniques (lorsque cette domination ne peut être justifiée par l'entretien de la vie, comme on le voit en situation d'abondance de biens).
Dans cette configuration, l'espèce humaine deviendrait alors la plus inadaptée des espèces vivantes : elle se comporterait comme un corps étranger sur la planète.
 Le système de pouvoir marchand – que l'on peut appeler le système "mercatocratique"– actuel, en lequel se conjuguent la primauté de la valeur marchande et l'adhésion sans condition à l'innovation technique, serait une occurrence spécialement spectaculaire de cette configuration.
C'est ainsi que l'homme – espèce la mieux adaptable – serait devenue la plus inadaptée à sa planète.

mercredi, mars 24, 2010

Nature, intelligence et entendement

Il y a une intelligence dans la nature, c'est flagrant !

Tout est agencé de manière si rationnelle en fonction de principes !

Il y a mille exemples.

Regardons simplement la conception de cet instrument pour voler qu'est la plume.

Le Hasard et la Nécessité – titre d'un livre de Jacques Monod (1970) – seraient les facteurs ultimes de l'ordre des choses. On aimerait bien le croire. Ce serait fort réconfortant pour l'ego humain :

  • l'homme seul être intelligent, privilégié par hasard et nécessité ; donc les qualités dont il est si fier ne le font pas tributaire d'un être transcendant.

  • mais aussi l'homme comme le seul être produit de l'évolution qui peut la placer (l'évolution !) au-delà du hasard et de la nécessité sur la voie de la raison, donc l'homme comme véritable démiurge.

Hé bien non, ça ne marche pas. J. Monod lui-même l'avoue sans le reconnaître lorsqu'il essaie de rendre compte de l'apparition d'un ordre vivant :

« Il y a apparition d'ordre, différenciation structurale, acquisition de fonctions, à partir d'un mélange désordonné de molécules individuellement dépourvues de toute activité, de toute proriété fondamentale intrinsèque autre que de reconnaître les partenaires avec lesquelles elles vont constituer la structure. » ( c'est moi qui souligne).

Mais comment J. Monod, par ailleurs prix Nobel de biologie (1965), ne s'est-il pas aperçu qu'il réintroduisait ainsi la finalité et l'intelligence par la bande ? « Reconnaître » n'est-ce pas connaître déjà ? Ne reconnaît-on pas en fonction d'un but que l'on poursuit ? L'intelligence n'est-elle pas déjà dans ces « molécules ... dépourvues de toute activité » ? (reconnaître les partenaires est peut-être l'activité essentielle du vivant)

Dire qu'il y a intelligence dans la nature c'est effectivement poser une spiritualité extra-humaine qui prend en compte la raison. Cela expliquerait l'étonnante adéquation des mathématiques à la réalité, alors que les mathématiques ne sont que des connaissances établies sur des objets idéels (construits par notre intelligence).

Alors, tout de suite l'idée d'une « spiritualité extra-humaine » déclenche les défenses : le dépassement, durement acquis, du fatras spiritualiste hérité des croyances religieuses semble remis en cause. On subodore le retour des obscurantismes du passé qui ont été si dommageables.

Mais peut-être faut-il comprendre que l'on puisse reconnaître l'intelligence de la nature sans dériver dans des délires anthropomorphiques. Il suffit d'être rigoureux.

La nature, c'est la cohérence que manifeste la biosphère et son support aqueux-minéral-aérien.

L'intelligence de la nature n'est rien de plus que la manifestation, par celle-ci, d'un savoir qui tient compte de la raison. Nous ne pouvons nous prononcer sur sa forme. En particulier nous n'avons pas à lui attribuer la forme verbale (la conceptualisation).

Cette ignorance du modus operandi de l'intelligence dans la nature est un fait qui, pour être mieux pris en compte, devrait amener à réactualiser la notion d'« entendement ».

L'entendement est cette faculté proprement humaine de mettre en œuvre la raison au moyen du langage, elle se traduit en particulier par l'activité mentale de réflexion. En effet la faculté de langage au sens strict – capacité de faire signe de manière générique, indépendamment d'intérêts particuliers pour le monde – apparaît spécifique à l'homme.

Hé bien la nature serait intelligente mais n'aurait pas d'entendement ; elle agencerait rationnellement mais ne réfléchirait pas.

Je sais, c'est difficile à imaginer ? Tant mieux ! Nous n'avons aucune idée dont la nature est intelligente. Car cela nous préserve des croyances régressives et obscurantistes. Mais c'est la manière la plus raisonnable de rendre compte de l'expérience.

Alors l'humanité serait cette espèce en laquelle l'intelligence dans la nature aurait pris la forme de l'entendement.

jeudi, février 11, 2010

Le fait divers fait-il diversion ?

Je veux parler des phénomènes de négligences ou de négation du lien social : là on oublie une gosse de 3 ans dans un bus, ailleurs on agresse ou on tue pour un regard mal interprété, etc. De tels événements, étonnants car ils ne se rapportent pas aux causes classiques des problèmes sociaux, parsèment le fil de nos actualités. Ils touchent très souvent les jeunes, à la fois comme agents et comme victimes.
C'est particulièrement significatif concernant l'institution éducative : maintenant on blesse, on tue régulièrement dans les établissements scolaires. Or, c'est inédit, car les établissements scolaires, dans le passé – excepté les exigences de dénonciation des enfants juifs par la hiérarchie de l'Instruction Publique quelques années de l'Occupation – ont toujours été saufs de la violence présente dans la société. C'était considéré comme un devoir de l'institution républicaine de faire en sorte que tout le monde sache se respecter à l'intérieur des murs de l'établissement.
Or tous ces faits de brisures inopinées des liens sociaux, qui se répètent et s'enchaînent, indépendamment des conflits sociaux dûment répertoriés, ne produisent rien d'autre dans la conscience collective qu'un chapelet de faits divers, comme si le spectacle de l'étonnement suffisait.
On ne voit pas , reprises publiquement, des études – qui existent certainement – sur l'ampleur du phénomène, sa mise en perspective historique, les paramètres qui sont en jeu, etc.
Notre question est donc:
Combien de temps, combien de malheurs, de vie brisées, de traumatismes insurmontables, faudra-t-il encore, pour qu'on se demande de quel problème social ces phénomènes de violence (parce qu'il s'agit toujours en fin de compte de violences) sont-ils le symptômes ? Pour que notre société réfléchisse sur son fonctionnement ?
Pour mémoire, j'ai fait quelques hypothèses, il y a quelques années, alors que le phénomène n'avait pas encore l'ampleur actuelle.