lundi, avril 19, 2010

Survivre, vivre et vivre humainement

L'homme se comporte souvent bêtement.
Il est patent que, de nos jours, l'homme se comporte bêtement vis-à-vis de sa planète. Rendons-nous compte : prétendant afficher son souci écologique, il tronçonne allègrement des forêts pour produire des bio-carburants afin d'alimenter un parc automobile qui congestionne son espace collectif !
Ce qui pose la perspective d'une vie non bête – pleinement humaine.
Comment la penser ?

 Pour se garder de la confusion, peut-être faut-il abandonner l'opposition entre une vie libre et raisonnée, qui serait proprement humaine, et une vie limitée à la satisfaction des besoins nécessaires à l'entretien de la vie, laquelle serait proprement animale.

Car une chose est de vivre, une autre chose est de survivre.
La survie n'est que la soumission à la contrainte de ce que l'on appelle l'instinct vital et qui exprime les nécessités naturelles requises pour la continuation d'une vie.
Vivre est plus large. C'est déployer ses qualités spécifiques d'être vivant.
Un chat se rapproche de la survie lorsqu'il est en appartement, castré, attaché à son maître, et attendant ses croquettes à heure fixe. Mais il ne vit vraiment que sur la prairie à veiller les souris et à se positionner par rapport à ses congénères.
La survie, c'est quand on ne peut pas faire autrement pour des raisons natives (instinct vital).
Par contre, la vie, comme le remarquait Bergson (La conscience et la vie, dans l'Énergie spirituelle), met toujours en jeu une certaine liberté – plus ou moins intense, mais liberté quand même, c'est-à-dire capacité de choix. Nous ajouterons aussi la raison. La raison est en effet manifestement dans la nature – voir mon billet mercredi, mars 24, 2010. Les comportements animaux manifestent aussi des choix rationnels. Voyons comme tel oiseau tire parti des matériaux disponibles pour s'arranger un nid solide et fonctionnel. Simplement, cette raison ne se déploie pas comme  chez l'homme, dans un milieu de langage, ce qu'on appelle entendement ; de plus elle est essentiellement pratique ; enfin elle a tous les degrés de développement au long de l'échelle des espèces.

Oui, les animaux ne font pas que survivre. Ils vivent. Le chat joue avec une balle. Le chien structure un territoire avec son urine. Le merle varie ses trilles, etc.

Mais vivre au sens humain doit être compris dans un sens radicalement différent de vivre du sens animal ou végétal.
Et cela pour une raison simple : l'homme, seul, existe.
L'existence  – ek-sistere = être hors de soi – humaine exprime l'idée que l'homme est la seule espèce qui n'a pas d'environnement naturel dédié. L'homme n'est pas déterminé à s'insérer dans un biotope particulier. Il peut se poser partout. Il peut même aller dans l'espace, hors de l'attraction terrestre. Autrement dit, il n'est naturellement bien nulle part.

La conséquence prodigieuse en est que l'homme est la seule espèce vivante dont le Bien n'est pas donné par la biosphère. il doit se le donner lui-même.
Ce qu'exprimait ainsi Brunetto Latini (vers 1265) :
" Où que j’aille, je serai en la mienne terre, puisque nulle terre ne m'est exil, ni pays étranger ; car bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu." (Livre des Trésors, adapté de la langue d'oil)

Vivre pour l'animal c'est faire varier ses comportements à l'intérieur d'un champ de possibilités bien défini par son biotope spécifique.

Vivre humainement est tout autre chose : c'est élaborer ce qui est bien pour les hommes.
L'homme ne vit humainement :
  • que s'il produit des œuvres que les autres humains accueillent comme étant bien, c'est-à-dire représentatives de la valeur humaine (art & technique, culture) ;
  • que s'il réfléchit sur les valeurs finales qui doivent guider sa vie (pensée, philosophie) ;
  • que s'il s'organise pour rendre possible l'actualisation de ces valeurs finales dans la vie sociale (justice, liberté publique, politique).

On comprend pourquoi il est important de ne pas confondre vie animale et survie.
En reconnaissant les qualités propres d'une vie animale, l'homme est amené à ne pas négliger les exigences d'une vie proprement humaine.
Par contre ceux qui aimeraient que la majorité des hommes se contentent d'une vie de travail et de consommation qui occulte le problème des valeurs finales en fonction desquelles ils vivent, auraient tout intérêt à faire croire qu'on vit humainement simplement parce qu'on n'est pas occupé à survivre.

jeudi, avril 15, 2010

Impuissance de l'idée de nature

La "nature" est bien sûr une création culturelle.

C'est une idée créée pour exprimer un point de vue sur l’environnement humain. Mais un point de vue au sens fort de l’expression : une prise de position, une interprétation.

La nature est donc une idée éminemment culturelle, mais aussi très confuse. Car le mot nature emporte une lourde charge d’imaginaire.

Ne peut-on pas dire que, pour nos générations, celles qui voient reculer les espaces immémorialement végétalisés devant l’emprise croissante du béton et de l’urbanisation, la nature évoque des images du passé où les paysages verdoyants traditionnels n’avaient pas encore été bouleversés par des techniques humaines agressives ?

Ce qui permet de rendre compte que, de cette confusion liée aux investissements imaginaires subjectifs, émerge une valeur unanimement positive : la nature est ce qui mérite d’être protégé.

Mais du même coup la nature est l’objet d’un investissement régressif : elle traduit un désir de retour au passé, elle exprime un sentiment de nostalgie.

On peut même débusquer dans l’idée de nature un parti pris de refus de l’histoire.

Or, jamais on ne retrouve le passé, pas plus qu’on arrête l’histoire.

L’amour de la nature est un amour vain.

Cette impuissance de l'idée de nature pourrait bien permettre de rendre compte de la curieuse ambivalence pratique des hommes. Ils se repaissent de litanies nostalgiques, d’images, de films, sur une nature éternelle ; mais pratiquement, dès que le choix s’impose, ils choisissent la technique. Ils bétonnent leur cour plutôt que de faire la chasse aux mauvaises herbes, etc.

L’homme investit pratiquement la technique et fantasmatiquement – disons rêveusement pour être indulgent – la nature.

Cela se traduit par ce qu’on pourrait appeler le paradoxe du film animalier ; toutes les techniques sont bonnes pour pénétrer les secrets des comportements naturels : injecter un somnifère à l’animal à la carabine, implanter un puce radio sous son épiderme, etc. Le cinéaste, ou photographe, animalier est un technicien, souvent très sophistiqué, du rêve de la non technique.

La vérité est que l’espèce humaine est l’espèce qui se donne des prises sur son environnement par créations techniques.

Son problème n’est pas de se rêver autre qu’elle n’est. Elle n'est pas faite pour être installée dans une nature pérenne. Elle est lancée dans l'Histoire. Son problème est de savoir, étant assurés les moyens de survie, quelle fin elle vise dans l'Histoire, pour quels buts elle met en œuvre ses techniques.

Cela laisse la possibilité de finalités de l’activité humaine qui ne provoquent pas, en retour, de pathos naturophile sans issue.

Il faut examiner la possibilité d’une activité des hommes – forcément technique –  qui les réconcilie avec eux-mêmes, et donc avec leur environnement.

mardi, avril 13, 2010

À propos des films écologiques édifiants

Nous pouvons qualifier d'édifiants la séries des films, de contenu documentaire, qui veulent  sensibiliser aux problèmes écologiques et sociaux depuis 2006 (Une vérité qui dérange d'Al Gore).
Ils sont édifiants tout simplement parce qu'ils visent à fonder dans la conscience de chacun la discrimination entre ce qui est bien et ce qui est mal.
Ils le sont même dans un sens qui prolonge assez directement le discours religieux parce qu'ils donnent à voir les images emblématiques du mal (surtout), mais aussi du bien comme dans le film de Coline Serreau – Solutions locales pour un désordre global.
Hommage à ce dernier film : il est tellement plus délicat de faire image de ce qui est bien que de ce qui est mal !
Merci Coline !
Mais aussi hommage à tous ces films « édifiants » car ils atteignent à d'excellents niveaux de popularité, alors qu'ils ne sont pas des films de divertissement.
N'indiquent-ils pas l'antidote au « dérivertissement » ? Peut-être même sont-ils en train de lui donner un coup d'arrêt.
Car il ne faut pas trop se la jouer libéré.
Peut-être bien que l'homme ne peut se passer d'édification. Je parle de l'homme en tant qu'être social, car la vie sociale a besoin de références en lesquelles fonder un savoir commun du bien et du mal.
Or tous ces nouveaux films documentaires écologiques s'avèrent essentiels dans la construction de nouvelles valeurs collectives pour se dégager des abords de précipices vers lesquels nous a amené la logique mercatocratique triomphante depuis quelques décennies.
D'autant que ce sont aussi des films qui ne se contentent pas de toucher l'imaginaire et l'affectif, mais qui toujours aussi argumentent, donnant des chiffres, des évolutions, envisageant des rétrospectives et des perspectives historiques, etc.

Il reste qu'ils sont essentiellement édifiants, c'est-à-dire qu'ils valent d'abord par les figures du mal – et du bien – qu'ils donnent à voir.
En ce sens ces films peuvent apparaître comme auto-suffisants – quand on a une claire vision de ce qui est bien et de ce qui est mal, n'a-t-on pas tout ce qu'il faut pour vivre humainement (c'est-à-dire s'orienter dans la vie) ?
Mais il faut rester lucide sur l'important irréfléchi laissé en jachère par l'édification.
En effet on donne à voir une toute petite minorité de méchants (Monsanto, industriels de l'automobile, capitalistes financiers, etc.) et une toute petite minorité de bons (par exemple des militants d'ONG auxquels on donne la parole). Mais entre les deux, il reste presque toute l'humanité (6 bons milliards d'humains). Quel est sont statut ? Implicitement le film édifiant induit à représenter cette immense majorité comme la masse passive (par opposition aux deux autres groupes, les actifs par excellence).
Or, elle ne l'est pas. Nul ne l'est. Elle subit et elle agit. Et c'est elle qui, finalement, fait les choix qui dessinent le monde tel qu'il est.
Pourquoi tant d'agriculteurs font-ils des choix d'agriculture intensive ? Quels désirs visent-ils à satisfaire à travers ces choix ?
On ne s'en sort pas en répondant qu'il s'agit de mauvaises influences – on n'est influencés que par ceux qu'on a satisfaction à suivre – ni de désirs malfaisants, ou de vices, tels la cupidité, la lâcheté, etc. De telles "explications" nous laissent dans l'incompréhension des motifs. Et ne comprenant pas d'où procède la thèse opposée, on n'a aucune chance de faire entendre sa propre thèse aux opposants.
Le résultat pratique : on méconnaît l'essentiel, les choix de la majorité de l'humanité. Ce qui est dans la logique du discours édifiant. Si l'on tient compte de ces choix on est amené à les condamner comme œuvrant  pour le mal. Et là c'est lourd à assumer !
Alors, on préfère ranger la quasi totalité de l'humanité dans un groupe prodigieusement prospère, celui des victimes passives. Dès lors il ne reste plus qu'à abreuver les masses de "il faut" afin de les rendre actives dans le sens du bien. Ce qui est vain.
Donc, statu quo. Il reste, malgré la multiplication des films édifiants et à succès, que les lignes ne bougent que dans la marge. C'est-à-dire non significativement.


Il faut reconnaître le progrès que constitue la multiplication des films édifiants. Mais on ne peut pas s'en contenter.
Ces messages édifiants ouvrent aux consciences la possibilité d'une autre configuration des valeurs. Mais ils sont insuffisants pour convaincre significativement.
Pour avancer vers un monde plus humain, et donc qui ne néglige pas l'habitabilité de son environnement planétaire, ce dont on a besoin, c'est beaucoup plus que de nouvelles images du bien et du mal.
On a besoin d'une réflexion sur les motifs qui font courir tant d'humains dans la mauvaise direction.

mercredi, avril 07, 2010

Respecter la nature, est-ce le comble de l'artifice ?

L'homme retourne la terre : c'est comme cela qu'il peut planter ses salades, semer son blé, etc.
Enfin, il la retourne moins maintenant que les mastodontes tracteurs le font à sa place.
Mais ce que je veux dire : que l'homme retourne la terre ne pose aucun problème écologique.
Les fourmis, elles aussi, retournent la terre ; et les taupes !
Le problème n'est pas, en soi, de retourner la terre.
Le problème, c'est pourquoi on la retourne.
Là s'oppose le jardinier du dimanche ou le petit agriculteur vivrier d'une part, et l'agriculteur qui retourne au tracteur la terre sur des centaines d'hectares en traçant de profonds sillons.
Le premier vit sa vie humaine d'interaction avec la nature, laquelle est nécessaire ; le second fait de la terre un matériau à exploiter comme capital.
C'est la distinction entre le but d'entretenir la vie et celui d'accumuler de la valeur d'échange (du fric) qui fait la différence essentielle du point de vue de l'écologie des comportements humains.
Mais ni dans l'un, ni dans l'autre, il n'y a respect de la nature.

Par contre, dans l'un, il y a respect de la vie humaine, pas dans l'autre où elle est sacrifiée à une passion de cupidité.
Vivre humainement, ce n'est certes pas dévaster des paysages pour satisfaire une passion, et n'en être jamais content.
Mais ce n'est pas non plus éviter de retourner la terre et demander pardon à la branche que l'on casse.
J'allais dire : il n'y a rien de plus artificiel que de respecter la nature !

Notre époque apparaît osciller entre respecter la nature et courir la valeur d'échange : deux expressions d'une même aliénation humaine, et qui s'appellent l'une l'autre.
La liberté humaine est entre les deux, ou plutôt ailleurs, dans une relation d'utilisation de l'environnement naturel pour entretenir sa vie ; et, l'entretien de sa vie acquis, dans le prélèvement sur l'environnement naturel de ce qu'il faut – mais il faut si peu, quand on n'est pas dans une logique passionnelle, eu égard à la prodigalité de la biosphère – pour faire des œuvres qui, valorisant l'humanité, donnent valeur à sa propre vie.
Je m'appuie ici sur la distinction du travail et de l'œuvre chez Hannah Arendt
Respecter la nature ? Non !
Mais se respecter soi-même (et donc autrui son semblable).  Toujours !