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dimanche, mars 08, 2026

Juste avant la société du spectacle

 


 

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes
 de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles.
 »
Guy Debord, La société du spectacle, 1ère proposition (1967)

 

Il se trouve que la société à laquelle nous appartenons est une société mercatocratique mondialisée – mondialisée parce que mercatocratique, puisqu’un tel pouvoir requiert une expansion sans fin du marché.

Et c’est une société pétrie de paradoxes :
            – elle se veut moderne, c’est-à-dire tournée vers l’avenir, mais elle ne sait plus se projeter au-delà de l’avenir immédiat ;
            – elle se veut la plus puissante dans la maîtrise des réalités du monde, mais elle est impuissante à maîtriser son destin ;
            – elle se veut la société ayant réalisé l’abondance des biens, mais elle raréfie ou rend pathogènes les biens les plus essentiels à l’entretien de la vie ;
            – on l’a vu avec la pandémie de Covid19, elle est la société qui fonctionne essentiellement sur l’activité des plus humbles, alors qu’ils sont les plus méprisés ;
            – elle est la société qui réalise des moyens de communication les plus denses, les plus rapides, les plus étendus (sur la planète entière), alors qu’elle engendre de la défiance comme jamais ;
            – elle est la société qui manifeste le plus de besoins en prélèvements sur l’environnement naturel, alors qu’elle est celle qui gaspille le plus et laisse derrière elle le plus de déchets ;
            – elle est la société qui valorise le plus les enfants, et celle qui est la plus irresponsable quant aux conditions de vie réservées à sa descendance ;
            – elle est la société qui soutire le plus d’énergie hors d’elle-même, et dont les membres sont globalement les plus replets par une sous-utilisation de leur énergie propre ;
            – elle est la seule société qui peut investir dans des projets extrêmement sophistiqués pour essayer de coloniser d’autres planètes, tout en étant incapable d’appliquer des principes simples pour bien vivre sur la planète à laquelle elle et adaptée ;
            – etc.

Parce qu’ils sont la cohabitation de deux énoncés en contradiction, les paradoxes requièrent d’être surmontés.

Il nous est apparu que c’est la notion de courtermisme qui permettait au mieux de les dépasser en les comprenant. Le courtermisme est une certaine manière de vivre le temps qui investit l’avenir au plus court, c’est-à-dire juste ce qui est nécessaire pour remédier aux frustrations du présent. Le courtermisme, du moins avec une emprise sociale aussi large qu’on la constate aujourd’hui, n’est pas du tout naturel à l’humanité, ou plutôt il n’est naturel qu’à un état infantile de l’humanité. Il n’a pu devenir une norme de comportements diffusée sur la planète entière que par une action du pouvoir mercatocratique à la fois idéologique et politique ; idéologique, en inondant les espaces publics et privés (depuis la popularisation des appareils personnels connectés), d’une pressante communication affective manipulatrice ; politique, en orientant l’organisation des sociétés au profit de l’accroissement du marché – car le marché insatiable se nourrit essentiellement de nouvelles offres de biens censés répondre aux frustrations présentes.

Examinons chacun des paradoxes exposés ci-dessus : on s’aperçoit qu’ils sont, un à un, solubles dans la thèse du courtermisme. Prenons comme seul exemple le dernier paradoxe cité parce qu’il paraît le plus rétif à l’interprétation courtermiste. On peut considérer en effet que les projets de base permanente sur la Lune, et de voyages humains sur Mars, impliquent un investissement à long terme. Mais, en réalité, il n’y a là que des pions avancés dans le jeu de compétition entre les nouveaux seigneurs de la High Tech pour mobiliser des capitaux, et engranger des contrats publics. Ce qui importe ici, c’est l’effet spectaculaire de la présentation comme projet scientifique de l’imaginaire, déjà bien élaboré par la science-fiction, d’humains colonisant d’autres planètes.

Or cette notion de courtermisme était déjà pleinement, quoiqu’implicitement, présente dans le diagnostic La société du spectacle publié en 1967 par Guy Debord.

On peut être rebuté par le caractère souvent abscons du texte, le ton péremptoire adopté – essentiellement une succession d’affirmations, très peu d’argumentation, toujours elliptique – et quand même la présence des marottes théoriques de l’époque, tel un marxisme anti-bureaucratique intraitable (le salut ne viendrait que d’un « prolétariat » mythique se réunissant en « conseils ouvriers »).

Et pourtant, la notion de spectacle, telle qu’elle est présentée en ce livre, exprime comme la quintessence du courtermisme. Car en quoi consiste l’achèvement du courtermisme sinon dans la suppression de tout délai entre le comportement qui toujours vise un but, et la satisfaction elle-même ? Or c’est justement cela le spectacle : la satisfaction gratifiée d’emblée au regard, par le mouvement même où elle s’élabore. « Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que "ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît." » (prop. 12).

Nous retrouvons dans cette dernière formule la doctrine des Sophistes de l’antiquité grecque : il n’y a pas de monde vrai en-deçà des apparences, toute la réalité est dans les apparences. Il importe donc de promouvoir les apparences bonnes. Or, la mercatocratie s’est légitimée comme ayant vocation à pourvoir la société en apparences bonnes, d’où cette « énorme positivité indiscutable et inaccessible » de ce qu’elle donne à voir. On sait que cela se fait abondamment avec des biens marchands, soit en affichage par images ou films, soit en réalité, dans les rayonnages interminables des espaces de consommation. Mais cela aussi se fait pour les comportements eux-mêmes, ou les images de ceux-ci, dans la mesure où leur but est congruent au bonheur que met en scène l’offre du marché : « La société qui repose sur l'industrie moderne n'est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire, elle est fondamentalement spectacliste. Dans le spectacle, image de l'économie régnante, le but n'est rien, le développement est tout. Le spectacle ne veut en venir à rien d'autre qu'à lui-même. » (prop. 14). Dans cette présentation qu’en fait Debord, le « spectacle » a une signification bien plus ample qu’en son usage courant. C’est ce que la sociologie appelle « un fait social total », c’est-à-dire qui mobilise toutes les dimensions de la vie sociale. C’est pour cela qu’il tient lieu de vie sociale en tant que telle – je suis de cette société et j’en partage les bienfaits puisque moi aussi j’assiste au spectacle. C’est aussi pour cela que le spectacle, tout autant que le courtermisme, permet de dissoudre les paradoxes de la société mondialisée contemporaine.

En tant que fait social total, le tout-spectacle porte nécessairement une vision du monde : « Le spectacle ne peut être compris comme l'abus d'un mode de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung [vision du monde] devenue effective, matériellement traduite. C'est une vision du monde qui s'est objectivée. » (prop. 5). Or une vision du monde traduit une hiérarchie des valeurs en fonction desquelles on veut vivre. Elle oriente donc vers un ordre de priorité commun dans les choix de comportement de chacun. On a vu que la vision du monde mercatocratique se rattachait à celle des Sophistes qui mettaient tout l’être dans les apparences. Or, l’apparence est par excellence le domaine des images. C’est pourquoi constamment le pouvoir mercatocratique met en scène ce qui stimule les imaginaires positifs, de sensations bonnes, de bonheur, de puissance, etc. Par contre qui a vu des images de populations en total désarroi fuyant les lieux devenus dangereusement radioactifs, tels Tchernobyl (1986) ou Fukushima (2011) ? D’ailleurs, la menace radioactive est comme inexistante dans le spectacle du monde mis scène par les médias dominants, puisqu’elle ne saurait faire image, la radioactivité passant sous le radar des sensations humaines !

Si l’on analyse les conditions requises, il est très irréaliste que des humains soient quelque jour acheminés sur Mars. Mais parce que « Dans le spectacle,…, le but n'est rien, le développement est tout » (prop. 14), cela ne sera pas un obstacle à ce que soient publiées images et vidéos d’un tel événement. Car l’essentiel est qu’on adhère à la mise en scène du débarquement d’humains sur une autre planète, que chacun y croie face au images et jouisse de cette croyance, et soit reconnaissant à la société qui le lui apporte.

C’est pourquoi La société du spectacle n’est pas la description de la société mercatocratique réelle des années soixante ; elle est la description de l’idéal du pouvoir mercatocratique, lequel avait déjà été esquissé par Tocqueville dès le milieu du XIXe siècle. Le chercheur français parlait ainsi du nouveau pouvoir, fondé sur la circulation ouverte des marchandises, qui s’imposait aux citoyens des États-Unis : « Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; (…) ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » De la démocratie en Amérique,1840). Car la plus souhaitable passivité, pour un pouvoir à visée totalitaire, n’est-elle pas celle induite par un spectacle, le plus étendu, le plus continu possible, qui s’impose au regard de chacun tout en le réjouissant ? C’est en effet un pouvoir qui fait l’économie d’une domination par la violence, toujours imprévisiblement coûteuse. Car, on le comprend, une société du spectacle est totalitaire et infantilisante, totalitaire parce qu’infantilisante.

La société du spectacle est un problème actuel de l’humanité au sens où la mercatocratie impose quasiment au monde entier sa vision du monde. Mais elle reste inactuelle  – ce que reconnaît Debord en écrivant que celle-ci « s’annonce » (voir citation incipit) – dans la mesure où les valeurs que porte cette vision du monde – accumuler de sensations bonnes par la consommation comme ersatz de bonheur, se vautrer dans le spectacle, dans toutes ses formes, ce à quoi sans cesse on est invité, comme sous un édredon toujours à portée pour faire étouffoir au savoir de sa finitude, etc. – ne peuvent que rencontrer de fortes résistances car elles sont, on l’a vu, infantiles, et donc contradictoires avec l’aspiration humaine à vivre libre.

On peut même affirmer qu’il n’y aura pas de « société du spectacle » parce qu’elle porte sa négation en elle-même : en société du spectacle on ne sait plus se projeter au-delà du présent, la société ne peut plus tenir le cap d’une perspective de bien commun, elle ne peut alors que dériver à l’aveugle vers les catastrophes.

Et pourtant …, il semble bien qu’on se rapproche dangereusement de la société du spectacle: « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » (prop. 4). Nos rapports humains ne sont-ils pas de plus en plus médiatisés par des images, sur l’écran portable connecté et personnel dont la mercatocratie nous a doté ?

dimanche, mars 01, 2026

La fin de la civilisation du bonheur

« Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur !
Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte.
On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent
. »

Jean Anouilh, Antigone, 1944


         Ce que l’on voudrait comprendre, c’est le gouffre abyssal d’irresponsabilité dans lequel tombe l’humanité aujourd’hui !

Mais que vont penser nos enfants de nous, de nos choix actuels, quand ils seront confrontés de plein fouet aux malheurs que ceux-ci appellent et dont nous subissons déjà aujourd’hui les prémices – inondations, sécheresses, déforestation accélérée, destruction de la biodiversité (toutes ces espèces qui se retrouvent traquées dans leur habitat, tous ces insectes qui ne stridulent plus, qui meurent en silence empoisonnés), sols rendus malades de la monoculture industrielle, sans arbres, sans oiseaux, sans fleurs, sur des milliers d’hectares, terres devenues invivables et exils massifs, gaspillages monstrueux de matières premières, d’énergie, de biens produits, glaciers qui fondent, mais montagnes de déchets qui s’élèvent, surpêche, particules plastiques qui remplacent le plancton à la surface des mers, accumulation insensée de centaines de milliers de tonnes de déchets hautement radioactifs à vie longue, et ajouté à cela les guerres qui se multiplient, et avec elles les champs de mines antipersonnelles, les armes qui se produisent massivement, avec relance de la course à qui aura le plus d’ogives nucléaires… ?

La question est d’autant plus brûlante qu’on assiste, depuis le printemps 2025, à une brutale régression dans les mesures que l’on avait prises pour aller dans le sens d’un redressement de la trajectoire catastrophique en laquelle la logique du marché oriente l’humanité.

L’effet Trump ? Soit ! Mais de quoi l’élection de Trump est-elle l’effet ? Comment aujourd’hui, où une cascade d’événements impliquent que les responsables politiques se mettent à la hauteur des défis de l’avenir, les peuples peuvent-ils accepter d’être conduits par des irresponsables ?

Il faut répondre à cela que s’est imposé, par l’action multiséculaire de la mercatocratie – le pouvoir du marché qui est le vrai pouvoir d’organisation de la société – un certain vécu du temps qu’on peut appeler « courtermisme ». Cela signifie que le plus important, c’est le court terme, et le court terme, c’est de répondre au plus vite aux frustrations du présent.

De ce point de vue, la succession apparemment chaotique des décisions de l’actuel président des États-Unis devient limpide. Il suffit de prendre en compte les deux motivations parfaitement courtermistes qui manifestement l’accaparent :
1– Entretenir constamment le spectacle de son pouvoir. 2– Servir ses amis et nuire à ses ennemis.

Bien entendu si, dans les pays où il y a des démocraties qui, au moins formellement, se tiennent, on choisit des individus courtermistes pour les responsabilités politiques, c’est parce qu’on est courtermiste soi-même en tant qu’électeur.

Précisons concrètement ce que cela veut dire. On a pu voter Trump pour la promesse de spectacle sans cesse renouvelé qu’il peut assurer sur la scène publique, et pour lequel il est bien supérieur à ses concurrents. C’est une motivation qu’on a bien tort de négliger. Le spectacle n’est-il pas la quintessence du courtermisme, toute la satisfaction étant dans le présent ? D’une manière générale le courtermisme s’entretient par une pression continue de messages intrusifs, à fort impact affectif, destinés à faire réagir – et dans le message est indiqué le comportement (par exemple d’achat) qui est censé apporter la satisfaction. C’est ce qu’il faut appeler la manipulation réactive, laquelle est le moyen prioritaire, en mercatocratie, de contrôle des comportements.

Il faut comprendre que le courtermisme est la temporalité du besoin. La manipulation réactive vise à nous mettre en état de besoin. Quand on a besoin de quelque chose, on s’efforce de se le procurer prioritairement. Le besoin oblige, il s’oppose au désir qui laisse la liberté d’être choisi, ou non. D’ailleurs, l’économie politique, qui est la théorie sur laquelle s’adosse la mercatocratie, calcule le travailleur-consommateur qu’elle veut voir en chacun de nous qui ne faisons pas partie de la caste des « décideurs », uniquement en tant qu’être de besoins – ce qui ne l’empêche pas de s’adresser à nous en flattant nos désirs, car il faut donner le change. En effet l'intérêt du comportement par besoin est d'être parfaitement prévisible. Et il ne peut y avoir de science économique que pour des comportements prévisibles. C’est là qu’est le pouvoir principal de la mercatocratie : nier notre liberté en nous entretenant dans le besoin.

C’est donc un effet de l’artifice créé par la mercatocratie – organiser la vie sociale en fonction de gens de besoins –  que la tendance commune à se sentir toujours pressé par les tâches immédiates, à ne jamais avoir le temps, et, finalement, à escamoter la réflexion sur l’avenir vers lequel on veut aller.

Pourtant il faut nuancer. Il y a bien une résistance sociale à cette condition de travailleur-consommateur toujours pressé. « L’affaire du siècle », pétition pour faire condamner l’État français pour inaction climatique, a obtenue, malgré aucun soutien médiatique majeur, en quelques semaines (en 2019), plus de 2 millions de signatures – plus récemment (2025) une pétition contre une loi Duplomb pour supprimer l’essentiel de l’encadrement écologique de l’agriculture industrielle, dans les mêmes conditions de clandestinité médiatique, a obtenu un nombre équivalent de signatures !

Si pressés qu’ils soient par l’organisation sociale, il faut donc admettre que les gens sont partagés, plus ou moins, mais beaucoup au point de s’engager publiquement contre les idées dominantes. Leur conscience personnelle, qui est celle aussi de leur histoire familiale, des partages de ce qu’ils vivent avec leurs proches – je veux parler des partages sans que rien ne fasse écran – les amènent nécessairement à s’interroger sur l’avenir commun. Oui, il faut admettre que nous sommes, chacun, à la fois acteurs de la mercatocratie (les colis que nous commandons, etc.), mais aussi objecteurs de conscience contre son irresponsabilité quand à notre avenir commun. Ce qui n’est, après tout, que reconnaître que notre société, et plus largement l’humanité, est en crise ouverte, et que cette crise traverse la conscience de chacun.

Cependant, il est difficile de vivre dans la contradiction – « flasher » sur un produit dont on s’est persuadé avoir besoin, avoir recours à l’IA, commander sur Internet, etc., le jour, et se soucier de l’avenir des enfants le soir. À un moment il faut bien donner un sens à sa vie, et non deux sens contraires. Ce que nous voulons dire c’est que des situations de crise ouverte, comme celle que nous vivons, sont forcément évolutives ; dans la contradiction entre deux logiques sociales qui s’opposent, il y en a toujours une déjà installée qui est remise en cause par une autre en phase ascendante, et qui finit, à travers des soubresauts sociaux plus ou moins dommageables, toujours par l’emporter. Ce qui est installé aujourd'hui, c’est l’idéal humain courtermiste – Tocqueville en parlait déjà il y a près de deux siècles : « Il [le pouvoir] aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir … que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » De la démocratie en Amérique (1840). Ce qui monte, c’est la revendication d’une société organisée pour la maîtrise de l’avenir à moyen et long terme qui soit compatible avec la vitalité de la biosphère.

Dès lors comment expliquer la régression généralisée, très nette depuis un an, de la tendance progressiste (l’avenir, c’est le progrès de la raison dans les relations entre humains et de ceux-ci avec leur environnement naturel) en faveur de l’aveuglement courtermisme et de l’irresponsabilité politique ?

En ce point on doit faire l’hypothèse qu’il y a un puissant facteur qui brouille la contradiction entre ces deux vécus, progressiste et courtermiste. Ce facteur, ne peut-être qu’une valeur qui les surplombe, parce que c’est la valeur finale la plus populaire du moment, mais déjà présente depuis bien longtemps (voir Tocqueville ci-dessus), tellement évidente aujourd’hui que, la plupart du temps, il semble inutile de la nommer : le bonheur !

Le bonheur ! Tout le monde le recherche, n’est-ce pas ? Et c’est vrai pour les perspectives immédiates de consommation, comme pour le choix  d’une profession, d’un(e) partenaire durable, et d’avoir des enfants (ou non) et combien ! Cela a l’air tellement banal que peu propre à faire avancer notre réflexion.

Sauf si l’on a conscience que, du point de vue de l’histoire de l’humanité, le bonheur n’est pas du tout une valeur qui va de soi.

Il faut en effet savoir que le bonheur, en tant que facteur politique central, est d’apparition relativement récente, il a été imposé en trois étapes :

1– Ce fut au début du XVIIe siècle la position d’un idéal de bonheur par le progrès technoscientifique par des philosophes, d’abord Francis Bacon qui anticipe « Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau ». (La nouvelle Atlantide,1627), et puis René Descartes qui voit les humains « comme maîtres et possesseurs de la nature » et prévoit « l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent » (Discours de la méthode,1637).

2– Il y eut ensuite la popularisation de cet idéal en Occident à l’occasion de la Révolution Française. Tout particulièrement lorsque le conventionnel Saint-Just proclama devant les représentants de la nation en 1794 « Le bonheur est une idée neuve en Europe. »

3– Enfin, se fit, au tournant du XIXe siècle, la théorisation de la politique comme organisation de la société afin de réaliser le bonheur pour tous, à la fois par les Utilitaristes en Angleterre, les Idéologues et les Saint-Simoniens en France. Ces penseurs ont alors légitimé le passage à la production industrielle de biens et une emprise mercatocratique sur la politique, mais tout autant la création d’une misère sociale injuste et cruelle par enrégimentement d'un prolétariat épuisant sa vie dans les manufactures puis les usines, et n’épargnant ni les femmes ni les enfants.

On peut objecter que le bonheur n’a pas été inventé par la modernité occidentale, qu’il était déjà bien présent dans l’Antiquité – Aristote disait du bonheur qu’il est le « souverain bien » ! – et que d’ailleurs, il est nommé, et donc pensé, dans toutes les langues.

Mais pour les penseurs antiques le bonheur comme valeur ne devait pas avoir d’incidence politique, il était essentiellement pensé comme une valeur personnelle d’hygiène mentale.

D’autre part, cette universalité de la pensée du bonheur mérite d’être examinée de près – ce que l’on a fait ici. Il apparaît que, dans la grande majorité des langues, étymologiquement, le mot « bonheur » [bon-heur] renvoie à la rencontre impromptue avec un hasard heureux. Autrement dit, quand il s’est agi de le nommer – et nous savons qu’une langue est la plus belle œuvre humaine, parce que la plus collective (chaque locuteur la fait vivre) et la plus généreuse (elle nous donne le monde) – le bonheur a toujours été pensé comme extérieur au champ des projets humains. La langue nous révèle un savoir immémorial des humains que le bonheur ne saurait être un projet d’existence.

Pour le comprendre il faut prendre en compte l’exigence extrême que vise le mot « bonheur » : « un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future » écrivait Kant en 1785. Mais alors le bonheur apparaît comme une visée irréaliste, puisqu’il implique des relations avec autrui comme avec l’environnement naturel pleinement satisfaisantes ; or comment peuvent-elles l’être dans la durée, puisque ces relation sont contingentes – une épidémie, un temps pourri qui compromet les récoltes, un proche belliqueux, un voisin hostile etc. ?

Mais si ce « tout absolu » de satisfaction qu’est le bonheur est irréaliste, comment une telle idée a-t-elle pu venir à notre conscience comme valeur finale de l'existence ("souverain bien")?

Si l’idée de bonheur nous parle, c’est qu’elle correspond à quelques vécus passés. La référence à une telle satisfaction est peut-être le vécu nouveau-né, repu contre le sein de sa mère après la tétée, ou peut-être même l’état bienheureux du fœtus que nous fûmes dans la matrice maternelle quand tous nos besoins étaient d’emblée pourvus par les flux venant du corps de la mère. Peut-être aussi a-t-on pu rencontrer cet état de satisfaction sans partage dans quelques-uns de nos rêves ?

Ce qui est significatif, soit dans l’état d’osmose avec la mère, soit dans le rêve du dormeur, c’est qu’on est toujours dans une situation de mise à l’écart du monde. Qu’est-ce que le bonheur – au sens de cet absolu qui fait briller les regards  ? On peut le dire simplement : c’est le rêve du désir. Et on ne peut aller plus loin. Parce que dès lors qu’on parle de rêve on installe le bonheur dans l’imaginaire de chacun. Et alors ce en quoi consiste le bonheur ne peut-être que différent pour chacun. Pensons à un jeune couple qui dit vouloir se réunir pour le bonheur : il a encore tout à faire pour s’accorder.

On pourrait être tenté de se dire « voilà ce qu’est mon projet personnel de bonheur par lequel je donne sens à ma vie ». Mais on s’aperçoit vite que ce projet requiert des conditions qui ne dépendent pas de soi, mais d’autrui et, inévitablement des pouvoirs sociaux. Et supposons que ces conditions soient durablement favorables, est-ce que j’aurai cette plénitude qu’est le bonheur si je vois, et même simplement si je sais, autour de moi, des gens malheureux ? C’est ainsi que tout projet personnel de bonheur implique d’être dans une société qui fait du bonheur son projet politique. Nous sommes dans une telle société depuis environ deux siècles.

C’est donc par la souveraineté du bonheur dans les consciences que peut s'accorder le courtermisme commun de la vie de travail et de consommation, avec l’exigence d’une réflexion sur l’avenir à plus long terme. Au fond, ce qui fait l’unité de ces deux types de comportements, objectivement contradictoires, c’est qu’ils sont vécus comme complémentaires en tant qu’ils contribuent au même but final incontestable qu’est le bonheur.

Autrement dit, c’est par une inféodation commune au bonheur comme souverain bien qu’est rendue possible, aujourd’hui, une régression concernant la nécessité de mesures restrictives sur les comportements, de production industrielle et de consommation, délétères pour l’avenir commun.

Or, il est avéré que cette société, qui nous fait miroiter le bonheur, par l’extension indéfinie du marché devant apporter l’abondance et le renouvellement incessant des biens, s’avère en réalité – c’est évident depuis un demi-siècle – catastrophique pour la biosphère, et donc pour l’humanité qui en dépend totalement. Elle nous mène, si elle n’est pas rapidement réorganisée sur d’autres principes, inévitablement vers le malheur.

Il nous est en effet apparu ce que des écrivains de dystopies, tels A. Huxley (The brave new world, 1932), ou G. Orwell (1984, 1949), avaient très bien compris : tout projet de société du bonheur ne peut déboucher que sur une société de malheur. Cela s’est toujours vérifié historiquement. « Le but de la société est le bonheur commun » affirmait l'article premier de la Déclaration précédant la Constitution du 24 juin 1793 ; mais dans les mois qui suivirent, les mêmes qui avaient inspiré cet article – les membres du Comité de Salut Public dirigé par Robespierre – mirent en place l'épisode de la Terreur en lequel, durant près d'un an, furent envoyés à la guillotine plusieurs dizaines de milliers de victimes. Et nous savons que les sociétés dites "communistes" – pour le bonheur d'une société sans classes où chacun aurait selon ses besoins et donnerait selon ses capacités – ont apporté le même type de scénario, tragiquement paradoxal. Cela est aussi vrai, on le sait maintenant, pour notre société mercatocratique. Nietzsche l’avais perçu dès la fin du XIXe siècle qui écrivait: «  "Nous avons inventé le bonheur" disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1885) – le clignement d’œil ne serait-il pas dû à l’éblouissement par le rêve du désir ?

La poursuite collective d’un projet de bonheur ne peut apporter que du malheur parce qu’il est impossible de se mettre d’accord sur ce en quoi doit consister le bonheur puisqu’il est le rêve particulier de chacun. Et pourtant, du point de vue d’un leader politique, il suffit d’invoquer sa volonté de faire le bonheur de son peuple pour paralyser toute critique des mesures qu’il préconise. Car, comme Aristote l’avait remarqué, comme le bonheur est le « souverain bien », il est le seul but qui ne peut jamais être récusé. C’est pourquoi les sociétés pour le bonheur devienne si aisément des totalitarismes. Le dirigeant oblige les comportements qui l’arrangent sans pouvoir être critiqué puisque il affirme que c’est le bonheur collectif qui est en jeu. En réalité c’est son propre imaginaire du bonheur qu’il poursuit, et comme c’est un individu qui a la passion du pouvoir, il y a toutes chances que ses décisions aillent dans le sens de l’augmentation de son pouvoir personnel.

Il est significatif que ces potentats se valorisent régulièrement par des images paternelles – Staline = « le petit père des peuples » – puisque la source de l’imaginaire du bonheur de chacun se trouve dans des vécus infantiles, voire encore plus archaïques.

La civilisation du bonheur s'est instituée en Occident il y a deux siècles sous le patronage d’une mercatocratie qui suit la même logique, mais en convertissant largement la forme du pouvoir. Au lieu de s’appuyer sur l’autorité paternaliste d’un potentat prétendant posséder la clé du bonheur pour tous, et la force pour en imposer le chemin, on s’appuie sur l'offre de biens marchands et la communication qui en suscite le besoin. Mais, là encore, c'est l'imaginaire du bonheur des mercatocrates – les principaux acteurs  du marché – qui doit s'imposer à tous : le bonheur serait dans la richesse pécuniaire personnelle, c'est-à-dire la capacité d'acquérir des biens marchands vecteurs de sensations bonnes ; quant à savoir à quel niveau de richesse on atteint du bonheur, c'est très simple : le marché vivant de la compétition entre individus, une dimension essentielle du bonheur dans notre civilisation est de se sentir gagnant dans cette course à l'enrichissement. C’est pourquoi c’est une civilisation activiste, qui ne tient que dans une course sans fin pour la production de biens, en les renouvelant sans cesse. Ce qui est désastreux par la maltraitance invasive ainsi imposée à la biosphère, en laquelle elle se développe à la manière d'un cancer.

En réalité, et cela on le sait depuis au moins un demi-siècle, cet activisme pour le bonheur est contradictoire car s'avérant indéfiniment pathologique pour les humains – le nombre de maladies, quelquefois bien mystérieuses, directement impliquées par les traitements industriels imposés au biens marchands, est inestimable. Le fait que cela soit toléré par les populations fait signe d'un caractère totalitaire du pouvoir mercatocratique. Celui-ci, en effet, en particulier par les terminaux connectés partout diffusés aux individus – pour leur bonheur –, a gagné une telle emprise sur les consciences, qu'il peut désormais imposer sa pression manipulatrice pour les comportements attendus à quasiment tous les moments de la vie des individus, tout en faisant en sorte que ceux-ci aient le moins possible la disponibilité pour réfléchir.

Il devrait être clair aujourd’hui que la fin de cette grande civilisation mondialisée du bonheur est programmée. Elle sera très prochaine. La multiplication des catastrophes environnementales, des entrées en guerre – toujours terriblement dévastatrices pour la biosphère – ne sont-ce pas déjà les premiers craquements d'un processus de désintégration ? La seule question qui reste en jeu est l'ampleur des soubresauts catastrophiques qui marqueront la fin de cette civilisation, et donc ce qui restera de la biosphère dans le silence qui suivra. Car il se pourrait que l’espèce humaine s’éteigne, ou même que la biosphère disparaisse. Des régions fertiles sont devenues des déserts, et les planètes désertiques semblent bien être la règle dans l’Univers, la Terre restant la seule planète biosphérique connue.

Mais on peut garder le conditionnel car la conscience de cette orientation funeste, et la compréhension des procédés de pouvoir qui la sous-tendent, permettent à ceux qui veulent choisir un avenir de bien commun – ils sont de loin les plus nombreux – de ne pas rester impuissants. Ainsi tout l’enjeu du moment est en notre capacité de nous saisir de cette compréhension pour rectifier la trajectoire historique de l’humanité. Ce qui implique de ne plus laisser le pouvoir politique à des irresponsables sous prétexte de bonheur.

Pour surmonter la paralysie contemporaine qui empêche de rectifier la trajectoire de l’humanité, il faut oublier le bonheur.

Le bonheur est peut-être le souverain bien, mais c’est un souverain bien rêvé qui ne saurait nous donner prise sur la réalité. Au contraire, il nous fait régresser vers des vécus liés à notre immaturité première. Il y a tant de valeurs autrement plus humaines vers lesquelles aller – justice, respect, fraternité, courage, vitalité de la biosphère, …

Ce n’est pas qu’il faille condamner le mot bonheur. Au contraire, il faut être fidèle à ce qui l'a fait advenir : cette immémoriale sagesse humaine qui lui a donné l’idée de la satisfaction la plus précieuse que nous puissions éprouver, tout en la dérobant à notre volonté. Car quelles expériences avons-nous de ces moments heureux non prévus – bon-heur – que l’étymologie indique ? Quels sont nos expériences les plus significatives de satisfaction totale en ce monde ? Ce sont les moments de joie.

À son propos C. Rosset écrivait : « L'homme joyeux se réjouit certes de ceci ou de cela en particulier ; mais à l'interroger davantage on découvre vite qu'il se réjouit aussi de tel autre ceci et de tel autre cela, et encore de telle et telle autre chose, et ainsi de suite à l'infini. » (La force majeure – 1983). La joie irradie, veut se partager, elle fait le monde joyeux. Mais jamais elle ne s’anticipe, jamais elle ne se planifie. La joie nous est toujours donnée par surcroît. Cela n’a aucun sens de vouloir la joie. Elle naît d’un vécu positif qui est investi pour lui-même, mais qui pourtant nous fait comme nous redécouvrir nous-mêmes. Comme l’écrivait Spinoza dans l’Éthique (1675) : « La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. ». C’est ce qui se passe lors d’une bonne rencontre, ou lors d’une action qui nous révèle à nous-mêmes dans notre capacité de faire bien (pensons à la réussite d’une épreuve).

Oui ! Il faut se réveiller du bonheur et se colleter à la réalité du monde, pour le faire progresser vers la maîtrise de son avenir. Et là nous avons une voie pour aller du côté de la joie, soit vers les plus belles satisfactions que peut donner notre vie terrestre…pas par hasard, mais toujours par surcroît.

dimanche, janvier 18, 2026

Akatufelah

 Nouvelle sur le point de vue des dieux

 


 

Je vais vous parler du dieu Akatufelah !

Nous le savons tous, contrairement à nous, les dieux sont bienheureux et immortels.

Et nous en sommes bien d’accord : il s’agit là de la forme de vie idéale, puisqu’on a tout ce qu’on désire, et pour l’éternité !

Mais imaginez comment ce doit être emm…t de vivre ainsi toujours bienheureux sans que cela ne se termine jamais !

Bref, s’il y a tant d’aventures rocambolesques dans les histoires qu’on raconte sur les dieux, c’est bien parce qu’ils prennent des initiatives pour pimenter leur vie bienheureuse interminable.

On sait qu’une de leurs grandes initiatives a été de créer l’Univers ! Et, il faut le reconnaître, c’est pas mal réussi. Ce que donnent, en grand, les lois physiques qu’ils ont créées avec l’énergie qu’ils ont insufflée, c’est cet époustouflant spectacle du ballet des planètes sur fond d’un chœur de milliards d’étoiles.

Une autre initiative très audacieuse a été de choisir une planète, la Terre, pour y implanter une palanquée d’espèces vivantes capables d’en animer la surface. Et pour cela il faut reconnaître que les dieux ont été fort inventifs.

Ils ont peuplé la Terre d’espèces aux caractères extrêmement variés qui leur permettent d’occuper à peu près tous les milieux, mais aussi d’entretenir des relations nécessaires avec d’autres espèces de telle sorte que la vitalité de chacune d’elle dépend de ses relations avec d’autres. Si bien que cette planète est enveloppée par un système de vivants – une biosphère – dont la richesse et l’endurance sont fonction de sa variété.

Mais le meilleur de cette initiative a été de rendre le spectacle de l’animation vitale de la Terre constamment renouvelé en dotant ces espèces vivantes d’une certaine latitude d’adaptation dans un environnement extérieur aux changements largement aléatoires.

Bon très bien ! Sur des milliards d’années ce fut extrêmement distrayant. Les dieux ont même pu s’offrir le luxe de cinq épisodes haletants de crise majeure d’extinction d’espèces, pour voir ensuite la vie repartir sous des formes inédites mieux adaptées aux conditions environnementales.

On s’en serait tenu là, et sans doute pour la nuit des temps, sans l’intervention du dieu Akatufelah. Ce dernier s’était distingué dans la communauté des dieux par l’excentricité de ses idées amusantes. C’est à Akatufelah que l’on doit l’invention de l’arc-en-ciel, grâce auquel même les sangliers peuvent être surpris à contempler le ciel ; ou l’invention de l’écho qui, lorsqu’il s’agit du hurlement du loup, panique à ce point les chevaux broutant sur le plateau qu’ils se précipitent en troupeau dans la falaise.

Or, Akatufelah avait remarqué que, malgré les innombrables espèces présentes, l’animation vivante de la Terre était loin d’être optimale. Il restait de larges espaces dont la configuration environnementale aurait pu accueillir bien d’autres formes de vie.

Akatufelah avait intuitionné qu’on pourrait exploiter pleinement les possibilités de cette planète si favorable à la vie si on concevait une espèce au principe de fonctionnement différent. Alors que toutes les espèces présentes ont été définies en fonction d’une certaine configuration de l’environnement – leur biotope – en lequel elles s’épanouissent et hors duquel elles dépérissent, pourquoi ne pas concevoir une espèce qui serait capable d’inventivité technique, grâce à quoi elle serait libérée de tout biotope prédéterminé ? Elle aurait alors le choix entre un nombre indéfini de possibilités de sites qu’elle pourrait rendre habitables par le biais d’appendices techniques qu’elle aurait inventés.

Akatufelah alla voir Zeus, le maître-dieu, le référent ultime pour toute décision concernant la communauté des dieux. Dans sa sagesse Zeus trouva bien venue l’idée d’Akatufelah d’optimiser l’épanouissement du vivant sur Terre en créant une espèce – l’humanité – capable d’inventivité technique. Cependant il perçut un danger dans le pouvoir ainsi accordé à une seule espèce. C’est pourquoi il s’adressa à Akatufelah en ces termes :

« Ta proposition est fort audacieuse Akatufelah ! Telle que tu la préconises, l’humanité devra être une espèce qui aura la capacité de développer indéfiniment son aptitude à raisonner, puisque inventer une technique ce sera toujours découvrir et détourner des lois ayant cours dans l’environnement naturel pour les faire servir à ses buts propres. Or, il y a une infinité de lois qui constituent la richesse de la biosphère et de son ancrage minéral, atmosphérique et aquatique, constituant l’enveloppe extérieure de la Terre, et que l’humanité serait capable d’utiliser à ses propres fins. C’est pourquoi il faut anticiper une capacité de maîtrise de l’humanité sur son environnement naturel, et donc sur les autres vivants, que rien ne pourra limiter, sinon les humains eux-mêmes.

Dès lors, si tu accordes ce pouvoir illimité à cette nouvelle espèce, il faut prévoir aussi de lui donner un pouvoir d’autorégulation. Sinon la vitalité de la Terre que tu voulais magnifiée sera plutôt décimée au profit de cette seule espèce.

Pour qu’elle s’autorégule, je te propose d’attribuer aussi à l’humanité le sens moral. Celui-ci sera constitué par la conscience du Bien, lequel tu feras consister en l’optimisation de la vitalité de la biosphère avec le maximum d’espèces vivantes cohabitant en interaction. La conscience du Mal consistera donc à rejeter les choix allant en sens contraire. Tu devras faire en sorte que ce sens moral soit soumis au jugement de la raison, car les humains qui vont prendre place dans la biosphère devront anticiper les conséquences morales des techniques qu’ils ne manqueront pas d’employer pour s’imposer parmi les autres espèces. »

Ainsi fut fait ! Cette installation de l’humanité dans la biosphère a démarré, il y a quelques 300 000 ans, à partir d’une évolution de primates hominiens déjà présents.

On peut dire que l’intégration à la biosphère de cette espèce technicienne par excellence a réussi. Au long des millénaires, l’espèce humaine, dépourvue de biotope assigné, s’est révélée être l’espèce la plus errante qui soit ! Cela lui a permis d’essaimer à peu près partout sur la planète, se donnant les techniques appropriées pour habiter chaque lieu qu’elle jugeait intéressant.

Pendant tout ce très long temps, les humains se sont plutôt montrés moraux dans leurs comportements dans le cadre de la biosphère, sinon que leurs initiatives de déforestation ont pris une tournure menaçante pour plusieurs espèces, en particulier les grands fauves, sur l’extrémité européenne du continent eurasiatique, à partir du XIIIe siècle de notre ère. Mais il n’y a là rien d’exceptionnel du point de vue de la longue histoire des catastrophes naturelles ayant impacté la Terre au long des derniers millions d’années.

La surprise, elle, est toute récente, puisqu'elle correspond au tournant du IIIe millénaire de l'ère du calendrier chrétien. La communauté des dieux est alors effarée par la tournure qu’a prise l’empreinte de l’humanité sur la biosphère. Et elle demande des comptes à Akatufelah :

« Tu nous avais annoncé une planète pleine de vie ! Et que constate-t-on aujourd’hui ? Un abus insensé d’utilisation de techniques inventées par les humains. Avec pour résultats, des étendues incroyables de monoculture céréalière sans insectes, ni oiseaux, ni fleurs, ni arbres ; des forêts qui sont détruites par des machines monstrueuses comme on fauche un champ de blé ; les insectes qui disparaissent massivement, et les oiseaux qui en vivent, et les rapaces qui se nourrissent de ces oiseaux, etc. ; des montagnes de déchets qui s’accumulent à droite et à gauche sur la surface de la Terre, dont les déchets hautement radioactifs, ennemis de toute vie non aquatique pour des millénaires ; les particules de plastiques qui remplacent le plancton nourricier à la surface des océans ; l’atmosphère alourdie de composés carbonés par la gabegie de production d’énergie artificielle compromettant un climat favorable à la vie ; etc. ! Qu’est-ce que c’est que cette espèce que tu nous as pondue, censée être douée de raison et de capacité d’inventions techniques pour mieux habiter la planète, et qui est en train de provoquer la plus grosse extinction du vivant jamais connue ? »

Bien sûr, il fallut en référer à Zeus lequel convoqua Akatufelah.

–    Zeus : As-tu été surpris par la brusque détérioration de la biosphère terrestre consécutive à ton initiative d’introduire une espèce de grande capacité rationnelle, capable d’inventer toutes sortes de techniques, et ayant le sens de sa responsabilité morale ?

–    Akatufelah : Heu … ! Oui, en fait ! C’est-à-dire… c’est arrivé sans crier gare ! Et c’est très récent ! Pendant presque toute cette histoire multimillénaire de l’humanité, on a vu la planète Terre redoubler de vitalité. Les champs de céréales dans les vallées du Tibre, de l’Euphrate, du Nil, là où il n’y avait que pierres et terre asséchée ; de grands troupeaux d’ovins se déplaçant d’herbage en herbage, y semant leur engrais en démultipliant les insectes et les oiseaux, et toute la cohorte des animaux intéressés ; les cités s’établissant aux nœuds des vallées, ou au fond des baies abritées des rivages marins ; les voies pavées les reliant, parcourues densément par des convois de chevaux dressés pour le transport ; les nefs à haute voilure parcourant en tous sens la Méditerranée ; les citadelles de pierre érigées même dans les endroits les plus inattendus, et je pourrais continuer… Je l’avoue, pendant tout ce temps, j’ai été très fier d’avoir créé l’humanité !

–    Zeus : Mais là, on aboutit au résultat inverse à celui que tu avais projeté : une biosphère qui s’asphyxie des menées techniques inconsidérées de l’humanité ! Alors, dans ce que tu as fait là, où penses-tu t’être trompé ?

–    Akatufelah : Hum…! Je sais que je t‘ai écouté et que j’ai approuvé ton conseil. J’ai bien doté cette nouvelle espèce d’un sens moral appuyé sur la raison. Hum…! J’ai l’impression que ce sens moral n’a pas vraiment joué son rôle.

–    Zeus : Depuis quand ? Et pourquoi ?

–    Akatufelah : Hé bien, à dire vrai, il me semble que ça a toujours été un peu de travers au niveau du sens moral. Ainsi, j’ai souvent été frappé par l’investissement des humains sur les armes, c’est-à-dire les techniques destructrices de vie. Alors que, au-delà de pourvoir aux besoins pour entretenir leur vie, ils auraient dû raisonnablement juger cet investissement immoral. Le pire, c’est quand je les ai vu décider de construire des bombes atomiques, et même les utiliser il y a peu, à Hiroshima, et Nagasaki – quasiment toute vie éteinte, en quelques secondes, sur l’aire d’une ville de 300 000 habitants ! Tout ce développement d’une technologie nucléaire, mais aussi les techniques de modification des génomes qui impactent la logique de l’évolution qui a été si profitable à la diversification des vivants, vont à contresens de ce qu’on attendait de l’introduction de l’espèce humaine dans la biosphère.

–    Zeus : Alors en quoi consiste la faille dans la dotation morale de l’humanité ? As-tu une idée ?

–    Akatufelah : J’aurai bien une hypothèse. Nous, les dieux, vivant depuis toujours dans l’accomplissement de notre propre puissance, avons méconnu la phase de maturation requise pour l’acquisition par un être vivant d’une pleine autonomie guidée par sa raison. Pendant presque toute leur histoire, les humains n’ont pas été moraux par raison, comme nous l’escomptions, mais par crainte. Au lieu d’assumer pleinement leur autonomie d’être rationnels pouvant choisir la place qu’ils jugeaient bonne sur Terre (avec le sens moral que je leur ai donné), ils ont investi des divinités imaginaires, lesquelles les surveilleraient, les jugeraient, et les puniraient s’ils se comportaient mal, et dont ils croyaient lire les signes de l’humeur dans des manifestations naturelles. Par exemple le tonnerre et la foudre manifesteraient la colère de La Nature – l’environnement naturel investi comme divinité – parce qu’on avait tué trop de gibier, etc.

–    Zeus : Cela n’est que du délire superstitieux. Nous, les dieux, sommes bienheureux et immortels. Qu’aurions-nous besoin de juger et punir les humains ? Nous n’avons besoin de rien, même pas qu’une quelconque créature croie ou non en notre existence. En ce qui concerne les humains, c’est leur propre affaire d’êtres raisonnables que de formuler des idées sur ce qui les transcende. Quant à leur moralité, elle ne nous intéresse qu’autant qu’elle est un paramètre pour notre curiosité sur ce que peut être une planète pleinement vivante.

–    Akatufelah : Oui ! Et il faut souligner que les idées religieuses des humains n’ont pas été, sauf quelques exceptions, raisonnables. Les humains se sont créé des divinités aux caractères paternels, ou maternels, assez caricaturaux. Ces divinités leur permettaient de continuer à faire les enfants, en évitant la responsabilité de l’autonomie que leur donnait la raison. On ne décide pas, on obéit à des injonctions divines imaginaires – ces injonctions étant d’ailleurs la plupart du temps congruentes avec le sens moral dont ils étaient dotés. C’est pour cela que la vitalité de la planète s’en est tout-à-fait accommodée !

–    Zeus : Certes ! Mais dans une certaine limite que manifeste l’époque contemporaine. Comment interprètes-tu ce décrochage actuel dans la maîtrise par l’humanité de la vitalité de la biosphère ?

–    Akatufelah : On sait que cette maîtrise, dont il faut parler au passé, n’était pas fondée sur une base rationnelle. Elle ne pouvait donc pas être durable. Le décrochage s’est initié en Occident à la fin du Moyen-Âge avec la remise en faveur de l’expérimentation – décisive pour mettre à jour les lois cachées de la nature – et l’autorisation, par la papauté romaine, du prêt à intérêt qui, en ouvrant le marché économique entre l’Occident et l’Orient, va capter l’intérêt vers de nouveaux biens, mettant en œuvre de nouvelles techniques. Le véritable basculement vers une autonomie rationnelle viendra deux siècles plus tard avec la révolution culturelle qu’a réalisé en Occident la période de la Renaissance – invention de l’imprimerie, révolution copernicienne de la cosmologie – la Terre n’est pas le centre du monde – , découvertes de nouveaux continents, mise au point de la méthode expérimentale comme procédé systématique pour faire progresser la science et inventer de nouvelles techniques. Cette révolution a ouvert la période de la modernité dont les humains sont encore aujourd’hui partie prenante.

–    Zeus : Voilà une évolution intéressante de l’humanité. Pourquoi n’a-t-elle pas amené à la maîtrise de son destin par la raison ?

–    Akatufelah : Parce que si l’humanité désormais maîtrise bien les moyens d’inventer de nouvelles techniques, elle ne maîtrise pas du tout sa moralité. Tout se passe comme si sa raison s’était pleinement épanouie dans le domaine des sciences et techniques, et s’était arrêtée là.

–    Zeus : C’est très étonnant ! La raison est une. Dans la mesure où tu as donné le sens moral à l’humanité, pourquoi ne s’affirme-t-elle pas aussi dans le domaine moral ?

–    Akatufelah : Parce qu’il y a des phénomènes de pouvoir qui cristallisent des rapports humains déséquilibrés. C’est encore l’effet de notre lacune majeure, celle d’avoir méconnu la nécessité d’un processus de maturation de l’humanité vers sa pleine autonomie par la raison. La forme de pouvoir hyper dominante dans les rapports humains est aujourd’hui une « mercatocratie ». Elle consiste, de la part des détenteurs du pouvoir, à manipuler psychologiquement les individus afin de les faire désirer acquérir des biens marchands en leur faisant croire que la plus grande capacité à acquérir de tels biens est le Bien qui donnera sens à leur vie. Ils lui donnent le nom de « bonheur ». Mais pour adopter ce comportement lesdits individus sont détournés de la réflexion morale. Il leur suffit de souscrire à l’injonction de travailler pour gagner de quoi acheter les biens vers lesquels ils sont appâtés.

–    Zeus : Oui, je vois bien le tableau. Là encore, on mise sur des comportements infantiles. On va vers la consommation de biens avec l’argent gagné, comme enfant on allait vers la friandise donnée par l’adulte pour avoir rangé ses jouets.

–    Akatufelah : Oui, c’est ainsi qu’est court-circuité l’usage moral de la raison. Mais pas complètement. Il y a des résistances contre ce pouvoir infantilisant de la mercatocratie, dont l’irrationalité s’impose de plus en plus aux consciences humaines. En inventant et mettant en œuvre, en tous sens, des techniques, toujours plus puissantes, toujours plus agressives, avec la seule perspective d’augmenter son pouvoir en gagnant plus d’argent, non seulement la mercatocratie exténue la biosphère en éliminant massivement des populations animales et végétales, mais elle compromet l’avenir même de l’humanité. C’est de plus en plus visible par la difficulté de chacun à investir l’avenir, ce qui se traduit par une chute générale de la natalité humaine. L’humanité semble bien être maintenant dans une course de vitesse entre l’accès à sa maturité d’espèce technicienne morale raisonnable, et la maintenance du pouvoir sans avenir de la mercatocratie infantilisante.

–    Zeus : Hé oui … qu’as-tu fait là ? Après tout, peut-être l'humanité en arrive-t-elle aujourd'hui à l'acmé de sa crise d'adolescence ? Peut-être pourra-t-elle la surmonter pour atteindre enfin sa maturité ? Mais on sait que la période de l'adolescence est celle où l'on prend les plus grands risques. Elle pourrait aussi en mourir. Ton essai aura été manqué. Qu’importe, nous, dieux, avons l’éternité devant nous !

samedi, octobre 14, 2023

Misère de la vengeance


Gaza, après le 7 octobre 2023

La vengeance n'est pas un comportement adulte - nous voulons dire : qui procède de l'âge de raison - il est un comportement infantile. Il n'est que la réaction vers la satisfaction de voir subir des dommages celui qu'on considère être l'agent de dommages qu'on a subis.

Tout dans ce mode de fonctionnement relève de la puérilité : le diktat de l'émotion, l'évidence magique de la réparation par le dommage causé en retour et la satisfaction qu'elle promet, le court-circuitage de la réflexion, l'urgence vers cette satisfaction "à tout prix". C'est la logique de l'enfant qui a besoin de frapper le coin de la table où il s'est cogné : il se fera peut-être aussi mal (à la main) que lors du premier heurt ... mais il aura la satisfaction de s'être vengé ! Plus tard, il faut le croire, avec l'âge de raison, il réfléchira sur les moyens d'éviter le coin de la table, ... avec beaucoup de commisération pour ses impulsions enfantines.

Il est navrant de voir aujourd'hui, si communément, des responsables politiques incapables de dépasser ce niveau.

Rappelons Hegel : 

"La vengeance n'a pas la forme du droit, mais celle de l'arbitraire, car la partie lésée agit toujours par sentiment ou selon un mobile subjectif. Aussi bien le droit qui prend la forme de la vengeance constituant à son tour une nouvelle offense, n'est senti que comme conduite individuelle et provoque, inexpiablement, à l'infini, de nouvelles vengeances."
                              Propédeutique philosophique", 1809 (trad M. de Gandillac, ed. de Minuit)


jeudi, octobre 01, 2020

Chroniques démasquées 2 – La démocratie somnambule

 

– L’interlocuteur : Franchement, je ne supporte plus cette obligation du port du masque dans l’espace public.
– L’anti-somnambulique (a-s) : Tu ne le supportes pas du point de vue de la respiration, ou de la relation à autrui ?
– Des deux ! Bien que, à long terme, c’est plutôt l’entrave à la relation aux autres qui est le plus intolérable. Je ne saurais trop dire pourquoi … peut-être parce que ce n’est pas un simple problème physique. C’est un problème plus profond … un problème d’ordre moral.
– (a-s) : C’est très intéressant que tu poses un problème moral à propos du port du masque dans l’espace public. Sais-tu que le législateur l’avait déjà fait bien avant toi ?
– De quoi parles-tu ? C’est la première fois que le problème du masque dans l’espace public se pose en France !
– (a-s) : Hé non ! Il s’est déjà posé ! Il y a une dizaine d’années, quand on voyait de plus en plus de femmes portant le niqab dans l’espace public. Le niqab est un voile qui peut être porté par des musulmanes pour des motifs religieux, et qui masque tout le visage au-dessous des yeux, de façon assez proche de nos masques sanitaires actuels.
– Oui, je me rappelle ! Mais là, il s’agissait de tout autre chose, d’une pratique culturelle très minoritaire concernant des musulmans.
– (a-s) : Mais alors pourquoi a-t-on été amené à légiférer sur cette pratique culturelle ? Après tout, la laïcité garantit le libre exercice de sa religion, y compris par le port de signes vestimentaires de l’appartenance à cette religion.
–  Parce que le port du niqab installe une discrimination flagrante à l’encontre de certaines femmes qui sont comme soustraites à une vie sociale normale.
– (a-s) : Oui, c’est bien l’argument invoqué dans la circulaire relative à la mise en œuvre de la loi du 11 octobre 2010  interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public : « Se dissimuler le visage, c'est porter atteinte aux exigences minimales de la vie en société ». Mais en réalité on peut très bien faire ses courses, et même tenir bon nombre d’emplois avec le niqab, comme c’est le cas avec le masque sanitaire. Cette vie sociale là – qui est la vie de travailleur-consommateur promue par la société moderne – n’est donc pas compromise dans ses exigences minimales. Ainsi, la vie en société à laquelle se réfère le législateur doit sans doute avoir un sens plus exigeant. D’ailleurs, n’est-ce pas cette exigence qui est explicitée dans la suite de la circulaire citée : « Cela place en outre les personnes concernées dans une situation d'exclusion et d'infériorité incompatible avec les principes de liberté, d'égalité et de dignité humaine affirmés par la République française. » ?
– Oui ! Et cela met en évidence la dimension morale du problème que pose la dissimulation systématique du visage dans l’espace public. Cela confirme ce que j’exprimais tout à l’heure !
– (a-s) : Le législateur pointe ici un problème à la fois moral et politique.
Le problème moral porte sur notre responsabilité quant à ce qui peut être jugé bien universellement, c’est-à-dire indépendamment de tous nos intérêts particuliers. Or, en parlant de dignité humaine, le législateur s’appuie sur le seul pilier solide et incontestable qui permette de penser un bien universel. On doit à Kant d’avoir clarifié ce fondement absolu de la morale. L’idée de dignité humaine, c’est l’idée que chaque individu humain doit être reconnu comme une valeur absolue, et donc être respecté en tant que tel – c’est pourquoi il ne doit jamais être utilisé simplement comme un moyen. Or la reconnaissance d’autrui comme valeur absolue se fait fondamentalement dans la perception de son visage car c’est là qu’il se montre à la fois comme mon semblable et comme irréductiblement singulier.
L’idée de dignité humaine contient déjà implicitement le principe de liberté – ne pas être un simple moyen, c’est poser ses fins (ses propres buts dans la vie) ; et aussi le principe d’égalité – nous sommes tous également dignes de respect. C’est pourquoi le texte législatif cité associe si simplement « les principes de liberté, d'égalité et de dignité humaine ».
Cela montre que l’enjeu est aussi politique – au sens le plus noble de ce terme. C’est parce que nous sommes également dignes, c’est-à-dire également libres et doués de raison, que nous avons une égale vocation à nous occuper des affaires de la cité, que nous sommes concitoyens. On est donc amené à conclure que, de par les attendus mêmes posés par le droit positif français, la dissimulation systématique du visage dans l’espace public, que ce soit par le masque sanitaire, le niqab, ou tout autre moyen, est incompatible avec l’exercice de la citoyenneté.
– Cette argumentation par le détour du niqab est tout-à-fait convaincante. La démocratie ne peut vraiment s’exercer qu’à visage découvert !
– (a-s) : Très juste ! Au sens propre comme au sens figuré. C’est ce que confirme un certain usage, qui aujourd’hui se répand, des réseaux sociaux. On y trouve de plus en plus de prises de position attractives, catégoriques, peu soucieuses de vérité, pour influencer massivement, en se cachant derrière les masques que permet l’écran qui fait interface avec Internet. Ces interventions entraînent le débat public vers un tel appauvrissement qu’elles sont dangereuses pour la démocratie. C’est à juste titre que l’on considère que ces acteurs masqués des réseaux sociaux ont été un facteur majeur, en cette dernière décennie, de l’élection aux plus hautes fonctions politiques d’individus d’une irresponsabilité inquiétante du point de vue du bien commun.
– Donc tu relies les réseaux sociaux, le niqab, et les masques sanitaires généralisés dans l’espace public, comme un même danger pour la démocratie.
– (a-s) : Oui. Et l’unité de ce danger, c’est l’empêchement du face-à-face qui est la condition nécessaire du véritable débat démocratique.
– Je comprends mieux pourquoi m’est insupportable la perspective que nous vivions masqués pour un temps encore indéfini. Mais il faut quand même remarquer qu’avec le masque sanitaire on est dans une situation toute différente de celle du niqab ou des réseaux sociaux. Avec le masque sanitaire, il n’y a pas discrimination entre les individus qui se cachent et les autres, mais égalité de tous : même le président de la république le porte.
– (a-s) : Tu as raison de souligner cette différence. Il faut dire que le port du niqab pose un problème d’injustice sociale que ne pose pas le port du masque sanitaire. De même le réseau social pose un problème de pouvoir caché qui n’existe pas dans le port généralisé du masque. Mais c’est justement cette généralité qui est inquiétante ! Où peut mener cet effacement collectif de la singularité des personnes sous leur masque, s’il doit durer ? La démocratie, qui est déjà bien malade, lui survivra-t-elle ? Ne nous mettons-nous pas en condition de vivre comme des somnambules sous l’éteignoir de nos masques ?
– Peux-tu parler plus précisément ? Je ne suis pas sûr de bien identifier le danger !
– (a-s) : Rappelons d’abord le résultat auquel nous sommes parvenus dans un précédent essai[1] : nous vivons de plus en plus clairement sous un « despotisme démocratique ». Il y a toujours la forme de la démocratie, il n’y en a plus la substance. La forme, ce sont les lois qui ménagent les libertés publiques et l’élection des gouvernants. La substance, c’est le vrai débat citoyen, lequel se trouve désormais quasiment évacué de la décision politique. Comment cet alliage de la liberté et du despotisme est-il possible ? Par l’emprise du pouvoir mercatocratique sur les esprits qui réduit drastiquement la conscience citoyenne. Elle la réduit selon deux dimensions. Celle de sa finalité : rabattre son idéal de vie sur la réussite individuelle mesurée à sa capacité différentielle de se procurer des satisfactions. Celle de son mode de pensée : dévaloriser systématiquement la réflexion et valoriser la réaction spontanée. Une conscience accaparée par la compétition avec autrui dans la recherche de satisfactions individuelles et un choix de comportement par pure réaction, sont le propre de la condition enfantine. Nous pouvons donc dire que le pouvoir sur les esprits qui rend possible le despotisme démocratique consiste en une infantilisation.
– Cette interprétation historique est intéressante ! Mais alors le port généralisé du masque sanitaire ne va pas faire perdre grand-chose à la démocratie, puisqu’elle a déjà perdu !
– (a-s) : Non, il ne faut pas voir les choses comme cela ! Parce qu’une démocratie qui recèle un despotisme est forcément un état instable. Les injonctions de faire auxquelles nous sommes constamment soumis en fonction de la bien-pensance imposée par les dominants, et qui visent à toujours nous tenir en haleine en quadrillant notre emploi du temps, ne peuvent nous empêcher de trouver du temps pour nous, pour notre humanité, pour nous réunir et réfléchir. Nul ne peut se résoudre à ne faire que l’enfant. L’idéal humain du monde marchand n’est pas viable parce qu’il frustre notre humanité. C’est ainsi que sourd de façon insistante un sentiment d’absence de sens de la vie promue en un tel monde. C’est pourquoi « une démocratie vivante se réinvente constamment venant des dessous, des à côtés, des interstices, de la société bien pensante, se donnant des espaces publics inédits pour prendre soin du Bien commun. Ce sont les lanceurs d’alerte, les acteurs de désobéissance civile, les promoteurs de conventions de citoyens, les occupants de ronds-points en gilets jaunes, et bien d’autres encore … » (article cité). Or, ce sont ces espaces de respiration humaine de la vie sociale que le port généralisé du masque sanitaire menacerait d’étouffer. Parce qu’il entrave le partage des vécus et des émotions singulières, parce qu’il anonymise, parce qu’il rend difficile la réflexion partagée, parce qu’il isole, le port du masque nous laisse beaucoup plus démunis face aux stimuli de la communication de masse – qui s’insère aujourd’hui au plus intime de nos vies par le biais des objets connectés. Il ouvre beaucoup plus largement la voie aux comportements simplement réactifs. Il nous met d’autant plus en condition de vivre comme le pressentait Tocqueville en 1840 : « Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : (…), il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul… ».
– Je comprends pourquoi tu redoutes que nous finissions par devenir, avec nos masques, comme une société de somnambules !
 

lundi, août 15, 2016

Dépasser la décroissance


La décroissance peut-elle être le but de l’écologie politique ? « Décroissance » est-il le nom d’une notion véritablement politique ? Il importe de clarifier notre rapport à cette notion pour savoir s'il est légitime de lui faire porter les espoirs de l'écologie politique.



    L’idée de décroissance s’impose à quiconque essaie de penser les moyens de surmonter l’impasse planétaire que constitue la mainmise des intérêts marchands sur le devenir de notre société désormais mondialisée.

    Par exemple, le Global Footprint Network, a calculé que le 8 août est le jour du dépassement, c’est-à-dire le jour de cette année (2016) où l’on a consommé toutes les ressources naturelles que la Terre est capable de produire en un an. Depuis 1986, première année où on a pris, annuellement, plus à la biosphère que ce qu’elle donne, ce jour de dépassement intervient toujours plus tôt. Nous sommes donc aujourd’hui dans un processus de creusement d’un déficit global des échanges de l’espèce humaine avec la biosphère – qui en fait n’est possible qu’en pillant ses réserves – qui condamne sûrement l’avenir, au moins celui de l’espèce humaine. Ce processus  est imputable à la croissance.

   On appelle alors « croissance » la mesure objective de l’activisme frénétique sur leur environnement des populations humaines sous le régime de la mercatocratie – pouvoir du marchand par le règne du marché et de la marchandise. La logique mercatocratique du rapport à l’environnement est en effet une logique productiviste : il s’agit de transformer toujours plus et toujours plus profondément l’environnement naturel de façon à grossir, multiplier et accélérer indéfiniment les flux de biens marchands par lesquels se réalisent les profits de la minorité affairiste.

    La croissance est alors précisément la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) de chaque pays, autrement dit le chiffre monétaire qui donne la somme de toutes les valeurs d’échange ajoutées en une année par les activités des entreprises situées sur le territoire du pays. Voici ce que cela donne aujourd’hui pour les 10 pays les plus riches du point de vue marchand (source : FMI. Les chiffres de 2016 sont des estimations) :

Rang
Pays
PIB 2016 (milliards $)
PIB 2015 (milliards $)
Évolution
1
États-Unis
18 698
17 968
+4%
2
Chine
12 254
11 385
+8%
3
Japon
4 171
4 116
+1%
4
Allemagne
3 473
3 371
+3%
5
Royaume-Uni
3 055
2 865
+7%
6
France
2 488
2 423
+3%
7
Inde
2 385
2 183
+9%
8
Italie
1 868
1 819
+3%
9
Brésil
1 673
1 800
-7%
10
Canada
1 592
1 573
+1%

Les chiffres de la dernière colonne mesurent cette fameuse croissance – ou décroissance quand il est négatif, comme ici pour le Brésil – qui est la valeur par excellence de l’économie telle qu’elle est pensée dans le cadre idéologique du libéralisme marchand.

   Étant donné que les choix de comportement économique de chacun – quels biens sont produits, la manière dont on les produit, comment on les fait circuler, comment on se les approprie, comment on s’en sépare, etc. – se font massivement selon les prescriptions de l’économie libérale marchande, il est manifeste que c’est cette valeur économique de croissance qui règne sur les consciences de par le monde. Dès lors un pays en décroissance (comme le Brésil ici) est considéré comme un infortuné pays, celui qui a échoué, qui ne sait pas résoudre ses problèmes, et qui est à secourir, moyennant la punition d’une cure d’austérité pour sa population – car le marché ne saurait s’accommoder de ce facteur de rétrécissement que constitue un territoire où soient freinés les flux de marchandises.

   Replacée ainsi dans son contexte, la pensée de la décroissance comme porteuse d’avenir, apparaît indubitablement comme une pensée provocatrice du point de vue des idées dominantes dans la société, car elle est négatrice de l’ordre des choses en lequel chacun essaie d’insérer sa vie.

   Il importe donc de reconnaître le caractère foncièrement ambivalent de l’idée de décroissance. Elle est à la fois la voie incontournable du salut d’une société dans l’impasse, et le nom de l’échec d’une société tendue vers sa réussite dans la compétition économique mondiale. Mais il ne faut pas se contenter de concrétiser cette ambivalence par le partage de la population en deux groupes d’orientation idéologique opposée : les forcenés de la croissance et les sages décroissants. La réalité est plus complexe. À examiner précisément les choses, il semble bien que cette ambivalence de la décroissance passe ordinairement à l’intérieur des individus. Le jour, en tant qu’actif inséré dans la société, on peut faire assidûment des choix, de consommation et de production, pour la croissance, et le soir, mettant un peu de perspective dans son existence, soupirer en pensant que le monde irait bien mieux s’il s’orientait vers la décroissance. Il n’y a rien d’étonnant à cela. Les humains essaient de vivre, et comme ils sont faits pour vivre en société, ils s’investissent dans la société telle qu’on la leur offre, c’est-à-dire une société d’économie marchande de compétition et de croissance. Mais comme ils restent biologiquement humains, ils ne peuvent que se penser continuer à vivre, eux-mêmes et leur lignée, dans un monde en lequel ils se sentent humainement bien, c’est-à-dire de beauté vivante.

   Les humains de la société toute marchande sont incohérents, certes ! Mais qu’ils soient amenés à cette scission d’avec eux-mêmes, à cette sorte de schizophrénie commune, n’est-il pas l’indice que la mercatocratie est un pouvoir totalitaire ? N’est-ce pas le propre d’un pouvoir totalitaire de s’immiscer dans la conscience de chacun pour imposer une vision du monde commune et forcément optimiste – ici (en mercatocratie) la réussite de sa vie, le bonheur, comme sommation de sensations positives apportées par la consommation de biens marchands ? Or, comme un pouvoir totalitaire n’annulera jamais totalement l’expérience populaire immanente, et les mots propres (ceux du peuple) pour la dire, les individus secrètent une autre vision du monde, celle de leur expérience commune  – pourquoi tant de déchets, de gaspillage, de ravages, de laideur, de difficultés à vivre humainement ? Ces deux visions du monde s’excluant mutuellement entraînent cette sorte de schizophrénie commune par laquelle, en chacun, cohabite le croissant et le décroissant. La prendre en compte permet de mieux comprendre la difficulté qu’il peut y avoir à faire de la décroissance un emblème pour l’action politique.

   Car, oserions-nous dire, il n’est pas possible d’être décroissant sereinement. S’affirmer pour la décroissance est sûrement une provocation à l’endroit d’une société qui met la valeur d’échange  – l’argent – au pinacle des valeurs ; mais, plus profondément, c’est une provocation à l égard de soi-même, je veux dire cette part de soi-même qui aspirait à la plus grosse part du gâteau à la tablée familiale, au plus gros sac de billes dans la cour de récréation, etc. Hé oui ! Si la croissance nous embrigade si bien dans son mirage, c’est qu’elle résonne fortement dans notre imaginaire : nous avons tous commencé par être croissants. Et n’est-il pas naturel que la « croissance » (les guillemets pour dire que nous retrouvons le sens premier, le sens large) ait été la première version de notre vitalité humaine ? Le problème est bien qu’elle le demeure à l’état adulte. Il faut en effet admettre que la société de croissance – la société mercatocratique mondialisée que nous connaissons – fonctionne sur des principes clairement infantiles : la compétition pour avoir plus (n’est-ce pas un mode de relation très commun entre bambins dans les haltes-garderies ?). Cette infantilité, incessamment flattée en chacun de nous par les messages émanant des intérêts marchands, est un puissant facteur qui rend possible l'actuelle croissance proliférante de la prédation humaine sur la biosphère. Et donc, c’est contre nous-mêmes ainsi flattés de même que contre les flatteurs que nous nous dressons en nous affirmant décroissants.

   C’est pourquoi il faut reconnaître que la réponse par la décroissance aux impasses de la société actuelle est une réponse fortement connotée affectivement. Elle est, plus profondément qu’une contestation de l’ordre (chaotique) établi, un règlement de compte de soi à soi. C’est un rejet d’une part de soi qui doit se faire d’autant plus véhémentement que non seulement elle porte nos désirs les plus enfouis, mais que toute l’idéologie ambiante concourt à la conforter.

   C’est ainsi qu’on peut expliquer la capacité de l’idée de décroissance à catalyser aujourd’hui les aspirations à une alternative écologiste. Le mot « décroissance » nous parle. Il nous parle socialement puisqu’il opère un renversement des valeurs établies qui sont aussi celles de l’économisme ambiant[1]. Il nous parle intimement puisqu’il nous pose en rupture avec les sollicitations de continuer à vivre indéfiniment selon notre logique infantile. Par l’endossement de ce simple mot « décroissance », l’individu conjure non seulement son enfermement dans le passé (l’infantilité adulte du travailleur-consommateur), mais également son enfermement dans l’avenir (l’épuisement et la mort à terme de la biosphère). Mais le mot « décroissance » n’acquiert cette force réactive que parce qu’il est tiré d’une catégorie essentielle de l’économisme mercatocratique  – la « croissance » – dont il est la simple négation. Autrement dit, en s’affirmant « décroissant » on se situe toujours dans la vision mercatocratique du monde même si c’est sur le mode de la négation.

   Pour le dire en termes spinozistes, l’idée de décroissance reste une idée réactive qui se comprend plutôt par ce qui nous affecte (la société de production-consommation frénétique) que par ce que nous sommes (nous ne sommes alors que génériquement indistincts en tant qu’humains entravés dans leur désir de vivre).

   De cette analyse, il faut tirer la conséquence que fonder un projet politique sur l’idée de décroissance ne peut être que problématique. En effet, un tel projet motive à dire non à beaucoup de choses, mais il n’offre pas d’appui pour dire oui, c’est-à-dire pour construire une société alternative. On pourrait dérouler indéfiniment les prescriptions négatives qu’il peut inspirer : ne pas consommer au-delà de ses besoins vitaux (sobriété) et tendre vers une morale ascétique, ne pas jeter inconsidérément, ne pas travailler (dans le cadre du salariat), renoncer aux échanges d’argent, renoncer à s’insérer dans la société présente, etc.

   On remarquera très justement que ces refus impliquent des comportements différents, nouveaux, par rapport aux biens et aux personnes, qui apparaissent autant de positions fondatrices pour une société alternative. Ne pas jeter ce qui ne marche pas pour le remplacer par un nouvel achat implique de s’approprier la connaissance technique de l’objet, des savoir-faire techniques, le sens du bricolage, et donc un nouveau rapport à l’objet, de plus cela ouvre souvent à une coopération non marchande avec autrui.

   Mais alors pourquoi toutes ces démarches de refus de l’économie néolibérale de la croissance ne produisent-elles pas une perspective sociale nouvelle, consciente d’elle-même, qui aimante tant de consciences lasses de la course haletante et absurde qu’exige la vie moderne, les amenant à entrer massivement en dissidence ?

   Il semble que ce soit dans l’attachement affectif à la notion de décroissance que réside le problème. Il y a un élément de valorisation de soi à s’identifier comme « décroissant » qui est à la mesure de la rupture avec la part de soi-même que l’on abhorre et qui est signifiée par ce mot. Si la démarche de dissidence trouve l’essentiel de sa motivation dans ce bénéfice d’amour-propre lié au mot « décroissance », alors elle n’est pas en situation de s’orienter vers une nouvelle forme de vie sociale qui serait désirée pour elle-même, et non pour ce qu’elle n’est plus. Et la société mercatocratique reste alors, d’une certaine manière, maîtresse du jeu, car la notion de « décroissance » appartenant tout autant que celle de « croissance » à sa vision du monde, elle intègre aisément les « décroissants » comme ses rejetons superflus, sorte de part incompressible des inadaptables à son système social – les « marginaux » – qui finalement confirment la règle ultra-majoritaire de l’adhésion à une société de bien-être par le travail et la consommation. Car on ne saurait attendre de « décroissants », ainsi aliénés au fétichisme du mot, beaucoup plus qu’un imaginaire confus d’une « société sans » (sans surconsommation, gaspillage, pollution, déchets durables, destructions des espèces vivantes, etc.). Et jamais un tel imaginaire ne risquerait d’entraîner les populations de la société de l’abondance des marchandises à entrer en dissidence pour une société alternative.

   Comprenons que le point crucial est ici la liberté. C’est bien notre liberté proprement humaine qui s’exprime dans notre promotion de la décroissance : nous refusons notre infantilisation comme travailleur-consommateur, nous revendiquons un autre sens à notre vie. Mais quand cette liberté se complaît dans le bénéfice affectif de son refus en contemplant son audace dans le mot qui la signifie, elle est une liberté inachevée. Elle n’a rien créé comme possibilités nouvelles de vie sociale. Pour ce faire il faudra qu’elle sorte de la subjectivité stérile de l’imaginaire d’une « société sans » pour trouver la voie de la verbalisation avec autrui, du dialogue, afin de parvenir à un discours cohérent établissant un projet commun. Hannah Arendt a montré que nous ne réalisons pleinement notre liberté humaine que dans l’action politique « car l'action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu » (La crise de la culture). L’« action », pas la « réaction » ! Et l’action politique requiert le passage de l’émotion collective qui nous fait nous reconnaître affectés de concert par une condition sociale inacceptable, à la réflexion collective qui amène à concevoir au moyen du discours rationnel une autre société possible et souhaitable[2]. Cela signifie que la décroissance n’est pas encore une notion politique et qu’elle est à contre-emploi comme principe d’une démarche politique.

   C’est bien ce que paraissent illustrer les essais d’élaboration rationnelle d’une voie vers une société alternative désirable qui sont proposés aujourd’hui et qui se rangent sous le principe de la décroissance comme si cela ne pouvait aller que de soi (voir par exemple les essais de P. Rabhi, S. Latouche, J.-P. Besset, P. Viveret, etc.). Ces penseurs, quoiqu’ils en veuillent (ils font de touchants efforts pour positiver), sont pris dans les filets de l’apriori négatif de leur démarche. Ils sont en effet constamment confrontés au problème des limites. Où placer les limites des transformations humaines de la nature pour créer des biens ? Comment les légitimer ? Comment éviter de faire appel à une instance transcendante reconductrice de croyances ? Comment échapper à l’instauration d’un moralisme écologiste au moins pesant sinon totalitaire ? Ces auteurs résolvent ces problèmes en pariant sur une régulation immanente, c’est-à-dire qui tendrait à se faire d’elle-même par la redécouverte par chacun de ses intérêts proprement humains (donc non infantiles et de caractère non addictif). Ils la cherchent en général à la fois du côté de la récompense par les sentiments – « sobriété heureuse » – et du côté de la sagesse populaire telle qu’elle se manifeste dans les diverses initiatives locales de solutions de vie fondées sur des principes alternatifs (comme en montre le film « Demain ») et qui représenteraient chacune ce que l’on se plaît nommer une « utopie concrète ».

   Mais d’« utopie concrète », il n’y aura jamais. C’est une contradiction dans les termes puisque, étymologiquement, « utopie » est la description d’une société idéale qui ne peut exister nulle part. Il y a effectivement des tentatives – il faudrait dire des « créations » – concrètes de vie sociale alternative qui durent et réussissent plus ou moins. Elles sont un puissant espoir, non pas parce qu’elles seraient comme des « utopies »[3] , mais parce que ce sont des « expériences », certes faillibles, mais pour cela toujours riches d’enseignements. La réflexion collective à partir de ces expériences peut effectivement permettre de préciser les contours d’une société alternative souhaitable (c’est là seulement que la notion d’« utopie » peut se justifier), et la voie qui peut y mener. Quant à l’annonce de la joie par la sobriété (« sobriété heureuse »), il faut accepter que l’idiosyncrasie du sage qu’elle préfigure ne soit pas universalisable et que ceux qui contreviendraient ne soient pas socialement dangereux. Rappelons à ce propos les dernières lignes de l’Éthique de Spinoza : « La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même ; et nous n’en jouissons pas parce que nous réprimons nos penchants, mais c’est au contraire parce que nous en jouissons, que nous pouvons réprimer nos penchants. »

   Ainsi, il apparaît que, dans la théorisation contemporaine d’une société alternative à notre si dévastatrice société mercatocratique, l’apriori accordé à la décroissance amène à une inversion dans l’ordre des raisons. On veut voir le bonheur surgir de la sobriété, alors que ce serait plutôt dans un état social en lequel on serait bien parce qu’il serait conforme à notre humanité qu’on n’aurait plus de raisons de poursuivre indéfiniment à travers des actes de consommation un bien qu’ils ne sauraient apporter. De même on veut voir des « utopies » déjà réalisées et qu’il suffirait de généraliser dans les expériences locales alternatives – « utopie » signifiant alors « îlot de décroissance » –, bien qu’il ne s’agisse que d’essais d’autres principes de vie sociale qui doivent être confrontés, critiqués, élaborés. L’utopie ne saurait venir qu’au bout de cette démarche théorique collective. Et il faut rappeler ici, après les errements des continuateurs de Marx, que l’utopie n’est jamais la description d’une société à concrétiser, mais la clarification du sens à donner à une action politique « révolutionnaire » (au sens propre : qui vise à changer les principes de la vie sociale).

   L’enjeu, c’est de nous atteler positivement à une construction de l’avenir. Cela suppose que nous ayons acquis suffisamment de lucidité sur les démons qui ont obéré notre passé – et il n’y a pas que l’infantilité de notre rapport au travail et à la marchandise[4] – pour ne pas nous abîmer dans des règlements de compte avec eux. Nous pouvons nous rattacher aux espoirs et réflexions de nos mères et pères à l’orée de la révolution industrielle quand, se rendant compte des lourds nuages sur l’humanité qu’annonçaient les projets d’instauration du règne de la marchandise et de l’argent par les « bourgeois » nouvellement arrivés au pouvoir, ils s’y sont opposés avec leur corps, dans de nombreux mouvements populaires entre 1789 et 1871, mais aussi avec leur esprit en proposant une logique alternative des rapport sociaux[5].

   Aujourd’hui, il nous faut prendre en compte, non seulement l’injustice sociale créée par l'empire de la marchandise, mais la crise écologique aigüe en laquelle il plonge la planète. Une bonne entrée pour une réflexion tirant parti des expériences alternatives locales ne serait-elle pas dans la question : quel sens est-il souhaitable de donner à notre activité de transformation de l’environnement naturel ?

 

 [1]  Voir notre article Du grand silence de l’économie bavarde.
 [2] Un facteur qui rend difficile la claire conscience d’une démarche politique féconde est la dévalorisation culturelle contemporaine de la raison dont la reconnaissance de la valeur pour la liberté semble emportée avec l’eau du bain de la condamnation du progrès technoscientifique.
 [3] On retrouve le caractère réactif de l’investissement dans le désir de les idéaliser, voire de les canoniser, à tout prix.
 [4] Voir en particulier La technique comme symptôme d'un rapport passionnel à la nature tiré de notre ouvrage « Pourquoi l'homme épuise-t-il sa planète ? » .
 [5] Il nous semble significatif que le film "Demain" ait oublié la plus consistante des mises en pratique de solutions alternatives : celle constituée par le journal français Le Canard enchaîné. Cet hebdomadaire, paraissant depuis plus d'un siècle, est directement issu de ce socialisme coopératif, solidaire et un brin anar qui, au long du XIX° siècle, s'est voulu une alternative à l'industrialisation. Le Canard enchaîné n'a jamais accepté de publicité, n'a pas augmenté son prix de vente depuis 1991, et pourtant échappe totalement à la crise actuelle de la presse écrite, tout en faisant un travail d'enquête sur la vie sociale, et de satire des pouvoirs en place, salutaires pour l'intérêt public. Dans la quête des solutions alternatives, n'aurions-nous pas besoin d'un peu plus de mémoire ? Ne serait-ce pas son déficit qui nous laisserait glisser vers les impasses de la décroissance ?