dimanche, juillet 05, 2026

Petite échappée en mode futur antérieur

 

Jouer dans les années 50

         Il viendra ce temps où l’on ne saura plus se supporter d’avoir vécu si longtemps en des mirages !

Ce temps où l’on pleurera la misère des milliards engloutis en fusées monstrueuses de rejets carbonés qui ne pouvaient permettre de coloniser Mars.

Ce temps où l’on se gaussera de la pusillanimité, des prix en « 99 », des « parler-vite » des publicités radios dès lors qu’elles doivent parler pour l’intérêt général, des irruptions publicitaires sans égard pendant une lecture ou un visionnage sur écran, de la compétition entre tous ces « c’est-moi-qu’il-faut-regarder ! », imbéciles dans leur ficelles grossières pour appâter, qui accaparent nos espaces publics.

Ce temps où l’on jugera aberrante cette organisation de l’espace en fonction des déplacements motorisés individuels, avec le temps d’enfermement que cela implique, en particulier celui passé dans les longues files embouteillées, et qui ôte tant d’espace aux corps humains pour la machine,  le striant de mille coupures où ne peuvent plus s’aventurer les enfants, avec un air à respirer souvent excessivement pollué.

Ce temps où l’on saura dire la calamité qu’a signifié pour la planète, et pour l’humanité, le choix de l’industrialisation des productions vivrières – produire en forçant sans cesse les processus naturels, jusqu’à les exténuer à mort, en éliminant ceux qui gênent la productivité, pour ensuite gaspiller largement le produit qu’on en tire.

Ce temps où l’on prendra la mesure de la cécité volontaire par laquelle on s’est autorisé à intervenir sur l’intime des processus naturels, que ce soit pour la production d’énergie – guerrière ou non – en cassant des atomes, récréant une radioactivité initiale dont l’histoire du vivant avait attendu la retombée avant que puissent apparaître des organismes aérobies complexes, dont nous sommes,  ou pour modifier le patrimoine génétique d’espèces, imposant ainsi dans la flore et la faune des variétés qui n’avaient pas été retenues par la logique du vivant qui est une logique de sélection pour l’épanouissement maximal des formes de vie. Laissant à sa descendance la charge d’un négatif pratiquement sans fin : se prémunir, à la fois en veillant indéfiniment à confiner (et refroidir) strictement des milliers de tonnes de matières radioactives, et en évitant la contamination de variétés dégénérées.

Ce temps où l’on ne tolérera plus un monde où la fortune des plus riches est telle qu’elle est devenue impensable, alors qu’est devenue aussi impensable la misère des plus pauvres.

Ce temps où il sera inacceptable que celui qui tient des propos manifestement incompatibles avec l’expérience partagée, se soustrayant ainsi au monde commun, puisse se présenter aux suffrages pour se faire élire à une responsabilité politique, mais qu’il bénéficie des soins psychiatriques requis par la tenue en public de propos délirants,

Ce temps où l’on aura rétabli les lieux publics accueillants, sans bruits de moteurs intrusifs, sans propagande , où l’on peut simplement se poser, et être disponibles les uns aux autres, et à soi-même, pour bavarder, jouer, débattre, regarder le jour décliner dans le doux retour du charivari des hirondelles, en pensant au cours de nos vies, à ceux qu’on aime, au sens de la vie …

Ce temps où l’on sera revenu du regard infantile fasciné par l’écran, lequel sera remis à sa juste place : un pâle, et toujours frustrant, succédané de la vie réelle, celle des relations humaines vivantes.

Oui, il est certain que cette lucidité-là sera gagnée quelque jour. Mais sans doute au prix de temps durs pour vous, mes enfants, … serrez les dents ! Vous aurez gagné la lucidité qui vaudra comme une nouvelle aube qui se lève sur une biosphère en voie de résilience. Et surtout vous n’oublierez pas. Vous saurez garder indéfiniment la mémoire du péril mortel – le soin des matières menaçantes créées par modifications de l’intime de la matière et du vivant vous le rappellera – en lequel s’est retrouvée l’humanité égarée dans les mirages du modernisme. Car c’est par l’appui sur cette mémoire que l’aventure humaine dans la biosphère trouvera son sens, celui de réaliser enfin les promesses dont l’humanité est porteuse.