dimanche, août 02, 2026

Je vous conseille d’emprunter la voie Montaigne…

 


    Grand voyageur de la vie, j’apprends que vous vous retrouvez aujourd’hui dans une impasse ! Vous êtes coincé dans ce quartier mal famé où vous croisez beaucoup trop de regards avides et calculateurs, où vous n’arrivez plus à vous sentir en confiance. Je vous conseille, pour en sortir, de retourner du côté de la vieille ville, d’emprunter une petite voie, largement ignorée, bien à l’écart des grandes voies de passage, sans bruits de moteurs incessants, sans affichages surdimensionnés se disputant votre attention pour des intérêts qui ne sont pas les vôtres, mais où vous croiserez des fenêtres ouvertes, des regards bienveillants, des chiens invitant votre main à la caresse, et des chats qui font soigneusement leur toilette sur le seuil des entrées des demeures, où des amis aiment à se retrouver, sortir une chaise, et discuter dans la rue. Je vous conseille d’emprunter la voie Montaigne…

Oui, me direz-vous Montaigne  !… un ex-maire de Bordeaux, encore un de ces grands seigneurs d’Aquitaine comme on en a connu beaucoup. Que peut-on espérer de ces puissants d’emblée trop bien installés de par leur naissance ?

Qu’il suffise de rappeler que Montaigne a été le contemporain d’un autre penseur très bien né lui aussi puisqu’il a pu accéder à la chancellerie (équivalente au poste de premier ministre) d’Angleterre, Francis Bacon (1561-1626). Ce dernier a laissé un œuvre philosophique en laquelle on peut lire : « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » (La nouvelle Atlantide, 1627). Nous avons ici, sans doute, la toute première expression du fantasme de toute puissance humaine sur la nature qui a pu se former sur les premiers succès de la technoscience établie en particulier par les travaux et les découvertes de Galilée quelques années auparavant – c’est un fantasme parce que, on ne le sait que trop aujourd’hui, il est contradictoire de prétendre exercer un « Empire » sur la réalité qui conditionne absolument notre existence, soit la nature – qu’Elon Musk parte sur Mars dans sa fusée, il n’en reviendra jamais, mais il aura peut-être suffisamment de temps pour s’abstraire de son inextricable appareillage et se rendre compte combien est indispensable à sa vie son biberonnage à la biosphère !

Montaigne aussi était témoin des progrès impressionnants de la science tout nouvellement appuyée sur la méthode expérimentale. Pourtant il jugeait cette science réorientée vers l’invention technique avec une sagesse qu’il faut reconnaître prémonitoire : « Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. » (Essais II, 37, §18). Dès les balbutiements de la technoscience, on pouvait donc être alerté par le penseur bordelais du risque de dérives néfastes que recèlent ses potentialités d’excès. Il soulignait déjà l’importance de la préservation des règles de fonctionnement de la « nature », que nous comprenons aujourd’hui très précisément en la conceptualisant comme « biosphère ». C’est une prise de position « écologiste » avant la lettre. Plus de quatorze siècles plus tard, sur une planète ravagée, il est salutaire de reprendre contact avec cette lucidité initiale !

Mais il faut aussi tirer l’autre leçon de cette comparaison entre Montaigne et Bacon : si l’on peut s’inquiéter de l’éventualité de certains choix plutôt que d’autres du fait de la naissance, ou de la condition sociale, il ne faut jamais en faire un déterminisme. Car la liberté humaine a ce caractère de pouvoir outrepasser tous les facteurs naturels ou sociaux.

On considère généralement que le gain essentiel de cette révolution culturelle que fut la Renaissance est la reconnaissance d’une autonomie de l’humain par rapport aux réalités transcendantes telles Dieu, l’Univers, et donc la Nature. C’est pourquoi on interprète l’apparition de l’humanisme comme la nouvelle capacité de domination de l’homme sur la nature. Mais il faut porter plus d’attention à l’histoire. La Renaissance fut initiée dès la seconde moitié du XVe siècle en Italie, et elle fut une affirmation de l’autonomie de l’humain, non pas dans son rapport à l’environnement naturel, mais dans son rapport à lui-même. Sa claire proclamation – que nous relatons ici – est le fait de Pic de la Mirandole, en 1486. Le jeune florentin affirme qu’il appartient en propre aux humains de se définir eux-mêmes.

Un siècle après, Montaigne a consacré sa réflexion, transcrite dans ses Essais (publiés à partir de 1580), à essayer, justement, d’éclairer la situation de cette espèce qui est la seule dont la place n’est pas déterminée a priori par l’ordre de la nature. Qu’est-ce que l’homme, en effet ? La question avait déjà été posée par Socrate aux athéniens quelques vingt siècles auparavant. On sait que la réponse donnée par le platonisme reliait l’humain à une « essence » ou à des « Idées » éternelles, ouvrant la voie à l’inféodation par le christianisme de l’humain à un monde céleste éternel.

Par rapport à ces adhésions à des réalités surnaturelles – lesquelles ne sauraient faire partie du monde commun des humains puisqu’elles ne sont pas susceptibles d’une expérience partagée – et donc par rapport aux cruelles et sanglantes guerres de religions qui sévissaient alors autour de lui, Montaigne préconise le scepticisme : « Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m'essaierais pas, je me résoudrais : elle est toujours en apprentissage et en épreuve. Je propose une vie basse et sans lustre, c'est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe. » (Essais, III, 2)

Le fait que son âme ne puisse pas « prendre pied » entre les idées contradictoires, amène Montaigne à « essayer », c’est-à-dire à multiplier les points de vue et à solliciter les expériences les plus variées au lieu de « se résoudre », c’est-à-dire d’aboutir par déduction à une vérité nécessaire. Cette manière très modeste de dire les réalités humaines (« une vie basse et sans lustre ») peut également fonder une « philosophie morale » qui vaut bien celle d’une pensée philosophique plus aboutie (« de plus riche étoffe »).

Cette philosophie morale est la sagesse de Montaigne. Elle fait de son scepticisme un scepticisme actif car, contrairement à celui des Anciens, il ne se contente pas de suspendre son jugement, il « essaie » ! En effet, s’il n’y a pas la déduction que rendrait possible la connaissance de l’être, il y a la discussion – « L’exercice le plus fructueux et le plus naturel pour notre esprit, c’est pour moi la conversation. Je trouve cette activité plus douce que n’importe quelle autre dans notre vie. » (Essais III, 8)

Ce scepticisme actif implique qu’il n’y ait pas de hiérarchie entre les humains liée à leur maîtrise de la raison et l’étendue de ce qu’ils croient savoir. « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. » (Essais, III, 2) Chaque humain peut donc « essayer » dans la conversation de proposer son éclairage sur la condition humaine. Même du côté des humains récemment découverts de l’autre côté de l’Atlantique ! Car « il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, sinon que chacun appelle barbarie ce qui ne fait pas partie de ses usages. Car il est vrai que nous n’avons pas d’autres critères pour la vérité et la raison que les exemples que nous observons et les idées et les usages qui ont cours dans le pays où nous vivons. C’est là que se trouve, pensons-nous, la religion parfaite, le gouvernement parfait, l’usage parfait et incomparable pour toutes choses. » (Essais, I, 31).

Ce qu’il ressort de cette rapide traversée de la voie Montaigne, c’est qu’au sortir de la Renaissance, il y eût aussi l’expression d’un humanisme modeste, par opposition à cet humanisme infatué de lui-même en lequel l’homme occidental se pose comme le phare devant orienter l’avenir de l’humanité.

Cet humanisme est le seul vraiment fidèle à l’impulsion initiale de la Renaissance : il part de la méconnaissance par l’humain de ce qu’il est, et essaie de penser ce qu’il peut, pour pouvoir choisir ce qu’il veut devenir. Contrairement à l’humanisme technoscientifique qui croit savoir déjà ce qu’il peut et pense son devenir uniquement en termes de domination . On sait aujourd’hui qu’il s’est complètement fourvoyé !

Cet humanisme est le seul vraiment universel. Il est universel dans sa modestie même. Et cette modestie est toute dans cette formule de Montaigne que nous répétons :

« Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. »

Un tel humanisme peut reconnaître le surnaturel, la religiosité et les guerres qu’elle provoque, le pouvoir tyrannique, etc., mais uniquement en tant que cela émane de l’humain, et stimule les essais de compréhension collective pour penser un avenir humain mieux maîtrisé, car plus lucide sur ce que peut l’humanité. Là est la véritable sagesse. Et si être plus heureux n’est pas exclu, cela le sera par surcroît.

Il faut savoir que la valeur de l’humanisme tel que décliné par Montaigne dans ses Essais a été reconnu de son temps. Dès leur parution en 1580, les Essais ont été reçus avec beaucoup de ferveur, en France, mais aussi en Europe. À la mort de Montaigne en 1592, il y avait déjà eu trois rééditions ; et dès 1603 était imprimée une traduction en anglais.

Il y a donc eu une alternative publique, crédible, à l’humanisme de la puissance technoscientifique au tournant du XVIIe siècle. L’issue de la Renaissance n’était pas prédéterminée pour le modernisme. Mais le rapport de force a joué en faveur de ce dernier – des penseurs comme Francis Bacon ou René Descartes ont contribué à populariser la puissance technoscientifique, alors que dans le même temps les États d’Europe occidentale étaient empressés à s’enrichir sur les trésors découverts dans les nouvelles terres conquises au-delà de l’océan.

Aujourd’hui, alors que les mirages d’il y a quatre siècles se transforment en catastrophes, n’est-il pas temps de retrouver la voie Montaigne ?