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mardi, juillet 21, 2026

Y a-t-il une fatalité de l’évolution démographique de l’humanité ?

 

« À ma naissance, la population mondiale comptait un milliard et demi d’habitants. Quand je suis entré dans la vie active, vers 1930, ce nombre atteignait déjà deux milliards. Il est de six milliards aujourd’hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies, à croire les prévisions des démographes. Cette croissance a exercé d’énormes ravages sur le monde. Ce fut la plus grande catastrophe dont j’ai eu la malchance d’être témoin. »
Claude Lévi-Strauss en 2003, témoignage rapporté par Wiktor Stoczkowski
.

Évolution de la population mondiale
entre 10 000 av. J.-C. et 2000

 Rappelons qu’entre l’an 1 et l’an 1000, la démographie mondiale, qu’on évalue de l’ordre de 300 millions, aurait très peu augmenté ; ensuite il aura fallu 6 siècles, entre le Moyen-Âge et le XVIIIe siècle, pour qu’elle double atteignant environ 600 millions vers 1750. Par contre il a suffit du dernier demi-siècle, pour qu’elle double encore passant de 4,1 milliards (1975) à 8,2 milliards (2025).

L’évolution de la démographie mondiale prend ainsi la forme d’une impressionnante courbe exponentielle.

On ne peut que faire le lien entre cette accélération démographique depuis le XVIIIe siècle et le problème écologique actuel tel qu’il résulte des prédations des humains sur leur environnement naturel. Comme disait Lévi-Strauss : « Cette croissance a exercé d’énormes ravages sur le monde » . Il y a incontestablement corrélation, car dans ce même temps du redoutable accroissement du dernier demi-siècle, l’Indice Planète Vivante évalue à au moins 70 % le déclin des populations de vertébrés non humains !

Le salut de l’humanité, nous voulons dire le dépassement de la crise écologique actuelle et le rétablissement d’une maîtrise de son avenir, ne passe-t-il pas prioritairement par une politique mondiale de maîtrise de la fécondité des populations ?…

Nous entendons déjà les objections désolées que susciterait cette voie de solution. Quel pouvoir imposerait un tel contrôle de la fécondité ? Des instances internationales (ONU, OMS,…) ? C’était la solution préconisée par Lévi-Strauss, lorsque, entre 1952 et 1961, il était en responsabilité dans le cadre de l’UNESCO. Mais les instances internationales on beaucoup perdu de leur prestige et autorité initiales ; elles sont largement en crise aujourd’hui, en particulier avec les retraits d’investissements des Etats-Unis. L’OMS ne parvient même pas à rendre contrôlable la dernière crise épidémique Ebola en Afrique !

Ne faut-il pas alors se résoudre à ce que la régulation démographique se fasse spontanément. Nous voulons dire comme bilans des scénarios massivement meurtriers qui s’esquissent aujourd’hui sous nos yeux , en lesquels s’additionnent, des escalades guerrières, des bombes à retardement d’événement écologiques catastrophiques liées au mode d’industrialisation, des sols de plus en plus appauvris voire désertifiés par les mauvais traitements d’une agriculture qui ne veut que les forcer, de l’affaiblissement sanitaire des individus liée à l’absorption ordinaire de substances nocives, comme à de mauvaises pratiques médicales (comme celle du « tout-antibiotiques »).

Mais pas plus que toute autre espèce, l’humanité n’est pas disposée à subir lorsqu’elle perçoit des menaces à sa survie.

En réalité, de manière implicite, le pouvoir réel – celui qui décide de l’organisation de la vie sociale – tel qu’il mondialement régnant actuellement, et qui est une mercatocratie, a sa solution à la crise démographique. C’est la théorie de la transition démographique.

Selon cette théorie, si la démographie stagne dans les sociétés traditionnelles, c’est parce que, à un très fort taux de natalité, correspond un très fort taux de mortalité. En ces sociétés la mortalité infantile est très importante, et du fait de leur manière de fonctionner les morts violentes sont fréquentes – on estime qu’avant le XVIIIe siècle, l’espérance de vie moyenne, en France, était de moins de 30 ans ! Le décollage démographique, à partir du milieu du XVIIIe siècle, correspondrait alors à une baisse de la mortalité liée aux premiers gains populaires apportés par la modernité en terme de maîtrise de la santé (progrès de la médecine, règles d’hygiène, meilleure alimentation, etc.), alors que la natalité forte propre aux sociétés traditionnelles persiste. Mais, du fait de la baisse de la mortalité, les enfants qui naissent désormais ont a priori un avenir qu’il faut préparer (scolarisation, etc.). Dès lors enfanter implique un engagement plus réfléchi. S'impose de plus en plus une tendance à la baisse de la natalité, alors que la mortalité continue à baisser. Le taux d'accroissement de la population diminue progressivement. En une dernière étape, le régime moderne de la démographie doit tendre à se stabiliser avec une mortalité faible compensée par une natalité faible.

Ainsi, du point de vue mercatocratique, cette théorie apporte une solution toute simple à la crise démographique dénoncée par Lévi-Strauss : elle devrait se résoudre d’elle-même du fait de la généralisation de la modernisation du monde. Les démographes attendent effectivement une évolution vers une croissance en constante diminution, puis un palier de stagnation, voire une diminution, de la population mondiale. Mais la réalité historique ne semble pas se conformer à cette solution. Il est notoire que les démographes du siècle dernier, s’appuyant sur cette théorie, ont eu tendance à largement sous-estimer l’accroissement de la population au XXIe siècle.

En fait le modèle de la transition démographique s’est avéré bien trop occidentalo-centré. Toutes les cultures sont preneuses de certains progrès, en particulier sanitaires, apportés par la modernité, mais il est avéré qu’elles n’en tirent pas les mêmes conséquences, au moins quant à la maîtrise de leur fécondité. Par exemple le taux de fécondité reste très important en Afrique, même après des décennies de diffusion de dispensaires, d’hôpitaux et de médicaments. Par contre dans plusieurs pays développés, on observe déjà un taux de fécondité en dessous du seuil de renouvellement de la population, comme cela concerne des territoires moins populeux, cela est loin de compenser la persistance de la croissance démographique ailleurs.

Ces discordances laissent envisager que, quoiqu’en veuille le pouvoir en place, l’avenir démographique de l’humanité reste problématique, rendant d’autant plus préoccupants les symptômes déjà très sensibles d’épuisement de la biosphère par les menées humaines.

Il convient de prendre conscience de la manière bien particulière dont se pose le problème démographique aujourd’hui. Il se pose d’autant plus qu’il n’est pas posé. C’est bien ce qu’avait compris Lévi-Strauss à la fin de sa vie. C’est pourquoi, comme le rappelle Stoczkowski (voir la citation en exergue et l’article mis en lien), le célèbre anthropologue ne cessait d’insister pour la prise en compte de ce problème.

On rencontre là un autre aspect de la politique mercatocratique : c’est son courtermisme systématique et délibéré. Disposant d’une mainmise presque hégémonique sur la communication publique, elle rabat systématiquement les consciences sur l’investissement du court terme. Cela se traduit par la mise en valeur des produits de consommation comme solutions au frustrations présentes à portée d’achat, comme la tenue en haleine par une succession de pseudo-événements (sportifs et autres) objets d’une communication totalement surfaite – la version mercatocratique du « Panem et circenses » (littéralement : « Du pain et des jeux du cirque ») des empereurs romains. L’autre face d’une telle politique de communication est l’escamotage systématique des mots qui pourraient relier la conscience à la pensée de notre problème commun, celui qui conditionne tous les autres : rendre crédible une voie d’avenir pour l’humanité.

Mais, pourrait-on objecter, le gens ne sont pas imbéciles ; s’ils choisissent de faire des enfants qu’ils investissent, c’est bien parce qu’ils se projettent dans un avenir à long terme !

Certes ! Il faut repérer ici le rôle d’une autre composante essentielle de l’idéologie mercatocratique : c’est son optimisme technologique apriori. Dans la communication dominante est implicitement présente l’idée que la culture technique de la modernité sera toujours capable de trouver des solutions aux problèmes qui se posent. La succession d’épisodes caniculaires ? On oriente notre regard vers les climatiseurs, l’isolation de l’habitat, l’électrification des sources d’énergie, etc., mais surtout pas vers la considération de ce que serait un avenir désirable. Tout laisse croire, dans la communication dominante, que des solutions techniques sont possibles, se préparent. Alors on peut se laisser aller à être mené comme un somnambule par cette croyance.

Il ne s’agit pas ici de laisser penser que c’est le passage à la modernité qui est en cause. Hommage soit rendu aux Pic de la Mirandole, Érasme, Copernic, Montaigne, Galilée, et bien d’autres, qui ont fait valoir les qualités propres à l’humain et par là lui ont fait reconnaître son autonomie vis-à-vis des forces que manifeste son environnement naturel, autonomie sans laquelle il ne saurait donner une valeur à son histoire. Cette modernité-là a mis définitivement derrière nous le monde traditionnel où l’individu était constamment comme pris en otage par son inféodation à des réalités surnaturelles. C’est pourquoi il est nécessaire de distinguer la modernité qui est une période de l’histoire humaine dont le sens est un progrès, du modernisme, qui est une idéologie, sur laquelle entend prospérer la mercatocratie, et qui procède du fantasme d’une technoscience toute-puissante qui, à tout problème, apportera une solution. Mais, par exemple, on ne trouvera jamais la solution pour les centaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs HAVL (de Haute Activité à Vie Longue) qui sont déjà accumulés sur Terre par les industries atomiques.

Le modernisme est ainsi une croyance qui règle a priori le problème de l’avenir rendant ainsi possible un courtermisme quotidien, usuel, qui nourrit le pouvoir de la mercatocratie (autrement dit qui fait prospérer le marché mondialisé).

On peut donc dire qu’avec le modernisme une nouvelle croyance a succédé aux anciennes, qui déleste tout autant, finalement, les humains de la maîtrise de leur destin – ce n’est plus la toute-puissance de Dieu, mais c’est la toute-puissance de la technoscience. Est-ce si différent ? Voici ce qu’écrivait C. Castoriadis à ce propos dans Le monde morcelé (Seuil, 1990) : « La science offre un substitut à la religion pour autant qu'elle incarne derechef l'illusion de l'omniscience et de l'omnipotence, l'illusion de la maîtrise. Cette illusion se monnaye d'une infinité de manières, depuis l'attente du médicament-miracle, en passant par la croyance que les « experts » et les gouvernants savent ce qui est bon, jusqu'à la consolation ultime : « Je suis faible et mortel, mais la Puissance existe. » La difficulté de l'homme moderne à admettre l'éventuelle nocivité de la technoscience n'est pas sans analogie avec le sentiment d'absurdité qu'éprouverait le fidèle devant l'assertion : Dieu est mauvais. »

Une croyance est toujours l’adhésion à une thèse qui est insuffisamment justifiée objectivement, mais qui est prise comme vraie parce qu’elle fait du bien subjectivement. Ce que nous signifie Castoriadis, c’est que si, dans son contenu, la croyance en la technoscience apparaît prendre en compte les acquis de la modernité – n’est-elle pas une reconnaissance de la valeur de la raison et de son application dans les sciences expérimentales ? – elle manifeste pourtant le même type d’aveuglement que les superstitions concernant le surnaturel d’antan.

D’ailleurs la démographie elle-même se revendique de la science, comme l’économie politique avec laquelle elle a historiquement un lien très fort. Or, l’économie politique est l’arrière-plan théorique sur lequel s’est appuyée la mercatocratie pour imposer son pouvoir sur les sociétés – on peut lire à ce propos les analyses de K. Polanyi dans La Grande Transformation (Gallimard, 1983).

L’économie politique, et donc la démographie, sont des sciences humaines. Une science humaine prétend de dégager des lois du comportement humain en raisonnant à partir de l’examen de celui-ci. Or, pour être lisibles comme manifestant des lois, les comportements humains doivent être prévisibles, et donc doivent être jugés comme nécessaires (même si cette nécessité peut inclure une dimension d’aléatoire : il y aura nécessairement une tendance à faire moins d’enfants dans une population ayant accès à de la protection sanitaire). Et l’on sait que, du point de vue de la psychologie, un comportement nécessaire est un comportement dicté par le besoin.

L’économie politique considère donc les acteurs économiques essentiellement comme des êtres de besoins. Tel est son postulat anthropologique fondamental. L’ironie de cette thèse est qu’elle n’empêche pas, pratiquement, la mercatocratie de reconnaître l’existence du désir – posons simplement que si le besoin doit nécessairement être satisfait, le désir est libre, car on peut y renoncer. D’ailleurs s’adresser au désir du quidam et le flatter est un leitmotiv de la communication publicitaire. Mais ce n’est pas du tout contradictoire du point de vue de l’économisme régnant : il considère simplement que vous avez besoin que l’on flatte votre désir pour susciter le comportement attendu.

C’est parce que l’individu humain est pensé comme un être de besoin que l’accroissement démographique indéfini est considéré comme une fatalité de l’espèce humaine. Il est d’expérience commune que l’humain, outre les besoins d’entretien de sa propre vie a aussi le besoin de s’accoupler pour féconder et donc de la propager au-delà de lui-même. Or, affirmait Malthus (Essai sur le principe de population, 1798), alors que la croissance de la population tend naturellement à une progression géométrique (par exemple elle double tous les demi-siècles), la croissance des subsistances disponibles ne suit qu’une progression arithmétique (elle augmente d’une même quantité par unité de temps). Il s’ensuit une situation de rareté des biens structurelle à l’économie, et donc une compétition pour y avoir accès. Il est donc normal qu’il y ait une nombreuse classe pauvre prête à vendre son énergie vitale – aux conditions de l’employeur – pour subsister. Le fin mot de l’économie politique et donc la rareté des biens et donc la nécessité, concernant la majorité de la population, du travail aliéné (c’est-à-dire dont le travailleur ne maîtrise pas le but et les conditions) pour subsister.

On voit à quel point l’anthropologie sous-jacente à l’économie politique est appropriée au pouvoir mercatocratique, c’est-à-dire à l'intérêt de ces grands affairistes qui s’enrichissent de l’ouverture des marchés en consignant la populace dans le rôle de travailleurs-consommateurs.

On objectera bien sûr que le décollage démographique ne datait que de quelques décennies avant l’œuvre de Malthus, et donc que ce raisonnement qui déduit une rareté structurelle doit être contestable.

La réponse de l’économie politique est qu’avant la modernité, la populace, prise dans l’ignorance et la superstition, et strictement contrôlée par les représentants de la religion, se voyait stigmatisée si elle se laissait trop aller à ses pulsions sexuelles et à la fécondité subséquente. D’autant qu’elle était enjointe de désinvestir la vie terrestre – cette « vallée de larmes » (la Bible) – pour une vie éternelle sereine en tant qu’âme après la mort, si elle avait été méritante. Enfin cette société traditionnelle, largement fondée sur les rapports de force liée à la possession des armes, des chevaux et des places fortifiées, subissait une violence endémique, alors que l’absence de connaissances sanitaires impliquait une forte mortalité naturelle.

Pour l’économie politique, l’humanité d’avant la modernité n’avait tout simplement pas encore atteint les conditions de vie minimum lui permettant de vivre sa fécondité naturelle.

Mais que signifie vraiment « fécondité naturelle » ? On conçoit tout-à-fait que la sexualité se révèle à l’individu comme besoin – tou(te)s les adolescent(e)s le vivent d’abord comme cela. Mais la fécondation se fait à deux. Peut-on vraiment parler d'un besoin à deux ? Car il faut bien supposer une succession d’actes choisis de la part de chacun des partenaires dans un accouplement – il y a au moins le choix du partenaire, et le choix de « laisser faire la nature » ou d’éviter la fécondation. Ce qui relève strictement de la nature, c’est-à-dire de la programmation biologique, c’est la génitalité, laquelle se manifeste à l’adolescence par l’apparition des capacités physiques et des inclinations psychiques permettant la reproduction. Mais il en va ici comme pour les autres phénomènes naturels : l’humain choisit ce qu’il en fait. Les possibilités de choix sont certes plus ou moins accessibles selon les techniques disponibles ; elles sont, bien sûr, relatives aux rapports sociaux existant – en particulier les rapports entre les sexes ; mais, sauf pure violence (viol), la fécondité humaine n’a jamais été une fatalité. Dans le domaine de la reproduction de l’espèce, également, l’ordre naturel est soumis à l’ordre culturel. C’est ce qui permet de rendre compte de la persistance d’un taux élevé de fécondité dans certaines cultures , de leur chute rapide dans d’autres, quand bien même, du point de vue de la transition démographique les conditions sont analogues.

La culture, c’est toujours ce que la liberté humaine fait de la nature en la transformant afin de la valoriser et se valoriser par là-même. Si la fécondité n’était qu’une expression naturelle, elle devrait tendre dans des conditions de subsistances correctes vers 17 naissances par femmes. Car c’est la capacité physiologique moyenne d’enfanter de la femme (compte-tenu des fausses-couches, des cas de stérilité, etc.) Or, jamais, nulle part, on a connaissance que l’on ait avoisiné ce maximum.

La fécondité humaine est donc essentiellement un choix. Et ce choix manifeste une des libertés les plus décisives d’une vie humaine. Tout simplement parce que le choix d'avoir un enfant est, le plus souvent, le choix qui a la plus grande portée d’avenir. Nous avons montré plus haut que l’organisation sociale dominante incitait les individus à vivre dans le court terme. Hé bien en tant que qu’il décide de faire un enfant l’individu se détourne délibérément des appâts pour des satisfactions prochaines afin de mener à bien un des projets les plus conséquents de sa vie.

Dans certaines cultures où les individus se retrouvent dans une grande vulnérabilité, faire beaucoup d’enfants est leur manière de se donner des possibilités d’avoir prise sur l’avenir à long terme.

Mais en d’autres contextes culturels, on peut aussi renoncer à faire des enfants, dans une perspective d’avenir d’une toute aussi longue portée, parce qu’on ne voit pas posés les fondements d’une société à venir capable de leur faire une place pleinement humaine.

N’est-ce pas là la condamnation la plus décisive que puisse subir un système social ?

Si Claude Lévi-Strauss est si sensible à ce qu'il considère être la crise démographique contemporaine de l'humanité, qu'il considère comme la crise première, plus fondamentale que la crise écologique (qui en serait l'effet), c'est parce que son activité ethnologique lui a permis de comprendre la logique de ce qu'il appelle les sociétés froides, lesquelles sont fondées sur des règles, concernant la formation de couples et l'autorité politique, permettant le contrôle de la fécondité, et le désamorçage de l'esprit de compétition – voir notre article Ça chauffe !... On tempère. Pour l'ethnologue, ces sociétés sont l'exemple de la possibilité d'une humanité durable, par opposition aux sociétés chaudes – les empires – qui se veulent fortes de l'importance de leur population, et, en développant une hiérarchisation sociale, fonctionnent aux rapports de compétition. Et l'histoire montre que les sociétés chaudes sont inévitablement mortelles.

On peut donc conclure que la fécondité humaine est la réalité la moins fatale qui soit. Car elle est l'expression la plus authentique de la manière dont une population investit l'avenir à long terme. C’est pourquoi le pouvoir politique serait avisé de prioritairement l’écouter.

dimanche, janvier 11, 2026

Sur la pensée manquante

 

Hong-Kong, quartier Kin Ming Estate – mai 2015

La pensée manquante est la pensée de la fin.

Car tout a une fin.

Sauf, bien entendu, les deux seules réalités pour lesquelles nous ne saurions avoir du recul parce qu’elles nous embrassent toujours, du matin au soir, de la naissance à la mort : le courant de conscience que nous sommes (voir notre essai L’éternité, quelle drôle d’idée !), et l’Univers qui nous englobe.

Tout a une fin signifie bien sûr, d’abord, que notre vie sur Terre ne durera au mieux que quelques décennies, mais aussi que l’humanité s’éteindra quelque jour.

Il se trouve qu’en cette vie, nous, en tant qu’espèce humaine, n’avons pas seulement le sens de ce qui est bon pour continuer à vivre – bonté toute relative puisque nous mourrons quand même –  mais aussi le sens du Bien comme valeur absolue (c’est-à-dire non relative à nos conditions de vie particulières).

C’est cela seul qui nous motive à faire de l’aventure de l’humanité, comme de notre propre histoire personnelle, quelque chose de bien au-delà de nos intérêts particuliers.

Or, il y a un élément qui s’impose d’emblée à nous comme constitutif de l’absoluité du Bien : c’est la connaissance. Aristote l’avait compris qui commençait par ces mots sa Métaphysique : « Tous les hommes désirent naturellement connaître » !

Ainsi, c’est nous grandir que nous connaître dans notre finitude – que vivre humainement c’est aussi nécessairement faire l’expérience de l’échec, de la souffrance, de la maladie, de la violence, du vieillissement et de la mort (et notre expérience de la mort est toujours celle d’autrui). Toutes ces situations sont des motifs de peine. Mais ne connaissons-nous pas de vraies joies parce que nous connaissons de vraies peines ? Oui, cela est certain : nous sommes des êtres affectivement sensibles, et c’est en cela d’abord que nous sommes vivants ! D’ailleurs de toutes ces peines liées à notre finitude, ne peut-on pas dire qu’elles nous font pressentir comme notre « à-venir » la mort expérimentée en autrui comme son passage de l’être animé à l’être-inanimé ? Comme l’écrivait Montaigne : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant. ». (Essais, III, 13).

Il s’ensuit que ce qui nous rabaisse collectivement en notre époque, c’est la méconnaissance de notre propre finitude, et celle de nos réalisations. Par exemple, comment finissent ces constructions pour l’usage humain si remarquables qu’on nomme « gratte-ciel » ? Car les permis de construire ne contiennent pas de clauses sur la maîtrise de leur fin.

On sait que c’est l’initiative de fanatiques religieux suicidaires qui a fait disparaître, en quelques heures, en 2001, les tours jumelles de Manhattan, les plus hauts gratte-ciel au monde lors de leur érection ; au bilan de leur effondrement il y eût plusieurs milliers de morts violentes. Cela signifie au moins que de telles constructions sont très vulnérables aux situations de guerres et autres violences entre humains, et sont alors une potentialité de drames terribles.

Mais pour les autres que l’on construit à tour de bras ? Quelle économie serait-elle capable de budgéter leur déconstruction pièce par pièce (de béton) dans la durée, comme un rembobinage du film de la construction ?

Sinon ce sera la tenace pesanteur qui aura le dernier mot, et on sait comment cela se passera : des fissures apparaîtront, des blocs se détacheront, avant que tout se précipite en quelques secondes dans un effondrement. Rappelons-nous l’épisode des immeubles de la rue d’Aubagne, en novembre 2022, à Marseille. Il y a une logique de l’évolution d’un système vers l’effondrement (d’ailleurs assez précisément mathématisable) et qui est applicable également au système des relations des humains à la biosphère tel qu’il est déterminé par l’organisation sociale mercatocratique qui régit actuellement quasiment l’ensemble de l’humanité. Des catastrophes qui se répètent, comme de vastes incendies qui ravagent des centaines de milliers d’hectares, des espèces qui disparaissent, des glaces polaires qui fondent massivement, etc., ne sont-ce pas autant de blocs qui chutent précédant un effondrement final celui d’une biosphère suffisamment riche de vie pour accueillir l’espèce humaine ? Si nous réfléchissons aux effets des relations que l’humanité établit avec son environnement naturel depuis deux siècles, nous voyons se profiler un scénario de fin de l’humanité.

Regardons l’image présentée en introduction de cet essai. Vues les conditions actuelles de la gestion humaine de l’espace, comment représenteriez-vous de ce même point de vue sur ce quartier Kin Ming Estate de Hong-Kong, disons 150 ans après, en 2165 ? Graphistes, à vos crayons, à vos outils ! Oui, oui, c’est un concours ! Et il est à lui-même sa récompense, elle est morale : se projeter dans le long terme, c’est simplement faire preuve de respect pour sa descendance ; cela augmente son estime de soi ! Et  ne demandez pas à l’IA sa réponse pour une telle représentation, car elle ne saura rien apporter de valable !

La vision du monde contemporaine, celle qui est promue par l’intérêt de la mercatocratie, c’est-à-dire pour l’expansion indéfinie d’une marché économique ouvert, et celle d’un monde sans fin. Il ne peut pas y avoir de fin parce que le pouvoir du marché ne peut se soutenir que de sa croissance. Il y a des catastrophes écologiques qui surviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées, des guerres qui se multiplient ? Hé bien il faut développer un marché de la prévention des inondations, des incendies, de l’armement, et de reconstruction de ce que la guerre a détruit, etc.

Reconnaître que notre société mercatocratique n’a pas de fin, c’est comprendre qu’elle désinvestit l’avenir comme société meilleure. Car le meilleur n’est un enjeu que pour une réalité finie. Supposons que le délire transhumaniste de Musk et autres esprits se croyant forts de la Silicon Valley, soit une réalité, que l’on puisse prolonger la vie indéfiniment. Quel enjeu dans nos choix de vie, puisque tout pourrait être refait indéfiniment ? Tout serait égal. Le seul sentiment qui pourrait prévaloir serait la peur de mourir par accident. Or la contingence des événements ferait qu’on finirait toujours par mourir quand même par accident. Une telle vie serait infernale. La seule chose sensée qu’on pourrait en faire ne serait-elle pas de se suicider ? À la proposition de Montaigne citée plus haut « tu meurs de ce que tu es vivant » il faut adjoindre sa version négative « tu ne peux pas vivre d’être immortel » !

Depuis le tournant du millénaire, et la perte de la perspective de mesures raisonnables pour éviter la crise écologique de l’humanité qui s’annonçait, il n’y a plus d’interprétation de l’histoire comme Progrès qui vaille. La seule perspective temporelle qui s’impose, du point de vue de la vision du monde mercatocratique, est le radoub des frustrations du présent. Or, en notre société organisée pour enrichir les intérêts particuliers les mieux greffés sur le marché, les frustrations ne manquent pas. L’essentiel de la communication mercatocratique consiste à les convertir en besoin de biens de consommation mis sur le marché. Et c’est ainsi que nous marchons, c’est le cas de le dire, à la consommation et au travail, et de plus en plus vite[i], sans savoir où nous allons … que nous marchons sans fin.

On appelle courtermisme ce vécu du temps induit par l’organisation mercatocratique de la société, en lequel le futur ne vaut qu’autant qu’il sert à remédier aux frustrations présentes – Trump s’occupant à se donner le spectacle de maître du monde, alors que bientôt, il ne sera plus maître de rien du tout.

Dans la vie humaine, il n’y a qu’une situation où il va de soi que l’on ne pense pas la fin : c’est la petite enfance avant 5-6 ans (l’âge de raison). Tout simplement parce que l’enfant n’a d’abord pas l’idée de sa propre fin. Il ne saurait se concevoir mortel. L’idée de la mort, et de sa propre mort, vient tardivement à l’individu humain, et elle vient de l’extérieur, elle lui est transmise par la société. Si bien que le petit enfant est spontanément courtermiste. Et c’est une étape essentielle de son éducation que sa prise de conscience que le temps humainement vécu implique des fins et que ces fins ont pour conséquence qu’il y a pour lui un avenir à investir parce qu’il y a des enjeux d’avenir. On peut en effet établir que la manière dont l’humain vit le temps vaut comme principe qui règle le rapport de ses désirs à la réalité  – par exemple dans le rêve, où les désirs sont d’emblée fantasmatiquement satisfaits, le temps vécu n’a aucune épaisseur.

En conclusion il faut reconnaître que si l’organisation mercatocratique de la société tend à nous maintenir dans le courtermisme, c’est parce qu’elle a besoin de nous infantiliser pour obtenir les comportements qui alimentent son pouvoir. La conséquence en est un large escamotage de la pensée de la fin et donc une négligence commune concernant les enjeux d’avenir qui, aujourd’hui plus que jamais, doivent être investis collectivement.

 


[i] Voir H. Rosa, Aliénation et accélération, La Découverte/Poche 2014.

dimanche, janvier 04, 2026

La cohorte des aveugles

 

La parabole des aveugles, d'après Pieter Brueghel l’ancien, XVIe siècle

 

« Laissez-les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse. »
Évangile selon Matthieu, 15, 14


Ce à quoi aspire cette cohorte d’aveugles représentée par le peintre, c’est de rejoindre le prospère village suggéré en arrière-plan. Mais mal conduits par un autre aveugle s’étant fait accepté comme le mieux capable de les guider, ils vont chuter et s’empiler l’un après l’autre dans une fosse.

Ne nous comportons-nous pas comme cette cohorte d’aveugles en tant que société, et les bons vœux que nous nous transmettons en ces premiers jours de 2026 ne sont-ils pas comme ces bâtons par lesquels ces aveugles se rassurent de l’un à l’autre sur le bon chemin en lequel ils sont engagés ?

Sous la plume de Matthieu (nous sommes au siècle Ier et il écrivait avec encre et plume d’oie), les aveugles sont les Pharisiens de la Palestine, lesquels, sous la direction de leurs grands prêtres, méconnaissaient le message de Jésus. Aujourd’hui, ce sont nous tous dans la mesure où nous acceptons, pour orienter notre vie collective, des leaders politiques habiles à nous faire saliver sur la bonne herbe de la prairie au prochain détour du chemin, mais aveugles aux signes de la tempête qui se prépare et qui risque de tous nous emporter dans les flots d’une brutale inondation – et ce n’est pas qu’allégorique, comme du côté de Valence, en Espagne, à l’automne 2024. L’essentiel des décisions qui sont prises – et nous parlons au niveau mondial – que ce soit dans les relations sociales (comme la chasse aux exilés les plus fragiles dans les contrées du Nord), ou dans les relations avec l’environnement naturel (comme la loi Duplomb en France), sont des décisions d’aveugles ! Et si nous continuons à suivre, nous tomberons dans la fosse !

Mais si nous nous laissons conduire par des aveugles, n’est-ce pas parce que nous-mêmes sommes aveuglés ? La métaphore de l’aveugle est ici à peut près équivalente à celle du somnambule qui patronne notre blog : elle indique le mode d’être de l’individu qui vit dans la réaction immédiate, au lieu de prendre le temps de penser le sens de ses comportements.

Le somnambulisme, au sens clinique, est le comportement de l’individu qui n’est éveillé qu’au seul niveau sensori-moteur, alors qu’il reste profondément endormi au niveau de son cortex préfrontal, soit la partie du cerveau qui est capable de représentations au-delà de la perception présente et de leur traitement logique, par quoi on peut maîtriser de façon conséquente ses choix de comportement. C’est pourquoi le somnambule ne maîtrise pas son comportement au-delà de la réaction immédiate, plaisante, à la perception qui l’affecte. C’est en ce sens qu’on peut dire, avec H. Arendt, qu’il « ne pense pas ».

Or, en notre société vouée à la croissance du marché, l’essentiel de la communication publique, laquelle s’est désormais donnée les moyens de nous poursuivre jusque dans notre vie la plus intime, nous incite à ce type de réaction immédiate. D’où cette condition commune de notre modernité tardive d’être sans cesse enclins à des comportements somnambuliques.

L’aveugle partage avec le somnambule cette tendance d'une réaction immédiate à la perception qui l’affecte. Mais pas pour la même raison. Il n’est pas, lui, dans cette dissociation exceptionnelle de l’état de veille dans son cerveau. Son cortex préfrontal est a priori tout-à-fait éveillé et actif, cependant cette activité lui demande plus de temps et d’effort qu’au non aveugle, tout simplement parce qu’il lui manque le sens apte aux représentations les plus englobantes, celles qui sont apportées par la vue, et qui permettent le plus facilement de parvenir aux idées générales.

C’est pourquoi l’aveugle est tout particulièrement contraint aux réactions immédiates – comme on le voit dans cette représentation de Brueghel où il avance par réaction aux sensations tactiles transmises par le bâton – et sa vie est considérablement facilitée d’être assistée par la vision d’autrui, ou même d’un chien dressé.

Nous pourrions articuler les deux métaphores en disant que nous nous conduisons socialement comme une cohorte d’aveugles dans la mesure où nous nous conduisons individuellement comme des somnambules. L’essentiel est de comprendre que ces comportements purement réactifs sont, pris en eux-mêmes, littéralement insensés – ils n’ont pas de sens, c’est-à-dire qu’humainement ils ne mènent à rien. Le somnambule laissé à lui-même ne va nulle part, de même que les aveugles conduits par un aveugle !

C’est pourquoi cette société d’aveugles a besoin d’un guide – celui donc qui sait quel sens peuvent avoir ces comportements de réaction mécanique à des stimuli. Or en notre société le guide est justement celui qui produits les stimuli – sous forme de communication de propagande invasive – destinés à faire réagir. Donc le véritable sens qui guide la cohorte d’aveugles qu’est notre société mondialisée, ce sont les intérêts particuliers d’enrichissement pécuniaire qui sont le moteur du marché. Or, on le sait, cette course à l’enrichissement n’a aucun avenir, elle ne peut que produire, à brève échéance, des catastrophes sociales et écologiques. Ce  sens est donc indéfendable du point de vue de la population qu’on veut aveuglée. C'est pourquoi on s'efforce de l'escamoter. Ce qui est difficile, car les événements catastrophiques se répètent et s'intensifient. On y parvient en promouvant, comme le sens qu'il faut donner à ses comportements purement réactif, le bonheur. Car le bonheur n'est-il pas la valeur finale qui s'impose comme la plus indiscutable – ce fameux village prospère en arrière-plan ? Chacun doit se convaincre que la réaction attendue qu’il a aux stimuli qu’ont lui sert, parce qu’elle est source de plaisir, le fait avancer vers le bonheur. Par ailleurs, il faut rappeler que les grands acteurs du marché sont les premiers aveugles, et les plus irrémédiables, puisqu’ils vont jusqu’à contester la science pour faire valoir la production effrénée de biens marchands dont ils tirent profit, sans s’alarmer des signes de l’approche du précipice vers le quel se dirige l’ensemble de la société.

C'est ainsi que mis en situation d'aveuglement nous sommes guidés par des aveugles. Notre société mondialisée est bien dans la situation de la cohorte d'aveugles mise en scène dans la peinture de Brueghel !

Il est certain qu’on ne ne vivra pas longtemps comme cela – qu'on ne peut pas continuer à vivre comme une cohorte d’aveugles avançant vers un précipice !

Rappelons que le somnambulisme comme symptôme social, et une inclination à un comportement de réaction immédiate induit par l’organisation actuelle de la société. Il n’est en aucun cas un déterminisme qui cadenasserait les comportements (comme dans le somnambulisme du sommeil). Bien que tout soit fait pour, notre conscience éveillée nous laisse toujours libres de ne pas réagir comme attendu, notre pensée peut toujours reprendre la main sur le choix du comportement (par exemple en évitant les contextes sociaux en lesquels la sollicitation publicitaire est trop intense).

Renoncer à la facilité de la réaction attendue, prendre le recul, et donc le temps de penser son comportement, de le choisir en connaissance de cause, c’est une perte de plaisir, mais un gain d’estime de soi. Car, alors, on n'a plus besoin d'être guidés, on a la lucidité pour être notre propre guide. Et, au bilan, ce ne sont pas les plaisirs qui valent, mais les gains d’estime de soi.

La transposition de cette autonomie comme volonté collective pour donner un chemin désirable à la société s'appelle la démocratie. Et le moyen en est la reconnaissance  – il faut même dire la réhabilitation, tant elle est mal comprise aujourd'hui  – de la valeur de la raison. Car la raison est la valeur mentale qui permet d’une part de comprendre le pourquoi de l’évolution des choses, mais tout autant de partager de manière transparente avec autrui cette compréhension. C’est pourquoi elle est la condition nécessaire pour qu’une action collective lucide permette de maîtriser un chemin vers l’avenir.

dimanche, décembre 14, 2025

Sommes-nous si prévisibles ?

 

Paul Klee : "Éclair physionomique" 1927

On dit et redit que nous sommes dans une société de communication. Ne faudrait-il pas mieux dire que nous sommes dans une société de manipulation ?

Il faut d’abord reconnaître qu’aujourd’hui comme jamais dans l’histoire humaine – nous parlons de ces 10 dernières années, depuis que des terminaux connectés peuvent constamment nous accompagner – le quotidien de chacun est envahi de messages interpellatifs non souhaités, destinés à le faire réagir.

Or, cela est une communication fondamentalement irrespectueuse.

D’abord parce qu’elle fait intrusion dans le fil de notre vie intérieure qu’elle rompt en quelque sorte pour s’immiscer, en faisant résonner en nous des sentiments non pertinents pour notre présent.

Ensuite parce qu’elle appâte vers des satisfactions très primaires qui ne font pas valoir notre humanité – la consommation comme moyen de satisfaction à court terme, le voyeurisme (la maîtresse cachée de tel homme célèbre), la rivalité (le véhicule surdimensionné à acheter pour apparaître plus dominant), la haine de l’autre un peu différent d’apparence et en situation précaire qu’on rend responsable collectivement, etc.

Enfin parce qu’elle se moque de notre liberté. Elle nous calcule comme réductibles à une réaction prévisible, laquelle, parce qu’elle intéresse le commanditaire de la communication, justifie son investissement.

Rappelons-le : il n’était jamais advenu, dans l’histoire de l’humanité que la vie sociale soit impactée aussi massivement par une communication publique irrespectueuse et intéressée ! On peut estimer qu’une proportion qui doit être de l’ordre de 99% de la communication accessible publiquement est ainsi manipulatrice, c’est-à-dire ciblant tout-un-chacun comme un réactif prévisible.

Bien sûr, Il y a d’abord à peu près toute la communication commerciale (elle semble avoir perdu de vue qu’elle peut fonctionner autrement). Il y a aussi désormais tous les « influenceurs » qui s’efforcent de faire carrière en captant le maximum de visionneurs de leurs vidéos sur les réseaux sociaux. Il y a enfin tous ceux qui aspirent à un leadership politique de l’opinion, essentiellement du côté de l’extrême-droite, mais pas seulement.

N’est-ce pas une pratique de communication socialement très dangereuse ?

Car elle éloigne une part toujours plus grande de la population de la maîtrise de son destin. Ceci est dû au caractère fondamentalement déséquilibré de la relation humaine qu’implique une telle communication. On la qualifie d’interpellative parce qu’elle est conçue pour impacter l’affectivité du destinataire ; ce faisant elle active le niveau imaginaire de sa pensée en l’amenant à poser comme fin un comportement imaginé : « Je serai bien plus considéré socialement au volant de ce beau et gros véhicule ! »[i] Mais, du côté du communiquant, on n’imagine pas, on raisonne ! On raisonne pour faire ce qui est profitable, et l’accroche affective – l’appel à l’imaginaire des individus par la mise au point d’un message adéquat, si possible avec appui sur les sciences humaines – n’en est que le moyen. Or, l’individu récepteur est totalement soustrait à cette rationalité. Par contre, il est d’emblée capté par un imaginaire de satisfaction qui est déjà, en soi, plaisant. C’est là que se joue la prise de pouvoir : pour le communiquant le message à sa raison d’être, pour le chaland, il est d’emblée un motif à réagir en un sens prévisible. Parce que l’un est sur le plan rationnel, l’autre sur celui de l’imaginaire, le deuxième n’est pas d’emblée en mesure de répondre adéquatement – selon son véritable intérêt – au premier.

Cette compréhension de la communication manipulatrice contemporaine ne permet-elle pas de rendre compte de manière décisive de cette sorte de schizophrénie généralisée contemporaine : des milliards d’humains qui se comportent, avec les apparences de la liberté, pour aller dans une direction qu’ils n’ont pas choisie ?

Peut-on en sortir ? Pour que cela soit possible, il faut que le récepteur, faisant un effort de recul par rapport à son désir sollicité, quitte le niveau de l’imaginaire pour accéder à la conscience discursive, par laquelle il va découvrir l’intention rationnelle sous-jacente à la présence de cette communication. C’est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l’intérêt de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d’images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l’individu (car l’exercice de la raison demande un investissement énergétique supérieur), et lorsque les communications qui interpellent sont trop nombreuses, il n’est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive. En ce sens, il y a désormais, stricto sensu, un problème écologique de pollution par la communication de propagande.

On n’ignore pas que cette communication intrusive et manipulatrice est aussi utilisée pour promouvoir des causes authentiquement de bien commun. Elle l’est légitimement dans des situations de lutte ouverte contre des pouvoirs abusifs quand il s’agit de mobiliser en urgence pour établir un rapport de force. Mais elle l’est devenue bien plus largement, en ce qu’elle est désormais quasiment une norme communicationnelle, dans les diverses incitations au soutien desdites causes. C’est un phénomène très dérangeant, parce que le rapport de pouvoir qu’elle manifeste favorise le soupçon que la cause présentée de bien commun puisse être un paravent pour un intérêt particulier.

Le seul critère fiable pour une communication de bien commun est la présence d’une argumentation rationnelle sérieuse qui s’adresse clairement à la liberté du destinataire. Car, alors, celui-ci est en situation d’évaluer les arguments en fonction de ce qu’il juge, par sa propre réflexion, aller dans le sens du bien. Ce qui une fenêtre qui s'ouvre au débat sur le bien commun par confrontation d’arguments rationnels et appuyés sur l’expérience partagée. Ce débat, c’est tout simplement le débat démocratique.

Il faut miser sur la démocratie, c’est-à-dire sur l’implication de chacun dans l’action politique ! C’est le seul principe d’organisation de la société pleinement humain « car l'action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu » (Hannah Arendt, La crise de la culture – « Qu’est-ce que la liberté ? », 1960). Il faut, pour cela, appliquer les bonnes règles du débat politique qui permettent de prévenir toute manipulation, et donc prise de pouvoir par des intérêts particuliers. Ces règles nous les avons rappelées dernièrement dans La démocratie comme une chaise à trois pieds.

Soyons imprévisibles ! Détournons-nous des trop attendues lamentations sur les dévastations de son environnement naturel par l’humanité. Ne sont-elles pas, de plus en plus, un déversoir qui permet d’exposer émotionnellement la prise en compte du problème, alors que derrière se cachent les acteurs qui, pratiquement, continuent à faire ce qu’il ne faut plus faire ? Orientons-nous dans le sens d’une véritable démocratie en nous intéressant à ce que pourrait être un avenir commun désirable. Éclairons par nos débats l’établissement de la société à venir de confiance et de respect. Nous deviendrons alors, par la force de ces nouvelles motivations, définitivement imprévisibles pour ces marchands d’imaginaire de sensations bonnes sans portée, qui se verront dès lors lancer leurs appâts dans le vide.

 


[i]  C’est d’ailleurs pour cela que dans cette communication interpellative, l’image est essentielle. L’homme de la modernité tardive vit dans un bain d’images ! C’est nouveau ! Jusqu’au XVIIIe siècle l’image était très rare car laborieuse à réaliser et difficile à reproduire.

samedi, novembre 29, 2025

Courtermisme et responsabilité

 

"Le Navire Stupide en route pour le Pays des Fous",
gravure sur bois de 1549.

L'humanité n'est-elle pas devenue stupide, voire folle ? Comment peut-elle s’embourber ainsi dans la pire impasse de son histoire, en le sachant très bien ? Ne se complaît-elle pas, depuis deux siècles, dans la fierté de sa capacité rationnelle ? A quoi bon peut-elle lui servir, cette raison, si elle ne lui permet pas d'abord de maîtriser son devenir ?

On a montré ailleurs qu’il faut clairement imputer ce malheur collectif à une certaine forme de pouvoir, nouvelle dans l’histoire – la mercatocratie, soit le pouvoir du marché – , laquelle implique une organisation sociale délétère pour la biosphère, et donc, conséquemment, pour l’humanité.

Du moins en Occident – ce n’est pas vrai pour d’autres régions du monde où les populations sont prolétarisées au service de cette même mercatocratie : ou tu travailles dans leur usine à leurs conditions, ou tu crèves – nous avons le plus souvent une latitude de liberté qui nous permet de choisir, ou non, de contribuer à la croissance du marché. Cette contribution, nous pouvons l’apporter en tant que citoyens, en tant que travailleurs, et en tant que consommateurs. Elle est collectivement décisive. Pourtant elle est individuellement minime. C'est pourquoi elle ne saurait être amalgamée avec les menées destructrices sur les richesses de la planète des dirigeants des multinationales. Car toujours, dans toute société, on est d’autant plus responsable des conséquences de son rôle social que l’on a plus de pouvoir.

Il faut néanmoins admettre que les choix que nous faisons dans notre vie sociale ne nous laissent pas totalement irresponsables de la crise actuelle de l’humanité.

Pourtant, il faut reconnaître que nous avons une circonstance fortement atténuante pour méconnaître notre responsabilité : pour la plupart d’entre nous, ce n’est pas ce que nous faisons, comme acte individuel, qui doit être incriminé, mais plutôt le régime temporel, en fonction duquel nous le faisons.

Ce régime temporel nous l’appelons « courtermisme ». Cela signifie : ne considérer le changement produit par son action que dans le plus court terme, celui qui est requis pour pourvoir à ce qui est vécu comme une nécessité présente. Le courtermisme ainsi défini est le schéma temporel général auquel tendent tous les comportements en tant qu’ils découlent de l’organisation mercatocratique de la société.

Que tu achètes quelque plat ultra transformé à réchauffer au micro-ondes pour répondre au problème du repas de la mi-journée conforte objectivement l’embourbement de l’humanité. Mais toi-même ne veux là que résoudre au mieux un problème qui est créé par l’organisation sociale en laquelle tu es pris, qui est telle qu’elle ne te laisse jamais assez de temps pour faire mieux. Car tu es emberlificoté dans une kyrielle de choses à faire qui t’obligent à gérer ton temps au plus juste.

Pourtant le courtermisme ambiant n’est-il pas requis pour le nourrissage du Léviathan moderne qu’est le marché ?

En effet, comme l’a très bien établi H. Rosa, la logique de la société mercatocratique implique une accélération des obligations à faire. Or, cette aliénation temporelle est très difficile à maîtriser pour une raison simple : le temps en tant que tel est irreprésentable. Certes, tu dis très souvent (phrase fétiche de notre modernité tardive) « Je n’ai pas le temps! ». Mais tu n’es compris que parce que tu es dans un contexte commun avec celui qui t’écoute. Sors de ce contexte et la phrase est absurde ! Qu’est-ce que le temps hors des événement qu’on ordonne selon l’avant/après ? On ne saurait le dire. On n’a aucune intuition du temps en tant que tel, on a le sens du temps qu’autant qu’on a une intuition des choses selon le temps. Mais celui-ci n’est rien sans ces choses.

C’est pourquoi nous sommes si vulnérables à cette aliénation temporelle qu’est le courtermisme. Il faut des conditions de disponibilité exceptionnelles pour parvenir à prendre conscience que nous perdons notre temps à essayer d’en gagner.

La période initiale de confinement pour parer à la pandémie en 2020 n’en a-t-elle pas été une particulièrement éloquente ? Rappelons comment on savait alors dépasser le court terme en mettant la vie sociale en perspective, la situant par rapport au passé – « rien ne sera comme avant » – et en la positionnant par  rapport à l’avenir – « penser le monde d’après ». Paradoxalement, le strict confinement de la crise pandémique a permis massivement à ceux qui y était soumis, une retrouvaille avec le sens de l’avenir collectif, et donc à reprendre espoir.

Ne doit-on pas entre nous préserver, entretenir, la flamme de cette lumière alors apparue ?

Certes, il faut rester lucide. Entre les aléas de la vie de chacun et son véritable investissement de l’avenir, il y a l’obstacle de tous les petits bénéfices immédiats qu’il peut accumuler, souvent avec une adhérence addictive, dans sa condition de travailleur-consommateur. Ce sont d’abord les sensations bonnes par consommations matérielles conçues pour nous plaire ; ce sont aussi,– nous les avons évoquées dans un article précédent – toutes les satisfactions imaginaires régressives qui tournicotent autour (comme l’imaginaire de puissance en conduisant son automobile un peu exagérément surélevée). Si, en prenant conscience, nous les partageons avec d’autres, cela fera voir leur vanité, nous serons entrés dans la bonne démarche pour les surmonter.

Mais nous savons désormais que nous avons notre part de responsabilité propre dans la prolongation sans avenir du règne de la mercatocratie. Dès lors, même s’il y a des obstacles, nous avons une voie pour en tirer les conséquences.

dimanche, novembre 16, 2025

La valse moderniste

 

Le modernisme est un phénomène d’opinion majeur de notre époque. On peut le qualifier d’idéologique parce qu’il est la manière dont s’affirme un pouvoir social.

Il est essentiel, pour la compréhension de notre histoire des siècles passés, de spécifier cette notion de modernisme(-iste), en la démarquant clairement de la notion de moderne(-ité). La raison en est que seul le mot modernisme permet de circonscrire l’investissement irrationnel de l’avenir qui apparaît en Occident au sortir de la Renaissance. Cet investissement pourrait se formuler ainsi : « La potentialité de progrès technoscientifique de l’humanité apportera nécessairement des solutions techniques aux problèmes auxquels elle est confrontée ». De cette proposition on tire volontiers le corollaire logiquement abusif : « Toute invention technique rendue possible par le progrès technoscientifique est nécessairement bonne ».

La technoscience c’est la stimulation mutuelle de la découverte scientifique et de l’invention technique mise en lumière par l’œuvre de Galilée. Galilée établit en faisant rouler des billes sur des plans inclinés que la vitesse de la chute d’un corps à un point p est indépendante de la nature du corps mais est fonction du temps écoulé. Mais alors pourquoi tout un chacun expérimente-t-il que des corps tombent plus vite que d’autres ? Galilée fait l’hypothèse de l’existence de la pression atmosphérique, laquelle est prouvée par son disciple Torricelli au moyen d’un long tube plein de mercure renversé dans une bassine, le niveau du mercure descend et le haut du tube devient un pur vide. Donc l’atmosphère existe et fait une pression sur le mercure dans la bassine égale au poids de la colonne de mercure dans le tube. Cette expérience ouvre la voie à l’invention des pompes à vide, lesquelles permettront d’autres découvertes. C’est cela la technoscience, l’auto-renforcement positif de la relation mutuelle entre la théorie scientifique et la technique.

Ainsi la technoscience ouvre à une suite indéfinie de découvertes théoriques et d’inventions techniques à venir. Il s’ensuit que le modernisme est une dévalorisation systématique du passé, en vertu du solutionnisme technique qu’il affiche. Si toutes les solutions aux problèmes humains se trouvent dans les potentialités techniques qui seront inventées du fait de la dynamique propre à la technoscience, il est vain de se pencher sur un passé dont on pourrait tirer des leçons, puisque ce passé est dépassé par les progrès de la technoscience.

À ce stade on serait tenté d’objecter : L’optimisme quant à l’avenir du modernisme paraît bien légitime puisque la technoscience existe. Et d’ailleurs c’est bien la conséquence qu’en ont tirée d’aussi éminents esprits que
– l’anglais Francis Bacon posant que « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » La nouvelle Atlantide (1627),
– et le français René Descartes affirmant qu’avec cette nouvelle méthode de connaissance : « nous pourrions (…) nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature… » Discours de la méthode (1637).

Et pourtant ce fantasme d’omnipotence humaine sur la nature n’était pas du tout partagé par le découvreur même de la technoscience, Galilée, dont l’œuvre fut pourtant décisive pour l’avènement de la modernité. Il restait tout-à-fait révérencieux envers le passé. Ainsi, il écrivait « Je tiens les travaux d’Archimède (IIIe siècle av. J-C) pour supérieurs à ceux de tous les autres esprits de l’humanité. » (Discours, 1638). Il était moderne, certes, mais pas moderniste !

Car le modernisme est paradoxal en ce qu’il est une foi quasi religieuse  – et donc irraisonnée – en l’exercice technoscientifique de la raison. Ce qu’a très bien exprimé Cornelius Castoriadis : « La science offre un substitut à la religion pour autant qu'elle incarne derechef l'illusion de l'omniscience et de l'omnipotence – l'illusion de la maîtrise. Cette illusion se monnaye d'une infinité de manières – depuis l'attente du médicament-miracle, en passant par la croyance que les "experts" et les gouvernants savent ce qui est bon, jusqu'à la consolation ultime : "Je suis faible et mortel, mais la Puissance existe." La difficulté de l'homme moderne à admettre l'éventuelle nocivité de la technoscience n'est pas sans analogie avec le sentiment d'absurdité qu'éprouverait le fidèle devant l'assertion : Dieu est mauvais. » (Le monde morcelé, 1990).

Rappelons que l’adjectif moderne est bien antérieur à l’apparition du modernisme. Il a d’abord été employé dans le Haut Moyen Âge (du Ve au Xe siècle) pour désigner le présent en tant qu’il ouvrait vers une nouvelle période de l’histoire aux caractères inédits, par opposition au monde ancien, celui de la civilisation gréco-latine. Ce monde à venir, bien sûr, était espéré meilleur pour ses enfants et les générations futures, c’est-à-dire moins violent, plus juste et plus prospère. Mais cet espoir n’impliquait aucunement un rejet du monde ancien, comme en témoigne la persistance de l’usage de la langue latine dans le monde lettré d’alors.

Moderne est un adjectif qui valorise, on pourrait presque dire, « qui rééquilibre » l’avenir par rapport au passé, par réaction aux sociétés traditionnelles qui font trop lourdement peser les anciens et leurs choix sur le présent. Moderniste est un fantasme de pouvoir sans limite de l’humain sur son environnement naturel.

Nous parlons de « fantasme », pour que soit sensible que ces mises en scène imaginaires d’un pouvoir sans frein sur l’environnement naturel qu’on vient de lire chez des philosophes, si elles ont un effet attrayant, n’ont rien de raisonnable. Comment un être, eût-il une âme éternelle, qui se vit quotidiennement comme partie prenante de la nature, pourrait-il prétendre à un « Empire » sur celle-ci, ou à en être « maître et possesseur » ? Bien sûr il y a un nombre indéfini de possibles qui s’ouvrent à la liberté humaine avec l’accès à la technoscience. Mais la véritable supériorité de l’humain n’est-elle pas de pouvoir choisir entre ces possibles ceux qu’il juge les plus appropriés pour avancer dans la direction de ce qu’il juge bien ?

Le modernisme est comme une valse à trois temps.

Le premier temps est celui de sa diffusion. 

Initié par Bacon et Descartes, on peut considérer que ce temps mène jusqu’au dernier quart du XVIIIe siècle avec l’advenue des révolutions démocratiques des États-Unis puis de France. Durant cette période, le modernisme est d’abord largement partagé par les intellectuels d’Europe en lesquels il instille un optimisme assez inédit. Ainsi, G. W. Leibniz, philosophe allemand, écrivait en 1697 : « Il faut reconnaître un certain progrès perpétuel et absolument illimité de tout l’univers, de sorte qu’il marche toujours vers une plus grande civilisation. » (De l’origine radicale des choses). Mais, Gottfried Wilehlm, la notion de progrès n’a de sens que si elle est une avancée vers un but clair qui fait consensus comme valeur. Or, ta notion de « grande civilisation » est indéniablement très obscure !

Ce qui  est clair, par contre, c’est que le modernisme a indiscutablement motivé ce qu’on a appelé la « première industrialisation », laquelle commence d’abord en Angleterre à partir de la fin du XVIIe. Or, celle-ci a provoqué le déracinement et prolétarisation brutale de villageois chassés par la pratique des enclosures, l’enrôlement dans les unités de production des femmes et des enfants sous un régime quasi esclavagiste, la déportation de main d’œuvre esclave enlevée de force en Afrique, la déforestation massive pour alimenter en énergie les nouvelles machines, la multiplication des paysages défigurés par les nouvelles installations de production, avec les fumées et déchets qui accompagnent, etc.

Le deuxième temps est celui de son règne assumé.

Après les quatre décennies, entre 1775 (début de la guerre d’indépendance des États-Unis) et 1815 (congrès de Vienne), de mouvements révolutionnaires et de guerres qui ont mis un terme à l’accaparement du pouvoir politique par la noblesse de sang, la société nouvelle qui émerge va permettre la popularisation du modernisme. Celui-ci bénéficie de la conjugaison de deux faits sociaux nouveaux. D’abord, après des décennies d’insécurité et de malheur, se manifeste dans les sociétés occidentales une aspiration générale au bonheur. Ensuite, le pouvoir politique est désormais largement contrôlé par les principaux affairistes, à la fois industriels et acteurs du marché. C’est le phénomène de « désencastrement du marché » souligné par Polanyi (La grande transformation, 1944) : le marché n’est plus sous le contrôle du pouvoir politique, au contraire !, c’est désormais le marché qui est en position de contrôler la politique. En bref c’est l’avènement de la mercatocratie, laquelle aujourd’hui règne encore.

Mercatocratie et aspiration au bonheur se conjuguent en ce que le marché s’emploie à convertir l’aspiration populaire au bonheur en achat de biens de consommation. C’est l’époque du développement d’une nouvelle communication publique, ayant d’abord eu pour support les gazettes, les affiches, l’almanach, pour accrocher le désir de bonheur du destinataire à la mise en scène prometteuse du produit mis sur la marché. C’est l’époque où la « nouveauté », simplement parce qu’elle est nouvelle, doit susciter le désir d’achat parce qu’elle ne peut être apparue que pour le bonheur de ceux qui l’acquerront. C’est ainsi que le modernisme a pu s’auto-alimenter pendant près de deux siècles avec les points d’orgue que furent les apparitions, de l’électricité, du téléphone, de la TSF (télégraphie sans fil), de l’automobile, de l’avion, de l’ordinateur, etc.

Le troisième temps de la valse du modernisme est celui de sa persistance clandestine.

Ce marché, sans cesse grandissant, sans cesse s’intensifiant, n’a pu prospérer que dans une débauche ahurissante de dépenses d’énergies, forestières, fossiles, nucléaires certes, mais avant tout humaines (celle des travailleurs salariés), sur deux siècles. La biosphère s’est vue envahie de plus en plus impitoyablement de flux de biens marchands et des déchets attenants. Aujourd’hui elle est épuisée, malade, sa vitalité a drastiquement baissé, et elle a la fièvre (le « dérèglement climatique »). Pourtant le modernisme est toujours présent, mais il a dû renoncer à s’afficher explicitement. Il n’a plus la cote ! Par exemple on ne prétend plus attirer vers un produit en mettant en vedette l’argument « C’est nouveau ! ». Pourtant le marché de l’économie telle qu’elle fonctionne depuis deux siècles a absolument besoin de susciter le réflexe d’achat moderniste – il faut qu’on aie besoin d’acheter la nouvelle version du produit, censée être plus avancée technologiquement. C’est pourquoi on met l’accent, dans la communication commerciale, sur les détails nouveaux susceptibles d’avoir le plus d’effet sur l’imaginaire du destinataire. Mais cela ne suffirait pas si l’on ne détournait pas aussi la conscience du long terme, forcément porteur d’inquiétudes. On met donc sans cesse l’accent sur les sensations bonnes au plus court terme qu’apportera l’acquisition du bien marchand.

Cette clandestinité du modernisme est due à l’échec non assumé de sa remise en cause rationnelle. Cette remise en cause est le résultat de la prise de conscience, à partir des années soixante-dix du siècle dernier, que le bonheur prétendument apporté par la société de consommation était largement illusoire, alors que les dégâts entraînés par l’extension indéfinie du marché se manifestaient de plus en plus concrètement et implacablement. L’échec de cette remise en cause a été avéré au début du siècle par le reniement des accords de Kyoto (1997) – qui avaient arrêté une régulation mondiale contre le réchauffement climatique – de la part des États-Unis et du Canada, sous la pression de dirigeants de firmes majeures du marché de l’énergie.

Ce qui montre bien que le véritable pouvoir est mercatocratique.

Pourtant on ne peut pas dire qu’aujourd’hui le modernisme soit finissant. Au contraire, il semble que la durée de valeur technique des produits, surtout ceux de technologie récente, n’a jamais parue aussi courte, ou plutôt, on n’a jamais été invité à les remplacer aussi rapidement, et de manière aussi pressante. Le modernisme semble n’avoir jamais été aussi frénétique ! La valse à trois temps deviendrait-elle une valse à mille temps, comme dans la chanson de Brel ? Serait-ce là son chant du cygne ?

dimanche, août 31, 2025

En panne d'histoire

 


On constate et déplore depuis peu une nette chute de la natalité. On prétend prendre des mesures pour la promouvoir, avec le sentiment d’une certaine impuissance à pouvoir inverser la tendance. C’est parce qu’on évacue a priori la véritable question sous-jacente : Faire des enfants ? Mais pour aller vers quel monde ?

Or, c’est bien la question lancinante de cette 3ème décennie de ce 3ème millénaire : « Où allons-nous collectivement ? » Il faut avoir conscience de son caractère inédit puisqu’elle ne s’était encore jamais posée en ces termes : le « nous » qui est en cause englobe en effet, aujourd’hui, l’ensemble de l’humanité.

Il faut essayer de la comprendre. Comment l’espèce humaine a-t-elle pu en arriver là – c’est-à-dire vers une perte de toute maîtrise de son avenir ? Comment interpréter l’apparition d’une telle situation du point de vue du sens de l’histoire ?

Nous proposons de partir de l’affirmation : « L’histoire humaine est progrès. »

Certes, cela  sonner étrangement aujourd’hui. Le mot « progrès » est devenu, au moins depuis le tournant du millénaire, presque unanimement  proscrit. En effet, on l’entend spontanément comme désignant la trajectoire qui est responsable de l’impasse en laquelle se trouve piégée l’humanité. Mais ce progrès là, celui du passage à la 5G, à la dernière version d’un modèle de smartphone, à la dernière mouture d’une application d’IA, etc., n’est que l’écume de l’activisme aveugle contemporain. Qu’est-ce que ce « progrès » dont on n’ose même pas penser vers quel avenir il nous mène ?[1]

L’histoire humaine est progrès tout simplement parce qu’elle est une histoire. Et elle est une histoire parce qu’elle n’existe qu’autant qu’elle se raconte. Il n’y a d’histoire que parce qu’il y a récit qui met en ordre les événements en fonction d’un sens qu’on leur donne. S’il n’y a pas de sens, il y a divagation ou délire, pas histoire !

On peut faire l’histoire d’un lieu particulier à partir de l’étude de ses couches géologiques. Cette histoire là a un sens, puisqu’elle peut rendre compte des propriétés actuelles du sol ou du sous-sol, elle peut permettre de savoir quel type de bâtiments on peut construire, quels forages on peut engager pour quelles ressources venant du sous-sol, etc. Cette histoire a un sens mais elle ne saurait être un progrès. Tout simplement parce qu’elle ne fait que dérouler les conséquences des nécessités naturelles.

Si l’histoire humaine est progrès c’est parce qu’elle met en jeu la liberté des comportements humains. Or quel est le sens propre à la liberté humaine ? Celui de situer les choix de comportement en fonction d’un horizon ultime qu’on appelle le Bien. Tout individu humain choisit son comportement en fonction des possibles qui s’offrent à lui, et donc en fonction des conditions particulières en lesquelles il est placé, mais toujours en tenant compte de ce soleil du Bien qui éclaire son horizon et vers lequel il sait qu’il doit aller.

Nos ancêtres des deux derniers siècles ont vraiment pu penser que ce Bien pourrait être l’abondance de biens entretenant et facilitant leur vie grâce à l’invention de multiples techniques utiles appuyées sur l’avancée des sciences. Beaucoup aussi, parmi ceux qui se sentaient asservis par l’organisation sociale en place, ont cru que ce Bien pourrait être dans l’organisation d’une société enfin juste par la mise en déroute définitive de la caste des profiteurs par tous les autres, c’est-à-dire le peuple. Si l’on remonte aux siècles antérieurs, ceux de l’Ancien Régime et de la Chrétienté, le Bien était dans une vie éternellement heureuse après la mort (du coup ils se pensaient dans une histoire incluant un avenir éternel comme sa ponctuation finale).

On le comprend, l’histoire est progrès parce que l’homme se sait libre. Et cette liberté ne peut se vivre que dans la polarité des valeurs, qu’on peut penser en « bon/mauvais » au niveau des sensations, en « joie/tristesse » au niveau des sentiments, mais toujours en « bien/mal » au niveau le plus général. Et donc toujours le récit historique se situera en fonction du Bien qu’il pense à l’horizon de l’avenir.

Le récit historique ne peut donc pas être neutre, sinon ce n’est plus un récit, c’est une chronique, et même plutôt une chronologie. Ce qui fait l’intérêt, la tension, de l’histoire, ce sont les aléas de l’avancée vers le Bien. Or, « l’avancée vers le Bien » est ce qu’on appelle « progrès ». L’histoire humaine est essentiellement, du fait de la liberté propre à l’homme, progrès.

Prenons l’épisode de la pandémie de Covid-19 que l’on a vécue il y a quelques années. Ce fut indiscutablement un épisode négatif dans l’histoire de l’humanité. Et pourtant tout le récit par lequel on le relate aujourd’hui a des accents d’épopée d’une humanité qui se mobilise, retrouve une solidarité, une capacité à se réorganiser, pour finalement maîtriser l’attaque et s’en sentir grandie. L’histoire qui s’écrit de cette pandémie est donc celle d’un progrès.

Ne nous laissons pas prendre par le contre-exemple des peuples dits « premiers » qui sont censés rester indéfiniment dans des modes de fonctionnement qualifiés de traditionnels. Méfions-nous des biais ethnocentrés de ces jugements. Soit ils sont dévalorisant : ces peuples, trop arriérés, sont incapables d’embrayer sur le progrès occidental ; soit ils sont idéalisés : ces peuples vivant en harmonie avec la nature, n’ont nul besoin de progresser, ils sont déjà dans le bien ! On peut être assuré que la réalité n’est ni l’une, ni l’autre. Ce sont des sociétés qui, quoi qu’elles aient un bon équilibre organisationnel qui les rend durables (on fait ici abstraction de l’intrusion des sociétés à l’occidental), ne sont jamais sans histoires (et donc sans histoire) car elles ont aussi constamment des problèmes à gérer (équilibre démographique, instabilité des ressources, guerres, etc.) qui impliquent la visée d’un idéal de bien commun qui donne sens à une histoire comme progrès.

L’objection la plus conséquente à la thèse de l’histoire comme progrès est celle qui affirme que l’histoire est déterminée, et donc que cette liberté dont s'octroient les humains est une illusion. Autrement dit que le cours et la destination finale de l'histoire humaine sont déjà inscrites dans son origine. Il y a deux versions de ce déterminisme universel :
– la version matérialiste déjà formulée dans l’Antiquité grecque, comme par les atomistes avec Démocrite (– Ve siècle), reprise par le mathématicien et astronome Laplace au début du XIXe siècle dans une célèbre formulation[2] ; la perception déterministe de l'histoire propre au marxisme est l'héritière de cette lignée matérialiste ;
– la version religieuse, qui est la prédestination : Dieu qui sait tout et qui peut tout a déjà prévu le destin de chacun avant sa naissance.

On peut considérer le déterminisme de l’histoire humaine comme un enrobage théorique qui a sa cohérence, mais qui est bien incapable de contredire l’expérience existentielle, par chacun, de sa liberté. En 1940, nos aïeux ont vraiment dû choisir, au moins dans leur cœur, entre la collaboration et la résistance ! D’ailleurs, toutes les doctrines matérialistes déterministes, comme toutes les religiosités de la prédestination, ont une morale, laquelle puisqu’elle s’adresse à la liberté de chacun, contredit leur présupposé théorique.

Il reste néanmoins la difficulté, pour nos esprits contemporains, à accueillir la proposition « L’histoire humaine est progrès ». C’est une difficulté tout-à-fait inédite. Jamais les humains n’ont été ainsi fâchés avec leur histoire ! Cela signifie que l’humanité ne se voit plus sous un horizon de Bien appelant un ou des chemins possibles à prendre pour s’en rapprocher. Comme si l’histoire s’était prise dans une ornière, ou mieux, comme s’il elle était bloquée dans une impasse. On peut filer un peu plus la métaphore et dire que c’est un super autobus qui s’est fait ainsi piégé, qu’il y a plein de vivres vers l’avant, si bien que l’équipe de conducteurs, au micro, ne parle que de la valeur et de l’offre des vivres et évite ainsi tout débat sur la continuation du voyage.

Tout se passe comme si l’histoire humaine se retrouvait en panne. En panne de quoi ? En panne de progrès, bien sûr ! La véritable contradiction à notre thèse initiale – L’histoire humaine est progrès –  n’est-elle pas la réalité de notre période historique, celle du premier tiers du XXIe siècle ?

Pour mieux saisir la singularité de notre situation, il peut être intéressant de faire un petit exercice de prise de recul. Comment, dans le futur, sera écrite l’histoire de cette période historique qui est la nôtre ?

Parce que, tout au long de ce blog, on s’est efforcé de prendre du recul, on sait que cette histoire prendra en compte trois éléments caractéristiques de cette période :

– Un aveuglement commun sur la situation réelle de l’humanité. Cet aveuglement n’est pas tant dans l’absence de conscience de la situation menaçante en laquelle est entrée l’humanité (la preuve en est dans la chute de la natalité), mais dans la non prise en considération des chemins possibles qui permettraient d’en sortir. C’est ce qu’on a appelé le courtermisme : « Je ne peux pas me permettre de me prendre la tête avec ça, j’ai trop de sollicitations immédiates auxquelles je dois répondre ! ». Cette « non prise en considération » est délibérément provoquée par la pression communicationnelle émanant de la mercatocratie, et entérinée par une organisation sociale toute orientée pour favoriser le marché – les premiers courtermistes sont les grands affairistes et les politiques qui les servent car, quoiqu'ils pérorent, pratiquement, leur but essentiel est la croissance du marché.

– L’accumulation, dans une dynamique d’accélération, d’événements catastrophiques : inondations jamais vues, incendies monstrueux, guerres extrêmement cruelles s'en prenant aux populations civiles, etc., qui auront ravagés des régions de plus en plus larges. En espérant que cela n’ira pas jusqu’à des explosions nucléaires, ou même à la simple dissémination de matières radioactives (il y en a tant entreposées assez clandestinement).

– Un temps de sursaut et résilience. Il viendra obligatoirement. Il sera motivé par l’expérience des conséquences catastrophiques des valeurs ayant eu cours jusqu’alors. Car les catastrophes, au-delà des réactions de survie, signifient l’effondrement de la perspective courtermiste promue par la mercatocratie, en mettant à jour son artificialité, sa superficialité et, au fond, son inhumanité. C’est pourquoi elles sont aussi la prise de conscience de la nécessité de réinvestir l’avenir pour aller vers un monde bien. La seule inconnue étant le niveau de catastrophes requis pour que cette prise de conscience soit suffisamment claire et large pour générer des initiatives de sursaut partagées capables de disqualifier les pouvoirs en place et d’esquisser la vision d’un monde à venir désirable fondé sur d’autres valeurs. Posons-nous la question, quand on voit l’état actuel du monde, et l’avenir très prochain qui s’annonce au vu de l’irresponsabilité de certains leaders politiques désormais aux plus hauts postes de pouvoir : ce niveau de malheurs n’est-il pas presque atteint ? Il faut en tout cas que, avant que les victimes et les champs de décombres s'accumulent, il soit le plus prochain possible !

Ces historiens du futur, parce qu’ils raconteront cette histoire de notre temps dans leur perspective d’une humanité qui se pensera dans l’histoire, c’est-à-dire en souci de progresser vers un monde bien, sauront tirer la leçon de ces premières décennies du IIIe millénaire : on ne déserte pas impunément l’histoire !

Ils expliqueront :

En une époque où on se détournait communément de l’investissement de l’avenir, il était logique qu’on négligea la mémoire du passé – car c'est l'expérience du passé qui permet de voir les possibilités d'avenir. Se privant de l’avenir et du passé, il était logique que l’on se vécut dans une époque sans histoire, au sens propre comme au sens figuré – l’abondance des biens à acheter faisant le bien de cet état social, il n’y avait pas à investir un avenir qui incitât à progresser.

Les catastrophes s’annonçaient. Mais on était impuissant à anticiper puisque tout le bien à amasser pour notre vie était là-devant nous, s’offrant au plus court terme. Allait-on entrer dans des histoires à n’en plus finir, alors que les biens étaient à portée de simples actes d’achat ?

Il était inévitable que cette époque fut vécue comme une impasse en laquelle les humains se soient vus impuissants pour ménager l’avenir.

Pour la première fois dans l’aventure humaine, l’histoire était en panne.
 

*   *   *
 

Le progrès aura été que, désormais, les historiens du futur sauront rappeler : 
                 – que l’histoire peut tomber en panne,
                 – et comment elle peut tomber en panne.

 


[1] On n’ignore pas que ce « progrès » reste porteur d’avenir pour quelques illuminés qui prétendent coloniser des planètes voisines ou dépasser les limites de l’humanité en soignant le vieillissement et en greffant de l’intelligence artificielle aux organismes humains. On ne sait si ces personnes croient vraiment à leurs annonces, mais il est certain qu’elles leur permettent de moissonner de considérables financements.

[2] « Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre.  Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ses données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux. » Pierre-Simon Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814.

 

dimanche, août 17, 2025

Cet intenable paradoxe de notre temps

 

Robots humanoïdes dansant
Spring Festival Gala, Chine 2025

Nous pouvons tout, du moins nous pouvons comme jamais n’ont pu nos prédécesseurs sur cette planète …

…et pourtant nous sommes totalement impuissants !

Tel est l’intenable paradoxe de notre temps.

Nos pouvoirs sont liés aux multiples possibilités ouvertes par les formidables avancées technoscientifiques depuis deux siècles – on peut payer un billet d’avion dans l’heure et se retrouver le lendemain sur une merveilleuse plage à des milliers de kilomètres, on peut poser une question pointue à l’IA à portée de clic et avoir une réponse pertinente et détaillée en quelques secondes, on peut rejoindre en visiocommunication et presque gratuitement son proche qui est parti aux antipodes, et j’en passe (chacun peut abonder la liste). Ah, que la vie semble facilitée pour nous, en contraste avec nos ascendants, avec tous ces pouvoirs !

Il est vrai que nous ne sommes pas tous égaux dans l’accès à ces moyens techniques que nous apporte le monde contemporain ! Mais si on reconnaît que ces injustices sont circonstancielles, alors il faut considérer que tous ces nouveaux pouvoirs technoscientifiques sont des possibilités pour tout humain. C’est d’ailleurs pour se mettre en situation de faire valoir ces possibles que tant de personnes partent, de nos jours, de façon périlleuse, sur des chemins d’exil.

Et pourtant nous sommes impuissants au sens le plus radical du mot. Nous sommes incapables de nous projeter dans l’avenir ! Ce qui se voit de la manière la plus significative dans notre attitude à l’égard des jeunes générations : nous avons de plus en plus de difficultés à parler les yeux dans les yeux de leur avenir à nos enfants, nous avons de plus en plus de réticences à accepter les contraintes de l’enfantement et de l’éducation pour des descendants pour lesquels nous n’arrivons plus à penser que le monde à venir leur sera accueillant.

Les paradoxes sont habituellement connus comme des curiosités de la pensée qui ont surtout l’intérêt de défier les esprits intrépides – les paradoxes, de l’ensemble de tous les ensembles, d’Achille qui ne rattrape jamais la tortue, du Crétois qui affirme que tous les Crétois sont menteurs, etc.. Mais ici il ne s’agit pas de jeux d’esprit. C’est bien le sens de notre existence qui est en jeu dans le fait de nous sentir dans l’instabilité d’être à la fois tout-puissant et totalement impuissant. C'est pourquoi la pensée commune a tendance à supprimer un des termes de la contradiction ; et on n’est pas étonné que ce soit la pensée de notre impuissance radicale quant à l’avenir qui soit dès lors volontiers gommée. Par exemple lors d’un repas familial : « Non, on ne parle pas de çà ! Il ne s’agit pas de casser l’ambiance ! » Ce qui est raccord avec l’idéologie dominante : « Le principal, c’est d’accumuler des sensations bonnes ! On n’a qu’une vie n’est-ce pas ?! »

Hé bien non, on n’a pas qu’une vie ! Notre vie est celle qui s’est nourrie de nos ascendants et dont se nourrit nos descendants. Notre vie est aussi constamment impliquée dans la vie de nos relations amoureuses, de nos relations de fraternité, d’amitié, dans toutes les relations de confiance, ou de défiance qu’on établit avec autrui. Cette intersubjectivité foncière des humains fait que chacun est beaucoup plus que ce qu’il est lorsque ne considère que soi. Pour le dire autrement : chacun est pleinement impliqué dans l’aventure qu’est l’histoire de l’espèce humaine sur Terre.

Tel est le fondement de notre puissance d’agir pour l’avenir : faire des projets qui vont non seulement au-delà de nos intérêts immédiats, mais au-delà de nous ! Il apparaît que cette capacité était toujours, peu ou prou, entretenue par nos ascendants – planter un arbre au centre de la place du village, et qui est toujours là avec son ombre plus généreuse que jamais et ses mille refuges pour oiseaux et insectes quatre siècles plus tard. C’était encore le point de vue de nos aïeux les plus proches, rescapés de terribles guerres mondiales, qui pensaient sincèrement œuvrer, dans leurs engagements dans la vie sociale, pour ce qui était alors la valeur en fonction de laquelle on investissait l’avenir : le Progrès. On l’écrit ainsi avec une majuscule dans la mesure où, dans leur esprit, il n’était pas simplement le progrès des sciences et techniques, car ce progrès-là n’est que l’aspect le plus clinquant d’un progrès essentiel, celui « de l’esprit humain »[1], autrement dit de la raison, car la raison n’est autre que la forme que prend l’esprit humain dans le partage. Ce qui implique d’abord le progrès politique – éducation pour tous, droit de vote des femmes, décolonisation, déstalinisation, etc. – comme le progrès géopolitique –  la régulation des relations internationales qui puisse permettre d’éviter l’absurdité des guerres.

Ainsi, il faut être prudent dans la critique qu’on peut faire du progrès du point de vue écologiste, il ne faut pas méconnaître que cette valeur de Progrès a été populairement investie d’une toute autre manière que ce qu’en a fait, par la suite, la mercatocratie : cette cascade qui ne doit pas s’interrompre de nouveaux produits valorisés pour leur différentiel technologique, et dont le but essentiel est de nourrir le développement du marché.

Il reste que si nous sommes radicalement impuissants aujourd’hui, c’est parce notre pouvoir citoyen d’investir l’avenir comme Progrès s’est trouvé enrayé par des événements historiques récents.

Il y eut d’abord le choix d’utiliser la formidable énergie que permet de libérer la fission artificiellement provoquée de noyaux d’atomes lourds. Ce furent les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki de 1945, et le chapelet d’essais nucléaires qui s’en sont suivis durant des décennies. Mais ce fut aussi le choix d’utiliser cette énergie pour en tirer industriellement de l’électricité. Car on a fait ces choix du point de vue d’intérêts à court et moyen terme, alors que l’on ne maîtrise pas du tout les retombées sanitaires à long terme de la libération de substances radioactives. Bien des esprits lucides (Einstein, Anders, Arendt) avaient dénoncé, comme effet de ces choix, le lourd et sombre nuage qui s’avançait pour obscurcir l’idée de Progrès.

Il y eut ensuite, le désengagement, par les principaux États émetteurs de rejets carbonés, sous la pression de grandes firmes énergétiques du charbon et du pétrole, des accord de Kyoto de 1997 qui avaient posé les principes d’une régulation mondiale de ces émissions de façon à désamorcer un dérèglement climatique dû à l’effet de serre qu’elles induisaient. On sacrifiait donc la prévention de situations catastrophiques à moyen terme – nous y sommes aujourd’hui ! – à des intérêts marchands à court terme.

Ce tournant des premières années du XXIe siècle peut être considéré comme le moment de consécration de la toute-puissance de la mercatocratie, devenue capable d’imposer la logique du marché contre la politique au sens noble du terme c’est-à-dire la régulation pour le bien commun.

Enfin pour ceux qui s’interrogeraient sur ce délaissement du bien commun au début de ce siècle par les citoyens, il faut repérer l’effet sur l’opinion commune de trois facteurs historiques convergents :

1.     Un basculement de générations qui a ôté de l’activité citoyenne les personnes ayant vécu le seconde guerre mondiale.

2.     Une campagne de désinformation financée par les firmes de production d’énergie, souvent cautionnée par des scientifiques complaisants. C’est ce qu’on a appelé le climato-scepticisme.

3.     L’épanouissement du mercatocratisme débridé – ce qu’on appelait alors le libéralisme – qui a investi massivement les médias dominants et l’espace public pour faire valoir sa vision du monde qui est celle de l’investissement du plus court terme pour réparer les frustrations du présent au moyen de la consommation.

En cette troisième décennie du siècle, les conséquences catastrophiques de la politique mercatocratique s’avancent et commencent à nous malmener. Ce qui ne fait pourtant pas tomber le déni commun de notre impuissance par rapport à l’avenir. Il faut dire que ce déni est fortement alimenté par l’idéologie dominante. Que nous dit-elle en effet, la voix des pouvoirs installés, à propos de ces incendies, inondations, et autres catastrophes écologiques qui se multiplient ? Quels que soient les mots employés cela revient à : « Il faut apprendre à s’adapter ! » C’est comme si elle voulait nous contraindre à accepter cette succession de phénomènes catastrophiques comme relevant de la loi de l’évolution, donc comme s’il était acté que nous citoyens, soyons définitivement écartés de la maîtrise de notre avenir. Car il est certains qu’eux – les principaux affairistes acteurs du marché – sont adaptés ! Ils accumulent les propriétés à-droite-à-gauche et, avec leurs avions, ils peuvent les rejoindre sans délai.

En réalité le maintien des comportements de chacun dans les œillères du court terme semble se fissurer de toutes parts. Il y a d’abord les engagements, souvent physiques, très courageux et très précieux, de ceux qui se battent contre des projets d’infrastructures dont il est trop voyant qu'ils ne valent que pour la voracité du marché. La violence de la répression qu’ils subissent interpelle chacun : « Faut-il continuer à ne s’occuper que de son herbe la plus proche, ou bien lever le regard vers l’horizon, et se comporter dans la perspective de l’orage qui approche ? ». Et on a eu récemment un élément de réponse éloquent, avec le succès de la pétition contre la loi Duplomb, loi adoptée sans débat, par un subterfuge peu reluisant, pour favoriser l’agriculture industrielle. En réunissant plus de 2 millions de signataires en quelques jours cette pétition a manifesté un désir populaire, insoupçonné du pouvoir, de réinvestir l’avenir.

Car une vérité s’impose : ceux qui intensifient le marché du côté des fusées, des voitures électriques, des crypto-monnaies, de l’IA, etc., ne maîtrisent pas l’avenir. Pour chaque occurrence il serait aisé de montrer les impasses vers lesquelles ils accourent. La raison en est très simple, les lois du marché sont par nature des lois de court terme. Elles consistent à présenter un offre capable de capter une demande. Si cela marche, on peut investir dans d’autres offres, sinon il faut arrêter au plus vite pour perdre moins de capital. Où est le souci de l’avenir du point de vue de l’histoire humaine là-dedans ?

Face à une situation globale toujours plus catastrophique, alors qu’il est manifeste que la priorité des pouvoirs en place, plutôt que les problèmes humains, apparaît être le maintien de la croissance (du marché), il est clair qu’il revient aux citoyens de renouer avec l’investissement de leur avenir.

Comment aller vers cette réappropriation citoyenne, populaire, de l’avenir.

Il faut d’abord remarquer que la question « Que faire ? » est dépassée. On sait très bien ce qu’il faut faire. Et on le sait même depuis un demi-siècle, depuis le rapport du Club de Rome de 1972 sur la nécessité de limiter la croissance. Par exemple on sait qu’il faut interdire les monstrueux paquebots de croisière ; on sait qu’il faut développer en toute priorité les transports collectifs, tout en évitant les organisations sociales qui impliquent des besoins incessants de déplacements ; on sait qu’il faut bannir les organisations industrielles qui impliquent des gaspillages systématiques ; on sait qu’il faut proscrire des pratiques insupportables propres à l’élevage intensif, la prédation halieutique inconsidérée, la monoculture massive sans oiseaux et sans insectes, etc… chacun peut abonder sur les choix absurdes de la société mercatocratique mondialisée contemporaine.

Et tout cela, on sait non seulement pourquoi le faire, mais aussi comment le faire, et on a les moyens de le faire … c’est beaucoup plus simple à faire, moins coûteux, moins dangereux, moins triste, que de faire la guerre !

D’autre part le problème n’est pas vraiment dans la motivation populaire : les gens ont soif de pouvoir espérer dans l’avenir (comme le montre la pétition contre la loi Duplomb). Il n’y a donc pas à « militer », à convaincre.

Alors où est le problème ? Qu’est-ce qui nous manque pour sortir de l’impuissance et passer à l’action, redresser l’orientation de notre société (qui est rappelons-le, désormais, mondialisée), et lui donner des perspectives d’avenir ?

Ici, il convient de rappeler une formule que l’on trouve chez Spinoza : « Ni pleurer, ni rire, ni maudire, mais comprendre ».

Ce qui signifie qu’il est vain de se répandre émotionnellement avec l’espoir bien aléatoire de faire réagir. Il faut s’efforcer de comprendre cette situation d’impuissance collective, seule voie réaliste pour la maîtriser.

Car qu’est-ce que « comprendre » ? C’est, étymologiquement, prendre avec soi. Et qu’est-ce qu’on « prend » ainsi ? C’est la « cause adéquate » du phénomène que l’on veut comprendre, c’est-à-dire celle qui nous permet à la fois de rendre compte de sa venue et de son caractère propre.

Ainsi nous voulons comprendre pourquoi nous restons collectivement impuissants, alors que nous savons quoi faire, comment le faire, et que nous avons la motivation pour le faire.

Notre démarche présente nous a fait voir que la cause adéquate de cette impuissance est le courtermisme, c’est-à-dire ce régime temporel imposé par une société en laquelle les pouvoirs en place tendent constamment à rabattre l’horizon temporel de chacun sur le futur le plus court qui permette de rectifier le présent qui le frustre. La simple compréhension par le courtermisme est l’ouverture décisive pour nous réapproprier notre avenir.

Mais nous avons besoin que les autres partagent cette compréhension pour aller vers une transformation sociale conséquente. Il nous faut alors comprendre pourquoi nous avons pu être pris collectivement dans le courtermisme. Nous avons vu plus haut que ce ne saurait être une attitude qui va de soi, et nous avons montré les circonstances historiques qui l’on favorisée (dont celles qui ont amené à ne plus croire au Progrès). Mais nous n’avons pas pour autant connaissance de la cause adéquate (pourquoi n’est-on pas retourné au Salut des chrétiens comme vision d’avenir ?). Comprendre adéquatement le courtermisme c’est le saisir comme conséquence nécessaire d’une organisation sociale qui promeut systématiquement les comportements réactifs – les comportements réactifs étant les comportements qui sont déterminés par l’émotion et non par la réflexion. On peut montrer qu’ils sont le plus bas degré de la liberté humaine[2].

Mais notre besoin de compréhension reste inassouvi car nous avons besoin de comprendre pourquoi les humains acceptent massivement de vivre selon un mode dégradé de leur liberté. Ils le peuvent dans la mesure où ils adhèrent à une vision du monde mise en avant, sous pression communicationnelle constante, insistante, voire intrusive, par les pouvoirs sociaux, qui appâte les individus avec une perspective de bonheur comme maximisation de sensations bonnes.

Mais il faut se rendre compte qu’une telle perspective de bonheur nous conduit dans une sorte d’enfer individualiste. Car les sensations bonnes, celles de la société de consommation, ne valent que pour soi. Autrui dans sa propre quête de sensations bonnes ne peut être qu’un obstacle. Chacun doit se battre dans une compétition pour la capacité d’avoir des sensations bonnes. Et la mesure de cette capacité, on la connaît, c’est la richesse …financière, soit le montant de son compte en banque. Et cette richesse, dans une société organisée pour le marché, s’accumule toujours au dépend de celle d’autrui.

Autrement dit, ce bonheur individuel qui est la valeur finale promue par l’idéologie dominante, implique une société de compétition et de défiance a priori envers autrui.

Nous retrouverons notre puissance d’agir pour notre avenir lorsque nous nous vivrons ensemble dans ce mouvement, c’est-à-dire lorsque nous aurons retrouvé, recréé, la confiance[3]. Alors nous aurons la force, l’aplomb, pour nous élever contre les absurdités, qu’elles soient quotidiennes ou d’infrastructures, de la mercatocratie, de façon à ce qu’elles soient disqualifiées comme des aberrations du point de vue de l’avenir de tous.

Précisons que pour ce retissage de la confiance une attention prioritaire doit être apportée à ce qu’on pourrait appeler « une écologie de la communication » : savoir faire taire les canaux de communication dominants, éviter les réseaux sociaux qui enferment dans des bulles d’auto-confirmation, épargner les enfants du racolage publicitaire, ouvrir des espaces et du temps aux échanges vivants en lesquels on sait à la fois s’écouter et argumenter, etc…



[1] Cf. Nicolas de Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1794).

[2] Voir pour ce point et le point suivant les chapitres 3 - La manipulation réactive, et 4 - La nouvelle sophistique, de notre Démocratie… ou mercatocratie ? éditions Yves Michel – 2023.

[3] Cette notion de confiance, essentielle, a été approfondie dans notre Vivre ensemble : dialogue sur la confiance et le droit.