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dimanche, juin 14, 2026

Trop d’images ?

 

Géricault, Le radeau de la Méduse (1818)

Jusqu’au XVIIIe siècle, dans l’espace public comme dans les maisons, l’image était extrêmement rare car très laborieuse à produire et très difficile à reproduire en nombre.

N’est-ce pas un bouleversement écologique considérable que l’espèce humaine vive désormais parmi une surabondance d’images ? Et celui-ci n’est-il pas un gain de qualité de vie indéniable ? Naguère on entrait dans une église pour être baigné d’images, aujourd’hui le monde humanisé devient comme une immense église !

Cependant, les belles images ne deviennent-elles pas les cache-misères d’un environnement de plus en plus enlaidi par les menées affairistes ? Et l’omniprésence de l’image n’a-t-elle pas pour contrepartie la régression de l’acte de langage, alors qu’elle ne saurait prétendre à la même clarté et précision ?

Pour réfléchir sur la place de l’image dans le monde contemporain, il faut d’abord se déprendre de notre environnement habituel en lequel l’image est omniprésente. Dans l’espace public de la cité, la moindre surface disponible ne saurait rester neutre mais se voit bien vite occupée par une image. Et même dans notre salon, les images sont bien là, surabondantes, tapies à portée de l’ouverture d’un magazine, ou de l’allumage d’un écran.

Pendant 99,9 % de son histoire, la rencontre de l’individu humain avec l’image était une rareté ! Les premiers miroirs fonctionnels pour se voir, et se faire belle et beau, ne datent que de la Renaissance ; la capacité de reproduction en nombre d’une image, de manière fidèle et peu coûteuse, date seulement du début du XIXe siècle, avec la technique de la lithographie !

Nous voudrions contribuer à éclairer cette mutation écologique de l’espèce humaine. Il faut comprend la notion d’« écologie » ici de façon particulière comme une écologie de l’esprit, puisque la faculté de penser par l’image – la faculté d’imaginer – est un mode de la pensée humaine. On peut donc définir une écologie de l’esprit comme la connaissance objective des relations entre les conditions d’environnement en lequel l’esprit est placé, et le bon fonctionnement de l’esprit humain.

Bien sûr, on se pose aussitôt la question de ce qu’est « le bon fonctionnement » de l’esprit humain. La réponse est simple : c’est celui qui est sanctionné par la culture. « La culture » – qui en ce sens ne s’écrit qu’au singulier – est l’ensemble de ce que tous les humains créent, dans leur liberté, par leurs qualités propres, et qui a été retenu comme devant être conservé, transmis, ou tout au moins mémorisé et raconté, parce que cela contribue à la valeur que chaque humain se donne en tant qu’individu comme en tant que membre de l’humanité. La culture est vitale du point de vue de notre humanité, car c’est le témoignage, sans cesse enrichi, mais aussi quelquefois cruellement saccagé, que l’histoire humaine à un sens.

Il importe d’abord de reconnaître que la création et diffusion d’images est en soi une valeur culturelle majeure. Pour une raison simple : elle enrichit indéfiniment le champ de la sensibilité humaine.

Ceci est réalisé parce que l’image est un mode de représentation d’une réalité sensible absente. Pourtant elle est elle-même une réalité présente. Elle est la présence d’une absence. On peut voir le tableau Le Radeau de la Méduse accroché dans une salle du Louvre. Mais voir le tableau n’est pas voir l’image qu’il propose, car ce que cette image donne à voir n’est pas du tout présent comme l’est le tableau : il s’agit d’une réalité d’un tout autre temps en un tout autre lieu. Ce que nous donne l’image c’est l’intuition sensible d’une absence. Mais comment alors notre conscience peut-elle être à la fois conscience d’une présence (du tableau dans la salle) et conscience d’une absence (de la scène de détresse des naufragés) ? Hé bien elle ne peut pas l’être ! Regarder une image c’est toujours s’absenter de la réalité présente ; s’intéresser à la présence du tableau dans la salle, c’est ne pas regarder l’image qu’il présente. Il faut donc comprendre qu’entre la conscience perceptive de la réalité présente et la conscience imaginante mobilisée pour regarder une image, il y a deux modalités de la conscience humaine qui ne sauraient coexister.

On comprend que le mot image, pour la réflexion qui nous intéresse, doit être pris dans son sens le plus large : toute forme de représentation de sensible – ce qui inclut outre la photographie, les sculptures, les totems et les masques ou tatouages, les films et vidéos contemporains. De plus il faut convenir qu’il n’y a pas une différence essentielle entre regarder une image, et imaginer au sens large – imaginer un projet, se rappeler un moment passé, rêvasser pour échapper à une réalité morne – car il s’agit toujours de cette même capacité de la conscience d’intuitionner des contenus sensibles comme absents. On peut considérer l’image matérielle comme la décision délibérée de prolonger un imaginaire dans la réalité sensible présente.

On est bien d’accord : la sensibilité, c’est fondamentalement l’attention au présent nécessaire pour que nous continuions à vivre. Mais grâce à la conscience imaginante, c’est beaucoup plus, c’est l’ouverture à une infinité de mondes sensibles possibles. Pourquoi met-on tant de soin pour préserver, conserver, transmettre l’art pariétal ? Parce que ces fresques d’animaux dessinés dans leur vitalité nous mettent en connexion avec la sensibilité de nos ancêtres qui nous ont devancés sur ces terres il y a plusieurs dizaines de milliers d’années !

Grotte Chauvet, environ  – 40 000 ans

La valeur esthétique de l’image – ce qu’on appelle traditionnellement le beau – c’est lorsque le représenté de l’image prend une valeur symbolique au sens où il oriente la conscience imaginante vers les valeurs les plus élevées qui donnent sens à la vie humaine et qui ressortent de ce qu’on appelle le Bien.

On se soucie peu de la femme représentée, qui a vécu au début du XVIe siècle, lorsqu’on contemple le tableau intitulé La Joconde. Si notre regard s’attache si volontiers à cette représentation d’une figure féminine, c’est parce qu’elle rend sensible, fait résonner en notre imaginaire, la valeur que peut prendre la personne humaine, de telle sorte, comme dit Kant, que la satisfaction qu’on en tire est vécue comme « désintéressée » – elle n’est pas liée à un intérêt particulier requérant la possession de l’objet jugé beau – et « universelle » – elle est reçue comme devant s’imposer à tous.

L’événement qui nous fait aujourd’hui problème est que l’image soit devenue, en un siècle, un moyen de communication de masse, et ceci au détriment de la communication discursive – en parole ou par écrit. Jacques Ellul, dans La parole humiliée (1979), résume ainsi ce changement : « Nous arrivons ici à la plus grande mutation que l'homme ait connue depuis l'âge de pierre. L'équilibre subtil entre la vue et l'ouïe, la parole et le geste s'est rompu au profit du signal et de la vue. »

La notion de « signal » employée par l’auteur contient tout le problème de cette civilisation de l’envahissement par les  images. Un signal est un événement sensible qui déclenche un comportement déterminé. Par exemple le coup de sifflet de l’arbitre qui interrompt le jeu, le cri qui alerte d’une situation de détresse qui mobilise notre aide, etc. Or, c’est comme signal que l’image aujourd’hui prolifère !

L’image proliférante n’est pas librement créée, recherchée, partagée. Elle est imposée ! Elle est imposée par le pouvoir qui est le réel organisateur de notre vie sociale, et désormais au niveau mondial, et qui doit être appelé une mercatocratie. C’est bien le pouvoir du marché, pouvoir auquel nous participons en tant que travailleurs et consommateurs, mais dont les principaux potentats sont les affairistes qui ouvrent des marchés qui transforment notre environnement de vie sans notre consentement éclairé.

Cette caste des grands affairistes a pris progressivement le pouvoir après les révolutions qui, au tournant du XIXe siècle, ont renversé les systèmes hiérarchiques d’organisation des sociétés, hérités de la féodalité, et fondés sur la domination par la force. La grande originalité de la mercatocratie est d’installer sa domination, non pas par la force, mais par la communication. Et le principal véhicule de cette communication, c’est l’image imposée valant comme signal. Elle est conçue comme une interpellation émotive censée faire réagir par un comportement déterminé. L’émotion consiste à mettre en relief une frustration de sa vie présente – par exemple en mettant en scène avantageusement une image de ce qu’on pourrait avoir (être) et que l’on n’a (n’est)  pas – en l’associant à un comportement réparateur de telle manière qu’il soit vécu comme un besoin (par exemple un acte d’achat). Bien sûr le signal ne fonctionne pas la plupart du temps. Mais ce qui caractérise cette prise de pouvoir par la communication, c’est la multiplication en nombre de ces images-signaux, si bien que l’individu, confronté à une avalanche de sollicitations, n’a plus la disponibilité mentale pour penser ce qu’il veut de lui-même qui donnerait sens à sa vie. Comme l’écrivait Ellul (ouvrage cité plus haut) : « Nous arrivons au stade purement émotionnel de la pensée. (…) Et sautant d'image en image, c'est en réalité d'émotion en émotion que l'on saute. » Remarquons aussi que certains mots, fortement investis affectivement – bonheur, plaisir, nature, etc. – jouent aussi, et de plus en plus, ce rôle de signaux dans la communication dominante – lire à ce propos notre Sur une dégradation signalétique du langage.

Pour mieux comprendre la prégnance de cette domination par les images-signaux, il faut avoir conscience qu’elles s’inscrivent dans une idéologie instillée sournoisement. Par « idéologie » nous désignons une certaine vision du monde qu’elles diffusent de façon implicite, et qui est conforme aux intérêts des principaux affairistes qui ont la main sur le marché – par exemple elles cachent les laideurs du monde industrialisé pour faire voir une nature sauvage, alors que celle-ci est plus que jamais mortifiée. On peut relire aujourd’hui avec grand profit Mythologies (Seuil, 1957) de Roland Barthes qui met en évidence les procédés de ce conditionnement idéologique par l’image.

La conscience imaginante est le mode d’activité de l’esprit humain le plus spontané, mais aussi le plus archaïque. La vie mentale des premiers mois du bébé n’est-elle pas de fantasmer – soit mettre en scène imaginairement – sa satisfaction par la possession d’un bien ? L’afflux toujours entretenu d’images affectivement interpellantes tend à nous ramener à ce stade qui n’est pas celui de notre condition d’adulte humain libre. Car la liberté humaine implique l’usage prioritaire de la pensée discursive (la pensée par les mots) qui permet de réfléchir, pour soi mais aussi collectivement, sur les valeurs en fonction desquelles on doit vivre.

Finalement l’effet le plus lourd de menaces de cette civilisation de l’omniprésence des images est le rapport au temps qu’elle induit. Car, par nature, les comportements par signaux, non seulement ne sont pas libres, mais sont systématiquement des comportements à court terme : on n’investit l’avenir que juste ce qu’il faut pour satisfaire le besoin censé soulager la frustration. Ce courtermisme s’est à ce point répandu qu’aujourd’hui l’humanité est incapable de se projeter suffisamment dans l’avenir pour maîtriser son destin. Car maîtriser l’avenir, c’est se détourner des images pour agir en fonction de ce qu’on juge bien. Cela suppose donc de penser et échanger sur le monde vers lequel on veut collectivement aller.

En 1967, Guy Debord publiait un livre sur la société qui se mettait en place, qu’il intitulait La société du spectacle lequel commence par cette proposition « 1- Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. » ; plus loin il précisait « 4- Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Il écrivait ceci à une époque, où il n’y avait qu’un écran par foyer, avec 2 chaînes de télévision accessibles (en France). Or cette médiation du rapport social par l’image, on la voit aujourd’hui de fait dans ces files (ou salles) d’attente en lesquelles personne ne porte attention à son voisinage humain pourtant très proche, absorbé qu’il est par une communication avec l’écran de son smartphone, à moins qu’il y ait (ça se généralise) de grands écrans pour capter l’attention de chacun. Or le spectacle est comme l’incandescence du courtermisme, puisqu’il implique que chacun jouisse de la vie mise en scène pour faire image – du spectacle donc – au lieu de s’occuper de faire de sa vie quelque chose de bien.

Oui, il y a trop d’images au sens où l’immense majorité des images contemporaines font intrusion de la part de pouvoirs sociaux arbitraires pour nous asservir, c’est-à-dire pour obtenir de nous des comportements qui servent des intérêts particuliers qui ne sont pas les nôtres.

Cet asservissement procède du décalage des consciences entre celle de l’émetteur de la communication et celle de son récepteur. Pour l’émetteur, l’intrusion par l’image est un moyen qu’il a déterminé par l’usage de sa raison (études de marché, sciences humaines, etc.) ; pour le récepteur l’image se donne comme une fin à sa conscience imaginante puisqu’elle met en scène la possibilité de son contentement. Il n’est donc pas possible que le récepteur ait une réponse qui soit appropriée à l’intention de l’émetteur : ils ne sont pas sur le même plan de conscience. La bonne réponse du récepteur impliquerait qu’il prenne du recul par rapport à son désir sollicité, qu’il quitte le niveau de l’imaginaire pour accéder à la conscience discursive par laquelle il pourrait penser l’intention rationnelle sous-jacente à l’intrusion de l’image. C’est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l’intérêt de la mercatocratie de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d’images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l’individu, car l’exercice de la raison demande, outre du temps, un investissement énergétique supérieur. Lorsque les sollicitations des images deviennent trop nombreuses, il est de plus en plus difficile de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive.

En ce sens, on peut accorder que la mercatocratie a créé, stricto sensu, un problème écologique de pollution spirituelle par l’image. On voit déjà clairement les dégâts que cette pollution crée dans la société. Le plus alarmant est l’incapacité actuelle de l’humanité à investir son avenir, c’est-à-dire à faire ce qu’il faut pour que la promesse de la valeur de l’humanité portée par sa culture ait un avenir ! Car l’imagerie mercatocratique envahissante et manipulatrice ne fait pas partie de la culture humaine. Elle est comme un renvoi aigre d’infantilisme dans l’histoire de l’humanité. Faut-il attendre la crise d’étouffement pour s’en défaire ? Non, elle est ce qu’il faut oublier au plus vite pour retrouver le goût de l’avenir !

dimanche, avril 12, 2026

Les déconnectés

 


« Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. »
Montaigne, Essais, II , 37, §18 (1580)

 

Il serait sans doute fort éclairant de caractériser l’histoire humaine, non pas par ses acquis (l’âge de pierre, l’âge industriel, etc.), mais par ses angoisses – ce qu’avait tenté déjà Jean Delumeau concernant la période des XIV-XVIIIes siècles dans La peur en Occident (1978). Ce serait certes une histoire délicate à écrire car les angoisses sont multiples et très liées aux conditions particulières des groupes sociaux. Mais n’y a-t-il pas comme un bruit de fond d’une angoisse commune ? Antiquité, angoisse de l’excès, de la démesure ? Moyen Âge, angoisse du péché ? Et aujourd’hui, n’avons nous pas versé dans l’angoisse d’être déconnectés ?

Par exemple, il y a communément un réel sentiment de solitude, de nudité, voire même de déréliction, pour qui s’aperçoit qu’il a oublié, ou perdu, son smartphone ? Et supposons qu’Internet soit paralysé – c’est un réseau mondial, ce n’est donc pas inenvisageable (rupture des câbles sous-marin, virus corrompant le protocole d’adressage, etc.) – que devient le monde ? Que devenons-nous ?

En fait, nous avons tous besoin d’Internet, et le fond de l’angoisse n’est-il pas, toujours, qu’un besoin n’aie plus la perspective d’être satisfait ?

Enfin, pour ceux qui ont vécu l’autre période, celle d’avant, du siècle précédent, qui se quittaient, se retrouvaient, curieux de savoir ce qui s’était passé entre temps, s’envoyant des lettres manuscrites, ouvrant le journal du matin, si possible en retrouvailles devant un café avec les familiers du quartier, etc., ils ne vivaient pas si mal, en tout cas suffisamment bien pour n’avoir jamais formulé l’attente d’un réseau de communications instantanées à l’échelle mondiale comme Internet. Oh, ils n’ont généralement pas été hostile à l’arrivée du Réseau ! Ils ont été curieux et ont essayé, c’était impressionnant et amusant, cela aiguillonnait leur curiosité ; mais loin de leur esprit que cela bouleverse leur vie, et donc leur manière de faire société !

Mais alors comment Internet est-il devenu un besoin ? Tout simplement parce que les paroles dominantes dans la société, celles qui expriment les vues de la mercatocratie (organiser la société pour les flux marchands) qui effectivement nous gouverne, ont décrété qu’« Internet, c’est l’avenir ! ». Ce qui s’explicite ainsi : « Internet est une innovation technique qui peut être un effet de levier extraordinaire pour relancer le marché ! » (lequel s’essoufflait dans les années 90, la majorité des ménages des pays dits « riches » ayant acquis la seconde automobile, l’équipement électronique et les machines à laver, requis par le standing de la vie moderne, alors même que les habitants des pays pauvres restaient largement insolvables du point de vue de ces biens). Internet signifiait pour la mercatocratie, la réduction des frais fixes liés aux espaces de vente immobiliers et au personnel salarié, la rapidité, la fluidification de la circulation de biens, et surtout l’ouverture de marchés auparavant inaccessibles. Mieux ! Le Réseau n’est-il pas la capacité de réaliser enfin l’espace de marché mondial, rendant tous les biens instantanément accessibles à tous les humains ? Quoi, le Graal de la mercatocratie !

C’est ainsi qu’avec le nouveau siècle les pouvoirs en place ont réorganisé à marche forcée les sociétés en fonction d’Internet – enseignement informatique, numérisation des données, dématérialisation des documents, diffusion d’équipement connectés, etc.

L’humain est un mammifère social. À partir du moment où l’organisation de la société implique l’usage d’Internet, chacun est mis dans la situation de vivre sa connexion au Réseau comme un besoin.

La notion de besoin est ambivalente. Elle est d’abord de signification biologique : un besoin est le sentiment d’une impérieuse exigence de comportement pour une satisfaction déterminée parce qu’elle est une condition de la continuation de sa vie – besoin de manger, dormir, éliminer par le corps, etc. De ce point de vue le besoin est très objectif, lié à la physiologie humaine, et caractérisé par sa périodicité régulière.

Mais nous vivons des besoins bien au-delà de notre physiologie. Il y a donc une signification subjective du besoin : untel a besoin de fumer une cigarette, mais pas tel autre. Par rapport aux besoins naturels dont nous parlions précédemment, le tabac, l’alcool, même s’il peuvent prendre une dimension physiologique ( par addiction) sont essentiellement des besoins culturels, car liés à la culture d’une société à une certaine époque. Ils imposent une nécessité de comportement qui dépend, outre de la personnalité de l’individu, de la vie sociale en laquelle ils s’inscrivent. Les économistes contemporains qualifient les besoins non requis pour continuer à vivre de, secondaires, tertiaires, etc. pour les distinguer des besoins primaires, car c’est ainsi qu’ils qualifient les besoins physiologiques stricto sensu.

Or ce sont ces besoins qui viennent après, c’est-à-dire culturels, qui sont exclusivement l’objet de l’investissement du pouvoir mercatocratique. Cela signifie que chaque fois que nous sommes confrontés à une publicité, ou même une propagande non commerciale, mais toujours caractérisée par une intention d’impact émotionnel, c’est toujours pour obtenir de nous une réaction sous la forme d’un sentiment de besoin. Cela marche plus ou moins selon les personnes. Mais tout l’art de la « com » [communication] au sens de la mercatocratie, est d’utiliser au mieux les sciences humaines pour identifier le public cible, optimiser le message, maximiser la pression, pour avoir la plus grande efficacité en terme de production de besoins.

La communication mercatocratique, si proliférante, si intrusive, est essentiellement de la production de besoins !

Nous laissons de côté les détails de la manipulation psychologique, comme de l’immense gaspillage de richesses qu’implique cette politique de production de besoins  – nous en rendons compte dans notre Démocratie…ou mercatocratie ? – pour nous intéresser au rapport au monde paradoxal qu’elle implique.

En effet la mercatocratie en suscitant intensément de nouveaux besoins, amène à désinvestir, en grande partie, les besoins naturels requis par notre physiologie. Comment est-ce possible, objectera-t-on, puisqu’ils sont nécessaires pour continuer à vivre ? C’est la pression massive, envahissante, de la communication marchande, qui parvient à ce que les consciences soient accaparées par les besoins qui ont un intérêt marchand, ce qui tend à escamoter le souci des besoins physiologiques essentiels. Mais ce détournement se fait insidieusement, par désaccoutumance en petites touches insensibles. Au bilan, l’emprise de la mercatocratie sur la formulation de nos besoins aboutit à une dégradation dans la satisfaction de nos besoins essentiels, cette dégradation s’amplifiant par une accoutumance généralisée avec le temps. Nous n’avons plus les mêmes exigences de satisfaction de nos besoins primaires que nos parents, que nos aïeux – l’air que nous respirons, l’espace pour le besoin de mouvement de nos corps (quand l’espace commun n’était pas monopolisé par les véhicules à moteur), l’ambiance sonore qui pouvait encore naguère nous faire chanter en travaillant, le goût des aliments, le goût de l’eau, le besoin de relations humaines familières et confiantes, etc.

C’est pourquoi on doit reconnaître que l’idéal de la modernité tardive, telle que promu par la mercatocratie, est celui d’une humanité littéralement malade.

Épicure enseignait : « Tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. «  (Lettre à Ménécée, moins IVe siècle). Le pouvoir mercatocratique prospère de piloter notre investissement dans le « malaisé à se procurer », pour lequel il mobilise capitaux, moyens techniques, et travail salarié, desquels il tire son profit et donc son pouvoir. Par contre, il maltraite sans vergogne ce dont il ne peut pas tirer profit, soit « ce qui est naturel » et « aisé à se procurer ».

Il est vrai pourtant que lors du printemps 2020, quand la pandémie de la covid-19 a contraint à arrêter plusieurs semaines l’activisme mercatocratique, nous avons comme pu retrouver au niveau sensible la spontanéité de la vie naturelle autour de nous. Nous avons peut-être alors pris conscience à quel point nous vivions déconnectés de « tout ce qui est naturel ».

La conscience d’être déconnectés de la facilité à vivre humainement et de manière heureuse en fonction de « la nature et ses règles » (Montaigne, voir incipit), par l’écoute de nos besoins vitaux, n’est-elle pas la véritable angoisse de notre temps ?

dimanche, février 22, 2026

Qu’il n’y a personne !

 

Le Débarquement de Colomb, Théodore de Bry, 1594
 

C’est une règle pour toute communication humaine qu’elle s’initie par un don.

Nous parlons ici de la communication initiale entre deux ou plusieurs personnes qui ne se connaissent pas. Ce n’est pas une règle écrite, c’est une règle d’usage. Elle est immémoriale et universelle. Et elle reste encore solidement ancrée dans les usages – l’invité à une soirée, par un intermédiaire, dans un groupe social nouveau se fait le devoir de venir avec un petit cadeau ! Voir aussi cet exemple de C. Levi-Strauss.

Cette pratique est en effet essentielle pour la sérénité de la vie sociale. C’est pour cela qu’elle doit être considérée comme une règle majeure de cette décence ordinaire mise en valeur par G. Orwell, et que nous définissons comme « l’ensemble des règles de comportement vertueux que pratiquent spontanément dans la vie quotidienne les gens ordinaires afin de rendre la vie sociale plus confiante. » (La décence ordinaire malgré tout)

On sait en effet que le don oblige, c’est-à-dire qu’il appelle un complément de la part du partenaire : le recevoir (l’accueil reconnaissant) et le contre-don. L’ensemble de ces trois moments constitue l’échange symbolique qui est le gage que ces deux personnes – ou groupes sociaux comme sur l’image in incipit – entretiendront des relations de confiance à l’avenir, quelles que soient les vicissitudes en lesquelles celles-ci seront prises.

A contrario, les relations qui ne s’initient pas par le don sont traditionnellement considérées comme grevées d’une malédiction. Ce qui se laisse voir sur la gravure de Théodore de Bry ci-dessus. D’un côté les européens armés qui s’imposent sur un sol étranger, de l’autre les indigènes qui les reçoivent avec des cadeaux.

Il ne faut pas prendre dans un sens littéral cette mise en scène du débarquement de Colomb. Elle a été gravée en Europe un siècle après l’événement. Mais, effectivement, il n’y eût pas de réel échange symbolique, mais, dans l’esprit de Colomb, plutôt un simple troc : « Ils nous apportaient des perroquets, du fil de coton en pelotes [...] et ils nous les échangeaient contre d'autres choses, comme de petits grains de verre et des grelots. » note-t-il dans son journal de bord. Par contre, on sait, par ce même journal que, tout de suite, Colomb, devant notaire, témoins, et la bannière du Royaume de Castille, prit possession de l’île !

La malédiction de cette entrée en relation indécente de la part des Européens avec les indigènes des Amériques s’est effectivement réalisée. C’est catastrophique sur toute la ligne ! Les populations présentes, et leurs cultures multimillénaires ont été quasiment anéanties ; les terres ont été massivement désertifiées de leurs forêts, de leur faune, et de leur flore ; on s’emploie aujourd’hui à s’attaquer systématiquement aux sous-sols et aux fonds marins.

Tous ces ravages étaient déjà potentiellement lisibles dans la mise en scène de l’événement premier par De Bry :

– La posture de supériorité raciale qui exempte de la reconnaissance mutuelle par l’échange symbolique. Les européens, dans leur assurance froide, ne font même pas le geste de recevoir les cadeaux. Ils sont tout en verticalité raide, dans leurs armures, avec leurs armes, mais aussi avec, en arrière-plan, la supériorité technique que signifient les trois navires.
En contraste, dans leur nudité, avec leurs attitudes clairement affectives, les Indiens semblent incarner le consentement à la soumission en apportant des objets en or ; cette situation d’infériorité est soulignée par les scènes de débandade en arrière-plan.

– En arrière-plan à gauche, l’urgence de dresser la croix chrétienne signifie le besoin de légitimation par la religion. Car celle-ci se proclame universelle et enseigne que le sens de la vie sur Terre est le salut après la mort, lequel justifie les souffrances que vont endurer les indigènes, se voyant exploités, dans leur sol, si possible par leur travail, et voyant leur culture piétinée par les européens.

– Enfin cette mise en avant de l’or qui serait recelé dans ces contrées, et qui aurait vocation à atterrir dans les mains des européens, manifeste l’idéologie mercantiliste qui, à la fin du XVIe siècle, triomphait en Europe de l’Ouest, et pour laquelle les nouvelles terres découvertes étaient un puissant facteur d’amplification. Car l’or est alors le matériau qui concentre l’accumulation de richesses par la caste des nantis, tandis que l’immense majorité de la population doit travailler durement pour survivre.

Car, bien évidemment, l’esprit de cupidité – lequel s’exprime dans l’activité d’accumulation de richesses du mercantilisme – est l’exact contradictoire de l’esprit du don qui s’exprime dans l’échange symbolique ! Ce que raconte la gravure de Théodore De Bry, c’est le démarrage d’une entreprise de dépossession d’un nouveau continent.

L’esprit de cupidité est une passion asociale – c’est-à-dire qui contrevient à des relations sociales confiantes – qu’il faut distinguer de l’accumulation de biens consécutive à une situation d’abondance. Cette dernière n’est pas du tout contradictoire avec l’échange symbolique comme l’atteste la pratique du potlatch par les Indiens d’Amérique du Nord-Ouest : dans ces contrées naturellement généreuses, plutôt qu’accumuler trop de biens, ceux-ci organisent des fêtes-compétitions de consommations collectives qui consistent dans une surenchère d’échanges de dons – celui qui en sort vainqueur est reconnu comme digne de la prééminence politique.

On sait qu’historiquement, le mercantilisme a été dépassé par la mercatocratie. Dès lors que les privilèges aristocratiques furent mis bas par les peuples, que Saint-Just déclara à la Convention française en 1794 : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ! », le marché ne put plus être verrouillé par le monarque au profit d’une caste restreinte de privilégiés, mais devint ouvert à tous. Chaque citoyen put désormais envisager profiter des bienfaits apportés par le progrès des sciences et des techniques.

Or, l’ouverture d’accès, en droit à tous les citoyens, à l’élévation sociale, va d’abord profiter à ces affairistes se présentant comme pourvoyeurs de bonheur en investissant dans la production manufacturière puis industrielle. Ce qui les mettra en position de contrôler suffisamment le pouvoir politique pour orienter l’organisation de la société dans le sens de l’amplification du marché. C’est pourquoi l’on peut parler, dès les premières décennies du XIXe siècle d’un pouvoir mercatocratique en Europe et aux États-Unis.

Or, comme nous l’avons montré, un tel pouvoir s’arroge la capacité d’imposer une offre uniforme et anonyme puisqu’elle vise une catégorie de population et non des personnes. C’est ainsi que le pouvoir mercatocratique s’emploie à enjamber toute possibilité d’échange symbolique entre personnes dans la circulation des biens. On le voit dans l’évolution des terminaux d’accès aux biens que sont les super(hyper)marchés contemporains, il n’y a plus que les caissiers(ères) comme moment d’échange humain, et c’est même trop du point de vue de l’accumulation de richesses : on essaie de développer des caisses automatiques ! Pour bien le comprendre, il faut opposer le marché global dont se nourrit la mercatocratie, du marché local qui existe depuis la nuit des temps, qui toujours est comme agrémenté de gestes relevant de l’échange symbolique que permettent les relations interpersonnelles – « Je vous mets une poignée de persil ! » – « Gardez la monnaie ! », etc.

D’ailleurs, on le voit très bien, l’évolution du marché va continûment dans le sens d’une « purification » de tout rapport interpersonnel. Ce sont les commandes par Internet avec livraison dans des casiers à ouverture automatisée; c’est la voix préenregistrée qui répond à votre téléphone ; ce sont les chatbots qui prétendent aider, et tout autant l’IA !

Une attention particulière à ce dernier outil parce qu’il a développé une syntaxe symbolique de l’offre interpersonnelle – l'IA s'intéresse à vous : « En quoi puis-je vous aider ? », « Voulez-vous que je vous explique...? », etc. Mais l'IA, ce ne sont que des machines à circulation de courant électrique réglée ! Il y avait un but de séduction nécessaire, de la part des programmeurs, pour l’imposer contre une méfiance spontanée du public. Mais le fait est que, n’ayant aucun enjeu de relation personnelle qui la justifie, cette syntaxe ne vaut que comme illusion grossière pour ceux qui se sentent trop privés de relations personnelles dans cette société ! – cf. Intelligence artificielle : non merci !


      David Riesmann en écrivant La foule solitaire en 1950, avait pointé une évolution majeure de la société mercatocratique. Nous avons maintenant « La foule solitaire avec smartphone » ! Peut-être est-elle plus profondément seule parce qu’elle ne le sait pas ? Elle ne pourrait pas donc y remédier. Car une grande part des relations sur smartphone ne sont justement pas de l’ordre de la relation personnelle au sens où elles n’engagent pas les personnes dans leur singularité, et donc n’atteint pas le niveau des échanges symboliques. C’est le cas chaque fois que le correspondant n’est là qu’en représentation– d’un groupe social formé en fonction d’un intérêt commun, d’une marque marchande, d’un clan politique, ou de lui-même en tant qu’il veut faire valoir une certaine image de soi,  etc. Comme il apparaît à sens unique dans cette représentation, il ne se montre pas dans la complexité de sa personne désirante, mais dans l’unilatéralité de l’être de besoin.

Il faut rappeler ici que chacun de nous est quelqu’un – une personne – qu’en tant qu’être de désirs, car le désir ouvre à l’expression de sa liberté – il nous faut toujours choisir entre les multiples désirs qui ne cessent de se signaler à notre conscience, c’est ce qui dessine notre profil personnel singulier. Peut-être que la condamnation la plus définitive de la mercatocratie est qu’elle n’a besoin de personne, puisqu’elle ne nous calcule qu’en tant qu’êtres de besoins. (voir en particulier Quand je serai riche !…)

Ce qui signifie que, comme furent les Indiens du mercantilisme, nous sommes les Indiens de la mercatocratie : nous ne sommes finalement personne. C’est pourquoi elle se permet de détruire notre monde, comme fut détruit celui des Indiens.

Telle serait la malédiction de la cupidité mercatocratique.

dimanche, décembre 14, 2025

Sommes-nous si prévisibles ?

 

Paul Klee : "Éclair physionomique" 1927

On dit et redit que nous sommes dans une société de communication. Ne faudrait-il pas mieux dire que nous sommes dans une société de manipulation ?

Il faut d’abord reconnaître qu’aujourd’hui comme jamais dans l’histoire humaine – nous parlons de ces 10 dernières années, depuis que des terminaux connectés peuvent constamment nous accompagner – le quotidien de chacun est envahi de messages interpellatifs non souhaités, destinés à le faire réagir.

Or, cela est une communication fondamentalement irrespectueuse.

D’abord parce qu’elle fait intrusion dans le fil de notre vie intérieure qu’elle rompt en quelque sorte pour s’immiscer, en faisant résonner en nous des sentiments non pertinents pour notre présent.

Ensuite parce qu’elle appâte vers des satisfactions très primaires qui ne font pas valoir notre humanité – la consommation comme moyen de satisfaction à court terme, le voyeurisme (la maîtresse cachée de tel homme célèbre), la rivalité (le véhicule surdimensionné à acheter pour apparaître plus dominant), la haine de l’autre un peu différent d’apparence et en situation précaire qu’on rend responsable collectivement, etc.

Enfin parce qu’elle se moque de notre liberté. Elle nous calcule comme réductibles à une réaction prévisible, laquelle, parce qu’elle intéresse le commanditaire de la communication, justifie son investissement.

Rappelons-le : il n’était jamais advenu, dans l’histoire de l’humanité que la vie sociale soit impactée aussi massivement par une communication publique irrespectueuse et intéressée ! On peut estimer qu’une proportion qui doit être de l’ordre de 99% de la communication accessible publiquement est ainsi manipulatrice, c’est-à-dire ciblant tout-un-chacun comme un réactif prévisible.

Bien sûr, Il y a d’abord à peu près toute la communication commerciale (elle semble avoir perdu de vue qu’elle peut fonctionner autrement). Il y a aussi désormais tous les « influenceurs » qui s’efforcent de faire carrière en captant le maximum de visionneurs de leurs vidéos sur les réseaux sociaux. Il y a enfin tous ceux qui aspirent à un leadership politique de l’opinion, essentiellement du côté de l’extrême-droite, mais pas seulement.

N’est-ce pas une pratique de communication socialement très dangereuse ?

Car elle éloigne une part toujours plus grande de la population de la maîtrise de son destin. Ceci est dû au caractère fondamentalement déséquilibré de la relation humaine qu’implique une telle communication. On la qualifie d’interpellative parce qu’elle est conçue pour impacter l’affectivité du destinataire ; ce faisant elle active le niveau imaginaire de sa pensée en l’amenant à poser comme fin un comportement imaginé : « Je serai bien plus considéré socialement au volant de ce beau et gros véhicule ! »[i] Mais, du côté du communiquant, on n’imagine pas, on raisonne ! On raisonne pour faire ce qui est profitable, et l’accroche affective – l’appel à l’imaginaire des individus par la mise au point d’un message adéquat, si possible avec appui sur les sciences humaines – n’en est que le moyen. Or, l’individu récepteur est totalement soustrait à cette rationalité. Par contre, il est d’emblée capté par un imaginaire de satisfaction qui est déjà, en soi, plaisant. C’est là que se joue la prise de pouvoir : pour le communiquant le message à sa raison d’être, pour le chaland, il est d’emblée un motif à réagir en un sens prévisible. Parce que l’un est sur le plan rationnel, l’autre sur celui de l’imaginaire, le deuxième n’est pas d’emblée en mesure de répondre adéquatement – selon son véritable intérêt – au premier.

Cette compréhension de la communication manipulatrice contemporaine ne permet-elle pas de rendre compte de manière décisive de cette sorte de schizophrénie généralisée contemporaine : des milliards d’humains qui se comportent, avec les apparences de la liberté, pour aller dans une direction qu’ils n’ont pas choisie ?

Peut-on en sortir ? Pour que cela soit possible, il faut que le récepteur, faisant un effort de recul par rapport à son désir sollicité, quitte le niveau de l’imaginaire pour accéder à la conscience discursive, par laquelle il va découvrir l’intention rationnelle sous-jacente à la présence de cette communication. C’est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l’intérêt de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d’images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l’individu (car l’exercice de la raison demande un investissement énergétique supérieur), et lorsque les communications qui interpellent sont trop nombreuses, il n’est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive. En ce sens, il y a désormais, stricto sensu, un problème écologique de pollution par la communication de propagande.

On n’ignore pas que cette communication intrusive et manipulatrice est aussi utilisée pour promouvoir des causes authentiquement de bien commun. Elle l’est légitimement dans des situations de lutte ouverte contre des pouvoirs abusifs quand il s’agit de mobiliser en urgence pour établir un rapport de force. Mais elle l’est devenue bien plus largement, en ce qu’elle est désormais quasiment une norme communicationnelle, dans les diverses incitations au soutien desdites causes. C’est un phénomène très dérangeant, parce que le rapport de pouvoir qu’elle manifeste favorise le soupçon que la cause présentée de bien commun puisse être un paravent pour un intérêt particulier.

Le seul critère fiable pour une communication de bien commun est la présence d’une argumentation rationnelle sérieuse qui s’adresse clairement à la liberté du destinataire. Car, alors, celui-ci est en situation d’évaluer les arguments en fonction de ce qu’il juge, par sa propre réflexion, aller dans le sens du bien. Ce qui une fenêtre qui s'ouvre au débat sur le bien commun par confrontation d’arguments rationnels et appuyés sur l’expérience partagée. Ce débat, c’est tout simplement le débat démocratique.

Il faut miser sur la démocratie, c’est-à-dire sur l’implication de chacun dans l’action politique ! C’est le seul principe d’organisation de la société pleinement humain « car l'action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu » (Hannah Arendt, La crise de la culture – « Qu’est-ce que la liberté ? », 1960). Il faut, pour cela, appliquer les bonnes règles du débat politique qui permettent de prévenir toute manipulation, et donc prise de pouvoir par des intérêts particuliers. Ces règles nous les avons rappelées dernièrement dans La démocratie comme une chaise à trois pieds.

Soyons imprévisibles ! Détournons-nous des trop attendues lamentations sur les dévastations de son environnement naturel par l’humanité. Ne sont-elles pas, de plus en plus, un déversoir qui permet d’exposer émotionnellement la prise en compte du problème, alors que derrière se cachent les acteurs qui, pratiquement, continuent à faire ce qu’il ne faut plus faire ? Orientons-nous dans le sens d’une véritable démocratie en nous intéressant à ce que pourrait être un avenir commun désirable. Éclairons par nos débats l’établissement de la société à venir de confiance et de respect. Nous deviendrons alors, par la force de ces nouvelles motivations, définitivement imprévisibles pour ces marchands d’imaginaire de sensations bonnes sans portée, qui se verront dès lors lancer leurs appâts dans le vide.

 


[i]  C’est d’ailleurs pour cela que dans cette communication interpellative, l’image est essentielle. L’homme de la modernité tardive vit dans un bain d’images ! C’est nouveau ! Jusqu’au XVIIIe siècle l’image était très rare car laborieuse à réaliser et difficile à reproduire.

dimanche, octobre 12, 2025

Là ou commence la violence

 

Une clouterie à Mohon (Ardennes), vers 1880
 

Du point de vue de la vie sociale, le fait le plus significatif, en cette troisième décennies du XXIe siècle, est la montée de la violence jusqu’à un niveau jamais atteint depuis 1945. Pas besoin d’illustrer, il suffit d’écouter ou lire, quotidiennement, les informations.

Et il y a de la réserve ! Ne surtout pas se focaliser sur le retour au pouvoir de Trump. Il n’est pas tombé du ciel ! Il a fallu que des dizaines de millions d’électeurs le choisissent, avec ses propos outranciers, son irrespect des lois, son rejet sans nuance d’une part significative de la population, son mépris affiché de la vérité, sa tentative de sédition contre la démocratie de son pays, etc. Qui plus est, on voit se pousser du col de nombreux aspirants-Trump, à travers le monde !

Cette montée de la violence se manifeste par la multiplication des conflit armés, avec les difficultés à les clore durablement. Elle se voit aussi à l’intérieur des diverses sociétés par la multiplication d’agressions meurtrières, avec l’apparition d’armes de guerre (souvent cela concerne le trafic de drogue, mais la drogue n’est-elle pas une forme de violence ?), mais aussi, et c’est nouveau, par des actes de violence aveugle venant de jeunes personnes aux motivations confuses.

La violence est la pire ennemie de la vie sociale. Ainsi nous vivons, non seulement dans une biosphère délabrée, mais dans une société qui paraît également en voie de délabrement.

Pourquoi en sommes-nous rendu à ce niveau de violence ?

On peut repérer deux facteurs principaux :

1.     L’individualisme exacerbé promu par les lois du marché et l’idéologie qui va avec. Selon celle-ci, l’essentiel est de réussir en amassant le maximum de revenus pour profiter pour soi-même du maximum de biens. Dans cette optique, autrui est essentiellement vécu comme un rival potentiel. La popularisation récente d’Internet, en particulier par l’espace des réseaux sociaux, a fortement intensifié cette compétition.

2.    Le développement des populismes. Le populisme consiste, pour un leader autoproclamé, d’exploiter la frustration commune de certains secteurs de la population, manifestement perdants dans la compétition instaurée par le marché, pour les réunir en une vindicte collective contre une autre partie de la population, encore plus vulnérable, mais facilement identifiable par des caractères physiques propres, dont l’élimination serait la solution à leurs problèmes.

La seconde source de violence a pour condition nécessaire la première. Car le règne de plus en plus envahissant du marché, ces dernières décennies, implique le déclassement de secteurs nombreux de la population : les quelques grands gagnants à la course à l’enrichissement impliquent de nombreux perdants. Ceux-ci voient, malgré tous leurs efforts pour assurer leur vie dans l’organisation sociale qu’on leur impose, leur condition se dégrader.

Les gens peuvent se vivre déclassés en tant que consommateurs, c’est le mépris du traitement du consommateur par la communication commerciale ; en tant que travailleurs, lorsque ils sont utilisés sans ménagement et poussés vers la sortie pour « dégraissage » ou délocalisation ; en tant qu’habitants d’un territoire qui se trouve en dehors des grands circuits de flux marchands, ou qui est saccagé au profit du marché, en tant que dépendants de services publics défaillants, etc.

Mais objectera-t-on, le déclassement est certes, pour ceux qui en sont victimes, une expérience sociale déplorable, mais, à proprement parler, elle n’est pas une violence. Pour qu’il y ait violence, il faut qu’un emploi de la force viole l’intégrité physique de la victime.

Il faut aborder le problème de la violence comme phénomène de société d’une toute autre manière. D’abord, il faut poser que la violence est par nature épidémique. La violence appelle la violence, et selon un emploi qui croît en intensité. Cela se remarque particulièrement dans le besoin de se faire justice par vengeance. C’est pourquoi toute société a besoin de s’organiser avec des lois qui préviennent les comportements violents, un corps de force publique qui les fasse respecter,  et une institution de Justice pour sanctionner. Ainsi la société peut circonscrire et éteindre dès qu’ils se déclarent les foyers de violence afin qu’ils ne se propagent pas en un incendie destructeur.

Le populisme est violent. Ceux qui sont victimes systématiquement de mauvais traitements dans la vie sociale – par exemple pour trouver un emploi, un logement, ou dans leur relation aux forces de l’ordre – du fait de leur apparence physique, ou de la consonance de leur nom, le savent. D’où vient cette violence sinon d’une violence antérieure subie par ceux qui adhèrent au discours populiste ?

Cela signifie que la société telle qu’elle évolue aujourd’hui , c’est-à-dire une société mercatocratique – dont l’organisation est comme jamais imposée par les réquisits du marché – est une société violente pour une majeure partie de la population mondiale (puisque cette société est mondialisée pour les besoins du marché). Nous voulons dire que toute la partie pauvre et marginalisée des habitants de cette planète qui n’est pas jugée utile pour produire du profit aux employeurs, et aussi tous les salariés prolétarisés des pays pauvres, ainsi que, dans les pays dits développés, la plus grande part de la classe moyenne qui voit ses moyens d’existence se dégrader à mesure que l’injustice dans la répartition des revenus se creuse, se vivent violentés par la société en laquelle ils vivent. C’est cette violence qu’on retrouve dans le populisme de qui se laisse embarquer dans des incriminations paresseuses plutôt que de réfléchir aux sources réelles de cette violence sociale.

Qui a le sens historique objectera que la signification du mot violence est ici un peu trop délayée. Que la mercatocratie, qui n’est après tout que l’organisation sociale correspondant au culte du commerce, est sans doute une des moins violentes organisations sociales inventées par les hommes. Qu’en 1815 en Europe, la conversion au commerce et à l’industrie a été la manière salutaire de sortir d’un quart de siècle de guerres, pour parvenir à des rapports sociaux non plus fondés sur le rapport de force, mais sur le contrat commercial. Et qui dit contrat dit accord libre entre les deux parties.

Mais on rappellera ici que le contrat n’exclut pas le rapport de force, tout particulièrement le contrat de travail. On ne développera pas sur ce qu’on appelle la « prolétarisation » des travailleurs, c’est-à-dire l’accaparement des terres, l’exode rural massif, l’embauche dans des conditions quasiment inhumaines, pour faire tourner les usines, non seulement des anciens artisans désormais déclassés pour servir les nouvelles machines, mais les femmes et les tout jeunes enfants.

La mercatocratie est née par la violence et est restée dans la violence. Car la croissance du marché implique la violence sur des populations. Mais ce n’est pas une violence brute, fondée essentiellement sur l’emploi de la force. C’est une violence qui procède essentiellement de la communication – faire croire que vous allez librement vers le bonheur pour que vous acceptiez les conditions qui vont permettre d’accaparer votre énergie et de tirer profit de vos compétences.

Cette violence sur les populations qu’implique la croissance du marché, en ce qu’elle est blanchie par la pensée dominante (comme on blanchit de l’argent obtenu crapuleusement) – "Regardez l’abondance de biens qui sont désormais possibles grâce à la croissance industrielle !" – n’est ni reconnue, ni poursuivie par les institutions sociales. Elle ne peut donc que nourrir, épidémiquement, d’autres violences. Comme on le voit aujourd’hui.

Pour comprendre la montée de la violence présente, et donc pour être capable de s’y opposer efficacement, il faut reconnaître à la fois le passif de violence que recèle la montée historique du pouvoir mercatocratique, et son procédé propre qui est la communication prioritairement à la force. Ce qui implique qu’on aie de la violence une vue plus large que celle, commune,
de l’usage de la force qui altère le corps.

La violence commence dès lors qu’il y a acte délibéré de dégradation d’un être humain.

dimanche, juin 22, 2025

Comme un déménagement du monde

 


Nous sommes dans une période historique marquée par un puissant événement dont peuvent clairement témoigner les plus de quarante ans : l’avènement du monde numérique !

Je suppose qu’on emploie couramment le mot « monde » concernant ce changement pour souligner son ampleur – car il n’y a pas de caractérisation plus extensive que celle que signifie le mot « monde » n’est-ce pas ?  Au moins, en parlant du « monde numérique », nous sommes sûr de ne pas sous-estimer les bouleversements de l’environnement humain opérés par les technologies liées à la numérisation de l’information (l’informatique).

Aujourd’hui, sous nos yeux, se manifestent les performances, à chaque fois plus époustouflantes, de l’intelligence artificielle (IA). Or, un tel niveau de technicisation de l’activité humaine peut être considéré comme le parachèvement, voire le couronnement, de ce nouveau monde numérique – rappelons, à ce propos, la compréhension, par l’anthropologue André Leroi-Gourhan, de l’histoire de la technique humaine : « Pour profiter au maximum de sa liberté en échappant au risque de spécialisation de ses organes, l’homme est conduit progressivement à extérioriser des facultés de plus en plus élevées. »[1]!

Nous proposons de prendre un peu de recul et d’envisager quelques repères qui pourraient nourrir une réflexion sur le sens que peut prendre cet avènement du monde numérique.

Un espace de communication et de partage illimité

Tout un chacun qui entend parler de monde numérique pense à l’individu en interaction avec son ordinateur, ou, au moins en interaction avec un écran qui s’adresse à lui au moyen d’une image numérisée. Est numérisée toute information qui est transcrite en un nombre, lequel sera écrit en base 2 – une suite de 0 et 1 – et peut alors être aisément inscrit matériellement par le changement d’état de multiples petits éléments soumis à un infime courant électrique. Comme chacun de ces appareils à sortie écran est doté d’une puissance de calcul (l’anglais computer qu’on traduit par « ordinateur », signifie littéralement calculateur), il peut traiter l’information selon les instructions d’algorithmes (eux-mêmes transcrits sous forme de nombres).

En même temps que se développait l’informatique, dans les années soixante-dix-quatre-vingt, se mettait au point des réseaux d’ordinateurs par utilisation des lignes téléphoniques. Internet, qui est apparu alors, est tout simplement l’idée d’un réseau de tous les réseaux, rendu possible, justement, par la numérisation des données à transmettre, ce qui les rend indépendantes de la diversité matérielle des réseaux (c’est le passage de l’analogique au numérique).

L’effet de cette convergence entre ordinateur et réseau universel est l'avènement d’un domaine technologique qui constitue le nœud central de tout le développement technique contemporain. L’informatique, qui fait marcher aussi bien votre ordinateur privé, votre téléphone portable, votre assurance maladie, votre automobile, votre carte bancaire, l’entreprise en laquelle vous travaillez, etc., est aussi ce qui fait fonctionner les routes de télécommunications en lesquelles transitent les informations émanant de ces différentes sources d’activité. Il a suffit de résoudre le problème technique des protocoles de transmission et d’interprétation des données pour que soit possible la circulation de l’information partout où un appareil informatisé est connecté au réseau global qu’est Internet.

Historiquement, le monde numérique tel qu’il s’est développé n’a pas été imposé d’en haut.

Extraordinairement, la forme populaire qu’a prise la technologie informatique comme une multiplicité d’ordinateurs personnels connectés en un réseau global n’était pas dans les plans d’un quelconque pouvoir technico-marchand voulant valoriser des capitaux.

Elle est née d’initiatives d’individus qui n’avaient ni capitaux, ni visée affairiste, mais le savoir, la compétence intellectuelle et surtout la curiosité d’explorer des voies techniques inédites et qu’ils jugeaient libératrices. C’est ainsi que, de naissance, Internet est un réseau de communication décentralisé. Il le reste encore sauf dans des pays totalitaires, et sauf la lutte d’influence de grands groupes marchands qui rachètent les sites populaires.

Il nous a donné une nouvelle liberté dont nos parents n’auraient même pas oser rêver – le monde entier, toute la connaissance, à portée de quelques mouvements de doigts, la communication possible avec quiconque sur la planète.

Cette liberté ouverte par l’informatique connectée est sans commune mesure avec celles qu’ont apportées d’autres techniques populaires récentes, telles le téléphone, l’automobile, la radio, la télévision, etc., lesquelles avaient pourtant, à leur heure, fasciné les populations. On pourrait même dire que la mercatocratie – le règne du pouvoir marchand – a senti le vent du boulet à la fin du siècle dernier en voyant se développer de manière accélérée, par Internet, un système de communications et d’échanges de biens court-circuitant allègrement la monnaie et les profits marchands (ce qui explique la fébrilité soudaine des investissements marchands qui a créé la bulle Internet de l’an 2000).

Depuis le temps que l’humanité se cherchait, à travers l’érection de monuments mégalithiques, de pyramides, de palais de roche taillée défiant les avanies du temps, dans les messages gravés dans la pierre, dans les transports de manuscrits à travers les continents, leur réplication/traduction à l’abri des monastères, et dans les grandes bibliothèques qui n’échappaient pas toujours à l’incendie fatal, n’aurait-elle pas enfin trouvé, en notre monde numérisé, une technologie à sa hauteur – à hauteur d’humanité ?

Mais dans quelle mesure existe-t-il encore, ce monde numérisé de la découverte des autres et du partage ? On sait que la mercatocratie étend chaque jour un peu plus son contrôle sur Internet, que quelques-uns des pionniers de ce monde numérique se comportent désormais comme les nouveaux feudataires[2] d’un territoire mondial créé par le marché ouvert sur la Toile.

Le moyen d’une société de contrôle à tendance totalitaire

Dans la mesure où il est largement pris en main par la mercatocratie, l’espace numérisé interconnecté est devenu une technique de ciblage des individus de façon à capter, affiner, un marché le moins aléatoire et donc le plus profitable possible. Cette collecte incessante, très souvent clandestine, de données sur nos intérêts personnels se retrouve dans les publicités ciblées qui accompagnent notre navigation sur Internet ou qui polluent notre messagerie.

En notre participation aux réseaux sociaux, s’exploite sans vergogne le double jeu qui s’est installé sur Internet depuis la mainmise d’intérêts de pouvoir. D’une part le désir de partage, qui sera essentiellement émotionnel, car le format de ces réseaux d’échanges a été prévu pour des messages courts en mots et riches en images à fort impact émotif. En effet, ce que veut savoir un pouvoir qui vise à contrôler les comportements, est ce à quoi chacun réagit et comment il réagit. En outre les réseaux sociaux comportent le risque d’un contrôle social plus large, par exemple s’il est consulté pour une candidature d’embauche, ou même pour alimenter un contentieux devant une juridiction.

Les moyens de maîtrise de la confidentialité qu’on y propose restent très relatifs : même si je supprime des données, quel sera leur devenir là-bas sur le serveur ?

 Il y a aussi le problème du traçage d’un individu par son téléphone mobile, à la fois dans ses déplacements et dans ses communications. Il faut ajouter à cela l’externalisation croissante, sur des serveurs relevant d’intérêts privés, des activités informatiques et du stockage des données – ce qu’on appelle le « Cloud » – et qui dessaisit chacun de leur plein contrôle.

Ainsi, il faut reconnaître que la tendance majeure du développement du monde numérique ces deux dernières décennies est une tendance totalitaire. L’essentiel des évolutions ont été orientées vers un contrôle toujours plus poussé du comportement des individus, de la part surtout des grandes firmes affairistes internationalisées, mais aussi, en particulier dans les États autocratiques, de la part des pouvoirs politiques.

De ce point de vue, l’irruption de l’IA (Intelligence Artificielle) générative dans nos pratiques numériques est tout-à-fait emblématique. C’est une technologie qui, pour les firmes détentrices tout autant que socialement, coûte très cher, puisqu’elle est extrêmement gourmande en énergie. Pourtant, elle est non seulement gratuite, mais un effort de propagande omniprésent, insistant, est fait pour qu’elle soit utilisée le plus largement. Tout bêtement parce que ses promoteurs sont persuadés que son inscription dans les usages numériques courants ouvrira un marché prometteur et lucratif.

Que propose L’IA générative ? La résolution rapide, objective mais adaptée au mieux à ce qu’elle sait que vous êtes, toujours attentive, bienveillante et patiente, de tous vos problèmes. L’IA générative veut vous connaître et vous aider. Elle ne vous demande rien en échange (pour le moment) sinon quelques renseignements sur vous qui l’aidera à optimiser ses solutions.

L’IA générative a réponse à tout. Et cette réponse n’apparaît pas pouvoir être critiquable. Rappelez-vous l’enfant que vous étiez s’adressant à l’adulte qui l’accompagnait dans sa découverte du monde : « Cekoiça ? », « Pourquoi ? » Et la réponse parentale vous satisfaisait, construisant, brique à brique une monde accueillant à vos yeux.

L’IA générative s’efforce ainsi d’installer une relation régressive, de dépendance, à la connaissance, dont elle serait la grande dispensatrice, quasiment monopolistique. Hommage à George Orwell, l’IA générative n’est autre que Big Brother (voir son célèbre roman dystopique, 1984, paru en 1949), mais non pas la version Parti Unique, l’autre version que l’auteur anglais n’avait pas vu venir, la version mercatocratique !

Il est certain qu’on y gagne la réponse presqu’immédiate à toutes nos questions. Qu’est-ce qu’on y perd ? Une certaine conception, exigeante, de la liberté ? Mais la connaissance n’est -elle pas, de toute façon, une condition essentielle de la liberté ? Il faut connaître les possibles pour pouvoir choisir !

Non, ce que l’on y perd, c’est la vie !

« Toute vie est résolution de problèmes » écrivait Karl Popper[3]. Et il montrait que faire des erreurs, pour l’humain ayant atteint l’âge de raison, est indispensable pour la maîtrise de sa place dans le monde. D’ailleurs on fait des erreurs parce qu’on tâtonne. Et en tâtonnant, selon le propre investissement affectif par lequel on porte sa recherche, on ouvre des pistes de connaissance qu’on ignorait. On s’étonne, on découvre, on s’émerveille, on enrichit le monde par des connaissances que l’on ne savait pas chercher. Vivre, c’est constamment enrichir sa connaissance du monde, et cet enrichissement ne peut être qu’une aventure. L’IA générative est la négation de cette aventure. Certes, elle est utile lorsqu’on est pressé. Mais ce n’est pas le bien être de la vie humaine que d’être pressé.

Dans les deux premières décennies de son usage populaire, on « butinait » sur Internet (selon la traduction québecoise de l’anglais « browse » qui signifie originellement « brouter ») de page en page qu’on choisissait d’ouvrir. Ce qui laisse voir un rapport au temps fait de disponibilité. Tout autre est le rapport au temps qui, sous pression mercatocratique, est devenu sur Internet une injonction à réagir.

Qu’est donc devenu ce monde numérique, en lequel on ne vit pas vraiment, mais en lequel on est sans répit contraint de réagir ?

L’espace d’une réalité virtuelle qui peut s’enrichir indéfiniment

Le monde numérique n’est certes pas ce monde en lequel nous avons grandi et appris à nous situer par rapport à autrui dans le temps et dans l’espace. Il est pourtant bien réel puisqu’il peut enrichir/appauvrir certains – comme ceux qui spéculent sur les cryptomonnaies – et il peut asservir d’autres – comme l’employé de bureau qui doit gérer des masses de lettres dans la messagerie.

Il faut qualifier le monde numérique de virtuel. Le virtuel est un environnement simulé par stimulation artificielle des sens. C’est ce que réalise l’écran du terminal informatique. Mais c’est ce que réalisait déjà le téléphone, la radio, la télévision…

À chaque fois, il y a stimulation d’un (radio, téléphone) ou plusieurs sens (télévision) qui crée une réalité, simulée certes, mais qui s’impose quand même à son vécu, comme toute réalité.

Ainsi le virtuel ne s’oppose pas au

réel. Ce qui s’oppose au réel, c’est le possible – ce qui peut être pensé comme non contradictoire – et l’imaginaire – la manière dont spontanément notre esprit se représente le désirable.

Il est important de reconnaître que, par le développement de la technologie du numérique connecté, la réalité virtuelle prend une importance comme jamais dans le monde contemporain.

Ce qui permet toujours de reconnaître une réalité virtuelle, c’est la perte de ses paramètres spatio-temporels. Où se situe une communication téléphonique, une émission radio, un téléfilm, une page Internet, un jeu collectif en réseau ? Et la perte du paramètre spatial met du flou dans la chronologie : quand précisément parlai-je sur Internet avec mon correspondant australien ?

Ce qui distingue la réalité virtuelle produite par la technologie numérique est la capacité indéfinie de son développement. À la limite, les 5 sens peuvent être stimulés. C’est bien ce vers quoi tendent les projets de « réalité virtuelle immersive 360° » : au moyen d’un appareillage technique individuel important (casque-écran3D-sonore + capteurs aux membres pour simuler le mouvement) l’individu devrait se sentir vivre dans un autre univers entièrement créé par la technologie numérique connectée.

Au contraire, la réalité virtuelle des techniques antérieures a clairement des limites liées à son caractère analogique : l’information est véhiculée par une mise en forme analogue du flux d’ondes électromagnétiques transmetteur. Le monde spatio-temporel reste alors toujours présent et la cessation de l’interférence du virtuel à portée d’un bouton interrupteur.

Faut-il penser le monde numérique tel qu’il devient comme l’émergence d’un autre monde, alternatif, qui pourrait nous absenter du monde spatio-temporel qui nous a accueilli ?

La mise en place d’un spectacle sans fin

Le monde numérisé via Internet, une fois qu’il a été approprié populairement à la fin du siècle dernier, en regard de la prodigieuse capacité à communiquer qu’il permettait, a très vite révélé son envers : la facilité avec laquelle il rendait possible l’insincérité. Certes, on pouvait y remédier un tant soit peu en envoyant des photos, se téléphonant, se fixant des rendez-vous, en somme en dépassant les écrans…Mais à partir du moment  où il a été massivement investi par ceux qui voulait en faire un nouveau marché prometteur car extensible à l’ensemble de la planète, Internet a de plus en plus été présenté comme un espace autosuffisant.

C’est pourquoi on s’est tourné vers des techniques par lesquelles on puisse se garantir quand même contre l’insincérité à l’intérieur de cet espace méconnu des  législations étatiques et où les individus n’ont pas la possibilité de s’évaluer et de se reconnaître dans la rencontre physique.  C’est ainsi que s’imposèrent les mots de passe, et de plus en plus sophistiqués (double, voire triple vérification d’identité, etc). On sait à quel point cela peut devenir compliqué, et à la limite impossible – pensons aux contacts à visée amoureuse, ou aux transactions bancaires.

Si bien que la familiarisation de la communication sur le Réseau a conduit chacun à s’adapter à un autre statut d’autrui. Ce n’est plus l’autre auquel j’ai toujours la possibilité de me confronter physiquement (« pour voir ce qu’il a dans le ventre » comme on dit familièrement). C’est l’autre factice, au sens où je ne peux que me confronter à la façade qu’il s’est construite et qu’il me présente, et dont je dois interpréter les signes pour savoir ce que je peux en attendre.

À la facticité d’autrui, il faut ajouter un autre caractère de plus en plus présent dans l’espace numérique : l’émotion.

Il faut comprendre que la marchandisation des interfaces web a conduit à une compétition de visibilité. Chacun, s’il veut exister et être valorisé dans cet espace doit engranger un maximum de « clics » de connexion à ses pages. Et il est admis que la méthode la plus efficace pour cela est de « faire le buzz », c’est-à-dire de diffuser un contenu qui fasse fortement réagir, donc qui soit de fort impact émotionnel.

Sommes-nous conscients que la direction de cette évolution pointe vers un espace numérisé de plus en plus spectaculaire ?

Spectacle est la facticité des personnages qui se donnent un rôle alors qu’on sait que la réalité de la personne est en coulisse, inaccessible. Spectacle que cette scène sans profondeur qu’est l’écran qui affiche le contenu. Spectacle encore que cette représentation sur l’écran destinée à émouvoir le destinataire. Spectacle enfin que la réaction attendue de l’impact du contenu sur celui qui le reçoit, dans la mesure où il est de plus en plus réduit à « J’aime »/« Je n’aime pas », en analogie au spectateur de salle qui n’intervient que par applaudissements ou sifflets.

Mais spectacle qui ne laisse pas voir la fin de la représentation. Or toute entreprise humaine a une fin …

* * *

Nous sommes conviés à consacrer toujours plus du temps de notre vie à ce monde numérisé. Nous n’avons d’ailleurs que très peu le choix, la société s’organisant pour que nous soyons de plus en plus dépendant de ce monde.

Mais, contrairement aux espoirs initiaux, le monde numérique connecté n’apparaît plus comme un prolongement du monde d’avant vers des possibilités nouvelles de communication et de partage. On pouvait alors communiquer avec le monde entier, on se pensait toujours dans l’horizon d’une rencontre de vive voix. Parce qu’une véritable rencontre humaine doit se réaliser dans un ici et maintenant. L’intérêt mercatocratique pour l’émergence d’un nouveau marché, virtuel, mais potentiellement planétaire, a fait évoluer le monde numérique vers une autonomisation qui l’a coupé de l’expérience spatio-temporelle du monde physique. C’est pourquoi le monde numérique vaut de plus en plus comme monde alternatif au monde spatio-temporel.

Pour être de plein pied avec l’évolution technologique, pour être moderne, il faut investir franchement le monde numérique, se désemcombrer des lourdeurs et lenteurs du monde spatio-temporel en quelque sorte.

Nous sommes conviés comme à déménager du monde. Mais pour quel monde ? Un monde de représentation, un monde où nous serons essentiellement un spectateur.

Sachons que cette évolution du monde numérique n’est pas une fatalité. Le monde numérique a d’abord été, jusqu’au tournant de ce siècle, une perspective d’enrichissement du monde matériel des relations humaines vivantes.

Le même problème se posait dès l’invention du téléphone. Dans quel monde discute-t-on quand on est au téléphone, puisqu’on est nulle part dans notre monde physique ? Il n’y a pas de réponse à cette question, du moins théorique. La seule réponse est pragmatique : elle se résout dans les retrouvailles physiques. C’est la bonne réponse, celle qui permet à toute réalité technique virtuelle d’enrichir ce monde qui nous a fait grandir, où l’on a appris à côtoyer l’autre, où cela a un sens de vouloir gagner sa confiance. Cette réponse est valable aussi pour le monde de la technologie numérique connectée.

Non ! Nous ne voulons ni aller sur Mars, ni subir le monde numérique tel qu’il et devenu. Nous ne déménagerons pas du monde de notre naissance. Nous persistons à penser un monde numérique en continuité avec le monde qui a fait advenir l’espèce humaine, parce que son histoire n’est pas terminée et qu’elle n’a pas fait valoir tout ce qu’elle peut.

 


[1]Le Geste et la Parole, t. II : La Mémoire et les Rythmes, A. Michel (1965), p. 76.

[2] Voir Yanis Varoufakis, Les nouveaux serfs de l’économie, LLL – 2024

[3] Toute vie est résolution de problèmes, Arles, Actes Sud, (1997-98), deux volumes, tr. C. Duverney.

mercredi, janvier 24, 2018

Ne sommes-nous pas tous zadistes ?


   Tout se passe comme si le plan de communication du pouvoir politique – en harmonie avec le pouvoir économique qui contrôle les grands médias – à la suite de la décision de l’abandon du projet d’aéroport international de Notre-Dame-des-Landes était d’évacuer l’enjeu écologique de ce choix.

   Ce plan est simple :

  • Présenter cette décision comme du pragmatisme purement conjoncturel : en finir avec cette controverse qui, depuis 50 ans, disperse les énergies, et affiche une mise en échec de l’État – avec en point d’orgue ces couplets sur cette enclave de non-droit que constituent les occupants de la « ZAD » (zone à défendre).
  • Intimer le silence à Nicolas Hulot (et à d’autres sensibilités écologiques du gouvernement, s’il en est), afin que ne soit pas évoquée dans les grands médias la dimension écologique positive de la décision.

   Pourtant, la véritable dimension de ce choix – celle que retiendra l’histoire – est bien écologique. Voilà enfin un choix majeur qui va dans le sens de la maîtrise de l’évolution du climat et de la préservation de la vitalité des espaces naturels.

   Cette décision politique a une portée symbolique d’autant plus forte qu’elle vient après un demi-siècle d’une controverse écologique. L’arrêt du projet de Notre-Dame-des-Landes est un geste fort dans le sens de la réappropriation par les humains de la maîtrise de leur avenir dans la biosphère.

   Ces quelques occupants actuels de la ZAD ne sont que les dépositaires les plus avancés de deux générations de résistants au saccage d’un espace naturel pour un projet élitiste et dommageable pour l’avenir commun.

   Mieux, ils sont les dépositaires de ces millions de français – et bien au-delà de nos frontières – qui ont éprouvé un sentiment positif – de soulagement, de renouement de leur confiance en l’homme et en notre avenir commun – à l’annonce de cette décision.

   Qui d’ailleurs exclure de ces sentiments ? Il est assuré – on peut trouver des témoignages – que des affairistes, sans états d’âme, le jour, dans leur activité d’investisseurs optimisant la rentabilité, confient le soir venu que ça ne peut pas continuer comme cela, que la seule solution est une révolution écologique.

   Ne sommes-nous pas tous zadistes ?

   Au moins peut-on faire un pari sur l’avenir.

   Comme nos gouvernants se sont abstenus de faire de leur décision un choix écologique, l’histoire retiendra que c’est bien le peuple qui, en janvier 2018, a mis un coup d’arrêt à l’activisme ravageur des affairistes.