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dimanche, avril 19, 2026

Gare au discours transhumaniste pour tous !

 

Raphaël Gaillard interviewé le 20 janvier 2024

L’affirmation que le cerveau humain est l’objet le plus complexe qui existe, et qu’il est ordinairement sous-utilisé, est le mantra du cognitivisme.

Le cognitivisme est cette doctrine anthropologique qui considère que les facultés mentales qui font la supériorité de l’espèce humaine, reposent essentiellement sur l’aptitude prodigieuse de son cerveau à traiter les informations pour en faire des connaissances. Et donc qu’il faut étudier les processus en jeu dans le fonctionnement du cerveau pour réparer, mieux maîtriser, augmenter, l’accès aux connaissances.

Il faut reconnaître au crédit de cette approche matérialiste de la pensée humaine la positivité de résultats médicaux indéniables. C’est ainsi qu’elle peut permettre de délivrer de son handicap le malade dit « de Parkinson », où de donner accès à l’écriture au tétraplégique. Mais cette réduction de l’esprit à l’activité cérébrale rend-elle bien justice à la richesse de l’expérience humaine ? Faut-il, sans un examen de ses présupposés philosophiques, laisser le cognitivisme intervenir sur nos manières de connaître ?

Le support de notre réflexion est une interview donnée par le neuropsychiatre Raphaël Gaillard à France Inter le 20 janvier 2024.

La neuropsychiatrie vise à soigner les symptômes psychiatriques en intervenant sur le fonctionnement du cerveau. Elle s‘appuie sur les neurosciences, discipline extrêmement investie aujourd’hui, qui étudie les phénomènes survenant dans le cerveau – essentiellement au moyen de l’IRM (Imagerie par Résonnance Magnétique) – dans leur relation avec l’état ou l’activité de l’individu.

Nous allons écouter M. Gaillard, dans le début de son interview, ce qui nous permettra de mieux préciser le problème que pose la thèse de l’augmentation de la puissance du cerveau qu’il promeut ici.

Audition E1, 5’46

1)  Le professeur Gaillard part-il du présupposé que notre cerveau est sous-utilisé ?
La réponse est équivoque

(1)  Oui, puisqu’il est affirmé que le cerveau peut être augmenté.
2’30 :« Cet organe fantastique qu’est le cerveau …on veut démultiplier la puissance de son cerveau »

(2) Mais s’il ne peut être augmenté que par une intervention extérieure (une stimulation chimique, le neurochirurgien pour implanter une puce), on en déduit qu’il n’est pas sous-utilisé, mais qu’il est tout simplement trop limité.
 Ce qui mène à la question : pourquoi serait-il trop limité ?
R. G. (Raphaël Gaillard) affirme une première motivation, circonstancielle et défensive : parce que les humains risquent d’être dépassés par l’IA (Intelligence Artificielle)
3’25 : « … notre seule chance de faire face à l’intelligence artificielle … ; est de nous hybrider à l’IA » Cf la truie d’Elon Musk. En effet, affirme-t-il,  « Nous serons dépassé très vite … la singularité » (3’32).

La singularité : C’est le point de bascule où l’IA, qui est pensée comme devant suivre une courbe de progression asymptotique, atteindra prochainement le niveau de s’auto-perfectionner, et donc d’échapper au contrôle humain, parce que l’humain ne pourra plus ni comprendre ni prédire ses actions. Cf Ray Kurzweil (1948-…) qui prédit la singularité pour 2045, date à laquelle il prévoit de fusionner sa conscience avec la machine pour devenir « immortel »  !

(3) Mais n’est-ce pas l’intelligence des ingénieurs de la high-tech, comme celle des neuroscientifiques, qui a produit l’IA ? Ce qui réhabilite les capacités du cerveau humain. Mais alors celles-ci seraient différentes selon les individus. Il faudrait donc considérer la sous-utilisation du cerveau comme très inégale, en faveur des scientifiques par rapport au commun des mortels.

Finalement, pour R. G., notre cerveau est sous-estimé, et donc sous-utilisé, essentiellement dans ses capacités d'hybridation – c’est ce que va établir ce qui va suivre.
 

2)  Comment comprendre le projet de nous augmenter en « hybridant » notre cerveau ?

a)   La notion d’hybridation a un sens d’abord biologique de croisement entre deux individus vivants d’espèce ou de variété différentes pour former un nouvel individu, non reproductible, avec des caractères nouveaux. Donc dans le contexte de l’interview, il faut comprendre que l’IA est assimilée à une autre variété d’intelligence qui, croisée avec celle d’un individu humain singulier, lui donnera une intelligence nouvelle, à la « puissance démultipliée ».

b)  Hybridation semble bien impliquer sous la bouche de R. G l’implant de puces dans la boîte crânienne. En effet pour expliquer ce que peut être l’homme augmenté, il prend pour exemple Elon Musk et son entreprise Neuralink, affirmant, sans prendre aucune distance critique, que le but est «  de mettre des implants dans le cerveau pour créer concrètement des interfaces entre le cerveau et l’ordinateur… » et suivent des appréciations élogieuses pour le milliardaire américain (écouter à partir de 3’39).
Mais la perforation de la boîte crânienne a toujours été considérée comme une intervention des plus périlleuses sur le corps humain, qu’on ne pratiquait que lorsqu’il était impossible de faire autrement !

c)   Ladite hybridation, consisterait en ce que notre activité cérébrale soit articulée avec une application IA, de telle sorte que, lorsque mentalement nous nous poserions une question, nous aurions aussi des réponses de l’IA !
Cela ne suppose-t-il pas de la mémoire, une alimentation électrique, une connexion au Réseau, des mises à jour d’un programme, etc. R. G. se garde bien d’entrer dans ces détails …
L’idée de s’hybrider à l’IA ne serait-elle pas une reddition pure et simple de l’humain à la machine ?

Enfin, l’éminent professeur affirme qu’il n’est pas possible de séparer le fait de soigner des dysfonctionnements cérébraux de celui d’améliorer ses capacités cognitives. Il fait comme si l’« amélioration » du point de vue du neuropsychiatre ne pouvait qu’aller de soi pour son patient.

Non ! Soigner des troubles de mémoire, et s’hybrider à l’IA, sont deux buts clairement différents. Le patient qui se fait soigner est légitime à être informé et à refuser le second !

D’ailleurs, l’appui constant de l’interviewé sur la notion de soin pour promouvoir l’« homme augmenté » fait problème, comme il apparaît dans l’extrait suivant.

Audition E2, 1’36

Réparer, sur du vivant, est-ce nécessairement améliorer ?

15" : « … qu’on soigne, qu’on répare, … » Le scientifique entretien une confusion entre soin et réparation. Ne faut-il pas les distinguer ?
Qu’est-ce qui les distingue : le soin renvoie à l’idée de santé, la réparation à celui de fonctionnement d’un objet technique qui lui donne son utilité.
Ce n’est pas pareil !
La réparation est un idéal objectif, très concret : « ça marche ! »
La santé, plus profondément que d’être un bouquet de normes physiologiques objectives (tension, température, etc.) est d’abord une expérience personnelle – on se sent en bonne santé ! – le médecin-philosophe Georges Canguilhem définissait, dans Le normal et le pathologique (1966), la santé comme la puissance d’un vivant à instituer des normes de vie nouvelles, à varier et à se réadapter sans perdre sa capacité d’action.

La santé est donc quelque chose de plus subtil et relatif que ce que vise la réparation, et le neuroscientifique, avec ses électrodes et ses implants, est beaucoup trop grossier, intrusif, pour prétendre prendre soin de la personne !

Certes, il peut réparer et améliorer certaines fonctions précises, mais on n’est dans tout autre chose que le recouvrement de la santé.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’opposition que fait R. G. entre les fonctions particulières du cerveau, et sa globalité en ce qui concerne l’implant des puces destinées à l’améliorer : effectivement le neuropsychiatre intervenant sur le cerveau ne peut que réparer des fonctionnalités déterminées (mémoire, paralysie, etc.). Et R. G. ajoute (1’15) : « il n’y a pas un port USB qui permet d’accéder à l’ensemble ». Certes, cela est vrai de son point de vue technique. Mais la conscience ne joue-t-elle pas ce rôle ? Car c’est la conscience qui dit la restriction des possibilités physiologiques – « Je ne se sent pas bien » – et est portée à vouloir retrouver la capacité d’adaptation et d’action qui caractérise le fait de se sentir en bonne santé, par exemple en allant consulter un médecin.

Ce qui fait défaut à R. G. ici, et globalement à l’approche médicale disons « anatomique », c’est la prise en compte de la priorité du système que constitue l’organisme vivant sur ses parties. De fait, chaque puce implantée modifie la conscience qu’on a de soi. Comme l’écrivait K. Goldstein : « Le réseau qu’est le système nerveux est appareil qui fonctionne comme un tout, (…) chaque réaction à une excitation est en relation avec le tout de l’organisme » (La structure de l’organisme, 1934).

Bien sûr, il faut reconnaître à R. G. la capacité de la neuropsychiatrie à réparer des défaillances fonctionnelles du corps et de l’esprit très handicapantes, comme rendre capable d’écriture le tétraplégique. Mais on voit bien que R. G. veut nous emmener ailleurs, vers ce qu’il appelle ici l’« amélioration ». Mais en améliorant quoi ? Les performances de certaines fonctions cérébrales. Mais pourquoi ? Pour contrer une éventuelle prise de pouvoir par l’IA ?

Si l’on y réfléchit, l’argument ne tient pas. Si la menace est réelle, n’a-t-on pas dès maintenant les moyens d’encadrer l’IA ? On n’est pas obligé, par exemple, de créer des robots-soldats tueurs autonomes (comme on le fait peut-être dès maintenant sous forme de drones) ? Et puis, si l’IA nous menaçait, ne suffirait-il pas de la débrancher ? Car elle a absolument besoin d’énormes quantités d’électricité !

C’est en ce point qu’il faut prendre connaissance de l’argument massue de R. G. en faveur de l’« augmentation ». 

Audition E3, 1’59

Cette équivalence, comme hybridation, du passage à l’écriture/lecture et de l’implantation de puces dans le cerveau pour qu’il tire parti de l’IA, vous paraît-elle valable ?

-     Déjà le mot hybridation est forcé concernant le projet d’augmentation de la puissance du cerveau par implants de puces électroniques. Car l’IA n’est pas vivante, elle est une récollection et mise en forme de la mémoire massivement numérisée en fonction d’algorithmes, provoquée par une question (traitée également par des algorithmes s’attachant à des mots-clés). Ce serait plus juste de parler de « prothèse de mémoire avec des automatismes plus ou moins pertinents d’adaptation à la pensée de l’individu ».

-     L’écriture-lecture a un tout autre rapport avec la pensée humaine :

o   Elle est un moyen de régulation sociale primordial – écrire, ce fut d’abord écrire le droit, comme avec le Code d’Hammourabi XVIIIe siècle av J.-C.

o   Elle préserve la pleine autonomie de la personne – on utilise ou non librement le livre – alors que les implants transcrâniens inféodent à long terme à l’institution médicale et à l’information gérée de manière opaque par des pouvoirs sociaux.

o   L’écriture, comme le livre n’ont pas besoin d’une production massive d’énergie artificielle, contrairement à l’« augmentation » du cerveau par l’IA.

o   Le livre ouvre le débat. L’IA, s’immisçant constamment dans la conscience de l’individu augmenté, se présente – on l’expérimente dès aujourd’hui – comme étouffant le débat, comme la bonne parole indépassable sur la question. De ce point de vue, elle est infantilisante – chacun tend à se voir à son égard comme tout enfant lorsqu’il posait ses questions au père-qui-sait-tout.

Non, entre l’accès à l’écriture, et l’augmentation par amélioration prothétique des performances du cerveau, on n’est pas du tout dans des « sauts techniques » équivalents !

L’implant cérébral d’« augmentation » est une prothèse de mémoire doublement asservissante, à la fois sanitairement et socialement. Alors que l’écriture/lecture est une technique à la fois de mémorisation et de communication, qui laisse tout-à-fait libre, qui a grandement contribué à l’enrichissement de l’usage de la langue, par exemple pour la régulation sociale (codes de droit), l’imaginaire (récits de fiction), la connaissance (traités en toutes matières), la vie sociale (courrier), la politique (textes qui sont un apport au débat public sur le bien commun), etc. 

Audition E4, 1’24

Ce projet d’« augmentation » implique-t-il une humanité à 2 vitesses ?

À cette question pertinente de la journaliste, R. Gaillard répond en substance : « Oui, mais ce n’est pas nous, c’est l’économie ! » Mais l’économie, c’est aussi toi, c’est d’abord toi, qui te place avec tes activités et prises de position à la pointe de l’établissement d’un nouveau marché que tu veux prometteur !

Au fond, cette propagande pour une "hybridation" cérébrale à l’IA, peut être comme une conséquence de l’ouverture d’un marché de l’IA. Car les investissements requis pour imposer populairement l’IA sont gigantesques ; et ils se font presque totalement, aujourd’hui, à fonds perdus. Ce qui est inévitable dans la stratégie de création d’un nouveau marché – celui de l’IA – pour lequel il n’y a aucune appétence populaire spontanée. Mais, du coup, le risque financier est énorme. Il faut absolument faire émerger des perspectives de revenus. Il y a incontestablement dans cette propagande outrée pour l’homme augmenté une part importante de motivation financière de rentabiliser l’IA.

Ne faut-il pas voir aussi dans l’insistance du message de R. Gaillard pour une pratique d’« augmentation », qui choque le bon sens populaire, la visée pour une industrie florissante de la chirurgie neuropsychique qui prolonge celle de l’IA ? Après tout, cela converge avec l’investissement massif du privé pour la recherche dans le domaine des neurosciences.

À propos de l’insistance de l’interviewé, notons l’espèce de coup de force de l’affirmation (56") : « Puisque l’augmentation, elle est là, comment on fait ? Comment on s’y prépare ? »

Non, l’augmentation n’est pas là ! Pas du tout ! La pratique neurochirurgicale d’implants est actuellement limitée au traitement de maladies fortement invalidantes liées à des dysfonctionnements neuronaux, et tout particulièrement à la maladie de Parkinson. Aller au-delà n’est nulle part avalisé légalement. L’« augmentation » est simplement choisie par quelques individus dont R. G. et ses comparses, dont E. Musk, mais sans consultation de ceux qui seront concernés.

L’étonnant est qu’elle arrive à se donner une tribune, et de façon répétée, dans les fréquences radio les plus écoutées de France (les chaînes de Radio-France) ! 

Audition E5, 1’13

5" : « Notre cerveau est tellement puissant que très souvent il ne se supporte plus, alors si on l’augmente encore… »

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Cela ne veut pas dire grand-chose ! Car « cerveau-tellement-puissant-qu’insupportable » ne déclenche aucune intuition d’une quelconque expérience chez qui que ce soit !

Pourquoi alors proférer une telle incongruité ? Parce que cette formule, dans son excès flatte l’ego des individus. La pilule d’implants intra-cérébraux est très très amère ! Cette flatterie aiderait à la faire passer.

Mais c’est incohérent, objectera-t-on ! Si notre cerveau est « tellement puissant », pourquoi vouloir l’augmenter ? Certes, mais cette objection de sagesse est disqualifiée par l’idéologie mercatocratique omniprésente qui veut que le Bien soit toujours du côté du quantitatif, du « toujours plus ». Notre cerveau est surpuissant mais on peut faire encore plus ! Alors il faut faire plus !

Préparer l’enfant à l’« hybridation » est-il compatible avec le fait d’en prendre soin ?

La question implique la réponse ! Car on ne saurait mener l’enfant à la prothèse cérébrale comme on le mène à la reconnaissance des lettres et à leur écriture !

Condamner certaines formes de technologie, est-ce « enterrer la culture dans les musées » ?

Il faut prendre ici la notion de « culture » dans son sens le plus large : elle est constituée de tout ce qui, créé par les humains grâce à leur liberté, a été jugé digne de prendre place dans leur monde commun, et dès lors se doit d’être conservé, au moins par le souvenir, et transmis aux générations à venir. Non, les centaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs HAVL (de haute activité à vie longue), évacués des cœurs des réacteurs nucléaires par des robots, disséminés sur la planète à l’abri des regards, menaçants pour mille générations à venir, dont on fait tout pour taire l’existence[i], ne font pas partie de la culture humaine, ils font partie des égarements de l’humanité ! De même les bombes à fragmentation, les mines anti-personnelles, les bombes atomiques, et bien d’autres, la liste serait longue !

Par contre les possibilités techniques apparues auxquelles on a renoncé parce que l’on voyait clairement la menace au bien commun qu’elles signifiaient, sont des acquis de la culture. Archimède, dit-on, aurait détruit les plans de ses bombardes, décrites par les historiens romains relatant le siège de Syracuse (213 av. J.-C.), avant d’être arrêté et tué par un soldat romain. À la fin du XVe siècle Léonard de Vinci déclare lui-même dans ses Carnets, renoncer à donner les plans du sous-marin qu’il a conçu, arguant que ce serait une arme trop meurtrière dans les combats entre cités.

Oui, être humain ce n’est pas simplement être nature, c’est envelopper cette nature d’une culture, et parce que la culture doit être vivifiante pour l’histoire humaine, elle doit oublier ce qui avilit sa liberté. Il faut reconnaître que les implants cérébraux d’augmentation en font partie, comme d’ailleurs tout ce qui contribue à nier la finitude humaine. La finitude, c’est l’idée que l’humain a des limites propres, et que ce sont ces limites qui donnent sens à sa liberté.

C’est donc sauver la culture que condamner certaines formes, inhumaines, de technologie.

*  *  *

En conclusion, posons-nous la question que semble ne s’être jamais posé R. Gaillard. Ce paramètre de la capacité du cerveau est-il pertinent pour juger de la valeur de l’individu humain ? Il s’agit d’un paramètre quantitatif. En quoi son augmentation valoriserait-elle la pensée ?

La pensée, au sens le plus large, c’est la conscience de chacun – sa propre conscience.

D’une part sa conscience transcende l’existence du cerveau comme elle transcende tous les phénomènes matériels. Transcende signifie que le transcendé dépend absolument de qui le transcende, à la fois pour être, et être tel qu’il est. D’où vient le cerveau ? Il vient de notre conscience connaissante. Et celle-ci nous apprend qu’il se forme graduellement à partir de l’ovule fécondée dans le ventre maternel. Mais d’où vient la conscience ? Du cerveau ? Mais quelle expérience irait-elle en ce sens ? Personne en effet ne peut témoigner d’un commencement d’être conscient. Mieux, si l’on y réfléchit, un tel commencement est impensable puisque tout état de conscience présuppose une conscience passée.

D’autre part il faut reconnaître que la conscience est essentiellement qualitative. Même lorsqu’elle pense l’homme augmenté, elle le pense qualitativement – ainsi pour R. G. c’est une qualité positive. Elle est donc tout-à-fait étrangère aux problèmes de quantification des connexions neuronales, des courants électriques, et autres ondes de résonnances électromagnétiques, des neurosciences. D’ailleurs les succès de la neuropsychiatrie ne sont dus qu’à la reprise volontaire, technique, de corrélations constatées, mais jamais comprises, entre des phénomènes perçus dans le cerveau et des états de conscience de l’individu observé. Il n’y a pas de théorie de l’articulation entre phénomènes cérébraux et états de conscience. Et il n’y en aura jamais ! Car, comme le montrait Platon dans le Phédon (79a-79d), dès le IVe siècle av. J.-C., cette corrélation est logiquement impossible !

Et quand bien même voudrait-on ignorer ces éclairages apportés par la philosophie, l’augmentation de notre cerveau par les neurosciences va-t-elle nous aider à résoudre les problèmes cruciaux auxquels l’humanité est confrontée aujourd’hui ? Va-t-elle permettre de stopper la montée de la violence entre humains, la violence suicidaire des humains à l’égard de la biosphère qui les fait vivre ? Non ! Notre cerveau avec ses capacités natives comprend déjà clairement tous ces périls.

Ce n’est pas de puissance du cerveau dont nous manquons, c’est de courage ! Et ce courage, on ne le trouvera pas du côté d’implants dans le cerveau, on ne le trouvera que dans la fraternité que pourra nous donner le savoir du tragique de l’impasse en laquelle nous sommes pris.

 

Interview complet de Raphaël Gaillard à France Inter du 20 janvier 2024

 

 


[i] Il y aurait eu 250 000 tonnes de déchets HALV dans le monde en 2008 (chiffre donné verbalement par B. Boullis du C.E.A., lors du colloque de Nancy organisé par l’Andra en juin 2009). On ne trouve nulle part de chiffres plus récents.

dimanche, mars 15, 2026

Intelligence 2026



Image générée par l'IA - 2026
 

Ayons conscience que l’intelligence est devenue depuis quelques années un problème social majeur.

En fait, elle est redevenue un problème, car elle le fut déjà, il y a un siècle, lorsqu’on mit au point les tests de « quotient intellectuel » afin d’évaluer les capacités intellectuelles des enfants dans le cadre de la scolarité obligatoire.

Cela signifie qu’ordinairement l’intelligence humaine va de soi, car est elle facteur de solution plutôt que problème. C’est bien le critère de l’intelligence qui établit la supériorité des humains sur les autres espèces qui cohabitent avec eux sur notre planète. L’homme crée des pièges à animaux, l’animal ne crée pas des pièges à humains !

Comment présenter le problème contemporain de l’intelligence ? N’est-il pas lié à l’irruption spectaculaire de l’IA (intelligence artificielle) dans la vie commune ? Que devient alors l’intelligence naturelle des humains face aux performances de l’IA ? N’apparaît-elle pas bien limitée, voire dépassée ?

Pour bien se comprendre, il nous faut définir a minima l’intelligence, c’est-à-dire de telle sorte que la définition englobe à coup sûr tous les emplois de ce mot, même si les contours de son champ sémantique restent incertains. Or l’étymologie nous donne une piste intéressante : le mot intelligence vient du latin intelligere = comprendre, lequel est composé de inter-legere qui signifie littéralement « lier-entre ». Suivant cette piste on peut au moins penser l’intelligence comme capacité spirituelle de tirer parti de ses connaissances pour maîtriser la réalité.

Cette définition permet effectivement de penser l’IA – laquelle toujours relie des connaissances afin de répondre au prompt (l’instruction de l’utilisateur) – aussi bien que l’intelligence telle qu’elle est communément évoquée, par exemple pour résoudre un problème de mathématique.

Mais cela n’a de sens que si l’on peut opposer une intelligence naturelle à une intelligence artificielle.

Or, cela ne va pas de soi.

On définit l’artifice comme ce qui est ajouté à la nature par les compétences spécifiquement humaines. Or, leur intelligence est à la pointe de ces réalisations propres aux humains. Elle est donc inévitablement derrière tous les artifices, et donc derrière l’IA.

Qu’est-ce que l’IA au ras de l’expérience commune ? Un texte, une image, un son, une vidéo, autrement dit une œuvre numérisée qui répond à une demande de notre part.

Dire qu’elle est « numérisée » signifie qu’elle est gérée en tant que multiplicité de nombres par des ordinateurs, que les anglo-saxons nomment plus exactement « computers », autrement dit calculateurs – ces machines ne font en effet que manipuler des nombres, c’est-à-dire calculer. La numérisation est en effet nécessaire pour matérialiser la mémoire : elle le fait en base numérique 2 (soit uniquement avec les chiffres 1, 0) qu’on peut aisément matérialiser au moyen de 2 états d’une particule (par exemple un transistor hyper-miniaturisé) selon qu’elle est ou non impactée par du courant électrique (dans leur circulation sur un réseau, ces  mêmes données sont matérialisées sous forme d’ondes électro-magnétiques ou de photons (fibre optique)).

Autrement dit, cette fameuse IA n’est rien au-delà d’une énergie électrique parcourant des circuits électroniques, ou émettant de ondes électromagnétiques ou des faisceaux lumineux. C’est par contre l’intelligence humaine qui inscrit ou prend connaissance de données sous cette forme matérielle.

On pourra objecter que cette description vaut pour l’univers numérique en général, mais ne prend pas en compte les spécificités de l’IA.

Pourtant c’est bien la même logique de numérisation qui est décrite ci-dessus qui est à l’œuvre dans l’IA. En vérité, du point de vue du fonctionnement du système matériel propre à la gestion de données numérisées, la différence est essentiellement quantitative. L’IA a la capacité de mobiliser en quelques secondes n’importe quelles connaissances, parmi une mémoire de données gigantesque répandue matériellement à travers le monde, pour sélectionner les éléments appropriés à la requête, et apporter une réponse pertinente.

S’il y a une différence qualitative, elle est dans la programmation. C’est-à-dire qu’elle est dans l’intelligence humaine qui a mémorisé dans la machine les algorithmes (ensembles de règles imposées aux processus matériels) qui vont produire la réponse appropriée à la requête, avec en plus des marqueurs de civilité, de bienveillance, et même de prise en compte de traits singuliers du requérant, ceci tout en mémorisant de nouvelles données classées tirées de la situation d’interlocution.

Nous savons que la programmation qui a permis l’avènement récent de l’IA popularisée est l’aboutissement de longues recherches, et met en œuvre une architecture logique extrêmement sophistiquée avec, en particulier, des modalités de récurrence (les processus qui se réitèrent sur leurs résultats), d’apprentissage profond (la machine est programmée pour tirer ses propres règles d’une mémorisation de ses processus passés), etc., permettant un effet d’autonomie dans la gestion des réponses aux requêtes.

À considérer attentivement ce qui se passe dans la mise œuvre de l’IA générative (c’est-à-dire capable de générer une réponse pertinente à n’importe quelle question, a priori inconnue du programme), il n’y a là aucune intelligence artificielle. Il n’y a que de l’intelligence humaine !

C’est ce qui faisait dire à Luc Julia, co-créateur de l’intelligence artificielle Siri (interviewé dans Le Monde du 13/09/2019) : «En 1956, on a décidé d'appeler ça de l'intelligence artificielle, alors que ça n'a rien à voir avec de l'intelligence ! (…)  On a commencé à fantasmer sur le mot, sur l'idée qu'on pourrait créer quelque chose proche de nous qui nous remplacerait, voire nous contrôlerait. Alors que c'est l'inverse : c'est nous qui contrôlons l'IA ! Cette IA dont on parle à longueur de journée n'est qu'un outil, comme un bon marteau ou un couteau. C'est une machine qui me permet de projeter un certain niveau de mon intellectualisation d'une tâche, et on fait ça depuis la nuit des temps. »

Donc, le problème n’est pas, en 2026, une compétition entre une IA impérialiste et une intelligence humaine qui craindrait d'être dépassée. S’il y a un problème, il ne peut être que celui de l’intelligence humaine.

Or, ce qui est remarquable d’emblée, c’est l’époustouflante capacité, manifestée publiquement depuis peu, de l’intelligence humaine, dans son inventivité, dans son agilité logique, dans sa ténacité, de réaliser un système matériel, sous forme de réseau mondial, capable de mobiliser l’ensemble des connaissances humaines, pour répondre de façon presque toujours juste – il peut y avoir quelques erreurs, mais les références sont globalement pertinentes – à n’importe quelle question sensée ayant un intérêt général.

Julia a pleinement raison : « C’est nous qui contrôlons l’IA ! ». Des journalistes, bien intentionnés certes, mais aussi soucieux d’attirer du public, posent gravement la question à l’invité spécialiste : l’autonomie de l’IA, toujours plus grande, au point qu’elle rend capable de programmer des robots tueurs, par exemple pour faire la guerre, ne risque-t-elle pas de nous dépasser ? De se retourner contre nous ?

C’est nous, humains, qui programmons. Ne programmons pas pour tuer ! Et si, l’ayant fait, nous nous sentions menacés, ce serait très simple : coupons l’électricité !

Julia est aussi pleinement justifié de rappeler qu’il s’agit de « projeter un certain niveau de mon intellectualisation d'une tâche, et on fait ça depuis la nuit des temps ». Car on sait, par exemple, que le boulier qui « projette » les principales opérations de calcul sur le déplacement de boules sur des tringles placées parallèlement dans un cadre, était déjà utilisé il y a quatre millénaires. Or, nous avons expliqué dans cet article en quoi l’ordinateur contemporain était l’héritier direct du boulier ! Ce qui situe ce qu’on appelle l’IA dans la logique du progrès technique qui est une dimension immémoriale de l’histoire humaine. L’anthropologue A. Leroi-Gourhan (voir Le geste et la parole, 1964) interprétait celle-ci comme l’expression d’une tendance de l’humanité à extérioriser dans des inventions techniques, ses propres facultés naturelles de maîtrise de l’environnement, de façon à les rendre plus modulables et universalisables. Hé bien, en ce début du XXIe siècle, cette extériorisation a atteint le niveau des productions culturelles (et non des créations car l’IA ne fait que reprendre ce qui a déjà été créé).

La technique de l’IA est une merveilleuse invention qui fait honneur à l’esprit humain. Après, il s’agit de savoir ce qu’on veut en faire. Et concernant ce problème du « Pour quoi faire ? », l’intelligence humaine est aujourd’hui complètement en faillite.

Car à cette question a été répondu, sans débat, dans le sens du pouvoir mondialisé en place, qui est une mercatocratie : « Pour créer un nouveau marché ! »

Ce nouveau marché est anticipé révolutionnaire et juteux. C’est pourquoi les quelques firmes capables de fournir ce service technique se sont lancées dans une compétition féroce pour l'animer immédiatement afin de s’y donner une place prééminente. Il s’en est suivi une diffusion populaire extrêmement rapide, depuis la première mise à disposition gratuite de ChatGPT fin 2022.

Le fait que l’IA ait été d’emblée captée par la compétition marchande brute de toute régulation est extrêmement préoccupant pour l’avenir de la biosphère. Car cette innovation technique requiert énormément d’énergie électrique pour fonctionner ; de plus, ses milliers de centres de données captent d’importantes ressources en eau pour leur refroidissement ; et, par l’effet de la course concurrentielle en laquelle elle est prise, elle se voit dans l’obligation de renouveler sans cesse son imposant matériel de fonctionnement (qui fait largement appel à des métaux rares) ; et il faut aussi prendre en compte les effet induits par sa diffusion sociale, tout particulièrement une surproduction et une surconsommation de contenus sur Internet à quoi ouvre la facilité de leur production au moyen de l’IA.

Ainsi le développement de l’IA est en train d’amplifier de manière incontrôlée une dynamique de déséquilibres écologiques qui étaient déjà considérés comme intenables à moyen terme avant 2022.

Les mêmes personnes qui sont parties prenantes, par l’exercice de leur intelligence, de succès techniques dont la génération de leurs parents n’osait même pas rêver, sont prises, en ce qui concerne le futur pour leurs descendants, dans une impasse dont ils n'osent même pas leur parler, tellement elle est liée à des choix qui faut bien qualifier d’imbéciles.

On peut considérer l’imbécillité comme la propension à faire des choix qui ne sont pas éclairés par une prise en compte suffisamment large des informations qui permettent d’en mesurer les conséquences. C’est en quelque sort le contraire de l’intelligence telle qu’on l’a définie a minima ci-dessus.

Car l’intelligence nous dit qu’il faut d’abord surmonter, dépasser, la mercatocratie et son imbécile compétition pour avoir plus que l’autre, afin que l’humanité puisse heureusement tirer parti de ce trésor de l’intelligence humaine qu’est l’IA.

L’intelligence humaine, en 2026, est face à ce défi !

dimanche, février 22, 2026

Qu’il n’y a personne !

 

Le Débarquement de Colomb, Théodore de Bry, 1594
 

C’est une règle pour toute communication humaine qu’elle s’initie par un don.

Nous parlons ici de la communication initiale entre deux ou plusieurs personnes qui ne se connaissent pas. Ce n’est pas une règle écrite, c’est une règle d’usage. Elle est immémoriale et universelle. Et elle reste encore solidement ancrée dans les usages – l’invité à une soirée, par un intermédiaire, dans un groupe social nouveau se fait le devoir de venir avec un petit cadeau ! Voir aussi cet exemple de C. Levi-Strauss.

Cette pratique est en effet essentielle pour la sérénité de la vie sociale. C’est pour cela qu’elle doit être considérée comme une règle majeure de cette décence ordinaire mise en valeur par G. Orwell, et que nous définissons comme « l’ensemble des règles de comportement vertueux que pratiquent spontanément dans la vie quotidienne les gens ordinaires afin de rendre la vie sociale plus confiante. » (La décence ordinaire malgré tout)

On sait en effet que le don oblige, c’est-à-dire qu’il appelle un complément de la part du partenaire : le recevoir (l’accueil reconnaissant) et le contre-don. L’ensemble de ces trois moments constitue l’échange symbolique qui est le gage que ces deux personnes – ou groupes sociaux comme sur l’image in incipit – entretiendront des relations de confiance à l’avenir, quelles que soient les vicissitudes en lesquelles celles-ci seront prises.

A contrario, les relations qui ne s’initient pas par le don sont traditionnellement considérées comme grevées d’une malédiction. Ce qui se laisse voir sur la gravure de Théodore de Bry ci-dessus. D’un côté les européens armés qui s’imposent sur un sol étranger, de l’autre les indigènes qui les reçoivent avec des cadeaux.

Il ne faut pas prendre dans un sens littéral cette mise en scène du débarquement de Colomb. Elle a été gravée en Europe un siècle après l’événement. Mais, effectivement, il n’y eût pas de réel échange symbolique, mais, dans l’esprit de Colomb, plutôt un simple troc : « Ils nous apportaient des perroquets, du fil de coton en pelotes [...] et ils nous les échangeaient contre d'autres choses, comme de petits grains de verre et des grelots. » note-t-il dans son journal de bord. Par contre, on sait, par ce même journal que, tout de suite, Colomb, devant notaire, témoins, et la bannière du Royaume de Castille, prit possession de l’île !

La malédiction de cette entrée en relation indécente de la part des Européens avec les indigènes des Amériques s’est effectivement réalisée. C’est catastrophique sur toute la ligne ! Les populations présentes, et leurs cultures multimillénaires ont été quasiment anéanties ; les terres ont été massivement désertifiées de leurs forêts, de leur faune, et de leur flore ; on s’emploie aujourd’hui à s’attaquer systématiquement aux sous-sols et aux fonds marins.

Tous ces ravages étaient déjà potentiellement lisibles dans la mise en scène de l’événement premier par De Bry :

– La posture de supériorité raciale qui exempte de la reconnaissance mutuelle par l’échange symbolique. Les européens, dans leur assurance froide, ne font même pas le geste de recevoir les cadeaux. Ils sont tout en verticalité raide, dans leurs armures, avec leurs armes, mais aussi avec, en arrière-plan, la supériorité technique que signifient les trois navires.
En contraste, dans leur nudité, avec leurs attitudes clairement affectives, les Indiens semblent incarner le consentement à la soumission en apportant des objets en or ; cette situation d’infériorité est soulignée par les scènes de débandade en arrière-plan.

– En arrière-plan à gauche, l’urgence de dresser la croix chrétienne signifie le besoin de légitimation par la religion. Car celle-ci se proclame universelle et enseigne que le sens de la vie sur Terre est le salut après la mort, lequel justifie les souffrances que vont endurer les indigènes, se voyant exploités, dans leur sol, si possible par leur travail, et voyant leur culture piétinée par les européens.

– Enfin cette mise en avant de l’or qui serait recelé dans ces contrées, et qui aurait vocation à atterrir dans les mains des européens, manifeste l’idéologie mercantiliste qui, à la fin du XVIe siècle, triomphait en Europe de l’Ouest, et pour laquelle les nouvelles terres découvertes étaient un puissant facteur d’amplification. Car l’or est alors le matériau qui concentre l’accumulation de richesses par la caste des nantis, tandis que l’immense majorité de la population doit travailler durement pour survivre.

Car, bien évidemment, l’esprit de cupidité – lequel s’exprime dans l’activité d’accumulation de richesses du mercantilisme – est l’exact contradictoire de l’esprit du don qui s’exprime dans l’échange symbolique ! Ce que raconte la gravure de Théodore De Bry, c’est le démarrage d’une entreprise de dépossession d’un nouveau continent.

L’esprit de cupidité est une passion asociale – c’est-à-dire qui contrevient à des relations sociales confiantes – qu’il faut distinguer de l’accumulation de biens consécutive à une situation d’abondance. Cette dernière n’est pas du tout contradictoire avec l’échange symbolique comme l’atteste la pratique du potlatch par les Indiens d’Amérique du Nord-Ouest : dans ces contrées naturellement généreuses, plutôt qu’accumuler trop de biens, ceux-ci organisent des fêtes-compétitions de consommations collectives qui consistent dans une surenchère d’échanges de dons – celui qui en sort vainqueur est reconnu comme digne de la prééminence politique.

On sait qu’historiquement, le mercantilisme a été dépassé par la mercatocratie. Dès lors que les privilèges aristocratiques furent mis bas par les peuples, que Saint-Just déclara à la Convention française en 1794 : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ! », le marché ne put plus être verrouillé par le monarque au profit d’une caste restreinte de privilégiés, mais devint ouvert à tous. Chaque citoyen put désormais envisager profiter des bienfaits apportés par le progrès des sciences et des techniques.

Or, l’ouverture d’accès, en droit à tous les citoyens, à l’élévation sociale, va d’abord profiter à ces affairistes se présentant comme pourvoyeurs de bonheur en investissant dans la production manufacturière puis industrielle. Ce qui les mettra en position de contrôler suffisamment le pouvoir politique pour orienter l’organisation de la société dans le sens de l’amplification du marché. C’est pourquoi l’on peut parler, dès les premières décennies du XIXe siècle d’un pouvoir mercatocratique en Europe et aux États-Unis.

Or, comme nous l’avons montré, un tel pouvoir s’arroge la capacité d’imposer une offre uniforme et anonyme puisqu’elle vise une catégorie de population et non des personnes. C’est ainsi que le pouvoir mercatocratique s’emploie à enjamber toute possibilité d’échange symbolique entre personnes dans la circulation des biens. On le voit dans l’évolution des terminaux d’accès aux biens que sont les super(hyper)marchés contemporains, il n’y a plus que les caissiers(ères) comme moment d’échange humain, et c’est même trop du point de vue de l’accumulation de richesses : on essaie de développer des caisses automatiques ! Pour bien le comprendre, il faut opposer le marché global dont se nourrit la mercatocratie, du marché local qui existe depuis la nuit des temps, qui toujours est comme agrémenté de gestes relevant de l’échange symbolique que permettent les relations interpersonnelles – « Je vous mets une poignée de persil ! » – « Gardez la monnaie ! », etc.

D’ailleurs, on le voit très bien, l’évolution du marché va continûment dans le sens d’une « purification » de tout rapport interpersonnel. Ce sont les commandes par Internet avec livraison dans des casiers à ouverture automatisée; c’est la voix préenregistrée qui répond à votre téléphone ; ce sont les chatbots qui prétendent aider, et tout autant l’IA !

Une attention particulière à ce dernier outil parce qu’il a développé une syntaxe symbolique de l’offre interpersonnelle – l'IA s'intéresse à vous : « En quoi puis-je vous aider ? », « Voulez-vous que je vous explique...? », etc. Mais l'IA, ce ne sont que des machines à circulation de courant électrique réglée ! Il y avait un but de séduction nécessaire, de la part des programmeurs, pour l’imposer contre une méfiance spontanée du public. Mais le fait est que, n’ayant aucun enjeu de relation personnelle qui la justifie, cette syntaxe ne vaut que comme illusion grossière pour ceux qui se sentent trop privés de relations personnelles dans cette société ! – cf. Intelligence artificielle : non merci !


      David Riesmann en écrivant La foule solitaire en 1950, avait pointé une évolution majeure de la société mercatocratique. Nous avons maintenant « La foule solitaire avec smartphone » ! Peut-être est-elle plus profondément seule parce qu’elle ne le sait pas ? Elle ne pourrait pas donc y remédier. Car une grande part des relations sur smartphone ne sont justement pas de l’ordre de la relation personnelle au sens où elles n’engagent pas les personnes dans leur singularité, et donc n’atteint pas le niveau des échanges symboliques. C’est le cas chaque fois que le correspondant n’est là qu’en représentation– d’un groupe social formé en fonction d’un intérêt commun, d’une marque marchande, d’un clan politique, ou de lui-même en tant qu’il veut faire valoir une certaine image de soi,  etc. Comme il apparaît à sens unique dans cette représentation, il ne se montre pas dans la complexité de sa personne désirante, mais dans l’unilatéralité de l’être de besoin.

Il faut rappeler ici que chacun de nous est quelqu’un – une personne – qu’en tant qu’être de désirs, car le désir ouvre à l’expression de sa liberté – il nous faut toujours choisir entre les multiples désirs qui ne cessent de se signaler à notre conscience, c’est ce qui dessine notre profil personnel singulier. Peut-être que la condamnation la plus définitive de la mercatocratie est qu’elle n’a besoin de personne, puisqu’elle ne nous calcule qu’en tant qu’êtres de besoins. (voir en particulier Quand je serai riche !…)

Ce qui signifie que, comme furent les Indiens du mercantilisme, nous sommes les Indiens de la mercatocratie : nous ne sommes finalement personne. C’est pourquoi elle se permet de détruire notre monde, comme fut détruit celui des Indiens.

Telle serait la malédiction de la cupidité mercatocratique.

dimanche, février 01, 2026

Intelligence artificielle : non merci !

 Addenda à l’article précédent (dimanche, 25 janvier 2026)


« Merci » a des fonctions pratiques dans l’échange humain : il valide la réception d’un don, il marque la fin et le succès d’un transfert de bien, etc. Mais il faut toujours garder à l’esprit que sa valeur essentielle est symbolique : il témoigne du fait que le transfert s’est bien réalisé dans la reconnaissance de la valeur finale qu’est l’autre.

Dire « merci » c’est toujours reconnaître en celui à qui il s’adresse une dimension de don dans l’événement de transit de bien, et que, pour cela, on ne saurait le traiter comme un simple moyen pour son profit particulier. Et le rendre sert essentiellement à réaliser la réciprocité qui se conclut par le « merci » dans l’autre sens. Pratiquement cela signifie que les deux personnes qui se sont remerciées sont engagées à s’interdire de se manquer de respect dans l’éventualité de relations à venir.

Bien sûr on est fortement enclin à dire « Merci ! » à l’IA. Elle est si polie, pleine de civilités, prévenante, attentive à bien répondre, dans la dimension phatique (les mots marqueurs du cadre du discours) de son interlocution ! Mais à quoi dit-on merci ? À une programmation, des algorithmes, un moulinage exprès d’une quantité phénoménale de données, à des processeurs extrêmement puissants adossés à des data centers gigantesques, tout cela gelant de vastes étendues de terres possiblement vivrières, impliquant une mise en œuvre d’une quantité énorme d’énergie, et une très forte production de chaleur. Autrement dit, tous ces « dons » que sont les réponses de l’IA à nos questions, ne méritent pas notre merci, tant ils présupposent des prélèvements démesurés, et surtout imprévoyants, sur des ressources de bien commun.

S’ajoute à cela la petite musique qui monte sur la capacité qu’aurait l’IA de résoudre le problème du poids des études supérieures démocratisées sur les budgets publics – par exemple ici Les critiques contre les diplômes et les études longues, un discours de la Silicon Valley qui trouve un écho en France. Pourquoi ? A-t-on renoncé à enseigner le calcul parce qu’il existe des calculatrices ? Veut-on qu’encore plus de richesses aillent dans les mêmes poches ? Qui ne s’aperçoit que c’est aller là dans la direction d’un savoir de plus en plus uniformisé et anonymisé qui sera comme un éteignoir sur les débats d’idées qui permettent d’éclairer les choix d’avenir ? Qui peut estimer ce qui se perd, du point de vue de la vie sociale, dès lors que la transmission du savoir devient principalement machinique ? La personne qui me transmet un savoir ne me transmet-elle pas toujours plus qu’un contenu à mémoriser ? Ne laisse-t-elle pas transparaître un vécu singulier dans ses choix d’accentuation, dans les anecdotes dont elle l’orne, et d’une manière générale dans tout ce qui relève du connotatif de la communication, soit « l'ensemble des constellations d'attributs qui viennent charger le signe ou les assemblages de signes, d'un deuxième message, indépendant de "ce qui est dit" au sens strict » (A. Moles. Objet et communication, in Communications, 13, 1969).

Il y a aussi une dimension connotative dans l’expression de l’IA, mais sans surprise parce que définitivement cadrée par sa programmation. D'ailleurs, quelle que soit l'application IA, cette connotation a toujours deux mêmes caractères. Elle se veut infailliblement bienveillante : "Je ne suis là que pour t'aider !" ; et elle se présente comme omnisciente : "Je puis répondre à toutes tes questions !" Ces deux caractères déterminent ce qu'on peut appeler "la Bonne Parole", dont le modèle est la parole du père qui répond au petit enfant qui l'interroge sur le monde. Le mode de pouvoir que peut prendre l'IA sur nos consciences, si l'on en fait cet usage systématique auquel elle invite, est celui d'une infantilisation, qui est tout autant une paralysie de l'esprit critique. 

L’IA rend d’estimables services, c’est certain ! Mais ces services ne sont pas essentiellement différents de ceux de notre calculatrice de lycéen, la différence la plus significative étant dans la capacité de stockage d’information – voir à ce propos : De la non existence de l’intelligence artificielle et de ses effets. On n’a jamais été tenté de dire merci à notre calculatrice qui affiche le résultat ! Pourquoi est-on porté à le dire à l’IA ? Parce qu’elle est programmée pour simuler un dialogue en produisant les signes qui, pour nous, parce qu’ils correspondent à nos pratiques sociales de toujours, valident ce genre de communication. Et parmi ces signes il y a effectivement les marqueurs de l’échange symbolique – lesquels sont assez simples à programmer parce qu’ils sont très communs dans une langue donnée.

À quoi bon singer l’humanité ? Il n’y a pas d’humanité derrière ce qui s’écrit sur mon écran de l’application IA – nous voulons dire : il n’y a personne qui attend et qui vaut d’être reconnu. Nous suggérons aux gestionnaires de ces applications IA de mettre à disposition un simple signe de coche qui permette de valider la réponse lorsque celle-ci nous a apporté ce qu’on en attendait. Mais c'est trop leur demander, puisque leur modèle est fondé sur la fiction d'un échange interpersonnel.

Le véritable échange interpersonnel, l’échange symbolique, tel qu’il se vit dans le dialogue, en particulier par le « merci », a essentiellement vocation à faire valoir une morale commune concernant la vie sociale. Et c’est une morale fondamentalement populaire, qui remonte à la nuit des temps, étant constitutive de cette « décence ordinaire » qu’a mise en évidence George Orwell, et qui est décisive pour le lien social.

Le vrai danger de ce faux échange symbolique dialogique dont se pare l’IA est qu’il finisse par dévaluer le véritable, celui dont les humains ont besoin pour entretenir la confiance dans leurs relations quotidiennes.

Mais n’est-ce pas le véritable but de cette mise en scène pour faire illusion d’un dialogue : l’ambition de valoir à la place de la transmission du savoir entre personnes aux points de vue divers parce que de cultures et d’expériences vécues diverses … par le seul point de vue d’une instance de pouvoir qui ambitionne d’être mondial ?

Alors, ce dont on a le plus besoin aujourd’hui, face à cette menace totalitaire, est de se re-donner confiance les uns les autres par l’échange symbolique in vivo, c’est-à-dire hors écrans.

dimanche, septembre 28, 2025

Belle histoire

 






Les écologistes qui s’en prennent à la technoscience se trompent !

Mais il faut bien se comprendre, et pour cela sortir de l’approximation dans la saisie de la signification des mots.

Être écologiste, c’est se battre,
– contre le pouvoir mondialisé en place qu’il faut appeler « une mercatocratie » parce qu’il se nourrit essentiellement du développement sans limite du marché,
– pour une politique qui ménage la vitalité de la biosphère.

La technoscience, c’est la mutualisation du développement des sciences et des techniques issue de la révolution épistémologique par la méthode expérimentale du début du XVIIe siècle, en Occident.

Les écologistes sont dans un large consensus pour incriminer la technoscience comme une dynamique de recherches scientifiques et d’inventions techniques – ce qu’on appelait naguère familièrement « le Progrès »  – qui serait directement la cause des ravages actuellement constatables sur la biosphère.

Prenons l’exemple de l’intelligence artificielle (l’IA) comme nouvelle technique de production de connaissance, d’apparition récente, et actuellement en plein développement. On a, au début des années 2020, la théorie, issue des neurosciences, de l’accès à une connaissance par modélisation de données à partir d’un réseau de neurones artificiels multicouches (chaque couche s’appuyant sur la précédente pour préciser le modèle) – ce qu’on appelle le « deep learning ». À quoi s’ajoutent les techniques, de la communication électronique mondialisée (Internet), du calculateur électronique rapide (ordinateur), ainsi que celles de stocker et de mobiliser, de façon quasi instantanée, des masses importantes de données. Il en résulte, aujourd ‘hui, l’IA comme technique de production rapide de connaissances accessible à chacun au moyen d’un appareil – un terminal – adéquat.

Posons-nous la question. Qui, en 2020, avait un désir d’IA ? Relisez les flux de communication de l’époque : personne ne s’en souciait en dehors du cercle des spécialistes.

Et pourtant voilà une séquence de technoscience qui aboutit à une technique qui va massivement, mondialement, changer le rapport des individus à la connaissance. D’autre part, du fait de sa goinfrerie en énergie, elle va inévitablement précipiter et amplifier les catastrophes écologiques qui s’annoncent. Mais elle va tout aussi inexorablement amener à des bouleversements profonds dans la société, massivement dans le domaine de l’emploi, mais aussi dans le domaine si sensible de la relation éducative et de la transmission culturelle – on peut déjà anticiper les dangers liés à l’uniformisation des connaissances et à la passivité impliquée pour le quêteur de celles-ci. Et pourtant, jamais cela n’aura été discuté, évalué, choisi, demandé, par tous ceux qui sont concernés.

Et c’est ainsi qu’on est amené à juger la technoscience comme une fatalité maudite.

Et pourtant, en contrepoint, on peut raconter une belle histoire.

C’était dans les années 90. Internet était alors essentiellement animé, nourri, par le milieu étudiant et universitaire. C’était alors une autre séquence technoscientifique qui s’était mise en place :

Communication électronique instantanée par Internet + synergie des savoirs particuliers s’échangeant et se confrontant + mise au point en collaboration d’applications et de services de partage = progrès et diffusion des connaissances, d’applications informatiques, et de tout bien numérisable, hors échange marchand et d’extension mondiale.

Il demeure des poches de résistance de cette dynamique de collaboration et de partage sur Internet. Et des lieux du Réseau comme l’univers du logiciel libre et l’encyclopédie Wikipédia, et bien d’autres qu’on peut découvrir avec un peu de curiosité hors des sollicitations intéressées, restent des éléments précieux de cette séquence technoscientifique simplement orientée vers le bien de l’humanité.

C’était très amusant cette fébrilité soudaine et contagieuse des affairistes à la fin des années 90, prenant conscience qu’une part de plus en plus importante de biens se produisaient et circulaient en dehors de leurs lois, les lois du marché, que la ferveur de toute une génération leur échappait parce qu’elle se passionnait ailleurs, dans un espace hors de leur contrôle. Ils se sont alors précipités pour investir dans les petites structures (start-up) qui produisaient et géraient ces nouveaux biens, sans être capables de discerner suffisamment lesquelles étaient porteuses d’avenir de leur point de vue de potentialité de marché. D’où l’explosion de ce qu’on a appelé « la bulle Internet » en l’an 2000, laquelle fut pratiquement un krach boursier retentissant.

Bien sûr, depuis, la mercatocratie n’a pas abandonné la partie. Là où des biens circulent, il y a toujours un marché à ouvrir, n’est-ce pas ? Elle s’y est prise durant les deux dernières décennies de façon plus prudente et progressive. Aujourd’hui, avec l’IA, elle croit pouvoir parachever son triomphe. Et on la voit bien venir ! D’abord cette offre gratuite proliférante actuelle. Il faut bien créer une appétence ! Mais déjà on voit poindre des offres assurées plus performantes mais payantes. Ainsi va l’assujettissement à un nouveau marché.

En réalité le marché des IA, et il en va de même du marché des crypto-monnaies, n’ont pas d’avenir. Ces biens vont vite devenir hors de prix par leur goinfrerie en énergie. Ils accélèrent trop rapidement un processus d’étouffement de la biosphère sous la dynamique tardive de la mercatocratie qui domine aujourd’hui plus que jamais l’humanité. Celle-ci implique dans sa phase finale une débauche toujours plus accélérée de consommation d’énergie, et donc de sa transformation en chaleur.

Mais cela ne nous déprimera pas. Car nous nous savons toujours rattachés à une belle histoire de production et de circulation sociale des biens sur d’autres principes que celui de la compétition pour le profit particulier.

Nous savons qu’il y a aussi une technoscience heureuse !

dimanche, septembre 21, 2025

L’autre procès de Galilée



Galilée, 1564-1642

        L’« autre procès de Galilée » est celui, non formel, qui lui est intenté par l’écologisme contemporain sous le chef d’accusation d’un réductionnisme délibéré de la réalité du monde par le savant florentin :

« L’illusion de Galilée comme de tous ceux qui, à sa suite, considèrent la science comme un savoir absolu, ce fut justement d’avoir pris le monde mathématique et géométrique, destiné à fournir une connaissance univoque du monde réel, pour ce monde réel lui-même, ce monde que nous ne pouvons qu’intuitionner et éprouver dans les modes concrets de notre vie subjective. » Michel Henry, La barbarie, Le Livre de poche, p. 14 – 1988.

Une telle vision du monde, promue par la science moderne, et dont le principal instigateur est Galilée au début du XVIIe siècle, serait le motif profond, essentiel, de toutes les menées abusives de la part des humains à l’encontre de la biosphère qui les fait vivre.

En effet, c’est bien Galilée, qui a systématisé la méthode expérimentale dans les sciences, affirmé que la connaissance véritablement scientifique des phénomènes naturels consistait dans la formulation de lois sous forme d’équations mathématiques, établi que la dynamique techno-scientifique était le moteur du progrès humain dans la maîtrise de la nature.

Il faut reconnaître que la conjugaison de ces trois nouveaux facteurs de connaissance a contribué à dégrader considérablement la biosphère depuis deux siècles.

1.      L’expérimentation, c’est l’expérience d’un phénomène recomposée artificiellement afin de mettre à l’épreuve une hypothèse sur son interprétation. Quelle est la vitesse de la chute d’un corps ?À l’encontre d’Aristote qui affirmait qu’un corps plus lourd tombe plus vite, Galilée fait l’hypothèse que la loi de ce mouvement naturel de chute ne dépend pas de la nature du corps. En faisant chuter des billes sur des plans inclinés, en variant les paramètres, et en évaluant les vitesses au point de chute, il montre que, en faisant abstraction de la résistance de l’air, non seulement le mouvement d’un corps en chute libre ne dépend pas de la nature de ce corps, mais également que c’est un mouvement uniformément accéléré dont la vitesse à un moment t est proportionnelle au carré du temps écoulé depuis le début de la chute. Il faut déjà comprendre dès ce montage expérimental fort simple – extérieurement cela pourrait apparaître comme le jeu d’un enfant – qu’on s’autorise alors une nouvelle audace par rapport à la nature. Comme l’écrivit plus tard D’Alembert, l’expérience, dans la science nouvelle, « ne se borne pas à écouter la nature, elle l’interroge et la presse. » (Discours préliminaire à l’Encyclopédie – 1751). Au fond, l’expérimentation consiste à contraindre la nature à avouer sur elle-même des vérités qu’elle n’exprime pas spontanément. C’est un peu comme mettre la nature à la question. Tant qu’on considérait la nature comme une déesse à laquelle il fallait complaire pour avoir sa mansuétude, la méthode expérimentale dans les sciences ne pouvait pas être une norme acceptable. Et, aujourd’hui, du point de vue de ceux qui s’alarment de l’exténuation de la biosphère du fait de la manière dont l’humanité la traite, la méthode expérimentale peut, de nouveau, paraître inacceptable.

2.    Pour que l’expérimentation soit informante, il faut pouvoir comparer précisément l’état de départ et l’état d’arrivée du phénomène étudié. Il faut donc mesurer – par exemple le temps de chute de la bille et la dimension de l’impact du choc de celle-ci sur un morceau de cire (pour sa vitesse), et ensuite algébriser :
v (vitesse) = k (constante) x t2.
Éventuellement il faut aussi géométriser : c’est une parabole que décrit la trajectoire (dans le vide) du projectile. L’expérimentation dans la nouvelle science implique donc l’appel à la forme mathématique pour la formulation des lois qu’elle découvre. Ce qui amène Galilée à affirmer: « La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l'Univers, mais on ne peut le comprendre si l'on ne s'applique d'abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d'en comprendre un mot. » L’Essayeur (Il Saggiatore) – 1623. Et cela implique, effectivement, de mettre de côté, comme non avenues, voire perturbatrices, les multiples qualités sensibles des réalités ainsi expérimentées. Du point de vue scientifique moderne, comme il ne faut pas s’occuper des formes et couleurs des objets qui chutent (dans le vide), de même il ne faut pas s’inquiéter de l’apparence cassée de la rame plongée dans l’eau, il ne faut y voir que la discontinuité des rayons lumineux passant d’un milieu à un autre ayant un indice de réfraction différent. Pourtant, cela ne justifie pas que l’on déplore, dans la méthode expérimentale, la perte d’une relation intuitive au monde (l’intuition est une saisie immédiate d’une vérité qui implique la subjectivité), comme semble le faire Michel Henry. L’intuition est toujours constamment présente dans la connaissance scientifique moderne – par exemple c’est une intuition de Galilée qu’il faille s’intéresser à l’hypothèse que la loi de la chute des corps ne dépendrait pas de la nature de ceux-ci.

3.    Enfin la méthode scientifique galiléenne solidarise de manière nécessaire l’avancée des sciences, et l’avancée des techniques. Une expérimentation implique toujours un dispositif technique particulier. Et chaque découverte théorique dans les sciences ouvre à des techniques nouvelles d’expérimentation. Torricelli, disciple de Galilée, arrive à réaliser le premier espace vide conscient en renversant une longue éprouvette remplie de mercure dans un bac rempli de ce même métal liquide : le niveau du mercure dans l’éprouvette se stabilise à 76 cm, et au-dessus il ne peut y avoir que du vide. Donc nous évoluons dans un bain atmosphérique dont la densité est précisément donnée par cette hauteur du niveau de mercure. Et le vide existe (contrairement à ce que pensaient Aristote …et Descartes) ! On peut donc concevoir la technique de la pompe à vide. Avec cette technique, on peut faire le vide dans un long tube contenant un bille métallique et une plume, et le fermer hermétiquement. Si on renverse le tube on vérifie la théorie de Galilée : la bille et la plume chutent bien à la même vitesse ! Donc on est passé d’une technique (avec le mercure) à une théorie (existence de l’atmosphère et possibilité du vide) qui ouvre a une autre technique (faire le vide) qui permet la confirmation d’une théorie (sur la loi de chute des corps). Ce qui permet de comprendre pourquoi aujourd’hui on peut parler de technoscience. Il y a une logique de la science moderne telle que la science (le savoir) et la technique (le savoir-faire) s’alimentent mutuellement pour nourrir une dynamique d’accroissement de l’emprise, tant théorique que pratique, de l’humanité sur son environnement naturel. Comme on peut dater la mise en place de cette logique de l’œuvre de Galilée, les écologistes l’accusent d’être le premier responsable des ravages qu’elle a causé, et cause encore plus que jamais, sur notre planète.

Pourtant il faut aussi admettre que la méthode de connaissance scientifique par expérimentation systématisée, sinon inaugurée[i], par Galilée, était la bonne méthode puisque l’histoire lui a donné raison sur l’ensemble de ses découvertes scientifiques.

C’est Galilée qui a imposé dans tout le monde intellectuel d’Occident le système de Copernic, en particulier par la diffusion de cette technique d’expérimentation qu’a constitué son invention de la lunette astronomique. Il a fait voir à toute l’Europe curieuse de connaissances qui dépassent les verrouillages des gardiens des saintes Écritures, que la Lune n’est pas cet astre parfait, puisque appartenant au monde céleste, que concevait Aristote, car il a des montagnes et des vallées, tout comme notre Terre, et que Jupiter est comme un astre frère de la Terre, sauf qu’il possède quatre lunes et non une seule. C’est encore Galilée qui a apporté les bases de la cinétique – les lois des corps solides en mouvement – en particulier en posant le principe d’inertie, et les lois régissant la vitesse et la trajectoire du projectile.

Donc il est bien vrai que l’œuvre de ce savant a bouleversé, peut-être plus qu’aucun autre humain, le rapport de l’humanité à son environnement naturel. Il ne faut pas qu’un écologisme qui se voudrait radical fasse oublier au militant que, pratiquement, il vit dans un monde galiléen. Au sens où il trouve continuellement des repères pour interpréter les phénomènes quotidiens dans les connaissances établies par Galilée, aussi bien en jouant au ballon, qu’en contemplant un coucher de soleil.

Il faut aussi considérer que l’œuvre de Galilée a contribué à mettre fin aux Guerres de religion du XVIe siècle en Europe. De manière indirecte, certes, mais d’effet considérable qu’on ne saurait sous-estimer. Rappelons que l’enjeu de la Réforme protestante, puis de la Contre-réforme catholique qu’elle a induite, était essentiellement le rapport aux Saintes Écritures, lesquelles décrétaient ce que devait être la vision du monde et les règles de comportement qu’elle impliquait. La démarche de Luther avait été de remettre en cause la légitimité du haut clergé catholique d’être le porte-parole des Écritures, et donc d’avoir ainsi autorité sur les consciences. Or, l’œuvre de Galilée, en ramenant l’essentiel du vécu quotidien à des lois immanentes aux phénomènes et donc universellement valables, le détachait ainsi de l’adhérence aux vérités révélées des Écritures, et donc disqualifiait grandement le pouvoir social de ceux qui s’en prévalaient. Or, on sait très bien que derrière toutes les guerres, même « de religion », il y a un enjeu de pouvoir: elles deviennent d’autant moins nécessaires que celui-ci s’affaiblit.

De toute façon, il faut garder à l’esprit que l’œuvre de Galilée est une avancée du domaine de la raison et un recul de celui de la croyance, concernant la connaissance de la nature. C’est ce qu’a éloquemment illustré la polémique qui s’est développée, vers la fin de sa vie, entre le savant florentin et l’autorité ecclésiastique de Rome, ponctuée par sa condamnation par le Saint-office en 1633, le contraignant à abjurer. Et si Galilée a pu maugréer « Eppur , si muove ! » (Et pourtant, elle tourne !) après avoir abjuré, c’est parce qu’il savait très bien que la raison rigoureuse et l’expérience partagée finissent toujours par avoir le dernier mot sur les croyances que l’on prétend imposer.

Autrement dit, la mathématisation des lois de variation des paramètres régissant le mouvement des solides peut toujours mettre tout le monde d’accord. De tels énoncés ne motiveront jamais de guerres. Par contre, les polémiques sur les vérités révélées par des textes sacrés ont motivé des guerres, lesquelles purent être fort dévastatrices, comme le surent les français contemporains de Galilée.

Il reste que le caractère potentiellement agressif, relativement à la spontanéité des manifestations naturelles, de la méthode expérimentale de la science post-galiléenne, peut être un vrai problème écologique. Mais ce n’est pas un problème en soi – faire rouler une bille sur un plan incliné est une pratique aussi vieille que l’humanité, et est sans souci écologique. L’expérimentation ne devient un problème écologique que relativement aux choix humains. La consommation de chimpanzés ou autres espèces physiologiquement proches de l’homme pour l’expérimentation médicale est aujourd’hui un problème écologique : les espèces sont menacées. Mais c’est aussi un problème moral : quel but humain peut-il légitimer l’instrumentalisation d’être vivants sensibles et capables d’entrer dans des relations positives de confiance avec les humains ? C’est essentiellement un problème de conscience morale personnelle eu égard aux valeurs finales en fonction desquelles on donne sens à sa vie. On peut quand même faire deux remarques concernant cette question :

  •    Dans les milieux sociaux qui utilisent le plus l’expérimentation du vivant aujourd’hui (et cela n’épargne pas toujours des populations humaines fragilisées), ceux des grands laboratoires pharmaceutiques, les dirigeants ne se posent pas la question de conscience sur l’instrumentalisation du vivant aux fins d’expérimentation, car ils l’ont réglée une fois pour toutes en décidant que la valeur finale était la croissance du chiffre d’affaire de l’entreprise, et donc l’ouverture, la plus rapide possible, de nouveaux marchés avec de nouveaux médicaments. On voit très bien qu’alors ce n’est pas le fait de l’expérimentation qui est en cause mais celui de la cupidité mercatocratique.
  •    Il n’y aura sans doute pas d’ouverture pour une politique écologiste conséquente sans une démarche critique déterminée contre les aberrations des choix mercatocratiques. C’est pour stimuler celle-ci qu’il est bon de rappeler le principe général de comportement qui noue l’exigence écologique avec l’exigence morale, dû à Hans Jonas (Le principe responsabilité, 1979) : « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. »

Il faut prendre du recul par rapport aux exactions qui peuvent se faire aujourd’hui au nom de la pratique d’une expérimentation « compatible avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre », laquelle expérimentation est toujours réalisée dans l’urgence dans le contexte d’une course aux profits. Il faut prendre en compte que l’expérimentation a d’abord été un épisode heureux de l’aventure humaine – ce qui se voit clairement si l’on fait attention à la carrière de Galilée et autres chercheurs italiens qui l’entouraient au tournant du XVIIe siècle. Il y a eu tant d’aventures heureuses d’inventions par l’expérimentation qui nous sont aujourd’hui précieuses ! Cette épisode correspond à une émancipation de l’humain à l’égard de la Nature avec laquelle il avait établi jusque-là un rapport volontiers superstitieux. Ce qui était la manière par laquelle les hommes se raccrochaient à une compréhension d’un environnement naturel dont ils pâtissaient de l’imprévisibilité, à la fois dans sa « générosité » dilapidante  et dans ses « colères » impressionnantes, voire ravageuses.

Finalement le reproche écologiste le plus conséquent fait à Galilée est celui de l’enclenchement de la technoscience, celle-ci étant entendue comme une logique d’enchaînement nécessaire de découvertes théoriques et d’inventions techniques qui s’appellent l’une l’autre. Lisons Michel Henry à ce propos : « On peut seulement dire : si des techniques a, b, c, sont données dont la composition est la technique d, celle-ci sera produite, inévitablement, comme leur effet assuré, peu importe par qui et où. » (supra, p. 81). Ce propos semble assez fidèle à notre expérience contemporaine : communication électronique instantanée + capacités gigantesques de mémorisation électronique de données + système d’auto-enrichissement des données par la technique du « deep learning » = Intelligence Artificielle (IA). Cela apparaît bien comme une fatalité du développement technoscientifique car, avant l’automne 2022, il n’y avait, dans le public (soit les gens non spécialisés dans ce domaine de l’informatique), absolument aucune appétence pour une IA !

Pourtant, il faut bien être conscient que cette convergence de techniques et de savoirs ne s’est pas faite toute seule, de même que le but de populariser une IA a été posé par des consciences humaines. Il y a tout au long de l’enchaînement des inventions technoscientifiques l’intervention indispensable de décisions humaines. Et la seule explication rationnelle à cette apparence de fatalité est tout simplement que le choix de la nouvelle technique possible n’a pas été réfléchi, désiré, socialement. Il vient d’un petit cercle d’individus initiés à des questions qui ne sont pas celles de l’ensemble de la population, laquelle voit pourtant sa vie changée par l’apparition de la nouvelle technologie. Car on lui signifie bien de devoir la prendre en compte si elle ne veut pas se retrouver à l’écart de l’évolution de la société.

Aux yeux de ses promoteurs, la popularisation de l’IA, c’est l’ouverture d’un nouveau marché infiniment prometteur. Mais à leurs yeux ! Puisque d’un point de vue écologique cela va accélérer les processus catastrophiques déjà amorcés du point de vue du dérèglement climatique et de la crise énergétique, alors que du point de vue social cela va exacerber l’intolérabilité des injustices.

Il n’y a donc aucune fatalité du développement technoscientifique. Il n’y a que des choix humains, et comme ceux-ci échappent au commun des gens dont les innovations modifient les conditions de vie, il est facile de faire en sorte que ceux-ci fassent du développement technoscientifique une sorte de monstruosité impersonnelle, et même que certains en arrivent à stigmatiser le si positif Galilée, en une sorte de Lucifer de l’Enfer de la modernité.

Ne faut-il pas voir dans ce détournement de l’imputation de responsabilité l’intérêt de la mercatocratie ?

Il faut sortir de ce piège pour être efficace dans la reprise en main de notre avenir collectif. La science et la technique sont des produits de la culture humaine. Cela veut dire qu’elles n’ont été possibles que par la liberté propre à l’humain. Or la liberté éminemment humaine est celle de choisir le sens de sa vie. C’est ainsi que l’individu humain se pose le pourquoi de ce qu’il fait. Pourquoi Galilée s’est-il passionné pour le mouvement des corps et leur agencement dans le ciel ? Au vu des engagements qu’il a pris à la fin de sa vie, on peut affirmer qu’il voulait contribuer à sortir ses contemporains de la superstition, et par ses inventions il avait conscience de leur apporter des outils pour une plus grande autonomie dans la vie quotidienne.

La science moderne, oui, celle de l’expérimentation et de la mathématisation, a d’abord été libératrice ! Aujourd’hui elle ne l’est plus. Elle est, comme jamais elle ne l’avait été, sous la coupe d’affairistes, lesquels désormais décident massivement des programmes de recherche. Pourquoi ont-ils besoin d’avancées scientifiques et d’inventions techniques ? Pour leur intérêt particulier qui passe par l’ouverture de nouveaux marchés. Car il faut toujours que le marché croisse pour que le système de pouvoir mercatocratique subsiste. Il n’y a plus d’idéal en cette engeance, il n’y a que de l’intérêt à court terme… et des effets induits à long terme qui ne sont pas « compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre » (Hans Jonas, voir plus haut). Mais cela, ils ne veulent pas le voir.

C’est à nous de le prendre en charge.

 


[i]  Il faut au moins mentionner deux remarquables prédécesseurs : le savant arabe Ibn al-Haytham (965– 1040) et le franciscain anglais Roger Bacon (1220-1292).