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dimanche, avril 26, 2026

Incidences d’indécences

 

 


        Sur le haut de ce mur d’une église du XIe siècle (à Chambonas, en Ardèche), en corniche, on peut voir une succession de figurines, toutes assez bizarres pour ce lieu dédié au sacré, et tout particulièrement un fessier en pleine action.

Cette sculpture est indécente. Elle indécente parce qu’elle choque en fonction des valeurs sociales très universelles qui impliquent d’écarter de la sphère publique des pratiques très privées, telle la défécation.

Nous avons eu déjà l’occasion, en cet espace, de parler de l’indécence – voir La décence ordinaire malgré tout. Nous mettions alors en évidence l’indécence de notre société moderne tardive, et en regard l’importance sociale de « la décence ordinaire », traduction du concept de « common decency » développé dans les écrits de George Orwell.

L’indécence qui surplombe les passants au pied de cette église n’est pas du tout « ordinaire ». Elle est extraordinaire ! Elle ne s’impose pas. Elle se propose ! Et elle ne se propose que difficilement, au regard suffisamment disponible et curieux pour examiner vers le haut. Or, dans les affairements de la vie sociale ordinaire on ne regarde pas trop le haut des bâtiments, sauf si l’on craint que quelque chose nous tombe sur la tête – le vent tempétueux, la grosse pluie et les fuites éventuelles dans la toiture, la neige accumulée qui glisse et chute au redoux, etc.

Or, précisément, le fessier incriminé est d’autant plus indécent qu’il suggère la chute d’excréments sur nos têtes !

L’église romane porteuse de cette sculpture indécente est, on le sait, un édifice sacré, se voulant faire lien avec le ciel. Or le ciel est investi comme séjour de la divinité, tout en étant attente des humains, accolés à la surface terrestre, pour être le lieu du salut de leur âme après la mort.

Cette sculpture est donc extraordinairement indécente, car elle rappelle, contre la tendance à la religiosité béate, qu’il peut tomber aussi de la merde du ciel – la neige abondante qui paralyse indéfiniment l’accès aux ressources, la grêle sur les fruits prêts pour la cueillette, la pluie sans discontinuer qui inonde , la foudre qui tue ou déclenche l’incendie, l’impact de la prochaine météorite, etc.

Cette sculpture est indécente car elle rappelle aux habitants – l’église est au centre du village et tout le monde sillonne ses abords – que la foi religieuse implique un certain aveuglement, et qu’il faut savoir s’en distancier.

Mais, s’interroge-t-on, comment les autorités religieuses, lesquelles ont bien dû contrôler la réalisation de l’édifice, ont-elles pu laisser passer un tel sacrilège ?

Tout simplement parce qu’en l’an mil, l’implantation du christianisme venu d’Orient était encore suffisamment souple pour que le clergé chrétien se doive de tolérer ces écarts par rapport à la lettre des textes sacrés. En effet, la religiosité des peuples celtiques était encore présente dans la mentalité populaire – voir la fameuse thèse léguée par les historiens romains que les Gaulois n’avaient peur que d’une chose, que « le ciel leur tombe sur la tête » ! – alors que le christianisme ne s’était pas encore suffisamment crispé dans ses luttes pour l’orthodoxie (la croisade contre les Cathares n’intervient que deux siècles plus tard).

C’est pourquoi depuis un millénaire, impavide, ce discret fessier en action continue d’interpeller les humains qu’ils ont beau ériger des flèches d’églises, de cathédrales, ou aujourd’hui des gratte-ciels (car un gratte-ciel doit bien s’écrouler quelque jour) , voire envoyer des spationautes vers des planètes, ils ne seront jamais sauf des malheurs venus du ciel (pensons à la malédiction de la radioactivité interplanétaire, dont on ne parle jamais, mais qui à elle seule risque fort d’empêcher, et pour un temps indéfini, tout projet sérieux de voyages au-delà de la lune).

L’indécence semble donc avoir des facettes hétérogènes. Car celle qui est ici en cause – une forme d’attentat à la pudeur – est factuellement extrêmement discrète, alors qu’elle remet en cause infailliblement, au long d’un millénaire, le dogme afférent à une foi religieuse mondialement dominante. Il faut en effet rappeler que la religion chrétienne, comme toutes les religions instituées, s’est déployée dans l’histoire essentiellement comme un système de pouvoir. C’est pourquoi on peut considérer cette indécence comme un coin insistant fiché dans un pouvoir majeur ayant régné sur l’histoire humaine, prenant ainsi la valeur d’une échappée libératrice.

Mais on a vu, dans l’article mis en lien plus haut, que l’indécence pouvait avoir aussi des effets délétères sur la vie sociale. Il s’agir alors d’effraction à la « décence ordinaire » au sens où l’a reconnue G. Orwell. Rappelons que celle-ci consiste en un certain nombre de normes non écrites, transmises dans les milieux populaires à travers les générations en deçà de toutes les règles publiques qui peuvent émaner des religions ou des idéologies dominantes, et qui (ces normes) sont essentiellement vouées à entretenir une vie sociale confiante.

C’est pourquoi la décence ordinaire proscrit en particulier la compétition comme sens de la vie sociale, et donc tous les excès auxquels elle mène. Elle réserve la compétition au domaine du jeu.

Ainsi notre société de la modernité tardive, qui est une société de compétition par l’échange marchand, est fondamentalement une société indécente. Par ses moyens de communication intrusifs utilisant les nouvelles technologies de communication électronique numérisée, elle interfère massivement, et sans respect des personnes, avec la transmission de valeurs entre générations. C’est pourquoi elle mine la décence ordinaire. Il s’ensuit une évolution de la société marquée de plus en plus profondément par la défiance. Une telle société ne peut pas être viable, à terme, elle s’autodétruit. Cela se pressent très bien dans l’actualité présente !

L’indécence que l’on voit surgir de toutes parts dans notre société mondialisée contemporaine – raréfaction de lieux d’accueil décents des services publics, dégradation des espaces publics accaparés par les sollicitations marchandes et vidés des biens pour tous (bancs, fontaines, etc.), sentiment de vulnérabilité sanitaire du consommateur de produits industriels du fait de la déficience du contrôle public, cynisme commun de la communication marchande, si cajolante pour l’avant-vente, rare et difficile pour l’après-vente, mépris impliqué par les prix en 99, etc. – doit être clairement comprise comme l’augure de violences qui mèneront cette société à sa perte.

Finalement, le pouvoir de décence et d’indécence de chacun – et consentir l’indécence fait partie de ce pouvoir – ne saurait être sous-estimé. On peut être indécent pour mettre à jour un pouvoir abusif, comme on peut être indécent par mépris de la confiance requise pour la vie sociale. Quoiqu’il en soit, c’est toujours de ce pouvoir de décence/indécence que procède la qualité du lien social dont dépend le bien commun.

Pour conclure faisons un vœu.

Que l’ONU réquisitionne une île appartenant à un richissime condamné juridiquement (celle d’Epstein ?) ; qu’il y place en résidence obligée, avec confort et commodités corrects, les Arnaud, Musk, Bezos, Bolloré, et consorts, soient, disons, les 1000 affairistes les plus riches de la planète ; qu’il leur finance un jeu de Monopoly bénéficiant des éléments et possibilités de situations les plus réalistes, accessibles aujourd’hui grâce aux technologies de réalité virtuelle. Cette île pourrait être renommée Monopolyland. Ses résidents seraient voués à jouer à la mercatocratie mondialisée, quasiment avec les sensations comme s’ils y étaient encore, et jusqu’à plus soif, sans dommage notable pour le bien commun ! Ils seraient libérables, sous contrôle de l’organisation internationale, dès lors qu’ils se seraient engagés à une vie ordinaire décente. Il est certain que d’emblée cela apporterait une bouffée d’oxygène à notre planète si meurtrie. Cela ouvrirait l’horizon de la grande majorité des humains pour s’activer à prendre soin de cette biosphère grièvement blessée qui les fait vivre, comme pour raccommoder une vie sociale confiante en laquelle seule ils peuvent épanouir leur humanité !

dimanche, février 01, 2026

Intelligence artificielle : non merci !

 Addenda à l’article précédent (dimanche, 25 janvier 2026)


« Merci » a des fonctions pratiques dans l’échange humain : il valide la réception d’un don, il marque la fin et le succès d’un transfert de bien, etc. Mais il faut toujours garder à l’esprit que sa valeur essentielle est symbolique : il témoigne du fait que le transfert s’est bien réalisé dans la reconnaissance de la valeur finale qu’est l’autre.

Dire « merci » c’est toujours reconnaître en celui à qui il s’adresse une dimension de don dans l’événement de transit de bien, et que, pour cela, on ne saurait le traiter comme un simple moyen pour son profit particulier. Et le rendre sert essentiellement à réaliser la réciprocité qui se conclut par le « merci » dans l’autre sens. Pratiquement cela signifie que les deux personnes qui se sont remerciées sont engagées à s’interdire de se manquer de respect dans l’éventualité de relations à venir.

Bien sûr on est fortement enclin à dire « Merci ! » à l’IA. Elle est si polie, pleine de civilités, prévenante, attentive à bien répondre, dans la dimension phatique (les mots marqueurs du cadre du discours) de son interlocution ! Mais à quoi dit-on merci ? À une programmation, des algorithmes, un moulinage exprès d’une quantité phénoménale de données, à des processeurs extrêmement puissants adossés à des data centers gigantesques, tout cela gelant de vastes étendues de terres possiblement vivrières, impliquant une mise en œuvre d’une quantité énorme d’énergie, et une très forte production de chaleur. Autrement dit, tous ces « dons » que sont les réponses de l’IA à nos questions, ne méritent pas notre merci, tant ils présupposent des prélèvements démesurés, et surtout imprévoyants, sur des ressources de bien commun.

S’ajoute à cela la petite musique qui monte sur la capacité qu’aurait l’IA de résoudre le problème du poids des études supérieures démocratisées sur les budgets publics – par exemple ici Les critiques contre les diplômes et les études longues, un discours de la Silicon Valley qui trouve un écho en France. Pourquoi ? A-t-on renoncé à enseigner le calcul parce qu’il existe des calculatrices ? Veut-on qu’encore plus de richesses aillent dans les mêmes poches ? Qui ne s’aperçoit que c’est aller là dans la direction d’un savoir de plus en plus uniformisé et anonymisé qui sera comme un éteignoir sur les débats d’idées qui permettent d’éclairer les choix d’avenir ? Qui peut estimer ce qui se perd, du point de vue de la vie sociale, dès lors que la transmission du savoir devient principalement machinique ? La personne qui me transmet un savoir ne me transmet-elle pas toujours plus qu’un contenu à mémoriser ? Ne laisse-t-elle pas transparaître un vécu singulier dans ses choix d’accentuation, dans les anecdotes dont elle l’orne, et d’une manière générale dans tout ce qui relève du connotatif de la communication, soit « l'ensemble des constellations d'attributs qui viennent charger le signe ou les assemblages de signes, d'un deuxième message, indépendant de "ce qui est dit" au sens strict » (A. Moles. Objet et communication, in Communications, 13, 1969).

Il y a aussi une dimension connotative dans l’expression de l’IA, mais sans surprise parce que définitivement cadrée par sa programmation. D'ailleurs, quelle que soit l'application IA, cette connotation a toujours deux mêmes caractères. Elle se veut infailliblement bienveillante : "Je ne suis là que pour t'aider !" ; et elle se présente comme omnisciente : "Je puis répondre à toutes tes questions !" Ces deux caractères déterminent ce qu'on peut appeler "la Bonne Parole", dont le modèle est la parole du père qui répond au petit enfant qui l'interroge sur le monde. Le mode de pouvoir que peut prendre l'IA sur nos consciences, si l'on en fait cet usage systématique auquel elle invite, est celui d'une infantilisation, qui est tout autant une paralysie de l'esprit critique. 

L’IA rend d’estimables services, c’est certain ! Mais ces services ne sont pas essentiellement différents de ceux de notre calculatrice de lycéen, la différence la plus significative étant dans la capacité de stockage d’information – voir à ce propos : De la non existence de l’intelligence artificielle et de ses effets. On n’a jamais été tenté de dire merci à notre calculatrice qui affiche le résultat ! Pourquoi est-on porté à le dire à l’IA ? Parce qu’elle est programmée pour simuler un dialogue en produisant les signes qui, pour nous, parce qu’ils correspondent à nos pratiques sociales de toujours, valident ce genre de communication. Et parmi ces signes il y a effectivement les marqueurs de l’échange symbolique – lesquels sont assez simples à programmer parce qu’ils sont très communs dans une langue donnée.

À quoi bon singer l’humanité ? Il n’y a pas d’humanité derrière ce qui s’écrit sur mon écran de l’application IA – nous voulons dire : il n’y a personne qui attend et qui vaut d’être reconnu. Nous suggérons aux gestionnaires de ces applications IA de mettre à disposition un simple signe de coche qui permette de valider la réponse lorsque celle-ci nous a apporté ce qu’on en attendait. Mais c'est trop leur demander, puisque leur modèle est fondé sur la fiction d'un échange interpersonnel.

Le véritable échange interpersonnel, l’échange symbolique, tel qu’il se vit dans le dialogue, en particulier par le « merci », a essentiellement vocation à faire valoir une morale commune concernant la vie sociale. Et c’est une morale fondamentalement populaire, qui remonte à la nuit des temps, étant constitutive de cette « décence ordinaire » qu’a mise en évidence George Orwell, et qui est décisive pour le lien social.

Le vrai danger de ce faux échange symbolique dialogique dont se pare l’IA est qu’il finisse par dévaluer le véritable, celui dont les humains ont besoin pour entretenir la confiance dans leurs relations quotidiennes.

Mais n’est-ce pas le véritable but de cette mise en scène pour faire illusion d’un dialogue : l’ambition de valoir à la place de la transmission du savoir entre personnes aux points de vue divers parce que de cultures et d’expériences vécues diverses … par le seul point de vue d’une instance de pouvoir qui ambitionne d’être mondial ?

Alors, ce dont on a le plus besoin aujourd’hui, face à cette menace totalitaire, est de se re-donner confiance les uns les autres par l’échange symbolique in vivo, c’est-à-dire hors écrans.

lundi, août 01, 2016

Que les aboiements cessent !

Plaidoyer en faveur de notre capacité à répondre intelligemment au terrorisme djihadiste

 

   Je nous en prie ! Nous − citoyens français − ne nous laissons pas abuser par l’omniprésence des aboiements qui saturent l’espace public à la suite des attentats terroristes qui nous touchent depuis quelques temps. Cette sorte de concours pour aboyer le plus fort, pour montrer le regard le plus impitoyable, les crocs les plus menaçants, ce n’est pas vraiment nous, je veux dire, quoique nous disions, nous savons fort bien, quelque part en un endroit plus taiseux de nous-mêmes, que ce n’est pas de ce côté-là que se construira l’avenir, le monde que nous voulons laisser à nos enfants.

   Il faut quand même le dire sans détour, et nous en sommes navrés, nos politiques − du moins ceux qui font du bruit (et les autres, où sont-ils ?) − se montrent aujourd’hui très bêtes. Face à une menace qu’ils peinent à penser, ils réagissent comme la meute canine qui se rassure d’autant qu’elle fait plus de vacarme dans une surenchère d’aboiements.

   C’est très bête parce que nous faire aboyer, et semer la panique dans nos valeurs humanistes, c’était justement l’effet attendu par nos agresseurs.

   C’est très bête parce que ces aboiements, vouloir faire peur le plus possible en retour à ceux qui nous font peur, n’est que pure logique animale, soit une logique de réaction. Or les comportements de réaction sont justement ceux qui sont toujours prévisibles (c’est pour cela qu’il est facile de piéger les animaux). Lorsqu’il s’agit d’une agression préméditée, les comportements de réaction sont ceux qui sont attendus par les agresseurs. Que nous versions dans des comportements d’inhumanité, n’est-ce pas précisément ce que veulent provoquer ceux qui, pour cela, dans leurs attentats, mettent scène la plus sordide inhumanité ?

   C’est donc très bête de déclarer nous sommes en guerre suite à un attentat, et d’installer indéfiniment, outre le plus haut niveau du plan Vigipirate, l’état d’urgence dans tout le pays. C’est offrir à nos agresseurs la légitimité de leur agression, puisqu’ils s’affirment combattants d’une guerre sainte contre les « Croisés ».

   C’est très bête de focaliser sur la répression, car celle-ci est finalement toujours impuissante contre des agresseurs qui choisissent de mourir en « martyrs » dans leurs attentats. En effet, elle amène nécessairement à réprimer préventivement, c’est-à-dire non pas sur des actes, mais sur des profils auxquels on associe des intentions. Ce qui ouvre largement la porte à l’arbitraire, car les actes ont l’objectivité des faits, alors que les intentions sont propres à chacun ce qui fait qu’autrui ne peut que les supposer. Dans le contexte d’une émotion collective propice à la surenchère répressive, la force publique va nécessairement profiler large, c’est-à-dire tourmenter, humilier, de nombreux citoyens soupçonnés d'intentions malveillantes sur des signes insuffisants, faisant ainsi de graves dégâts, et à long terme, dans la confiance de chacun en la République. D’autant que, par l’état d’urgence, les juges qui pourraient modérer cet arbitraire sont mis hors-jeu dans de nombreuses actions policières. Au final, cette politique essentiellement répressive ne pourra que conforter l’agresseur au lieu de l’affaiblir ; elle laissera le tissu social de la nation dangereusement fragilisé, étrillé.

   C’est très bête de vouloir masquer notre problème interne derrière un problème externe – soit de chercher compulsivement la main de l’autoproclamé État islamique après chaque attentat, en gommant le fait que ce sont bien des enfants de notre société, de notre éducation, de notre culture qui ont volontairement choisi d’être les meurtriers.

   C’est très bête, après un nouvel attentat, devant le sérieux du problème collectif  posé – la faillite de l’État dans son rôle fondamental de protection des citoyens contre la violence massive –, de se montrer incapable de se défaire de son problème particulier de compétition pour le pouvoir, par exemple en s’occupant à mieux flatter que ses rivaux les réactions émotionnelles de ses concitoyens.

   Contre les agressions qui nous touchent aujourd’hui, la politique des aboiements est une politique impuissante, contre productive, sans espoir.

   D’ailleurs n’est-ce pas le degré zéro de la politique que de traduire en mesures répressives, en états d’exception, les émotions collectives de réaction spontanée à d’horribles massacres ?

   La politique, c’est la construction collective de l’avenir. Elle implique le passage de l’émotion collective à la réflexion collective. On perçoit, du côté des citoyens, de nombreux signes qui montrent que cette réflexion collective est engagée. Malgré les attentats et les aboiements qui les accompagnent, le racisme ne se propage pas ; par contre on voit beaucoup d’alarmes sur les déchirures de notre tissu social et beaucoup d’initiatives pour le consolider, le réparer.

   Le peuple de France dans sa diversité apparaît plus sage que la classe politique qui prétend parler pour lui. Du côté de celle-ci, tout se passe comme s’il fallait annuler les événements pour reprendre comme avant la petite cuisine de l’économie au service des affairistes : croissance, emploi, etc. – « comme avant » ou presque, car les exigences de la prospérité des affaires impliquent quand même que des mesures de « modernisation » soient prises (comme la « loi travail » aujourd’hui) qui restreignent certaines exigences populaires. Il ne serait donc pas sans intérêt, du point de vue de l’élite politique, que l’on sorte de l’épisode attentats avec un arsenal répressif plus large et plus facile à déployer pour mettre au pas les contestataires.

   Voilà la seule perspective d’avenir qui semble guider nos leaders politiques : le progrès dans l’affairisme économique – la croissance. Autrement dit, toujours la même chose.

   Or, ce ne sera pas la même chose. Les attentats que nous subissons ne sont pas des événements contingents, liés à la rencontre d’une conjoncture internationale défavorable et de quelques illuminés-fous  : changée la conjoncture (Daech vaincu ?), éliminés les fous, tout reprendrait comme avant. Les attentats que nous subissons sont d’abord un problème de notre société dont elle ne sortira qu’en le prenant en charge, c’est-à-dire en évoluant.

   Le premier ministre, Manuel Valls, qui alors n’aboyait pas, affirmait, peu après les attentats de janvier 2015, qu’il existe en France un « apartheid territorial, social, ethnique ». Paroles fortes qui impliquaient des mesures fortes, et d'abord du côté d’une remise à plat de cette compartimentation de l’espace qui s’est développée ces dernières décennies avec le creusement des inégalités, produisant ces fameux « quartiers » où le sentiment d’exclusion va de pair avec la prévalence du chômage et des trafics pour que les valeurs de la République n’apparaissent plus de mise. Mais les mesures fortes ne sont jamais venues. Notre société est restée arcboutée à sa structuration toxique, en particulier en ce qui concerne l’occupation de l’espace.

   On comprend qu’une politique post-attentats digne de ce nom – porteuse d’avenir – implique du courage. Or, c’est bien connu, les aboyeurs ne sont pas les courageux.

   Une politique d’avenir serait une politique s’attaquant à ces problèmes structurels. Qui, par exemple, investirait dans la consolidation du tissu social ce qu’elle investit aujourd’hui dans la « surrépression ». On pourrait lui suggérer bien des choses, comme réglementer de façon très restrictive les ensembles résidentiels qui privatisent des portions de territoire, favoriser l’implantation d’activités et de services publics là où les gens en ont le plus besoin, investir résolument pour la mixité sociale dans l'éducation et dans les activités pour la jeunesse, réhabiliter l’espace public de la cité et sa vocation d’accueil contre son accaparement par des affairistes, investir dans un personnel d’accompagnement des familles en difficultés et des enfants en perdition, , etc.

   Mais une politique d’avenir serait d’abord une politique qui saurait rester sobre dans sa gestion d’un événement-attentat. Elle éviterait les postures martiales, les déplacements surmédiatisés toutes affaires cessantes, les proclamations définitives sur les lieux du drame, les interprétations hâtives, la mise en valeur médiatique déplacée des (présumés) auteurs, les indécentes mises en cause de la responsabilité des rivaux politiques. Elle s’abstiendrait des mesures spectaculaires immédiates, allant dans le sens des émotions, censées chambouler l’ordre juridique et la vie quotidienne pour nous défendre, et qui sont plutôt une consécration et un encouragement pour les terroristes.

   C’est de tout cela que se détournerait une politique d’avenir prenant au sérieux la situation où la sécurité collective ne peut plus être assurée dans l’espace public. Une telle politique rassemblerait les ressources et les énergies de l’État pour se concentrer sur l’essentiel. À court terme, elle prendrait, discrètement, les mesures requises pour l’efficacité de l’enquête et l’amélioration de la sécurité, mais aussi elle s’occuperait du soin et de l’aide aux gens touchés par l’attentat. Pour le long terme elle mettrait en œuvre les réformes structurelles propres à retisser et renforcer le lien social.

   Utopique ? Regardons juste à côté, chez nos voisins allemands qui ont connu trois attentats en une semaine dernièrement. Pas de déplacements médiatisés, de discours martiaux, d’états d’exception, de lois nouvelles, de mises en cause de quiconque autre que les meurtriers, etc., de la part de la chancelière Angela Merkel. Elle n’a même pas envisagé de reconsidérer sa politique d’accueil des réfugiés ! Car, explique-t-elle, « nous n’avons pas le droit de laisser détruire notre façon de vivre par des gens qui n’ont d’autre but que de nous faire peur et de briser notre vivre-ensemble », tout en s’engageant à ce que l’État fera tout son possible pour rétablir la confiance. Elle a dit l’essentiel. Rien de plus, rien de trop. Il reste à ce que l’engagement soit tenu.

   Au moins a-t-elle montré la voie intelligente d’une politique post-attentats.