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dimanche, septembre 20, 2026

Le moment du bien commun

 


On se permet d’envisager ici qu’il y a un beau motif d’espoir qui se lève aujourd’hui : on est en passe d’avoir fait le tour des leurres sur le bien commun.

Il faut d’abord clairement poser, avec Aristote, que le bien commun est le principe de l’action politique, et que sa détermination est la vocation essentielle de la parole humaine. Comme cette parole est rationnelle, elle permet d’examiner les possibilités et leurs conséquences, de débattre, de réfléchir, et, finalement, de choisir le bien commun qui donne sens à notre vie sociale. C’est pourquoi, comme l’affirme Hannah Arendt, la détermination d’un bien commun, et donc l’action politique, est l’expression fondamentale de la liberté proprement humaine.

Le véritable pouvoir abusif, en politique, vient d’un individu ou d’un groupe social élitaire qui dévoie la détermination du bien commun à son profit. Il s’ensuit que la grande majorité des membres de la société sont amenés à se contenter d’un bien commun qu’ils n’ont pas choisi en connaissance de cause. Ce qui n’est rendu possible que par manipulation psychologique de la part du pouvoir abusif.

Ainsi, pendant près de quinze siècles, en Occident, la parole sur le bien commun a été confisquée par les pouvoirs en place, tout spécialement par les autorités religieuses, qui l’ont soustraite à l’argumentation rationnelle en la présentant comme révélée (la Bible, les Dix Commandements), et donc ne pouvant être qu’objet de croyance. Le bien commun était renvoyé au salut de l’âme immortelle après la mort terrestre de l’individu. Car il ne fallait attendre de sa vie terrestre que la mise à l’épreuve de sa valeur dans l’observance des préceptes divins, et tout particulièrement dans l’acceptation de l’autorité publique d’une supériorité hiérarchique, d’une part de certaines lignées de sang, d’autre part des clercs, voulue par Dieu.

C’est seulement dans les siècles qui ont suivi, dans le sillage du progrès des sciences et des techniques, que les populations ont pu reprendre la parole rationnellement argumentée sur le bien commun, ce qui a permis les révolutions populaires à partir de la fin du XVIIIe siècle, et l’apparition d’États de forme démocratique dont nous sommes les héritiers.

Pour autant, sommes-nous aujourd’hui en maîtrise collective de notre bien commun ? Non !

Le bien commun, tel qu’il est affirmé constamment dans les communications dominantes dans l’espace public de nos sociétés dites « démocratiques », c’est la croissance ! Il s’agit de la croissance du « produit national brut » (PNB), soit la croissance, d’une année sur l’autre, de l’ensemble des transactions financières réalisées dans un État. Autrement dit, les événements catastrophiques qui se multiplient – inondations, incendies, actes de guerre, etc; – abondent le bien commun par les travaux de réparation qu’ils entraînent, de même les soins hospitaliers et pharmaceutiques des personnes trop fortement affectées par les multiples toxicités générées par l’industrialisation des productions, telle la pollution atmosphérique. La croissance valant comme bien commun est un gigantesque mensonge, auquel personne ne croit plus, et pourtant constamment répété. La vérité, on peut la dire simplement : la croissance est notre mal commun. Car l’activisme humain à l'encontre de l'environnement naturel qu’elle implique est en train d’exténuer dangereusement la biosphère à laquelle, de toutes façons, est suspendue notre vitalité.

Une société vivant ainsi dans le mensonge sur son bien commun est-elle viable ? Non ! Ce qui se manifeste de façon de plus en plus préoccupante, aujourd’hui, c’est une dislocation du tissu social. Des phénomènes comme la montée de populismes qui se définissent essentiellement par leur stigmatisation de parties vulnérables de la population, mais aussi la capacité d’arrivistes grossiers d’accéder à des responsabilités politiques en se moquant de la vérité des faits qui devrait réunir tous les membres d’une société, en sont des symptômes.

C’est pourquoi, beaucoup de bons esprits s’efforcent de positiver l’appartenance à la société en préconisant que notre bien commun pour être crédible soit situé au-delà de la croissance. C’est là qu’on convoque la notion de bonheur pour penser le bien commun.

Certes ! Qui serait contre ? Mais de quoi parle-t-on alors ? On peut considérer le bonheur comme le rêve du désir : son attrait est donc irrésistible. Mais alors il est totalement dépendant de l’idiosyncrasie de chacun. Comme le montre Kant, le bonheur relève de l’imagination, ce n’est pas une notion rationalisable. Il peut être considéré comme un bien, et même comme le « souverain bien » comme le dit Aristote. Mais ce bien ne peut pas être commun : chacun a sa vision – d’ailleurs confuse et instable – du bonheur.

Pourtant on voit que le pouvoir régnant – la mercatocratie qui veut que les individus s’activent le plus possible dans le sens de l’expansion d’un marché ouvert – est très favorable à cette promotion du bonheur. Il faut rappeler que l’anglais Jeremy Bentham, à l’époque de ce qu’on appelle « la première industrialisation », au tournant du XIXe siècle, promouvait déjà, pour la nouvelle société qui se mettait en place, la conception du bien commun comme « le plus grand bonheur du plus grand nombre » ; de plus il affirmait que ce « bonheur » est tout-à-fait objectivable, son niveau étant la somme des sensations bonnes éprouvées, de laquelle on a retranché les sensations négatives. Pour lui la politique vraiment utile à la société – sa doctrine est d’ailleurs connue sous le nom d’« utilitarisme » – doit relever d’une arithmétique du bonheur (pour ses calculs, Bentham se faisait fort de coefficienter les différentes sortes de sensations bonnes). 

Le bonheur que l’on veut désirable au-delà de la croissance est dans le droit fil de la pensée de Bentham – les calculs arithmétiques en moins ! Car que nous présentent les publicités marchandes omniprésentes dans notre environnement public, et aussi, désormais, avec les terminaux personnels connectés, dan notre vie privée ? Des « biens » à acheter comme autant d’opportunité d’éprouver des sensations bonnes, et mis en scène pour cela comme représentant des situations de bonheur. Ce qui porte à voir le bien commun dans le bonheur objectivé comme maximisation de sensations bonnes pourvues par les biens proposés par le marché – on retrouve ici la pensée d’un bonheur objectivé en tant que quantifiable.

Mais il y a un lourd bémol. Il faut en fait parler de « possibilité de maximisation de sensations bonnes » puisque l’achat de biens présuppose l’enrichissement, et que ce dernier est l’objet d’une compétition sociale féroce qui, du fait de l’organisation mercatocratique de la société, tend à concentrer toujours plus la richesse en quelques mains, appauvrissant symétriquement toujours plus une majorité de la population. Le bonheur ainsi conçu est donc un bien trompeusement commun !

Mais c’est surtout un bien à très court terme, puisque la sensation bonne ne porte pas plus loin que l’acquisition du bien portant l’apaisement d’une frustration présente. Après, bien sûr, il reste les dommages causés par les gaspillages, les déchets, la gestion des objets qui encombrent une fois dépassé leur intérêt furtif, … et la biosphère encore un peu plus exténuée .

Historiquement, il y a donc eu deux abus majeurs de pouvoirs sociaux sur la vocation des humains à se donner par la parole un bien commun :

  • On pourrait parler de l’abus traditionaliste qui amenait à dévaluer tout son avenir terrestre pour un bien éternel d’outre-tombe.
  • En regard il y aurait l’abus moderniste qui a rabattu le bien commun sur le plus court terme, tout en le rendant de fait illusoire pour la majorité de la population.

Il est sans doute très significatif de remarquer la correspondance de ces deux époques caractérisées par un leurre sur le bien commun, avec notre interprétation ontogénétique de l’histoire de l’humanité. Car, comme nous l’avons montré dans Crise d'adolescence ?, en la période traditionaliste, on voit largement les humains être traités comme des enfants, alors que dans la période moderniste ils sont portés à faire les adolescents dans leur activisme pour se valoriser par leurs nouveaux pouvoirs qu'apportent les objets techniques rendus disponibles par la technoscience.

Mais le plus intéressant pour nous, aujourd’hui, est notre savoir de la possibilité du troisième moment. Car entre traditionalisme et modernisme se sont glissés des épisodes de révolutions populaires qui ont imposé la prise en compte collective du bien commun. En ce qui concerne la France il y eut, des « cahiers de doléances » de 1789, à la Convention citoyenne sur le climat de 2019, en passant par la fièvre de débats sur le socialisme du printemps 1848 et la Commune parisienne de 1871, etc., des marqueurs décisifs de l’exercice adulte de la liberté humaine en ce qu’elle impose un véritable débat sur le bien commun. Ce qui caractérise l’appropriation collective de la question du bien commun, c’est la parole au sens d’Aristote, c’est-à-dire la confrontation par argumentation rationnelle, autrement dit le débat, sur l’orientation que l’on veut donner à notre avenir commun.

Certes nous ne sommes pas encore suffisamment délivrés des affres du "bonheur". Il faut seulement espérer que la société ne se laisse pas enfoncer trop profondément dans la succession s’accélérant des catastrophes avant qu’elle se prenne politiquement en main. Mais nous pouvons déjà voir clairement quel sera le sens profond de cette prise en main. Le débat que l’on doit avoir sur le bien commun sera totalement revenu, d’une part d’un avenir insaisissable, dans le mythe d’une vie post-mortem éternelle et parfaite hors de toute prise de notre raison et de notre expérience partagée, d’autre part de la convoitise de biens agités sous les yeux, portant une satisfaction à portée de main, et pourtant qui le plus souvent nous échappe, comme le pompon du manège de la fête foraine qu’il faut attraper.

Le bien commun approprié par les citoyens se placera dans le temps proprement humain, celui de l’histoire humaine – ce qui inclut notre avenir personnel, celui de nos descendants, et globalement l’avenir de l’humanité.

Car s’ouvre enfin le temps où les leurres sont révélés dans leur inanité. S’impose à nous, humains, la possibilité que, comme le préconisait Aristote, l’avenir puisse être pris en charge collectivement. L’avenir peut être enfin à une humanité adulte qui veut, simplement, mais pleinement, vivre humainement. Elle hérite certes de lourds passifs, mais elle a aussi beaucoup de nouvelles possibilités, pour s'orienter vers un bien commun.

Il est temps d’en débattre pour éclairer le chemin vers un avenir à la mesure de notre humanité, et délaisser ces colifichets qui font le pouvoir de ceux qui ne peuvent apporter que des lendemains catastrophiques !

dimanche, août 30, 2026

À nos enfants du XXIIe siècle

 


Les enfants qui naissent aujourd’hui connaîtront potentiellement le XXIIe siècle. Car même dans les pires scenarii pour la suite de ce siècle – biosphère devenue largement exsangue suite à une succession accélérée des catastrophes laissant derrière elles des espaces désertifiées, recouverts de boues et déchets d’inondations, ou trop pollués – il est très probable qu’il restera des groupes humains qui essaieront de se donner une vie humaine au milieu de paysages de désolation.

Nous aurons donc des descendants qui pourront parler de nous, tels qu’ils nous ont connus, à leurs jeunes contemporains, nous, adultes de ce premier quart du XXIe siècle, qui sommes partie prenante de l’organisation du monde qui les a vu naître.

Qu’en diront-ils ?

Quelle béance de sens de l’aventure humaine ne s’ouvrira-t-elle pas lorsqu’ils feront état de l’immense liberté dont disposaient leurs géniteurs ? Car les humains pouvaient jouir, dans les premières décennies du XXIe siècle, d’une liberté pour bien habiter cette planète comme jamais connue auparavant. Cette liberté bénéficiait en effet d’un prodigieux capital de connaissances et de capacités techniques – et on peut assurer, même si elles ne seront plus du tout reluisantes, que resteront, au début du XXIIe siècle, d’innombrables traces de cette période de liberté d’il y a un siècle.

Comment expliqueront-ils (à leurs propres descendants) le virage des années 2020 vers la réduction drastique de leurs possibilités due aux catastrophes qui se sont succédées, jusqu’à celle, que peut-être à peu près tous auront connue dans la suite du XXIe siècle, où la liberté aura été réduite à sa plus simple expression : fuir pour continuer à vivre quand d’autres tombent autour de soi ?

Face à cette histoire apparemment insensée, ils seront peut-être amenés à juger que, en cette génération de leurs parents, on se soit laissé griser par sa liberté, que la vraie liberté, ce n’est pas la licence de faire n’importe quoi parce que c’est possible et qu’on peut en espérer un avantage, que la vraie liberté implique la responsabilité qui en découle nécessairement : on doit répondre des conséquences, pour soi, mais aussi pour les autres, que ses choix produisent.

Ils auront raison ! Tout un chacun fait tant de choix, dans les temps présents, qui obèrent l’avenir collectif ! Mais que d’ici – de la rentrée 2026 – on leur rappelle que, toujours, la responsabilité doit être modulée selon le pouvoir que l’on a dans la société à laquelle on participe. Nous demandons donc à nos enfants du XXIIe siècle de ne pas vouer également aux gémonies leurs ascendants. Ils trouveront peut-être la trace de cette catastrophe du 26 août 2026, quand un pan de montagne himalayenne s’est disloqué sous l’effet du réchauffement généralisé de notre planète dû à l’effet de serre produit par la combustion abusive de produits fossiles extraits des sous-sols, dont principalement le pétrole et le gaz. Des milliers d’humains moururent engloutis. Mais c’étaient des gens qui n’utilisaient que de manière infime de tels produits. Par contre les individus qui avaient décidé de forer le sous-sol pour extraire le plus possible de ces produits pour les vendre, et s’enrichir par cela, et donc en tirer du pouvoir qu’ils ont utilisé pour nier, contre les données scientifiques, leur dangerosité pour l’évolution du climat et donc de la biosphère, et pour favoriser une organisation de la société telle que soit maximisée la consommation de ces produits, sont gravement responsables.

C’est ce que nous voulions leur dire, à nos enfants du XXIIe siècle : nous sommes une immense majorité à savoir que ça ne peut pas continuer comme cela, que c’est irresponsable quant à l’état du monde qu’on va laisser derrière nous. Nous voulions leur dire que, s’ils ont vécu des secousses terribles dans les décennies du XXIe siècle qui ont suivies, nous l’avions vu venir, nous ne l’avions pas voulu, et nous avions, très nombreux, essayé de le dénoncer. À la décharge de notre échec qu’ils sachent que ce pouvoir mercatocratique qui organise la société à son profit au niveau mondial est de nature totalitaire. C’est en effet un pouvoir qui se donne les moyens de contrôler de manière envahissante les comportements des individus, par une communication omniprésente en leur vie, manipulant leurs émotions de façon à ce qu’ils soient toujours mis en demeure de devoir soulager leurs frustrations présentes selon des modalités destinées à nourrir ce système de pouvoir.[1]

Je vous écris depuis 2026 ! Nul ne sait de quoi demain sera fait. Il reste que présentement nous nous voyons orientés sur une trajectoire terriblement funeste dont notre descendance sera la principale victime. Il ne faut pourtant pas exclure la possibilité d’un avenir aimable si l’on rappelle la résilience du milieu naturel après un mois et demi de confinement strict au printemps 2020. C’est pourquoi, malgré la succession s’accélérant des catastrophes qui dévastent déjà quelques-uns, et se rapprochent de tous, nous continuerons à nous battre en faveur d’un avenir accueillant à votre liberté humaine.

La Boétie écrivait : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. »[2] Oui, chers enfants, il est possible que n’ayons pas été assez « résolus », et peut-être faut-il dire « pas assez courageux ! ». Mais pour nous ce courage ne saurait consister dans la mise en scène de sa force, même militante, il est simplement dans le fait que nous ne renonçons pas à dire notre dernier mot … comme le courage tout en douceur de Bartleby, l’anti-héros de la nouvelle éponyme d’Herman Melville, qui meurt de ne pas renoncer à dire son dernier mot par lequel, comme le préconisait La Boétie, il refuse de continuer à servir en répondant aux injonctions des personnes ayant pouvoir sur lui : « J’aimerais mieux pas. »

Pour vous, mes enfants, qui alliez vers le XXIIe siècle sans vouloir renoncer à l’espoir de faire valoir votre liberté humaine, nous sommes quelques-uns, peut-être plus nombreux qu’on le soupçonne, à refuser de continuer à servir le pouvoir des principaux acteurs du marché mondialisé : « J’aimerais mieux pas. »

 


[1] Voir P-J Dessertine, Démocratie… ou mercatocratie ? Editions Yves Michel, 2023 – chapitre 5.

[2] Discours de la servitude volontaire, 1548

dimanche, avril 12, 2026

Les déconnectés

 


« Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. »
Montaigne, Essais, II , 37, §18 (1580)

 

Il serait sans doute fort éclairant de caractériser l’histoire humaine, non pas par ses acquis (l’âge de pierre, l’âge industriel, etc.), mais par ses angoisses – ce qu’avait tenté déjà Jean Delumeau concernant la période des XIV-XVIIIes siècles dans La peur en Occident (1978). Ce serait certes une histoire délicate à écrire car les angoisses sont multiples et très liées aux conditions particulières des groupes sociaux. Mais n’y a-t-il pas comme un bruit de fond d’une angoisse commune ? Antiquité, angoisse de l’excès, de la démesure ? Moyen Âge, angoisse du péché ? Et aujourd’hui, n’avons nous pas versé dans l’angoisse d’être déconnectés ?

Par exemple, il y a communément un réel sentiment de solitude, de nudité, voire même de déréliction, pour qui s’aperçoit qu’il a oublié, ou perdu, son smartphone ? Et supposons qu’Internet soit paralysé – c’est un réseau mondial, ce n’est donc pas inenvisageable (rupture des câbles sous-marin, virus corrompant le protocole d’adressage, etc.) – que devient le monde ? Que devenons-nous ?

En fait, nous avons tous besoin d’Internet, et le fond de l’angoisse n’est-il pas, toujours, qu’un besoin n’aie plus la perspective d’être satisfait ?

Enfin, pour ceux qui ont vécu l’autre période, celle d’avant, du siècle précédent, qui se quittaient, se retrouvaient, curieux de savoir ce qui s’était passé entre temps, s’envoyant des lettres manuscrites, ouvrant le journal du matin, si possible en retrouvailles devant un café avec les familiers du quartier, etc., ils ne vivaient pas si mal, en tout cas suffisamment bien pour n’avoir jamais formulé l’attente d’un réseau de communications instantanées à l’échelle mondiale comme Internet. Oh, ils n’ont généralement pas été hostile à l’arrivée du Réseau ! Ils ont été curieux et ont essayé, c’était impressionnant et amusant, cela aiguillonnait leur curiosité ; mais loin de leur esprit que cela bouleverse leur vie, et donc leur manière de faire société !

Mais alors comment Internet est-il devenu un besoin ? Tout simplement parce que les paroles dominantes dans la société, celles qui expriment les vues de la mercatocratie (organiser la société pour les flux marchands) qui effectivement nous gouverne, ont décrété qu’« Internet, c’est l’avenir ! ». Ce qui s’explicite ainsi : « Internet est une innovation technique qui peut être un effet de levier extraordinaire pour relancer le marché ! » (lequel s’essoufflait dans les années 90, la majorité des ménages des pays dits « riches » ayant acquis la seconde automobile, l’équipement électronique et les machines à laver, requis par le standing de la vie moderne, alors même que les habitants des pays pauvres restaient largement insolvables du point de vue de ces biens). Internet signifiait pour la mercatocratie, la réduction des frais fixes liés aux espaces de vente immobiliers et au personnel salarié, la rapidité, la fluidification de la circulation de biens, et surtout l’ouverture de marchés auparavant inaccessibles. Mieux ! Le Réseau n’est-il pas la capacité de réaliser enfin l’espace de marché mondial, rendant tous les biens instantanément accessibles à tous les humains ? Quoi, le Graal de la mercatocratie !

C’est ainsi qu’avec le nouveau siècle les pouvoirs en place ont réorganisé à marche forcée les sociétés en fonction d’Internet – enseignement informatique, numérisation des données, dématérialisation des documents, diffusion d’équipement connectés, etc.

L’humain est un mammifère social. À partir du moment où l’organisation de la société implique l’usage d’Internet, chacun est mis dans la situation de vivre sa connexion au Réseau comme un besoin.

La notion de besoin est ambivalente. Elle est d’abord de signification biologique : un besoin est le sentiment d’une impérieuse exigence de comportement pour une satisfaction déterminée parce qu’elle est une condition de la continuation de sa vie – besoin de manger, dormir, éliminer par le corps, etc. De ce point de vue le besoin est très objectif, lié à la physiologie humaine, et caractérisé par sa périodicité régulière.

Mais nous vivons des besoins bien au-delà de notre physiologie. Il y a donc une signification subjective du besoin : untel a besoin de fumer une cigarette, mais pas tel autre. Par rapport aux besoins naturels dont nous parlions précédemment, le tabac, l’alcool, même s’il peuvent prendre une dimension physiologique ( par addiction) sont essentiellement des besoins culturels, car liés à la culture d’une société à une certaine époque. Ils imposent une nécessité de comportement qui dépend, outre de la personnalité de l’individu, de la vie sociale en laquelle ils s’inscrivent. Les économistes contemporains qualifient les besoins non requis pour continuer à vivre de, secondaires, tertiaires, etc. pour les distinguer des besoins primaires, car c’est ainsi qu’ils qualifient les besoins physiologiques stricto sensu.

Or ce sont ces besoins qui viennent après, c’est-à-dire culturels, qui sont exclusivement l’objet de l’investissement du pouvoir mercatocratique. Cela signifie que chaque fois que nous sommes confrontés à une publicité, ou même une propagande non commerciale, mais toujours caractérisée par une intention d’impact émotionnel, c’est toujours pour obtenir de nous une réaction sous la forme d’un sentiment de besoin. Cela marche plus ou moins selon les personnes. Mais tout l’art de la « com » [communication] au sens de la mercatocratie, est d’utiliser au mieux les sciences humaines pour identifier le public cible, optimiser le message, maximiser la pression, pour avoir la plus grande efficacité en terme de production de besoins.

La communication mercatocratique, si proliférante, si intrusive, est essentiellement de la production de besoins !

Nous laissons de côté les détails de la manipulation psychologique, comme de l’immense gaspillage de richesses qu’implique cette politique de production de besoins  – nous en rendons compte dans notre Démocratie…ou mercatocratie ? – pour nous intéresser au rapport au monde paradoxal qu’elle implique.

En effet la mercatocratie en suscitant intensément de nouveaux besoins, amène à désinvestir, en grande partie, les besoins naturels requis par notre physiologie. Comment est-ce possible, objectera-t-on, puisqu’ils sont nécessaires pour continuer à vivre ? C’est la pression massive, envahissante, de la communication marchande, qui parvient à ce que les consciences soient accaparées par les besoins qui ont un intérêt marchand, ce qui tend à escamoter le souci des besoins physiologiques essentiels. Mais ce détournement se fait insidieusement, par désaccoutumance en petites touches insensibles. Au bilan, l’emprise de la mercatocratie sur la formulation de nos besoins aboutit à une dégradation dans la satisfaction de nos besoins essentiels, cette dégradation s’amplifiant par une accoutumance généralisée avec le temps. Nous n’avons plus les mêmes exigences de satisfaction de nos besoins primaires que nos parents, que nos aïeux – l’air que nous respirons, l’espace pour le besoin de mouvement de nos corps (quand l’espace commun n’était pas monopolisé par les véhicules à moteur), l’ambiance sonore qui pouvait encore naguère nous faire chanter en travaillant, le goût des aliments, le goût de l’eau, le besoin de relations humaines familières et confiantes, etc.

C’est pourquoi on doit reconnaître que l’idéal de la modernité tardive, telle que promu par la mercatocratie, est celui d’une humanité littéralement malade.

Épicure enseignait : « Tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. «  (Lettre à Ménécée, moins IVe siècle). Le pouvoir mercatocratique prospère de piloter notre investissement dans le « malaisé à se procurer », pour lequel il mobilise capitaux, moyens techniques, et travail salarié, desquels il tire son profit et donc son pouvoir. Par contre, il maltraite sans vergogne ce dont il ne peut pas tirer profit, soit « ce qui est naturel » et « aisé à se procurer ».

Il est vrai pourtant que lors du printemps 2020, quand la pandémie de la covid-19 a contraint à arrêter plusieurs semaines l’activisme mercatocratique, nous avons comme pu retrouver au niveau sensible la spontanéité de la vie naturelle autour de nous. Nous avons peut-être alors pris conscience à quel point nous vivions déconnectés de « tout ce qui est naturel ».

La conscience d’être déconnectés de la facilité à vivre humainement et de manière heureuse en fonction de « la nature et ses règles » (Montaigne, voir incipit), par l’écoute de nos besoins vitaux, n’est-elle pas la véritable angoisse de notre temps ?

dimanche, décembre 28, 2025

De la tyrannie aujourd’hui

 


On peut accorder que la forme du pouvoir abusif à l’œuvre dans nos sociétés est bien une mercatocratie, soit le pouvoir du marché et donc d’abord de ses plus grands acteurs à la tête de multinationales, que c’est un pouvoir qui excelle dans les procédés manipulatoires, telles la communication intrusive provocatrice d’une réaction irréfléchie, l’inversion de la valeur des biens par l’extension artificielle des besoins, l’investissement courtermiste du temps, la mise en compétition généralisée, etc.

On peut être convaincu que la seule manière de sauvegarder un avenir viable pour les générations à venir est de faire tomber un tel pouvoir.

Et pourtant on peut juger totalement inopportun, dangereux même, de dénoncer, et ainsi d’affaiblir, ce pouvoir mercatocratique face à la menace de régimes franchement tyranniques situés à l’Est. Ce sont en effet des régimes sociaux fondés sur un pouvoir opérant essentiellement par l’usage de la force, et la peur qu’elle entretient. Parmi ces pays, il y a la Russie qui considère nos sociétés occidentales d’héritage démocratique comme son ennemi et nous fait déjà la guerre par Ukraine interposée.

La « servitude douce » compatible avec « des formes extérieures de la liberté », comme disait Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1840) du pouvoir mercatocratique qui se mettait en place au XIXe siècle, ne doit-elle pas être défendue sans état d’âme, face à la mise au pas violente des populations par des régimes autocratiques à visée impérialiste, héritiers du communisme, sévissant à l’Est ?

Ne faut-il pas, en stratèges raisonnables, mettre un ordre de priorité dans la sauvegarde de notre humanité contre l’adversité, et d’abord faire bloc contre les pouvoirs les plus frontalement liberticides ?

Peut-on être les adversaires déterminés de ce régime mercatocratique qui obère gravement notre avenir collectif sans être les complices objectifs des tyrannies qui pointent dans notre direction leurs missiles de guerre ?

Il faut répondre oui à cette dernière question ! Car il y a des liens solides, bien que maintenus dans l’ombre, qui arriment les régimes ouvertement tyranniques à la mercatocratie mondialisée.

Il y a deux lignes d’argumentation convergentes pour étayer ces liens. La première est l’existence d’une dimension tyrannique – soit le pouvoir abusif découlant de l’emploi de la force, et non pas seulement de la manipulation psychologique – dans les autoproclamées « démocraties » occidentalisées. La seconde est la capacité des grands acteurs du marché de générer des régimes politiques ouvertement tyranniques lorsque cela sert leurs intérêts.

A– La face tyrannique de nos démocraties mercatocratiques est très visible pour qui ne se cache pas derrière son petit doigt. On peut en trouver des expressions dans l’ensemble des pays occidentaux classés « démocratiques ».

–     La répression qui s’est abattue sur les manifestants alter-mondialistes à Gênes, lors du sommet du G8, en 2001, avec un mort et de nombreux manifestants torturés.

–     Les violences assez systématiques qu’ont subies les rassemblements pacifiques d’« indignés » en 2011, que ce soit à New-York (Occupy Wall Street), à Oakland (Californie), à Madrid (évacuation de la Puerta del Sol ), à Barcelone, etc.

En chaque occurrence, il s’agit d’une opposition au développement humainement aveugle du marché, et la tyrannie de la répression est clairement caractérisée par le piétinement du droit qui devrait avoir cours, avec, au bilan, de sérieuses blessures physiques, et même la mort, sans que cela soit sanctionné.

Ce qui se voit régulièrement aussi en France :

–     Remémorons-nous Vital Michalon, tué par une grenade lancée par un policier le 31 juillet 1977 près du site de construction du surgénérateur nucléaire de Creys-Malville, en rappelant que ce professeur de sciences physiques avait raison, ainsi que les milliers de manifestants qui l’accompagnaient. Ce surgénérateur n’a pas été cette source prolifique d’électricité annoncée mais, de dysfonctionnements en dysfonctionnements, un échec industriel et un gouffre d’argent public. Il reste, aujourd’hui un sarcophage monumental renfermant, quasiment pour l’éternité, la menace de sa radioactivité mortifère. Pourquoi le bilan de cette déplorable aventure patronnée par l’État n’a-t-il jamais été fait, ne serait-ce que par un débat au Parlement ? Comment alors en tirer les leçons ?

–     Pensons également à Rémi Fraisse, 21 ans, tué le 26 octobre 2014 dans le sud-ouest de la France par les forces de police, parce qu’il manifestait pour préserver un site bellement vivant, contre un barrage destinée à des cultures intensives requises du point de vue courtermiste de l’extension du marché.

–     Pensons à tous ces « Gilet jaunes » manifestant à partir de l’automne 2018, pour ne pas être rejetés d’une vie sociale décente par les réquisits du développement du marché, et si nombreux à avoir été blessés physiquement par la brutalité de la répression policière.

–     Pensons à tous les blessés de la manifestation contre la méga-bassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) le 25 mars 2023, avec des actes avérés d’empêchement de soins par la police à des blessés graves.

Il apparaît que le traitement par la brutalité de manifestants a priori pacifiques s’engageant pour la préservation de biens collectifs, amène à faire entrer les manifestations dans une logique de violence, ce qui a pour conséquence d’amener une part des manifestants à s’équiper pour faire face à cette violence, ce qui décourage une grande partie des manifestants potentiels, et permet, suite aux affrontements ainsi provoqués, de criminaliser des manifestants parmi les plus engagés.

Bref, les blessures physiques et psychiques, les garde-à-vue, les tribunaux, les condamnations, tout cela pour ne pas écouter et devoir répondre à des arguments légitimes contre les menées minoritaires de la mercatocratie, permettent de brider les consciences citoyennes portées à s’investir dans l’intérêt public. Ces pratiques qui étouffent par la force et la peur l’esprit démocratique, il faut les qualifier de tyranniques.

Et elles ne sont pas dénuées d’efficacité, puisqu’on voit aujourd’hui un recul global des rassemblements et manifestations populaires pour protester contre l’irresponsabilité des pratiques mercatocratiques. Dès lors, les puissants du marché retrouvent une position de force pour imposer leurs pratiques délétères concernant le respect de l’environnement naturel ou la sauvegarde de la santé publique. C’est ainsi qu’ils ont obtenu, en Europe, la remise en cause du « Pacte vert » adopté par l’Union Européenne en 2020 pour ne plus continuer à insulter l’avenir. En effet, dès 2024, l’exécutif européen a fait accepter de larges renoncements concernant ses décisions pourtant adoptées à une large majorité 4 ans auparavant. Ces reculs, tout-à-fait déraisonnables pour l’avenir, concernent, le respect des espaces naturels, la réduction de l’usage de pesticides particulièrement destructeurs et rémanents, la réduction de l’impact environnemental des entreprises, la réduction des rejets carbonés des véhicules particuliers mis sur le marché, etc.

Aujourd’hui, plus que jamais, les effets du pouvoir du marché aiguisent les contradictions dans les sociétés dites démocratiques de notre modernité tardive. C’est la contradiction d’injustice : jamais l’écart entre humains dans la possession des biens n’a été aussi abyssal ! C’est, toute aussi tranchante, la contradiction écologique : jamais les pratiques humaines n’ont à ce point menacé la santé publique et injurié l’avenir quant à l’état de la biosphère en laquelle nos descendants devront vivre.

Dans un débat démocratique, le pouvoir qui produit une telle situation est indéfendable. C’est pourquoi l’État dit démocratique, en collusion avec la mercatocratie (les membres de l’un vont occuper des postes dans l’autre et vice versa), verse de plus en plus dans la pratique tyrannique : s’imposer contre des mouvements populaires en employant la force sans en respecter l’encadrement légal, en laissant les passions agressives policières faire mal, de façon à faire peur, cette peur devant laisser le champ libre pour faire prévaloir le développement du marché sur le bien commun. Mais ce succès est lourd de menaces pour la stabilité des relations sociales à venir. C’est un enseignement bien connu de l’histoire : tout ce qui est construit, dans une société, sur la violence, ne dure jamais très longtemps.

B – La mercatocratie n’hésite pas à patronner des régimes ouvertement tyranniques lorsqu’elle juge que c’est son intérêt.

Il faut d’abord rappeler que la mercatocratie est apparue et s’est imposée d’abord dans des contrées qui, politiquement, pratiquaient, suite au renversement de régimes aristocratiques, une relative ouverture démocratique. Le peuple avait son mot à dire sur l’organisation de la société. C’est d’ailleurs cette ouverture démocratique qui à permis aux intérêts marchands de s’imposer dans les sphères du pouvoir. De cette manière l’économie marchande a pu développer ses propres intérêts et les imposer comme principes d’organisation des sociétés se réclamant encore de la démocratie, elle s’est comme l’écrit Polanyi (La grande transformation, 1944) « désencastrée » de la société pour la mettre à sa main. Nous disons aujourd’hui qu’elle a converti une très imparfaite démocratie en mercatocratie.

Pourtant il ne faut pas sous-estimer ce lien originel de la mercatocratie avec la démocratie. La mercatocratie a besoin que certaines formes de la liberté individuelle soient préservées pour que le marché comme moteur principal des relations sociales fonctionne : chacun doit pouvoir se sentir libre d’affirmer ses désirs ! (voir à ce propos notre essai Démocratie… ou mercatocratie ?, chap 2)

Mais, on le sait, du point de vue mercatocratique il y a essentiellement deux catégories de gens : les riches et les pauvres. Ce qui est valable aussi au niveau géopolitique : il y a les pays riches et les pays pauvres.

Dans les pays riches où on développe un marché de consommation de masse, il est essentiel que chacun, pour consommer, se sente reconnu dans ses désirs propres. Il importe donc que les libertés individuelles essentielles – d’opinion, de réunion, d’information, de vote, etc. – soient reconnues.

Les pays pauvres sont alors ceux qui, dans le contexte de la mercatocratie mondialisée, sont voués à fournir la main-d’œuvre la moins chère possible. Là, les autocraties tyranniques sont requises pour maintenir leur population dans la soumission, et à cet effet sont largement financées, soutenues, armées, par le gotha des entreprises multinationales et leurs gouvernements.

On a vu, en Amérique latine, bien des États, comme le Chili en 1973, s’étant réformés démocratiquement, se voir torpillés par l’ingérence des États-Unis, stimulée en sous-main par de puissants intérêts de firmes agro-alimentaires et minières. Et cela se poursuit aujourd’hui de manière ouverte par Trump qui s’efforce de promouvoir les dirigeants déclarant vouloir résoudre des problèmes sociaux par la force. On pourrait aussi parler de la France en Afrique contrôlant des gouvernements tyranniques que ce soit pour l’appropriation de ressources agricoles (café, cacao, etc.) ou minérales (uranium, pétrole, gaz, etc.).

En fait, c’est quasiment l’entièreté de la planète qui est ainsi mise en coupe réglée par la mercatocratie par l’entremise d’autocraties tyranniques se multipliant dans les pays pauvres.

Mais désormais, il faut affiner cette analyse du fait de l’évolution récente, effarante, de l’injustice dans le monde : « On pourrait les rassembler sans forcer dans un stade de football. Ils sont 56 000, et représentent les 0,001 % les plus riches de la planète. Ticket d’entrée dans le club : 254 millions d’euros de patrimoine au minimum. Ensemble, ils possèdent désormais trois fois plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 2,8 milliards d’adultes. (…) en 1995, les 0,001 % n’avaient « que » le double des plus pauvres. » (article Le Monde du 10-12-2025, source : World Inequality Lab). Cela signifie que s’est opéré dans le monde entier un déclassement, au profit des déjà-très-riches, des catégories sociales intermédiaires, tout particulièrement des classes moyennes des pays dits « riches », vers la pauvreté (ce qui permet de comprendre le mouvement français des « Gilets jaunes »).

C’est pourquoi on peut repérer une nouvelle racine de tyrannie, dont l’élection de populistes partisans de la manière forte dans des pays reconnus comme développés est le symptôme. Trump en est l’emblème, et l’on voit jour après jour ses initiatives pour disposer d’un pouvoir tyrannique, c’est-à-dire balayant l’état de droit au profit d’un usage à sa main de la force. Or, derrière Trump, il y a non seulement les majors américains de l’énergie, mais aussi toute la brochette des milliardaires des nouvelles technologies venant de la Silicon Valley.

Il s’agit, pour une partie grandissante de la mercatocratie, de manière à mieux assurer son pouvoir qui est de moins en moins défendable dans le débat public, lequel est consubstantiel au cadre institutionnel démocratique, d’amener à la tête des États des leaders populistes qui, s’annonçant comme personnalités à poigne, auront pour mission première de museler la démocratie.

Le populisme est tout simplement la captation, par un leader auto-proclamé, des émotions négatives à l’égard du pouvoir de la classe moyenne déclassée, pour les réorienter contre des parties de la population encore plus malmenées par l’empire du marché. Il s’agit presque toujours de minorités ethniquement identifiables, et, en particulier dans les pays les plus développés, de populations immigrées.

C’es parce qu’ils bénéficient de financements et de soutiens médiatiques de la part de très riches (comme le milliardaire Bolloré en France) que les mouvements populistes sont florissants dans le monde, et tout particulièrement en Europe.

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Il y a la tyrannie que l’on pourrait presque qualifier de « traditionnelle » en ce qu’elle est propre aux pays qui ne sont jamais passés par des révolutions démocratiques. Ces tyrannies, quand elles s’étendent sur de larges contrées riches en matières premières et en sources d’énergie, s’enrichissent du fait même de leur importance pour le développement du marché mondialisé. La logique du pouvoir autocratique qui les dirige l’amène à se vouloir tout puissant. Cette visée de toute-puissance lui renvoie comme une menace les sociétés alentour qui sont capables de soutenir le débat démocratique. C’est pourquoi ces tyrannies se révèlent impérialistes à l’encontre de ces voisins – l’Ukraine et les pays de l’Union Européenne pour la Russie, Taïwan et la Corée du sud pour la Chine. Il faut noter que ces potentats tyranniques se comportent aussi comme des partenaires décideurs de l’élite mercatocrate ; c’est ainsi qu’ils investissent aussi, mais de manière sournoise, dans les mouvements populistes à vocation tyrannique des pays qui soutiennent encore des débats démocratiques.

Il y a les régimes tyranniques résultant de la répartitions des rôles dans l’économie de marché mondialisée. On la résume parfois géographiquement comme un partage entre le Nord, riche et consommateur, et le Sud, pauvre et producteur. La réalité est moins simple. Mais il reste que la mercatocratie, comme à ses débuts au XIXe siècle, a toujours besoin d’un prolétariat sous-payé, avoisinant l’esclavage, pour optimiser ses profits. La mondialisation permet que la tyrannie que subissent ces travailleurs pauvres très lointains soit largement masquée aux consommateurs dont elle augmente pourtant le pouvoir d’achat.

Il y a la montée, de plus en plus pressante, des tyrannies portées par les mouvements populistes soutenus par des mercatocrates, qui visent à faire taire, de l’intérieur, tout débat démocratique, dans les vieilles démocraties occidentales. Ce sont les plus dangereuses parce qu’elles sont une immense tromperie potentiellement porteuse d’un enchaînement indéfini de violences.

Il y a enfin les pratiques tyranniques d’un pouvoir élu dans un cadre institutionnel démocratique, mais qui s’avère inféodé aux intérêts mercatocratiques dès lors que la contradiction entre le bien commun porté par la voix populaire et les exigences du marché devient trop aiguë.

Nous l’avons dit et redit sur ce blog, par exemple ici, que la démocratie n’est pas le choix d’un régime politique parmi d’autres, elle est tout simplement la vocation sociale de la liberté humaine. Si l’humain n’est pas dans le débat public sur la manière dont on doit vivre ensemble, il s’interdit de faire valoir pleinement sa liberté humaine.

Il faut donc ne pas se taire, il faut argumenter pour ce qui nous paraît aller dans le sens du bien commun et ne pas accepter ceux qui, pas si nombreux, mais très bruyants aujourd’hui, prétendent résoudre les problèmes sociaux en imposant qu’une seule parole soit dite, celle du bon leader, et que les autres se taisent. Débattre, c’est s’écouter, et donc échanger les arguments qui sont en arrière-plan de nos désaccords, c’est donc accepter d’être départagé par la raison et l’expérience partagée, et arriver ainsi sur une position commune. C’est la seule option humaine pour bien vivre ensemble. Et cette option ne peut que faire voir l’aberration politique que constitue la conduite de la société en fonction des besoins du marché.

De ce point de vue le pouvoir tyrannique qui fait souffrir pour faire peur, et qui fait peur pour faire taire, est humainement intolérable. C’est pourquoi, par nécessité humaine, nous devons le  dénoncer, le disqualifier, partout là où il nous interpelle, dans les impunités des violences des représentants de l’État sur des manifestants, dans la prétention hégémonique des discours populistes, etc. Car si nous nous manifestons ainsi, d’autres, nos voisins, aurons aussi à cœur  de répondre à une telle interpellation, et la tyrannie ne pourra plus faire carrière. Voilà ce qui est politiquement prioritaire aujourd’hui ! Ce n’est qu’ainsi que l’on peut commencer à faire reculer les tyrannies venues d’ailleurs.

Car, effectivement, la tyrannie avance !

La tyrannie avance parce que les pratiques mercatocratiques étant devenues indéfendables dans le débat public, elles prétendent perdurer par la force.

La mercatocratie n'atteint-elle pas sa phase terminale lorsque l'emploi de la force est sa seule solution pour accentuer une distorsion insupportable dans la répartition des biens entre humains, et semer encore plus la désolation dans leur environnement naturel ?

dimanche, décembre 14, 2025

Sommes-nous si prévisibles ?

 

Paul Klee : "Éclair physionomique" 1927

On dit et redit que nous sommes dans une société de communication. Ne faudrait-il pas mieux dire que nous sommes dans une société de manipulation ?

Il faut d’abord reconnaître qu’aujourd’hui comme jamais dans l’histoire humaine – nous parlons de ces 10 dernières années, depuis que des terminaux connectés peuvent constamment nous accompagner – le quotidien de chacun est envahi de messages interpellatifs non souhaités, destinés à le faire réagir.

Or, cela est une communication fondamentalement irrespectueuse.

D’abord parce qu’elle fait intrusion dans le fil de notre vie intérieure qu’elle rompt en quelque sorte pour s’immiscer, en faisant résonner en nous des sentiments non pertinents pour notre présent.

Ensuite parce qu’elle appâte vers des satisfactions très primaires qui ne font pas valoir notre humanité – la consommation comme moyen de satisfaction à court terme, le voyeurisme (la maîtresse cachée de tel homme célèbre), la rivalité (le véhicule surdimensionné à acheter pour apparaître plus dominant), la haine de l’autre un peu différent d’apparence et en situation précaire qu’on rend responsable collectivement, etc.

Enfin parce qu’elle se moque de notre liberté. Elle nous calcule comme réductibles à une réaction prévisible, laquelle, parce qu’elle intéresse le commanditaire de la communication, justifie son investissement.

Rappelons-le : il n’était jamais advenu, dans l’histoire de l’humanité que la vie sociale soit impactée aussi massivement par une communication publique irrespectueuse et intéressée ! On peut estimer qu’une proportion qui doit être de l’ordre de 99% de la communication accessible publiquement est ainsi manipulatrice, c’est-à-dire ciblant tout-un-chacun comme un réactif prévisible.

Bien sûr, Il y a d’abord à peu près toute la communication commerciale (elle semble avoir perdu de vue qu’elle peut fonctionner autrement). Il y a aussi désormais tous les « influenceurs » qui s’efforcent de faire carrière en captant le maximum de visionneurs de leurs vidéos sur les réseaux sociaux. Il y a enfin tous ceux qui aspirent à un leadership politique de l’opinion, essentiellement du côté de l’extrême-droite, mais pas seulement.

N’est-ce pas une pratique de communication socialement très dangereuse ?

Car elle éloigne une part toujours plus grande de la population de la maîtrise de son destin. Ceci est dû au caractère fondamentalement déséquilibré de la relation humaine qu’implique une telle communication. On la qualifie d’interpellative parce qu’elle est conçue pour impacter l’affectivité du destinataire ; ce faisant elle active le niveau imaginaire de sa pensée en l’amenant à poser comme fin un comportement imaginé : « Je serai bien plus considéré socialement au volant de ce beau et gros véhicule ! »[i] Mais, du côté du communiquant, on n’imagine pas, on raisonne ! On raisonne pour faire ce qui est profitable, et l’accroche affective – l’appel à l’imaginaire des individus par la mise au point d’un message adéquat, si possible avec appui sur les sciences humaines – n’en est que le moyen. Or, l’individu récepteur est totalement soustrait à cette rationalité. Par contre, il est d’emblée capté par un imaginaire de satisfaction qui est déjà, en soi, plaisant. C’est là que se joue la prise de pouvoir : pour le communiquant le message à sa raison d’être, pour le chaland, il est d’emblée un motif à réagir en un sens prévisible. Parce que l’un est sur le plan rationnel, l’autre sur celui de l’imaginaire, le deuxième n’est pas d’emblée en mesure de répondre adéquatement – selon son véritable intérêt – au premier.

Cette compréhension de la communication manipulatrice contemporaine ne permet-elle pas de rendre compte de manière décisive de cette sorte de schizophrénie généralisée contemporaine : des milliards d’humains qui se comportent, avec les apparences de la liberté, pour aller dans une direction qu’ils n’ont pas choisie ?

Peut-on en sortir ? Pour que cela soit possible, il faut que le récepteur, faisant un effort de recul par rapport à son désir sollicité, quitte le niveau de l’imaginaire pour accéder à la conscience discursive, par laquelle il va découvrir l’intention rationnelle sous-jacente à la présence de cette communication. C’est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l’intérêt de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d’images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l’individu (car l’exercice de la raison demande un investissement énergétique supérieur), et lorsque les communications qui interpellent sont trop nombreuses, il n’est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive. En ce sens, il y a désormais, stricto sensu, un problème écologique de pollution par la communication de propagande.

On n’ignore pas que cette communication intrusive et manipulatrice est aussi utilisée pour promouvoir des causes authentiquement de bien commun. Elle l’est légitimement dans des situations de lutte ouverte contre des pouvoirs abusifs quand il s’agit de mobiliser en urgence pour établir un rapport de force. Mais elle l’est devenue bien plus largement, en ce qu’elle est désormais quasiment une norme communicationnelle, dans les diverses incitations au soutien desdites causes. C’est un phénomène très dérangeant, parce que le rapport de pouvoir qu’elle manifeste favorise le soupçon que la cause présentée de bien commun puisse être un paravent pour un intérêt particulier.

Le seul critère fiable pour une communication de bien commun est la présence d’une argumentation rationnelle sérieuse qui s’adresse clairement à la liberté du destinataire. Car, alors, celui-ci est en situation d’évaluer les arguments en fonction de ce qu’il juge, par sa propre réflexion, aller dans le sens du bien. Ce qui une fenêtre qui s'ouvre au débat sur le bien commun par confrontation d’arguments rationnels et appuyés sur l’expérience partagée. Ce débat, c’est tout simplement le débat démocratique.

Il faut miser sur la démocratie, c’est-à-dire sur l’implication de chacun dans l’action politique ! C’est le seul principe d’organisation de la société pleinement humain « car l'action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu » (Hannah Arendt, La crise de la culture – « Qu’est-ce que la liberté ? », 1960). Il faut, pour cela, appliquer les bonnes règles du débat politique qui permettent de prévenir toute manipulation, et donc prise de pouvoir par des intérêts particuliers. Ces règles nous les avons rappelées dernièrement dans La démocratie comme une chaise à trois pieds.

Soyons imprévisibles ! Détournons-nous des trop attendues lamentations sur les dévastations de son environnement naturel par l’humanité. Ne sont-elles pas, de plus en plus, un déversoir qui permet d’exposer émotionnellement la prise en compte du problème, alors que derrière se cachent les acteurs qui, pratiquement, continuent à faire ce qu’il ne faut plus faire ? Orientons-nous dans le sens d’une véritable démocratie en nous intéressant à ce que pourrait être un avenir commun désirable. Éclairons par nos débats l’établissement de la société à venir de confiance et de respect. Nous deviendrons alors, par la force de ces nouvelles motivations, définitivement imprévisibles pour ces marchands d’imaginaire de sensations bonnes sans portée, qui se verront dès lors lancer leurs appâts dans le vide.

 


[i]  C’est d’ailleurs pour cela que dans cette communication interpellative, l’image est essentielle. L’homme de la modernité tardive vit dans un bain d’images ! C’est nouveau ! Jusqu’au XVIIIe siècle l’image était très rare car laborieuse à réaliser et difficile à reproduire.

dimanche, novembre 16, 2025

La valse moderniste

 

Le modernisme est un phénomène d’opinion majeur de notre époque. On peut le qualifier d’idéologique parce qu’il est la manière dont s’affirme un pouvoir social.

Il est essentiel, pour la compréhension de notre histoire des siècles passés, de spécifier cette notion de modernisme(-iste), en la démarquant clairement de la notion de moderne(-ité). La raison en est que seul le mot modernisme permet de circonscrire l’investissement irrationnel de l’avenir qui apparaît en Occident au sortir de la Renaissance. Cet investissement pourrait se formuler ainsi : « La potentialité de progrès technoscientifique de l’humanité apportera nécessairement des solutions techniques aux problèmes auxquels elle est confrontée ». De cette proposition on tire volontiers le corollaire logiquement abusif : « Toute invention technique rendue possible par le progrès technoscientifique est nécessairement bonne ».

La technoscience c’est la stimulation mutuelle de la découverte scientifique et de l’invention technique mise en lumière par l’œuvre de Galilée. Galilée établit en faisant rouler des billes sur des plans inclinés que la vitesse de la chute d’un corps à un point p est indépendante de la nature du corps mais est fonction du temps écoulé. Mais alors pourquoi tout un chacun expérimente-t-il que des corps tombent plus vite que d’autres ? Galilée fait l’hypothèse de l’existence de la pression atmosphérique, laquelle est prouvée par son disciple Torricelli au moyen d’un long tube plein de mercure renversé dans une bassine, le niveau du mercure descend et le haut du tube devient un pur vide. Donc l’atmosphère existe et fait une pression sur le mercure dans la bassine égale au poids de la colonne de mercure dans le tube. Cette expérience ouvre la voie à l’invention des pompes à vide, lesquelles permettront d’autres découvertes. C’est cela la technoscience, l’auto-renforcement positif de la relation mutuelle entre la théorie scientifique et la technique.

Ainsi la technoscience ouvre à une suite indéfinie de découvertes théoriques et d’inventions techniques à venir. Il s’ensuit que le modernisme est une dévalorisation systématique du passé, en vertu du solutionnisme technique qu’il affiche. Si toutes les solutions aux problèmes humains se trouvent dans les potentialités techniques qui seront inventées du fait de la dynamique propre à la technoscience, il est vain de se pencher sur un passé dont on pourrait tirer des leçons, puisque ce passé est dépassé par les progrès de la technoscience.

À ce stade on serait tenté d’objecter : L’optimisme quant à l’avenir du modernisme paraît bien légitime puisque la technoscience existe. Et d’ailleurs c’est bien la conséquence qu’en ont tirée d’aussi éminents esprits que
– l’anglais Francis Bacon posant que « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » La nouvelle Atlantide (1627),
– et le français René Descartes affirmant qu’avec cette nouvelle méthode de connaissance : « nous pourrions (…) nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature… » Discours de la méthode (1637).

Et pourtant ce fantasme d’omnipotence humaine sur la nature n’était pas du tout partagé par le découvreur même de la technoscience, Galilée, dont l’œuvre fut pourtant décisive pour l’avènement de la modernité. Il restait tout-à-fait révérencieux envers le passé. Ainsi, il écrivait « Je tiens les travaux d’Archimède (IIIe siècle av. J-C) pour supérieurs à ceux de tous les autres esprits de l’humanité. » (Discours, 1638). Il était moderne, certes, mais pas moderniste !

Car le modernisme est paradoxal en ce qu’il est une foi quasi religieuse  – et donc irraisonnée – en l’exercice technoscientifique de la raison. Ce qu’a très bien exprimé Cornelius Castoriadis : « La science offre un substitut à la religion pour autant qu'elle incarne derechef l'illusion de l'omniscience et de l'omnipotence – l'illusion de la maîtrise. Cette illusion se monnaye d'une infinité de manières – depuis l'attente du médicament-miracle, en passant par la croyance que les "experts" et les gouvernants savent ce qui est bon, jusqu'à la consolation ultime : "Je suis faible et mortel, mais la Puissance existe." La difficulté de l'homme moderne à admettre l'éventuelle nocivité de la technoscience n'est pas sans analogie avec le sentiment d'absurdité qu'éprouverait le fidèle devant l'assertion : Dieu est mauvais. » (Le monde morcelé, 1990).

Rappelons que l’adjectif moderne est bien antérieur à l’apparition du modernisme. Il a d’abord été employé dans le Haut Moyen Âge (du Ve au Xe siècle) pour désigner le présent en tant qu’il ouvrait vers une nouvelle période de l’histoire aux caractères inédits, par opposition au monde ancien, celui de la civilisation gréco-latine. Ce monde à venir, bien sûr, était espéré meilleur pour ses enfants et les générations futures, c’est-à-dire moins violent, plus juste et plus prospère. Mais cet espoir n’impliquait aucunement un rejet du monde ancien, comme en témoigne la persistance de l’usage de la langue latine dans le monde lettré d’alors.

Moderne est un adjectif qui valorise, on pourrait presque dire, « qui rééquilibre » l’avenir par rapport au passé, par réaction aux sociétés traditionnelles qui font trop lourdement peser les anciens et leurs choix sur le présent. Moderniste est un fantasme de pouvoir sans limite de l’humain sur son environnement naturel.

Nous parlons de « fantasme », pour que soit sensible que ces mises en scène imaginaires d’un pouvoir sans frein sur l’environnement naturel qu’on vient de lire chez des philosophes, si elles ont un effet attrayant, n’ont rien de raisonnable. Comment un être, eût-il une âme éternelle, qui se vit quotidiennement comme partie prenante de la nature, pourrait-il prétendre à un « Empire » sur celle-ci, ou à en être « maître et possesseur » ? Bien sûr il y a un nombre indéfini de possibles qui s’ouvrent à la liberté humaine avec l’accès à la technoscience. Mais la véritable supériorité de l’humain n’est-elle pas de pouvoir choisir entre ces possibles ceux qu’il juge les plus appropriés pour avancer dans la direction de ce qu’il juge bien ?

Le modernisme est comme une valse à trois temps.

Le premier temps est celui de sa diffusion. 

Initié par Bacon et Descartes, on peut considérer que ce temps mène jusqu’au dernier quart du XVIIIe siècle avec l’advenue des révolutions démocratiques des États-Unis puis de France. Durant cette période, le modernisme est d’abord largement partagé par les intellectuels d’Europe en lesquels il instille un optimisme assez inédit. Ainsi, G. W. Leibniz, philosophe allemand, écrivait en 1697 : « Il faut reconnaître un certain progrès perpétuel et absolument illimité de tout l’univers, de sorte qu’il marche toujours vers une plus grande civilisation. » (De l’origine radicale des choses). Mais, Gottfried Wilehlm, la notion de progrès n’a de sens que si elle est une avancée vers un but clair qui fait consensus comme valeur. Or, ta notion de « grande civilisation » est indéniablement très obscure !

Ce qui  est clair, par contre, c’est que le modernisme a indiscutablement motivé ce qu’on a appelé la « première industrialisation », laquelle commence d’abord en Angleterre à partir de la fin du XVIIe. Or, celle-ci a provoqué le déracinement et prolétarisation brutale de villageois chassés par la pratique des enclosures, l’enrôlement dans les unités de production des femmes et des enfants sous un régime quasi esclavagiste, la déportation de main d’œuvre esclave enlevée de force en Afrique, la déforestation massive pour alimenter en énergie les nouvelles machines, la multiplication des paysages défigurés par les nouvelles installations de production, avec les fumées et déchets qui accompagnent, etc.

Le deuxième temps est celui de son règne assumé.

Après les quatre décennies, entre 1775 (début de la guerre d’indépendance des États-Unis) et 1815 (congrès de Vienne), de mouvements révolutionnaires et de guerres qui ont mis un terme à l’accaparement du pouvoir politique par la noblesse de sang, la société nouvelle qui émerge va permettre la popularisation du modernisme. Celui-ci bénéficie de la conjugaison de deux faits sociaux nouveaux. D’abord, après des décennies d’insécurité et de malheur, se manifeste dans les sociétés occidentales une aspiration générale au bonheur. Ensuite, le pouvoir politique est désormais largement contrôlé par les principaux affairistes, à la fois industriels et acteurs du marché. C’est le phénomène de « désencastrement du marché » souligné par Polanyi (La grande transformation, 1944) : le marché n’est plus sous le contrôle du pouvoir politique, au contraire !, c’est désormais le marché qui est en position de contrôler la politique. En bref c’est l’avènement de la mercatocratie, laquelle aujourd’hui règne encore.

Mercatocratie et aspiration au bonheur se conjuguent en ce que le marché s’emploie à convertir l’aspiration populaire au bonheur en achat de biens de consommation. C’est l’époque du développement d’une nouvelle communication publique, ayant d’abord eu pour support les gazettes, les affiches, l’almanach, pour accrocher le désir de bonheur du destinataire à la mise en scène prometteuse du produit mis sur la marché. C’est l’époque où la « nouveauté », simplement parce qu’elle est nouvelle, doit susciter le désir d’achat parce qu’elle ne peut être apparue que pour le bonheur de ceux qui l’acquerront. C’est ainsi que le modernisme a pu s’auto-alimenter pendant près de deux siècles avec les points d’orgue que furent les apparitions, de l’électricité, du téléphone, de la TSF (télégraphie sans fil), de l’automobile, de l’avion, de l’ordinateur, etc.

Le troisième temps de la valse du modernisme est celui de sa persistance clandestine.

Ce marché, sans cesse grandissant, sans cesse s’intensifiant, n’a pu prospérer que dans une débauche ahurissante de dépenses d’énergies, forestières, fossiles, nucléaires certes, mais avant tout humaines (celle des travailleurs salariés), sur deux siècles. La biosphère s’est vue envahie de plus en plus impitoyablement de flux de biens marchands et des déchets attenants. Aujourd’hui elle est épuisée, malade, sa vitalité a drastiquement baissé, et elle a la fièvre (le « dérèglement climatique »). Pourtant le modernisme est toujours présent, mais il a dû renoncer à s’afficher explicitement. Il n’a plus la cote ! Par exemple on ne prétend plus attirer vers un produit en mettant en vedette l’argument « C’est nouveau ! ». Pourtant le marché de l’économie telle qu’elle fonctionne depuis deux siècles a absolument besoin de susciter le réflexe d’achat moderniste – il faut qu’on aie besoin d’acheter la nouvelle version du produit, censée être plus avancée technologiquement. C’est pourquoi on met l’accent, dans la communication commerciale, sur les détails nouveaux susceptibles d’avoir le plus d’effet sur l’imaginaire du destinataire. Mais cela ne suffirait pas si l’on ne détournait pas aussi la conscience du long terme, forcément porteur d’inquiétudes. On met donc sans cesse l’accent sur les sensations bonnes au plus court terme qu’apportera l’acquisition du bien marchand.

Cette clandestinité du modernisme est due à l’échec non assumé de sa remise en cause rationnelle. Cette remise en cause est le résultat de la prise de conscience, à partir des années soixante-dix du siècle dernier, que le bonheur prétendument apporté par la société de consommation était largement illusoire, alors que les dégâts entraînés par l’extension indéfinie du marché se manifestaient de plus en plus concrètement et implacablement. L’échec de cette remise en cause a été avéré au début du siècle par le reniement des accords de Kyoto (1997) – qui avaient arrêté une régulation mondiale contre le réchauffement climatique – de la part des États-Unis et du Canada, sous la pression de dirigeants de firmes majeures du marché de l’énergie.

Ce qui montre bien que le véritable pouvoir est mercatocratique.

Pourtant on ne peut pas dire qu’aujourd’hui le modernisme soit finissant. Au contraire, il semble que la durée de valeur technique des produits, surtout ceux de technologie récente, n’a jamais parue aussi courte, ou plutôt, on n’a jamais été invité à les remplacer aussi rapidement, et de manière aussi pressante. Le modernisme semble n’avoir jamais été aussi frénétique ! La valse à trois temps deviendrait-elle une valse à mille temps, comme dans la chanson de Brel ? Serait-ce là son chant du cygne ?

dimanche, juillet 13, 2025

Qui a besoin d'énergie ?

 

 

 

Mais qui a besoin d’énergie ?

D’où vient cette voracité en énergie affirmée sans cesse publiquement ?

Car l’énergie, on l’a déjà ! Toujours ! C’est nous ! C’est la vitalité exubérante de l’environnement naturel (nettement moins dans les zones désertiques et, attention : « le désert croît »[1]) ! C’est l’infini dynamisme de l’Univers qui produit le soleil déversant sans cesse ses rayonnements sur Terre et impulsant ainsi les circulations de l’eau, du vent, etc.

L’énergie peut se définir comme une force capable de mettre en mouvement. N’est-ce pas cela notre vitalité propre ? Pourquoi ne suffirait-elle pas ?

Parce que nous avons aussi des besoins qui dépassent nos forces.

Nous avons consommé tous les fruits des branches basses et nous lorgnons les fruits trop hauts pour être accessibles. Nous trouvons une longue perche que nous balançons afin que, par son extrémité, elle percute les hautes branches, et que les fruits tombent.

Nous avons encore utilisé notre énergie pour ce faire, mais nous l’avons démultipliée en impulsant une énergie cinétique à la perche.

Pendant quasiment toute son histoire l’humanité a pourvu à ses besoins en démultipliant son énergie au moyen d’outils conçus, perfectionnés, en fonction de l’énergie cinétique qu’ils pouvaient produire : la houe, l’herminette, le marteau, le fuseau (pour filer les fibres végétales ou animales), l’arc et la flèche, etc.

D’autre part les humains ont très tôt mis au point des dispositifs techniques afin de détourner un peu des flux énergétiques présents dans leur environnement naturel pour leurs propres buts – l’eau qui peut, laver, porter, faire tourner une meule ; le vent qui permet de naviguer ; la chaleur du soleil qui permet d’engranger le fourrage pour l’hiver, l’étincelle qui peut allumer un feu, etc.

Une autre voie des humains pour augmenter l’apport énergétique propre à répondre à leurs besoins a été l’utilisation de l’énergie animale. Ce qui ne passe pas nécessairement par une mise en servitude violente. L’anthropologue Philippe Descola témoigne[2] de la relation spontanée d’échanges entre quelque mammifère de la forêt (une sorte de suidé proche du sanglier) et le groupe humain établi sur un essart (espace dégagé gagné sur la forêt primitive et aménagé pour l’habitat et le jardinage) dont il s’était rapproché apparemment par simple curiosité. Ce qui ne doit pas étonner puisque dans la nature on voit régulièrement des collaborations entre espèces qui sont autant d’extension des capacités énergétiques de chacune d’elles.

C’est ainsi que l’espèce humaine s’est insérée dans son environnement naturel, en tirant parti de sa sagacité propre pour démultiplier ses capacités énergétiques en les mettant à la hauteur de ses besoins, sans déséquilibrer l’économie de la biosphère.

On objectera, judicieusement, que ce rapide profil énergétique de l’espèce humaine, est trop simple. Il méconnaît les rapports de pouvoir, les injustices, les guerres, si caractéristiques de l’histoire humaine.

Ce qui amène à affiner l’analyse. On peut s’appuyer pour cela sur la distinction de Claude Levi-Strauss, que nous avons présentée dernièrement, entre société froide et société chaude.

Les sociétés que Levi-Strauss qualifie de « chaudes » sont organisées en fonction de l’opposition entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui leur sont asservis. Ce sont des sociétés de compétition pour le pouvoir. Or, comme une telle compétition ne saurait avoir de fin, elle mène nécessairement à l’excès. C’est pour cela que les sociétés chaudes ne sont pas durables : elles finissent par succomber sous les effets en retour de leurs propres excès – ainsi en a-t-il été des empires : l’empire d’Alexandre, l’empire romain, l’empire napoléonien, le 3e reich allemand (qui se voulait durer 1000 ans, mais n'a tenu que 12 ans). Et en effet la soif de pouvoir ne trouve jamais le contentement, parce qu’elle est de nature passionnelle. La passion, au sens classique du terme (hérité de l’Antiquité), est la forme que prend le désir lorsqu’il s’impose à la conscience comme un besoin, de telle sorte qu’il « exclut la maîtrise de la raison », et s’impose même comme « règle [de comportement] au sujet » (Kant, Anthropologie, livre III, 1797).

La passion n’est pas nécessairement un problème social, souvent même, elle est un puissant facteur de dynamisme pour la société, on peut être collectionneur passionné, chercheur passionné, sportif passionné, passionné de défense d’espèces menacées, etc. Mais dans l’ouvrage cité ci-dessus Kant pointe particulièrement les passions qui portent sur le type de relations qu’on veut établir avec autrui (ce qui exclut la passion amoureuse qui ne porte que sur des relations singulières). Il montre qu’elles se réduisent à trois essentielles : la passion de dominer, la passion d’être célébré, la passion d’être riche. Ces passions que l'on peut qualifier de « malignes » (elles font mal à la vie sociale) – domination, gloire et cupidité – amènent toutes à s’efforcer d’avoir une emprise sur les gens afin de les utiliser pour son propre but. Ce sont trois manières, la plupart du temps combinées entre elles, par lesquelles s’exprime la passion de pouvoir. Mais il y a toujours une passion maligne dominante. Le plus généralement, dans le passé, ce fut la domination, au moyen de la force que procurait la possession des armes et des chevaux.

Cela a été l’originalité du monde occidental, au tournant du XIXe siècle, que d’établir un pouvoir fondé essentiellement sur la cupidité, c’est-à-dire sur la course à la possession des biens et à l’enrichissement pécuniaire au moyen de l’investissement dans un marché (économique) ouvert. La forme de pouvoir qui s’en est suivi, qu’on appelle le plus justement une mercatocratie, a constitué un empire désormais mondialisé. Cela se constate, outre par le fait qu’on trouve les mêmes centres commerciaux, avec les mêmes enseignes dominantes, dans tous les grands centres urbains du monde, par les flux de plus en plus denses de marchandises qui traversent les océans et franchissent les continents, résultats d’une division mondiale du travail dans la production des biens.

La voracité en énergie contemporaine, insatiable et irrationnelle, vient des besoins de la mercatocratie étendant son empire sur toute la planète.

Concrètement qui a besoin d’énergie ?

Ce sont les affairistes qui sont aux initiatives d’élargissement et d’intensification des flux marchands, seule manière, de leur point de vue, de donner sens à leur vie. Ce sens, ne valant qu’autant qu’ils puissent comparer favorablement leur richesse à celle des autres, est intrinsèquement fragile puisque s’ils baissent la garde, ils seront implacablement dégradé dans la compétition. De là vient leur activisme qui les conduit à lancer sans cesse de nouveaux marchés. La conséquence en est une prédation démesurée sur la biosphère qui épuise notre planète.

Dans ce système de pouvoir mercatocratique, l’offre ne peut que précéder la demande. Elle doit donc la créer. Des sommes d’énergie gigantesques sont donc consacrées, en surplus, à cet impératif typiquement mercatocratique de créer le désir de se procurer les biens mis sur le marché. Cela implique d’inonder l’espace public comme l’espace privé (par l’intermédiaire des smartphones et autres terminaux de communication) de messages intrusifs (ils font rupture dans le courant de conscience spontané de chacun) à visée manipulatoire (ils interpellent émotionnellement pour faire réagir dans le sens de l’achat). Il est important de comprendre que même si ces communications imposées n’obtiennent d'emblée pas le comportement visé, elles finissent quand même, comme effet à plus long terme de leur surabondance, par imposer leur vision du monde qui relève d’un hédonisme (du grec hédonè = plaisir) quasiment infantile : réussir sa vie, c’est être en mesure d’accumuler le maximum de sensations bonnes, les biens marchands étant proposés comme des promesses de sensations bonnes.

Ce n’est donc que secondairement, non par réflexion mais par réaction, que le commun des individus prennent à leur compte les besoins énergétiques des acteurs du marché – d’autant que nombre de biens marchands acquis impliquent pour leur usage un nouveau besoin d’énergie artificielle (carburant ou électricité).

C’est ainsi que nous appartenons à la société la plus chaude de l’histoire humaine, celle qui a le besoin le plus inextinguible d’énergie ! Celle qui ne saurait être durable.

Une attention particulière doit être portée à l’électricité en tant qu’elle est la forme d’énergie qui est privilégiée, et donc toujours plus massivement produite, par la mercatocratie. Discrète (pas de lieu de stockage domestique), toujours immédiatement disponible par la simple pression d’un doigt, peu bruyante, sans fumées et autres rejets, non salissante, dégageant peu de chaleur, elle est effectivement la forme d’énergie qui apporte le plus de sensations bonnes. Elle semble pleinement en phase avec l’hédonisme mercatocratique.

À condition qu’on s’en tienne à l’immédiateté de son usage. Car, dans une société qu'on veut organiser pour le tout électrique, elle est très coûteuse en amont de cet usage[3]. D’abord, sa distribution présuppose une organisation sociale centralisée, fonctionnelle et stable – ce qui est de moins en moins garanti par l’évolution historique récente, avec la privatisation des opérateurs fournissant cette énergie et la multiplication des tensions sociales, voire avec les guerres comme en Ukraine.

Ensuite sa production implique des lieux qui accumulent les « sensations mauvaises » quelle que soit la technologie mise en œuvre. Les centrales à énergie fossile – surtout le charbon, mais aussi maintenant le bois – sont extrêmement gourmandes en combustibles et très polluantes. Les barrages sur les cours d’eau doivent envahir de belles vallées pleines de vie, impliquent des énormes chantiers dangereux (avec régulièrement des victimes parmi les ouvriers), et ils doivent être surveillés et entretenus car quelquefois ils cèdent créant de terribles catastrophes. Les champs de panneaux solaires ne sont pas des paysages qu’on souhaite voir se multiplier. Les éoliennes qui s’installent de nos jours sont assez monstrueuses, et on comprend les résistances du voisinage. Les parcs marins d’éoliennes stérilisent largement les milieux aquatiques qu’ils impactent.

Les centrales atomiques[4], elles, sont d’apparence très propre, mais initient une suite indéfinie de sensations mauvaises. Il faut savoir que, du point de vue théorique, c’est le même processus de fission d’atomes lourds (uranium enrichi) qui libère une quantité énorme d’énergie calorique, que pour la bombe, mais dans des conditions telles que l’explosion est indéfiniment ralentie, ce qui permet d’en transformer une partie en électricité. Ainsi, une centrale atomique émet en permanence des effluents radioactifs, gazeux – dans l’air ambiant – et liquides dans le milieu aquatique de refroidissement (fleuve ou espace marin). Cette radioactivité n’est pas censée dépasser des seuils réglementés. Mais ces seuils sont assez arbitraires car la radioactivité est un danger doublement sournois. D’une part elle se joue totalement de la défense sensible des individus contre les agressions : une irradiation en général ne fait pas mal, on ne s’en aperçoit pas ! D’autre part le délai entre l’irradiation et les symptômes des dégâts qu’elle aurait causé dans l’organisme est aléatoire et peut aller jusqu’à plusieurs années, à tel point qu’il est impossible, du point de vue du droit, d’assigner l’effet à sa cause (d’où la non reconnaissance comme victimes de la radioactivité de sujets porteurs de cancers de la thyroïde habitants près d’une centrale atomique, d’une unité de traitement ou d’entreposage de déchet radioactifs.)

Il faut admettre la thèse suivante :

L’être humain est foncièrement inadapté et inadaptable à la production industrielle de radioactivité artificielle !

J’en ai expliqué naguère la raison dans l’article Considérations sur la radioactivité et l'homme. On peut la résumer ainsi : la vie humaine n’a pu se développer qu’à partir du moment où la forte radioactivité initiale de la planète était devenue résiduelle.

L’illustration la plus significative en est l’incapacité de l’industrie à se dépêtrer des déchets nucléaires HAVL (Haut Activité à Vie Longue). Il y en a déjà des centaines de milliers de tonnes sur la surface de la Terre et dans les fonds marins, dont une part importante devrait être gérée pendant des dizaines de milliers d’années. En effet « haute activité » signifie que ces matériaux doivent être confinés dans des containers parfaitement étanches et millénairement durables alors qu’ils seront soumis à un très fort dégagement de chaleur.

On retient aujourd’hui comme solution de les enfouir dans des couches géologiques profondes et stables. Mais La Terre est une planète vivante, qui peut garantir cette stabilité durant des dizaines de milliers d’années ?

Comme ces déchets sont très énergétiques, on met au point des filières de centrales atomiques qui puissent les réutiliser – c’est le fameux « retraitement », par exemple la constitution du mox, combustible qui mélange du plutonium (déchet extrêmement radioactif et durable) à de l’uranium appauvri. Mais une fois utilisé, le déchet final est encore plus radioactif que le combustible initial !

D’autre part, en France, aucune des centrales atomiques après service n’a pu encore être démantelée. La plus ancienne, celle de Brennilis, est pourtant arrêtée depuis 1985 ! Les démantèlements sont très délicats et n’en finissent de poser des problèmes – car en ce qui concerne la radioactivité il en va comme du sparadrap du capitaine Haddock : plus on se rapproche du cœur du réacteur, plus les éléments à retirer sont fortement radioactifs, plus ils irradient le matériel d’extraction dont il faut alors se préserver.[5]  

On entrepose, en France, à La Hague les déchets HAVL pouvant être réutilisés dans dans 4 bassins de piscine. Mais comme ils sont presque pleins, il faut en construire d’autres plus une autre usine de retraitement des déchets. Les responsables de ce programme l’ont appelé « Aval du futur » ! C’est se payer de mots ! Restons fidèles à la chose, il faut l’appeler « Impasse du futur » !

On s’en doute, on est incapable de chiffrer le coût de cette filière de production d’électricité, il est faramineux, on pourrait même dire infini, puisqu’il faudrait gérer, surveiller, des matières radioactives pendant des milliers d’années…

D’ailleurs la signalétique de l’emplacement, de la dangerosité, des mesures à prendre, est impossible à adapter à la compréhension d’une culture humaine venant plusieurs milliers d’années après la nôtre.

Il faut le dire simplement : il est hors de portée de l’être humain de faire des projets sur des milliers d’années.

La mercatocratie est en train de sacrifier l’avenir de l’humanité pour ses intérêts à court terme. Sa voracité pour produire de l’énergie électrique est en train de mettre en place un trop plein d’énergie incontrôlable, mortifère pour l’avenir de l’humanité.

Au-delà du réchauffement climatique dû aux émissions carbonées, il y a un autre réchauffement qui se met en place, soigneusement maintenu sous les radars des flux d’information, et pourtant beaucoup plus inexorable. C’est le réchauffement radioactif !

Rappelons l’impératif moral kantien tel que le philosophe Hans Jonas l’a élargi à l’écologie : « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. » (Le principe responsabilité, 1979).

La société mercatocratique, la plus chaude société qui ait existé, ne va plus durer longtemps. Il faut penser le passage à une société humainement viable à venir, en faisant en sorte qu’elle ne soit pas seulement une société rescapée d’une succession de catastrophes, mais qu’elle se construise déjà avant, dans l’anticipation de leur possibilité. Une chose est certaine dans cet avenir : la société mercatocratique sera jugée indéfiniment immorale !

 


[1]  « Le désert croît, malheur à qui recèle des déserts ! » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, (1885) IVe partie; trad M. De Gandillac.

[2] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard – 2005.

[3] Nous proposerons prochainement des considérations sur une production et un usage responsables de la fée électricité.

[4] Nous persistons dans l’adjectif « atomique » qui était employé jusque dans les années soixante, avant d’être remplacé par « nucléaire » pour rendre cette technologie plus acceptable.

[5] Voir le documentaire de Bernard Nicolas Centrales nucléaires, démantèlement impossible ?, 2013, accessible sur Arte.