dimanche, septembre 13, 2026

De notre souffrance commune clandestine

 


C’est peut-être le phénomène le plus conséquent de notre temps ; c’est pourtant un phénomène qui passe sous les radars de l’intérêt public, qui reste clandestin, et qui pourtant détériore fortement le vécu de chacun.

En une génération la confiance sociale s’est effondrée !

La confiance sociale est la tonalité affective a priori par laquelle se vit la rencontre avec un inconnu. Oh, n’importe quel inconnu ! Pas nécessairement celui qui a une couleur de peau différente, des vêtements dépareillés, des tatouages trop bavards, ou un fort accent étranger. Tout inconnu. Celui que l’on croise dans la rue et qui nous ressemble, même si, nous voyant encombré de paquets, il nous offre l’aide de ses bras, surgit le pincement du soupçon qu’il est intéressé à notre détriment.

Oui, les années 2000 ont amené l’humanité dans un processus d’effondrement de la confiance sociale. Cela concerne toutes les contrées largement occidentalisées. Et, on le sait, avec les réseaux numériques qui désormais peuvent couvrir l’ensemble de la planète, l’occidentalisation – la prise en main des sociétés au profit du marché – tend à devenir mondiale. On commémore ce jour le 25ème anniversaire des attentats du 11 septembre 2001. D’un point de vue historien, on peut prendre cette date – qui fut le moment d’un traumatisme mondial comme catastrophe d’ampleur inédite[1], intentionnelle, touchant le lieu de l’occidentalisation la plus avancée – comme le commencement de l’effondrement de la confiance sociale. Mais on se doute bien que l’origine du basculement dans la défiance commune doit provenir d’enracinements plus profonds.

Pour comprendre ce basculement il faut donner toute son attention à l’évolution de l’expérience humaine. On s’aperçoit alors que la coupure décisive n’est pas dans l’arrivée des technologies de la communication numérique instantanée et quasiment gratuite à portée mondiale vers la fin du XXe siècle. La première décennie de popularisation de ces techniques (disons 1995-2005) a été largement marquée par des pratiques d’échanges non marchands et de solidarité, dont on hérite encore de beaux restes aujourd’hui, et qui relèvent de relations de confiance – lire à ce propos notre Belle histoire.

Par contre, il semble bien qu’ait été décisif, dans la première décennie du XXIe siècle, le passage de témoins, au niveau de l’ensemble des responsables politiques et économiques, entre ceux qui ont vécu la seconde guerre mondiale, et ceux qui sont nés après (les « baby-boomers »). Car il faut avoir conscience que parler de « confiance/défiance » c’est se situer au niveau du vécu social le plus immédiat. Et ceux qui ont vécu la peur dans la guerre ou l’occupation par les militaires envahisseurs, ont su le prix qu’il a fallu payer pour parvenir à la libération, laquelle est un moment de joie collective euphorique, justement parce qu’il est le retour à une société où l’on peut vivre en confiance. Les responsables politiques et sociaux qui ont en eux ce vécu ne peuvent pas envisager des décisions qui heurtent trop visiblement la confiance sociale. Une illustration significative : les dirigeants des État-Unis et du Canada qui se sont engagés dans les accords de Kyoto de 1997 (pour réduire les émissions des gaz à effet de serre) avaient vécu la seconde Guerre mondiale, les dirigeants de ces mêmes pays qui, en s’en retirant dans les années 2000, l’ont saboté, sont nés après la guerre.

On pourrait s’interroger sur la transmission. La valeur de confiance se réalise pratiquement d’abord dans le fait de savoir donner d’abord, et ensuite savoir rendre. Pourquoi le petit enfant des années 50 et après, qui la voit quotidiennement se manifester entre les adultes dans son entourage, se voit par eux régulièrement encouragé à l’imiter, en hériterait-il si peu, si mal ?

Il faut savoir que la transmission de la confiance est la base d’une morale immanente aux relations entre gens de l’immense majorité de la population qui est celle des humbles qui ne se veulent pas engagés dans la compétition élitiste pour l’enrichissement et la domination d’où viennent les comportements de défiance et les guerres. Cette morale non écrite, sans auteur, sans révélation transcendante, bien antérieure aux préceptes des religions mosaïques, venant de la nuit des temps, a été récemment mise en valeur par George Orwell sous l'appellation common decency (par exemple dans Hommage à la Catalogne, 1938). Elle a toujours permis aux milieux sociaux populaires de se préserver des comportements d’excès potentiellement violents liés à l’amour-propre et aux rivalités qu’il génère, et ainsi d’entretenir en leur sein une atmosphère de confiance – lire à ce propos La décence ordinaire malgré tout.

Il nous faut admettre l’idée que le fait véritablement inédit qui a compromis la transmission de la décence ordinaire dans les relations interpersonnelles depuis le tournant du siècle est l’irruption graduelle, toujours plus invasive, des communications intéressées des pouvoirs sociaux régnant, dans l’espace privé des gens, et même, depuis la dernière décennie, dans la vie privée de chacun, potentiellement 24 h. sur 24, par les terminaux portables personnels toujours connectés. Car les valeurs promues régulièrement par ces communications, en particulier par la pratique généralisée de la propagande intrusive (les communications qu’on impose) sont celles qui flattent l’amour-propre de telle sorte que l’individu soit amené aux comportements, en particulier d’achat, qui valorisent l’image qu’il veut donner de lui-même. On vit d’autant plus dans une société de défiance qu’elle inonde les individus de communications qui exacerbent la valorisation de leur amour-propre.[2]C’est ainsi qu’on a vu s’imposer un mode de vie sociale en lequel la norme de la « bonne communication » – d’abord dans la part des professionnels de la « com » (comme on dit), mais ce sont eux, par l’impact public de leurs messages, qui donnent le ton – est celle qui heurte la confiance, qui bouscule la décence ordinaire – la communication tout simplement « indécente » (au sens d’Orwell).

Ces « indécences ordinaires », qui n’auraient pu avoir lieu il y a trois décennies, on les voit se multiplier à tous les niveaux de la vie quotidienne. En voici quelques exemples :

  •   Dans les relations commerciales, comme avec la généralisation des prix en « 99 », la pratique éhontée de l’emballage survolumé (qui donne l’impression qu’il y a plus de produit), le contournement systématique des règles d’affichage sur les produits (provenance : « UE et non UE »), les suremballages plastiques à jeter (pour faciliter la prévention du vol), etc.

  •   Dans les services, tout particulièrement avec le remplacement de l’interlocuteur qui peut écouter et prendre en compte la singularité d’une situation personnelle par des machines – présentant un mode d’emploi minimum à la symbolique absconse – ou des interlocuteurs-robots.

  •   Dans son espace privé aussi ! Ainsi le rapport au téléphone, lequel pendant un demi-siècle avait été un outil vécu comme magique pour la facilitation des communications en toute confiance qu’il apportait, est devenu hostile. D’une part, il induit presque toujours un labyrinthe indéfini en temps d’attentes pour échanger  avec la personne idoine que l’on veut joindre, qu’il s’agisse d’un service d’entreprise au d’État ; d’autre part, dans l’autre sens, il est devenu un moyen privilégié d’hameçonnage sur la base du mensonge. Dans les relations familiales, l’autonomie et la difficulté de contrôle des proches du rapport avec son terminal connecté qui permet d’établir une multiplicité indéfinie de relations, et qui est devenu accessible dès l’enfance, se révèle un puissant motif de défiance, aussi bien dans les relations filiales que dans les relations de couple.

Mais que l’on se garde d’incriminer la machine, et de manière large l’évolution technique ! Quand il s’agit de confiance/défiance, la technique n’est pas dans le jeu ; seules le sont les relations humaines. Les machines ne font que ce pour quoi des humains les ont inventées et, éventuellement, programmées – ce caractère est aussi valable pour l’IA. Dans notre préoccupation concernant le bien commun, incriminer la technique est une courte vue et une impasse ; ce sont les choix humains qu’elle exprime qui doivent nous intéresser. Or ces choix relèvent essentiellement d’une compétition implacable pour l’enrichissement particulier – lire notre Est-ce la faute à la technique ?.

Peut-on enjamber cette crevasse de défiance affectant la population mondiale, inédite dans l’histoire humaine ? Peut-on retrouver un ordinaire de décence qui ouvre l’espace social aux relations de confiance ? Oui, bien sûr, à condition de dire cette logique de défiance telle qu’elle est. Ce que l’on essaie de faire ici. Mais comme il s’agit du vécu basique de la vie sociale qui génère une kyrielle d’affections négatives qui font trop plein, celles-ci ont tendance à s’exprimer dans une acrimonie sociale qui pour cela doit se trouver un objet : c’est sur cette demande que fleurissent les populismes contemporains – et, là encore, ce sont les États-Unis qui montre l’orientation ! Or, on le voit, et il faut que cela deviennent clair pour tous, cette voie populiste d’expression des vécus excessifs de défiance est la pire, car elle ne peut que démultiplier les situations de défiance.

La bonne solution, pour chacun, est de s’appuyer sur les relations de confiance déjà établies – on, le sait intuitivement, mais, c’est ici clairement établi par le philosophe Alain, il y a une logique d’auto-alimentation de la confiance, comme il y a une logique d’auto-alimentation de la défiance. Trouvons parmi nos proches la bonne oreille pour partager notre souffrance à traverser trop de situations de défiance, ce qui nous permettra de les objectiver, de mieux en cerner les responsables, afin de se donner les moyens de les éviter. Isolons dans la vie sociale les facteurs de défiance et prenons soin des gestes qui donnent confiance – dire « Bonjour ! » Au « gros bras » debout bras croisé, à l’entrée du magasin, qui te toise, etc.

Aux responsables publics ou d’associations qui se soucient de la montée de la violence, qui s’inquiètent d’une prise pouvoir d’un leader populiste, comme on le voit de plus en plus dans d’autres États, on peut suggérer qu’il serait bon d’œuvrer dans le sens de l’établissement, et de la publication annuelle, d’un « Indice national de confiance sociale » qui soit objectif. Nous voulons dire qu’un tel indice dépasserait les biais trompeurs des statistiques de l’INSEE sur la confiance des ménages ou des entreprises ; à la fois parce que ces dernières s’appuient directement sur la subjectivité des sondés, qui sur leur propension à acheter, qui sur leur propension à investir dans l’extension du marché, et donc aussi parce qu’elles sont essentiellement orientées par la préoccupation de la croissance du marché. Une étude objective pourrait s’intéresser à mille symptômes sociaux de la confiance/défiance ; leur choix et leur coefficentage devrait être le résultat d’un authentique débat. Elle pourrait s’intéresser au poids des trousseaux de clés, à la proportion des serrures ultra-sécurisées, à la proportion de résidences fermées, avec un digicode, avec des gardes, avec des caméras de surveillance, au pourcentage de professionnels de l’ordre publics dans la population, au pourcentage de ceux qui sont armés, à l’importance du chiffre d’affaires consacré à la sécurité, au pourcentage des espaces publics laissés à la libre-circulation des individus, à celle des enfants, à la proportion des clés avec double vérification, triple vérification, dans la circulation sur Internet, etc.

C’est un tel « Indice national de confiance sociale » qui nous dirait le mieux – autrement mieux que l’indice de croissance ou d’un très problématique « indice du bonheur » – la qualité de notre vie sociale. C’est la considération de son évolution qui nous indiquerait le plus clairement la voie du bien commun, lequel est le but de toute politique.

 


[1] Pour mettre en perspective, notons que les attentats du 11 septembre 2001 ont fait moins de victimes que la catastrophe, due au réchauffement climatique, qui a enseveli plusieurs vallées himalayennes le 26 août dernier.

[2] Voici comment J-J Rousseau définissait l’amour-propre : « Il ne faut pas confondre l'Amour-propre et l'Amour de soi-même : deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L'Amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui, dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu. L'Amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice, et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement, et qui est la véritable source de l'honneur. » Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), note 15.

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