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dimanche, mai 10, 2026

D’une violence clandestine et de son destin


Une clouterie au XIXe siècle

La mercatocratie est le pouvoir du marché, c’est-à-dire le pouvoir qui s’est imposé au tournant du XIXe siècle en Occident, en promouvant une société organisée pour l’expansion d’un marché ouvert –  où l’offre et la demande sont libres – comme la voie du bien commun.

Rappelons à cet égard la conférence « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes » prononcée en 1819 par Benjamin Constant, à la fois philosophe et acteur politique, qui marqua alors les esprits. Le commerce, dit-il, « c’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu'on n'espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n'aurait jamais l'idée du commerce. C'est l'expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c'est-à-dire, l'emploi de sa force contre la force d'autrui, l'expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c'est-à-dire, à un moyen plus doux et plus sûr d'engager l'intérêt d'un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l'impulsion, le commerce est le calcul. Mais par la même il doit venir une époque où le commerce remplace la guerre. Nous sommes arrivés à cette époque. »

Il ne faudrait jamais oublier que la mercatocratie a pris le pouvoir en se légitimant aux yeux des populations comme la voie pour sortir des sociétés hiérarchiques fondées sur l’emploi de la force et le maintien des individus sous la menace de violences, que ce soit par les guerres entre potentats rivaux, ou par les menées répressives pour contenir les populations asservies.

Nous étions alors au sortir d’un quart de siècles (1789-1815) de violences continues en Europe déclenchées par la Révolution française et continuées par les guerres napoléoniennes. Le mouvement libéral, dont B. Constant est le principal représentant en France, annonçait, sur la base de la liberté accordée à tous d’entreprendre et de commercer, une société de paix et, qui plus est, tout uniment laborieuse pour produire et mettre à disposition des biens pouvant contribuer au bonheur de chacun.

L’annonce n’était pas totalement factice. Après Waterloo (1815), il n’y eut aucune guerre en Europe pendant près de 40 ans ! Mais par la suite les guerres réapparurent et se multiplièrent – par deux fois elles se mondialisèrent – jusqu’en 1945. Depuis, après une période relativement paisible, celle dite des « trente glorieuses » (il y eut quand même des guerres de décolonisation), nous voyons, depuis 2001, la violence entre humains réapparaître de manière croissante, avec des confrontations entre armées, mais aussi sous d’autres formes plus incontrôlables et plus directement menaçantes.

Aujourd’hui, alors que la mercatocratie est plus que jamais mondialement triomphante, se déploient, sous nos regards déconcertés, des menées de destruction massive de vies et de cultures humaines impliquant des pays économiquement parmi les plus en pointe du point de vue du développement du marché.

L’annonce par Constant d’une société qui aurait substitué à l’ambition passionnée de la domination par la force, l’intérêt raisonné suscité par les relations commerciales contractuelles, s’est révélée illusoire. De fait la raison marchande n’a pas effacé la passion d’être le plus fort, alors qu’ils apparaissaient bien être des motifs de comportement contradictoires ! La prise de contrôle mercatocratique de la société a failli dans son affichage d’une société de bien-être délivrée de la menace permanente de la violence sous la conjugaison du commerce et de l’abondance. Comment le comprendre ?

La circulation des biens entre producteurs et consommateurs, et donc une économie d’échanges marchands, est nécessaire à toute société. Elle implique des spécialisations liées aux biens naturels accessibles et aux capacités propres à chacun (artisan, cultivateur, manufacturier, etc.), et la mise au point d’équivalences entre biens, qui se catalysent dans la création d’une monnaie d’échange. Il est important de noter que la valeur d’échange s’écarte très souvent de la valeur d’utilité (ou d’usage) d’un bien. L’eau qui coule en abondance à la source qui alimente le village n’a aucune valeur d’échange mais a une énorme valeur d’usage ; par contre l’or qui a une très faible valeur d’usage peut prendre une très grande valeur d’échange.

Or, Aristote (IVe siècle av. J.-C.), qui fut incontestablement le premier économiste, théorise, dans sa Politique (livre I, chap. 9), ce qu’il nomme la chrématistique, c’est-à-dire le fait de rechercher « d’où et comment viendrait, par la valeur d’échange, le plus grand profit possible ». Il considère la chrématistique comme un dévoiement de l’économie, la monnaie sortant alors de sa vocation propre qui est de faciliter les échanges de biens, puisqu’alors son accumulation devient une fin en soi. Or, par cet accumulation le richissime, en prenant un contrôle indu sur les biens, se donne une position de pouvoir dangereuse pour la cité. En effet s’enrichir en manipulant les transactions commerciales n’est en aucun cas le signe d’une capacité politique, bien au contraire – le but de l’action politique étant de faire avancer la société en direction du bien commun. C’est pour cela qu’Aristote préconisait l’interdiction du prêt à intérêt (ce qui est vendre de la monnaie, cette interdiction fut reprise par la chrétienté jusqu’au XIIIe siècle et est encore en vigueur dans le monde islamique), et l’idéal autarcique pour la cité : il s’agissait de limiter au strict nécessaire les échanges marchands avec les autres cités afin d’éviter les spéculations sur les biens en jouant sur la différence des prix (comme on le voit aujourd’hui avec le pétrole).

La chrématistique, ce n’est plus la monnaie facilitant l’échange commercial, qui correspond à l’équilibre raisonnable des intérêts entre les deux parties, c’est l’excès dans l’accaparement des biens – et l’excès, dans la Grèce antique, est toujours condamné comme contre-nature et donc source de malheur pour la société : « En vain il criera, en vain il invectivera, il sera puni comme nous autres, s'il se porte à quelque excès (ubris) ! » déclamait Démosthène, le grand orateur contemporain d’Aristote.

De cette leçon d’Aristote, on a tiré le principe, jusqu’au XVIIIe siècle, que l’économie devait être strictement encadrée par l’autorité politique pour ne pas tomber dans des dérives socialement délétères qui se résument en cette formule : acquérir du pouvoir dans la société, non pas pour contribuer au bien commun, mais parce que je suis riche !

Or, c’est exactement dans cette situation, redoutée par les Anciens qui en avaient perçu la nocivité, en laquelle nous sommes aujourd’hui ! La société est organisée pour l’enrichissement de particuliers par l’expansion du marché, et ce sont les plus riches qui ont le pouvoir politique – et ceci de plus en plus ouvertement : désormais des milliardaires se font élire à la tête des États.

La raison en est que, dès les dernières décennies XVIIIe siècle, d’abord en Angleterre, la mercatocratie, n’en déplaise à B. Constant qui la présentait comme un progrès de la raison, s’est déployée d’emblée dans l’excès chrématistique. C’est ce qu’analyse l’économiste hongrois Karl Polanyi dans La grande transformation (1944) qui, sans faire référence à Aristote, diagnostique clairement que « le remplacement du marché régulé par des marchés autorégulateurs constitua à la fin du XVIIIe siècle une transformation complète de la structure de la société. » (cette citation et celle qui suit sont tirées du chap. 6, traduction Gallimard,1983). Cela signifie que, pour la première fois dans l’histoire, s’organise une société en laquelle la circulation des biens n’est plus contrôlée par la société au moyen de ses lois et de son pouvoir politique, mais est autonomisée, se développant selon la propre logique de profit maximum pour l’acteur marchand, logique qui alors tend à s’imposer dans la vie sociale puisque la gestion des biens – l’économie – est à la base de son fonctionnement.

Et, bien sûr, comme un profit encore plus grand est toujours possible, les affairistes sont pris dans une compétition pour celui qui sera le plus riche qui n’a pas de fin – cf. le célèbre classement annuel Forbes des milliardaires, lequel semble avoir pris tant d’importance aujourd’hui pour le devenir de l’humanité ! La mercatocratie, c’est l’excès non seulement de l’enrichissement de certains par rapport aux autres, mais c’est aussi l’excès dans l’extension de l’échange marchand, à tel point que la mercatocratie est devenue aujourd’hui quasiment mondiale, tout en s’emparant de plus en plus de dimensions de la vie humaine (on achète des enfants ou des « mères porteuses »).

Il faut faire l’hypothèse que cette logique de l’excès est humainement un symptôme d’immaturité. Elle est en effet analogue aux comportements enfantins immatures, tels qu’on les constate, par exemple, dans les haltes-garderies avec les bambins qui se battent pour s’accaparer les jouets. Mais à leur âge on comprend qu’ils essaient d’éprouver matériellement leur pouvoir d’affirmer leur moi tout juste découvert !

Or, comme le montre Polanyi, si ce système économique dynamisé par la recherche du plus grand profit particulier, permet de produire et faire circuler plus de biens, qui profitent d’abord à ceux qui peuvent se les payer, il implique d’emblée la marchandisation du travail, celle de la nature, et celle de la monnaie. Or ces biens, parce qu’ils sont essentiels à la vie humaine, n’ont pas du tout été créés pour être vendus comme de simples marchandises.

En ce qui concerne le travail Polanyi écrit : « La prétendue marchandise qui a nom "force de travail" ne peut être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l’individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière ». Derrière ces mots il faut inférer la grande violence faite à l’ouvrier – nous parlons de celui qui, depuis des siècles, faisait « œuvre », qui avait un statut, une protection de sa corporation, et qui était reconnu personnellement dans la valeur de son travail – qui se retrouve tout à coup prolétarisé, car devant se vendre à une manufacture avec ces nouvelles machines qui lui imposent son activité, toujours les mêmes gestes qui sont la négation de son riche savoir-faire, au moins 60 heures par semaine, pour gagner tout juste de quoi vivre. Pensons aussi aux jeunes filles, aux enfants, expulsé(e)s de leur vie campagnarde – l’appropriation des terres pour des cultures de rapport créant de l’exode rural – perdant leur activité autonome près des leurs, pour épuiser toute leur vitalité dans ses unités de production au service des machines, souvent logé(e)s dans des internats au régime de caserne.

On retrouve ces dévastations violentes du côté du traitement de l’environnement naturel – ce que Polanyi appelle « la nature ». Elle est la première victime du marché autonomisé puisque celui-ci en fait sa réserve de matières premières. C’est ainsi qu’on la voit constamment arasée, forcée, morcelée, excavée, arrachée, dépecée, pour devenir une multiplicité indéfinie de marchandises, au point d’être en voie de destruction, ce dont témoignent les désastres écologiques contemporains.

Enfin faire de l’argent une marchandise, relevant donc de l’offre et de la demande, est devenu un facteur d’enrichissement de plus en plus important au fur et à mesure que s’est étendu le pouvoir de la mercatocratie. Si bien qu’on parle maintenant d’une financiarisation de l’économie. On sait qu’elle amène aux injustices exorbitantes sécrétées, entre autres, par la priorité donnée aux profits pour les actionnaires. Elle se manifeste par maintes disruptions sociales, telles les délocalisations et autres aberrations dans l’organisation de la production et des flux marchands ; elle produit enfin inévitablement des bulles spéculatives avec les crises économiques subséquentes. Tout cela implique une infinité de malheurs humains.

Une violence est toujours une négation de soi comme sujet, que ce soit lorsque, par l’emploi de la force, nous sommes, en notre corps, traités comme un objet ; ou en notre personne lorsqu’on se voit traité de façon indigne – tels le mensonge, le harcèlement, la « mise a placard », etc. La mercatocratie laisse voir une société bien policée, les circulations de biens se présentant comme contractuelles ; et elle se réclame du droit pour faire valoir la liberté de chacun. Mais cette apparence avenante s’adosse à une violence omniprésente.

On ne peut pas comprendre la violence qui submerge de plus en plus le monde actuel, si l’on n’admet pas deux réalités :

–      Aujourd’hui le monde est mondialement organisé par une mercatocratie de caractère chrématistique – ce qui veut dire que cette forme de pouvoir politique est fondamentalement détournée du bien commun. Ce qui peut seul permettre de comprendre le délabrement de l’environnement naturel humain, comme la dislocation des solidarités sociales, auxquels on est parvenu.

–      Une violence clandestine systématique faite à l’humain est consubstantielle à l’organisation sociale imposée par la mercatocratie. On a vu que cette violence est le mode de relation à l’environnement naturel. Mais elle s’applique à l’insertion de l’individu dans la société. Il est voué à être travailleur-consommateur pour le bénéfice du marché. En tant que travailleur la meilleure part de son énergie vitale est captée par une activité qui n’a pas de sens pour lui. Voilà ce qu’en disait Simone Weil en 1937 dans La condition ouvrière, et qui est toujours actuel : « La peur du renvoi et la convoitise des sous doivent cesser d'être des stimulants essentiels qui occupent sans cesse le premier plan dans l'âme des ouvriers [...]. D'autres stimulants doivent être au premier rang. Un des plus puissants, dans tout travail, est le sentiment qu'il y a quelque chose à faire et qu'un effort doit être accompli. Ce stimulant dans une usine, et surtout pour le manœuvre sur machines, manque bien souvent complètement. Lorsqu'il met mille fois une pièce en contact avec l'outil d'une machine, il se trouve, avec la fatigue en plus, dans la situation d'un enfant à qui on a ordonné d'enfiler des perles pour le faire tenir tranquille. » À cela s'ajoute son rôle assigné de consommateur par lequel l’individu est largement provoqué à acheter par une communication le plus souvent intrusive et manipulatrice de ses sentiments, au-mépris de ses besoins et désirs par lesquels il devrait exprimer ce qu’il est. Enfin s’éprouve une maltraitance propre à la vie sociale, ne serait-ce qu’en tant qu’habitant d’un lieu où devraient se créer des relations durables de confiance, par les mobilités et autres adaptations requises par les exigences du marché qui peuvent soudainement bouleverser les conditions de vie d’un foyer. Et il faut rappeler aussi la brutalisation de la décence ordinaire que nous avons examinée dans un précédent article, alors qu’elle est le ciment traditionnel de la confiance sociale populaire.

Il y a une économie de la violence, puisqu’elle fait dette. Celui qui a subi la violence sans que justice lui soit rendu emporte avec lui une dette de violence à rendre à un individu ou à un groupe social qu’il associe – d’une manière ou d’une autre, et quelquefois très inconsciemment – à l’agent de la violence qu’il a subie. On le devine, presque toujours, la nouvelle victime de cette violence en retour la vivra comme totalement injuste, d’où la reconduction, mais le plus souvent grossie d’intérêts lésés, de la dette de violence. C’est ainsi qu’il y a des circonstances où la violence dans une société a tendance à monter, et on sait par l’histoire que cela peut aboutir à un conflagration mondiale.

Nous sommes, en ce printemps 2026, dans une telle période. Nous sommes en effet tributaires de toutes les violences subies en tant que créatures vouées à contribuer à la croissance du marché. Nous sommes une société, quasiment mondialisée, terriblement alourdie de violence latente, mais ordinairement tue. Cependant, pour qui veut être lucide, il la voit bien affleurer en de nombreuses occurrences, comme l'addiction trop répandue à des jeux vidéos de guerre où l'on gagne à tuer en vue subjective le maximum d'ennemis, comme l’agressivité débridée entre écrans qui communiquent sur des espaces sociaux numériques en offrant l'incognito identitaire, comme les imprécations collectives publiques contre des minorités sociales les plus vulnérables, comme ces quidams qui, de temps à autres, pour des raisons confuses, mais parce qu'ils ont trouvé une arme qui rend l'acte accessible, tuent des innocents qu'ils ne connaissent souvent même pas, etc. Il faut donc considérer comme une possibilité de notre avenir proche que le gros nuage noir de notre dette accumulée éclate sous la forme d'un  déferlante de violences ouvertes.

C’est pourquoi il est si important d’élucider l’origine première de cette violence. Ce qui permet de voir dans quelle voie on peut acquitter cette dette de manière juste afin que soit désamorcée cette violence. Comme celle-ci a une dimension collective, c’est collectivement que les principaux responsables affairistes seront mis hors d’état de nuire. Par une reconduction de la violence, désormais qualifiée de légitime ? Pas forcément, si on se met au clair collectivement sur ce qu’on vise. De ce point de vue, l’idée de l’« île au Monopoly » est intéressante ! 

dimanche, avril 12, 2026

Les déconnectés

 


« Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. »
Montaigne, Essais, II , 37, §18 (1580)

 

Il serait sans doute fort éclairant de caractériser l’histoire humaine, non pas par ses acquis (l’âge de pierre, l’âge industriel, etc.), mais par ses angoisses – ce qu’avait tenté déjà Jean Delumeau concernant la période des XIV-XVIIIes siècles dans La peur en Occident (1978). Ce serait certes une histoire délicate à écrire car les angoisses sont multiples et très liées aux conditions particulières des groupes sociaux. Mais n’y a-t-il pas comme un bruit de fond d’une angoisse commune ? Antiquité, angoisse de l’excès, de la démesure ? Moyen Âge, angoisse du péché ? Et aujourd’hui, n’avons nous pas versé dans l’angoisse d’être déconnectés ?

Par exemple, il y a communément un réel sentiment de solitude, de nudité, voire même de déréliction, pour qui s’aperçoit qu’il a oublié, ou perdu, son smartphone ? Et supposons qu’Internet soit paralysé – c’est un réseau mondial, ce n’est donc pas inenvisageable (rupture des câbles sous-marin, virus corrompant le protocole d’adressage, etc.) – que devient le monde ? Que devenons-nous ?

En fait, nous avons tous besoin d’Internet, et le fond de l’angoisse n’est-il pas, toujours, qu’un besoin n’aie plus la perspective d’être satisfait ?

Enfin, pour ceux qui ont vécu l’autre période, celle d’avant, du siècle précédent, qui se quittaient, se retrouvaient, curieux de savoir ce qui s’était passé entre temps, s’envoyant des lettres manuscrites, ouvrant le journal du matin, si possible en retrouvailles devant un café avec les familiers du quartier, etc., ils ne vivaient pas si mal, en tout cas suffisamment bien pour n’avoir jamais formulé l’attente d’un réseau de communications instantanées à l’échelle mondiale comme Internet. Oh, ils n’ont généralement pas été hostile à l’arrivée du Réseau ! Ils ont été curieux et ont essayé, c’était impressionnant et amusant, cela aiguillonnait leur curiosité ; mais loin de leur esprit que cela bouleverse leur vie, et donc leur manière de faire société !

Mais alors comment Internet est-il devenu un besoin ? Tout simplement parce que les paroles dominantes dans la société, celles qui expriment les vues de la mercatocratie (organiser la société pour les flux marchands) qui effectivement nous gouverne, ont décrété qu’« Internet, c’est l’avenir ! ». Ce qui s’explicite ainsi : « Internet est une innovation technique qui peut être un effet de levier extraordinaire pour relancer le marché ! » (lequel s’essoufflait dans les années 90, la majorité des ménages des pays dits « riches » ayant acquis la seconde automobile, l’équipement électronique et les machines à laver, requis par le standing de la vie moderne, alors même que les habitants des pays pauvres restaient largement insolvables du point de vue de ces biens). Internet signifiait pour la mercatocratie, la réduction des frais fixes liés aux espaces de vente immobiliers et au personnel salarié, la rapidité, la fluidification de la circulation de biens, et surtout l’ouverture de marchés auparavant inaccessibles. Mieux ! Le Réseau n’est-il pas la capacité de réaliser enfin l’espace de marché mondial, rendant tous les biens instantanément accessibles à tous les humains ? Quoi, le Graal de la mercatocratie !

C’est ainsi qu’avec le nouveau siècle les pouvoirs en place ont réorganisé à marche forcée les sociétés en fonction d’Internet – enseignement informatique, numérisation des données, dématérialisation des documents, diffusion d’équipement connectés, etc.

L’humain est un mammifère social. À partir du moment où l’organisation de la société implique l’usage d’Internet, chacun est mis dans la situation de vivre sa connexion au Réseau comme un besoin.

La notion de besoin est ambivalente. Elle est d’abord de signification biologique : un besoin est le sentiment d’une impérieuse exigence de comportement pour une satisfaction déterminée parce qu’elle est une condition de la continuation de sa vie – besoin de manger, dormir, éliminer par le corps, etc. De ce point de vue le besoin est très objectif, lié à la physiologie humaine, et caractérisé par sa périodicité régulière.

Mais nous vivons des besoins bien au-delà de notre physiologie. Il y a donc une signification subjective du besoin : untel a besoin de fumer une cigarette, mais pas tel autre. Par rapport aux besoins naturels dont nous parlions précédemment, le tabac, l’alcool, même s’il peuvent prendre une dimension physiologique ( par addiction) sont essentiellement des besoins culturels, car liés à la culture d’une société à une certaine époque. Ils imposent une nécessité de comportement qui dépend, outre de la personnalité de l’individu, de la vie sociale en laquelle ils s’inscrivent. Les économistes contemporains qualifient les besoins non requis pour continuer à vivre de, secondaires, tertiaires, etc. pour les distinguer des besoins primaires, car c’est ainsi qu’ils qualifient les besoins physiologiques stricto sensu.

Or ce sont ces besoins qui viennent après, c’est-à-dire culturels, qui sont exclusivement l’objet de l’investissement du pouvoir mercatocratique. Cela signifie que chaque fois que nous sommes confrontés à une publicité, ou même une propagande non commerciale, mais toujours caractérisée par une intention d’impact émotionnel, c’est toujours pour obtenir de nous une réaction sous la forme d’un sentiment de besoin. Cela marche plus ou moins selon les personnes. Mais tout l’art de la « com » [communication] au sens de la mercatocratie, est d’utiliser au mieux les sciences humaines pour identifier le public cible, optimiser le message, maximiser la pression, pour avoir la plus grande efficacité en terme de production de besoins.

La communication mercatocratique, si proliférante, si intrusive, est essentiellement de la production de besoins !

Nous laissons de côté les détails de la manipulation psychologique, comme de l’immense gaspillage de richesses qu’implique cette politique de production de besoins  – nous en rendons compte dans notre Démocratie…ou mercatocratie ? – pour nous intéresser au rapport au monde paradoxal qu’elle implique.

En effet la mercatocratie en suscitant intensément de nouveaux besoins, amène à désinvestir, en grande partie, les besoins naturels requis par notre physiologie. Comment est-ce possible, objectera-t-on, puisqu’ils sont nécessaires pour continuer à vivre ? C’est la pression massive, envahissante, de la communication marchande, qui parvient à ce que les consciences soient accaparées par les besoins qui ont un intérêt marchand, ce qui tend à escamoter le souci des besoins physiologiques essentiels. Mais ce détournement se fait insidieusement, par désaccoutumance en petites touches insensibles. Au bilan, l’emprise de la mercatocratie sur la formulation de nos besoins aboutit à une dégradation dans la satisfaction de nos besoins essentiels, cette dégradation s’amplifiant par une accoutumance généralisée avec le temps. Nous n’avons plus les mêmes exigences de satisfaction de nos besoins primaires que nos parents, que nos aïeux – l’air que nous respirons, l’espace pour le besoin de mouvement de nos corps (quand l’espace commun n’était pas monopolisé par les véhicules à moteur), l’ambiance sonore qui pouvait encore naguère nous faire chanter en travaillant, le goût des aliments, le goût de l’eau, le besoin de relations humaines familières et confiantes, etc.

C’est pourquoi on doit reconnaître que l’idéal de la modernité tardive, telle que promu par la mercatocratie, est celui d’une humanité littéralement malade.

Épicure enseignait : « Tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. «  (Lettre à Ménécée, moins IVe siècle). Le pouvoir mercatocratique prospère de piloter notre investissement dans le « malaisé à se procurer », pour lequel il mobilise capitaux, moyens techniques, et travail salarié, desquels il tire son profit et donc son pouvoir. Par contre, il maltraite sans vergogne ce dont il ne peut pas tirer profit, soit « ce qui est naturel » et « aisé à se procurer ».

Il est vrai pourtant que lors du printemps 2020, quand la pandémie de la covid-19 a contraint à arrêter plusieurs semaines l’activisme mercatocratique, nous avons comme pu retrouver au niveau sensible la spontanéité de la vie naturelle autour de nous. Nous avons peut-être alors pris conscience à quel point nous vivions déconnectés de « tout ce qui est naturel ».

La conscience d’être déconnectés de la facilité à vivre humainement et de manière heureuse en fonction de « la nature et ses règles » (Montaigne, voir incipit), par l’écoute de nos besoins vitaux, n’est-elle pas la véritable angoisse de notre temps ?

dimanche, mars 15, 2026

Intelligence 2026



Image générée par l'IA - 2026
 

Ayons conscience que l’intelligence est devenue depuis quelques années un problème social majeur.

En fait, elle est redevenue un problème, car elle le fut déjà, il y a un siècle, lorsqu’on mit au point les tests de « quotient intellectuel » afin d’évaluer les capacités intellectuelles des enfants dans le cadre de la scolarité obligatoire.

Cela signifie qu’ordinairement l’intelligence humaine va de soi, car est elle facteur de solution plutôt que problème. C’est bien le critère de l’intelligence qui établit la supériorité des humains sur les autres espèces qui cohabitent avec eux sur notre planète. L’homme crée des pièges à animaux, l’animal ne crée pas des pièges à humains !

Comment présenter le problème contemporain de l’intelligence ? N’est-il pas lié à l’irruption spectaculaire de l’IA (intelligence artificielle) dans la vie commune ? Que devient alors l’intelligence naturelle des humains face aux performances de l’IA ? N’apparaît-elle pas bien limitée, voire dépassée ?

Pour bien se comprendre, il nous faut définir a minima l’intelligence, c’est-à-dire de telle sorte que la définition englobe à coup sûr tous les emplois de ce mot, même si les contours de son champ sémantique restent incertains. Or l’étymologie nous donne une piste intéressante : le mot intelligence vient du latin intelligere = comprendre, lequel est composé de inter-legere qui signifie littéralement « lier-entre ». Suivant cette piste on peut au moins penser l’intelligence comme capacité spirituelle de tirer parti de ses connaissances pour maîtriser la réalité.

Cette définition permet effectivement de penser l’IA – laquelle toujours relie des connaissances afin de répondre au prompt (l’instruction de l’utilisateur) – aussi bien que l’intelligence telle qu’elle est communément évoquée, par exemple pour résoudre un problème de mathématique.

Mais cela n’a de sens que si l’on peut opposer une intelligence naturelle à une intelligence artificielle.

Or, cela ne va pas de soi.

On définit l’artifice comme ce qui est ajouté à la nature par les compétences spécifiquement humaines. Or, leur intelligence est à la pointe de ces réalisations propres aux humains. Elle est donc inévitablement derrière tous les artifices, et donc derrière l’IA.

Qu’est-ce que l’IA au ras de l’expérience commune ? Un texte, une image, un son, une vidéo, autrement dit une œuvre numérisée qui répond à une demande de notre part.

Dire qu’elle est « numérisée » signifie qu’elle est gérée en tant que multiplicité de nombres par des ordinateurs, que les anglo-saxons nomment plus exactement « computers », autrement dit calculateurs – ces machines ne font en effet que manipuler des nombres, c’est-à-dire calculer. La numérisation est en effet nécessaire pour matérialiser la mémoire : elle le fait en base numérique 2 (soit uniquement avec les chiffres 1, 0) qu’on peut aisément matérialiser au moyen de 2 états d’une particule (par exemple un transistor hyper-miniaturisé) selon qu’elle est ou non impactée par du courant électrique (dans leur circulation sur un réseau, ces  mêmes données sont matérialisées sous forme d’ondes électro-magnétiques ou de photons (fibre optique)).

Autrement dit, cette fameuse IA n’est rien au-delà d’une énergie électrique parcourant des circuits électroniques, ou émettant de ondes électromagnétiques ou des faisceaux lumineux. C’est par contre l’intelligence humaine qui inscrit ou prend connaissance de données sous cette forme matérielle.

On pourra objecter que cette description vaut pour l’univers numérique en général, mais ne prend pas en compte les spécificités de l’IA.

Pourtant c’est bien la même logique de numérisation qui est décrite ci-dessus qui est à l’œuvre dans l’IA. En vérité, du point de vue du fonctionnement du système matériel propre à la gestion de données numérisées, la différence est essentiellement quantitative. L’IA a la capacité de mobiliser en quelques secondes n’importe quelles connaissances, parmi une mémoire de données gigantesque répandue matériellement à travers le monde, pour sélectionner les éléments appropriés à la requête, et apporter une réponse pertinente.

S’il y a une différence qualitative, elle est dans la programmation. C’est-à-dire qu’elle est dans l’intelligence humaine qui a mémorisé dans la machine les algorithmes (ensembles de règles imposées aux processus matériels) qui vont produire la réponse appropriée à la requête, avec en plus des marqueurs de civilité, de bienveillance, et même de prise en compte de traits singuliers du requérant, ceci tout en mémorisant de nouvelles données classées tirées de la situation d’interlocution.

Nous savons que la programmation qui a permis l’avènement récent de l’IA popularisée est l’aboutissement de longues recherches, et met en œuvre une architecture logique extrêmement sophistiquée avec, en particulier, des modalités de récurrence (les processus qui se réitèrent sur leurs résultats), d’apprentissage profond (la machine est programmée pour tirer ses propres règles d’une mémorisation de ses processus passés), etc., permettant un effet d’autonomie dans la gestion des réponses aux requêtes.

À considérer attentivement ce qui se passe dans la mise œuvre de l’IA générative (c’est-à-dire capable de générer une réponse pertinente à n’importe quelle question, a priori inconnue du programme), il n’y a là aucune intelligence artificielle. Il n’y a que de l’intelligence humaine !

C’est ce qui faisait dire à Luc Julia, co-créateur de l’intelligence artificielle Siri (interviewé dans Le Monde du 13/09/2019) : «En 1956, on a décidé d'appeler ça de l'intelligence artificielle, alors que ça n'a rien à voir avec de l'intelligence ! (…)  On a commencé à fantasmer sur le mot, sur l'idée qu'on pourrait créer quelque chose proche de nous qui nous remplacerait, voire nous contrôlerait. Alors que c'est l'inverse : c'est nous qui contrôlons l'IA ! Cette IA dont on parle à longueur de journée n'est qu'un outil, comme un bon marteau ou un couteau. C'est une machine qui me permet de projeter un certain niveau de mon intellectualisation d'une tâche, et on fait ça depuis la nuit des temps. »

Donc, le problème n’est pas, en 2026, une compétition entre une IA impérialiste et une intelligence humaine qui craindrait d'être dépassée. S’il y a un problème, il ne peut être que celui de l’intelligence humaine.

Or, ce qui est remarquable d’emblée, c’est l’époustouflante capacité, manifestée publiquement depuis peu, de l’intelligence humaine, dans son inventivité, dans son agilité logique, dans sa ténacité, de réaliser un système matériel, sous forme de réseau mondial, capable de mobiliser l’ensemble des connaissances humaines, pour répondre de façon presque toujours juste – il peut y avoir quelques erreurs, mais les références sont globalement pertinentes – à n’importe quelle question sensée ayant un intérêt général.

Julia a pleinement raison : « C’est nous qui contrôlons l’IA ! ». Des journalistes, bien intentionnés certes, mais aussi soucieux d’attirer du public, posent gravement la question à l’invité spécialiste : l’autonomie de l’IA, toujours plus grande, au point qu’elle rend capable de programmer des robots tueurs, par exemple pour faire la guerre, ne risque-t-elle pas de nous dépasser ? De se retourner contre nous ?

C’est nous, humains, qui programmons. Ne programmons pas pour tuer ! Et si, l’ayant fait, nous nous sentions menacés, ce serait très simple : coupons l’électricité !

Julia est aussi pleinement justifié de rappeler qu’il s’agit de « projeter un certain niveau de mon intellectualisation d'une tâche, et on fait ça depuis la nuit des temps ». Car on sait, par exemple, que le boulier qui « projette » les principales opérations de calcul sur le déplacement de boules sur des tringles placées parallèlement dans un cadre, était déjà utilisé il y a quatre millénaires. Or, nous avons expliqué dans cet article en quoi l’ordinateur contemporain était l’héritier direct du boulier ! Ce qui situe ce qu’on appelle l’IA dans la logique du progrès technique qui est une dimension immémoriale de l’histoire humaine. L’anthropologue A. Leroi-Gourhan (voir Le geste et la parole, 1964) interprétait celle-ci comme l’expression d’une tendance de l’humanité à extérioriser dans des inventions techniques, ses propres facultés naturelles de maîtrise de l’environnement, de façon à les rendre plus modulables et universalisables. Hé bien, en ce début du XXIe siècle, cette extériorisation a atteint le niveau des productions culturelles (et non des créations car l’IA ne fait que reprendre ce qui a déjà été créé).

La technique de l’IA est une merveilleuse invention qui fait honneur à l’esprit humain. Après, il s’agit de savoir ce qu’on veut en faire. Et concernant ce problème du « Pour quoi faire ? », l’intelligence humaine est aujourd’hui complètement en faillite.

Car à cette question a été répondu, sans débat, dans le sens du pouvoir mondialisé en place, qui est une mercatocratie : « Pour créer un nouveau marché ! »

Ce nouveau marché est anticipé révolutionnaire et juteux. C’est pourquoi les quelques firmes capables de fournir ce service technique se sont lancées dans une compétition féroce pour l'animer immédiatement afin de s’y donner une place prééminente. Il s’en est suivi une diffusion populaire extrêmement rapide, depuis la première mise à disposition gratuite de ChatGPT fin 2022.

Le fait que l’IA ait été d’emblée captée par la compétition marchande brute de toute régulation est extrêmement préoccupant pour l’avenir de la biosphère. Car cette innovation technique requiert énormément d’énergie électrique pour fonctionner ; de plus, ses milliers de centres de données captent d’importantes ressources en eau pour leur refroidissement ; et, par l’effet de la course concurrentielle en laquelle elle est prise, elle se voit dans l’obligation de renouveler sans cesse son imposant matériel de fonctionnement (qui fait largement appel à des métaux rares) ; et il faut aussi prendre en compte les effet induits par sa diffusion sociale, tout particulièrement une surproduction et une surconsommation de contenus sur Internet à quoi ouvre la facilité de leur production au moyen de l’IA.

Ainsi le développement de l’IA est en train d’amplifier de manière incontrôlée une dynamique de déséquilibres écologiques qui étaient déjà considérés comme intenables à moyen terme avant 2022.

Les mêmes personnes qui sont parties prenantes, par l’exercice de leur intelligence, de succès techniques dont la génération de leurs parents n’osait même pas rêver, sont prises, en ce qui concerne le futur pour leurs descendants, dans une impasse dont ils n'osent même pas leur parler, tellement elle est liée à des choix qui faut bien qualifier d’imbéciles.

On peut considérer l’imbécillité comme la propension à faire des choix qui ne sont pas éclairés par une prise en compte suffisamment large des informations qui permettent d’en mesurer les conséquences. C’est en quelque sort le contraire de l’intelligence telle qu’on l’a définie a minima ci-dessus.

Car l’intelligence nous dit qu’il faut d’abord surmonter, dépasser, la mercatocratie et son imbécile compétition pour avoir plus que l’autre, afin que l’humanité puisse heureusement tirer parti de ce trésor de l’intelligence humaine qu’est l’IA.

L’intelligence humaine, en 2026, est face à ce défi !

dimanche, janvier 18, 2026

Akatufelah

 Nouvelle sur le point de vue des dieux

 


 

Je vais vous parler du dieu Akatufelah !

Nous le savons tous, contrairement à nous, les dieux sont bienheureux et immortels.

Et nous en sommes bien d’accord : il s’agit là de la forme de vie idéale, puisqu’on a tout ce qu’on désire, et pour l’éternité !

Mais imaginez comment ce doit être emm…t de vivre ainsi toujours bienheureux sans que cela ne se termine jamais !

Bref, s’il y a tant d’aventures rocambolesques dans les histoires qu’on raconte sur les dieux, c’est bien parce qu’ils prennent des initiatives pour pimenter leur vie bienheureuse interminable.

On sait qu’une de leurs grandes initiatives a été de créer l’Univers ! Et, il faut le reconnaître, c’est pas mal réussi. Ce que donnent, en grand, les lois physiques qu’ils ont créées avec l’énergie qu’ils ont insufflée, c’est cet époustouflant spectacle du ballet des planètes sur fond d’un chœur de milliards d’étoiles.

Une autre initiative très audacieuse a été de choisir une planète, la Terre, pour y implanter une palanquée d’espèces vivantes capables d’en animer la surface. Et pour cela il faut reconnaître que les dieux ont été fort inventifs.

Ils ont peuplé la Terre d’espèces aux caractères extrêmement variés qui leur permettent d’occuper à peu près tous les milieux, mais aussi d’entretenir des relations nécessaires avec d’autres espèces de telle sorte que la vitalité de chacune d’elle dépend de ses relations avec d’autres. Si bien que cette planète est enveloppée par un système de vivants – une biosphère – dont la richesse et l’endurance sont fonction de sa variété.

Mais le meilleur de cette initiative a été de rendre le spectacle de l’animation vitale de la Terre constamment renouvelé en dotant ces espèces vivantes d’une certaine latitude d’adaptation dans un environnement extérieur aux changements largement aléatoires.

Bon très bien ! Sur des milliards d’années ce fut extrêmement distrayant. Les dieux ont même pu s’offrir le luxe de cinq épisodes haletants de crise majeure d’extinction d’espèces, pour voir ensuite la vie repartir sous des formes inédites mieux adaptées aux conditions environnementales.

On s’en serait tenu là, et sans doute pour la nuit des temps, sans l’intervention du dieu Akatufelah. Ce dernier s’était distingué dans la communauté des dieux par l’excentricité de ses idées amusantes. C’est à Akatufelah que l’on doit l’invention de l’arc-en-ciel, grâce auquel même les sangliers peuvent être surpris à contempler le ciel ; ou l’invention de l’écho qui, lorsqu’il s’agit du hurlement du loup, panique à ce point les chevaux broutant sur le plateau qu’ils se précipitent en troupeau dans la falaise.

Or, Akatufelah avait remarqué que, malgré les innombrables espèces présentes, l’animation vivante de la Terre était loin d’être optimale. Il restait de larges espaces dont la configuration environnementale aurait pu accueillir bien d’autres formes de vie.

Akatufelah avait intuitionné qu’on pourrait exploiter pleinement les possibilités de cette planète si favorable à la vie si on concevait une espèce au principe de fonctionnement différent. Alors que toutes les espèces présentes ont été définies en fonction d’une certaine configuration de l’environnement – leur biotope – en lequel elles s’épanouissent et hors duquel elles dépérissent, pourquoi ne pas concevoir une espèce qui serait capable d’inventivité technique, grâce à quoi elle serait libérée de tout biotope prédéterminé ? Elle aurait alors le choix entre un nombre indéfini de possibilités de sites qu’elle pourrait rendre habitables par le biais d’appendices techniques qu’elle aurait inventés.

Akatufelah alla voir Zeus, le maître-dieu, le référent ultime pour toute décision concernant la communauté des dieux. Dans sa sagesse Zeus trouva bien venue l’idée d’Akatufelah d’optimiser l’épanouissement du vivant sur Terre en créant une espèce – l’humanité – capable d’inventivité technique. Cependant il perçut un danger dans le pouvoir ainsi accordé à une seule espèce. C’est pourquoi il s’adressa à Akatufelah en ces termes :

« Ta proposition est fort audacieuse Akatufelah ! Telle que tu la préconises, l’humanité devra être une espèce qui aura la capacité de développer indéfiniment son aptitude à raisonner, puisque inventer une technique ce sera toujours découvrir et détourner des lois ayant cours dans l’environnement naturel pour les faire servir à ses buts propres. Or, il y a une infinité de lois qui constituent la richesse de la biosphère et de son ancrage minéral, atmosphérique et aquatique, constituant l’enveloppe extérieure de la Terre, et que l’humanité serait capable d’utiliser à ses propres fins. C’est pourquoi il faut anticiper une capacité de maîtrise de l’humanité sur son environnement naturel, et donc sur les autres vivants, que rien ne pourra limiter, sinon les humains eux-mêmes.

Dès lors, si tu accordes ce pouvoir illimité à cette nouvelle espèce, il faut prévoir aussi de lui donner un pouvoir d’autorégulation. Sinon la vitalité de la Terre que tu voulais magnifiée sera plutôt décimée au profit de cette seule espèce.

Pour qu’elle s’autorégule, je te propose d’attribuer aussi à l’humanité le sens moral. Celui-ci sera constitué par la conscience du Bien, lequel tu feras consister en l’optimisation de la vitalité de la biosphère avec le maximum d’espèces vivantes cohabitant en interaction. La conscience du Mal consistera donc à rejeter les choix allant en sens contraire. Tu devras faire en sorte que ce sens moral soit soumis au jugement de la raison, car les humains qui vont prendre place dans la biosphère devront anticiper les conséquences morales des techniques qu’ils ne manqueront pas d’employer pour s’imposer parmi les autres espèces. »

Ainsi fut fait ! Cette installation de l’humanité dans la biosphère a démarré, il y a quelques 300 000 ans, à partir d’une évolution de primates hominiens déjà présents.

On peut dire que l’intégration à la biosphère de cette espèce technicienne par excellence a réussi. Au long des millénaires, l’espèce humaine, dépourvue de biotope assigné, s’est révélée être l’espèce la plus errante qui soit ! Cela lui a permis d’essaimer à peu près partout sur la planète, se donnant les techniques appropriées pour habiter chaque lieu qu’elle jugeait intéressant.

Pendant tout ce très long temps, les humains se sont plutôt montrés moraux dans leurs comportements dans le cadre de la biosphère, sinon que leurs initiatives de déforestation ont pris une tournure menaçante pour plusieurs espèces, en particulier les grands fauves, sur l’extrémité européenne du continent eurasiatique, à partir du XIIIe siècle de notre ère. Mais il n’y a là rien d’exceptionnel du point de vue de la longue histoire des catastrophes naturelles ayant impacté la Terre au long des derniers millions d’années.

La surprise, elle, est toute récente, puisqu'elle correspond au tournant du IIIe millénaire de l'ère du calendrier chrétien. La communauté des dieux est alors effarée par la tournure qu’a prise l’empreinte de l’humanité sur la biosphère. Et elle demande des comptes à Akatufelah :

« Tu nous avais annoncé une planète pleine de vie ! Et que constate-t-on aujourd’hui ? Un abus insensé d’utilisation de techniques inventées par les humains. Avec pour résultats, des étendues incroyables de monoculture céréalière sans insectes, ni oiseaux, ni fleurs, ni arbres ; des forêts qui sont détruites par des machines monstrueuses comme on fauche un champ de blé ; les insectes qui disparaissent massivement, et les oiseaux qui en vivent, et les rapaces qui se nourrissent de ces oiseaux, etc. ; des montagnes de déchets qui s’accumulent à droite et à gauche sur la surface de la Terre, dont les déchets hautement radioactifs, ennemis de toute vie non aquatique pour des millénaires ; les particules de plastiques qui remplacent le plancton nourricier à la surface des océans ; l’atmosphère alourdie de composés carbonés par la gabegie de production d’énergie artificielle compromettant un climat favorable à la vie ; etc. ! Qu’est-ce que c’est que cette espèce que tu nous as pondue, censée être douée de raison et de capacité d’inventions techniques pour mieux habiter la planète, et qui est en train de provoquer la plus grosse extinction du vivant jamais connue ? »

Bien sûr, il fallut en référer à Zeus lequel convoqua Akatufelah.

–    Zeus : As-tu été surpris par la brusque détérioration de la biosphère terrestre consécutive à ton initiative d’introduire une espèce de grande capacité rationnelle, capable d’inventer toutes sortes de techniques, et ayant le sens de sa responsabilité morale ?

–    Akatufelah : Heu … ! Oui, en fait ! C’est-à-dire… c’est arrivé sans crier gare ! Et c’est très récent ! Pendant presque toute cette histoire multimillénaire de l’humanité, on a vu la planète Terre redoubler de vitalité. Les champs de céréales dans les vallées du Tibre, de l’Euphrate, du Nil, là où il n’y avait que pierres et terre asséchée ; de grands troupeaux d’ovins se déplaçant d’herbage en herbage, y semant leur engrais en démultipliant les insectes et les oiseaux, et toute la cohorte des animaux intéressés ; les cités s’établissant aux nœuds des vallées, ou au fond des baies abritées des rivages marins ; les voies pavées les reliant, parcourues densément par des convois de chevaux dressés pour le transport ; les nefs à haute voilure parcourant en tous sens la Méditerranée ; les citadelles de pierre érigées même dans les endroits les plus inattendus, et je pourrais continuer… Je l’avoue, pendant tout ce temps, j’ai été très fier d’avoir créé l’humanité !

–    Zeus : Mais là, on aboutit au résultat inverse à celui que tu avais projeté : une biosphère qui s’asphyxie des menées techniques inconsidérées de l’humanité ! Alors, dans ce que tu as fait là, où penses-tu t’être trompé ?

–    Akatufelah : Hum…! Je sais que je t‘ai écouté et que j’ai approuvé ton conseil. J’ai bien doté cette nouvelle espèce d’un sens moral appuyé sur la raison. Hum…! J’ai l’impression que ce sens moral n’a pas vraiment joué son rôle.

–    Zeus : Depuis quand ? Et pourquoi ?

–    Akatufelah : Hé bien, à dire vrai, il me semble que ça a toujours été un peu de travers au niveau du sens moral. Ainsi, j’ai souvent été frappé par l’investissement des humains sur les armes, c’est-à-dire les techniques destructrices de vie. Alors que, au-delà de pourvoir aux besoins pour entretenir leur vie, ils auraient dû raisonnablement juger cet investissement immoral. Le pire, c’est quand je les ai vu décider de construire des bombes atomiques, et même les utiliser il y a peu, à Hiroshima, et Nagasaki – quasiment toute vie éteinte, en quelques secondes, sur l’aire d’une ville de 300 000 habitants ! Tout ce développement d’une technologie nucléaire, mais aussi les techniques de modification des génomes qui impactent la logique de l’évolution qui a été si profitable à la diversification des vivants, vont à contresens de ce qu’on attendait de l’introduction de l’espèce humaine dans la biosphère.

–    Zeus : Alors en quoi consiste la faille dans la dotation morale de l’humanité ? As-tu une idée ?

–    Akatufelah : J’aurai bien une hypothèse. Nous, les dieux, vivant depuis toujours dans l’accomplissement de notre propre puissance, avons méconnu la phase de maturation requise pour l’acquisition par un être vivant d’une pleine autonomie guidée par sa raison. Pendant presque toute leur histoire, les humains n’ont pas été moraux par raison, comme nous l’escomptions, mais par crainte. Au lieu d’assumer pleinement leur autonomie d’être rationnels pouvant choisir la place qu’ils jugeaient bonne sur Terre (avec le sens moral que je leur ai donné), ils ont investi des divinités imaginaires, lesquelles les surveilleraient, les jugeraient, et les puniraient s’ils se comportaient mal, et dont ils croyaient lire les signes de l’humeur dans des manifestations naturelles. Par exemple le tonnerre et la foudre manifesteraient la colère de La Nature – l’environnement naturel investi comme divinité – parce qu’on avait tué trop de gibier, etc.

–    Zeus : Cela n’est que du délire superstitieux. Nous, les dieux, sommes bienheureux et immortels. Qu’aurions-nous besoin de juger et punir les humains ? Nous n’avons besoin de rien, même pas qu’une quelconque créature croie ou non en notre existence. En ce qui concerne les humains, c’est leur propre affaire d’êtres raisonnables que de formuler des idées sur ce qui les transcende. Quant à leur moralité, elle ne nous intéresse qu’autant qu’elle est un paramètre pour notre curiosité sur ce que peut être une planète pleinement vivante.

–    Akatufelah : Oui ! Et il faut souligner que les idées religieuses des humains n’ont pas été, sauf quelques exceptions, raisonnables. Les humains se sont créé des divinités aux caractères paternels, ou maternels, assez caricaturaux. Ces divinités leur permettaient de continuer à faire les enfants, en évitant la responsabilité de l’autonomie que leur donnait la raison. On ne décide pas, on obéit à des injonctions divines imaginaires – ces injonctions étant d’ailleurs la plupart du temps congruentes avec le sens moral dont ils étaient dotés. C’est pour cela que la vitalité de la planète s’en est tout-à-fait accommodée !

–    Zeus : Certes ! Mais dans une certaine limite que manifeste l’époque contemporaine. Comment interprètes-tu ce décrochage actuel dans la maîtrise par l’humanité de la vitalité de la biosphère ?

–    Akatufelah : On sait que cette maîtrise, dont il faut parler au passé, n’était pas fondée sur une base rationnelle. Elle ne pouvait donc pas être durable. Le décrochage s’est initié en Occident à la fin du Moyen-Âge avec la remise en faveur de l’expérimentation – décisive pour mettre à jour les lois cachées de la nature – et l’autorisation, par la papauté romaine, du prêt à intérêt qui, en ouvrant le marché économique entre l’Occident et l’Orient, va capter l’intérêt vers de nouveaux biens, mettant en œuvre de nouvelles techniques. Le véritable basculement vers une autonomie rationnelle viendra deux siècles plus tard avec la révolution culturelle qu’a réalisé en Occident la période de la Renaissance – invention de l’imprimerie, révolution copernicienne de la cosmologie – la Terre n’est pas le centre du monde – , découvertes de nouveaux continents, mise au point de la méthode expérimentale comme procédé systématique pour faire progresser la science et inventer de nouvelles techniques. Cette révolution a ouvert la période de la modernité dont les humains sont encore aujourd’hui partie prenante.

–    Zeus : Voilà une évolution intéressante de l’humanité. Pourquoi n’a-t-elle pas amené à la maîtrise de son destin par la raison ?

–    Akatufelah : Parce que si l’humanité désormais maîtrise bien les moyens d’inventer de nouvelles techniques, elle ne maîtrise pas du tout sa moralité. Tout se passe comme si sa raison s’était pleinement épanouie dans le domaine des sciences et techniques, et s’était arrêtée là.

–    Zeus : C’est très étonnant ! La raison est une. Dans la mesure où tu as donné le sens moral à l’humanité, pourquoi ne s’affirme-t-elle pas aussi dans le domaine moral ?

–    Akatufelah : Parce qu’il y a des phénomènes de pouvoir qui cristallisent des rapports humains déséquilibrés. C’est encore l’effet de notre lacune majeure, celle d’avoir méconnu la nécessité d’un processus de maturation de l’humanité vers sa pleine autonomie par la raison. La forme de pouvoir hyper dominante dans les rapports humains est aujourd’hui une « mercatocratie ». Elle consiste, de la part des détenteurs du pouvoir, à manipuler psychologiquement les individus afin de les faire désirer acquérir des biens marchands en leur faisant croire que la plus grande capacité à acquérir de tels biens est le Bien qui donnera sens à leur vie. Ils lui donnent le nom de « bonheur ». Mais pour adopter ce comportement lesdits individus sont détournés de la réflexion morale. Il leur suffit de souscrire à l’injonction de travailler pour gagner de quoi acheter les biens vers lesquels ils sont appâtés.

–    Zeus : Oui, je vois bien le tableau. Là encore, on mise sur des comportements infantiles. On va vers la consommation de biens avec l’argent gagné, comme enfant on allait vers la friandise donnée par l’adulte pour avoir rangé ses jouets.

–    Akatufelah : Oui, c’est ainsi qu’est court-circuité l’usage moral de la raison. Mais pas complètement. Il y a des résistances contre ce pouvoir infantilisant de la mercatocratie, dont l’irrationalité s’impose de plus en plus aux consciences humaines. En inventant et mettant en œuvre, en tous sens, des techniques, toujours plus puissantes, toujours plus agressives, avec la seule perspective d’augmenter son pouvoir en gagnant plus d’argent, non seulement la mercatocratie exténue la biosphère en éliminant massivement des populations animales et végétales, mais elle compromet l’avenir même de l’humanité. C’est de plus en plus visible par la difficulté de chacun à investir l’avenir, ce qui se traduit par une chute générale de la natalité humaine. L’humanité semble bien être maintenant dans une course de vitesse entre l’accès à sa maturité d’espèce technicienne morale raisonnable, et la maintenance du pouvoir sans avenir de la mercatocratie infantilisante.

–    Zeus : Hé oui … qu’as-tu fait là ? Après tout, peut-être l'humanité en arrive-t-elle aujourd'hui à l'acmé de sa crise d'adolescence ? Peut-être pourra-t-elle la surmonter pour atteindre enfin sa maturité ? Mais on sait que la période de l'adolescence est celle où l'on prend les plus grands risques. Elle pourrait aussi en mourir. Ton essai aura été manqué. Qu’importe, nous, dieux, avons l’éternité devant nous !

dimanche, décembre 28, 2025

De la tyrannie aujourd’hui

 


On peut accorder que la forme du pouvoir abusif à l’œuvre dans nos sociétés est bien une mercatocratie, soit le pouvoir du marché et donc d’abord de ses plus grands acteurs à la tête de multinationales, que c’est un pouvoir qui excelle dans les procédés manipulatoires, telles la communication intrusive provocatrice d’une réaction irréfléchie, l’inversion de la valeur des biens par l’extension artificielle des besoins, l’investissement courtermiste du temps, la mise en compétition généralisée, etc.

On peut être convaincu que la seule manière de sauvegarder un avenir viable pour les générations à venir est de faire tomber un tel pouvoir.

Et pourtant on peut juger totalement inopportun, dangereux même, de dénoncer, et ainsi d’affaiblir, ce pouvoir mercatocratique face à la menace de régimes franchement tyranniques situés à l’Est. Ce sont en effet des régimes sociaux fondés sur un pouvoir opérant essentiellement par l’usage de la force, et la peur qu’elle entretient. Parmi ces pays, il y a la Russie qui considère nos sociétés occidentales d’héritage démocratique comme son ennemi et nous fait déjà la guerre par Ukraine interposée.

La « servitude douce » compatible avec « des formes extérieures de la liberté », comme disait Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1840) du pouvoir mercatocratique qui se mettait en place au XIXe siècle, ne doit-elle pas être défendue sans état d’âme, face à la mise au pas violente des populations par des régimes autocratiques à visée impérialiste, héritiers du communisme, sévissant à l’Est ?

Ne faut-il pas, en stratèges raisonnables, mettre un ordre de priorité dans la sauvegarde de notre humanité contre l’adversité, et d’abord faire bloc contre les pouvoirs les plus frontalement liberticides ?

Peut-on être les adversaires déterminés de ce régime mercatocratique qui obère gravement notre avenir collectif sans être les complices objectifs des tyrannies qui pointent dans notre direction leurs missiles de guerre ?

Il faut répondre oui à cette dernière question ! Car il y a des liens solides, bien que maintenus dans l’ombre, qui arriment les régimes ouvertement tyranniques à la mercatocratie mondialisée.

Il y a deux lignes d’argumentation convergentes pour étayer ces liens. La première est l’existence d’une dimension tyrannique – soit le pouvoir abusif découlant de l’emploi de la force, et non pas seulement de la manipulation psychologique – dans les autoproclamées « démocraties » occidentalisées. La seconde est la capacité des grands acteurs du marché de générer des régimes politiques ouvertement tyranniques lorsque cela sert leurs intérêts.

A– La face tyrannique de nos démocraties mercatocratiques est très visible pour qui ne se cache pas derrière son petit doigt. On peut en trouver des expressions dans l’ensemble des pays occidentaux classés « démocratiques ».

–     La répression qui s’est abattue sur les manifestants alter-mondialistes à Gênes, lors du sommet du G8, en 2001, avec un mort et de nombreux manifestants torturés.

–     Les violences assez systématiques qu’ont subies les rassemblements pacifiques d’« indignés » en 2011, que ce soit à New-York (Occupy Wall Street), à Oakland (Californie), à Madrid (évacuation de la Puerta del Sol ), à Barcelone, etc.

En chaque occurrence, il s’agit d’une opposition au développement humainement aveugle du marché, et la tyrannie de la répression est clairement caractérisée par le piétinement du droit qui devrait avoir cours, avec, au bilan, de sérieuses blessures physiques, et même la mort, sans que cela soit sanctionné.

Ce qui se voit régulièrement aussi en France :

–     Remémorons-nous Vital Michalon, tué par une grenade lancée par un policier le 31 juillet 1977 près du site de construction du surgénérateur nucléaire de Creys-Malville, en rappelant que ce professeur de sciences physiques avait raison, ainsi que les milliers de manifestants qui l’accompagnaient. Ce surgénérateur n’a pas été cette source prolifique d’électricité annoncée mais, de dysfonctionnements en dysfonctionnements, un échec industriel et un gouffre d’argent public. Il reste, aujourd’hui un sarcophage monumental renfermant, quasiment pour l’éternité, la menace de sa radioactivité mortifère. Pourquoi le bilan de cette déplorable aventure patronnée par l’État n’a-t-il jamais été fait, ne serait-ce que par un débat au Parlement ? Comment alors en tirer les leçons ?

–     Pensons également à Rémi Fraisse, 21 ans, tué le 26 octobre 2014 dans le sud-ouest de la France par les forces de police, parce qu’il manifestait pour préserver un site bellement vivant, contre un barrage destinée à des cultures intensives requises du point de vue courtermiste de l’extension du marché.

–     Pensons à tous ces « Gilet jaunes » manifestant à partir de l’automne 2018, pour ne pas être rejetés d’une vie sociale décente par les réquisits du développement du marché, et si nombreux à avoir été blessés physiquement par la brutalité de la répression policière.

–     Pensons à tous les blessés de la manifestation contre la méga-bassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) le 25 mars 2023, avec des actes avérés d’empêchement de soins par la police à des blessés graves.

Il apparaît que le traitement par la brutalité de manifestants a priori pacifiques s’engageant pour la préservation de biens collectifs, amène à faire entrer les manifestations dans une logique de violence, ce qui a pour conséquence d’amener une part des manifestants à s’équiper pour faire face à cette violence, ce qui décourage une grande partie des manifestants potentiels, et permet, suite aux affrontements ainsi provoqués, de criminaliser des manifestants parmi les plus engagés.

Bref, les blessures physiques et psychiques, les garde-à-vue, les tribunaux, les condamnations, tout cela pour ne pas écouter et devoir répondre à des arguments légitimes contre les menées minoritaires de la mercatocratie, permettent de brider les consciences citoyennes portées à s’investir dans l’intérêt public. Ces pratiques qui étouffent par la force et la peur l’esprit démocratique, il faut les qualifier de tyranniques.

Et elles ne sont pas dénuées d’efficacité, puisqu’on voit aujourd’hui un recul global des rassemblements et manifestations populaires pour protester contre l’irresponsabilité des pratiques mercatocratiques. Dès lors, les puissants du marché retrouvent une position de force pour imposer leurs pratiques délétères concernant le respect de l’environnement naturel ou la sauvegarde de la santé publique. C’est ainsi qu’ils ont obtenu, en Europe, la remise en cause du « Pacte vert » adopté par l’Union Européenne en 2020 pour ne plus continuer à insulter l’avenir. En effet, dès 2024, l’exécutif européen a fait accepter de larges renoncements concernant ses décisions pourtant adoptées à une large majorité 4 ans auparavant. Ces reculs, tout-à-fait déraisonnables pour l’avenir, concernent, le respect des espaces naturels, la réduction de l’usage de pesticides particulièrement destructeurs et rémanents, la réduction de l’impact environnemental des entreprises, la réduction des rejets carbonés des véhicules particuliers mis sur le marché, etc.

Aujourd’hui, plus que jamais, les effets du pouvoir du marché aiguisent les contradictions dans les sociétés dites démocratiques de notre modernité tardive. C’est la contradiction d’injustice : jamais l’écart entre humains dans la possession des biens n’a été aussi abyssal ! C’est, toute aussi tranchante, la contradiction écologique : jamais les pratiques humaines n’ont à ce point menacé la santé publique et injurié l’avenir quant à l’état de la biosphère en laquelle nos descendants devront vivre.

Dans un débat démocratique, le pouvoir qui produit une telle situation est indéfendable. C’est pourquoi l’État dit démocratique, en collusion avec la mercatocratie (les membres de l’un vont occuper des postes dans l’autre et vice versa), verse de plus en plus dans la pratique tyrannique : s’imposer contre des mouvements populaires en employant la force sans en respecter l’encadrement légal, en laissant les passions agressives policières faire mal, de façon à faire peur, cette peur devant laisser le champ libre pour faire prévaloir le développement du marché sur le bien commun. Mais ce succès est lourd de menaces pour la stabilité des relations sociales à venir. C’est un enseignement bien connu de l’histoire : tout ce qui est construit, dans une société, sur la violence, ne dure jamais très longtemps.

B – La mercatocratie n’hésite pas à patronner des régimes ouvertement tyranniques lorsqu’elle juge que c’est son intérêt.

Il faut d’abord rappeler que la mercatocratie est apparue et s’est imposée d’abord dans des contrées qui, politiquement, pratiquaient, suite au renversement de régimes aristocratiques, une relative ouverture démocratique. Le peuple avait son mot à dire sur l’organisation de la société. C’est d’ailleurs cette ouverture démocratique qui à permis aux intérêts marchands de s’imposer dans les sphères du pouvoir. De cette manière l’économie marchande a pu développer ses propres intérêts et les imposer comme principes d’organisation des sociétés se réclamant encore de la démocratie, elle s’est comme l’écrit Polanyi (La grande transformation, 1944) « désencastrée » de la société pour la mettre à sa main. Nous disons aujourd’hui qu’elle a converti une très imparfaite démocratie en mercatocratie.

Pourtant il ne faut pas sous-estimer ce lien originel de la mercatocratie avec la démocratie. La mercatocratie a besoin que certaines formes de la liberté individuelle soient préservées pour que le marché comme moteur principal des relations sociales fonctionne : chacun doit pouvoir se sentir libre d’affirmer ses désirs ! (voir à ce propos notre essai Démocratie… ou mercatocratie ?, chap 2)

Mais, on le sait, du point de vue mercatocratique il y a essentiellement deux catégories de gens : les riches et les pauvres. Ce qui est valable aussi au niveau géopolitique : il y a les pays riches et les pays pauvres.

Dans les pays riches où on développe un marché de consommation de masse, il est essentiel que chacun, pour consommer, se sente reconnu dans ses désirs propres. Il importe donc que les libertés individuelles essentielles – d’opinion, de réunion, d’information, de vote, etc. – soient reconnues.

Les pays pauvres sont alors ceux qui, dans le contexte de la mercatocratie mondialisée, sont voués à fournir la main-d’œuvre la moins chère possible. Là, les autocraties tyranniques sont requises pour maintenir leur population dans la soumission, et à cet effet sont largement financées, soutenues, armées, par le gotha des entreprises multinationales et leurs gouvernements.

On a vu, en Amérique latine, bien des États, comme le Chili en 1973, s’étant réformés démocratiquement, se voir torpillés par l’ingérence des États-Unis, stimulée en sous-main par de puissants intérêts de firmes agro-alimentaires et minières. Et cela se poursuit aujourd’hui de manière ouverte par Trump qui s’efforce de promouvoir les dirigeants déclarant vouloir résoudre des problèmes sociaux par la force. On pourrait aussi parler de la France en Afrique contrôlant des gouvernements tyranniques que ce soit pour l’appropriation de ressources agricoles (café, cacao, etc.) ou minérales (uranium, pétrole, gaz, etc.).

En fait, c’est quasiment l’entièreté de la planète qui est ainsi mise en coupe réglée par la mercatocratie par l’entremise d’autocraties tyranniques se multipliant dans les pays pauvres.

Mais désormais, il faut affiner cette analyse du fait de l’évolution récente, effarante, de l’injustice dans le monde : « On pourrait les rassembler sans forcer dans un stade de football. Ils sont 56 000, et représentent les 0,001 % les plus riches de la planète. Ticket d’entrée dans le club : 254 millions d’euros de patrimoine au minimum. Ensemble, ils possèdent désormais trois fois plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 2,8 milliards d’adultes. (…) en 1995, les 0,001 % n’avaient « que » le double des plus pauvres. » (article Le Monde du 10-12-2025, source : World Inequality Lab). Cela signifie que s’est opéré dans le monde entier un déclassement, au profit des déjà-très-riches, des catégories sociales intermédiaires, tout particulièrement des classes moyennes des pays dits « riches », vers la pauvreté (ce qui permet de comprendre le mouvement français des « Gilets jaunes »).

C’est pourquoi on peut repérer une nouvelle racine de tyrannie, dont l’élection de populistes partisans de la manière forte dans des pays reconnus comme développés est le symptôme. Trump en est l’emblème, et l’on voit jour après jour ses initiatives pour disposer d’un pouvoir tyrannique, c’est-à-dire balayant l’état de droit au profit d’un usage à sa main de la force. Or, derrière Trump, il y a non seulement les majors américains de l’énergie, mais aussi toute la brochette des milliardaires des nouvelles technologies venant de la Silicon Valley.

Il s’agit, pour une partie grandissante de la mercatocratie, de manière à mieux assurer son pouvoir qui est de moins en moins défendable dans le débat public, lequel est consubstantiel au cadre institutionnel démocratique, d’amener à la tête des États des leaders populistes qui, s’annonçant comme personnalités à poigne, auront pour mission première de museler la démocratie.

Le populisme est tout simplement la captation, par un leader auto-proclamé, des émotions négatives à l’égard du pouvoir de la classe moyenne déclassée, pour les réorienter contre des parties de la population encore plus malmenées par l’empire du marché. Il s’agit presque toujours de minorités ethniquement identifiables, et, en particulier dans les pays les plus développés, de populations immigrées.

C’es parce qu’ils bénéficient de financements et de soutiens médiatiques de la part de très riches (comme le milliardaire Bolloré en France) que les mouvements populistes sont florissants dans le monde, et tout particulièrement en Europe.

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Il y a la tyrannie que l’on pourrait presque qualifier de « traditionnelle » en ce qu’elle est propre aux pays qui ne sont jamais passés par des révolutions démocratiques. Ces tyrannies, quand elles s’étendent sur de larges contrées riches en matières premières et en sources d’énergie, s’enrichissent du fait même de leur importance pour le développement du marché mondialisé. La logique du pouvoir autocratique qui les dirige l’amène à se vouloir tout puissant. Cette visée de toute-puissance lui renvoie comme une menace les sociétés alentour qui sont capables de soutenir le débat démocratique. C’est pourquoi ces tyrannies se révèlent impérialistes à l’encontre de ces voisins – l’Ukraine et les pays de l’Union Européenne pour la Russie, Taïwan et la Corée du sud pour la Chine. Il faut noter que ces potentats tyranniques se comportent aussi comme des partenaires décideurs de l’élite mercatocrate ; c’est ainsi qu’ils investissent aussi, mais de manière sournoise, dans les mouvements populistes à vocation tyrannique des pays qui soutiennent encore des débats démocratiques.

Il y a les régimes tyranniques résultant de la répartitions des rôles dans l’économie de marché mondialisée. On la résume parfois géographiquement comme un partage entre le Nord, riche et consommateur, et le Sud, pauvre et producteur. La réalité est moins simple. Mais il reste que la mercatocratie, comme à ses débuts au XIXe siècle, a toujours besoin d’un prolétariat sous-payé, avoisinant l’esclavage, pour optimiser ses profits. La mondialisation permet que la tyrannie que subissent ces travailleurs pauvres très lointains soit largement masquée aux consommateurs dont elle augmente pourtant le pouvoir d’achat.

Il y a la montée, de plus en plus pressante, des tyrannies portées par les mouvements populistes soutenus par des mercatocrates, qui visent à faire taire, de l’intérieur, tout débat démocratique, dans les vieilles démocraties occidentales. Ce sont les plus dangereuses parce qu’elles sont une immense tromperie potentiellement porteuse d’un enchaînement indéfini de violences.

Il y a enfin les pratiques tyranniques d’un pouvoir élu dans un cadre institutionnel démocratique, mais qui s’avère inféodé aux intérêts mercatocratiques dès lors que la contradiction entre le bien commun porté par la voix populaire et les exigences du marché devient trop aiguë.

Nous l’avons dit et redit sur ce blog, par exemple ici, que la démocratie n’est pas le choix d’un régime politique parmi d’autres, elle est tout simplement la vocation sociale de la liberté humaine. Si l’humain n’est pas dans le débat public sur la manière dont on doit vivre ensemble, il s’interdit de faire valoir pleinement sa liberté humaine.

Il faut donc ne pas se taire, il faut argumenter pour ce qui nous paraît aller dans le sens du bien commun et ne pas accepter ceux qui, pas si nombreux, mais très bruyants aujourd’hui, prétendent résoudre les problèmes sociaux en imposant qu’une seule parole soit dite, celle du bon leader, et que les autres se taisent. Débattre, c’est s’écouter, et donc échanger les arguments qui sont en arrière-plan de nos désaccords, c’est donc accepter d’être départagé par la raison et l’expérience partagée, et arriver ainsi sur une position commune. C’est la seule option humaine pour bien vivre ensemble. Et cette option ne peut que faire voir l’aberration politique que constitue la conduite de la société en fonction des besoins du marché.

De ce point de vue le pouvoir tyrannique qui fait souffrir pour faire peur, et qui fait peur pour faire taire, est humainement intolérable. C’est pourquoi, par nécessité humaine, nous devons le  dénoncer, le disqualifier, partout là où il nous interpelle, dans les impunités des violences des représentants de l’État sur des manifestants, dans la prétention hégémonique des discours populistes, etc. Car si nous nous manifestons ainsi, d’autres, nos voisins, aurons aussi à cœur  de répondre à une telle interpellation, et la tyrannie ne pourra plus faire carrière. Voilà ce qui est politiquement prioritaire aujourd’hui ! Ce n’est qu’ainsi que l’on peut commencer à faire reculer les tyrannies venues d’ailleurs.

Car, effectivement, la tyrannie avance !

La tyrannie avance parce que les pratiques mercatocratiques étant devenues indéfendables dans le débat public, elles prétendent perdurer par la force.

La mercatocratie n'atteint-elle pas sa phase terminale lorsque l'emploi de la force est sa seule solution pour accentuer une distorsion insupportable dans la répartition des biens entre humains, et semer encore plus la désolation dans leur environnement naturel ?

dimanche, décembre 07, 2025

L’inversion des valeurs a bien eu lieu !

 


 

« Nous libres esprits, sommes déjà une “inversion de toutes les valeurs” une déclaration de guerre et de victoire personnifiée contre toutes les vieilles notions de “vrai” et de “faux” »

Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist, § 13 , 1888

« L’inversion de toutes les valeurs », cette idée de rupture radicale dans la vision du monde due à Nietzsche, apparaît on ne peut plus audacieuse, et peut séduire pour cela. Mais elle se discrédite d’emblée en rodomontade par l’illustration qu’en donne dans la même phrase son auteur, en ce qu’il revendique une « victoire personnifiée contre toutes les vieilles notions de “vrai” et de “faux” ».

Mais pas du tout, Friedrich ! Tu te paies de mots qui ne valent rien. Puisque tu récuses ce qui leur donnerait de la valeur : la vérité ! La valeur de vérité est ce qui fait tenir tout discours assertorique, c’est-à-dire tout acte de langage qui communique sur un état de choses du monde. Ton discours victorieux est assertorique : tu le torpilles si tu lui ôtes la possibilité d’être reçu comme vrai ! Le discours assertorique – tout acte de langage non simplement performatif (comme dire « oui ») – a besoin de la valeur de vérité pour être communicable, tout comme le bateau a besoin de l’eau pour faire la traversée. Friedrich, toutes tes déclarations péremptoires, tous tes écrits, restent en cale sèche puisque tu récuses la valeur de vérité !

Que reste-t-il aujourd’hui de ces imprécations nietzschéennes contre la vérité sinon ces quelques pathétiques affirmations de tribuns populistes – Trump affirmant qu’il y avait plus de monde à son investiture qu’à celle d’Obama – qui croient pouvoir faire prendre leurs désirs pour des réalités, et qui, finalement, traînent avec eux la lâcheté de ne pas être capables d’assumer le monde commun que nous donne le langage appuyé sur l’expérience partagée ?

Pourtant une véritable inversion des valeurs s’est bien produite dans le dernier demi-siècle sous l’égide d’un pouvoir qui désormais organise mondialement la société en fonction de la circulation des biens, de telle sorte que croisse sans cesse le marché, et qu’il faut pour cela reconnaître comme une mercatocratie.

Nietzsche s’en prenait aux valeurs morales, dominantes en Occident à la fin du XIXe siècle, et ciblait d’abord le Christianisme comme symptôme d’une humanité malade, incapable d'affirmer sa vitalité. Pour la mercatocratie, il n’y a même pas inversion des valeurs morales, il n’y a plus de morale. Sa vision du monde est tout simplement amorale : elle s’exempte de valeurs morales qui trônent au-dessus des comportements humains. Il n’y a plus que des biens et la réussite ou l’échec dans l’accaparement des biens.

Que sont devenues les valeurs alors ? Sous le règne mercatocratique, elles ne sauraient exister qu’incarnées dans les biens, et finalement elles se mesurent en valeurs monétaires. Cela signifie que la mercatocratie s’adosse à une vision du monde matérialiste. Pour le matérialiste, ce qui est essentiel, c’est la réalité matérielle, les idées, les idéaux, n’en seraient que l’épiphénomène – c’est d’ailleurs pour cela que tant de capitaux sont investis aujourd’hui dans les neurosciences : c’est la perspective d’une maîtrise des comportements des potentiels consommateurs de biens par intervention sur le cerveau.

Ainsi, si l’on veut parler d’éthique mercatocratique – éthique est le mot approprié pour désigner une théorie des valeurs en fonction desquelles on doit vivre – celle-ci ne pourra consister qu’en un classement hiérarchique des types de biens.

Pour qu’une politique mercatocratique soit possible, il faut alors que chacun, dans son rapport au bien, soit prévisible. C’est pourquoi le travailleur-consommateur, tel qu’envisagé par l’économie régnante, ne peut avoir que des besoins puisque ceux-ci, parmi toutes les inclinations humaines, sont les seules qui soient assurément prévisibles puisque caractérisées par la nécessité d’être satisfaites – voir à ce propos notre essai Comme on nous tient.

Mais en étendant ainsi de manière indéfinie le domaine des besoins, qui dès lors recouvre le domaine des désirs (qui laissent la liberté de les satisfaire), la psychologie mercatocratique est contrainte de les hiérarchiser par ordre de priorité. Tous les besoins doivent être satisfaits, certes, mais les besoins secondaires ne s’imposeront qu’une fois les besoins primaires satisfaits. Et quand seront satisfaits les besoins secondaires, il y aura des besoins tertiaires, etc. Car il faut que l’humain ait des besoins sans fin pour que le marché vive, puisque le marché ne vit qu’en s’accroissant.

Sont donc appelés besoins primaires, les besoins auxquels l’individu humain est tenu de donner prioritairement satisfaction pour simplement continuer à vivre – respirer, manger, boire, dormir, se vêtir, avoir un habitat, etc. Or, les biens répondant à ces besoins, puisqu’ils assurent la maintenance physiologique de l’individu sont nécessairement au sommet de la hiérarchie des valeurs : être bien dans son corps est le premier bien dont dépendent tous les autres ! Ici le matérialisme régnant est tout-à-fait en phase avec le bon sens commun qui dit toujours et partout que la santé est le premier des biens !

Mais cela fait problème pour la mercatocratie car les besoins primaires sont ceux qui sont les plus faciles à satisfaire. Le célèbre philosophe matérialiste grec Épicure (–IVe siècle), le remarquait déjà : « … tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. » (Lettre à Ménécée). Et les besoins qualifiés de « primaires » sont naturels par excellence puisque ce sont ceux qui sont universellement partagés car indéfectiblement liés à notre nature. Or, si les biens primaires sont aisément accessibles, ils ne sont pas intéressants pour le pouvoir mercatocratique, car il ne sont pas ou peu monnayables sur le marché où se font les profits.

Le résultat est que les biens de plus grande valeur simplement pour vivre en bonne santé sont systématiquement maltraités sous pouvoir mercatocratique. Pour des centaines de millions d’humains, l’air qu’ils respirent quotidiennement est trop vicié pour ne pas menacer leur santé[i] ; il n’y a à peu près plus de flux d’eau courante saine accessibles, par contre l’eau que l’on boit se charge toujours plus de « polluants éternels » (PFAS) qui inquiètent pour leur impact à terme sur la santé. A-t-on remarqué combien sont dévalués, en contexte mercatocratique, tous les biens qui ne peuvent pas afficher un différentiel de technicité, tout comme les fruits spontanés offerts à la cueillette, ou les simples productions agricoles vivrières sans l’entremise d’engrais chimiques et de pesticides toujours nocifs pour la santé ?

Tout se passe comme si la mercatocratie s’évertuait à abîmer les sources naturelles de biens essentiels pour contrer le constat Épicure (citation ci-dessus) afin de pouvoir les monnayer, une fois altérés, parce que cela justifierait leur artificialisation. L’eau courante potable, ce bien, jusqu’à il y a quelques décennies, toujours abondant, est devenue suspecte, même au robinet, mais on vend de l’eau prétendument pure sous emballage plastique. On a perdu l’essentiel de la saison enneigée, comme conséquence de la dilapidation d’énergies fossiles, mais on vend des séjours de sports d’hiver à grand renfort de neige artificielle.

De quoi a-t-on vraiment besoin pour vivre humainement bien dans son corps ? Outre l’air, l’eau, la nourriture, il faut de quoi s’habiller et un logement. Ceux-ci peuvent être réalisés par soi-même, mais pas toujours très efficacement, c’est pourquoi, pour ce qu’on en sait, ils ont toujours fait aussi l’objet de transactions marchandes, impliquant des métiers artisanaux traditionnels. Cela indique simplement que l’échange marchand est utile dans toute vie sociale, et n’a donc pas toujours été, n’est pas toujours, au service d’un but d’abus de pouvoir.

Mais n’y a-t-il pas beaucoup de biens primaires, plus qu’on ne le croit, qui ne sont pas monnayables et pourtant indispensables à une vie humaine ? N’est-ce pas le cas, de la préservation de notre santé (et donc du temps de pleine vitalité dont nous disposons), de l’espace ouvert à nos déplacements, de l’ensoleillement qui réchauffe, mais aussi de la pluie qui arrose, du salut au matin par le chant des oiseaux, de la contemplation nocturne de l’infinitude du ciel étoilé ? Et n’avons-nous pas aussi vitalement besoin, en tant qu’humains, d’une vie sociale en confiance, qui laisse toute latitude, même vis-à-vis de l’inconnu que l’on croise, de se regarder, se saluer, voire d’échanger ? N’est-ce pas également un bien primaire que notre capacité de léguer à nos descendants une planète Terre pleinement viable ?

Le fait est que tous ces biens sont aujourd’hui systématiquement maltraités, d’une manière ou d’une autre, par la mercatocratie. Mais qui peut raisonnablement penser que nous continuerions à vivre humainement si nous nous faisions voler ne serait-ce qu’un de ces biens primaires non officiellement répertoriés ?

Il faut quand même prendre au sérieux ce qu’on appelle besoins secondaires, et donc les biens secondaires qu’ils impliquent. Selon la théorie économique, les biens secondaires devraient s’imposer une fois les individus pourvus en biens primaires. Mais en réalité, comme on l’a vu, les gens sont très insuffisamment pourvus en biens primaires. Et bien sûr cela affecte le vécu de chacun, cela se traduit au moins par une multitude de ressentis négatifs de défauts de bien vivre, pas toujours très conscients, mais dont le résultat est toujours un sentiment global d’une vitalité frustrée. On peut donc considérer que ce qu’on appelle « besoin secondaire » a plutôt une fonction de besoin primaire réparateur, et que le bien secondaire est en réalité un bien compensateur venant soulager la frustration.

Les besoins secondaires, et éventuellement tertiaires (comme s’offrir un week-end à la mer) sont toujours d’origine sociale. Et c’est par l’organisation particulière de la société qu’ils s’avèrent nécessaires. Les biens correspondant à ces « besoins » sont ainsi toujours artificiels. On est donc amené à penser que le passage aux biens secondaires renforce l’emprise du pouvoir social sur l’individu. Mais celui-ci s’y plie parce qu’il trouve en eux des satisfactions compensatoires assurées à sa frustration latente. La société de consommation est essentiellement une société de consommation de « besoins » secondaires, et elle fonctionne sur la frustration par rapport aux vrais besoins humains. C’est pour cela qu’elle est une société pathologique. Ce qui le montre de façon évidente, c’est l’inversion de la valeur des biens lorsqu’on en examine le fonctionnement avec un peu de recul.

Nombreux sont ceux qui doivent conduire leur automobile dans les embouteillages de la circulation urbaine du soir, à devoir respirer un air excessivement vicié, mais avec des essuie-glaces qui se mettent automatiquement en route dès l’impact d’une goutte d’eau ! On est amené à manger de la nourriture industrielle de valeur nutritive dégradée et souvent rendue dangereuse par ses additifs, mais on peut commander son four à distance. On peut tchatter avec la Terre entière, mais n’avoir aucune relation avec ses voisins d’immeuble ou de lotissement. On a de l’Intelligence Artificielle accessible à l’envi, mais cela n’empêche pas que soient faits, collectivement, des choix imbéciles et alarmants concernant notre avenir commun.

Cette inversion des valeurs est pernicieuse pour deux raisons :

  • Elle est une manière, pour le marché, de s’amplifier des dommages qu’il provoque pour augmenter son emprise sur la société. En effet, toute détérioration de ses conditions de vie appelle, de la part de l’individu qui la subit, un besoin de compensation qui implique une nouvelle demande qui ouvre un nouvel espace pour un bien secondaire – une filtration pour son arrivée d’eau, une médication pour ses problèmes respiratoires, un climatiseur pour parer aux canicules, un marché des villégiatures pour échapper aux nuisances urbaines, etc. – qui renforce l’emprise des faux besoins par rapport aux vrais sur la conduite de sa vie. Il est remarquable que très souvent la compensation a aussi une dimension psychologique de nature symbolique – par exemple l’achat d’une automobile surdimensionnée peut apporter la satisfaction fantasmée d’un nouveau sentiment de puissance sur l’environnement naturel, voire sur ses congénères !
  • Elle passe largement sous le radar de l’attention des populations affectées, parce que le mauvais traitement des besoins essentiels se fait presque toujours graduellement, à bas bruit, évitant toute irruption brutale de sensations négatives, dans une vie sociale où l’attention est constamment sollicitée ailleurs. En général, on en prend connaissance trop tard, lorsque le dommage au bien commun n’a pu qu’être collectivement reconnu. Le problème de l’envahissement par les déchets plastiques s’est manifesté lorsque la formation d’un « continent plastique »  – des déchets plastiques qui se sont accumulés sur des millions de km2 dans le Nord-Pacifique – a été révélé. Le problème des ravages provoqués par certaines catégories de pesticides a été manifesté quand le phénomène de la disparition des abeilles est devenu une affaire publique dès lors qu’est apparu une pénurie de miel.

On peut dire que l’inversion des valeurs est un phénomène systémique à la mercatocratie. Il consiste en une substitution des biens essentiels à la vie humaine sur Terre, spontanément et aisément accessibles, par des biens secondaires artificiels d’intérêt moins essentiel mais qui apportent une compensation concernant la frustration due à la raréfaction et à l’altération des biens essentiels. Sans cette inversion il ne saurait y avoir de mercatocratie, car elle est la condition nécessaire pour que le marché puisse croître indéfiniment. En effet, les biens naturels sont d’emblée de valeur marchande nulle ou faible, alors que la valeur des biens artificiels est largement à la main des acteurs majeurs du marché qui peuvent jouer sur leur technicité et leur rareté – on peut le constater aujourd’hui par le prix astronomique que prennent certains médicaments contre le cancer, le sida, ou contre certaines maladies rares.

La mercatocratie est un régime qui ne subsiste que dans son accroissement indéfini – qui est celui du marché. Elle ne peut qu’inverser la valeur des biens pour assurer cette croissance. Mais la dénaturation qu’entraîne cette croissance fait clairement voir que si nous ne l’arrêtons pas par lucidité, elle aboutira à une autodestruction de l’humanité.

 


[i] Sait-on que la surmortalité causée par la pollution atmosphérique en France est de l’ordre de 50 000 morts annuels, ce qui est tout-à-fait comparable à la surmortalité causée par l’épidémie du coronavirus en 2020 ?