Si nous prenions du recul, si nous essayions d’adopter le point de vue de Sirius, ne serions-nous pas frappés par le caractère adolescent des comportements humains les plus en vue actuellement sur Terre ?
Qu’est-ce qu’un adolescent ? Un individu qui a atteint un niveau de croissance lui donnant des possibilités d’autonomie par rapport à la parentèle et dont le principe de comportement est d’affirmer et de faire valoir socialement son moi. Cette valorisation est d’abord physique et d’attraction – il s’agit de se placer dans la compétition créée par son accès à la génitalité – mais aussi, pour les mâles, celle de ses capacités physiques de s’imposer par la force.
Au niveau psychologique, il faut comprendre que le comportement adolescent est essentiellement réactif et de compétition : on est spontanément porté à se faire valoir en investissement intensément son apparence et en se comparant aux autres dans les effets que l’on produit.
Allez voir dans une cour de récré d’un collège le fonctionnement quasiment chimiquement pur de l’adolescence. Même si le niveau social de recrutement est très différent entre deux collèges, ce seront seulement les modalités du faire-valoir-soi-même qui changeront, mais on restera dans la même logique de compétition dans la présentation physique selon les registres de la séduction et de la force.
Mais remarquons alors que les réseaux sociaux les plus envahissants, ceux qui fonctionnent à l’image mettant en scène sa personne (en général en vidéo), et qui s’évaluent au nombre de « like » et de « suiveurs », sont pleinement dans la logique adolescente.
Cela va plus loin. Le spectacle de certains débats du parlement français, lors des sessions consécutives aux élections législatives de juillet 2024, s’est souvent fortement rapproché de la cour de récré du collège, tant ont été privilégiés les comportements « m’as-tu-vu » et les postures d’affichage de sa force.
D’une manière beaucoup plus dangereuse, on doit bien constater que c’est l’ensemble du monde politique au niveau international qui semble progressivement contaminé par cette crise d’adolescence planétaire.
À partir de ce qui a été dit dit ci-dessus, on laisse chacun épiloguer sur l’adolescent octogénaire qui se voit le maître du monde, et est en train de mettre son pays en grandes difficultés, ou sur son compère à l’Est qui veut absolument apparaître comme le plus « craignos » en envoyant quotidiennement des missiles sur des habitations de son voisin ukrainien.
Globalement, on s’aperçoit que cette prégnance sociale des valeurs adolescentes promeut un personnel politique de plus en plus accaparé par l’affichage d’image, déterminé dans ses choix par des considérations de compétition, et finalement déconnecté d’un authentique souci du bien commun. D’où cette sidération que l’on peut avoir face à l’absence de mesures politiques conséquentes pour contrer la détérioration de la biosphère qui se vit déjà dramatiquement pour ceux qui se trouvent pris dans la succession s’accélérant des catastrophes climatiques.
Il faut reconnaître en ce point que la logique adolescente de la compétition par l’affichage de l’apparence la plus avantageuse a toujours été au cœur du projet mercatocratique qui est celui d’un pouvoir organisant la société en fonction d’une économie reposant sur un marché ouvert au développement indéfini. C’est pourquoi les affairistes les plus engagés, ceux qui lorgnent leur rang dans le classement Forbes des plus grandes fortunes, manifestent une psychologie d’adolescents attardés. C’est pourquoi aussi ces mêmes individus veulent voir les travailleurs-consommateurs comme des copies d’eux-mêmes, quoiqu'ayant, eux, raté leur réussite ; ils vont donc leur fournir des ersatz de réussite sous la forme d’attributs consistant dans la possession de biens de consommation dont ils ont pris soin d’assurer la valorisation. C’est ainsi que ls trois-quart des automobiles mises aujourd’hui sur le marché ont des pneus largement surdimensionnés vu l’état du réseau routier sur lequel elles sont appeler à évoluer, et leur conducteur(trice)s souvent d’âge mûr, car ces véhicules sont très coûteux, ont vraiment l’air, pour qui a du recul, n’avoir pas surmonté leur adolescence.
Car, on l’a bien souvent rappelé en ce blog, être adulte, c’est exprimer sa liberté pleinement humaine, en particulier en choisissant de manière réfléchie les valeurs finales en fonction desquelles on veut vivre. Une société pleinement adulte n’admettrait pas une seconde de plus des choix humainement aberrants parce qu’ils compromettent la viabilité de notre planète pour nos enfants. Ces choix, soi-disant dictés par la compétition économique, ne sont au fond que des réactions adolescentes qui ne valent qu’au plus court terme.
Peut-être alors faut-il considérer l’extension planétaire de la mercatocratie comme l’expression systémique d’un positionnement adolescent, non pas de l’humanité – pensons à la sagesse populaire comme décence ordinaire, pensons à tous ceux qui se battent dans la sphère publique pour poser le problème d’un bien commun qui puisse permettre d’investir collectivement l’avenir – mais de cette minorité d’humains qui se pensent être son élite, alors qu’ils ne sont que sa surcharge régressive qui la fait dériver vers une impasse.
Ce qu’il faut préciser en ce point, c’est que la mercatocratie n’a pu prendre le pouvoir au XIXe siècle en Occident, qu’en s’appuyant sur l’idéologie moderniste, laquelle est apparue dans la première moitié du XVIIe siècle en Europe, suite à la mise au point de la technoscience par les travaux des scientifiques, et tout d’abord de Galilée. La technoscience c’est la dynamique créée par la conjugaison des progrès de la science et de la technique qui se renforcent mutuellement. On lit sous la plume du premier thuriféraire de la technoscience, F. Bacon (1561-1626) :« Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » (La nouvelle Atlantide, 1627). Ce fantasme de toute-puissance, n’est-il pas proprement adolescent ? Rappelons ce qu’en disait Montaigne peu avant : « « Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. » (Essais, 1584) C’est la manière adulte, soucieuse de ménager l’avenir, d’aborder ce nouveau pouvoir apporté par la technoscience.
Tout se passe comme si s’était joué au Moyen Âge, dans les premières initiatives de prêt avec intérêt des marchands, et dans les premiers essais d’expérimentation de quelques esprits curieux, la sortie de l’humanité de son statut infantile qu’imposaient les croyances religieuses.
Tout se passe comme si l’humanité avait, à partir du XVIIe siècle, avec l’apparition de l’idéologie moderniste, découvert ses propres forces et voulu les tourner vers la nature comme pour lui dire : « Tu vois, maintenant je n’ai plus peur de toi, regarde comme je suis fort ! ». Et il s’agissait en fait pour l’homme de se rassurer sur sa nouvelle autonomie.
Tout se passe comme si les productions de la technoscience, dans la mesure où elles sont orientées vers les manifestations de puissance, et popularisées par l’organisation de la société pour l’économie de marché, exprimaient la crise d’adolescence de l’humanité.
Tout comme l’adolescent est capable de prendre des risques pour se prouver qu’il est un homme, l’espèce homo sapiens risquerait sa vie pour se prouver qu’elle s’est émancipée des contraintes de la nature. Alors, comme des adolescents peuvent succomber dans cette passion, l’espèce humaine pourrait en mourir. Mais si l’espèce humaine n’en meurt pas, elle pourrait en sortir consolidée, car connaissant mieux ses forces et ses limites. Et l’on sait que, du côté de sa population la plus humble, elle a, provisoirement masqués, des atouts de sagesse adulte pour cela.
Peut-être reste-t-il à l’humanité à devenir adulte.

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