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dimanche, juillet 12, 2026

À propos des imbéciles de demain

 

Paysan savoyard ayant accueilli un enfant
juif en zone non encore occupée entre 1940 et 1943

         Une des fonctions les plus importantes de l’histoire est incontestablement d’être une fabrique rétrospective de la valeur des humains. La fête médiatique réservée au premier ministre anglais Neville Chamberlain rentrant d’Allemagne avec les accords de Munich en septembre 1938, d’une part ; l’appel radio depuis Londres, esseulé, à la résistance de De Gaulle le 18 juin 1940, d’autre part. L’histoire a traité le premier en imbécile, le second en héros.

Quand on dit que l’histoire juge, on ne lui met pas une majuscule comme si on la personnifiait en une entité transcendante, on lui accorde simplement ce caractère essentiel d’être une suite d’événements. L’événement, c’est toujours le fait que ce qui arrive aux humains dans le cours du temps excède ce qu’ils pouvaient en attendre du fait de leurs désirs combinés à leur connaissance des relations causales. C’est bien parce qu’elle est tissée d’événements que l’histoire humaine est une aventure.

Ce sont les événements qui la constituent qui font le jugement de l’histoire. Le capitaine Dreyfus avait été condamné à la déportation à vie en 1894 pour traîtrise … mais que d’événements par la suite pour renverser ce verdict jusqu’à ce qu’un hommage public lui soit rendu par l’actuel président de la république !

Mais ne nous laissons pas abuser par les grandes affaires publiques. C’est chacun de nous, en tant que membre actif dans la société, en tant que citoyen, qui est passible de ce jugement rétrospectif de l’histoire. Celui qui, en 1940, disait – « Je ne choisis pas entre les collabos et les résistants, je préfère continuer ma vie en ne m’occupant que de mes affaires ! » – est devenu, depuis 1944, un des nombreux français imbéciles rétrospectifs de la période. N’était-ce pas le souhait des occupants que chacun s’en tienne à ses petites affaires en fermant le yeux sur l’inacceptable de la violence qui s’exerçait méthodiquement alors ?

Mais aujourd’hui même, alors que nous sommes dans une situation criante en laquelle doit être choisie l’orientation de notre société pour l'avenir, allons-nous faire partie des imbéciles de demain ? Ne pouvons-nous pas repérer dès-à-présent les gisements d'imbécillité qui feront les jugements navrés de demain ?

Nous lisons dans Le Monde de ce jour (daté 13-07-2026), sous la plume du journaliste Stéphane Foucart, dans sa Chronique-planète : « Au-delà des polémiques sur la climatisation ou sur le bilan des morts, le débat politique semble se tenir dans un monde parallèle. La simple mise en regard des conséquences de la canicule avec les projets structurants de l’exécutif liés au climat produit un choc de sidération et d’irréalité. Nous ne sommes plus seulement coincés dans une dystopie climatique, mais aussi dans un scénario de comédie noire, où le grotesque le dispute à la farce orwellienne. »

La « dystopie climatique » est la confirmation actuelle qu’une catastrophe climatique impliquant la planète entière est bien amorcée. Les « projets structurants » sont les décisions concernant l’organisation de la société, prises par l’exécutif, en relation avec le climat. Cela concerne donc les mesures concernant l’isolation des habitations, les crédits sur la recherche concernant les normes à promouvoir pour une architecture mieux adaptée au réchauffement, la préservation des « puits carbone » permettant à long terme de modérer l’effet de serre facteur essentiel du réchauffement – donc les législations sur la préservation des  forêts, des haies, sur la ressource en eau, mais aussi pour promouvoir l’agriculture biologique. C’est une « comédie noire » parce qu’un ensemble de décisions sont actuellement, mais déjà depuis quelques temps, prises, qui vont à rebours de ce qu’il faut faire. C’est « grotesque » parce que les politiques responsables de ces décisions se comportent de fait en pleine irresponsabilité de la mission de service public qui leur a été accordée. L’auteur peut parler de « farce orwellienne » dans la mesure où, comme on le voit dans le roman d’Orwell « 1984 », il y a une mystification assez simpliste – par omission – dans l’usage du langage. C’est comme si, dès lors qu’on parle d’économie au sens contemporain de marchés à préserver ou à faire fructifier, tous les problèmes liés à la maltraitance de la biosphère par l’humanité, n’étaient pas simplement écartés, mais ne pouvaient pas même être nommés, comme s’il ne devaient plus faire partie du monde commun. D’où cette impression très juste exprimée par le journaliste d’« un monde parallèle ».

On le comprend, face à une succession d’événements écologiques catastrophiques en accélération, les imbéciles de demain sont déjà là, ou plutôt ils s’auto-désignent dès maintenant, et le délai avant que leurs déclarations et décisions soient publiquement reconnues pour ce qu’elles valent sera bien plus court qu’ils ne l’escomptent.

Mais tout aussi promis à l’imbécillité sont ceux qui acquiescent à leurs arguments de comptabilité et de marchés, ceux qui s’aveuglent dans la considération du plus court terme. Le court terme ne sera plus de mise lorsque sera inévitable l’évidence qu’il n’y a aucun avenir désirable au-delà.

Nous savons que l’air du temps est au plus court terme. Nous voulons rappeler que ce qui est décisif, du point de vue du jugement sur la vie d’un individu par la lignée humaine qui prend sa suite, c’est le jugement de l’histoire. Pose-toi la question : quel référence seras-tu pour tes enfants et les enfants de tes enfants, qui prendront ta suite dans une histoire qu’ils continueront à écrire ? Si l'on évite le recours au surnaturel, y a-t-il un enjeu plus important, pour une vie humaine, que la valeur de la trace qu’elle a laissée de son passage sur Terre ?

Nous sommes dans une période de grave crise où chacun doit décider du sens qu'il veut donner à sa participation à cette histoire. Ne soyons pas les imbéciles de demain !

dimanche, septembre 21, 2025

L’autre procès de Galilée



Galilée, 1564-1642

        L’« autre procès de Galilée » est celui, non formel, qui lui est intenté par l’écologisme contemporain sous le chef d’accusation d’un réductionnisme délibéré de la réalité du monde par le savant florentin :

« L’illusion de Galilée comme de tous ceux qui, à sa suite, considèrent la science comme un savoir absolu, ce fut justement d’avoir pris le monde mathématique et géométrique, destiné à fournir une connaissance univoque du monde réel, pour ce monde réel lui-même, ce monde que nous ne pouvons qu’intuitionner et éprouver dans les modes concrets de notre vie subjective. » Michel Henry, La barbarie, Le Livre de poche, p. 14 – 1988.

Une telle vision du monde, promue par la science moderne, et dont le principal instigateur est Galilée au début du XVIIe siècle, serait le motif profond, essentiel, de toutes les menées abusives de la part des humains à l’encontre de la biosphère qui les fait vivre.

En effet, c’est bien Galilée, qui a systématisé la méthode expérimentale dans les sciences, affirmé que la connaissance véritablement scientifique des phénomènes naturels consistait dans la formulation de lois sous forme d’équations mathématiques, établi que la dynamique techno-scientifique était le moteur du progrès humain dans la maîtrise de la nature.

Il faut reconnaître que la conjugaison de ces trois nouveaux facteurs de connaissance a contribué à dégrader considérablement la biosphère depuis deux siècles.

1.      L’expérimentation, c’est l’expérience d’un phénomène recomposée artificiellement afin de mettre à l’épreuve une hypothèse sur son interprétation. Quelle est la vitesse de la chute d’un corps ?À l’encontre d’Aristote qui affirmait qu’un corps plus lourd tombe plus vite, Galilée fait l’hypothèse que la loi de ce mouvement naturel de chute ne dépend pas de la nature du corps. En faisant chuter des billes sur des plans inclinés, en variant les paramètres, et en évaluant les vitesses au point de chute, il montre que, en faisant abstraction de la résistance de l’air, non seulement le mouvement d’un corps en chute libre ne dépend pas de la nature de ce corps, mais également que c’est un mouvement uniformément accéléré dont la vitesse à un moment t est proportionnelle au carré du temps écoulé depuis le début de la chute. Il faut déjà comprendre dès ce montage expérimental fort simple – extérieurement cela pourrait apparaître comme le jeu d’un enfant – qu’on s’autorise alors une nouvelle audace par rapport à la nature. Comme l’écrivit plus tard D’Alembert, l’expérience, dans la science nouvelle, « ne se borne pas à écouter la nature, elle l’interroge et la presse. » (Discours préliminaire à l’Encyclopédie – 1751). Au fond, l’expérimentation consiste à contraindre la nature à avouer sur elle-même des vérités qu’elle n’exprime pas spontanément. C’est un peu comme mettre la nature à la question. Tant qu’on considérait la nature comme une déesse à laquelle il fallait complaire pour avoir sa mansuétude, la méthode expérimentale dans les sciences ne pouvait pas être une norme acceptable. Et, aujourd’hui, du point de vue de ceux qui s’alarment de l’exténuation de la biosphère du fait de la manière dont l’humanité la traite, la méthode expérimentale peut, de nouveau, paraître inacceptable.

2.    Pour que l’expérimentation soit informante, il faut pouvoir comparer précisément l’état de départ et l’état d’arrivée du phénomène étudié. Il faut donc mesurer – par exemple le temps de chute de la bille et la dimension de l’impact du choc de celle-ci sur un morceau de cire (pour sa vitesse), et ensuite algébriser :
v (vitesse) = k (constante) x t2.
Éventuellement il faut aussi géométriser : c’est une parabole que décrit la trajectoire (dans le vide) du projectile. L’expérimentation dans la nouvelle science implique donc l’appel à la forme mathématique pour la formulation des lois qu’elle découvre. Ce qui amène Galilée à affirmer: « La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l'Univers, mais on ne peut le comprendre si l'on ne s'applique d'abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d'en comprendre un mot. » L’Essayeur (Il Saggiatore) – 1623. Et cela implique, effectivement, de mettre de côté, comme non avenues, voire perturbatrices, les multiples qualités sensibles des réalités ainsi expérimentées. Du point de vue scientifique moderne, comme il ne faut pas s’occuper des formes et couleurs des objets qui chutent (dans le vide), de même il ne faut pas s’inquiéter de l’apparence cassée de la rame plongée dans l’eau, il ne faut y voir que la discontinuité des rayons lumineux passant d’un milieu à un autre ayant un indice de réfraction différent. Pourtant, cela ne justifie pas que l’on déplore, dans la méthode expérimentale, la perte d’une relation intuitive au monde (l’intuition est une saisie immédiate d’une vérité qui implique la subjectivité), comme semble le faire Michel Henry. L’intuition est toujours constamment présente dans la connaissance scientifique moderne – par exemple c’est une intuition de Galilée qu’il faille s’intéresser à l’hypothèse que la loi de la chute des corps ne dépendrait pas de la nature de ceux-ci.

3.    Enfin la méthode scientifique galiléenne solidarise de manière nécessaire l’avancée des sciences, et l’avancée des techniques. Une expérimentation implique toujours un dispositif technique particulier. Et chaque découverte théorique dans les sciences ouvre à des techniques nouvelles d’expérimentation. Torricelli, disciple de Galilée, arrive à réaliser le premier espace vide conscient en renversant une longue éprouvette remplie de mercure dans un bac rempli de ce même métal liquide : le niveau du mercure dans l’éprouvette se stabilise à 76 cm, et au-dessus il ne peut y avoir que du vide. Donc nous évoluons dans un bain atmosphérique dont la densité est précisément donnée par cette hauteur du niveau de mercure. Et le vide existe (contrairement à ce que pensaient Aristote …et Descartes) ! On peut donc concevoir la technique de la pompe à vide. Avec cette technique, on peut faire le vide dans un long tube contenant un bille métallique et une plume, et le fermer hermétiquement. Si on renverse le tube on vérifie la théorie de Galilée : la bille et la plume chutent bien à la même vitesse ! Donc on est passé d’une technique (avec le mercure) à une théorie (existence de l’atmosphère et possibilité du vide) qui ouvre a une autre technique (faire le vide) qui permet la confirmation d’une théorie (sur la loi de chute des corps). Ce qui permet de comprendre pourquoi aujourd’hui on peut parler de technoscience. Il y a une logique de la science moderne telle que la science (le savoir) et la technique (le savoir-faire) s’alimentent mutuellement pour nourrir une dynamique d’accroissement de l’emprise, tant théorique que pratique, de l’humanité sur son environnement naturel. Comme on peut dater la mise en place de cette logique de l’œuvre de Galilée, les écologistes l’accusent d’être le premier responsable des ravages qu’elle a causé, et cause encore plus que jamais, sur notre planète.

Pourtant il faut aussi admettre que la méthode de connaissance scientifique par expérimentation systématisée, sinon inaugurée[i], par Galilée, était la bonne méthode puisque l’histoire lui a donné raison sur l’ensemble de ses découvertes scientifiques.

C’est Galilée qui a imposé dans tout le monde intellectuel d’Occident le système de Copernic, en particulier par la diffusion de cette technique d’expérimentation qu’a constitué son invention de la lunette astronomique. Il a fait voir à toute l’Europe curieuse de connaissances qui dépassent les verrouillages des gardiens des saintes Écritures, que la Lune n’est pas cet astre parfait, puisque appartenant au monde céleste, que concevait Aristote, car il a des montagnes et des vallées, tout comme notre Terre, et que Jupiter est comme un astre frère de la Terre, sauf qu’il possède quatre lunes et non une seule. C’est encore Galilée qui a apporté les bases de la cinétique – les lois des corps solides en mouvement – en particulier en posant le principe d’inertie, et les lois régissant la vitesse et la trajectoire du projectile.

Donc il est bien vrai que l’œuvre de ce savant a bouleversé, peut-être plus qu’aucun autre humain, le rapport de l’humanité à son environnement naturel. Il ne faut pas qu’un écologisme qui se voudrait radical fasse oublier au militant que, pratiquement, il vit dans un monde galiléen. Au sens où il trouve continuellement des repères pour interpréter les phénomènes quotidiens dans les connaissances établies par Galilée, aussi bien en jouant au ballon, qu’en contemplant un coucher de soleil.

Il faut aussi considérer que l’œuvre de Galilée a contribué à mettre fin aux Guerres de religion du XVIe siècle en Europe. De manière indirecte, certes, mais d’effet considérable qu’on ne saurait sous-estimer. Rappelons que l’enjeu de la Réforme protestante, puis de la Contre-réforme catholique qu’elle a induite, était essentiellement le rapport aux Saintes Écritures, lesquelles décrétaient ce que devait être la vision du monde et les règles de comportement qu’elle impliquait. La démarche de Luther avait été de remettre en cause la légitimité du haut clergé catholique d’être le porte-parole des Écritures, et donc d’avoir ainsi autorité sur les consciences. Or, l’œuvre de Galilée, en ramenant l’essentiel du vécu quotidien à des lois immanentes aux phénomènes et donc universellement valables, le détachait ainsi de l’adhérence aux vérités révélées des Écritures, et donc disqualifiait grandement le pouvoir social de ceux qui s’en prévalaient. Or, on sait très bien que derrière toutes les guerres, même « de religion », il y a un enjeu de pouvoir: elles deviennent d’autant moins nécessaires que celui-ci s’affaiblit.

De toute façon, il faut garder à l’esprit que l’œuvre de Galilée est une avancée du domaine de la raison et un recul de celui de la croyance, concernant la connaissance de la nature. C’est ce qu’a éloquemment illustré la polémique qui s’est développée, vers la fin de sa vie, entre le savant florentin et l’autorité ecclésiastique de Rome, ponctuée par sa condamnation par le Saint-office en 1633, le contraignant à abjurer. Et si Galilée a pu maugréer « Eppur , si muove ! » (Et pourtant, elle tourne !) après avoir abjuré, c’est parce qu’il savait très bien que la raison rigoureuse et l’expérience partagée finissent toujours par avoir le dernier mot sur les croyances que l’on prétend imposer.

Autrement dit, la mathématisation des lois de variation des paramètres régissant le mouvement des solides peut toujours mettre tout le monde d’accord. De tels énoncés ne motiveront jamais de guerres. Par contre, les polémiques sur les vérités révélées par des textes sacrés ont motivé des guerres, lesquelles purent être fort dévastatrices, comme le surent les français contemporains de Galilée.

Il reste que le caractère potentiellement agressif, relativement à la spontanéité des manifestations naturelles, de la méthode expérimentale de la science post-galiléenne, peut être un vrai problème écologique. Mais ce n’est pas un problème en soi – faire rouler une bille sur un plan incliné est une pratique aussi vieille que l’humanité, et est sans souci écologique. L’expérimentation ne devient un problème écologique que relativement aux choix humains. La consommation de chimpanzés ou autres espèces physiologiquement proches de l’homme pour l’expérimentation médicale est aujourd’hui un problème écologique : les espèces sont menacées. Mais c’est aussi un problème moral : quel but humain peut-il légitimer l’instrumentalisation d’être vivants sensibles et capables d’entrer dans des relations positives de confiance avec les humains ? C’est essentiellement un problème de conscience morale personnelle eu égard aux valeurs finales en fonction desquelles on donne sens à sa vie. On peut quand même faire deux remarques concernant cette question :

  •    Dans les milieux sociaux qui utilisent le plus l’expérimentation du vivant aujourd’hui (et cela n’épargne pas toujours des populations humaines fragilisées), ceux des grands laboratoires pharmaceutiques, les dirigeants ne se posent pas la question de conscience sur l’instrumentalisation du vivant aux fins d’expérimentation, car ils l’ont réglée une fois pour toutes en décidant que la valeur finale était la croissance du chiffre d’affaire de l’entreprise, et donc l’ouverture, la plus rapide possible, de nouveaux marchés avec de nouveaux médicaments. On voit très bien qu’alors ce n’est pas le fait de l’expérimentation qui est en cause mais celui de la cupidité mercatocratique.
  •    Il n’y aura sans doute pas d’ouverture pour une politique écologiste conséquente sans une démarche critique déterminée contre les aberrations des choix mercatocratiques. C’est pour stimuler celle-ci qu’il est bon de rappeler le principe général de comportement qui noue l’exigence écologique avec l’exigence morale, dû à Hans Jonas (Le principe responsabilité, 1979) : « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. »

Il faut prendre du recul par rapport aux exactions qui peuvent se faire aujourd’hui au nom de la pratique d’une expérimentation « compatible avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre », laquelle expérimentation est toujours réalisée dans l’urgence dans le contexte d’une course aux profits. Il faut prendre en compte que l’expérimentation a d’abord été un épisode heureux de l’aventure humaine – ce qui se voit clairement si l’on fait attention à la carrière de Galilée et autres chercheurs italiens qui l’entouraient au tournant du XVIIe siècle. Il y a eu tant d’aventures heureuses d’inventions par l’expérimentation qui nous sont aujourd’hui précieuses ! Cette épisode correspond à une émancipation de l’humain à l’égard de la Nature avec laquelle il avait établi jusque-là un rapport volontiers superstitieux. Ce qui était la manière par laquelle les hommes se raccrochaient à une compréhension d’un environnement naturel dont ils pâtissaient de l’imprévisibilité, à la fois dans sa « générosité » dilapidante  et dans ses « colères » impressionnantes, voire ravageuses.

Finalement le reproche écologiste le plus conséquent fait à Galilée est celui de l’enclenchement de la technoscience, celle-ci étant entendue comme une logique d’enchaînement nécessaire de découvertes théoriques et d’inventions techniques qui s’appellent l’une l’autre. Lisons Michel Henry à ce propos : « On peut seulement dire : si des techniques a, b, c, sont données dont la composition est la technique d, celle-ci sera produite, inévitablement, comme leur effet assuré, peu importe par qui et où. » (supra, p. 81). Ce propos semble assez fidèle à notre expérience contemporaine : communication électronique instantanée + capacités gigantesques de mémorisation électronique de données + système d’auto-enrichissement des données par la technique du « deep learning » = Intelligence Artificielle (IA). Cela apparaît bien comme une fatalité du développement technoscientifique car, avant l’automne 2022, il n’y avait, dans le public (soit les gens non spécialisés dans ce domaine de l’informatique), absolument aucune appétence pour une IA !

Pourtant, il faut bien être conscient que cette convergence de techniques et de savoirs ne s’est pas faite toute seule, de même que le but de populariser une IA a été posé par des consciences humaines. Il y a tout au long de l’enchaînement des inventions technoscientifiques l’intervention indispensable de décisions humaines. Et la seule explication rationnelle à cette apparence de fatalité est tout simplement que le choix de la nouvelle technique possible n’a pas été réfléchi, désiré, socialement. Il vient d’un petit cercle d’individus initiés à des questions qui ne sont pas celles de l’ensemble de la population, laquelle voit pourtant sa vie changée par l’apparition de la nouvelle technologie. Car on lui signifie bien de devoir la prendre en compte si elle ne veut pas se retrouver à l’écart de l’évolution de la société.

Aux yeux de ses promoteurs, la popularisation de l’IA, c’est l’ouverture d’un nouveau marché infiniment prometteur. Mais à leurs yeux ! Puisque d’un point de vue écologique cela va accélérer les processus catastrophiques déjà amorcés du point de vue du dérèglement climatique et de la crise énergétique, alors que du point de vue social cela va exacerber l’intolérabilité des injustices.

Il n’y a donc aucune fatalité du développement technoscientifique. Il n’y a que des choix humains, et comme ceux-ci échappent au commun des gens dont les innovations modifient les conditions de vie, il est facile de faire en sorte que ceux-ci fassent du développement technoscientifique une sorte de monstruosité impersonnelle, et même que certains en arrivent à stigmatiser le si positif Galilée, en une sorte de Lucifer de l’Enfer de la modernité.

Ne faut-il pas voir dans ce détournement de l’imputation de responsabilité l’intérêt de la mercatocratie ?

Il faut sortir de ce piège pour être efficace dans la reprise en main de notre avenir collectif. La science et la technique sont des produits de la culture humaine. Cela veut dire qu’elles n’ont été possibles que par la liberté propre à l’humain. Or la liberté éminemment humaine est celle de choisir le sens de sa vie. C’est ainsi que l’individu humain se pose le pourquoi de ce qu’il fait. Pourquoi Galilée s’est-il passionné pour le mouvement des corps et leur agencement dans le ciel ? Au vu des engagements qu’il a pris à la fin de sa vie, on peut affirmer qu’il voulait contribuer à sortir ses contemporains de la superstition, et par ses inventions il avait conscience de leur apporter des outils pour une plus grande autonomie dans la vie quotidienne.

La science moderne, oui, celle de l’expérimentation et de la mathématisation, a d’abord été libératrice ! Aujourd’hui elle ne l’est plus. Elle est, comme jamais elle ne l’avait été, sous la coupe d’affairistes, lesquels désormais décident massivement des programmes de recherche. Pourquoi ont-ils besoin d’avancées scientifiques et d’inventions techniques ? Pour leur intérêt particulier qui passe par l’ouverture de nouveaux marchés. Car il faut toujours que le marché croisse pour que le système de pouvoir mercatocratique subsiste. Il n’y a plus d’idéal en cette engeance, il n’y a que de l’intérêt à court terme… et des effets induits à long terme qui ne sont pas « compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre » (Hans Jonas, voir plus haut). Mais cela, ils ne veulent pas le voir.

C’est à nous de le prendre en charge.

 


[i]  Il faut au moins mentionner deux remarquables prédécesseurs : le savant arabe Ibn al-Haytham (965– 1040) et le franciscain anglais Roger Bacon (1220-1292).

dimanche, septembre 07, 2025

L’impuissance écologiste : le pourquoi et le comment-v2

 

Pour reprendre la maîtrise collective de notre avenir, il est nécessaire de rappeler un principe de base : une écologie conséquente ne peut pas se contenter d’être une écologie du comment, elle doit être prioritairement une écologie du pourquoi.
Nous reprenons ici un article, remanié, que nous avons publié il y a 12 ans.

 

Il faut parler clairement d’écologie, et pour cela préserver le sens originel – étymologique – du mot : l’écologie (du grec oikos = maison + logos = savoir rationnel) est la science des relations des espèces vivantes à la biosphère. L’écologie appartient donc au domaine de la connaissance scientifique, et si l’on a besoin de préserver ce mot c’est bien parce qu’il désigne la base objective à partir de laquelle peut se légitimer un mouvement d’idées. Ce mouvement d’idées doit précisément être nommé « l’écologisme » – et non pas « l’écologie » comme on le fait ordinairement de manière confuse. L’écologisme est l’ensemble des idées qui visent une amélioration de la condition humaine fondée sur les connaissances apportées par l’écologie ; ceux qui les promeuvent sont donc les écologistes. L’écologie politique est la composante de l’écologisme qui s’active à transformer de la société.

Or, en matière d’écologie, la culture humaine est actuellement dans un pathétique paradoxe !

Cela fait au moins un demi-siècle que les humains ont acquis le clair savoir des dommages que leurs manières d’agir sur leur environnement engendrent dans la biosphère et sur le caractère pressant et grave des risques qu’ils encourent, et pourtant ils continuent plus que jamais à développer ces manières d’agir.[1]

Sur le plan politique ce paradoxe se décline comme divorce entre la conscience quasiment unanime de la nécessité d’une réforme écologiste de la vie sociale, et la faiblesse et l’impuissance des mouvements politiques écologistes qui sont censés porter cette idée.

On peut rendre compte de cette impuissance par un certain nombre de facteurs extérieurs à la valeur des idées écologistes elles-mêmes. Tels sont l’égoïsme de chacun, le phénomène historique de l’emprise mercatocratique sur la vie sociale (c’est-à-dire la domination mondiale actuelle des forces sociales qui font de la valeur d’échange la valeur sociale suprême et s’activent à réduire tout bien au statut de marchandise), le pathos commun avec lequel sont investis la nature et la technique, etc. Mais ne peut-on pas mettre en évidence un facteur intrinsèque de l’impuissance écologiste ? L’idéal écologiste, tel qu’il s’est culturellement établi et tel qu’il est entretenu, n’aurait-il pas tendance à manquer l’essentiel du problème écologique, ce qui le rendrait incapable de viser les bonnes solutions ?

* * *

L’impératif moral écologiste

En général, les écologistes dénoncent un certain nombre de pratiques humaines – qui ressortent soit du pillage des ressources planétaires, soit du rejet démesuré de déchets – dont ils soulignent le grave impact écologique. Ils préconisent d’agir autrement, s’efforçant d’orienter l’intérêt public vers d’autres pratiques qui n’entraîneraient pas de tels dégâts sur la biosphère. Les écologistes sont les promoteurs de manières de se comporter alternatives non dommageables pour la planète : c’est ainsi qu’ils préconisent des sources d’énergie alternatives, des habitats alternatifs, des consommations alternatives, etc.

Cette démarche écologiste est certes tout-à-fait rationnelle : la cause des problèmes écologiques étant des comportements dommageables, il faut changer les comportements. Mais le « il faut » de la proposition précédente montre que, du fait de cette démarche qui s’en tient à un jugement sur les pratiques de leurs congénères, les écologistes se croient devoir imposer un « bien » – la préservation de l’avenir de la planète – extérieur aux buts que poursuit chaque acteur social, et qui doit néanmoins toujours prévaloir. Autrement dit, l’écologisme contemporain se décline essentiellement comme un nouvel impératif moral lié au constat de l’impact écologique négatif des activités humaines : « Tu dois désormais toujours agir de telle manière que ton action prenne en compte l’avenir de la planète ! » L’écologisme enjoint ainsi aux consommateurs de trier leurs déchets pour recyclage, demande que des normes de pollution strictes soient imposées aux entreprises, et exige du pouvoir politique qu’il module toutes ses décisions en fonction des exigences du rétablissement des équilibres majeurs de la biosphère.

Cette forme morale de l’écologisme permet de mieux préciser son impuissance. En effet, plus on s’élève dans la hiérarchie sociale, moins l’impératif écologiste est pris en compte. Le discours écologiste a un certain effet sur les comportements populaires (tri des déchets, commerce équitable, consommation bio,  etc.) mais pour un gain écologique anecdotique. Par contre ce discours a très peu d’effet sur les décisions les plus importantes dans la société, celles qui engagent les enjeux écologiques majeurs. En particulier, même quand des écologiques participent comme ministres à un gouvernement, ils n’infléchissent pas significativement les décisions qui touchent les intérêts économiques (politiques concernant l’industrie, l’énergie, les transports et le commerce), alors que l’économie – que l’on peut caractériser comme l’ensemble des règles de circulation des biens dans la société – est le domaine de la culture qui a l’impact écologique le plus décisif.

Les écologistes se sont bien rendus compte du frein que représente le caractère contraignant des comportements qu’ils promeuvent dans une société où l’environnement idéologique est essentiellement consacré à faire valoir les satisfactions par la consommation. Ils se sont donc efforcés de le gommer en développant une sorte d’utopie souriante d’une société écologiquement responsable. Cette utopie brosse le tableau idyllique d’une réconciliation de l’homme et de la nature. 

Mais l’humain ne saurait être en position d’être réconcilié avec la nature. Tout simplement parce que la nature ne saurait être pensée comme sujet. L’écologisme contemporain retrouve le travers traditionnel  des visions anthropomorphiques de la nature – penser la nature sur le modèle humain, la personnifier, comme auparavant on en faisait une déesse – et cette personnification permet d’escamoter sa transcendance radicale sur les vivants, transcendance qui implique qu’il n’y a nul « souci », nul « égard » particulier de la nature concernant l’espèce humaine, ces mots n’ayant, en ce cas, pas de sens. C’est pour cela que la nature a toujours été vécue par les hommes comme étant à la fois extraordinairement généreuse et arbitrairement cruelle.

Cet angélisme édénique des écologistes les amènent à occulter la fragilité propre à l’espèce humaine dans son environnement naturel : l’homme doit et devra toujours s’activer, se battre, pour assurer son avenir dans la biosphère, et les événements catastrophiques – épidémies, volcanisme, tsunamis, tremblements de terre, etc. – seront toujours son lot. C’est pourquoi l’écologisme contemporain apparaît comme une idéologie de la mémoire courte. Il semble méconnaître le lourd passif des rapports de l’homme à son environnement naturel (la Peste Noire décima au moins 30 % de la population européenne au XIV° siècle) et à enjoliver la vie des hommes en situation préindustrielle. On comprend que l’écologisme prête si aisément le flanc aux redoutables critiques réalistes des tenants de la croissance industrielle.

Ainsi l’écologisme contemporain est impuissant au sens où il est incapable de faire prendre en compte de manière significative l’impératif moral de préservation de l’avenir de la planète.

Le comment et le pourquoi

En ce point de notre réflexion on peut presque entendre le malaise de ceux qui se sentent en affinité avec le mouvement écologiste : « Mais quoi ! N’est-il  pas évident que la technique du moteur à explosion fait des dégâts considérables sur l’environnement ? Ne faut-il pas de toutes façons faire quelque chose ? Que signifie cette condamnation sans issue ? N’êtes-vous pas en train de donner raison aux tenants de l’industrialisation et de la société de consommation ? »

Mais l’issue apparaît si l’on prend garde que c’est la configuration même de la démarche écologiste qui mène à cette impasse. En se donnant pour but la substitution des comportements nocifs par des comportements écolo-responsables, l’écologisme privilégie la prise en compte des moyens que les hommes choisissent pour réaliser leurs buts. Car le pillage des ressources naturelles, l’usage immodéré de la technique, la quête boulimique d’énergie, la production démesurée de déchets, ne sont pas pour les hommes des buts en soi, mais des moyens pour réaliser leurs véritables buts, leurs buts finaux si l’on veut, ceux qui, atteints, doivent leur apporter un réel contentement. L’écologisme contemporain se rendrait impuissant en se focalisant sur une remise en cause du comment et en occultant un réel questionnement du pourquoi, c’est-à-dire des buts qui sont finalement visés par de telles pratiques.

 

En effet, tant que ne sont pas remis en cause ces buts finaux, la dénonciation des pratiques écologiquement dommageables est sans effet si celles-ci se sont imposées comme moyens les mieux appropriés à ces buts. Si les buts demeurent, chassez les pratiques incriminées par la porte, ne reviendront-elles pas sous une autre forme par la fenêtre ? C’est à cette configuration qu’on peut accrocher toutes les croix écologistes d’aujourd’hui. Sortir du nucléaire, mais devoir exploiter la fumeuse lignite, ou imposer en des contrées pittoresques des champs d’éoliennes ; sortir des moteurs à énergie fossile, mais produire massivement des accumulateurs électriques qui impliquent la mise en oeuvre de métaux lourds très dangereux, à moins que ce soit exclure de cultures vivrières des milliers d’hectares de terres fertiles pour la culture intensive de plantes à biocarburants. Sortir de la nourriture industrielle trop artificialisée, et finir par se retrouver avec une nouvelle industrie – celle de l’alimentation biologique – comme s’il n’y avait pas là comme une contradiction, etc.

Technophobie

Cet écologisme du comment ne peut que se traduire par une hostilité de principe à la technique – puisque la technique est ce domaine de la culture constitué par l’ensemble des artifices par lesquels se résolvent les problèmes du comment. On appelle technophobie ce rejet de la technique. La technophobie écologiste s’appuie sur le constat indéniable de la corrélation entre la technicisation croissante des pratiques humaines et l’aggravation du diagnostic écologique. Mais là encore, il faut se garder d’une mystification, bien installée dans les discours écologistes, où la technique est pensée comme l’envers diabolique de la bienfaisante nature. Car la technique n’est jamais rien de plus que le produit des choix des hommes pour résoudre leurs problèmes de moyens. Donc le problème écologique ne vient pas de la technique, il vient des buts qui requièrent l’usage accru de techniques toujours nouvelles et toujours plus agressives à l’encontre de la biosphère. Le ridicule de la situation pas si rare du militant écologiste tapotant sur son smartphone dernière version pour organiser une conférence contre le progrès technique montre comment il peut être inconséquent d’incriminer la technique en soi.

D’ailleurs s’en prendre au progrès technique amène à rejeter aussi la science puisque le développement contemporain des techniques est indissociable des progrès dans la connaissance scientifique. C’est pourquoi on voit parfois la technophobie se prolonger en une phobie de la science, voire en une remise en cause de la raison.

Pourtant, c’est bien plutôt un manque de raison qu’il faut déplorer : dans cet écologisme du comment, la raison s’arrête en route, car elle s’en tient au premier degré de l’analyse – les mauvais et bons comportements écologiques – au lieu de l’amener à son terme, c’est-à-dire jusqu’à l’évaluation des buts qui donnent sens aux comportements et aux techniques incriminés.

Le court terme et le long terme

La bonne question que doit se poser l’écologisme pour progresser vers une doctrine qui soit en prise sur la réalité d’une vie sociale si ravageuse pour la biosphère est celle-ci : « Quels buts les hommes poursuivent-ils en développant des relations à leur environnement naturel caractérisées par le pillage des ressources naturelles, l’usage immodéré de la technique, la quête boulimique d’énergie et la production sans retenue de déchets ? »

Ainsi posée, cette question nous met sur la voie de la réponse : les hommes n’ont certes pas le but de porter atteinte à leur planète, mais il est clair qu’ils se comportent comme s’ils se désintéressaient de leur avenir à long terme sur cette planète. Ce que confirme l’accueil commun fait à l’argument que les écologistes voudraient décisif : « C’est votre intérêt bien compris à long terme que de pondérer vos décisions par le principe moral de préservation de l’avenir de la planète ! » Et bien non, cet argument, le plus puissant qui soit, se révèle la plupart du temps sans prise sur les consciences ; il semble frappé d’étrangeté, comme s’il venait d’un autre monde sans rapport avec le monde quotidien ! Tout simplement parce que les buts finaux qui font consensus, dans une société mercatocratique, c’est-à-dire qui donnent la priorité à la marchandise, s’exemptent volontiers de la considération du long terme. Dans une telle société le bien – ce que signifie donner à sa vie sa plus grande valeur – se décline communément comme un hédonisme de court terme : il s’agit de cultiver son bien-être personnel ; ce bien-être est pensé comme accumulation de sensations positives et sa réalisation trouve sans arrêt des opportunités dans les marchandises (au sens indéfiniment élargi que prend aujourd’hui ce mot) proposées à l’achat.

Ce courtermisme[2] peut sembler fort déraisonnable, surtout eu égard à la riche tradition philosophique de l’humanité. Mais il n’est habituellement pas vécu comme tel. D’abord, il s’impose spontanément du fait de l’environnement idéologique dans nos sociétés marchandes ; ensuite il se vit sous le mode de la nécessité plutôt que sur celui du choix libre et réfléchi : on a « besoin » d’une voiture, d’un téléphone, etc.  et cela ne peut attendre.

La logique de cette vie de course à la satisfaction de « besoins » a très bien été décrite comme servitude inconsciente par Hartmut Rosa, dans son livre Aliénation et accélération – vers une théorie critique de la modernité tardive (2010). Nous avons montré dans notre Démocratie… ou mercatocratie ? (2023) qu’elle était délibérément installée par le pouvoir mercatocratique, qui s’exerce essentiellement par saturation de l’environnement de l’individu au moyen d’une communication intrusive qui stimule incessamment des comportements réactifs de nature régressive (voir chap 3 – La manipulation réactive), et qui organise la vie sociale pour de tels comportements. Il faut avoir conscience que l’efficacité de cette communication intéressée s’est démultipliée ces deux dernières décennies par la popularisation des terminaux personnels directement connectés à Internet.

La montée contemporaine des populismes et des attitudes agressives d’extrême-droite est alimentée par la frustration populaire qui se creuse. Car les populations doivent vivre, d’une part sous le rêve d’une vie réussie par les perspectives hédonistes sans arrêts agitées sous leurs yeux, et d’autre part dans la réalité du creusement inexorable de l’injustice dans la répartition des biens.

Personne n’est tout-à-fait sauf de cet hédonisme commun ; pas même les écologistes qui sont le plus souvent témoins ou héritiers de la révolution culturelle des années soixante qui a permis justement à cet hédonisme de s’imposer contre les moralismes traditionnels. C’est pourquoi, la tendance à l’escamotage de la question du pourquoi par l’écologisme n’est certainement pas l’effet d’une négligence ou d’une paresse intellectuelle : cette question est gênante parce qu’elle mettrait à jour des problèmes délicats à affronter quand on se veut défenseur de la planète mais qu’on reste confus sur ses buts finaux.

* * *

L’écologisme bien qu’il soit un mouvement d’idées solidement établi et largement approuvé, s’est révélé impuissant à infléchir le cours de la détérioration accélérée de la biosphère parce qu’il s’est contenté de condamner le comment des agissements humains sans vouloir se prononcer sur leur pourquoi. Or c’est ce pourquoi qui commande le reste, et nous avons vu que, dans ce système social qui secrète un activisme si menaçant pour notre avenir, ce pourquoi renvoie communément à des buts de court terme qui détournent du souci de l’avenir de la planète.

De deux choses l’une :

– soit les écologistes tolèrent de tels buts et leur dénonciation des dommages écologiques comme leurs exhortations à une modification des comportements seront toujours en porte-à-faux. Et là, ce ne seront même pas les mercatocrates qui auront le dernier mot, ce seront les catastrophes qu’ils auront induites. Et le dépassement inévitable de la mercatocratie devra se faire dans le malheur.

– soit les écologistes disqualifient de telles valeurs finales et s’ouvre alors pour la raison un espace de réflexion pour d’autres raisons de vivre non contradictoires avec la vitalité de la biosphère. Pour notre part nous savons que l’idée d’un rapport pleinement humain et non activiste avec l’environnement naturel a toujours été présente dans notre culture et qu’elle a même été portée un temps comme projet politique par des forces sociales, lesquelles ont finalement été vaincues par les tenants de la croissance indéfinie du marché.

 

 


[1] Il faut avoir la lucidité d’admettre que le tri sélectif, les voitures électriques, les calculs de bilan carbone, le « verdissement » des entreprises, etc., sont essentiellement d’effet cosmétique, et qu’en fait jamais l’activisme des hommes sur leur planète n’a été aussi dévastateur qu’aujourd’hui : destruction accélérée des forêts primaires tropicales, poids inégalé des déchets rejetés, aussi bien en quantité qu’en nocivité, brutale chute de la biomasse des insectes qui se traduit par l’effacement des oiseaux insectivores, dont  les hirondelles, production massive de radioactivité artificielle, interventions à l’aveugle sur le patrimoine génétique des espèces vivantes, etc.

[2] Néologisme commode que j’ai proposé ici : Approche du courtermisme

 

 

 

dimanche, juillet 20, 2025

Salut aux scientifiques qui se dressent contre la science toute-puissante

 

 

Projections pour le futur : les scénarios du GIEC

 

On méconnaît trop le basculement historique du début de ce siècle, lorsque des acteurs décisifs du pouvoir mercatocratique, tout particulièrement ceux de la production d’énergies d’origine fossile, ont renoncé à respecter les règles négociées par les États lors des accords de Kyoto de 1997 afin d’enrayer l’amorce d’un dérèglement climatique induit par la suractivité industrielle humaine. Car s’est alors manifestée une fracture durable dans notre société mondialisée entre deux manières opposées d’aborder l’avenir.

Il y a les tenants de l’attitude que l’on peut qualifier de courtermiste qui est l’attitude des pouvoirs politiques en place dociles au développement du marché. Elle consiste à toujours aller au plus court de ce qui permet de réparer le présent. Et c’est toujours la même recette : mettre en avant des solutions techniques. Il fait trop chaud – produisons et diffusons des climatiseurs ; il y a des insectes qui font baisser les rendements agricoles – pulvérisons un néonicotinoïde ; etc.

Et en face, il y a tous ceux qui pensent que l’avenir à long terme est un enjeu de choix collectif essentiel : ils veulent faire valoir la préservation de bonnes conditions environnementales pour nos descendants. De ce côté se retrouvent, outre les écologistes qui alertent depuis près d’un siècle de la menace que fait peser sur l’humanité l’évolution non encadrée de la société industrielle, un large fond de bon sens populaire, et surtout la révolte sourde, mais qui éclate parfois, d’une grande partie de la jeunesse.

Bien que cela soit occulté – on préfère dauber sur « Le choc des civilisations »[1] – cette question du rapport à l’avenir porte la contradiction principale de la société contemporaine. On le voit dans le fait qu’elle suscite dans la durée – cela a commencé dans les années soixante-dix – les manifestations de foule les plus déterminées et les affrontements populaires avec  les « forces de l’ordre » les plus violents.

Or, si nous voulons mieux comprendre les ressorts de cet affrontement, il est important d’avoir conscience qu’un de ses tenants principaux est le statut de la science. Car la science, qui est une des valeurs les plus incontestables de nos sociétés modernes, est invoquée, comme point d’appui essentiel, par chacun des camps.

Il est inhérent à la nature humaine de se projeter dans l’avenir – ce que Kant avait exprimé par la très belle proposition : « On ne doit pas élever les enfants d'après l'état présent de l’espèce humaine, mais d'après un état meilleur, possible dans l'avenir, c'est-à-dire d'après l'idée de l'humanité et de son entière destination. »[2] Ainsi, dans le contexte du courtermisme ambiant, chacun ne peut pas ne pas s’interroger « Et après ? », « Cela nous mène où ? ». Certes, le pouvoir mercatocratique, qui est d’abord un pouvoir par la communication, et qui a toujours quelque solution technique à agiter sous nos yeux par laquelle il essaie d’accaparer nos consciences, fait ce qu’il peut pour qu’on ne pose pas la question de l’avenir. Mais on la pose. Il doit donner sa réponse. Elle est simple, c’est le solutionnisme technique appuyé sur l’avancée des découvertes scientifiques : « La science sera toujours capable d’apporter une solution à nos problèmes ! »

Pour répondre au besoin humain d’investir l’avenir, on affirme, du côté des courtermistes, une foi inébranlable en la science. Il y a des cohortes de chercheurs scientifiques qui se situent dans cette perspective – voir notre article de la semaine dernière sur le devenir des déchets nucléaires, et on peut lire dans Le Monde de ce jour (20-21 juillet 2025) ce titre « Peut-on "guérir" de la vieillesse ? Chercheurs et biotechs en quête d'un remède », ainsi la vieillesse serait une maladie, et la science pense pouvoir trouver son remède ![3] Ces chercheurs travaillent dans des domaines très spécialisés, et sont attendus par les entreprises qui investissent pour les retombées en innovations techniques qu’ils rendront possibles.

Mais la recherche scientifique n’est pas réductible à cette perspective mercatocratique. Il faut rappeler ici qu’il n’y a pas de vecteur nécessaire qui ferait déboucher toute connaissance scientifique vers des applications techniques. La science est d’abord l’expression de la curiosité humaine pour comprendre de façon fiable le monde[4]. D’autre part la proposition « La science sera toujours capable d’apporter une solution à nos problèmes ! » n’est pas une proposition scientifique. Elle est tout l’opposé : une proposition mythologique. La notion de science est en effet traitée alors comme un mythe : un mot qui donnerait la clé de la destinée de l’humanité et auquel on ne peut adhérer que par un acte de foi – la foi étant une croyance qui, toute subjective qu’elle soit, se veut suffisante et récuse a priori toute objection.

Rappelons que la science est apparue dans l’histoire humaine, avec Thalès de Milet, à la fin du VIIe siècle avant J.-C., comme critique de la mythologie, afin de faire prévaloir la raison et l’expérience partagée – en un mot l’ o b j e c t i v i t é – dans la connaissance  du monde.

Ainsi tout se passe du côté des pouvoirs sociaux actuels – des « mercatocrates » – comme si leur vision du monde, avec son courtermisme obligé, reposait sur une religion sous-jacente dont le Dieu est nommé « Science » – on pourrait ajouter : «… et dont Elon Musk se veut le grand-prêtre. »

On n’est pas surpris de constater que, face à une telle dérive de la recherche scientifique ainsi assujettie aux intérêts mercatocratiques, de plus en plus nombreux sont, depuis deux décennies, les scientifiques qui montent en première ligne sur le front de la lutte pour une maîtrise rationnelle par l’humanité de son avenir. On les trouve surtout du côté de l’étude du climat, de la Terre, et du vivant. Leur rôle est décisif car ils ont une connaissance approfondie des lois de la nature, et nous aident à comprendre qu’il faut tenir compte de leur implacabilité pour se donner des projets d’avenir viables.

 Pour retrouver une maîtrise de notre avenir qui nous redonne respect et dignité face à nos descendants, nous avons deux tâches complémentaires.

1– Dénoncer inlassablement le mythe d’une science prométhéenne qui accroîtrait indéfiniment le pouvoir des humains sur leur environnement naturel. Il faut garder la lucidité que l’usage de toute technique qui nous donne un pouvoir à court terme sur l’environnement naturel ne doit pas être contraire avec la conservation à long terme des équilibres de la biosphère dont nous avons besoin pour nous épanouir.

2– Accueillir avec bienveillance le « progrès »  –  lequel est essentiellement celui du savoir du monde ! Et donc saluer le courage des scientifiques qui s’efforcent de progresser dans la connaissance de notre monde, pour que soit maîtrisée une relation raisonnée avec notre environnement naturel. Ceci dans la visée d’une forme de société qui permettra de faire valoir notre sagacité pour bénéficier au mieux de l’abondance spontanée de biens que rend disponibles la biosphère, tout en ménageant pour nos descendants « la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. » (Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979).



[1] C’est le titre français du livre de l’américain Samuel Huntington (Odile Jacob, 1996)

[2] Traité de pédagogie – 1803 (traduction de J. Barni)

[3] Nous invitons nos lecteurs à réfléchir sur ce que serait une vie humaine avec un tel remède, autrement dit une vie humaine sans enjeu ! Pour les y aider : Remarques sur la liberté du posthumain

[4] Lire à ce propos La leçon de Thalès

lundi, décembre 18, 2023

Peut-on s’accorder avec la nature ?

 

Hirondelle prenant un temps de repos
sur la filière d'un voilier en Méditerranée

La nature a été longtemps divinisée comme dispensatrice intarissable de bienfaits, mais aussi capable de colères destructrices envers les humains au nom d’une Justice qu’il n’était pas toujours facile d’interpréter.
Aujourd’hui la nature est pensée de manière terriblement ambivalente.
D’une part il y a un imaginaire de la nature tout uniment positif, diffusé à l’envie par les médias dominants, justement par l’image (publicités, internet, documentaires souvent animaliers) ; c’est comme une nature idéalisée qui serait la consolation des frustrations qu’amène l’environnement urbanisé qui est celui de la majorité des populations aujourd’hui.
Mais, chez ces mêmes sujets humains, il y a en même temps acquiescement de l’usage purement instrumental de la nature qui se voit, par exemple, à travers les fruits sans la moindre trace d’insectes, parfaitement standardisés, qu’ils choisissent d’acheter.
Il faut être conscient du mépris avec lequel est actuellement majoritairement traité l’environnement naturel par les humains, organisés en société de telle sorte qu’ils mettent en œuvre des techniques toutes puissantes et implacables pour lui extorquer, en une violence dévastatrice, ses bienfaits.
Ainsi, l’humain semble avoir surtout considéré la nature de manière excessive, passionnelle pouvons-nous dire, d’abord en l’élevant trop haut, en une sujétion ambivalente d’adulation et de crainte, ensuite en la mettant trop bas comme simple instrument de ses intérêts propres. Et il est certain que la seconde attitude n’a pas oublié la première ; d’ailleurs n’en serait-elle pas la revanche ?
Se poser la question « Peut-on s’accorder avec la nature ? » n’est-ce pas explorer la possibilité d’un rapport enfin serein de l’humain avec son environnement naturel ?
*  *  *
D’emblée se pose la question de savoir si l’on parle bien de la même réalité lorsqu’on échange sur la nature.
La nature, pour les Anciens – phusis – incluait tout ce qui pouvait se manifester aux sens humains, et donc également tous les phénomènes célestes. Car tout cela relevait d’une unité qui pouvait être mise à jour comme ordre rationnel. D’où la multitude de traités philosophiques dans l’Antiquité qui, de Thalès (fin -VIIe siècle), à Lucrèce (-Ier siècle), ont pour titre « De la nature ».
Tous ces traités avaient l’ambition de donner une pensée « en accord avec la nature ». Mais l’attitude contemplative qu’ils impliquaient, toute passive, méconnaissait largement la nécessité des humains d’intervenir sur l’environnement naturel, de le transformer, pour satisfaire leurs besoins vitaux.
La nature pour l’homme de la modernité est bien autre chose. Rappelons que la modernité commence au tournant du XVIIe siècle avec pour principaux initiateurs Bacon, Galilée et Descartes. La nature est dès lors pensée comme cet environnement terrestre déjà là, mis à la disposition de l’homme pour qu’il l’exploite à son profit, grâce à sa raison et à son inventivité technique. C’est donc une nature d’extension beaucoup plus restreinte, et par rapport à laquelle l’homme se doit d’être actif.
De ce point de vue, pour penser correctement la nature, il convient de ne pas hésiter à lui extorquer ses secrets en la contraignant dans les situations non spontanées que sont les expérimentations. La science expérimentale, c’est l’audace humaine de mettre la nature à la question ! L’expérimentation animale, et parfois humaine, en est la forme la plus problématique.
Nous savons que nous sommes aujourd’hui dans l’héritage de cette conception moderne de la nature. Mais avec une rectification majeure. Les conséquences écologiques désastreuses de la surexploitation de l’environnement naturel ont amené à une redécouverte de la valeur de la contemplation de l’ordre que la nature recèle. Mais la nature est alors ramenée au domaine de la vie qui s’est développée à la surface de la planète Terre. La nature est biosphère. Elle est cette très fine pellicule de mousse verte qui s’est développée à la surface d’une planète, la Terre, et qu’on n’a, à ce jour, retrouvée nulle part ailleurs. La biosphère est un système de lignées (espèces) d’êtres vivants doté d’un dynamisme d’auto-développement indéfini, au travers d’êtres qui apparaissent, se transforment en transformant leur environnement, et disparaissent, mais en manifestant des propriétés d’auto-adaptation, d’auto-reproduction, et d’auto-régénération – ce qu’on appelle la vie.
La nature donc, pour nous, est la biosphère, ce système d’êtres vivants sur la Terre avec son support rocheux, aqueux et atmosphérique. Et c’est un système que nous savons désormais fragile, menacé par les menées humaines, et qu’il faut admettre comme mortel. Nous ne connaissons, au-delà de la Terre, que des planètes mortes !
Ainsi penser son accord avec la nature, serait ne plus se penser en assujettis à la toute-puissance de la nature, ce serait ne plus se penser contre la nature en la violentant pour lui extorquer ses richesses. Penser son accord avec la nature serait penser l’homéostasie de la biosphère et l’insertion humaine en tant qu’elle ne la fausse pas. On parle d’« homéostasie » pour rendre compte de certaines règles d’échanges d’éléments dans la biosphère qui garantissent les équilibres qui soutiennent son dynamisme. Si on appelle écologie le savoir rationnel de cette homéostasie planétaire, alors s’accorder avec la nature serait établir des relations avec elle conformes à l’écologie.
Mais cette réponse à notre question de départ, même si elle est précieuse en nous extrayant des pensées passionnelles antérieures sur la nature, est frustrante en ce qu’elle suppose un fort investissement intellectuel collectif, et sans doute une importante régulation, parfois contraignante, des comportements. Faudrait-il mettre l’« écologie » en enseignement obligatoire à l’école primaire ?
En réalité l’écologie ainsi définie n’est pas un savoir achevé, et ne le sera jamais. La biosphère est d’une richesse qui semble infinie et apporte sans cesse des surprises qui remettent en cause les savoirs acquis. Pensons aux incessants remaniements dans la classification zoologique. En ce point on se rend compte de la pertinence de la notion de « surrationalisme » de Gaston Gaston Bachelard. Cette notion signifie que la raison se doit d’être créatrice pour être à la hauteur des défis que lui posent son objet – ici la biosphère – qui n’en finit jamais, dans sa créativité propre, de redéfinir son mode d’être. Par exemple, par rapport au fourmillement des formes du vivant, la raison doit dépasser le modèle du « tableau » du vivant dont le progrès consisterait à en remplir les cases. La théorie de l’évolution a été une création en ce sens, aujourd’hui la théorie de l’épigénétisme qui permet de penser les transformations du vivant à court terme – pourquoi les humains sont-ils plus grands qu’il y a un siècle ? – en est une autre. Penser en accord avec la nature serait alors considérer que ces redécouvertes sur la biosphère puissent se poursuivre indéfiniment.
Alors il faut prendre conscience que l’écologie est plus qu’une rectification de la pensée moderne de la nature. Car reconnaître que la nature, en son infinie créativité, défie la raison en l‘obligeant à sans cesse se réinventer, c’est reconnaître à la fois son unité et sa transcendance sur l’humain. Cette transcendance signifie finalement que lorsqu’il violente la nature, l’humain se violente lui-même !
Pourtant, l’humain ne saurait retourner à son ancienne attitude de sujétion face à une divinité qu’il faut ménager pour ne pas la craindre. Il ne s’agit pas de renier la science et les applications techniques qu’elle permet – car, on le sait l’espèce humaine a besoin de se donner des techniques pour être viable sur cette planète (pensons à tout ce qu’il faut de techniques pour se faire un habit chaud qui permette de survivre à l’hiver des zones tempérées). Il ne s’agit même pas de renier la méthode expérimentale. Car une chose est de faire rouler des billes sur un plan incliné, autre chose est d’inoculer un virus à un chimpanzé. On le voit, tout est une question de mesure. L’humain doit assumer se servir de cette réalité qui le transcende, et, forcément en y laissant son empreinte, plus ou moins profonde, plus ou moins effaçable. Mais dans quelle mesure ?
Ainsi, notre recherche d’une pensée qui accorde l’humain avec la nature se précise ainsi : sur quel principe, tiré d’une juste considération des bienfaits de notre absolue dépendance avec la nature, va-t-on mesurer notre empreinte laissée sur elle par notre indispensable maîtrise technique ?
Il peut être intéressant de s’inspirer de la « Philosophie de la nature » de Schelling (1799) pour fonder ce principe. Schelling, s’appuyant sur la science de son temps, reconnaît trois caractères à la nature : unité, dynamisme, et spiritualité. Les deux premiers caractères sont reconnus par la notion de « biosphère » que nous avons établie plus haut. La spiritualité de la nature est incontestable, du moins comme disséminée. On ne saurait déduire l’établissement d’un code génétique dans nos cellules ADN par la disposition de radicaux cellulaires appropriés, de la simple combinaison « du hasard et de la nécessité » au long de l’évolution (cf. le livre éponyme de J. Monod – 1970). Et on pourrait en dire autant de maintes autres réalités naturelles, telles de la structure de l’œil, la structure fractale du chou-fleur, la suite de Fibonacci dans la répartition des pétales de la pomme de pin, etc., toutes occurrences qui laissent voir une raison qui ordonne. Et comme il y a une unité dans toutes ces manifestations spirituelles, on peut tout-à-fait penser la nature comme un esprit maintenant les bons paramètres pour un maximum de développement de la vie sur la planète Terre compte tenu des circonstances qu’elle offre du fait de sa composition et de sa situation dans l’espace. Mais on ne retombera pas sur une divination de la nature en l’anthropomorphisant. Car on ne peut pas le faire ! L’esprit de la nature ne saurait avoir un corps comme nous en avons un, et il ne saurait dépendre de sa relation à d’autres vivants pour être : la biosphère ne saurait être un vivant au sens où la biologie peut le définir (c’est la faiblesse de l’hypothèse Gaïa de J. Lovelock dans « La Terre est un être vivant », 1979).
C’est dans cette direction qu’il faut chercher la possibilité d’une relation viable de l’humain avec la nature. Vivre en accord avec la nature, c’est comprendre au mieux l’esprit qui se manifeste dans les êtres naturels, et ainsi inférer vers quoi tend l’esprit de la biosphère qui a rendu possible qu’advienne cette espèce particulièrement ingénieuse qu’est l’humanité. Vivre en accord avec la nature, c’est savoir que nous pouvons prélever dans la prodigalité naturelle, mais seulement dans la mesure où l’on ne l’épuise pas, en préservant sa pleine fécondité future, comme si on la jardinait pour que puissent encore la jardiner nos petits-enfants. Vivre en accord avec la nature c’est inventer des techniques intéressantes qui seront toujours mesurées à la préservation de la générosité de la biosphère.
Ce qu’il ne faut surtout pas faire, si l’on veut s’accorder avec la nature, c’est détruire massivement du vivant pour un plus grand rendement agricole à court terme, c’est laisser des déchets qui seront une source d’empoisonnement du vivant pour l’avenir à long terme. Ce que nous faisons sans vergogne en ce moment même avec de nombreux produits issus de nos techniques par lesquels nous ne laissons à nos descendants que du pur négatif qui compromettra la générosité future de la biosphère – ne citons que les centaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs HAVL (haute activité à vie longue) de l’industrie nucléaire !
Car, d’une attention à penser en accord avec la nature, il s’ensuit nécessairement que les rapports de l’humain avec son environnement naturel ne sont plus de prédation, de destructions et souffrances infligées aveugles, d’irresponsabilité par rapport à l’avenir de l’humanité. Ils sont d’échanges.
L’humain doit partir de la gratitude pour cette générosité de la biosphère dont il dépend absolument, pour lui rendre par ses créations. Des techniques, comme la domestication, comme les habitats humains bien pensé pour s’insérer dans un biotope singulier, comme l’irrigation et autres aménagements de l’environnement naturel (lorsqu’ils favorisent la vitalité au lieu de la bouleverser ou de la détruire), peuvent contribuer à l’enrichissement de la biosphère. De même des créations artistiques peuvent être heureuses à la vie naturelle qui nous entourent – pensons par exemple au Land Art.
Au fond penser en accord avec la nature, c’est aussi penser en accord avec sa nature humaine. C’est donc tenir compte des deux puissances, celle de la nature qui nous est définitivement transcendante dans sa prodigalité sans limites, mais aussi celle de l’homme qui est nécessairement d’emprise technique sur son environnement naturel.
C’est cela le principe d’un accord de l’humanité avec la nature : que les comportements humains soient mesurés à favoriser l’échange de bienfaits entre ces puissances.
 

vendredi, juin 24, 2022

Vue sur le monde d'après


 Le Monde 25 juin 2022 :

 Des grèves chez Ryanair et Brussel Airlines perturbent le ciel européen

Chez Ryanair, plusieurs syndicats ont appelé à cesser le travail dès vendredi en Espagne, au Portugal et en Belgique. Au départ et l’arrivée de Charleroi, ce mouvement a obligé la compagnie à annuler 127 vols entre vendredi et dimanche.

 

Face à ton titre la bonne question est : "Comment, journaliste, peux-tu confondre un ciel perturbé avec un marché de transport perturbé ?"

jeudi, mai 05, 2022

C’était la Bête Époque !



Souvenirs ! Souvenirs !
C’était avant la guerre mondiale déclenchée par Poutine en février 2022
C’était avant sa frappe nucléaire de « mise en garde spéciale » de l’Occident pour son soutien à l’Ukraine.
C’était avant la sidération et le chaos qui s’en est suivi …
C’était une époque où tout semblait égal, où un massacre aveugle dans une école par un desperado de sa propre cause était enfoui parmi les annonces publicitaires et les teasing divers – un prochain événement sportif forcément décisif, une série à ne pas manquer, etc.
C’était une époque où ce qui était bien était ce qui était bon, et le plus vite possible, et cela ne laissait pas entendre se rapprocher les détonations des armes.
C’était une époque où l’on considérait les maigres cohortes d’adolescents, quelquefois ayant l’air très attardés, qui s’agitaient à alerter sur les dérèglements écologiques, avec des airs de bovins regardant japper des chiots.
C’était une époque où l’on s’occupait avant tout de son herbe, puisque les invitations se succédaient « juste là un peu à droite il y a une belle touffe d’herbe encore plus verte, … », et c’est ainsi qu’on avançait dans la vie, sans lever la tête pour s’orienter vers l’avenir.
Oh, oui, c’était la Bête Époque !

mardi, juin 23, 2020

Du fantasme d’envahissement



Non, ce n’est pas de l’envahissement de hordes de gens n’ayant pas la même couleur de peau que nous dont il faut nous défier !

  • C’est de l’ensevelissement sous nos propres déchets de participants à l’économie de consommation industrielle !
  • C’est de l’empoisonnement par toutes les substances et radiations rémanentes qui traînent dans l’air que nous respirons et les aliments que nous ingérons, sans même nous en apercevoir !
  • C'est de l'invasion de notre espace de vie, aussi bien en surface que dans les airs, par les véhicules automobiles !
  • C’est de l’étouffement dans une atmosphère surchargée de dioxyde d’azote, sous un climat devenu torride !
  • C’est de l’engloutissement de notre humanité sous la grande marée de la bêtise[1] en société de modernité tardive !


 [1] Bêtise = principe de comportement purement réactif aux stimuli, sans interrogation sur le sens de sa vie.

mercredi, avril 08, 2020

Chroniques déconfinées 2 — Ouf !

 
– L’anti-somnambulique (a-s) : Comment vas-tu l’ami ? Je veux dire : comment vis-tu cette condition inédite de confiné ?
– L’interlocuteur : Hé bien je crois que c’est seulement ce matin, deux jours après le discours de Macron, que je me rends compte qu’on est entrés dans une période vraiment particulière. Pour moi c’est plutôt pépère. Je télétravaille, mais sans être contraint par des horaires imposés. C’est tout-à-fait libérateur. Par contre c’est très bizarre de ne pouvoir sortir que muni d’une dérogation signée. D’ailleurs c’est efficace : les rues se sont vidées !
– (a-s) : Oui ! Ici c’est pareil – reclus dans l'espace, mais libéré dans le temps. On a l’impression que cette mesure du confinement nous a fait entrer dans un autre monde qu’on ne soupçonnait pas, mais qui somme toute était très proche.
– Enfin, très proche … moi la seule référence qui me vient à l’esprit c’est ce que me racontait ma grand-mère de la vie sous l’occupation : ces rues désertes parce que chacun a conscience que l’atmosphère extérieure a quelque chose de menaçant. Là c’était la peste brune, aujourd’hui c’est le coronavirus ….
– (a-s) : …et l’amende potentielle du policier.
– Sûr ! On nous a enlevé un droit humain fondamental : la liberté de circuler. C’est difficile ! Mais tout le monde devrait finir par l’accepter si ça permet d’éviter une flambée de la mortalité par le virus.
– (a-s) : Quand je dis que cet autre monde était proche, je veux dire qu’il n’a pas fallu grand’chose – une attaque épidémique assez moyenne plus une mesure politique de confinement – pour que le monde se métamorphose…
– Je dirais plutôt « se recroqueville » ! Plus rien ne se fait. On annule tout ! Les manifestations sportives, les cinés et les théâtres, et toutes les manifestations culturelles. Tous les projets collectifs tombent à l’eau. Et dans la foulée il faudra bien vite s’occuper d’annuler ses réservations de voyages et de vacances.
– (a-s) : Certes ! C’est pareil pour moi. Et pourtant je me suis levé ce matin comme dans un état de grâce !
–  Oui, le fait d’être soulagé de tes obligations sociales !
– (a-s) : Pas du tout ! C’est en mettant le nez dehors. Il fait clair et beau. Il fait surtout silence. Enfin ce n’est pas exactement du silence, ce sont les petits bruits de la vie dans les champs et dans les arbres, dont les plus saillants sont des interpellations chantées entre oiseaux.
– Oui, c’est vrai. Moi aussi j’entends bien les oiseaux !
– (a-s) : Mais n’est-ce pas étonnant que tous ces petits bruits de la vie dans son environnement soient vécus comme du silence ?
– C’est parce qu’il y a pas le bruit des voitures.
– (a-s) : Exactement ! Entendre la vie naturelle révèle la soustraction d’un bruit de fond qui était devenu trop habituel, une sorte de grondement diffus – de moteurs à explosion en fait – qui enveloppe et gêne toutes les émissions sonores qui pourraient intéresser, comme un brouillard enveloppe et gêne la perception d’un paysage.
– C’est tout-à-fait ça !
– (a-s) : Cela veut dire que cette situation de confinement met en évidence la dégradation de notre environnement sonore qui était inaperçue tellement elle était devenue structurelle. C’est pourtant un vrai dommage ; je veux dire une perte sèche en qualité de vie. On pourrait en dire autant du point de vue visuel, sur la limpidité de l’atmosphère que je retrouve ce matin, tout comme la profondeur du bleu du ciel que ne balafre aucun sillage du passage d’avions à réaction.
– C’est vrai ça : l’atmosphère de ce matin me fait remonter les sensations toutes positives de ma petite enfance.
– (a-s) : Oui ! Depuis l’enfance, la détérioration a été inaperçue parce qu’elle a été très graduelle. Et le brusque changement opéré par le confinement rapproche de la manière dont tu ressentais le monde il y a quelques décennies, tout en faisant prendre conscience combien tu t’en étais éloigné.
– C’est comme tu le dis !
– (a-s) : Ce qu’il faut comprendre c’est que les gens n’ont pas choisi la voie vers cet environnement dégradé. Ils se sont fait manipulés par des affairistes en cheville avec le pouvoir politique qui pensaient d’abord à développer des filières de profits.
– Je ne suis pas d’accord ! Que je sache, dans les années 50-60, le parti communiste, les socialistes, les centristes, les gaullistes, étaient tous des partis populaires, et qui prônaient tous, chacun à leur manière, une « France moderne », c’est-à-dire un pays qui devait être transformé par le recours à l’industrialisation et aux nouvelles techniques.
– (a-s) : C’est la vérité. Mais ce n’est pas toute la vérité. L’adjectif « moderne » portait en lui la possibilité de réalisation de rêves très profonds, ancestraux, de l’humanité : la facilité de déplacement de l’automobile ( alors que nous nous sentons si lourdauds par rapport aux oiseaux), la libération de la servitude du lavage par la machine-à-laver, l’aisance d’entretien du formica, l’efficience quasi magique de l’énergie électrique, etc. Mais jamais n’ont été mises en connaissance, et en discussion, dans l’espace public, les conséquences nocives que pouvaient entraîner l’usage massif de telles techniques.
– Et pourtant qui accepterait aujourd’hui de revenir à la bougie et au cheval ?
– (a-s) : Là n’est pas la question. Je veux dire, il ne s’agit pas d’abandonner ces techniques, de vouloir revenir en arrière. Il s’agit d’en faire un usage intelligent, mesuré.
Par exemple, l’automobile nous fait gagner du temps sur la marche à pied pour rejoindre un lieu distant. Mais quel temps nous prend-elle par ailleurs ? Car elle nous prend aussi du temps –  être assis dedans, (roulant ou à l’arrêt comme dans les embouteillages), travaillant à la payer, et payer son entretien (essence, assurance, etc.), sans parler du temps social qui doit être consacré aux accidents de la route et à leur suite. Ivan Illich avait, dans les années 70, fait le calcul, concernant l’américain moyen exerçant une activité professionnelle (Énergie et équité, 1973) ; il aboutissait à ce résultat que « l'Américain moyen dépense mille six cents heures chaque année pour parcourir dix mille kilomètres; cela représente à peine 6 kilomètres à l'heure ». Autrement dit, tous comptes faits, il n’a pas été plus vite que s’il s’était déplacé à pied ! Par contre il a perdu énormément en qualité de vie présente, et a compromis gravement la viabilité de la planète pour les générations futures, en particulier en contribuant aux rejets carbonés. Car, bien sûr, il y a 50 ans, Illich ne pouvait prendre en compte tout le temps que nous devons désormais consacrer à la réparation des dégâts du tout automobiles, en particuliers sanitaires, liés à la pollution atmosphérique, tout comme celui que mobilise la gestion des conséquences du changement climatique. Donc l’automobile, telle qu’elle est utilisée massivement depuis 60 ans, est d’un bilan négatif pour l’individu occidental moyen[1] , et clairement nuisible à l’humanité. En ce deuxième jour de confinement, chacun peut être sensible à cette vérité établie il y a 50 ans ; chacun peut apprécier dans sa sensibilité l’intérêt d’un usage, mesuré, raisonné, de l’automobile
– Alors la survenue de l’épidémie serait finalement une bonne chose ?
– (a-s) : Oui ! Tant il y a une terrible pression de l’activisme industrieux des humains sur la planète ! La biosphère étouffe sous l’emprise des menées humaines. Dans le dernier demi-siècle, c’est plus de la moitié des vertébrés vivants non humains qui a été éliminée, et pour les invertébrés, tout porte à penser que c’est encore pire ! Pour tous les animaux qui restent autour de nous, c’est, depuis hier, un immense « Ouf ! » de soulagement, et qui est ce matin quasiment palpable !
– Alors, à ce compte, il faut espérer que le confinement dure !
– (a-s) : Le fait est que, plus le confinement se prolonge et se généralise à travers le monde de par la logique de diffusion de la pandémie, plus la biosphère se libère de l’étouffement et commence à revivre, plus les humains peuvent retrouver la joie d’habiter leur planète. C’est un changement de logique du rapport des hommes à leur environnement naturel qui pourrait alors s’embrayer. Cette crise épidémique fait apparaître une vraie transition écologique comme à portée de main !
– Je te suis dans ton raisonnement, et pourtant je ne suis pas d’accord. Tu te rends compte de ce que cela implique ? Un prolongement du confinement signifierait que le pic de l’épidémie intervienne plus tard, et donc soit plus élevé, toujours sans solution thérapeutique. Cela impliquerait au moins des centaines de milliers de victimes supplémentaires ! Qui peut souhaiter cela ?!
– (a-s) : Ô, je ne le souhaite pas ! Mais pourquoi est-il si difficile de penser que cet épisode de reviviscence de la Terre puisse durer sur une autre base que celle de la réaction à une situation d’urgence vitale ?
Diantrebleu ! Saperlipopette ! Peste et disette et corne de biquette ! Nous avons une raison, non ?!
–  Heu …. Oui !
– (a-s) : Et de la disponibilité pour nous en servir ! Et si nous saisissions simplement cette opportunité de mise en pause forcée qui nous amène à changer de pied dans notre rapport avec notre environnement naturel pour en cultiver la possibilité ? Ne savons-nous pas de manière indiscutable que notre activisme dévastateur sur la biosphère lié à la compétition pour l’enrichissement est sans issue ?
– Là je vais être un peu brutal. Il me semble que c’est toi, qui te revendiques anti-somnambulique, qui fait le somnambule ! Je veux dire que tu rêves. Si les comportements humains pouvaient être simplement rationnels, cela se saurait depuis longtemps. Ne vois-tu pas, que dès à présent, les affairistes tous crocs dehors spéculent sur les chutes boursières ou sur la pénurie de masques ? Dès que la crise sanitaire sera passée tu verras qu’il ne sera question, dans les médias dominants, que de relance de l’activité économique, de rattrapage des points de croissance et de rétablissement des profits.
– (a-s) : Je ne t’accorde pas du tout du réalisme ! Ceux qui orientent ainsi la société vers le fric comme valeur absolue sont une infime minorité. Ensuite nombreux sont ceux qui acceptent de s’inscrire dans cette logique parce qu’ils y trouvent des bénéfices secondaires (statut social, stabilité, bien-être,…). Mais ces bénéfices secondaires s’éparpillent comme de la cendre sous le vent de la pandémie. Par contre, immense est la majorité qui sait que le principe d’une société organisée en fonction de la compétition pour accumuler au détriment des autres ne mène nulle part. On peut au moins tirer cet enseignement de la longue lutte, toujours non conclue, des « gilets jaunes » ! Là, le fait nouveau est que la possibilité d’une logique alternative se manifeste directement dans nos existences.
– Qu’est-ce qu’il faut faire alors ?
– Rien de particulier. Je ne pense pas qu’il faille situer la réconciliation de notre espèce avec sa planète comme un problème directement politique – un problème de militantisme.
– Alors quoi ?
– (a-s) : Le possible ne deviendra réalisable qu’au bout d’un déplacement des valeurs en fonction desquelles on considère qu’on doit vivre ensemble. Rappelle-toi ce que nous disions plus haut à propos de la prise de conscience récurrente de la nocivité de notre rapport à notre environnement.
– Oui, la pollution structurelle de l’environnement sonore aux bruits de moteurs …
– (a-s) : Voilà ! Que nous gardions, que nous cultivions, la conscience de ces nocivités qui nous ont été révélées de manière si sensible par le confinement ! Que nous continuions à recevoir le « Ouf ! » de toutes les espèces qui recommencent à nous entourer, et que nous en ressentions l’écho – ce qui est en partager la joie de vivre ! Comment ne pourrions-nous pas alors tourner le dos à cette ignoble insensibilité dans le piétinement de l’environnement naturel ? Ne serions-nous pas conduit par ce nouveau principe : « Ce n’est plus possible d’avoir un comportement pareil ! » ? Par delà toutes les addictions passionnelles à l'argent, à la gloire, à la domination, ne verrions-nous pas que nous pouvons enfin être simplement nous-mêmes, c’est-à-dire humains[2] ?

En attendant notre prochain échange, je te propose d’écouter le chanteur-poète québécois Gilles Vigneault qui, avant même que le mot « écologie » apparaisse dans l’espace public, nous invitait, et de belle manière, à prendre du recul par rapport à la frénésie aveugle à l'encontre de la biosphère qui se mettait en place.

Extrait de "Fer et titane" Gilles Vigneault, 1961



 [1] Bien sûr, il y a une criante inégalité dans la prise en charge de ce temps asservi à l’usage de l’automobile. Il est évident que celui qui est en position sociale d’avoir un chauffeur, des contrats pour l’entretien, la réparation et le remplacement de son véhicule, et un forfait de péage autoroutier, le tout imputé dans les frais généraux de l’entreprise en laquelle il a un poste éminent, fait peser l’essentiel de ce temps asservi sur des plus humbles.

 [2] Pour qui ne serait pas clair le lien entre vivre humainement et respecter la biodiversité, voir L’humanité du monde d’après.