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| Johann Gottlieb Fichte 1762-1814 |
Jean-Jacques Rousseau écrivait (Du Contrat social, 1762) :
« L’homme est né libre et partout il est dans les fers ».
Belle formule d’indignation, sauf qu’elle ne correspond à rien.
Du point de vue de l’histoire de l’humanité, on ne sait rien du vécu
de liberté de nos ancêtres d’il y a des dizaines de milliers d’années,
ni même s’ils en possédaient la notion.
Après tout, le nouveau-né ne saurait penser, suite à la parturition,
« chouette, je suis libre ! ». Subjectivement, il se sent
pris dans une urgence d’adaptation à la vie aérobie. Objectivement, son
comportement est commandé par des nécessités physiologiques, lesquelles
sont pourvues par l’instinct. Certes, il gagne bien des capacités
nouvelles et indéfinies de mouvements qui vont de pair avec l’éveil
d’une sensibilité externe. Mais pourquoi prétendre qu’il se sait libre
? Il essaie des possibilités qui s’offre à lui, dans les moments où il
n’est pas sollicité par ses besoins, c’est tout. Déjà, d’ailleurs, il
essayait déjà des mouvements dans l’espace intra-utérin.
Écoutons à ce propos,
Paul Valéry : « …on peut considérer la "liberté" comme une simple
sensation, et même une sensation non primitive, laquelle ne se produit
jamais quand nous pouvons faire ce que nous voulons ou suivre
l'impulsion de notre corps. Il s'agirait, en réalité, de la production
par notre sensibilité d'un contraste dont le premier terme serait la
sensation (ou bien l'idée) d'une contrainte, elle-même éveillée, soit
dans notre pensée, soit dans l'expérience, par l'ébauche d'un acte. Par
conséquence, la sensation de "liberté" ne se produit que comme une
réaction à quelque empêchement ressenti ou imaginé. Si le prisonnier
libéré oubliait sur le champ ses chaînes, son changement d'état ne lui
donnerait pas du tout la sensation de la liberté. » (Regards sur le
monde actuel, 1931).
La liberté n’est pas de naissance. Elle n’est tout simplement pas
pensable avant l’expérience de la contrainte. Si on réfléchit
précisément, il y a deux types de comportements qui peuvent rencontrer
la contrainte. Le comportement spontané, qu’il soit réflexe, ou qu’il
soit consécutif à un ébranlement affectif s’imposant à la conscience
comme besoin ou désir. L’autre serait le comportement réfléchi : nous
voulons nous promener mais il pleut. Cependant on peut toujours juger
la contrainte qui vient lors d’un comportement volontaire, comme
résultat d’une réflexion insuffisante sur les contraintes éventuelles.
Et si cette réflexion va jusqu’à accepter la prise de risque, alors le
risque advenant – il se met à pleuvoir – n’est pas réellement une
contrainte. Ce qui permet de comprendre que la réflexion sur les
comportements ne s’est imposée que parce que la spontanéité s’est
heurtée à la contrainte. Si l’humain s’est mis à réfléchir c’est
d’abord parce qu’il a rencontré des contraintes et a voulu les
maîtriser en accommodant ses désirs à la réalité.
Ainsi notre liberté a d’abord été révélée rétrospectivement par la
rencontre de la contrainte, et cette liberté est connue comme notre
spontanéité.
On comprend donc qu’« être libre n’est rien », du moins
avant la rencontre de la contrainte. Mais après ? Car on ne peut pas
dire a priori que la spontanéité d’un individu n’est rien. Certes, on
n’attribue pas une valeur autre que fonctionnelle aux spontanéités qui
procèdent des montages instinctuels et réflexes de notre physiologie.
Mais dans la spontanéité du cri primal du nouveau-né ne perçoit-on pas
déjà la position d’une personnalité singulière ? Et de plus en plus, à
mesure qu’elle se diversifie dans ses expressions, la spontanéité
n’affirme-t-elle pas la singularité irréductible d’une personne ?
Pourtant cette affirmation de sa singularité dans sa spontanéité
n’est-elle pas essentiellement passive ? Peut-on alors parler de
liberté concernant les comportements spontanés ?
Spinoza : « Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se
vantent d'avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont
conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent.
C'est ainsi qu'un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune
garçon irrité vouloir se venger s'il est irrité, mais fuir s'il est
craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu'ensuite il
aurait voulu taire. » (Traité théologico-politique, 1670).
Pour le philosophe hollandais, la spontanéité, cette liberté
rétrospective, n’est qu’une illusion de liberté, et la réalité d’une
ignorance sur l’âme humaine de la part de ceux qui y croient.
D’ailleurs cette liberté comme spontanéité est tout aussi valable
pour l’animal que pour l’homme : la colère spontanée du « jeune garçon
irrité » n’est pas plus libre que le grognement du chien quand on
s’approche de son os !
Pourtant, n’est-ce pas en ce sens là que l’on pense le plus
communément la liberté dans la société contemporaine ? La mercatocratie
– le véritable pouvoir qui organise notre société désormais mondialisée
– est un pouvoir par la communication, essentiellement par l’image à
forte interpellation émotive, qui s’appuie essentiellement sur cette
« liberté » comme spontanéité – voir notre article À
propos de l'autodestruction de la démocratie aux États-Unis.
La réflexion sur soi et sur ce qu’on veut vraiment – l’opposé de la
spontanéité – n’est-elle pas la juste voie pour vivre librement ?
C’est ce qu’exprimait Simone Weil dans Réflexions sur les causes
de la liberté et de l'oppression sociale (1934) : « On peut
entendre par liberté autre chose que la possibilité d'obtenir sans
effort ce qui plaît. (...) La liberté véritable ne se définit pas par
un rapport entre le désir et la satisfaction, mais par un rapport entre
la pensée et l'action ; serait tout à fait libre l'homme dont toutes
les actions procéderaient d'un jugement préalable concernant la fin
qu'il se propose et l'enchaînement des moyens propres à amener cette
fin. »
Pour S. Weil, c’est l’idéal d’une liberté parfaite comme absence de
contrainte – l’idéal d’une vie de spontanéité – qui est illusoire. Elle
développe dans ce texte un idéal de liberté proprement humain comme autonomie.
Cette liberté est à l’opposé de la spontanéité parce qu’elle passe par
l’usage de la raison et de la réflexion pour poser un but final et les
moyens de l’atteindre. « Autonomie » signifie se donner à soi-même ses
normes de comportement. Or se donner des normes de comportement, c’est
se contraindre soi-même. Ainsi, l’autonomie implique le choix délibéré
de contraintes – je veux acquérir un diplôme, et je m’oblige à
consacrer une part de mon temps au travail d’étude. On appelle en
effet « obligations » ces contraintes choisies.
L’idée de se donner des règles qui obligent atteste de la liberté,
car en intégrant la contrainte on montre clairement une affirmation
personnelle dans la position du but – ce qu’on appelle
« volonté ». De plus le choix du comportement ne saurait
dépendre des circonstances présentes puisque l’obligation s’impose
quelles qu’elles soient. Et c’est une liberté pleinement humaine parce
qu’elle s’appuie sur le logos, c’est-à-dire le raisonnement
discursif qui n’appartient qu’aux humains.
Kant a su très fortement illustrer la puissance que pouvait prendre
la liberté humaine comme autonomie : « Supposons que quelqu'un affirme,
en parlant de son penchant au plaisir, qu'il lui est tout à fait
impossible d'y résister quand se présentent l'objet aimé et l'occasion
: si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence y
était dressée pour l'y attacher aussitôt qu'il aurait satisfait sa
passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas
chercher longtemps ce qu'il répondrait. Mais demandez-lui, dans le cas
où son prince lui ordonnerait, en le menaçant d'une mort immédiate, de
porter un faux témoignage contre un honnête homme qu'il voudrait perdre
sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son
amour pour la vie, si grand qu'il puisse l'être. Il n'osera peut-être
assurer qu'il le ferait ou qu'il ne le ferait pas, mais il accordera
sans hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu'il peut faire
une chose, parce qu'il a conscience qu'il doit la faire et reconnaît
ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée
inconnue » (Critique de la Raison pratique, 1788, trad. Picavet,
P.U.F)
Ce texte se termine en se référant à la loi morale. La morale est
constitutive de l’autonomie humaine : elle est l’ensemble des
obligations que l’on se donne afin de ne pas nuire à autrui. Kant, dans
l’ouvrage d’où est tiré ce texte, a déduit, au moyen de la raison , une
règle de morale devant s’imposer universellement, la loi morale
donc, qu’on peut formuler simplement ainsi : « Traiter autrui toujours
aussi comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »
Le texte illustre la mise en œuvre de cette loi dans une situation
extrême mais cependant réaliste. Le philosophe allemand compare une
mise œuvre de la « liberté » comme spontanéité, et sa
superficialité, à une mise œuvre de la « liberté » comme
autonomie en laquelle s’impose la loi morale. Il montre la possibilité
que cette dernière puisse s’imposer, même en dépit de ce qu’on peut
appeler la contrainte absolue : la perte de sa vie. Et cela a été
parfois la réalité, comme tel résistant durant l’Occupation acceptant
de mourir pour ne pas dénoncer le simple paysan qui l’a caché.
Mais aussi, de nos jours, le militant islamiste déclenchant sa
ceinture d’explosifs pour semer la terreur dans la foule. Mais alors ce
n’est pas la loi morale qui le guide, c’est sa croyance religieuse.
D’une manière générale l’histoire nous apprend que l’autonomie peut
amener à des comportements extrêmement néfastes à l’humanité – pensons,
entre autres, à des régimes communistes terriblement meurtriers qui
s’affichaient prendre des décisions à partir d’une théorie de la
société apparemment rigoureuse. La faille ne peut être que dans le but
poursuivi. Cela signifie alors que le but est insuffisamment réfléchi,
et adopté par des motivations cachées, voire inconscientes.
C’est pour cela qu’il faut considérer que la liberté comme autonomie
, simplement comme la définit S. Weil – « serait tout à
fait libre l'homme dont toutes les actions procéderaient d'un jugement
préalable concernant la fin qu'il se propose et l'enchaînement des
moyens propres à amener cette fin. » – est encore insuffisante.
On peut comprendre cette insuffisante en portant notre attention sur
ce qu’enseignait le grec Aristote il y a 25 siècles : « « Seul
parmi les animaux, l’homme a la parole (logos) ; la voix (phonè)
est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a
été donnée aussi aux autres animaux (…) mais la parole a pour but de
manifester l’utile ou le nuisible et, par suite, le juste ou l’injuste.
» (Politique, I,2, IVe
siècle av. J.-C.)
Parce qu’il a la parole, et la raison qui lui est immanente,
l’humain a la responsabilité de décider en quoi va consister le bien
(ici décliné par les valeurs « l’utile » et « le juste ») en fonction
duquel la société va s’organiser – ce qu’on appelle volontiers
aujourd’hui son « Bien commun ». Il montre ainsi que les
valeurs finales en fonction desquelles on vit collectivement relèvent
de la liberté comme autonomie. Il faut comprendre « valeurs
finales » comme des fins qui ne sauraient devenir moyens pour des
fins plus élevées. – C’est pour cela que « Bien commun » peut
prendre une majuscule[1].
L’insuffisance de la définition de la liberté par S. Weil est
de laisser la notions de fin dans l’indétermination. Or, dans
la vie humaine, il y a nécessairement une hiérarchisation des fins en
fonction d’une fin suprême, laquelle doit être prioritairement
prise en charge par la liberté comme autonomie puisqu’elle conditionne
toutes les autres.
On comprend donc que la plénitude de la liberté humaine implique de
ne pas stopper l’exercice de la raison face à une croyance religieuse
dite « révélée », et placée sous l’autorité d’une élite de clercs ayant
fonction de la dire et de l’interpréter. La raison implique que le Bien
commun ne saurait être dans le séjour des âmes, après la mort, en un
Paradis situé en un lieu surnaturel. Le Bien commun vise la vie humaine
sur Terre, telle qu’elle doit devenir, pour que soient accueillies et
puissent se faire valoir, dans les meilleures conditions, les
générations à venir.
N’est pas plus libre la société – la nôtre – qui place la valeur
finale de la vie sociale dans la croissance maximale du Produit
National Brut (la somme, en numéraire, des échanges marchands). Car
c’est orienter la vie sociale vers la consommation, laquelle sollicite
essentiellement la pseudo-liberté qu’est la spontanéité. Une telle fin
n’a pu être imposée qu’au moyen d’une communication manipulatrice par
un pouvoir asservissant, c’est pourquoi notre société n’est
démocratique qu’en façade, elle est en réalité une mercatocratie.
Une authentique société libre doit être démocratique, c’est-à-dire
déterminer collectivement son Bien commun par la parole, sous la forme du débat. Ainsi, parce qu’il émane du débat, le but final
que se donne l’homme libre en tant qu’autonome ne saurait être néfaste
pour l’humanité. C’est pourquoi Aristote définit l’homme comme «
l’animal politique » : l’humanité est l’espèce faite pour débattre du
sens de sa vie.
Il s’ensuit que, dans la recherche de la fin particulière par
laquelle chacun donne sens à sa vie – comment faire de ces quelques
décennies de mon passage sur Terre quelque chose de bien ? –, ce sont
les mots qui auront pris leur valeur dans le débat pour le Bien commun
de la société – tels utilité, justice, courage, capacité à débattre,
morale, etc. – qui serviront à penser son Bien propre. C’est
pourquoi l’affirmation de son autonomie personnelle ne saurait être en
désaccord avec le Bien Commun de la société auquel l’individu est
partie prenante.
Pour conclure, il est bon de rappeler une très ancienne et belle
parole, celle d’un érudit florentin du XIIIe siècle, Brunetto Latini, dans
son Livre des Trésors (sorte d’encyclopédie de l’époque) publié
vers 1265 en langue d’oil : « Où que j’aille, je serai en la
mienne terre, puisque nulle terre ne m'est exil, ni pays étranger ; car
bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. »
La liberté de l’animal est dans la minimisation des contraintes, ce
qu’il trouve instinctivement dans l’occupation du biotope (le « lieu »)
auquel il est adapté par sa physiologie. La liberté de l’homme est
essentiellement dans la position de son but final
(« bien-être »), c’est-à-dire dans son autonomie, ce qui fait
la singularité de sa situation dans la biosphère. On comprend que, dans
l’aventure du vivant, ce soit une liberté extraordinaire ! Elle lui
permet de choisir la place qu’il veut occuper sur Terre. Si ce choix
s’avère néfaste pour la biosphère, et partant pour son propre avenir
d’espèce, alors c’est qu’il a fait un mauvais choix. Il en est
responsable – car toujours on a une responsabilité d’autant plus forte
qu’on a une liberté plus grande. Et s’il ne s’est pas montré à la
hauteur de sa liberté, c’est parce qu’il n’a pas sérieusement débattu
du choix du Bien commun, mais l’a trop laissé à la merci de relations
de pouvoir qui ont limité la liberté d’une majorité d’humains. Il faut
qu’il réforme son choix en réouvrant le débat sur le Bien commun. Il en
découle que, dès à présent, chacun a la responsabilité, dans sa
situation dans l’espace public, de réinterroger la finalité ultime des
choix qui sont faits, et en lesquels on veut l’engager – oui, il faut
parler, interroger, remettre en cause, surtout ne pas faire comme si de
rien n’était ! [2]
N’est-ce pas cela vivre vraiment libre, aujourd’hui ?
On peut ainsi comprendre l’aphorisme de Fichte « Si être libre
n’est rien, devenir libre est le ciel ». Car la liberté, on l’a
déjà dès lors que l’on découvre la contrainte. Mais « ce n’est rien »,
puisque ce n’est encore que notre rattachement à l’animalité. La
liberté humaine, c’est-à-dire la capacité de déterminer collectivement
un but final qui réalise l’autonomie humaine en donnant un sens à son
passage sur Terre – « c’est le ciel ». On voit aujourd’hui combien il
est urgent de partir à la conquête de ce ciel là.
[1] On pourrait objecter,
en s’appuyant également sur Aristote, que c’est le bonheur qui est
« le souverain bien ». Certes, mais le bonheur est comme «
hors-concours », car il ne saurait prendre place dans les projets
humains, n’ayant aucun caractère objectivable. Le bonheur n’est autre
que le rêve du désir, il reste donc enfermé dans la subjectivité de
chacun. Voir notre article La fin de la
civilisation du bonheur.
[2] On objectera
: « Il y a trop d’urgences, on ne peut pas se mettre à
palabrer ! ». Non, justement, on fait, on fait, … sans réfléchir
où l’on va ! On a besoin d'une pause, comme d’une autre période de
« confinement », pour débattre face à un système social qui
est pris dans une épidémie d’activisme aveugle.