Affichage des articles dont le libellé est enfance. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est enfance. Afficher tous les articles

dimanche, janvier 11, 2026

Sur la pensée manquante

 

Hong-Kong, quartier Kin Ming Estate – mai 2015

La pensée manquante est la pensée de la fin.

Car tout a une fin.

Sauf, bien entendu, les deux seules réalités pour lesquelles nous ne saurions avoir du recul parce qu’elles nous embrassent toujours, du matin au soir, de la naissance à la mort : le courant de conscience que nous sommes (voir notre essai L’éternité, quelle drôle d’idée !), et l’Univers qui nous englobe.

Tout a une fin signifie bien sûr, d’abord, que notre vie sur Terre ne durera au mieux que quelques décennies, mais aussi que l’humanité s’éteindra quelque jour.

Il se trouve qu’en cette vie, nous, en tant qu’espèce humaine, n’avons pas seulement le sens de ce qui est bon pour continuer à vivre – bonté toute relative puisque nous mourrons quand même –  mais aussi le sens du Bien comme valeur absolue (c’est-à-dire non relative à nos conditions de vie particulières).

C’est cela seul qui nous motive à faire de l’aventure de l’humanité, comme de notre propre histoire personnelle, quelque chose de bien au-delà de nos intérêts particuliers.

Or, il y a un élément qui s’impose d’emblée à nous comme constitutif de l’absoluité du Bien : c’est la connaissance. Aristote l’avait compris qui commençait par ces mots sa Métaphysique : « Tous les hommes désirent naturellement connaître » !

Ainsi, c’est nous grandir que nous connaître dans notre finitude – que vivre humainement c’est aussi nécessairement faire l’expérience de l’échec, de la souffrance, de la maladie, de la violence, du vieillissement et de la mort (et notre expérience de la mort est toujours celle d’autrui). Toutes ces situations sont des motifs de peine. Mais ne connaissons-nous pas de vraies joies parce que nous connaissons de vraies peines ? Oui, cela est certain : nous sommes des êtres affectivement sensibles, et c’est en cela d’abord que nous sommes vivants ! D’ailleurs de toutes ces peines liées à notre finitude, ne peut-on pas dire qu’elles nous font pressentir comme notre « à-venir » la mort expérimentée en autrui comme son passage de l’être animé à l’être-inanimé ? Comme l’écrivait Montaigne : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant. ». (Essais, III, 13).

Il s’ensuit que ce qui nous rabaisse collectivement en notre époque, c’est la méconnaissance de notre propre finitude, et celle de nos réalisations. Par exemple, comment finissent ces constructions pour l’usage humain si remarquables qu’on nomme « gratte-ciel » ? Car les permis de construire ne contiennent pas de clauses sur la maîtrise de leur fin.

On sait que c’est l’initiative de fanatiques religieux suicidaires qui a fait disparaître, en quelques heures, en 2001, les tours jumelles de Manhattan, les plus hauts gratte-ciel au monde lors de leur érection ; au bilan de leur effondrement il y eût plusieurs milliers de morts violentes. Cela signifie au moins que de telles constructions sont très vulnérables aux situations de guerres et autres violences entre humains, et sont alors une potentialité de drames terribles.

Mais pour les autres que l’on construit à tour de bras ? Quelle économie serait-elle capable de budgéter leur déconstruction pièce par pièce (de béton) dans la durée, comme un rembobinage du film de la construction ?

Sinon ce sera la tenace pesanteur qui aura le dernier mot, et on sait comment cela se passera : des fissures apparaîtront, des blocs se détacheront, avant que tout se précipite en quelques secondes dans un effondrement. Rappelons-nous l’épisode des immeubles de la rue d’Aubagne, en novembre 2022, à Marseille. Il y a une logique de l’évolution d’un système vers l’effondrement (d’ailleurs assez précisément mathématisable) et qui est applicable également au système des relations des humains à la biosphère tel qu’il est déterminé par l’organisation sociale mercatocratique qui régit actuellement quasiment l’ensemble de l’humanité. Des catastrophes qui se répètent, comme de vastes incendies qui ravagent des centaines de milliers d’hectares, des espèces qui disparaissent, des glaces polaires qui fondent massivement, etc., ne sont-ce pas autant de blocs qui chutent précédant un effondrement final celui d’une biosphère suffisamment riche de vie pour accueillir l’espèce humaine ? Si nous réfléchissons aux effets des relations que l’humanité établit avec son environnement naturel depuis deux siècles, nous voyons se profiler un scénario de fin de l’humanité.

Regardons l’image présentée en introduction de cet essai. Vues les conditions actuelles de la gestion humaine de l’espace, comment représenteriez-vous de ce même point de vue sur ce quartier Kin Ming Estate de Hong-Kong, disons 150 ans après, en 2165 ? Graphistes, à vos crayons, à vos outils ! Oui, oui, c’est un concours ! Et il est à lui-même sa récompense, elle est morale : se projeter dans le long terme, c’est simplement faire preuve de respect pour sa descendance ; cela augmente son estime de soi ! Et  ne demandez pas à l’IA sa réponse pour une telle représentation, car elle ne saura rien apporter de valable !

La vision du monde contemporaine, celle qui est promue par l’intérêt de la mercatocratie, c’est-à-dire pour l’expansion indéfinie d’une marché économique ouvert, et celle d’un monde sans fin. Il ne peut pas y avoir de fin parce que le pouvoir du marché ne peut se soutenir que de sa croissance. Il y a des catastrophes écologiques qui surviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées, des guerres qui se multiplient ? Hé bien il faut développer un marché de la prévention des inondations, des incendies, de l’armement, et de reconstruction de ce que la guerre a détruit, etc.

Reconnaître que notre société mercatocratique n’a pas de fin, c’est comprendre qu’elle désinvestit l’avenir comme société meilleure. Car le meilleur n’est un enjeu que pour une réalité finie. Supposons que le délire transhumaniste de Musk et autres esprits se croyant forts de la Silicon Valley, soit une réalité, que l’on puisse prolonger la vie indéfiniment. Quel enjeu dans nos choix de vie, puisque tout pourrait être refait indéfiniment ? Tout serait égal. Le seul sentiment qui pourrait prévaloir serait la peur de mourir par accident. Or la contingence des événements ferait qu’on finirait toujours par mourir quand même par accident. Une telle vie serait infernale. La seule chose sensée qu’on pourrait en faire ne serait-elle pas de se suicider ? À la proposition de Montaigne citée plus haut « tu meurs de ce que tu es vivant » il faut adjoindre sa version négative « tu ne peux pas vivre d’être immortel » !

Depuis le tournant du millénaire, et la perte de la perspective de mesures raisonnables pour éviter la crise écologique de l’humanité qui s’annonçait, il n’y a plus d’interprétation de l’histoire comme Progrès qui vaille. La seule perspective temporelle qui s’impose, du point de vue de la vision du monde mercatocratique, est le radoub des frustrations du présent. Or, en notre société organisée pour enrichir les intérêts particuliers les mieux greffés sur le marché, les frustrations ne manquent pas. L’essentiel de la communication mercatocratique consiste à les convertir en besoin de biens de consommation mis sur le marché. Et c’est ainsi que nous marchons, c’est le cas de le dire, à la consommation et au travail, et de plus en plus vite[i], sans savoir où nous allons … que nous marchons sans fin.

On appelle courtermisme ce vécu du temps induit par l’organisation mercatocratique de la société, en lequel le futur ne vaut qu’autant qu’il sert à remédier aux frustrations présentes – Trump s’occupant à se donner le spectacle de maître du monde, alors que bientôt, il ne sera plus maître de rien du tout.

Dans la vie humaine, il n’y a qu’une situation où il va de soi que l’on ne pense pas la fin : c’est la petite enfance avant 5-6 ans (l’âge de raison). Tout simplement parce que l’enfant n’a d’abord pas l’idée de sa propre fin. Il ne saurait se concevoir mortel. L’idée de la mort, et de sa propre mort, vient tardivement à l’individu humain, et elle vient de l’extérieur, elle lui est transmise par la société. Si bien que le petit enfant est spontanément courtermiste. Et c’est une étape essentielle de son éducation que sa prise de conscience que le temps humainement vécu implique des fins et que ces fins ont pour conséquence qu’il y a pour lui un avenir à investir parce qu’il y a des enjeux d’avenir. On peut en effet établir que la manière dont l’humain vit le temps vaut comme principe qui règle le rapport de ses désirs à la réalité  – par exemple dans le rêve, où les désirs sont d’emblée fantasmatiquement satisfaits, le temps vécu n’a aucune épaisseur.

En conclusion il faut reconnaître que si l’organisation mercatocratique de la société tend à nous maintenir dans le courtermisme, c’est parce qu’elle a besoin de nous infantiliser pour obtenir les comportements qui alimentent son pouvoir. La conséquence en est un large escamotage de la pensée de la fin et donc une négligence commune concernant les enjeux d’avenir qui, aujourd’hui plus que jamais, doivent être investis collectivement.

 


[i] Voir H. Rosa, Aliénation et accélération, La Découverte/Poche 2014.

vendredi, novembre 29, 2013

Misère de l'homme-mesure (suite) : assommer quelqu'un en direct

Il s'est passé quelque chose de particulièrement navrant sur le plateau du "Grand Journal" de Canal+, ce jeudi 28/11 .


Veuillez installer Flash Player pour lire la vidéo


On s'est donc autorisé à assommer un inconnu, en direct, à une heure de grande écoute, simplement pour faire rire.

La scène ne semble pas jouée : comment le spectateur aurait-il évité un geste de protection devant le coup s'il l'eut su venir ? En tous cas, pas le moindre signe de compassion pour la victime. La camera reviendra sur le corps étendu, plus tard, mais ne s'y attardera pas : il faut avancer coûte que coûte vers la nouvelle séquence de divertissement pour continuer à aspirer l'intérêt du public et donc les recettes publicitaires.

Mais l'essentiel est que cela n'apparaisse pas joué. Cela signifie qu'il est tout-à-fait possible d'assommer quelqu'un simplement pour faire rire. Cette possibilité venant de personnes qui sont affichées comme référence pour une vie réussie, elle prend en quelque sorte une valeur exemplaire.
 
Les centaines de milliers d'enfants témoins de la scène ne peuvent qu'y trouver une invitation à utiliser la violence comme simple moyen pour rire. La violence n'est plus une frontière morale infranchissable, elle est une manière de se faire plaisir. Sûr que certains s'en rappelleront dans les cours de récréation ou ailleurs : on peut laisser libre cours à son penchant à la brutalité ... et laisser la victime en souffrance pour se réjouir collectivement.

Bon courage à tous nos instituteurs, et à notre Ministre de l’Éducation, engagés dans une campagne contre la violence à l'école !

Pour l'arrière-plan idéologique qui rend possible une telle dérive on peut lire mon article "Misère de l'homme-mesure".


mercredi, octobre 06, 2010

Mettre l'enfant à l'image

On remarque trop, dans les imagiers communs, ces mises en scène d'enfants qui se montrent à tout propos, et donnent leur avis sur tout.

Ils semblent anticiper leur statut d'adulte, mais au vrai, c'est l'adulte qui a décidé et qui ici se sert de l'enfant.
L'enfant qui fait complaisamment l'enfant devant un micro ou une caméra donne plutôt à l'adulte l'occasion de réparer sa mauvaise conscience d'avoir si peu respecté l'enfant qu'il était et les enfants qui sont.

Par cette mise en scène de l'enfant, l'adulte se donne le double bénéfice d'une image qui valorise socialement l'enfant et qui redonne la parole à l'enfant qu'en lui il a fait taire.

Faire apparaître l'enfant sur écran remédie à sa quasi absence dans l'espace réel.
Où sont donc passé les enfants ? Bien à leur place, dans des endroits clos, trop souvent devant un écran quelconque, en tous cas ne gênant pas les processus de flux des marchandises – ce qui est prioritaire  – ou alors ils sont dans les "quartiers", c'est-à-dire dans des zones considérées comme menaçantes.
Oui, ce sont aussi beaucoup d'enfants que l'on chasse de l'espace réel lorsque l'on expulse un camp de Roms.

L'enfant à l'écran ? l'innocence + la spontanéité, sans les perturbations.

Les enfants ont aujourd'hui si peu la possibilité de se glisser dans les interstices du monde adulte comme ils ont vocation à le faire – ce qui est nourrir son envie de grandir !
Quels espaces reste-t-il pour vivre son enfance dans notre monde ?
C'est l'enfant qui, en priorité, pâtit  du rétrécissement de l'espace public, et de son accaparement par la bagnole.

Si rares sont devenus les lieux où les enfants peuvent alimenter de leur imaginaire des situations propres à apprivoiser les règles du monde adulte – ce qui est jouer !
Lorsque l'enfant "joue" devant un écran, son imaginaire n'est-il pas asservi à l'imaginaire de l'adulte ?

Quelles relations humaines reste-t-il pour que les enfants vivent ce qui les intéresse et qui est l'apprentissage du monde dans une relation affective aux adultes ?

La complaisance à l'enfant en image semble bien être le corollaire de la négation de l'enfance.

jeudi, février 11, 2010

Le fait divers fait-il diversion ?

Je veux parler des phénomènes de négligences ou de négation du lien social : là on oublie une gosse de 3 ans dans un bus, ailleurs on agresse ou on tue pour un regard mal interprété, etc. De tels événements, étonnants car ils ne se rapportent pas aux causes classiques des problèmes sociaux, parsèment le fil de nos actualités. Ils touchent très souvent les jeunes, à la fois comme agents et comme victimes.
C'est particulièrement significatif concernant l'institution éducative : maintenant on blesse, on tue régulièrement dans les établissements scolaires. Or, c'est inédit, car les établissements scolaires, dans le passé – excepté les exigences de dénonciation des enfants juifs par la hiérarchie de l'Instruction Publique quelques années de l'Occupation – ont toujours été saufs de la violence présente dans la société. C'était considéré comme un devoir de l'institution républicaine de faire en sorte que tout le monde sache se respecter à l'intérieur des murs de l'établissement.
Or tous ces faits de brisures inopinées des liens sociaux, qui se répètent et s'enchaînent, indépendamment des conflits sociaux dûment répertoriés, ne produisent rien d'autre dans la conscience collective qu'un chapelet de faits divers, comme si le spectacle de l'étonnement suffisait.
On ne voit pas , reprises publiquement, des études – qui existent certainement – sur l'ampleur du phénomène, sa mise en perspective historique, les paramètres qui sont en jeu, etc.
Notre question est donc:
Combien de temps, combien de malheurs, de vie brisées, de traumatismes insurmontables, faudra-t-il encore, pour qu'on se demande de quel problème social ces phénomènes de violence (parce qu'il s'agit toujours en fin de compte de violences) sont-ils le symptômes ? Pour que notre société réfléchisse sur son fonctionnement ?
Pour mémoire, j'ai fait quelques hypothèses, il y a quelques années, alors que le phénomène n'avait pas encore l'ampleur actuelle.