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dimanche, juin 14, 2026

Trop d’images ?

 

Géricault, Le radeau de la Méduse (1818)

Jusqu’au XVIIIe siècle, dans l’espace public comme dans les maisons, l’image était extrêmement rare car très laborieuse à produire et très difficile à reproduire en nombre.

N’est-ce pas un bouleversement écologique considérable que l’espèce humaine vive désormais parmi une surabondance d’images ? Et celui-ci n’est-il pas un gain de qualité de vie indéniable ? Naguère on entrait dans une église pour être baigné d’images, aujourd’hui le monde humanisé devient comme une immense église !

Cependant, les belles images ne deviennent-elles pas les cache-misères d’un environnement de plus en plus enlaidi par les menées affairistes ? Et l’omniprésence de l’image n’a-t-elle pas pour contrepartie la régression de l’acte de langage, alors qu’elle ne saurait prétendre à la même clarté et précision ?

Pour réfléchir sur la place de l’image dans le monde contemporain, il faut d’abord se déprendre de notre environnement habituel en lequel l’image est omniprésente. Dans l’espace public de la cité, la moindre surface disponible ne saurait rester neutre mais se voit bien vite occupée par une image. Et même dans notre salon, les images sont bien là, surabondantes, tapies à portée de l’ouverture d’un magazine, ou de l’allumage d’un écran.

Pendant 99,9 % de son histoire, la rencontre de l’individu humain avec l’image était une rareté ! Les premiers miroirs fonctionnels pour se voir, et se faire belle et beau, ne datent que de la Renaissance ; la capacité de reproduction en nombre d’une image, de manière fidèle et peu coûteuse, date seulement du début du XIXe siècle, avec la technique de la lithographie !

Nous voudrions contribuer à éclairer cette mutation écologique de l’espèce humaine. Il faut comprend la notion d’« écologie » ici de façon particulière comme une écologie de l’esprit, puisque la faculté de penser par l’image – la faculté d’imaginer – est un mode de la pensée humaine. On peut donc définir une écologie de l’esprit comme la connaissance objective des relations entre les conditions d’environnement en lequel l’esprit est placé, et le bon fonctionnement de l’esprit humain.

Bien sûr, on se pose aussitôt la question de ce qu’est « le bon fonctionnement » de l’esprit humain. La réponse est simple : c’est celui qui est sanctionné par la culture. « La culture » – qui en ce sens ne s’écrit qu’au singulier – est l’ensemble de ce que tous les humains créent, dans leur liberté, par leurs qualités propres, et qui a été retenu comme devant être conservé, transmis, ou tout au moins mémorisé et raconté, parce que cela contribue à la valeur que chaque humain se donne en tant qu’individu comme en tant que membre de l’humanité. La culture est vitale du point de vue de notre humanité, car c’est le témoignage, sans cesse enrichi, mais aussi quelquefois cruellement saccagé, que l’histoire humaine à un sens.

Il importe d’abord de reconnaître que la création et diffusion d’images est en soi une valeur culturelle majeure. Pour une raison simple : elle enrichit indéfiniment le champ de la sensibilité humaine.

Ceci est réalisé parce que l’image est un mode de représentation d’une réalité sensible absente. Pourtant elle est elle-même une réalité présente. Elle est la présence d’une absence. On peut voir le tableau Le Radeau de la Méduse accroché dans une salle du Louvre. Mais voir le tableau n’est pas voir l’image qu’il propose, car ce que cette image donne à voir n’est pas du tout présent comme l’est le tableau : il s’agit d’une réalité d’un tout autre temps en un tout autre lieu. Ce que nous donne l’image c’est l’intuition sensible d’une absence. Mais comment alors notre conscience peut-elle être à la fois conscience d’une présence (du tableau dans la salle) et conscience d’une absence (de la scène de détresse des naufragés) ? Hé bien elle ne peut pas l’être ! Regarder une image c’est toujours s’absenter de la réalité présente ; s’intéresser à la présence du tableau dans la salle, c’est ne pas regarder l’image qu’il présente. Il faut donc comprendre qu’entre la conscience perceptive de la réalité présente et la conscience imaginante mobilisée pour regarder une image, il y a deux modalités de la conscience humaine qui ne sauraient coexister.

On comprend que le mot image, pour la réflexion qui nous intéresse, doit être pris dans son sens le plus large : toute forme de représentation de sensible – ce qui inclut outre la photographie, les sculptures, les totems et les masques ou tatouages, les films et vidéos contemporains. De plus il faut convenir qu’il n’y a pas une différence essentielle entre regarder une image, et imaginer au sens large – imaginer un projet, se rappeler un moment passé, rêvasser pour échapper à une réalité morne – car il s’agit toujours de cette même capacité de la conscience d’intuitionner des contenus sensibles comme absents. On peut considérer l’image matérielle comme la décision délibérée de prolonger un imaginaire dans la réalité sensible présente.

On est bien d’accord : la sensibilité, c’est fondamentalement l’attention au présent nécessaire pour que nous continuions à vivre. Mais grâce à la conscience imaginante, c’est beaucoup plus, c’est l’ouverture à une infinité de mondes sensibles possibles. Pourquoi met-on tant de soin pour préserver, conserver, transmettre l’art pariétal ? Parce que ces fresques d’animaux dessinés dans leur vitalité nous mettent en connexion avec la sensibilité de nos ancêtres qui nous ont devancés sur ces terres il y a plusieurs dizaines de milliers d’années !

Grotte Chauvet, environ  – 40 000 ans

La valeur esthétique de l’image – ce qu’on appelle traditionnellement le beau – c’est lorsque le représenté de l’image prend une valeur symbolique au sens où il oriente la conscience imaginante vers les valeurs les plus élevées qui donnent sens à la vie humaine et qui ressortent de ce qu’on appelle le Bien.

On se soucie peu de la femme représentée, qui a vécu au début du XVIe siècle, lorsqu’on contemple le tableau intitulé La Joconde. Si notre regard s’attache si volontiers à cette représentation d’une figure féminine, c’est parce qu’elle rend sensible, fait résonner en notre imaginaire, la valeur que peut prendre la personne humaine, de telle sorte, comme dit Kant, que la satisfaction qu’on en tire est vécue comme « désintéressée » – elle n’est pas liée à un intérêt particulier requérant la possession de l’objet jugé beau – et « universelle » – elle est reçue comme devant s’imposer à tous.

L’événement qui nous fait aujourd’hui problème est que l’image soit devenue, en un siècle, un moyen de communication de masse, et ceci au détriment de la communication discursive – en parole ou par écrit. Jacques Ellul, dans La parole humiliée (1979), résume ainsi ce changement : « Nous arrivons ici à la plus grande mutation que l'homme ait connue depuis l'âge de pierre. L'équilibre subtil entre la vue et l'ouïe, la parole et le geste s'est rompu au profit du signal et de la vue. »

La notion de « signal » employée par l’auteur contient tout le problème de cette civilisation de l’envahissement par les  images. Un signal est un événement sensible qui déclenche un comportement déterminé. Par exemple le coup de sifflet de l’arbitre qui interrompt le jeu, le cri qui alerte d’une situation de détresse qui mobilise notre aide, etc. Or, c’est comme signal que l’image aujourd’hui prolifère !

L’image proliférante n’est pas librement créée, recherchée, partagée. Elle est imposée ! Elle est imposée par le pouvoir qui est le réel organisateur de notre vie sociale, et désormais au niveau mondial, et qui doit être appelé une mercatocratie. C’est bien le pouvoir du marché, pouvoir auquel nous participons en tant que travailleurs et consommateurs, mais dont les principaux potentats sont les affairistes qui ouvrent des marchés qui transforment notre environnement de vie sans notre consentement éclairé.

Cette caste des grands affairistes a pris progressivement le pouvoir après les révolutions qui, au tournant du XIXe siècle, ont renversé les systèmes hiérarchiques d’organisation des sociétés, hérités de la féodalité, et fondés sur la domination par la force. La grande originalité de la mercatocratie est d’installer sa domination, non pas par la force, mais par la communication. Et le principal véhicule de cette communication, c’est l’image imposée valant comme signal. Elle est conçue comme une interpellation émotive censée faire réagir par un comportement déterminé. L’émotion consiste à mettre en relief une frustration de sa vie présente – par exemple en mettant en scène avantageusement une image de ce qu’on pourrait avoir (être) et que l’on n’a (n’est)  pas – en l’associant à un comportement réparateur de telle manière qu’il soit vécu comme un besoin (par exemple un acte d’achat). Bien sûr le signal ne fonctionne pas la plupart du temps. Mais ce qui caractérise cette prise de pouvoir par la communication, c’est la multiplication en nombre de ces images-signaux, si bien que l’individu, confronté à une avalanche de sollicitations, n’a plus la disponibilité mentale pour penser ce qu’il veut de lui-même qui donnerait sens à sa vie. Comme l’écrivait Ellul (ouvrage cité plus haut) : « Nous arrivons au stade purement émotionnel de la pensée. (…) Et sautant d'image en image, c'est en réalité d'émotion en émotion que l'on saute. » Remarquons aussi que certains mots, fortement investis affectivement – bonheur, plaisir, nature, etc. – jouent aussi, et de plus en plus, ce rôle de signaux dans la communication dominante – lire à ce propos notre Sur une dégradation signalétique du langage.

Pour mieux comprendre la prégnance de cette domination par les images-signaux, il faut avoir conscience qu’elles s’inscrivent dans une idéologie instillée sournoisement. Par « idéologie » nous désignons une certaine vision du monde qu’elles diffusent de façon implicite, et qui est conforme aux intérêts des principaux affairistes qui ont la main sur le marché – par exemple elles cachent les laideurs du monde industrialisé pour faire voir une nature sauvage, alors que celle-ci est plus que jamais mortifiée. On peut relire aujourd’hui avec grand profit Mythologies (Seuil, 1957) de Roland Barthes qui met en évidence les procédés de ce conditionnement idéologique par l’image.

La conscience imaginante est le mode d’activité de l’esprit humain le plus spontané, mais aussi le plus archaïque. La vie mentale des premiers mois du bébé n’est-elle pas de fantasmer – soit mettre en scène imaginairement – sa satisfaction par la possession d’un bien ? L’afflux toujours entretenu d’images affectivement interpellantes tend à nous ramener à ce stade qui n’est pas celui de notre condition d’adulte humain libre. Car la liberté humaine implique l’usage prioritaire de la pensée discursive (la pensée par les mots) qui permet de réfléchir, pour soi mais aussi collectivement, sur les valeurs en fonction desquelles on doit vivre.

Finalement l’effet le plus lourd de menaces de cette civilisation de l’omniprésence des images est le rapport au temps qu’elle induit. Car, par nature, les comportements par signaux, non seulement ne sont pas libres, mais sont systématiquement des comportements à court terme : on n’investit l’avenir que juste ce qu’il faut pour satisfaire le besoin censé soulager la frustration. Ce courtermisme s’est à ce point répandu qu’aujourd’hui l’humanité est incapable de se projeter suffisamment dans l’avenir pour maîtriser son destin. Car maîtriser l’avenir, c’est se détourner des images pour agir en fonction de ce qu’on juge bien. Cela suppose donc de penser et échanger sur le monde vers lequel on veut collectivement aller.

En 1967, Guy Debord publiait un livre sur la société qui se mettait en place, qu’il intitulait La société du spectacle lequel commence par cette proposition « 1- Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. » ; plus loin il précisait « 4- Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Il écrivait ceci à une époque, où il n’y avait qu’un écran par foyer, avec 2 chaînes de télévision accessibles (en France). Or cette médiation du rapport social par l’image, on la voit aujourd’hui de fait dans ces files (ou salles) d’attente en lesquelles personne ne porte attention à son voisinage humain pourtant très proche, absorbé qu’il est par une communication avec l’écran de son smartphone, à moins qu’il y ait (ça se généralise) de grands écrans pour capter l’attention de chacun. Or le spectacle est comme l’incandescence du courtermisme, puisqu’il implique que chacun jouisse de la vie mise en scène pour faire image – du spectacle donc – au lieu de s’occuper de faire de sa vie quelque chose de bien.

Oui, il y a trop d’images au sens où l’immense majorité des images contemporaines font intrusion de la part de pouvoirs sociaux arbitraires pour nous asservir, c’est-à-dire pour obtenir de nous des comportements qui servent des intérêts particuliers qui ne sont pas les nôtres.

Cet asservissement procède du décalage des consciences entre celle de l’émetteur de la communication et celle de son récepteur. Pour l’émetteur, l’intrusion par l’image est un moyen qu’il a déterminé par l’usage de sa raison (études de marché, sciences humaines, etc.) ; pour le récepteur l’image se donne comme une fin à sa conscience imaginante puisqu’elle met en scène la possibilité de son contentement. Il n’est donc pas possible que le récepteur ait une réponse qui soit appropriée à l’intention de l’émetteur : ils ne sont pas sur le même plan de conscience. La bonne réponse du récepteur impliquerait qu’il prenne du recul par rapport à son désir sollicité, qu’il quitte le niveau de l’imaginaire pour accéder à la conscience discursive par laquelle il pourrait penser l’intention rationnelle sous-jacente à l’intrusion de l’image. C’est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l’intérêt de la mercatocratie de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d’images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l’individu, car l’exercice de la raison demande, outre du temps, un investissement énergétique supérieur. Lorsque les sollicitations des images deviennent trop nombreuses, il est de plus en plus difficile de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive.

En ce sens, on peut accorder que la mercatocratie a créé, stricto sensu, un problème écologique de pollution spirituelle par l’image. On voit déjà clairement les dégâts que cette pollution crée dans la société. Le plus alarmant est l’incapacité actuelle de l’humanité à investir son avenir, c’est-à-dire à faire ce qu’il faut pour que la promesse de la valeur de l’humanité portée par sa culture ait un avenir ! Car l’imagerie mercatocratique envahissante et manipulatrice ne fait pas partie de la culture humaine. Elle est comme un renvoi aigre d’infantilisme dans l’histoire de l’humanité. Faut-il attendre la crise d’étouffement pour s’en défaire ? Non, elle est ce qu’il faut oublier au plus vite pour retrouver le goût de l’avenir !

dimanche, mai 24, 2026

De la tâche très contemporaine d’être soi-même

 


        Le fait est que personne, à part peut-être une infime minorité d’affairistes qui mettent tout le sens de leur vie dans une compétition à court terme pour l’enrichissement, n’a choisi une société qui fonctionne de telle manière qu’elle tue son avenir !

Nous voulons dire que la société à laquelle nous participons n’est plus capable de maintenir des conditions de vie viables pour accueillir les générations déjà montantes et à venir. Cela signifie qu’innombrables, immensément majoritaires, sont les individus qui ont participé – et participent – activement à cette société qu’au fond d’eux-mêmes ils réprouvent.

Une telle situation – une immense majorité d’individus contribuant à aller collectivement dans une direction dont ils ne veulent pas – présuppose, soit une sujétion à un pouvoir dominant par l’usage de la force et la peur, soit qu’une faille intérieure au psychisme rend possible que l’individu choisisse de faire ce dont, au fond de lui-même, il ne veut pas.

On sait que c’est cette seconde situation qui nous concerne aujourd’hui. Depuis les révolutions anti-aristocratiques à partir du XVIIIe, le pouvoir par la communication a supplanté le pouvoir par la force, et d’abord en Occident. Le principe de cette nouvelle forme de pouvoir est l’enrichissement particulier par la conquête d’une place d’acteur dominant dans un marché économique ouvert, en expansion indéfinie.

Dans les sociétés organisées en fonction de ce pouvoir mercatocratique, l’essentiel de la politique consiste à créer une offre surabondante – de nouveaux marchés – et à susciter les besoins correspondants chez les individus par une intense communication intrusive.

Le procédé en est simple : il s’agit de procéder à une manipulation réactive – l’intrusion du message, essentiellement sous forme imagée, le plus souvent ciblé vers un public spécifique, est censée interpeller affectivement l’individu afin de le faire réagir – le comportement d’achat étant présenté comme la bonne résolution de cet émoi artificiellement provoqué.

Il s’agit là de l’utilisation d’un principe psychologique clairement exposé par Spinoza : « Je dis que nous agissons lorsqu'il se produit en nous ou hors de nous quelque chose dont nous sommes la cause adéquate, c'est-à-dire (…) lorsque, en nous ou hors de nous, il suit de notre nature quelque chose qui peut être clairement et distinctement compris par cette seule nature. Mais je dis au contraire que nous sommes passifs lorsqu'il se produit en nous, ou lorsqu'il suit de notre nature, quelque chose dont nous ne sommes que la cause partielle. » (Éthique III, 2)

L’action, c’est le choix du comportement qui vient de toi, tel que tu veux être, conformément au sens que tu donnes à ta vie – le comportement dont tu es « la cause adéquate », celui qui t’exprime comme individu singulier. C’est donc bien l’expression de ta liberté.

La réaction est la réponse spontanée que tu exprimes pour retrouver un état affectif de contentement après la déstabilisation provoquée par l’événement perturbateur – ici la communication manipulatrice. Mais ce comportement, non réfléchi, est celui attendu par le communicant qui a ajusté son message pour cela. C’est donc lui qui est la véritable cause de ton comportement. Ta réaction est un comportement qui vient certes de toi, mais un comportement manipulé.

Tu dis : « J’ai besoin de changer de véhicule, je veux m’acheter cette grosse automobile, etc. … ». En réalité de toi-même, sans la vision d’une publicité mettant en scène le véhicule associé à la puissance sociale de son propriétaire, tu n’aurais jamais eu l’idée de ce besoin. Tu ne fais que réagir à une incitation sur une base affective – faire ressentir une frustration sociale à réparer ? Tu as bien été le sujet de ton comportement mais celui-ce n’est pas libre.

Or, en cette société, mondialisée, nous vivons sans cesse assaillis par une kyrielle d’impacts de messages nous titillant sur ce dont nous devrions avoir besoin. Et ceci, en dépit de ce que nous sommes vraiment, et que nous sommes portés à dissimuler puisque, bien sûr, toutes ces communications font valoir un idéal humain propre à la société mercatocratique : la « réussite » de l’humain « travailleur-consommateur » qui fait une « belle carrière » en montant dans l’échelle sociale, ce qui doit se voir par ses consommations. On est bien naturellement enclin à en tenir compte si l’on veut faire socialement bonne figure !

Il n’est donc pas étonnant que le problème d’« être soi-même » soit central dans l’expression des mal-être psychologiques contemporains. Et il semble aller de soi (c’est bien le cas de le dire !) qu’il est d’abord une affaire personnelle, qu’il doit, par exemple, amener à une autocritique, à un retour sur soi introspectif, etc.

Et pourtant, il se pourrait que ce soit essentiellement un problème collectif !

Car qu’appelle-t-on « soi » ? Le dictionnaire répond « pronom personnel », comme le « moi » ou le « je » d’ailleurs. Pronom personnel, c’est-à-dire opérateur qui permet de construire des phrase, et donc au langage de pleinement fonctionner.

Mais bien sûr cette réponse est très frustrante. Être soi, ce n’est pas seulement pouvoir faire des phrases, c’est sacrément plus important !

On peut dire que le soi est l’expression objective du sujet en général. Le fait que se manifestent des sujets chacun avec leur moi singulier. Et le moi est l’expression objective du sujet de son point de vue (je vise ce que je suis comme il peut se manifester à quiconque).

Ce qui est en jeu dans la recherche de soi-même, c’est l’authenticité du sujet qui s’affirme face à autrui comme face à lui-même en disant « Je » – Je étant l’expression radicale du sujet.

Or, vouloir déterminer le sujet que l’on est – puisque l’on veut se retrouver soi-même – semble excessivement difficile, sinon impossible.


Quand je vais boire un verre avec des habitués après mon travail, je ne suis plus le même moi que lorsque j’avais mon uniforme (par ex. la robe de juge), mais ce moi sera-t-il encore celui qui partagera le lit au soir avec le (la) partenaire ? Pascal ((Pensées, 1670) posait la question : « Qu'est-ce que le moi ? », et il répondait, après avoir constaté qu’un sujet pouvait perdre ses principales qualités par lesquelles il peut être aimé, sans que cela entame en rien le fait qu’il soit toujours lui-même, concluait « On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. » Cela apparaît désespérant : on croit aimer quelqu’un pour ses qualités, et en fait notre amour n’atteint jamais le soi qui fait ce quelqu’un !

Mais, un siècle plus tard, Kant nous donne la voie pour surmonter ce tourment en montrant qu’un soi ne saurait consister en un système de qualités et de défauts, car il signifie une réalité d’un autre ordre : « Le fait que l'homme puisse avoir le Je dans sa représentation l'élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivant sur la terre. Par-là, il est une personne et, grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui arriver, il est une seule et même personne. (…) Mais il est remarquable que l'enfant, qui sait déjà parler assez correctement, ne commence pourtant qu'assez tard (peut-être bien un an après) à dire Je ; jusque-là, il parlait de lui à la troisième personne (Karl veut manger, marcher, etc.) ; et il semble que pour lui ce soit comme une lumière qui vient de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se pense. » (Anthropologie, 1798)

Le prononcé du Je n’est plus « Karl », cet individu, avec toutes ses qualités et défauts qui pourraient se modifier ou disparaître, sans que pourtant ce ne soit pas le même Je qui persiste. Ce que désigne ce Je , Kant l’appelle une personne. C’est quoi cette personne si ce n’est pas un être vivant avec un agencement de caractères ? C’est ce qui donne un sens à tous les états de conscience qui font le vécu de Karl. C’est une valeur ! Une valeur qui n’est pas un moyen pour une valeur plus haute, mais une valeur en soi, une valeur finale.

Je –  et donc moi et soi qui ont d’autres points de vue sur le sujet – renvoie toujours à une valeur finale = je suis une valeur finale = je suis une personne.

Lorsque l’enfant parle de lui à la troisième personne il ne se vit pas encore comme sujet, en tant que personne, il se reconnaît comme un individu parmi d’autres dans le monde sensible – simplement il sait que le comportement de cet individu colle à ce qu’il ressent et à ce qu’il perçoit – à ce qu’il vit – et qu’il est identifié par un nom qu’il reprend de ses parents.

Dire Je, se vivre comme sujet, signifie prendre du recul par rapport à tout ce qui se passe pour soi afin de le mettre en perspective par rapport à la valeur finale qu’on signifie être. C’est cela la « lumière qui vient de se lever » dont parle Kant. Cette valeur oblige parce qu’elle donne du sens à tout ce qui advient dans la vie de l’individu. Elle implique donc qu’il se préoccupe du sens qu’il donne à sa vie : c’est cela la signification profonde de « il se pense » par laquelle se termine l’extrait cité de Kant.


Et c’est là qu’on rencontre notre liberté éminemment humaine : « donner sens à sa vie ». C’est ce qu’exprimait l’érudit florentin Brunetto Latini au milieu du XIIIe siècle : en écrivant, que, contrairement aux autres espèces animales « … bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. » (Le livre des Trésors, vers 1265) – « bien-être » ici, c’est l’idée de Bien par laquelle on donne sens à sa vie.

Le Bien peut être – ce dont la mercatocratie fait massivement la promotion – l’accumulation de sensations bonnes par le puissance financière acquise par sa réussite sociale. Ce qui veut dire que l’acquiescement à la vie réactive du travailleur-consommateur-compétiteur en mercatocratie est un choix du sujet, puisqu’il vient de toutes façons sous le patronage du Je. Or ce choix est une tromperie en laquelle se laisse prendre le sujet sous l’influence de la communication idéologique très présente, puisqu’elle rabat le sens de la vie sur des visées très animales (les « sensations bonnes »), minimise la réflexion (sur les valeurs en fonction desquelles on peut vivre), et finalement, abouti au malaise de ne pas se sentir être soi-même.

À ce stade de notre démarche, on comprend qu’être soi-même, c’est mener de façon conséquente sa réflexion sur le sens de sa vie, que le choix de ce sens est notre liberté essentielle, et proprement humaine (pour les animaux, comme le dit Latini leur bien est imposé par la biosphère sous la forme d’un « lieu » en lequel ils peuvent s’épanouir, et hors duquel ils dépérissent).

Or, nous explique, Hannah Arendt, cette liberté humaine, ne saurait s’exercer dans la solitude, par introspection, mais est essentiellement liée à la socialité humaine[i] : « l'action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu. (…) Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec les autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. » (« Qu’est-ce que la liberté ? », in La crise de la culture, Seuil –, 1960)

Il y a ici deux thèses qui se complètent :

1– C’est dans nos relations avec autrui que se révèle notre liberté humaine.

2– C’est l’action politique qui est le domaine privilégié d’expression de notre liberté.

Dans la seconde proposition, il faut prendre action au sens spinoziste par opposition à réaction : le comportement qui exprime son soi, c’est-à-dire qui va dans le sens qu’on donne à son existence.

Cela implique un lien étroit entre le Bien commun, lequel est le sens de la politique, et son Bien qui fait le sens de sa propre existence. Aristote expliquait que l’humain parce qu’il sujet d’une parole rationnelle – en grec : logos – est l’« animal politique » en ce qu’il est le seul à pouvoir déterminer ce qui, pour la cité, « est utile ou nuisible et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste » (Politique, I). Le penseur grec signifie ainsi, qu’en tant que sujet du logos, l’individu humain est d’abord impliqué dans l’orientation de la vie sociale, donc la définition d’un bien commun (l’« utile » et le « juste »), pour lequel chacun défendra les valeurs dont son Je est porteur. C’est ainsi, dans l’approfondissement de sa singularité de sujet, du fait de sa confrontation à celle d’autrui, pour déterminer un Bien commun en fonction duquel organiser la vie sociale, que chacun éclaire le sens qu’il veut donner à sa vie.
 

* * *
 

Dans la préoccupation d’être soi-même, il faut remarquer que le « même » n’est pas superfétatoire. Il est en effet justifié par la fréquence des soi trompeurs. Un soi trompeur est un soi qui affirme un sens sans se l’être approprié par l’exercice de sa liberté humaine – exercice qui implique la confrontation à d’autres sujets pensant, le débat, et donc la réflexion.

Cette fréquence des soi trompeurs doit être spécialement soulignée pour notre société mercatocratique, désormais mondialisée. D’une part elle privilégie l’individualisme, ce qui signifie qu’elle privilégie l’investissement de soi, mais comme sujet de liberté au sens le plus large et le moins ambitieux : la liberté de choix. Écoutons Tocqueville, le diagnostiquant dans la mercatocratie montante aux États-Unis, dès 1840 : « Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres (…) il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie. » (De la démocratie en Amérique). Et l’organisation sociale afférente est pensée pour drastiquement circonscrire les possibilités de choix – en gros, choisir son couloir de départ de compétition (« Parcoursup »), et ses consommations. Ensuite elle est un pouvoir qui s’exerce en utilisant systématiquement la communication selon le mode de la manipulation réactive.

C’est pourquoi les individus, qui pourtant se vivent comme étant les sujets de leurs comportements (très majoritairement réactifs), s’aperçoivent, finalement, qu’ils ne vivent pas leur vie, et se trouvent confrontés au problème d’« être soi-même ».

La solution de ce problème ne doit surtout pas être cantonnée à un retrait de la vie sociale pour un effort, même accompagné d’un confident ou d’un« psy », pour se retrouver soi-même. Cette solution se trouve en reprenant pied dans le débat politique pour déterminer quelles sont les valeurs en fonction desquelles on doit vivre ensemble.

 


[i] C’est aussi le sens de l’essai, très riche, de P. Ricœur : Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.

dimanche, janvier 11, 2026

Sur la pensée manquante

 

Hong-Kong, quartier Kin Ming Estate – mai 2015

La pensée manquante est la pensée de la fin.

Car tout a une fin.

Sauf, bien entendu, les deux seules réalités pour lesquelles nous ne saurions avoir du recul parce qu’elles nous embrassent toujours, du matin au soir, de la naissance à la mort : le courant de conscience que nous sommes (voir notre essai L’éternité, quelle drôle d’idée !), et l’Univers qui nous englobe.

Tout a une fin signifie bien sûr, d’abord, que notre vie sur Terre ne durera au mieux que quelques décennies, mais aussi que l’humanité s’éteindra quelque jour.

Il se trouve qu’en cette vie, nous, en tant qu’espèce humaine, n’avons pas seulement le sens de ce qui est bon pour continuer à vivre – bonté toute relative puisque nous mourrons quand même –  mais aussi le sens du Bien comme valeur absolue (c’est-à-dire non relative à nos conditions de vie particulières).

C’est cela seul qui nous motive à faire de l’aventure de l’humanité, comme de notre propre histoire personnelle, quelque chose de bien au-delà de nos intérêts particuliers.

Or, il y a un élément qui s’impose d’emblée à nous comme constitutif de l’absoluité du Bien : c’est la connaissance. Aristote l’avait compris qui commençait par ces mots sa Métaphysique : « Tous les hommes désirent naturellement connaître » !

Ainsi, c’est nous grandir que nous connaître dans notre finitude – que vivre humainement c’est aussi nécessairement faire l’expérience de l’échec, de la souffrance, de la maladie, de la violence, du vieillissement et de la mort (et notre expérience de la mort est toujours celle d’autrui). Toutes ces situations sont des motifs de peine. Mais ne connaissons-nous pas de vraies joies parce que nous connaissons de vraies peines ? Oui, cela est certain : nous sommes des êtres affectivement sensibles, et c’est en cela d’abord que nous sommes vivants ! D’ailleurs de toutes ces peines liées à notre finitude, ne peut-on pas dire qu’elles nous font pressentir comme notre « à-venir » la mort expérimentée en autrui comme son passage de l’être animé à l’être-inanimé ? Comme l’écrivait Montaigne : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant. ». (Essais, III, 13).

Il s’ensuit que ce qui nous rabaisse collectivement en notre époque, c’est la méconnaissance de notre propre finitude, et celle de nos réalisations. Par exemple, comment finissent ces constructions pour l’usage humain si remarquables qu’on nomme « gratte-ciel » ? Car les permis de construire ne contiennent pas de clauses sur la maîtrise de leur fin.

On sait que c’est l’initiative de fanatiques religieux suicidaires qui a fait disparaître, en quelques heures, en 2001, les tours jumelles de Manhattan, les plus hauts gratte-ciel au monde lors de leur érection ; au bilan de leur effondrement il y eût plusieurs milliers de morts violentes. Cela signifie au moins que de telles constructions sont très vulnérables aux situations de guerres et autres violences entre humains, et sont alors une potentialité de drames terribles.

Mais pour les autres que l’on construit à tour de bras ? Quelle économie serait-elle capable de budgéter leur déconstruction pièce par pièce (de béton) dans la durée, comme un rembobinage du film de la construction ?

Sinon ce sera la tenace pesanteur qui aura le dernier mot, et on sait comment cela se passera : des fissures apparaîtront, des blocs se détacheront, avant que tout se précipite en quelques secondes dans un effondrement. Rappelons-nous l’épisode des immeubles de la rue d’Aubagne, en novembre 2022, à Marseille. Il y a une logique de l’évolution d’un système vers l’effondrement (d’ailleurs assez précisément mathématisable) et qui est applicable également au système des relations des humains à la biosphère tel qu’il est déterminé par l’organisation sociale mercatocratique qui régit actuellement quasiment l’ensemble de l’humanité. Des catastrophes qui se répètent, comme de vastes incendies qui ravagent des centaines de milliers d’hectares, des espèces qui disparaissent, des glaces polaires qui fondent massivement, etc., ne sont-ce pas autant de blocs qui chutent précédant un effondrement final celui d’une biosphère suffisamment riche de vie pour accueillir l’espèce humaine ? Si nous réfléchissons aux effets des relations que l’humanité établit avec son environnement naturel depuis deux siècles, nous voyons se profiler un scénario de fin de l’humanité.

Regardons l’image présentée en introduction de cet essai. Vues les conditions actuelles de la gestion humaine de l’espace, comment représenteriez-vous de ce même point de vue sur ce quartier Kin Ming Estate de Hong-Kong, disons 150 ans après, en 2165 ? Graphistes, à vos crayons, à vos outils ! Oui, oui, c’est un concours ! Et il est à lui-même sa récompense, elle est morale : se projeter dans le long terme, c’est simplement faire preuve de respect pour sa descendance ; cela augmente son estime de soi ! Et  ne demandez pas à l’IA sa réponse pour une telle représentation, car elle ne saura rien apporter de valable !

La vision du monde contemporaine, celle qui est promue par l’intérêt de la mercatocratie, c’est-à-dire pour l’expansion indéfinie d’une marché économique ouvert, et celle d’un monde sans fin. Il ne peut pas y avoir de fin parce que le pouvoir du marché ne peut se soutenir que de sa croissance. Il y a des catastrophes écologiques qui surviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées, des guerres qui se multiplient ? Hé bien il faut développer un marché de la prévention des inondations, des incendies, de l’armement, et de reconstruction de ce que la guerre a détruit, etc.

Reconnaître que notre société mercatocratique n’a pas de fin, c’est comprendre qu’elle désinvestit l’avenir comme société meilleure. Car le meilleur n’est un enjeu que pour une réalité finie. Supposons que le délire transhumaniste de Musk et autres esprits se croyant forts de la Silicon Valley, soit une réalité, que l’on puisse prolonger la vie indéfiniment. Quel enjeu dans nos choix de vie, puisque tout pourrait être refait indéfiniment ? Tout serait égal. Le seul sentiment qui pourrait prévaloir serait la peur de mourir par accident. Or la contingence des événements ferait qu’on finirait toujours par mourir quand même par accident. Une telle vie serait infernale. La seule chose sensée qu’on pourrait en faire ne serait-elle pas de se suicider ? À la proposition de Montaigne citée plus haut « tu meurs de ce que tu es vivant » il faut adjoindre sa version négative « tu ne peux pas vivre d’être immortel » !

Depuis le tournant du millénaire, et la perte de la perspective de mesures raisonnables pour éviter la crise écologique de l’humanité qui s’annonçait, il n’y a plus d’interprétation de l’histoire comme Progrès qui vaille. La seule perspective temporelle qui s’impose, du point de vue de la vision du monde mercatocratique, est le radoub des frustrations du présent. Or, en notre société organisée pour enrichir les intérêts particuliers les mieux greffés sur le marché, les frustrations ne manquent pas. L’essentiel de la communication mercatocratique consiste à les convertir en besoin de biens de consommation mis sur le marché. Et c’est ainsi que nous marchons, c’est le cas de le dire, à la consommation et au travail, et de plus en plus vite[i], sans savoir où nous allons … que nous marchons sans fin.

On appelle courtermisme ce vécu du temps induit par l’organisation mercatocratique de la société, en lequel le futur ne vaut qu’autant qu’il sert à remédier aux frustrations présentes – Trump s’occupant à se donner le spectacle de maître du monde, alors que bientôt, il ne sera plus maître de rien du tout.

Dans la vie humaine, il n’y a qu’une situation où il va de soi que l’on ne pense pas la fin : c’est la petite enfance avant 5-6 ans (l’âge de raison). Tout simplement parce que l’enfant n’a d’abord pas l’idée de sa propre fin. Il ne saurait se concevoir mortel. L’idée de la mort, et de sa propre mort, vient tardivement à l’individu humain, et elle vient de l’extérieur, elle lui est transmise par la société. Si bien que le petit enfant est spontanément courtermiste. Et c’est une étape essentielle de son éducation que sa prise de conscience que le temps humainement vécu implique des fins et que ces fins ont pour conséquence qu’il y a pour lui un avenir à investir parce qu’il y a des enjeux d’avenir. On peut en effet établir que la manière dont l’humain vit le temps vaut comme principe qui règle le rapport de ses désirs à la réalité  – par exemple dans le rêve, où les désirs sont d’emblée fantasmatiquement satisfaits, le temps vécu n’a aucune épaisseur.

En conclusion il faut reconnaître que si l’organisation mercatocratique de la société tend à nous maintenir dans le courtermisme, c’est parce qu’elle a besoin de nous infantiliser pour obtenir les comportements qui alimentent son pouvoir. La conséquence en est un large escamotage de la pensée de la fin et donc une négligence commune concernant les enjeux d’avenir qui, aujourd’hui plus que jamais, doivent être investis collectivement.

 


[i] Voir H. Rosa, Aliénation et accélération, La Découverte/Poche 2014.

dimanche, août 31, 2025

En panne d'histoire

 


On constate et déplore depuis peu une nette chute de la natalité. On prétend prendre des mesures pour la promouvoir, avec le sentiment d’une certaine impuissance à pouvoir inverser la tendance. C’est parce qu’on évacue a priori la véritable question sous-jacente : Faire des enfants ? Mais pour aller vers quel monde ?

Or, c’est bien la question lancinante de cette 3ème décennie de ce 3ème millénaire : « Où allons-nous collectivement ? » Il faut avoir conscience de son caractère inédit puisqu’elle ne s’était encore jamais posée en ces termes : le « nous » qui est en cause englobe en effet, aujourd’hui, l’ensemble de l’humanité.

Il faut essayer de la comprendre. Comment l’espèce humaine a-t-elle pu en arriver là – c’est-à-dire vers une perte de toute maîtrise de son avenir ? Comment interpréter l’apparition d’une telle situation du point de vue du sens de l’histoire ?

Nous proposons de partir de l’affirmation : « L’histoire humaine est progrès. »

Certes, cela  sonner étrangement aujourd’hui. Le mot « progrès » est devenu, au moins depuis le tournant du millénaire, presque unanimement  proscrit. En effet, on l’entend spontanément comme désignant la trajectoire qui est responsable de l’impasse en laquelle se trouve piégée l’humanité. Mais ce progrès là, celui du passage à la 5G, à la dernière version d’un modèle de smartphone, à la dernière mouture d’une application d’IA, etc., n’est que l’écume de l’activisme aveugle contemporain. Qu’est-ce que ce « progrès » dont on n’ose même pas penser vers quel avenir il nous mène ?[1]

L’histoire humaine est progrès tout simplement parce qu’elle est une histoire. Et elle est une histoire parce qu’elle n’existe qu’autant qu’elle se raconte. Il n’y a d’histoire que parce qu’il y a récit qui met en ordre les événements en fonction d’un sens qu’on leur donne. S’il n’y a pas de sens, il y a divagation ou délire, pas histoire !

On peut faire l’histoire d’un lieu particulier à partir de l’étude de ses couches géologiques. Cette histoire là a un sens, puisqu’elle peut rendre compte des propriétés actuelles du sol ou du sous-sol, elle peut permettre de savoir quel type de bâtiments on peut construire, quels forages on peut engager pour quelles ressources venant du sous-sol, etc. Cette histoire a un sens mais elle ne saurait être un progrès. Tout simplement parce qu’elle ne fait que dérouler les conséquences des nécessités naturelles.

Si l’histoire humaine est progrès c’est parce qu’elle met en jeu la liberté des comportements humains. Or quel est le sens propre à la liberté humaine ? Celui de situer les choix de comportement en fonction d’un horizon ultime qu’on appelle le Bien. Tout individu humain choisit son comportement en fonction des possibles qui s’offrent à lui, et donc en fonction des conditions particulières en lesquelles il est placé, mais toujours en tenant compte de ce soleil du Bien qui éclaire son horizon et vers lequel il sait qu’il doit aller.

Nos ancêtres des deux derniers siècles ont vraiment pu penser que ce Bien pourrait être l’abondance de biens entretenant et facilitant leur vie grâce à l’invention de multiples techniques utiles appuyées sur l’avancée des sciences. Beaucoup aussi, parmi ceux qui se sentaient asservis par l’organisation sociale en place, ont cru que ce Bien pourrait être dans l’organisation d’une société enfin juste par la mise en déroute définitive de la caste des profiteurs par tous les autres, c’est-à-dire le peuple. Si l’on remonte aux siècles antérieurs, ceux de l’Ancien Régime et de la Chrétienté, le Bien était dans une vie éternellement heureuse après la mort (du coup ils se pensaient dans une histoire incluant un avenir éternel comme sa ponctuation finale).

On le comprend, l’histoire est progrès parce que l’homme se sait libre. Et cette liberté ne peut se vivre que dans la polarité des valeurs, qu’on peut penser en « bon/mauvais » au niveau des sensations, en « joie/tristesse » au niveau des sentiments, mais toujours en « bien/mal » au niveau le plus général. Et donc toujours le récit historique se situera en fonction du Bien qu’il pense à l’horizon de l’avenir.

Le récit historique ne peut donc pas être neutre, sinon ce n’est plus un récit, c’est une chronique, et même plutôt une chronologie. Ce qui fait l’intérêt, la tension, de l’histoire, ce sont les aléas de l’avancée vers le Bien. Or, « l’avancée vers le Bien » est ce qu’on appelle « progrès ». L’histoire humaine est essentiellement, du fait de la liberté propre à l’homme, progrès.

Prenons l’épisode de la pandémie de Covid-19 que l’on a vécue il y a quelques années. Ce fut indiscutablement un épisode négatif dans l’histoire de l’humanité. Et pourtant tout le récit par lequel on le relate aujourd’hui a des accents d’épopée d’une humanité qui se mobilise, retrouve une solidarité, une capacité à se réorganiser, pour finalement maîtriser l’attaque et s’en sentir grandie. L’histoire qui s’écrit de cette pandémie est donc celle d’un progrès.

Ne nous laissons pas prendre par le contre-exemple des peuples dits « premiers » qui sont censés rester indéfiniment dans des modes de fonctionnement qualifiés de traditionnels. Méfions-nous des biais ethnocentrés de ces jugements. Soit ils sont dévalorisant : ces peuples, trop arriérés, sont incapables d’embrayer sur le progrès occidental ; soit ils sont idéalisés : ces peuples vivant en harmonie avec la nature, n’ont nul besoin de progresser, ils sont déjà dans le bien ! On peut être assuré que la réalité n’est ni l’une, ni l’autre. Ce sont des sociétés qui, quoi qu’elles aient un bon équilibre organisationnel qui les rend durables (on fait ici abstraction de l’intrusion des sociétés à l’occidental), ne sont jamais sans histoires (et donc sans histoire) car elles ont aussi constamment des problèmes à gérer (équilibre démographique, instabilité des ressources, guerres, etc.) qui impliquent la visée d’un idéal de bien commun qui donne sens à une histoire comme progrès.

L’objection la plus conséquente à la thèse de l’histoire comme progrès est celle qui affirme que l’histoire est déterminée, et donc que cette liberté dont s'octroient les humains est une illusion. Autrement dit que le cours et la destination finale de l'histoire humaine sont déjà inscrites dans son origine. Il y a deux versions de ce déterminisme universel :
– la version matérialiste déjà formulée dans l’Antiquité grecque, comme par les atomistes avec Démocrite (– Ve siècle), reprise par le mathématicien et astronome Laplace au début du XIXe siècle dans une célèbre formulation[2] ; la perception déterministe de l'histoire propre au marxisme est l'héritière de cette lignée matérialiste ;
– la version religieuse, qui est la prédestination : Dieu qui sait tout et qui peut tout a déjà prévu le destin de chacun avant sa naissance.

On peut considérer le déterminisme de l’histoire humaine comme un enrobage théorique qui a sa cohérence, mais qui est bien incapable de contredire l’expérience existentielle, par chacun, de sa liberté. En 1940, nos aïeux ont vraiment dû choisir, au moins dans leur cœur, entre la collaboration et la résistance ! D’ailleurs, toutes les doctrines matérialistes déterministes, comme toutes les religiosités de la prédestination, ont une morale, laquelle puisqu’elle s’adresse à la liberté de chacun, contredit leur présupposé théorique.

Il reste néanmoins la difficulté, pour nos esprits contemporains, à accueillir la proposition « L’histoire humaine est progrès ». C’est une difficulté tout-à-fait inédite. Jamais les humains n’ont été ainsi fâchés avec leur histoire ! Cela signifie que l’humanité ne se voit plus sous un horizon de Bien appelant un ou des chemins possibles à prendre pour s’en rapprocher. Comme si l’histoire s’était prise dans une ornière, ou mieux, comme s’il elle était bloquée dans une impasse. On peut filer un peu plus la métaphore et dire que c’est un super autobus qui s’est fait ainsi piégé, qu’il y a plein de vivres vers l’avant, si bien que l’équipe de conducteurs, au micro, ne parle que de la valeur et de l’offre des vivres et évite ainsi tout débat sur la continuation du voyage.

Tout se passe comme si l’histoire humaine se retrouvait en panne. En panne de quoi ? En panne de progrès, bien sûr ! La véritable contradiction à notre thèse initiale – L’histoire humaine est progrès –  n’est-elle pas la réalité de notre période historique, celle du premier tiers du XXIe siècle ?

Pour mieux saisir la singularité de notre situation, il peut être intéressant de faire un petit exercice de prise de recul. Comment, dans le futur, sera écrite l’histoire de cette période historique qui est la nôtre ?

Parce que, tout au long de ce blog, on s’est efforcé de prendre du recul, on sait que cette histoire prendra en compte trois éléments caractéristiques de cette période :

– Un aveuglement commun sur la situation réelle de l’humanité. Cet aveuglement n’est pas tant dans l’absence de conscience de la situation menaçante en laquelle est entrée l’humanité (la preuve en est dans la chute de la natalité), mais dans la non prise en considération des chemins possibles qui permettraient d’en sortir. C’est ce qu’on a appelé le courtermisme : « Je ne peux pas me permettre de me prendre la tête avec ça, j’ai trop de sollicitations immédiates auxquelles je dois répondre ! ». Cette « non prise en considération » est délibérément provoquée par la pression communicationnelle émanant de la mercatocratie, et entérinée par une organisation sociale toute orientée pour favoriser le marché – les premiers courtermistes sont les grands affairistes et les politiques qui les servent car, quoiqu'ils pérorent, pratiquement, leur but essentiel est la croissance du marché.

– L’accumulation, dans une dynamique d’accélération, d’événements catastrophiques : inondations jamais vues, incendies monstrueux, guerres extrêmement cruelles s'en prenant aux populations civiles, etc., qui auront ravagés des régions de plus en plus larges. En espérant que cela n’ira pas jusqu’à des explosions nucléaires, ou même à la simple dissémination de matières radioactives (il y en a tant entreposées assez clandestinement).

– Un temps de sursaut et résilience. Il viendra obligatoirement. Il sera motivé par l’expérience des conséquences catastrophiques des valeurs ayant eu cours jusqu’alors. Car les catastrophes, au-delà des réactions de survie, signifient l’effondrement de la perspective courtermiste promue par la mercatocratie, en mettant à jour son artificialité, sa superficialité et, au fond, son inhumanité. C’est pourquoi elles sont aussi la prise de conscience de la nécessité de réinvestir l’avenir pour aller vers un monde bien. La seule inconnue étant le niveau de catastrophes requis pour que cette prise de conscience soit suffisamment claire et large pour générer des initiatives de sursaut partagées capables de disqualifier les pouvoirs en place et d’esquisser la vision d’un monde à venir désirable fondé sur d’autres valeurs. Posons-nous la question, quand on voit l’état actuel du monde, et l’avenir très prochain qui s’annonce au vu de l’irresponsabilité de certains leaders politiques désormais aux plus hauts postes de pouvoir : ce niveau de malheurs n’est-il pas presque atteint ? Il faut en tout cas que, avant que les victimes et les champs de décombres s'accumulent, il soit le plus prochain possible !

Ces historiens du futur, parce qu’ils raconteront cette histoire de notre temps dans leur perspective d’une humanité qui se pensera dans l’histoire, c’est-à-dire en souci de progresser vers un monde bien, sauront tirer la leçon de ces premières décennies du IIIe millénaire : on ne déserte pas impunément l’histoire !

Ils expliqueront :

En une époque où on se détournait communément de l’investissement de l’avenir, il était logique qu’on négligea la mémoire du passé – car c'est l'expérience du passé qui permet de voir les possibilités d'avenir. Se privant de l’avenir et du passé, il était logique que l’on se vécut dans une époque sans histoire, au sens propre comme au sens figuré – l’abondance des biens à acheter faisant le bien de cet état social, il n’y avait pas à investir un avenir qui incitât à progresser.

Les catastrophes s’annonçaient. Mais on était impuissant à anticiper puisque tout le bien à amasser pour notre vie était là-devant nous, s’offrant au plus court terme. Allait-on entrer dans des histoires à n’en plus finir, alors que les biens étaient à portée de simples actes d’achat ?

Il était inévitable que cette époque fut vécue comme une impasse en laquelle les humains se soient vus impuissants pour ménager l’avenir.

Pour la première fois dans l’aventure humaine, l’histoire était en panne.
 

*   *   *
 

Le progrès aura été que, désormais, les historiens du futur sauront rappeler : 
                 – que l’histoire peut tomber en panne,
                 – et comment elle peut tomber en panne.

 


[1] On n’ignore pas que ce « progrès » reste porteur d’avenir pour quelques illuminés qui prétendent coloniser des planètes voisines ou dépasser les limites de l’humanité en soignant le vieillissement et en greffant de l’intelligence artificielle aux organismes humains. On ne sait si ces personnes croient vraiment à leurs annonces, mais il est certain qu’elles leur permettent de moissonner de considérables financements.

[2] « Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre.  Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ses données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux. » Pierre-Simon Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814.

 

mercredi, mai 03, 2023

Le tableau caché est-il beau ?

 

Fresque à Pompei


Les tableaux, comme toute œuvre d’art, ont une histoire.
Et les contingences de l’histoire ont pu maintenir cachées très longtemps des œuvres d’art.
Les fresques de Pompei ont attendu près de deux millénaires sous la lave du Vésuve avant de rejoindre le patrimoine culturel de l’humanité. Récemment on a découvert une peinture de Van Gogh qui dormait depuis un siècle dans la poussière d’un grenier.
Souvent ces découvertes marquent parce qu’elles sont une révélation esthétique – pour le dire simplement : elles sont jugées belles. C’est pourquoi on a de cesse de les mettre dans les meilleures conditions d’exposition et de conservation.
Mais ces œuvres étaient-elles belles pour ceux qui les ont créées ? Ou pour ceux qui les ont remisées dans un grenier ?
La beauté d’une œuvre dépend-elle des circonstances de son histoire ? Et tout particulièrement de la sensibilité, de l’état d’esprit, de ceux qui la regardent.  Ou bien reste-t-elle belle toujours, même soustraite à tous les regards – ou même à toute perception, car ce pourrait être une partition musicale – parce qu’elle a les caractères sensibles qui la font belle ?
Remarquons d’abord que l’adjectif « caché » peut renvoyer à trois types de situations différentes :

a.   Le tableau m’est caché, tout simplement parce que je n’ai pas été, et ne suis pas, en situation de le voir, bien que j’en connaisse l’existence et que des personnes dignes de confiance l’aient vu, me disant qu’il était beau.

b.   Le tableau est irrémédiablement soustrait à ma perception pour des raisons historiques, mais j’ai des témoignages qu’il est (ou était) beau.

c.    Le tableau dont nul ne peut témoigner l’avoir vu mais dont ont sait qu’il a existé, ou qu’il existe peut-être encore, et que tout indique qu’il aurait une valeur esthétique.

1. Le jugement esthétique est-il objectif ?

Dans la première situation, il s’agit, au fond de savoir si le jugement esthétique d’un ami qui a vu le tableau peut-être aussi valable pour moi. Bien sûr, il peut y avoir une description fidèle du tableau – « c’est une peinture à la manière d’un portrait qui présente un visage distordu, … » (pour un tableau de Francis Bacon). Certes, en un tel exemple le tableau n’est sans doute pas agréable à regarder. Mais là n’est pas la question. La question est de savoir s’il est beau ; et le beau, entendu comme la valeur esthétique, n’a rien à voir avec l’agréable, lequel se juge selon la polarité plaisir / déplaisir associée à sa perception visuelle. Kant :
« Lorsqu'il s'agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme d'un objet qu'il lui plait, soit restreint à sa seule personne. (…) La couleur violette sera douce et aimable pour celui-ci, morte et éteinte pour celui-là. Celui-ci aime le son des instruments à vent, celui-là aime les instruments à corde. Ce serait folie que de discuter à ce propos. (…) Il en va tout autrement du beau. Il serait ridicule que quelqu'un, s'imaginant avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet (l'édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l'on soumet à notre appréciation) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu'à lui. (…). C'est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l'adhésion des autres. » Critique de la faculté de juger, 1790, §7.
Ainsi les deux assertions « Ce tableau me plaît ! » et « Ce tableau est beau ! » ne signifient pas du tout la même chose. La première n’intéresse que moi : elle est subjective ; la seconde se veut valable universellement : elle vise l’objectivité.
C'est pourquoi le savoir d’un tableau qui m’est caché, mais dont mon ami m’a dit qu’il est beau, est une bonne nouvelle : cette œuvre existe qui donne plus de valeur à l’humanité !
Il y a une importante conséquence pratique de ce statut du beau : le jugement esthétique est désintéressé. Cela signifie que je n’ai pas besoin de posséder ce tableau pour ressentir pleinement la satisfaction liée à sa valeur esthétique.
Un ami, assez fier d’être parvenu à un statut socialement valorisé, m’avait invité à une soirée chez lui. J’ai vite remarqué dans son salon un tableau que j’ai trouvé très beau, et je l’en ai félicité. Revenant chez lui en une autre occasion, je m’aperçois que le tableau a disparu. « Qu’en as-tu fait ? » lui demandé-je. « Je m’en suis débarrassé. » m’a-t-il répondu, « Je vais mettre quelque chose de plus gai ! » La différence entre lui et moi, c’est que, pour lui, qui voulait agrémenter son salon, ce tableau n’a plus aucun intérêt, alors que pour moi, où qu’il soit, il reste un beau tableau.

2. Pourquoi alors y a-t-il des controverses sur la beauté des œuvres ?

Pourtant, on a pu très souvent confondre le beau et l’agréable, ce qui est toujours revenu à faire du beau de l’agréable maximisé, comme avec l’écossais Hume :

« On juge belles la plupart des œuvres d'art en proportion de leur adaptation à l'usage de l'homme, et même beaucoup des productions de la nature tirent leur beauté de cette source. Dans la plupart des cas, élégant et beau ne sont pas des qualités absolues mais relatives, et ne nous plaisent par rien d'autre que leur tendance à produire une fin qui est agréable» Essais esthétiques, 1757.

Il y a pourtant une circonstance atténuante à cette confusion : si le jugement esthétique « exige l’adhésion des autres » (Kant), il ne peut pas justifier cette prétention à l’universalité – ce que Kant exprime ainsi : « On ne peut pas indiquer une règle d’après laquelle quelqu’un pourrait être obligé de reconnaître la beauté d’une chose » (ibid. §8).
Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir essayé !
Par exemple chez les Grecs anciens, on voulait que la règle de la beauté soit, pour la peinture ou la sculpture, dans la fidélité au modèle qu’est la nature.
De ce point de vue on considérait que la beauté est dans l’harmonie des figures, en particulier dans la bonne proportion d’une forme – par exemple celle d’un temple – en ce qu’elle respecte le nombre d’or : le rapport de la somme de la longueur (L) et de la largeur (l), avec (L>l)est tel que (L+l)/L = L/l 1,618.
Mais l’expérience montre que le jugement de beau déborde constamment de telles règles. Des icônes religieuses peuvent être très belles, alors qu’elles ne représentent pas une réalité naturelle ; les statues de Giacometti sont belles dans leur disproportion même.
D’ailleurs, contrairement à la thèse de Platon, qui considérait que l’œuvre d’art ne pouvait être qu'une imitation de la nature forcément toujours inférieure à son modèle, il faut penser l’œuvre d’art comme une création humaine, laquelle peut s’appuyer, ou non, sur les formes naturelles, mais ne saurait s’y réduire. Parce que s’y investit toujours l’esprit humain en tant qu’il est capable de prendre du recul par rapport au donné naturel.
C’est en ce sens qu’il faut considérer les œuvres humaines comme supérieures aux manifestations naturelles. Et cela inclut aussi bien les œuvres techniques : dans la navigation à voile, l’homme obtient du vent des effets qui vont bien au-delà de ses effets naturels – ils lui ont permis de faire le tour de la Terre.

3. Qu’est-ce qui est visé dans le jugement esthétique ?

Cela signifie que ce n’est pas un retour à la nature qui est en jeu dans le jugement du beau.
Si ce n’est ni le plaisir du sujet (l’agréable), ni le retour à la nature, qu’est-ce qui est visé par la recherche universelle du beau ?
Il est certain que le petit enfant, dès 3-4 ans, perçoit chez les adultes une valeur essentielle dans l’usage du mot « beau », puisqu’il n’a de cesse d’interroger, à l’occasion de maintes expériences visuelles : « Est-ce que c’est beau ? »
Il faut considérer que le beau est une valeur absolue. Non seulement elle revendique de s’imposer à tous les humains, mais elle porte à conserver les œuvres, dans leur intégrité, de façon pérenne (par exemple dans les musées), comme si on les voulait transmissibles perpétuellement aux générations futures.
C’est pourquoi Kant parle, à propos d’une œuvre belle d’une « finalité sans fin » (ibid. §10). Cette formulation signifie que l'on reconnaît que cette œuvre vaut comme un but en soi, quoiqu'on ne saurait dire en quoi consiste ce but, et donc expliquer la satisfaction universelle qu’apporte ce but que l’œuvre incarne.
Va-t-on s’en tenir à cette impuissance ? Pour aller plus loin, examinons notre rapport à la beauté d’œuvres que nous n’avons jamais contemplées, que nous ne contemplerons peut-être jamais, mais dont nous savons qu’elles ont été reconnues comme belles par d’autres humains.

4. Pourquoi sommes-nous attachés aux œuvres d’art que nous ne connaissons pas ?

Dans la guerre que mène la Russie contre l’Ukraine, on apprend qu’un certain nombre de musées ont été bombardés, et que des nombreuses œuvres d’art qui y étaient entreposées ont été détruites.
Pour nous, qui n’avons pas eu l’occasion de visiter l’Ukraine, ces œuvres sont restées cachées et le resteront à jamais. Pourtant nous nous surprenons d’être attristés par la perte de ces œuvres que nous ne connaissons pas, peut-être aussi fortement que par le décompte des morts et des blessés de ces dramatiques événements, mais pas de la même manière.
Tout se passe comme si ces œuvres irrémédiablement cachées étaient belles. Non pas en tant que nous en avons une représentation – nous ne savons quelquefois rien d’elles. Mais comme si le simple fait d’avoir pris soin de ces œuvres pour en préserver l’intégrité et la transmission aux générations futures nous faisait signe de quelque chose sur la valeur de l’humanité. Leur perte serait comme autant de promesses sur ce que peut l’humanité qui nous échapperaient.
Dès lors, il faut plutôt considérer l’œuvre d’art consacrée et conservée pour sa valeur esthétique comme le signe qui porte une signification infiniment riche puisqu’elle nous dit quelque chose sur le bien dont est capable l’humanité. Mais cette signification ne peut pas se décliner avec des mots, elle ne peut que se déployer au moyen de l’imaginaire du potentiel spectateur, lequel s’appuie pour cela sur les perceptions sensibles que lui délivre l’œuvre. N’est-ce pas exactement cela que l’on nomme contempler ?
Or, un signe qui délivre une signification qui ne peut s’adresser qu’à l’imaginaire car elle déborde tout discours possible s’appelle un symbole.
C’est ainsi que Kant en vient à écrire : « Le beau est le symbole du bien moral » (ibid. §59)
Oublions l’adjectif « moral » utilisé par Kant et qui renvoie à sa doctrine morale qui, pour lui, est le sommet de la spiritualité humaine, mais dont on sait qu’elle est critiquable par son trop strict formalisme[1]. Entendons la formule ainsi : « Le beau est le symbole du Bien » – le mot Bien renvoyant au but final qui seul peut donner sens à l’histoire humaine.
On comprend alors la tristesse commune lorsqu’on apprend la destruction des œuvres d’art : ce sont des points d’appui pour notre confiance en l’humanité, en son avenir, que l’on perd.
On le comprendra encore mieux si l’on fait intervenir la notion de monde avec Hannah Arendt qui écrit :
« La vie humaine comme telle requiert un monde dans l'exacte mesure où elle a besoin d'une maison sur la terre pour la durée de son séjour ici. » La crise de la culture, 1961.
En effet l’humanité se caractérise, entre toutes les espèces, par son absence de biotope dédié. Autrement dit, les humains n’ont pas une configuration environnementale qui leur serait physiologiquement adaptée, et en laquelle ils pourraient vivre harmonieusement, comme la taupe dans la terre champêtre ou l’oiseau dans la ramure. Ils ne savent trop où se mettre pour vivre sur la Terre, c’est bien pourquoi, ils se mettent un peu partout. Car leur véritable habitation, ils se la créent eux-mêmes, par leur culture, et c’est le monde. Seul l'individu humain habite le monde. Les mots du langage sont comme les briques qui constituent le monde, par lequel la Terre est rendue habitable aux humains. Mais nous dit Hannah Arendt dans le même texte : 
« Du point de vue de la durée pure, les œuvres d'art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société ; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. »
Les œuvres d’art, en ce que leur valeur esthétique est reconnue au long des générations – les Vénus de pierre polie retrouvées dans les grottes où elles attendaient de nouveaux regards depuis des dizaines de milliers d’années, les scénettes linéaires dessinées sur les murs par les Égyptiens datant de plusieurs millénaires, la statuaire grecque antique, etc. – en fin de compte tout ce qui mérite d’être préservé indéfiniment comme beau, constituent les fondations les plus durables de ce monde commun qu’habite l’humanité. C’est en ce sens qu’ils sont les principaux points d’appui pour orienter son histoire vers la réalisation d’un Bien commun.
C’est pourquoi les œuvres d’art attestées, quoique pouvant nous demeurer irrémédiablement cachées, sont belles du fait simplement qu’elles existent.

5. Qu’en est-il d’un tableau dont personne ne pourrait témoigner l’avoir vu ?

Ce serait un tableau dont on aurait simplement le témoignage de l’existence par des documents historiques, et dont le contexte de la mention rendrait possible qu’il ait une valeur esthétique. Par exemple telle œuvre d’un Giorgione citée dans un document historique et considérée comme perdue.
Mais est-ce une situation essentiellement différente de celle qui a été examinée précédemment ? Nous l’avons vu, ce sont les mots de la langue qui constituent le monde. Cette table n’a aucune consistance tant que je ne l’ai pas nommée, car sensitivement, elle est constamment changeante, suivant les caractères de la vision de celui qui la voit, le point de vue qu’il a sur elle, la lumière qui l’éclaire, les objets qui y sont disposés, etc. C’est à partir du moment où je dis « c’est la table de mon salon » qu’elle devient une chose identifiable de la même manière par tout le monde, et donc qu’elle fait partie du monde.
Il en est de même pour le tableau désormais caché à tous. À partir du moment où il est établi qu’un tableau avait été peint par Giorgione pour la salle d'audience du palais des Doges à Venise, et dont on a perdu la trace, cela suffit pour qu’il ait une place dans notre monde humain et qu’il contribue à le valoriser.
Ainsi, bien que personne ne sache rien de ce qu’il présentait en son cadre, ce tableau est beau, simplement par le savoir qu’il a existé (au moins, car le dire perdu n’exclut pas qu’il existe encore).

*  *  *

Oui, le tableau caché est beau !
Même si on ne l’a pas vu soi-même, car la beauté se veut universelle.
Même si on ne pourra jamais le voir, car l’existence même du tableau renforce la confiance en notre capacité collective d’aller vers un Bien commun.
Même si nul ne l’a vu, car la simple désignation de son existence dans le langage contribue à renforcer le monde que nous habitons en tant qu’humanité, et sur lequel nous devons nous appuyer pour croire en notre avenir.
Le tableau caché est beau parce que la valeur qui est visée par l'adjectif dépasse infiniment l'expérience sensible qui en est l'occasion.

 

 

[1] Par exemple réfléchissons à l’applicabilité de la règle : « on ne doit jamais mentir ! »

mardi, juillet 28, 2020

Chroniques déconfinées 6 — Coup de mou dans le contrôle social


–   L’interlocuteur (mi-juin 2020) : Il semble que les méfaits du coronavirus refluent. Tant mieux ! Mais je pense qu’il faudra toujours garder à l’esprit le prix qu’on a payé pour obtenir ce résultat : une réduction drastique des libertés, telle qu’on n’en avait jamais connue auparavant en temps de paix.
–   L’anti-somnambulique (a-s) : On peut effectivement voir les choses comme ça …
–   On le peut ? On le doit ! Ce confinement général imposé restera dans nos mémoires comme une cicatrice pour nos sociétés démocratiques, mais hélas aussi peut-être, comme une possibilité pour tous les prétendants autocrates à venir.
–   (a-s) : Il faut regarder de près cette perte de liberté qu’on accole à la période de confinement. Le mot « liberté », bien qu’il soit spontanément auréolé d’une grande valeur, n’a pas ici un sens très évident.
–   Quoi ? Tu remettrais en cause la perte de liberté que signifie le confinement ? Je te rappelle qu’il a fallu que chacun se soumette à des formulaires de dérogation aux exigences très strictes pour sortir de chez soi, avec menace de forte amende et contrôle policier. Comment ne pas le vivre comme une atteinte à un droit fondamental, celui de se déplacer librement ? Ce n’est pas rien d’attenter à un tel droit. Il est la première conquête de liberté d’un individu humain : celle à laquelle il accède lorsque, tout petit, il commence à marcher !
–   (a-s) : Certes ! Mais qu’est-ce qu’être libre ? N’est-ce pas avoir le choix entre des comportements possibles ? Et les possibles ne sont-ils pas déterminés par les nécessités impliquées par les lois de la nature ? Vas-tu sentir ta liberté bafouée parce que tu ne peux pas t’envoler de ton balcon, comme vient de le faire sous tes yeux cet oiseau ? Hé bien, dans la mesure où cette pandémie est un événement naturel qui réduit fortement les possibilités de contact physique humain par nécessité de survie collective, nous n’avons pas à nous sentir lésés dans notre liberté.
–   Sauf que ce n’est pas aussi simple ! Il y a des dérogations à l’interdiction de sortir de chez soi. Ces dérogations sont soumises à des règles, ces règles se discutent et évoluent, …
–   (a-s) : Oui, cela est vrai. Il y a en effet deux niveaux de médiation humaine dans cette réduction des possibles liée à l’événement pandémique.
D’abord la nécessité sanitaire – la transmission interpersonnelle du coronavirus – est un phénomène qui échappe à la perception et au contrôle de chacun. Il doit donc être déduit de l’analyse d’un syndrome pathologique et de sa diffusion. C’est le niveau de la médiation scientifique.
Ensuite, étant reconnu le mode de diffusion du virus par proximité physique, il s’agit d’établir des règles de comportement collectif qui réalisent un compromis entre la sauvegarde de la santé, et les nécessités de la vie humaine, lesquelles passent par les échanges sociaux et le contact avec autrui. C’est le niveau politique de la médiation, qui s’est traduit par une législation d’état d’urgence avec des règles de confinement et de dérogations.
Or, ces deux niveaux de médiation humaine ne peuvent pas se faire dans une parfaite certitude objective. D’une part les faits, qu’ils soient biologiques ou anthropologiques, sont sujets à une pluralité d’interprétations. Par exemple, si la sauvegarde sanitaire des personnes très âgées passe par une stricte distanciation physique, elle requiert d’un autre point de vue un minimum de contacts physiques avec autrui.
D’autre part la prise en compte de l’intérêt collectif peut être biaisée par l’interférence des intérêts particuliers. Un responsable politique peut imposer des mesures de prévention d’efficacité contestable simplement pour rassurer et se dédouaner.
C’est ainsi le domaine de ces médiations humaines qui peut donner prise à une dénonciation d’atteinte à la liberté.
Mais tout cela enlève-t-il leur légitimité aux mesures de coercition comme le confinement ? Il reste que le covid-19 est une attaque virale inédite à laquelle il faut bien s’adapter !
–   Je t’accorde les nuances qu’il faut apporter à la restriction de liberté que signifie le confinement. Mais, même s’il faut l’imputer essentiellement à un fléau naturel, il reste que le confinement est une privation de liberté. La nécessité naturelle qui intervient ici n’a en effet rien à voir avec l’incapacité de m’envoler de mon balcon (pour reprendre ton exemple) : je ne me suis jamais envolé de mon balcon comme l’oiseau, mais depuis l’enfance je puis habituellement sortir de chez moi à ma guise. Je veux bien comprendre qu’il faille éviter de sortir de chez soi pour une nécessité sanitaire collective vitale, mais cela reste l’épreuve difficile d’une réduction brutale de mes possibilités de vivre.
–   (a-s) : En es-tu vraiment sûr ? Puis-je émettre l’hypothèse que, finalement, le souvenir que tu garderas de ce printemps 2020 de confiné sera un souvenir heureux ?
–   Pas du tout ! Il sera négatif ! Certes, il pourrait être positif  pour les privilégiés, ceux qui ont de l’épargne et possèdent de vastes propriétés à la campagne. Je n’en fais pas partie.
–   (a-s) : Il y a quand même des aspects positifs pour toi dans le fait d’être confiné, non ?
–   Bien sûr ! Avoir du temps disponible pour ses proches et pour soi, ne pas être livré aux embouteillages des déplacements urbains, ne pas subir certains rapports humains déplaisants dans son lieu de travail, etc. Mais tout cela ne saurait faire oublier la perte de la liberté de mouvement.
–   (a-s) : Soit, je prends acte que le confinement est vécu, par toi, et certainement par la plupart, de manière négative. Mais comme il est question de la qualité du souvenir que l’on en gardera, il vient une autre question : peut-on assimiler la tonalité affective du souvenir gardé à la tonalité affective du moment vécu ?
–   Que veux-tu dire ? N’est-ce pas la même chose ?.
–   (a-s) : Non ce n’est pas la même chose ! Un athlète qui a remporté une victoire, un étudiant qui a réussi un concours, peuvent garder un souvenir très heureux de cette période amenant à leur succès, bien que ce fut une période de préparation extrêmement contraignante.
–   Oui, tu as raison ! Il y a toujours un écart entre ce qu’on a vécu et le souvenir qu’on en garde du fait qu’on n’est plus tout-à-fait le même qu’à l’époque dont on se souvient.
–   (a-s) : Je ne dirais pas les choses comme ça. Il me semble plus éclairant de dire : le souvenir privilégie du vécu passé ce qui donne du sens au présent. Lorsque tu distingues les nantis et ceux qui sont confinés en appartement en zone urbaine avec réduction de leur revenu, tu as sans doute raison concernant la tonalité de leur vécu de confinés. Mais peut-être que du point de vue du souvenir gardé le signe affectif lié à la période s’inversera. Par exemple, l’affairiste aura pu vivre très agréablement dans sa belle et grande propriété, avec ses proches, libéré des incessants voyages d’affaires, sa vie de confiné. Mais, du fait de ses valeurs de vie, il gardera de cette période le souvenir d’une catastrophe économique parce que ses investissements seront devenus des pertes. Alors que celui qui a dû rester en appartement peut très bien garder le souvenir d’une libération de la servitude de sa condition de travailleur/consommateur urbain devant se lever tôt, passer du temps dans les transports, subir le contrôle du supérieur hiérarchique, les attentes aux caisses des commerces, respirer un air vicié,  etc. Mieux, comme on l’entend beaucoup aujourd’hui, il peut associer cette période à l’apparition d’un espoir qui semblait auparavant impensable, celui d’un « monde d’après », un monde où l’histoire humaine se donne une issue pour sortir de l’impasse en laquelle elle est actuellement du fait de l’activisme frénétique exigé par la compétition économique.
–   Ferais-tu d’une catastrophe sanitaire mondiale un événement positif pour l’humanité ?
–   (a-s) : Peut-être. Cela n’est pas inconcevable. On pourrait en discuter. N’est-ce pas ce qu’on appelle « résilience » – c’est-à-dire le fait qu’un événement dramatique, qui menace sur le moment sa vitalité, recèle les motifs qui permettront de la renforcer durablement ? Mais il suffit maintenant que nous prenions acte de la dissociation qui peut s’opérer entre la tonalité affective du moment vécu, et celle du souvenir qu’on en garde, pour que mérite examen l’hypothèse que, du point de vue de la mémoire populaire, le souvenir de cette période de confinement généralisé sera un souvenir heureux.
–   Cette hypothèse me semble toujours présomptueuse !
–   (a-s) : Je voudrais te montrer qu’elle est simplement « anthropologique », c’est-à-dire qu’elle est logiquement déductible de la nature de notre humanité !
–   Oui ! C’est-à-dire ?
–   (a-s) : Qu’est-ce qui fait notre humanité en fin de compte ? La question devient aujourd’hui très confuse dans la mesure où l’on met constamment l’accent sur ce qui rapproche les animaux des humains : les animaux ont une sensibilité, les animaux peuvent avoir des comportements sociaux élaborés, ils peuvent raisonner, ils peuvent avoir des sentiments moraux, etc. Dans cet ordre d’idées on en arrive à spécifier l’humanité simplement comme une espèce plus habile et plus méchante que les autres. Ce qui est une impasse car cela amène à récuser la capacité technique propre à l’homme, sans laquelle il ne pourrait survivre, et à culpabiliser les humains de leur humanité.
En réalité il y a une différence essentielle entre l’animal le plus ingénieux et le plus social, et l’être humain. Cette différence a été clairement formulée par un lettré florentin, il y a bientôt huit siècles : « … car bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. » Brunetto Latini (Le Livre des Trésors, vers 1265)
–   Je ne comprends pas trop …
–   (a-s) : « Bien-être » désigne ce qu’on juge être le bien, c’est-à-dire ce qui donne sens à sa vie. L’être humain a psychiquement besoin de donner un sens à sa vie aussi impérieusement que son organisme a besoin de respirer. Il peut le trouver dans l’enrichissement matériel, ou la reconnaissance sociale, mais aussi dans la révolution pour une société plus juste, l’investissement dans sa descendance, etc. Ou souvent plusieurs de ses buts à la fois, mais selon une hiérarchisation propre à soi. La thèse de Latini concernant le bien, et donc le sens de sa vie, est toute simple. Pour toutes les espèces vivantes le bien est imposé par la nature. Elles l’ont clair et net à la naissance sous la forme d’une configuration environnementale en laquelle, seule, elles peuvent s’épanouir – ce qu’on appelle leur « biotope ». C’est ainsi que le bovin trouve son bien dans les étendues herbeuses, et la girafe dans les hautes futaies. Toutes les espèces vivantes, disions-nous, sauf l’homme dont le bien « n’appartient pas au lieu » ! L’espèce humaine a cette étrangeté de n’avoir pas de biotope assigné. Ne sachant trop où se mettre, elle doit d’abord se donner son bien pour trouver sa place sur Terre. C’est pourquoi « bien-être appartient à l'homme » !
–   Oui, effectivement, cette idée ouvre de larges perspectives de réflexion. Je pressens qu’elle doit pouvoir éclairer différemment cette période de confinement. Mais je ne sais pas dire en quoi.
–   (a-s) : Tu as raison ! Elle donne un tout autre sens au confinement que la thèse commune d’une réduction drastique de notre liberté avec quelques avantages malgré tout.
En ce point, il importe de remarquer que le sens qu’on donne à sa vie, même si on le pense de manière individualiste – je veux faire fortune et me payer les plus belles choses – est fondamentalement un enjeu collectif.
D’une part les déterminations de la condition humaine étant les mêmes pour tous, elles dégagent le même éventail de possibilités – par exemple, soit on donne la priorité à la fondation d’une famille, soit on assure d’abord une carrière dans la société, soit on privilégie l’accumulation privée de richesses, soit on privilégie le service social, soit on assume la compétition et les rapports de force, soit on accepte de rester en retrait sur ce plan pour favoriser des rapports de confiance,  etc. – , d’autre part chaque choix que l’on fait concernant le sens de sa vie engage non seulement soi-même, mais aussi autrui, car il est la promotion d’une certaine définition de l’homme. Comme le dit Sartre de l’individu humain « en se choisissant, il choisit tous les hommes ».
–   Soit, mais l’homme contemporain ne peut plus trop se soucier du choix du sens de sa vie lorsqu’il doit se garder d’un virus contagieux, potentiellement mortel, et contre lequel il n’a aucun moyen thérapeutique !
–   (a-s) : Ta remarque n’est pas fausse ! Et l’on pourrait effectivement définir l’« état d’urgence », comme l’état dans lequel est mis l’individu humain lorsqu’il ne peut plus penser le sens qu’il veut donner à sa vie parce qu’il doit d’abord se donner les moyens de continuer à vivre. Comprenons bien que prendre au sérieux la citation de Latini, c’est reconnaître que le choix du bien qui donne sens à sa vie est le cœur de l’existence de l’être humain, tout simplement parce que c’est sa plus haute liberté, celle qui le définit dans son humanité. Et cette liberté engage nécessairement dans l’échange d’idées avec autrui sur les valeurs en fonction desquelles on doit vivre. C’est pourquoi Aristote écrivait que si, entre tous les animaux, l’homme est le seul à parler, c’est pour comprendre ce qui est bien et juste. Mais cela prend du temps, et présuppose que les conditions de survie soient assurés.
–   Comment comprendre alors qu’à l’acmé de cette crise sanitaire, en même temps que le confinement généralisé a été imposé, est apparu un débat sur ce que devrait être « le monde d’après » ? Car un tel débat n’implique-t-il pas une réflexion sur le sens de la vie ?
–   (a-s) : Effectivement, il s’agit bien d’une réflexion collective sur le sens de la vie. On ne comprend ce paradoxe que si l’on s’aperçoit que l’état d’urgence actuel (celui qui mobilise contre la covid-19) en cache un autre, beaucoup plus grave : l’état d’urgence écologique.
–   J’avoue que je m’y perds un peu.
–   (a-s) : En fait, c’est assez simple. Pourquoi entend-on aujourd’hui tant de prises de position pour penser un monde d’après et refuser le retour au monde d’avant la pandémie ? Parce qu’on revendique que la pause dans l’activité économique que cet épisode pandémique impose, permette la prise en compte par les pouvoirs publics de l’état d’urgence écologique. La crise écologique a atteint un tel niveau de gravité, depuis quelques années, qu’elle ne permet plus, pour la conscience populaire, de se projeter dans l’avenir à l’échelle d’une vie humaine. C’est-à-dire qu’on n’a plus la visibilité pour dire : je pense tel ou tel avenir pour mon enfant. Ou d’un autre point de vue : la génération Greta (Thunberg ) ne peut plus, dans le cadre de la société actuelle, se projeter dans l’avenir pour préparer sa vie d’adulte. C’est cela le réel état d’urgence, massif, implacable : ne pouvant investir l’avenir, on ne peut plus se placer dans la perspective du sens de sa vie ! Plutôt, le seul sens de sa vie, en état d’urgence, n’a pas à être réfléchi : c’est se donner les moyens de continuer à vivre. C’est ce que font tous ces jeunes militants dont l’interpellation de ce système social toxique se fait de plus en plus pressante. Et pourquoi sont-ils aussi férocement vilipendés ? Parce que l’état d’urgence écologique n’est pas censé exister. Il est l’objet d’un non-dit pratique, pesant, terriblement irresponsable. Il est comme mis sous l’éteignoir. Faire comme si de rien n’était ; à tout prix continuer dans l’activisme économique ; comme si toute autre trajectoire était impensable.
–   Or, une autre trajectoire est pensable. C’est ce que montre le confinement, non ?
–   (a-s) : Exactement ! Le confinement nous met dans une autre logique, de rapport avec l’environnement naturel et de rapports sociaux. Et ce n’est pas du tout catastrophique !
–   Donc, si je te comprends bien, le paradoxe de notre situation actuelle, c’est qu’elle nous met dans un état d’urgence qui nous permet d’en révéler un autre beaucoup plus grave ? C’est quand même bizarre ! Comment subordonner un état d’urgence à un  autre, l’état d’urgence sanitaire à l’état d’urgence écologique ?
–   (a-s) : Tu as raison. On ne subordonne un état d’urgence à rien. Il est toujours prioritaire. Mais, en ce qui concerne la crise sanitaire actuelle, ce ne sont pas les confinés obligatoires qui sont en état d’urgence. Ce sont d’abord les malades gravement atteints et leurs soignants, c’est ensuite l’État lui-même qui est confronté à ses limites d’accueil dans les établissements hospitaliers. Quant aux autres, la plupart des citoyens, ce qu’ils trouvent surtout dans cette situation, c’est une disponibilité inédite.
–   Et c’est cette disponibilité qui permettrait la prise de conscience de l’urgence écologique ?
–   (a-s) : Je crois que cette prise de conscience est déjà largement partagée depuis plusieurs années dans la population. Non, ce qu’apporterait plutôt cette période de confinement, c’est la constatation que l’organisation de la société pour la compétition économique n’est pas une fatalité, et la disponibilité pour réfléchir cette situation inattendue. C’est ce qui amène à mettre l’idée de « monde d’après » au cœur du débat public.
–   N’est-ce pas un peu trop optimiste cette façon que tu as d’interpréter le vécu du confinement ? Il semble qu’il y ait beaucoup de gens qui en souffrent. Parce que dans leur enfermement et leur inactivité, ils se trouvent soudainement face à un grand vide dans leur existence.
–   (a-s) : Tu as bien raison de souligner cet aspect du vécu du confinement. Il existe indubitablement. Il renvoie à la problématique du « divertissement » selon Pascal. L’activité toujours entretenue – l’activisme – divertit au sens où elle permet de ne jamais se retrouver seul avec soi-même et donc dans l’obligation de regarder en face sa grande misère d’être confronté à ses limites, et en particulier celle de l’échéance inexorable de sa mort. Plusieurs philosophes ont considéré cette « angoisse existentielle » comme une dimension inévitable de la condition humaine. J’en doute. Pour justifier ce doute, je ferai seulement remarquer ici  qu’en son étymologie, le « divertissement » pascalien indique que sa vie va dans un mauvais sens. Or, elle va dans un mauvais sens lorsque le bien que l’on poursuit ne correspond pas à ce que l’on est parce qu’il a été induit par des pouvoirs sociaux. Ce qui a été très souvent le cas avec les idéologies religieuses. Ce qui est encore le cas dans notre société où l’espace commun est saturé de messages pour des idéaux de vie qui correspondent aux intérêts marchands et non à notre intérêt propre. Or, ce que l’on constate comme tonalité majeure dans les expressions des confinés, ce n’est pas un drame collectif, mais un état d’esprit positif avec une sorte de libération de la parole et de la créativité.
–   Oui, cela est vrai !
–   (a-s) : Je pense, et cela devrait être confirmé avec le recul, que le principal bénéfice du confinement est d’avoir permis une large prise en compte de la possibilité de sortir de l'ornière écologique et sociale en laquelle nous patinons.
–   Il se peut bien que tu aies raison. Cela pourrait se voir aux prochaines élections. Mais je te rappelle quand même qu’il s’agit d’une situation qui est inacceptable à long terme. Il ne faut surtout pas laisser penser qu’il faille renoncer à la liberté de déplacement pour vivre dans une société écologiquement viable !
–   (a-s) : Bien sûr ! C’est précisément là ce qui donne à penser. Nous sommes invités par le confinement à viser un monde d’après où sera rétablie la liberté de se déplacer, mais où l’on n’aura pas perdu les délicieux avantages que révèle le confinement. Comme les retrouvailles, dans les métropoles urbaines, avec air limpide et agréable à respirer ; comme la redécouverte du silence des moteurs qui laisse entendre mille petits bruits de la vie oubliés ; et même le retour d’animaux sauvages retrouvant un espace de vie jusque dans les centre-ville. Pour la planète, le printemps 2020 fut un printemps exceptionnellement beau !
–   Ne soit pas trop romantique. La catastrophe est à venir sous forme d’une crise économique qui sera sans doute très grave.
–   (a-s) : C’est quoi une très grave crise économique ? Cela ne renvoie-t-il pas au déni dont je parlais ? On fait comme si le seul horizon envisageable était la variation des points de croissance du PIB, laquelle dépend des retours sur investissement financier.
–   On dit que c’est important pour le retour à l’emploi, etc…
–   (a-s) : Pour aller où ? C’est complètement hors-sol. Comme j’ai essayé de te le faire comprendre, le véritable sol de l’humanité c’est de donner du sens à sa vie. Et dans ce sens, le devenir de sa descendance est partie prenante. C’est pour cela que l’individu humain – le seul parmi les animaux – consacre une si grande part de son temps à être éduqué et a éduquer. L’éducation ne vaut que comme un investissement sur l’avenir de l’humanité. Le confinement généralisé a manifestement ouvert à un large effort populaire pour redonner une visibilité à l’avenir de l’humanité, devenu invisible par l’horizon trop étriqué de l’économie marchande.
–   Ton idée, c’est que si le confinement nous a enlevé l’espace, il nous donné le temps. Et pour toi le temps est plus important que l’espace pour la liberté.
–   (a-s) : Oui, on peut le dire comme ça. Il faut quand même rappeler l’importance de la liberté de déplacement. Et l’on pourrait beaucoup développer sur la manière dont elle est de plus en plus limitée et contrôlée dans notre société marchande : réduction des espaces publics, multiplication des itinéraires imposés, des murs et des clôtures, etc. Mais, effectivement, c’est de manière beaucoup plus décisive au niveau du temps que se concrétise le contrôle social.
Le pouvoir mercatocratique parvient à capter notre énergie vitale pour ses fins particulières, non pas par la contrainte et la force, mais par d’incessantes sollicitations qui en appellent à nos désirs les plus primaires et les plus régressifs – lesquels se présentent avec l’évidence et l’urgence de besoins, nous dispensant de la réflexion. C’est ainsi que nous sommes constamment tenus en haleine de manière à n’avoir pas le temps de réfléchir. C’est ainsi que le sens de notre vie, comme nous l’avons noté, peut nous échapper. Sans cesse, tous azimuts ,nous interpellent des messages nous présentant le bien comme allant de soi : bien vivre c’est réussir sa vie, réussir sa vie c’est être en position d’accumuler des sensations bonnes, et, pour cela, être plus capable que les autres de s’enrichir pécuniairement.
Or le bien comme allant de soi est le bien de la prime enfance ! Ce sens de la vie sur lequel est organisée notre société est profondément régressif, et donc inhumain. C’est pourquoi nous en souffrons.
Nous souffrons sous mille formes. Nous souffrons de la détérioration de notre environnement certes, mais aussi de rapports sociaux mis constamment sous tension par la compétition sociale, mais encore, et de manière plus intime, parce que nous nous sentons constamment infantilisé, manipulé, non respecté, par le sentiment que notre singularité est escamotée, que notre temps de vie nous échappe, par une impression d’inutilité, d’absurdité, qui peuvent en arriver à paralyser notre vitalité.
Tout cela peut être résumé en un seul mot : nous souffrons d’inhumanité ! Telle est selon moi la vérité de l’angoisse existentielle.
Hé bien ce confinement restera un souvenir heureux, malgré toutes les conditions particulières difficiles vécues, parce nous avons enfin pu vivre plus humainement !
–   N’idéalises-tu pas le confinement ?
–   (a-s) : Je ne crois pas. Il y a des signes tangibles de ces retrouvailles avec la valeur de notre humanité. Pensons au dévouement des soignants qui ont tu leurs revendications pour inlassablement secourir, aux manifestations populaires spontanées et quotidiennes de solidarité le soir à 20 h, à l’engagement de tant de travailleur(se)s soustraits du confinement généralisé pour garantir à tous la sécurité et l’accès aux biens de première nécessité, etc.
–   C’est vrai que toutes ces personnes ne travaillaient pas pour l’argent, elles continuaient à être très mal payées, tout en prenant de gros risques !
–   (a-s) : Elles travaillaient par humanité ! Je veux dire : leur travail avait enfin un sens pleinement humain. Elles n’étaient plus en injonction de faire du chiffre, elles s’efforçaient au mieux de contribuer au bien commun.
–   Cela restera une période exceptionnelle dans leur vie, alors !
–   (a-s) : Pour elles, et pour nous tous. Je veux dire pour tous ceux – soit l’immense majorité des gens – qui ne mettent pas le sens de leur vie dans le surenchérissement dans la course au profit mais plutôt dans l’attention à la décence ordinaire. Ce fut un printemps où nous avons été plus humains, plus proches, et donc plus libres ! Même si cela risque d’être peu reconnu publiquement, je suis persuadé que, pour nous tous, ce printemps 2020, restera un souvenir heureux !
–   Je suis prêt à te suivre dans cette conclusion. Mais un souvenir heureux, est-ce suffisant dans notre situation actuelle ? Et maintenant ?
–   (a-s) : ? …
–   Maintenant qu’on est sorti du confinement et qu’apparaissent les premiers signes de la crise économique, la logique marchande risque de reprendre ses droits, tous ses droits, comme avant !
–   (a-s) : Il y a une loi dont il faut se souvenir : une prise de conscience n’est jamais réversible. Les gens ne pourront jamais faire comme s’ils n’avaient pas vécu cette période, comme s'ils ne savaient pas qu'un autre principe de vie sociale, un autre rapport à l’environnement, une autre logique économique, une autre manière de prendre son temps, une autre liberté, étaient possibles. Bien sûr, il faut être pragmatique, il faut retourner au travail, re-subir ce qu’on a tant subi : faire la queue, jouer des coudes, se sentir méprisé, revendiquer, s’incliner et prendre son mal en patience, etc. Mais tout cela n’empêchera pas que l’on ne voie plus le monde comme avant, et que celui qui pointe en nous est clairement décroché des mantras du discours marchand – « Soyez spontanés ! », « Faites-vous plaisir ! » « Nous nous mettons en quatre pour votre bonheur ! », etc. C’est pourquoi les choix, aussi bien individuels que collectifs, ne sont plus tout-à-fait les mêmes que ce qu’ils auraient dû être sans ce coup de mou dans le contrôle social.
–   Pourtant, on ne parle déjà plus du « monde d’après » comme il y a 2 mois ?
–   (a-s) : C’est normal ! On y est déjà : nos tous premiers pas ...