dimanche, août 09, 2026

Ça se rapproche !

 


Ce qui se rapproche, pour chacun, c’est la remise en cause de son habitation.

Car, en ce milieu de la troisième décennie du XXIe siècle, s’accumulent et s’accélèrent les événements catastrophiques – phénomènes climatiques extrêmes, accidents industriels, mais aussi guerres – qui détruisent des habitats humains. Nos devons associer ces trois occurrences catastrophiques contemporaines – climat, industrie, guerre – en ce qu’elles relèvent toutes d'une même logique de l’activité humaine et par là composent une synergie destructrice.

Il faut le reconnaître, la réaction commune est « C’est pas moi, c’est les autres, je compatis, les pauvres ! Mais pour moi, ça continue comme avant !… ». C’est très compréhensible : il est humain, de s’accrocher à la croyance de la pérennité de son habitation. Car une habitation implique toujours un lieu de sécurisation de soi-même et de ses proches, mais aussi le choix d’un certain mode de vie et d’une certaine forme de socialité. C’est pourquoi la plupart d’entre nous consacrons beaucoup d’énergie, de persévérance, et pas mal de sacrifices, pour construire, au long des années, l’habitation qui nous correspond.

Nous avons approfondi naguère – voir Comment continuer à habiter la Terre ? – l’investissement spécifique de l’humanité pour son habitation. C’est parce qu’elle est l’espèce aventureuse, celle qui n’a pas de biotope assigné contrairement aux autres espèces animales, que l’humanité est dans le besoin de se choisir un lieu d’ancrage sur cette planète, et que cette liberté est le choix majeur, prioritaire, d’une vie humaine.

Qu’est-ce que l’« exilé » – celui qu’on nomme aujourd’hui injustement « migrant » – sinon celui qui recherche une bonne habitation parce que celle d’où il vient s’est avérée non viable ? Ce qui se rapproche pour chacun de nous c’est, au mieux, un destin d’exil. Alors il est plus que jamais temps de rappeler que nous sommes tous, comme membre de l’espèce aventureuse, fils d’exilés !

Il faut comprendre le désarroi de ceux qui sont brutalement obligés d’abandonner leur logement – dévoré par les flammes, noyé par l’eau, rendu impropre à la vie par l’accident d’un unité industrielle voisine, bombardé par un engin guerrier aérien. Ils se voient reconduits dans une angoisse proprement humaine très archaïque : celle de ne pas trouver cet espace accueillant en lequel ils puissent créer leur habitation. Et c’est la même angoisse qui opère chez ceux qui, témoins de destructions d’habitats ailleurs, depuis leur écran dans leur habitation en laquelle ils se sentent bien assurés, se tiennent dans le déni de la probabilité d’être atteints par de tels événements.

C’est pourquoi celui qui est capable de penser, à la vision de l’horizon artificiellement obscurci au loin, « Ça se rapproche ! », fait comme un saut dans la lucidité. Car l’exclamation ne se borne pas à exprimer un sentiment d’appréhension face à l’apparition d’une menace, elle exprime tout autant un retour d’expériences qui les unifie dans une certaine logique : celle d’une dynamique d’amplification de ces catastrophes qui est de moins en moins contrôlable et finira nécessairement par atteindre quiconque ![i]

Bien sûr, il n’est pas question d’ignorer le fait que la possibilité de catastrophes fait partie de la condition humaine. Mais, justement, en tant qu’elles ne rélèvent pas d’une dynamique amplifiante telle que la vit l’humanité aujourd’hui. Il n’y a en effet rien d’équivalent dans le passé humain connu. Le seules situations comparables sont les grandes extinctions (d’espèces vivantes) révélées par la paléontologie et qui ont très lointainement précédé l’apparition de l’humanité.

On peut dire que le choix de l’habitation – de son lieu et de sa modalité  – est le choix axial de sa liberté humaine (il l’oriente dans une certaine direction). La catastrophe, ce n’est rien d'autre, comme vécu, que la perte de toute liberté : il faut aller ailleurs, et au plus vite, c’est une question de survie.

La prise de conscience explicite, « Ça se rapproche ! » signifie simplement ceci : il faut envisager, à échéance indéterminée, et donc qui peut être très prochaine, de tout abandonner pour aller ailleurs parce que l’on n’aura plus le choix.

On comprend alors clairement que la seule option présente raisonnable est d’utiliser notre liberté – toutes nos possibilités de choix encore présentes – pour freiner, voire enrayer, cette dynamique des catastrophes !

 


[i] Peut-être faut-il en exclure les très, très riches ? Je ne sais. Je ne suis pas capable de penser le vécu de ces humains qui ont des propriétés au quatre coins du monde sans habiter nulle part, et passent l’essentiel de leur vie à donner des ordres. Il semble cependant se dégager une étonnante proximité objective entre extrême richesse et exrême pauvreté. Nous avons l’intention d’y consacrer un prochain billet.

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