Retour sur le
socialisme d’avant le communisme
Le socialisme dit « utopique » est la première forme de
socialisme. Nous voulons ici orienter l’intérêt vers les projets
politiques alternatifs, tels qu’ils ont pu être formulés et investis
par les exploité(e)s du développement de la production industrielle dès
la première moitié du XIXe
siècle en Occident.
Car l’histoire a été cruelle avec ces premières expressions du
socialisme – ce que manifeste précisément l’adjectif
« utopique » qui lui est accolé et qui est directement
produit par la critique marxienne : « Il est naturel que
l'utopisme, qui avant le temps du socialisme matérialiste critique
contenait celui-ci en germe, ne puisse plus être que niais, maintenant
où il vient après coup, niais, fade et foncièrement
réactionnaire. » (Lettre de Marx à F.-A. Sorge, du 19 octobre
1877).
Le « socialisme matérialiste critique », c’est le
socialisme tel qu’il est formulé clairement dans le Manifeste du
Parti communiste (co-rédigé par K. Marx et F. Engels) de 1848.
Il est matérialiste en ce qu’il affirme que les idées des
humains – leur vision du monde, et donc leur vision des rapports
sociaux – sont, en fin de compte déterminées par leur situation
matérielle. Cette situation matérielle sépare et antagonise les groupes
sociaux, selon la place, avantageuse ou exploitée qu’ils occupent dans
le système économique en cours. C’est pourquoi l’histoire humaine doit
être interprétée comme l’histoire de la lutte des classes déterminées
par l’économie. Mais cela va plus loin étant donné que l’organisation
économique est elle-même déterminée par l’état des techniques. Or, n’y
a-t-il pas un déterminisme de l’évolution technique de l’humanité de
l’âge de pierre à l’âge de la machine à vapeur, etc. ? C’est
pourquoi, en vertu de ce matérialisme, il est inscrit dans l’histoire
que le mode de production industriel va produire une lutte à mort entre
une classe de prolétaires ne pouvant que vendre leur force de travail
au plus juste de son entretien, et une minorité de
« bourgeois » détenteurs des moyens de production,
s’enrichissant toujours plus du travail des autres.
Dès lors la publication du Manifeste ne fait que réaliser une étape
de l’avancée de l’Histoire développant sa propre logique. Il faut en
déduire que Marx et Engels n’expriment pas vraiment leur liberté en
publiant le Manifeste. De surcroît, Engels étant patron d’usines, et
Marx étant issu de la haute bourgeoisie prussienne, ils étaient
particulièrement mal placés pour exprimer ce qui est censé être la
volonté du prolétariat. Alors qu’ils défendent la thèse que la
conscience de l’individu est déterminée par sa situation sociale,
comment peuvent-ils se sentir légitimes de proclamer le but du
prolétariat de prendre le pouvoir par la force ?
Pourtant, ce sont eux qui critiquent comme « utopistes »
les socialistes qui se sont affirmés avant eux ! Cette incrimination
vise les valeurs humaines universelles que ces socialistes promeuvent
comme principes pour construire la société socialiste qui succédera à
l’intolérable société bourgeoise – on peut évoquer ainsi l’amour
avec Charles Fourrier (1772 – 1837), la solidarité avec Flora
Tristan (1803-1844), la justice avec Pierre-Joseph Proudhon
(1809-1865), etc. Ces valeurs ne sauraient, en effet, être
réduites à des situations sociales déterminés, elles font partie des
valeurs par rapport auxquelles tout individu humain doit se situer. On
peut les considérer comme transcendantes par rapport aux situation
matérielles particulières.
Il ne faut donc pas s’étonner que le marxisme, tout
« matérialiste critique » qu’il se veuille, n’échappe pas au
recours à de telles valeurs universelles. »
Le communisme entendu littéralement comme l’appropriation
commune des biens par opposition à la propriété privée, existe depuis
toujours. Il est la forme originelle d’appropriation : l’eau de la
rivière, le bois de la forêt, les alpages, etc.
La violence – ici celle de la lutte des classes – est aussi
une valeur universelle, quoique toujours relative, destinée à
sélectionner les figures héroïques, et à magnifier l’assomption d’un
ordre social. On sait qu’elle garde pleinement ces fonctions dans le
discours communiste.
La société du bonheur est bien le but du mouvement
communiste. Voilà ce qu’écrivaient à ce sujet Marx et Engels dans Le
programme de Gotha (1875) : « Dans une phase supérieure de la
société communiste, quand auront disparu l'asservissante subordination
des individus à la division du travail et, avec elle, l'opposition
entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail
ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le
premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des
individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que
toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance,
alors seulement l'horizon borné du droit bourgeois pourra être
définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : "
De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !" »
Si le mot « bonheur » est absent, l’idée y est bien :
l’abondance de biens, la pleine satisfaction apportée à la fois par
l’acte de produire, et par l’acte de consommer. Car l’idée de bonheur
est universelle (elle est nommée dans toutes les langues) en ce qu’elle
désigne le rêve du désir : une vie de plénitude de satisfaction, qui ne
laisse place à aucune frustration.
Or, le projet politique d’une société du bonheur n’est pas du tout
original à l’époque. C’était déjà le projet politique des intellectuels
petits-bourgeois qui prirent le pouvoir à la Convention, à Paris, en
1793 (les Montagnards) – rappelons la proclamation de Saint-Just, en
mars 1794 : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ! » C’est
exactement le projet politique de la société bourgeoise – que nous
appelons rétrospectivement la société mercatocratique car elle
visait déjà la transformation de la planète en un immense marché
économique. Au fond, communisme et mercatocratie affirment le même
projet d’une société du bonheur par l’abondance de biens s’appuyant sur
l’incessante innovation technique. Le projet de bonheur en économie de
marché avaient été théorisé au début du siècle, en particulier par les
utilitaristes anglais, tels J. Bentham (1748-1832) et J.S. Mill
(1806-1873). Face à l’inhumaine tromperie capitaliste – le bonheur par
le marché a toujours impliqué des masses de gens prolétarisées (ceux qui ne peuvent que vendre leur force de travail au plus bas prix pour survivre) – le
mouvement communiste se veut porteur d’un projet politique qui amène
réellement à la société du bonheur pour tous avec le parti pris du
passage par la violence et un pouvoir dictatorial (la « dictature
du prolétariat »).
Une autre convergence entre la mercatocratie et le communisme est la
réduction de l’humain à un être de besoins. On sait très bien que la
théorie du libéralisme, l’économie politique au sens classique, ne
théorise l’individu économique, en tant que travailleur et en
tant que consommateur, uniquement en termes de besoins, quitte à étager
ces besoins selon le niveau où ils demandent à être satisfaits, en
besoins primaires, secondaires, etc. Le marxisme lui, ne méconnaît
pas l’existence de désirs, mais il les subordonne à la satisfaction des
besoins, lesquels sont, là encore, la question décisive du projet
politique. Les désirs viennent après, un peu comme les papillons qui
volètent sur les fleurs ; ils font partie, en langage marxiste, de la
superstructure.
Or, en tant qu’être de besoins, l’humain n’est pas en possession de
sa pleine humanité, c’est-à-dire qu’il n’affirme pas sa liberté
proprement humaine qui est de donner un sens à sa vie. Or donner un
sens à sa vie implique d’investir le bien commun, c’est-à-dire la
politique au sens noble que lui donne H. Arendt : le domaine de la
véritable action libre, laquelle, en cela, relève non pas du besoin
mais du désir.
Finalement, le communisme endosse pleinement le présupposé majeur de
la mercatocratie, ce que K. Polanyi (La Grande Transformation,
1944) nomme le désencastrement du marché – le fait que, au tournant
du XIXe siècle, en
Occident, pour la première fois dans l’histoire, l’économie ne soit
plus au service du bien commun de la société, mais se déploie suivant
ses propres buts en organisant le vie sociale à son service.
Il faut, en ce point, accepter cette thèse jamais démentie : le bien
commun ne peut jamais consister dans le bonheur. Ce n’est pas qu’il
faille nier l’aspiration au bonheur : elle est irrépressible ! Car le
bonheur, comme le remarquait Aristote, est la plus souveraine des
valeurs finales, car c’est la seule qui ne peut pas être le moyen pour
une autre valeur finale. On peut vouloir la Justice pour avoir la Paix,
et ainsi de toute autre valeur finale. Mais cela n’a aucun sens de se
dire « À quoi bon le
bonheur ! » Or, en tant que rêve du désir, le bonheur est une
valeur indéfinissable, essentiellement de l’ordre de l’imaginaire, du
mirage, et, pour cela, elle ne peut pas donner prise à l’élaboration
d’un projet. Ont peut rappeler ici Kant, dans ses Fondements de la
métaphysique des mœurs (1785) : « Le problème qui consiste à
déterminer d'une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le
bonheur d'un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ;
il n'y a donc pas à cet égard d'impératif qui puisse commander, au sens
strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est
un idéal, non de la raison, mais de l'imagination. »
C’est pour cela que, utilisée en politique, la valeur bonheur
est toujours dangereuse et doit toujours être suspectée de servir de
levier de manipulation des comportements. En effet, venant d’un leader
politique qui a réussi à crédibiliser sa parole, le bonheur est vécu,
par quelqu’un qui n’est pas en situation de réfléchir, comme un
argument irrésistible, pour adopter les comportements sollicités –
« Si c’est pour le bonheur, comment le contester ! »
Considérons l’histoire passée et nous constatons que le bonheur du
peuple a toujours été l’argument suprême des totalitarismes.
C’est d’ailleurs l’argument qui opère encore assez bien aujourd’hui
au bénéfice de la mercatocratie, malgré les dégâts de plus en plus
évidents qu’elle génère dans l’environnement humain, comme dans la
santé physiologique et mentale des travailleurs/consommateurs. Elle
réussit toujours à s’appuyer sur l’équation : plus de croissance
(marchande, c’est-à-dire du PIB) = plus de biens disponibles = plus de
satisfactions = plus de bonheur. Bien sûr cela est alimenté par la
pression plus insistante et envahissante que jamais de la propagande
marchande, comme par le rythme de plus en plus effréné des devoir-être
qui sont dictés pour atteindre le niveau d’une apparente réussite dans
la course au bonheur. Mais ces deux facteurs sociaux ont d’abord pour
effet de limiter au mieux la disponibilité à la réflexion sur l’usage
de sa liberté.
L’histoire nous a appris hier que le communisme, avec ses
totalitarismes simulant la société du bonheur et cachant les malheurs,
a amené à de catastrophiques errements : les famines organisées par
Staline dans les campagnes, la famine provoquée par le « grand bond en
avant » de la Chine de Mao Tsé-toung, les massacres au Cambodge
perpétrés par le polpotisme, et cela ne perdure-t-il pas aujourd’hui
(Corée du nord) ?
Quant à la société mercatocratique, désormais mondialisée au bout de
deux siècles de développement, si elle regorge d’images insistant sur sa capacité d’apporter le bonheur, elle se trouve toujours plus brutalisée
par l’histoire, les guerres et les catastrophes naturelles se succédant
de manière de plus en plus accélérée. Jusqu’où les subirons-nous pour
que nous comprenions, en fin en compte, que le bonheur mercatocratique
mène au désastre ?
C’est pourquoi il est important de rappeler aujourd’hui que les
socialismes antérieurs au socialisme marxiste, étaient bien moins
« utopiques » que ce dernier ou que la mercatocratie ! Tout
simplement parce qu’ils posaient des valeurs finales politiques
beaucoup plus réalistes que le bonheur.
On peut écouter directement les ouvriers qui s’organisent dès la
première moitié du XIXe
siècle pour penser une autre société qui puisse bénéficier également à
tous, ce qui est bien le sens positif premier donné au mot
« socialisme ». Pour cela le petit livre composé par J.
Rancière et A. Faure, La Parole ouvrière (La Fabrique, 2007),
de choix d’écrits ouvriers antérieurs à 1851, apporte des témoignages
éloquents.
L’ouvrier tisserand Charles Noiret, dans une adresse « aux
travailleurs », écrit, en 1840 : « … nous naissons dans l'indigence,
nous vivons dans la misère, et nous mourons dans la pauvreté : notre
existence est une longue suite non interrompue de souffrances, de
privations, qu'aucun plaisir, qu'aucune satisfaction ne vient
interrompre ! ... » Or, il faut savoir que l’ouvrier – celui qui
pouvait faire œuvre de ses mains – avait, avant la Révolution Française
un statut par son intégration dans une corporation garantissant à la
fois la valeur de son travail et le protégeant dans son activité. En
1791, la loi Le Chapelier a rendu illégale toute association entre
travailleurs. C’est ainsi que les ouvriers se retrouvèrent livrés au
marché ouvert du salariat dans les manufactures et industries, et par
là prolétarisés. Ce qui explique le désarroi d’un Noiret qui, avec
beaucoup d’autres, a nourri le projet de faire la Révolution jusqu’au
bout, et faisant tomber le pouvoir des bourgeois qui l’avait détournée
à leur profit, d’établir une République sociale.
Mais comment aborder cette nouvelle étape de libération populaire ?
Voici ce qu’écrivait Charles Noiret, juste à la suite du constat
désolant de la condition des travailleurs cité précédemment : «
Dites-moi, avez-vous jamais écrit sur le front d'un homme : Tu seras
riche, ou tu seras pauvre ; tu seras puissant, ou tu seras humilié ?
Non, n'est-ce pas ? C'est que, d'après les lois de la nature, les
seules vraies, les seules justes, les biens de la terre sont à tout le
monde, et que tous les hommes sont égaux. ». Ainsi, le travailleur en
révolte, après avoir fait état du malheur de sa condition, ne
revendique pas le bonheur, il réclame la justice. Or, la justice est
une valeur finale, contrairement au bonheur, parfaitement
expérimentable, elle est déjà là toute entière dans la division du
gâteau à la tablée ! C’est pourquoi cela a un sens, pour les
travailleurs, de prévoir comment s’organiser pour obtenir plus de
justice – c’est ce que fait C. Noiret dans la suite du texte évoqué.
Dans le même livre, on peut lire un extrait du journal intitulé La
Fraternité de 1845, écrit par des ouvriers réunis pour penser de façon radicale ce que devra être la société à venir : « Ce ne sont
pas seulement des appétits qui s'agitent, c'est mieux que cela, c'est
l'intelligence populaire qui fait son avènement dans le domaine social
et s'élève a la conception des principes de liberté, d'égalité et de
fraternité véritables. » Il est clair que les mots employés détournent
de l’investissement du bonheur, lequel est l’horizon « des
appétits qui s’agitent », pour un projet de société qui vise des
valeurs à la fois plus raisonnables et plus élevées. La fraternité,
en opposition à la compétition du marché ; l’égalité, en
opposition à la morgue des bourgeois vis-à-vis du peuple ; la liberté,
qui dans l’esprit de ces militants pour une République sociale, est
essentiellement la liberté de se réunir pour parler politique (les
réunion politiques sont alors interdites), écrire, publier, en somme
affirmer sa légitimité à faire valoir sa voix pour décider de l’avenir
commun.
On sait ce qu’il est advenu de ces premiers militants du socialisme.
Ils furent les fers de lance de la Révolution de février 1848 à Paris.
Jusqu’en juin, ils purent contribuer aux grandes réformes sociales de
la toute nouvelle Seconde République – abolition de l’esclavage,
suffrage universel (masculin), droit au travail, etc. Mais, avec
l’échec des Ateliers nationaux, la sanglante répression des ouvriers en
juin, et la première élection présidentielle qui porta au pouvoir un Bonaparte, lequel se fit empereur trois ans plus tard,
instaurant une répression brutale, puis systématique, contre le
mouvement ouvrier, ce fut la mise à l’écart de l’espace public, pour
deux décennies, des militants pour le socialisme. Ceux-ci retrouvèrent
l’initiative, et même le pouvoir, lors de la Commune parisienne du
printemps 1871, mais furent pratiquement anéantis par les massacres de
la reprise de la capitale par les Versaillais, puis par les fusillades
et les déportations qui suivirent.
Ce qui se voit dans le processus de structuration du mouvement des
travailleurs. La première Internationale ouvrière (AIT = Association
Internationale des Travailleurs), fondée en 1864 par une majorité de
délégués représentant les ouvriers-artisans, visait l’autonomie des
travailleurs, et donc la fin de leur sujétion aux nantis capitalistes.
Par contre, la seconde Internationale, en 1889, acte la prise de
contrôle du mouvement des travailleurs par les communistes ; ce que
manifeste clairement la proclamation du principe de la « lutte des
classes » devant régir désormais le mouvement ouvrier, conformément au
matérialisme historique décliné dans le Manifeste du parti
communiste (paru en 1848). Or la lutte des classes est la négation
de l’autonomie des travailleurs puisqu’elle passe par la dictature du
prolétariat, ce qui signifie la mainmise sur l’État du parti s’en
réclamant pour son détournement en dictature.
C’est ainsi que la pensée marxiste a toujours traité, traite encore,
le premier socialisme, qualifié d’« utopique », ou de
« niais », comme une espèce d’enfance de la lutte sociale
définitivement dépassée.
Mais le diagnostic de l’histoire ne va pas du tout en ce sens.
Que nous reste-t-il de l’emprise que les mouvements communistes ont
pu prendre sur les sociétés ? Le régime de Cuba, ou celui de la Corée
du Nord, voire de la Chine ? L’apparition d’une forme de pouvoir
arbitraire, parfois jusqu’à l’absurde, qu’on peut appeler le
« bureaucratisme » , les cultes de la personnalité, le
pouvoir démesuré des « services secrets » sur la vie sociale,
une vie populaire devant s’installer dans le mensonge entre ce qu’on
doit afficher de soi et ce qu’on est vraiment, des procès lunaires où
les accusés doivent s’humilier dans la reconnaissance de fautes
extravagantes. Le choix de la violence – la lutte des classes et la
dictature du prolétariat – est lourd, car lorsqu’on l’initie, même si
on croit avoir tout prévu, on n’en maîtrise jamais la fin.
Le communisme a apporté un gain aux travailleurs surtout comme contre-pouvoir en fortifiant
des luttes qui leur furent bénéfiques. Mais cela dans la mesure où il
se faisait pouvoir organisationnel. Or ce phénomène de pouvoir, parce
qu’il a tendance à se durcir en hiérarchies, ne s’exerce pas sans
arbitraire. D’où les tiraillements, les exclusions, les
« révolutions de palais », etc.
Bref, il faut le dire, le bilan est bien maigre pour le mouvement
communiste, étant donnée toute l’énergie populaire dans le désir d’une
société bonne qui a été mobilisé sur un siècle et demi par cette
idéologie.
Or concernant le socialisme initial du XIXe
siècle le bilan est clairement positif
: ce socialisme dit « utopique » a des prolongements tout-à-fait concrets aujourd’hui. En sont l'héritage direct et toujours vivant après deux siècles, nos mutuelles, coopératives (comme
l’entreprise Godin (poêles à bois), fondée en 1840, toujours active,
qui fonctionna en coopérative de 1880 à 1968, les ouvriers étant
copropriétaires de leur outil de travail), ou plus récemment les Sociétés
Coopératives et Participatives (SCOP) qui sont des entreprises où les
salariés sont directement associés à la gestion et aux bénéfices.
La fraternité a eu sa reconnaissance en 1848, quand elle fut choisie comme valeur
fondamentale de la République française.
Surtout, il reste de cette dynamique d’idées politiques, un certain
nombre de valeurs dont nous avons bien besoin pour penser une
alternative à la société mercatocratique complètement embourbée dans le
marécage d’une croissance que l’environnement naturel ne peut plus
soutenir, et rendue de plus en plus violente par l’aiguisement des
tensions liées à ses difficultés présentes, dans la mesure où elles
sont exacerbées par la compétition.
Ces valeurs sont, la fraternité donc. Mais il faut avoir
conscience que la fraternité est la condition pour une autre valeur
mise en avant par les socialistes : c’est l’association.
L’association est juste à l’opposé du parti se considérant
l’avant-garde et le guide du peuple de travailleurs, et donc
s’octroyant une autorité sans contrôle sur lui. Par contre,
l’association libre est le moyen pour le peuple de contrôler tous les
secteurs de la vie sociale. Cette valorisation de l’association va de
pair avec la méfiance vis-à-vis du pouvoir d’État – c’est
pourquoi on ne peut pas séparer de manière tranchée ce premier
socialisme de l’anarchisme.
Enfin la valeur, sans doute la plus décisive, qu’il faut recueillir
de nos ancêtres socialistes est la justice – si constamment
piétinée par le communisme (la violence est par nature génératrice
d’injustices). P.-J. Proudhon la définissait ainsi : « La justice …
c'est le respect, spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la
dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance
qu'elle se trouve compromise et à quelque risque que nous expose sa
défense. » (De la justice dans la révolution et dans l’Église,
1858).
Cette exigence de reconnaissance de sa dignité est peut-être le
dernier mot qu’il faut retenir du legs des premiers socialistes. C'est la valeur qui transparaît de la manière la plus insistante dans les écrits réunis dans La parole ouvrière. Et c’est sans doute le caractère de la condition humaine de notre
modernité tardive qui le rattache le plus clairement aux travailleurs
enrôlés dans l’industrialisation forcenée il y a deux siècles : être
traité de façon indigne.
Le prolétarisé était traité de façon indigne dans son corps, dans
l’usage de ses habiletés, dans son attachement à sa terre natale, dans
sa vulnérabilité naturelle (travail des femmes et des enfants). Dans
les pays plus pauvres recherchés par les mercatocrates pour leur
main-d’œuvre à faible coût, des populations sont encore traitées
indignement de cette manière. Mais ce qui relie toutes les populations
souffrantes, depuis la mainmise de l’économie marchande sur la société,
c’est bien l’indignité en laquelle on essaie de les maintenir.
Dans les pays réputés riches, on sait comment le traitement du
salarié peut être indigne, par exemple lorsque tout l’équilibre qu’il a
réussi à donner à sa vie peut être remis en cause par un simple petit
calcul de rentabilité d’un fond d’investissement. Mais il faut aussi
reconnaître l’indignité trop ordinaire du traitement de chacun en tant
que consommateur. Ce n’est pas une indignité imposée par l’usage de la
force, c’est une indignité imposée par un certain type de communication
intrusive qui, systématiquement, ne respecte pas l’humanité de celui à
qui elle s’adresse. Tout particulièrement il se voit traité constamment
comme un être de besoin, ce qui nie sa liberté. Pour cela, on
n’hésite pas à l’interpeller émotionnellement pour le faire réagir, et
de façon suffisamment pressante et répétée pour qu’il ne puisse pas
avoir le temps de réfléchir ses choix au-delà de la réaction
émotionnelle. On se voit ainsi maltraité psychiquement par la flatterie
de ses instincts les plus primaires et le déni de sa capacité de
réflexion rationnelle. De ces traitements indignes vient la profonde
frustration dans sa vie humaine qui caractérise le peuple
travailleur-consommateur contemporain, frustration qui est d’ailleurs
d’emblée exploitée par la mercatocratie pour orienter vers d’autres
consommations. Il est indigne que les individus soient mis dans le
cycle travail-consommation de telle manière qu’ils se retrouvent comme
le hamster dans sa roue qui s’épuise à s’activer sans que cela ne
puisse le mener nulle part.
Oui, nous avons un urgent besoin d’une société juste, c’est-à-dire
qui rende justice à notre humanité. C’est ainsi que nous pourrons vivre
pleinement, parce nous pourrons donner sens à notre vie. Nous ne serons
plus dans le besoin de courir après de petites satisfactions éphémères
dans un activisme aveugle pour la remplir – ce qui est en train de
détruire la planète qui nous accueille et pour laquelle nous sommes
faits pour vivre.
Oui, merci à nos aïeux travailleurs-artisans ayant élaboré une
opposition crédible à l’établissement de la mercatocratie il y a deux
siècles !
Oui, renouons avec leur projet de construire une société juste ! … et possiblement
nous éprouverons quelque sentiment ayant à voir avec le bonheur... mais
par surcroît.