Il y a quand même une vérité simple qu’il est bon de formuler en toutes lettres.
Oui, il y a des crétins qui désormais arrivent aux plus hautes responsabilités, quelquefois à la tête d'États, et assez souvent très démocratiquement élus !
Pourquoi ? Parce que notre société mondialisée de la modernité tardive est délibérément organisée pour valoriser la crétinerie !
Le mot crétin vient de chrétien, et désignait, à partir du XVIIIe siècle, les cas d’une pathologie endémique, dans des vallées reculées des Alpes, présentant une déficience dans le développement psychique, laquelle se manifestait par un esprit resté particulièrement engourdi.
Ce mot est devenu le terme populaire que l’on connaît, à connotation injurieuse, qui incrimine un esprit incapable de s’élever à la compréhension d’un problème, invoquant toujours les mêmes recettes simplistes de solution.
On peut considérer le crétin comme l’antonyme de l’humain – au sens propre du terme : ce qui fait qu’il n’est pas un mammifère comme les autres. Le crétin dans le psittacisme de ses réponses aux problèmes qui se posent fait du surplace ; l’humain, parce qu’il a le sens d’un bien à faire advenir, se donne une histoire. Comme l’écrivait, il y a fort longtemps, Brunetto Latini : « Où que j’aille, je serai en la mienne terre, puisque nulle terre ne m'est exil, ni pays étranger ; car bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. » (Livre des Trésors, vers 1265). La construction de ce bien – « bien-être » – qui se reformule, se précise, s’enrichit, tout au long des générations, c’est ce qu’on appelle la culture. Car la culture humaine, par opposition à la nature animale assignée à jamais à son biotope (son « lieu ») ,est constituée de tout ce qui, créé par les humains dans leur liberté, est jugé pouvoir prendre place dans leur monde commun pour le faire avancer vers ce bien qui est le sens de l’histoire humaine.
La crétinisme doit être pensé comme la négation de la culture. D’ailleurs, toujours, le crétinisme épidémique se manifeste par des destruction culturelles qui sont les véritables malheurs de l’histoire humaine : les guerres crétines – déclenchées par les compétiteurs de la domination – en sont, aujourd’hui encore, un triste exemple.
La crétinerie en général est l’incapacité de prendre une hauteur de vue à la mesure des problèmes qui se posent, et la répétition des solutions simplistes – celles qui ne valent qu’à court terme et qui masquent provisoirement le problème plutôt que le résoudre. Ce qui laisse deviner la toute-puissance du principe de plaisir dans les choix crétins. Bien évidemment, rétorquera-t-on, on sait depuis Freud que le principe de plaisir est au fondement de la vie psychique. Non pas, on le sait en réalité depuis le grec Épicure au IVe siècle av. J.-C. ! Mais, montrait Épicure, la véritable toute-puissance du plaisir est dans sa modulation raisonnée « parce que le plaisir est le bien primitif et conforme à notre nature, nous ne recherchons pas tout plaisir, et il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs, savoir lorsqu'ils doivent avoir pour suite des peines qui les surpassent. » (Lettre à Ménécée). Le crétin ne saurait différer par ce chemin de la modulation rationnelle l’accès au plaisir à sa portée. Le crétin ne voit de sens dans sa vie que dans la cueillette de sensations bonnes.
Or, il se trouve que l’accumulation maximale de sensations bonnes est précisément la version du bien qui est promue par le pouvoir qui détermine l’organisation de la société, depuis deux siècles. Il s’agit d’une mercatocratie, autrement dit du pouvoir du marché, lequel est d’abord, mais pas seulement – le travailleur et le consommateur en sont aussi, parfois à leur cœur défendant, parties prenantes – le pouvoir des grands marchands multinationaux qui sont les principaux acteurs, à la fois de son emprise mondialisée, et de son insinuation toujours plus intrusive dans la vie privée des individus.
On ne va certes pas répertorier les multiples occurrences de cette valorisation de la crétinerie en société mercatocratique– c’est un exercice intéressant pour chacun de repérer les multiples incitations à être crétin – en lire une occurrence ici – auxquelles est confrontée sa vie quotidienne. Il faut quand même avoir conscience qu’on vit aussi la pression pour la crétinerie, comme en creux, dans les occurrences répétées de dévalorisation de ce qui concerne le souci du monde commun et de son bien.
Il est cependant intéressant de repérer les caractères propres à la crétinerie promue par la mercatocratie. Elle pratique le principe de plaisir à court terme selon les trois modes privilégiés de la réaction compétitive, du spectaculaire, et de la démesure. Ces trois modes sont en effet requis par la mercatocratie pour prospérer, autrement dit pour indéfiniment faire croître le marché.
– La réaction compétitive est le mode basique de la crétinisation mercatocratique. Il s’agit d’un comportement réactif, c’est-à-dire qui n’est pas choisi par réflexion mais qui s’impose spontanément. Le sens de ce comportement, en effet, n’a pas à être réfléchi puisqu’il est toujours déjà là, massivement imposé par l’idéologie marchande : être le meilleur dans l’accès aux biens pourvoyeurs de sensations bonnes, étant entendu qu’il y a compétition sociale pour l’enrichissement qui commande cet accès aux biens. La réaction déterminée, conforme à l’intérêt marchand, est obtenue par communication intrusive. La mercatocratie a développé mille canaux pour qu’elle atteigne ses cibles. Elle est d’abord imagée, de façon impactante, pour créer une déstabilisation affective tout en y associant le bien dont on ne peut qu’avoir besoin[i] pour rétablir le contentement.
– Le spectaculaire est la forme contemporaine extrême du courtermisme propre au crétinisme. Le crétin ne voit guère au-delà, dans son vécu du temps, de ce qui va lui permettre de réparer sa frustration présente. Et l’investissement de l’avenir de l’individu idéal qui, en tant que travailleur-consommateur, contribue à nourrir le dynamisme du marché, n’est pas censé porter plus loin. Le spectaculaire n’est advenu que tardivement dans l’histoire de la mercatocratie parce qu’il avait besoin de la capacité technique de produire et diffuser indéfiniment l’image réaliste pour devenir un fait social majeur. On peut considérer qu’avec le spectaculaire généralisé dans la société, on atteint en quelque sorte l’incandescence du courtermisme sous forme de possibilités dangereusement indéfinies de méconnaissance des véritables problèmes qui se posent au monde commun. Le spectaculaire consiste à mettre en scène, à faire voir, l’action visant à maîtriser l’avenir, qu’elle soit fictive ou bien réelle – comme ici par exemple – comme source de jouissance présente. La mise en scène est conçue pour susciter des émotions positives, gratifiantes, le plus souvent par investissement de personnages en situation de faire ce qu’on aurait aimé faire, d’être ce qu’on aurait aimé être. Plus le spectacle est opérant sur les consciences, plus les individus ainsi impactés se détachent de la considération de l’avenir du monde commun, plus la crétinerie devient commune. C’est pourquoi le quotidien de la modernité tardive multiplie les occasions d’interface des individus avec des écrans faisant défiler des spectacles.
– On retrouve dans la démesure le solutionnisme, par répétition du même type de comportement simpliste, caractéristique du crétinisme. Tout problème, personnel ou social, peut être traduit en besoins ; et à tout besoin on peut trouver une offre marchande. Bien sûr, le sens de cette démesure dans la transformation de la réalité planétaire en biens marchands est la compétition pour l’enrichissement des entrepreneurs de l’offre qui parviennent largement à engrener les consommateurs dans leur logique en tant que pourvoyeurs de sensations bonnes. Et il ne saurait y avoir de principe qui limite cette compétition, car ce principe ne pourrait relever que d’un bien supérieur. Or il ne saurait y avoir un bien supérieur à l’enrichissement particulier dans le monde du mercatocrate ! Mais, objectera-t-on, le respect de la viabilité de la seule biosphère connue dans l’Univers pour qu’elle reste accueillante aux humains à venir est un bien évidemment supérieur à l’accroissement du marché ! Aucune valeur présente, et surtout pas l’enrichissement de particuliers, ne peut tenir contre une telle objection. C’est pourquoi les grands acteurs de la mercatocratie, acculés par les désastres écologiques, hésitent de moins en moins à remettre en cause la valeur de vérité en achetant de pseudo-autorités scientifiques pour que soit récusés, au moins mises en doute, les données objectives de la rapide dégradation de l’état de la biosphère exténuée par les dernières décennies du développement du marché. Mais remettant ainsi en cause la fiabilité du monde commun, c’est la valeur du langage elle-même – dont le premier rôle est de nous donner un monde en partage à gérer au-delà de sa sphère singulière de sensibilité – qui est détruite. Or, c’est bien la pire agression contre la culture que de piétiner ainsi le monde commun qu’apporte le langage. En d’autres temps, ce type de comportement relevait de la pathologie psychiatrique, on l’appelait « délire ». Aujourd’hui on peut faire une carrière politique en outrageant ainsi la vérité ! C’est comme si, depuis quelques années, le crétinisme mercatocratique avait franchi un seuil en affirmant ses vérités du point de vue de son monde qui l’arrange, mais qui ne saurait être partagé ! La démesure est donc de ne solutionner les problèmes qu’en termes d’ouverture de marchés en niant, quitte à sacrifier la valeur de vérité, les limites propres à la biosphère, ce qui ne peut mener qu’à la destruction des conditions qui ont permis l’accueil de l’humanité sur Terre.
Finalement la notion de crétinerie opère plutôt bien pour penser, d’un point de vue psychologique, le mal actuel qui obère l’avenir de l’humanité. Elle n’amène pas à traiter les humains en général, ou même en majorité, de crétins. Elle dit simplement que le pouvoir en place depuis deux siècles, et qui a acquis une emprise mondiale sur l’organisation des sociétés, idéalise une société de crétins et s’emploie techniquement à diffuser le crétinisme, selon les trois dimensions que l’on a vues, comme condition de sa durabilité. Il advient aussi à peu près à chacun d’entre nous, d’être complaisant au crétinisme, ou même de faire le crétin, lorsqu’il nous est utile de faire bonne figure dans un milieu social convenu. Mais, nous le savons par les moments cachés des confidences, l’attachement de chacun à la culture et à la valeur de vérité est bien plus profond que ne veulent le faire croire les gesticulations des milliardaires qui paradent sur scène ou écran suite à leur classement dans la revue Forbes (qui classe chaque année les plus riches).
Pascal écrivait (Pensées, 1669) : « Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple. » Si l’on pense le « peuple » désigné dans cette proposition tel qu’il est montré dans les médias les plus dominants, c’est-à-dire fort complaisant à la crétinerie promue par ceux-ci, il est certain que cette pensée de derrière est bien présente, bien que tout soit fait, dans le spectacle permanent de l’actualité et des loisirs, comme si elle n’existait pas. Mais le spectacle du monde crétin n’occupe pas le devant de la scène depuis si longtemps. L’intrusion de la communication manipulatrice quasi permanente avec les terminaux personnels connectés est récente. L’héritage d’un attachement à la culture, même s’il passe le plus souvent en arrière-plan n’est certes pas oublié – il y a beaucoup d’entreprises individuelles ou associatives qui le font vivre.
Cet héritage culturel dont nous sommes légataires aura certainement à cœur de révéler la crétinerie pour ce qu’elle est lors des crises à venir.
[i] C’est le mot employé par l’économie politique qui théorise cette manière d’accroître le marché. Mais il est remarquable que lorsque la communication marchande s’adresse au potentiel consommateur, elle ne lui parle que de ses désirs. Or, le besoin doit nécessairement être satisfait, alors que le désir est libre. Il s’agit donc d’une manipulation psychique : créer les conditions objectives d’une nécessité tout en faisant croire qu’on se comporte librement.






