dimanche, mars 01, 2026

La fin de la civilisation du bonheur

« Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur !
Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte.
On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent
. »

Jean Anouilh, Antigone, 1944


         Ce que l’on voudrait comprendre, c’est le gouffre abyssal d’irresponsabilité dans lequel tombe l’humanité aujourd’hui !

Mais que vont penser nos enfants de nous, de nos choix actuels, quand ils seront confrontés de plein fouet aux malheurs que ceux-ci appellent et dont nous subissons déjà aujourd’hui les prémices – inondations, sécheresses, déforestation accélérée, destruction de la biodiversité (toutes ces espèces qui se retrouvent traquées dans leur habitat, tous ces insectes qui ne stridulent plus, qui meurent en silence empoisonnés), sols rendus malades de la monoculture industrielle, sans arbres, sans oiseaux, sans fleurs, sur des milliers d’hectares, terres devenues invivables et exils massifs, gaspillages monstrueux de matières premières, d’énergie, de biens produits, glaciers qui fondent, mais montagnes de déchets qui s’élèvent, surpêche, particules plastiques qui remplacent le plancton à la surface des mers, accumulation insensée de centaines de milliers de tonnes de déchets hautement radioactifs à vie longue, et ajouté à cela les guerres qui se multiplient, et avec elles les champs de mines antipersonnelles, les armes qui se produisent massivement, avec relance de la course à qui aura le plus d’ogives nucléaires… ?

La question est d’autant plus brûlante qu’on assiste, depuis le printemps 2025, à une brutale régression dans les mesures que l’on avait prises pour aller dans le sens d’un redressement de la trajectoire catastrophique en laquelle la logique du marché oriente l’humanité.

L’effet Trump ? Soit ! Mais de quoi l’élection de Trump est-elle l’effet ? Comment aujourd’hui, où une cascade d’événements impliquent que les responsables politiques se mettent à la hauteur des défis de l’avenir, les peuples peuvent-ils accepter d’être conduits par des irresponsables ?

Il faut répondre à cela que s’est imposé, par l’action multiséculaire de la mercatocratie – le pouvoir du marché qui est le vrai pouvoir d’organisation de la société – un certain vécu du temps qu’on peut appeler « courtermisme ». Cela signifie que le plus important, c’est le court terme, et le court terme, c’est de répondre au plus vite aux frustrations du présent.

De ce point de vue, la succession apparemment chaotique des décisions de l’actuel président des États-Unis devient limpide. Il suffit de prendre en compte les deux motivations parfaitement courtermistes qui manifestement l’accaparent :
1– Entretenir constamment le spectacle de son pouvoir. 2– Servir ses amis et nuire à ses ennemis.

Bien entendu si, dans les pays où il y a des démocraties qui, au moins formellement, se tiennent, on choisit des individus courtermistes pour les responsabilités politiques, c’est parce qu’on est courtermiste soi-même en tant qu’électeur.

Précisons concrètement ce que cela veut dire. On a pu voter Trump pour la promesse de spectacle sans cesse renouvelé qu’il peut assurer sur la scène publique, et pour lequel il est bien supérieur à ses concurrents. C’est une motivation qu’on a bien tort de négliger. Le spectacle n’est-il pas la quintessence du courtermisme, toute la satisfaction étant dans le présent ? D’une manière générale le courtermisme s’entretient par une pression continue de messages intrusifs, à fort impact affectif, destinés à faire réagir – et dans le message est indiqué le comportement (par exemple d’achat) qui est censé apporter la satisfaction. C’est ce qu’il faut appeler la manipulation réactive, laquelle est le moyen prioritaire, en mercatocratie, de contrôle des comportements.

Il faut comprendre que le courtermisme est la temporalité du besoin. La manipulation réactive vise à nous mettre en état de besoin. Quand on a besoin de quelque chose, on s’efforce de se le procurer prioritairement. Le besoin oblige, il s’oppose au désir qui laisse la liberté d’être choisi, ou non. D’ailleurs, l’économie politique, qui est la théorie sur laquelle s’adosse la mercatocratie, calcule le travailleur-consommateur qu’elle veut voir en chacun de nous qui ne faisons pas partie de la caste des « décideurs », uniquement en tant qu’être de besoins – ce qui ne l’empêche pas de s’adresser à nous en flattant nos désirs, car il faut donner le change. En effet l'intérêt du comportement par besoin est d'être parfaitement prévisible. Et il ne peut y avoir de science économique que pour des comportements prévisibles. C’est là qu’est le pouvoir principal de la mercatocratie : nier notre liberté en nous entretenant dans le besoin.

C’est donc un effet de l’artifice créé par la mercatocratie – organiser la vie sociale en fonction de gens de besoins –  que la tendance commune à se sentir toujours pressé par les tâches immédiates, à ne jamais avoir le temps, et, finalement, à escamoter la réflexion sur l’avenir vers lequel on veut aller.

Pourtant il faut nuancer. Il y a bien une résistance sociale à cette condition de travailleur-consommateur toujours pressé. « L’affaire du siècle », pétition pour faire condamner l’État français pour inaction climatique, a obtenue, malgré aucun soutien médiatique majeur, en quelques semaines (en 2019), plus de 2 millions de signatures – plus récemment (2025) une pétition contre une loi Duplomb pour supprimer l’essentiel de l’encadrement écologique de l’agriculture industrielle, dans les mêmes conditions de clandestinité médiatique, a obtenu un nombre équivalent de signatures !

Si pressés qu’ils soient par l’organisation sociale, il faut donc admettre que les gens sont partagés, plus ou moins, mais beaucoup au point de s’engager publiquement contre les idées dominantes. Leur conscience personnelle, qui est celle aussi de leur histoire familiale, des partages de ce qu’ils vivent avec leurs proches – je veux parler des partages sans que rien ne fasse écran – les amènent nécessairement à s’interroger sur l’avenir commun. Oui, il faut admettre que nous sommes, chacun, à la fois acteurs de la mercatocratie (les colis que nous commandons, etc.), mais aussi objecteurs de conscience contre son irresponsabilité quand à notre avenir commun. Ce qui n’est, après tout, que reconnaître que notre société, et plus largement l’humanité, est en crise ouverte, et que cette crise traverse la conscience de chacun.

Cependant, il est difficile de vivre dans la contradiction – « flasher » sur un produit dont on s’est persuadé avoir besoin, avoir recours à l’IA, commander sur Internet, etc., le jour, et se soucier de l’avenir des enfants le soir. À un moment il faut bien donner un sens à sa vie, et non deux sens contraires. Ce que nous voulons dire c’est que des situations de crise ouverte, comme celle que nous vivons, sont forcément évolutives ; dans la contradiction entre deux logiques sociales qui s’opposent, il y en a toujours une déjà installée qui est remise en cause par une autre en phase ascendante, et qui finit, à travers des soubresauts sociaux plus ou moins dommageables, toujours par l’emporter. Ce qui est installé aujourd'hui, c’est l’idéal humain courtermiste – Tocqueville en parlait déjà il y a près de deux siècles : « Il [le pouvoir] aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir … que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » De la démocratie en Amérique (1840). Ce qui monte, c’est la revendication d’une société organisée pour la maîtrise de l’avenir à moyen et long terme qui soit compatible avec la vitalité de la biosphère.

Dès lors comment expliquer la régression généralisée, très nette depuis un an, de la tendance progressiste (l’avenir, c’est le progrès de la raison dans les relations entre humains et de ceux-ci avec leur environnement naturel) en faveur de l’aveuglement courtermisme et de l’irresponsabilité politique ?

En ce point on doit faire l’hypothèse qu’il y a un puissant facteur qui brouille la contradiction entre ces deux vécus, progressiste et courtermiste. Ce facteur, ne peut-être qu’une valeur qui les surplombe, parce que c’est la valeur finale la plus populaire du moment, mais déjà présente depuis bien longtemps (voir Tocqueville ci-dessus), tellement évidente aujourd’hui que, la plupart du temps, il semble inutile de la nommer : le bonheur !

Le bonheur ! Tout le monde le recherche, n’est-ce pas ? Et c’est vrai pour les perspectives immédiates de consommation, comme pour le choix  d’une profession, d’un(e) partenaire durable, et d’avoir des enfants (ou non) et combien ! Cela a l’air tellement banal que peu propre à faire avancer notre réflexion.

Sauf si l’on a conscience que, du point de vue de l’histoire de l’humanité, le bonheur n’est pas du tout une valeur qui va de soi.

Il faut en effet savoir que le bonheur, en tant que facteur politique central, est d’apparition relativement récente, il a été imposé en trois étapes :

1– Ce fut au début du XVIIe siècle la position d’un idéal de bonheur par le progrès technoscientifique par des philosophes, d’abord Francis Bacon qui anticipe « Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau ». (La nouvelle Atlantide,1627), et puis René Descartes qui voit les humains « comme maîtres et possesseurs de la nature » et prévoit « l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent » (Discours de la méthode,1637).

2– Il y eut ensuite la popularisation de cet idéal en Occident à l’occasion de la Révolution Française. Tout particulièrement lorsque le conventionnel Saint-Just proclama devant les représentants de la nation en 1794 « Le bonheur est une idée neuve en Europe. »

3– Enfin, se fit, au tournant du XIXe siècle, la théorisation de la politique comme organisation de la société afin de réaliser le bonheur pour tous, à la fois par les Utilitaristes en Angleterre, les Idéologues et les Saint-Simoniens en France. Ces penseurs ont alors légitimé le passage à la production industrielle de biens et une emprise mercatocratique sur la politique, mais tout autant la création d’une misère sociale injuste et cruelle par enrégimentement d'un prolétariat épuisant sa vie dans les manufactures puis les usines, et n’épargnant ni les femmes ni les enfants.

On peut objecter que le bonheur n’a pas été inventé par la modernité occidentale, qu’il était déjà bien présent dans l’Antiquité – Aristote disait du bonheur qu’il est le « souverain bien » ! – et que d’ailleurs, il est nommé, et donc pensé, dans toutes les langues.

Mais pour les penseurs antiques le bonheur comme valeur ne devait pas avoir d’incidence politique, il était essentiellement pensé comme une valeur personnelle d’hygiène mentale.

D’autre part, cette universalité de la pensée du bonheur mérite d’être examinée de près – ce que l’on a fait ici. Il apparaît que, dans la grande majorité des langues, étymologiquement, le mot « bonheur » [bon-heur] renvoie à la rencontre impromptue avec un hasard heureux. Autrement dit, quand il s’est agi de le nommer – et nous savons qu’une langue est la plus belle œuvre humaine, parce que la plus collective (chaque locuteur la fait vivre) et la plus généreuse (elle nous donne le monde) – le bonheur a toujours été pensé comme extérieur au champ des projets humains. La langue nous révèle un savoir immémorial des humains que le bonheur ne saurait être un projet d’existence.

Pour le comprendre il faut prendre en compte l’exigence extrême que vise le mot « bonheur » : « un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future » écrivait Kant en 1785. Mais alors le bonheur apparaît comme une visée irréaliste, puisqu’il implique des relations avec autrui comme avec l’environnement naturel pleinement satisfaisantes ; or comment peuvent-elles l’être dans la durée, puisque ces relation sont contingentes – une épidémie, un temps pourri qui compromet les récoltes, un proche belliqueux, un voisin hostile etc. ?

Mais si ce « tout absolu » de satisfaction qu’est le bonheur est irréaliste, comment une telle idée a-t-elle pu venir à notre conscience comme valeur finale de l'existence ("souverain bien")?

Si l’idée de bonheur nous parle, c’est qu’elle correspond à quelques vécus passés. La référence à une telle satisfaction est peut-être le vécu nouveau-né, repu contre le sein de sa mère après la tétée, ou peut-être même l’état bienheureux du fœtus que nous fûmes dans la matrice maternelle quand tous nos besoins étaient d’emblée pourvus par les flux venant du corps de la mère. Peut-être aussi a-t-on pu rencontrer cet état de satisfaction sans partage dans quelques-uns de nos rêves ?

Ce qui est significatif, soit dans l’état d’osmose avec la mère, soit dans le rêve du dormeur, c’est qu’on est toujours dans une situation de mise à l’écart du monde. Qu’est-ce que le bonheur – au sens de cet absolu qui fait briller les regards  ? On peut le dire simplement : c’est le rêve du désir. Et on ne peut aller plus loin. Parce que dès lors qu’on parle de rêve on installe le bonheur dans l’imaginaire de chacun. Et alors ce en quoi consiste le bonheur ne peut-être que différent pour chacun. Pensons à un jeune couple qui dit vouloir se réunir pour le bonheur : il a encore tout à faire pour s’accorder.

On pourrait être tenté de se dire « voilà ce qu’est mon projet personnel de bonheur par lequel je donne sens à ma vie ». Mais on s’aperçoit vite que ce projet requiert des conditions qui ne dépendent pas de soi, mais d’autrui et, inévitablement des pouvoirs sociaux. Et supposons que ces conditions soient durablement favorables, est-ce que j’aurai cette plénitude qu’est le bonheur si je vois, et même simplement si je sais, autour de moi, des gens malheureux ? C’est ainsi que tout projet personnel de bonheur implique d’être dans une société qui fait du bonheur son projet politique. Nous sommes dans une telle société depuis environ deux siècles.

C’est donc par la souveraineté du bonheur dans les consciences que peut s'accorder le courtermisme commun de la vie de travail et de consommation, avec l’exigence d’une réflexion sur l’avenir à plus long terme. Au fond, ce qui fait l’unité de ces deux types de comportements, objectivement contradictoires, c’est qu’ils sont vécus comme complémentaires en tant qu’ils contribuent au même but final incontestable qu’est le bonheur.

Autrement dit, c’est par une inféodation commune au bonheur comme souverain bien qu’est rendue possible, aujourd’hui, une régression concernant la nécessité de mesures restrictives sur les comportements, de production industrielle et de consommation, délétères pour l’avenir commun.

Or, il est avéré que cette société, qui nous fait miroiter le bonheur, par l’extension indéfinie du marché devant apporter l’abondance et le renouvellement incessant des biens, s’avère en réalité – c’est évident depuis un demi-siècle – catastrophique pour la biosphère, et donc pour l’humanité qui en dépend totalement. Elle nous mène, si elle n’est pas rapidement réorganisée sur d’autres principes, inévitablement vers le malheur.

Il nous est en effet apparu ce que des écrivains de dystopies, tels A. Huxley (The brave new world, 1932), ou G. Orwell (1984, 1949), avaient très bien compris : tout projet de société du bonheur ne peut déboucher que sur une société de malheur. Cela s’est toujours vérifié historiquement. « Le but de la société est le bonheur commun » affirmait l'article premier de la Déclaration précédant la Constitution du 24 juin 1793 ; mais dans les mois qui suivirent, les mêmes qui avaient inspiré cet article – les membres du Comité de Salut Public dirigé par Robespierre – mirent en place l'épisode de la Terreur en lequel, durant près d'un an, furent envoyés à la guillotine plusieurs dizaines de milliers de victimes. Et nous savons que les sociétés dites "communistes" – pour le bonheur d'une société sans classes où chacun aurait selon ses besoins et donnerait selon ses capacités – ont apporté le même type de scénario, tragiquement paradoxal. Cela est aussi vrai, on le sait maintenant, pour notre société mercatocratique. Nietzsche l’avais perçu dès la fin du XIXe siècle qui écrivait: «  "Nous avons inventé le bonheur" disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1885) – le clignement d’œil ne serait-il pas dû à l’éblouissement par le rêve du désir ?

La poursuite collective d’un projet de bonheur ne peut apporter que du malheur parce qu’il est impossible de se mettre d’accord sur ce en quoi doit consister le bonheur puisqu’il est le rêve particulier de chacun. Et pourtant, du point de vue d’un leader politique, il suffit d’invoquer sa volonté de faire le bonheur de son peuple pour paralyser toute critique des mesures qu’il préconise. Car, comme Aristote l’avait remarqué, comme le bonheur est le « souverain bien », il est le seul but qui ne peut jamais être récusé. C’est pourquoi les sociétés pour le bonheur devienne si aisément des totalitarismes. Le dirigeant oblige les comportements qui l’arrangent sans pouvoir être critiqué puisque il affirme que c’est le bonheur collectif qui est en jeu. En réalité c’est son propre imaginaire du bonheur qu’il poursuit, et comme c’est un individu qui a la passion du pouvoir, il y a toutes chances que ses décisions aillent dans le sens de l’augmentation de son pouvoir personnel.

Il est significatif que ces potentats se valorisent régulièrement par des images paternelles – Staline = « le petit père des peuples » – puisque la source de l’imaginaire du bonheur de chacun se trouve dans des vécus infantiles, voire encore plus archaïques.

La civilisation du bonheur s'est instituée en Occident il y a deux siècles sous le patronage d’une mercatocratie qui suit la même logique, mais en convertissant largement la forme du pouvoir. Au lieu de s’appuyer sur l’autorité paternaliste d’un potentat prétendant posséder la clé du bonheur pour tous, et la force pour en imposer le chemin, on s’appuie sur la distribution des « bonbons » et la communication qui en suscite le besoin. C’est pourquoi c’est une civilisation activiste qui ne tient que par la production de biens en abondance, sans cesse renouvelés, censés apporter encore et toujours d’autres sensations bonnes dont la sommation constituerait le bonheur.

On sait depuis un demi-siècle que cet activisme est intenable à terme parce qu’il ravage la biosphère, s’avérant indéfiniment pathologique pour les vivants qui l’habitent, et d’abord pour les humains. Mais c’est un fonctionnement social qui tend aussi vers le totalitarisme dans la mesure où il étend sa pression manipulatrice pour les comportements attendus à quasiment tous les moments de la vie des individus (avec la diffusion des objets toujours connectés), tout en faisant en sorte que ceux-ci aient le moins possible la disponibilité pour réfléchir.

Il devrait être clair aujourd’hui que la fin de cette grande civilisation mondialisée du bonheur est programmée comme très prochaine. La multiplication des catastrophes environnementales, des entrées en guerre – toujours terriblement dévastatrices pour la biosphère – ne sont-ils pas déjà les premiers craquements d'un processus de désintégration ? La seule question qui reste en jeu est l'ampleur des soubresauts catastrophiques, et donc ce qui restera de la biosphère dans le silence qui suivra. Car il se pourrait que l’espèce humaine s’éteigne, ou même que la biosphère disparaisse. Des régions fertiles sont devenus des déserts, et les planètes désertiques semblent bien être la règle dans l’Univers, la Terre restant la seule planète biosphérique connue.

Mais on peut garder le conditionnel car la conscience de cette orientation funeste, et la compréhension des procédés de pouvoir qui la sous-tendent, permettent à ceux qui veulent choisir un avenir de bien commun – ils sont de loin les plus nombreux – de ne pas rester impuissants. Ainsi tout l’enjeu du moment est en notre capacité de nous saisir de cette compréhension pour rectifier la trajectoire historique de l’humanité. Ce qui implique de ne plus laisser le pouvoir politique à des irresponsables sous prétexte de bonheur.

Pour surmonter la paralysie contemporaine qui empêche de rectifier la trajectoire de l’humanité, il faut oublier le bonheur.

Le bonheur est peut-être le souverain bien, mais c’est un souverain bien rêvé qui ne saurait nous donner prise sur la réalité. Au contraire, il nous fait régresser vers des vécus liés à notre immaturité première. Il y a tant de valeurs autrement plus humaines vers lesquelles aller – justice, respect, fraternité, courage, vitalité de la biosphère, …

Ce n’est pas qu’il faille condamner le mot bonheur. Au contraire, il faut être fidèle à ce qui l'a fait advenir : cette immémoriale sagesse humaine qui lui a donné l’idée de la satisfaction la plus précieuse que nous puissions éprouver, tout en la dérobant à notre volonté. Car quelles expériences avons-nous de ces moments heureux non prévus – bon-heur – que l’étymologie indique ? Quels sont nos expériences les plus significatives de satisfaction totale en ce monde ? Ce sont les moments de joie.

À son propos C. Rosset écrivait : « L'homme joyeux se réjouit certes de ceci ou de cela en particulier ; mais à l'interroger davantage on découvre vite qu'il se réjouit aussi de tel autre ceci et de tel autre cela, et encore de telle et telle autre chose, et ainsi de suite à l'infini. » (La force majeure – 1983). La joie irradie, veut se partager, elle fait le monde joyeux. Mais jamais elle ne s’anticipe, jamais elle ne se planifie. La joie nous est toujours donnée par surcroît. Cela n’a aucun sens de vouloir la joie. Elle naît d’un vécu positif qui est investi pour lui-même, mais qui pourtant nous fait comme nous redécouvrir nous-mêmes. Comme l’écrivait Spinoza dans l’Éthique (1675) : « La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. ». C’est ce qui se passe lors d’une bonne rencontre, ou lors d’une action qui nous révèle à nous-mêmes dans notre capacité de faire bien (pensons à la réussite d’une épreuve).

Oui ! Il faut se réveiller du bonheur et se colleter à la réalité du monde, pour le faire progresser vers la maîtrise de son avenir. Et là nous avons une voie pour aller du côté de la joie, soit vers les plus belles satisfactions que peut donner notre vie terrestre…pas par hasard, mais toujours par surcroît.

dimanche, février 22, 2026

Qu’il n’y a personne !

 

Le Débarquement de Colomb, Théodore de Bry, 1594
 

C’est une règle pour toute communication humaine qu’elle s’initie par un don.

Nous parlons ici de la communication initiale entre deux ou plusieurs personnes qui ne se connaissent pas. Ce n’est pas une règle écrite, c’est une règle d’usage. Elle est immémoriale et universelle. Et elle reste encore solidement ancrée dans les usages – l’invité à une soirée, par un intermédiaire, dans un groupe social nouveau se fait le devoir de venir avec un petit cadeau ! Voir aussi cet exemple de C. Levi-Strauss.

Cette pratique est en effet essentielle pour la sérénité de la vie sociale. C’est pour cela qu’elle doit être considérée comme une règle majeure de cette décence ordinaire mise en valeur par G. Orwell, et que nous définissons comme « l’ensemble des règles de comportement vertueux que pratiquent spontanément dans la vie quotidienne les gens ordinaires afin de rendre la vie sociale plus confiante. » (La décence ordinaire malgré tout)

On sait en effet que le don oblige, c’est-à-dire qu’il appelle un complément de la part du partenaire : le recevoir (l’accueil reconnaissant) et le contre-don. L’ensemble de ces trois moments constitue l’échange symbolique qui est le gage que ces deux personnes – ou groupes sociaux comme sur l’image in incipit – entretiendront des relations de confiance à l’avenir, quelles que soient les vicissitudes en lesquelles celles-ci seront prises.

A contrario, les relations qui ne s’initient pas par le don sont traditionnellement considérées comme grevées d’une malédiction. Ce qui se laisse voir sur la gravure de Théodore de Bry ci-dessus. D’un côté les européens armés qui s’imposent sur un sol étranger, de l’autre les indigènes qui les reçoivent avec des cadeaux.

Il ne faut pas prendre dans un sens littéral cette mise en scène du débarquement de Colomb. Elle a été gravée en Europe un siècle après l’événement. Mais, effectivement, il n’y eût pas de réel échange symbolique, mais, dans l’esprit de Colomb, plutôt un simple troc : « Ils nous apportaient des perroquets, du fil de coton en pelotes [...] et ils nous les échangeaient contre d'autres choses, comme de petits grains de verre et des grelots. » note-t-il dans son journal de bord. Par contre, on sait, par ce même journal que, tout de suite, Colomb, devant notaire, témoins, et la bannière du Royaume de Castille, prit possession de l’île !

La malédiction de cette entrée en relation indécente de la part des Européens avec les indigènes des Amériques s’est effectivement réalisée. C’est catastrophique sur toute la ligne ! Les populations présentes, et leurs cultures multimillénaires ont été quasiment anéanties ; les terres ont été massivement désertifiées de leurs forêts, de leur faune, et de leur flore ; on s’emploie aujourd’hui à s’attaquer systématiquement aux sous-sols et aux fonds marins.

Tous ces ravages étaient déjà potentiellement lisibles dans la mise en scène de l’événement premier par De Bry :

– La posture de supériorité raciale qui exempte de la reconnaissance mutuelle par l’échange symbolique. Les européens, dans leur assurance froide, ne font même pas le geste de recevoir les cadeaux. Ils sont tout en verticalité raide, dans leurs armures, avec leurs armes, mais aussi avec, en arrière-plan, la supériorité technique que signifient les trois navires.
En contraste, dans leur nudité, avec leurs attitudes clairement affectives, les Indiens semblent incarner le consentement à la soumission en apportant des objets en or ; cette situation d’infériorité est soulignée par les scènes de débandade en arrière-plan.

– En arrière-plan à gauche, l’urgence de dresser la croix chrétienne signifie le besoin de légitimation par la religion. Car celle-ci se proclame universelle et enseigne que le sens de la vie sur Terre est le salut après la mort, lequel justifie les souffrances que vont endurer les indigènes, se voyant exploités, dans leur sol, si possible par leur travail, et voyant leur culture piétinée par les européens.

– Enfin cette mise en avant de l’or qui serait recelé dans ces contrées, et qui aurait vocation à atterrir dans les mains des européens, manifeste l’idéologie mercantiliste qui, à la fin du XVIe siècle, triomphait en Europe de l’Ouest, et pour laquelle les nouvelles terres découvertes étaient un puissant facteur d’amplification. Car l’or est alors le matériau qui concentre l’accumulation de richesses par la caste des nantis, tandis que l’immense majorité de la population doit travailler durement pour survivre.

Car, bien évidemment, l’esprit de cupidité – lequel s’exprime dans l’activité d’accumulation de richesses du mercantilisme – est l’exact contradictoire de l’esprit du don qui s’exprime dans l’échange symbolique ! Ce que raconte la gravure de Théodore De Bry, c’est le démarrage d’une entreprise de dépossession d’un nouveau continent.

L’esprit de cupidité est une passion asociale – c’est-à-dire qui contrevient à des relations sociales confiantes – qu’il faut distinguer de l’accumulation de biens consécutive à une situation d’abondance. Cette dernière n’est pas du tout contradictoire avec l’échange symbolique comme l’atteste la pratique du potlatch par les Indiens d’Amérique du Nord-Ouest : dans ces contrées naturellement généreuses, plutôt qu’accumuler trop de biens, ceux-ci organisent des fêtes-compétitions de consommations collectives qui consistent dans une surenchère d’échanges de dons – celui qui en sort vainqueur est reconnu comme digne de la prééminence politique.

On sait qu’historiquement, le mercantilisme a été dépassé par la mercatocratie. Dès lors que les privilèges aristocratiques furent mis bas par les peuples, que Saint-Just déclara à la Convention française en 1794 : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ! », le marché ne put plus être verrouillé par le monarque au profit d’une caste restreinte de privilégiés, mais devint ouvert à tous. Chaque citoyen put désormais envisager profiter des bienfaits apportés par le progrès des sciences et des techniques.

Or, l’ouverture d’accès, en droit à tous les citoyens, à l’élévation sociale, va d’abord profiter à ces affairistes se présentant comme pourvoyeurs de bonheur en investissant dans la production manufacturière puis industrielle. Ce qui les mettra en position de contrôler suffisamment le pouvoir politique pour orienter l’organisation de la société dans le sens de l’amplification du marché. C’est pourquoi l’on peut parler, dès les premières décennies du XIXe siècle d’un pouvoir mercatocratique en Europe et aux États-Unis.

Or, comme nous l’avons montré, un tel pouvoir s’arroge la capacité d’imposer une offre uniforme et anonyme puisqu’elle vise une catégorie de population et non des personnes. C’est ainsi que le pouvoir mercatocratique s’emploie à enjamber toute possibilité d’échange symbolique entre personnes dans la circulation des biens. On le voit dans l’évolution des terminaux d’accès aux biens que sont les super(hyper)marchés contemporains, il n’y a plus que les caissiers(ères) comme moment d’échange humain, et c’est même trop du point de vue de l’accumulation de richesses : on essaie de développer des caisses automatiques ! Pour bien le comprendre, il faut opposer le marché global dont se nourrit la mercatocratie, du marché local qui existe depuis la nuit des temps, qui toujours est comme agrémenté de gestes relevant de l’échange symbolique que permettent les relations interpersonnelles – « Je vous mets une poignée de persil ! » – « Gardez la monnaie ! », etc.

D’ailleurs, on le voit très bien, l’évolution du marché va continûment dans le sens d’une « purification » de tout rapport interpersonnel. Ce sont les commandes par Internet avec livraison dans des casiers à ouverture automatisée; c’est la voix préenregistrée qui répond à votre téléphone ; ce sont les chatbots qui prétendent aider, et tout autant l’IA !

Une attention particulière à ce dernier outil parce qu’il a développé une syntaxe symbolique de l’offre interpersonnelle – l'IA s'intéresse à vous : « En quoi puis-je vous aider ? », « Voulez-vous que je vous explique...? », etc. Mais l'IA, ce ne sont que des machines à circulation de courant électrique réglée ! Il y avait un but de séduction nécessaire, de la part des programmeurs, pour l’imposer contre une méfiance spontanée du public. Mais le fait est que, n’ayant aucun enjeu de relation personnelle qui la justifie, cette syntaxe ne vaut que comme illusion grossière pour ceux qui se sentent trop privés de relations personnelles dans cette société ! – cf. Intelligence artificielle : non merci !


      David Riesmann en écrivant La foule solitaire en 1950, avait pointé une évolution majeure de la société mercatocratique. Nous avons maintenant « La foule solitaire avec smartphone » ! Peut-être est-elle plus profondément seule parce qu’elle ne le sait pas ? Elle ne pourrait pas donc y remédier. Car une grande part des relations sur smartphone ne sont justement pas de l’ordre de la relation personnelle au sens où elles n’engagent pas les personnes dans leur singularité, et donc n’atteint pas le niveau des échanges symboliques. C’est le cas chaque fois que le correspondant n’est là qu’en représentation– d’un groupe social formé en fonction d’un intérêt commun, d’une marque marchande, d’un clan politique, ou de lui-même en tant qu’il veut faire valoir une certaine image de soi,  etc. Comme il apparaît à sens unique dans cette représentation, il ne se montre pas dans la complexité de sa personne désirante, mais dans l’unilatéralité de l’être de besoin.

Il faut rappeler ici que chacun de nous est quelqu’un – une personne – qu’en tant qu’être de désirs, car le désir ouvre à l’expression de sa liberté – il nous faut toujours choisir entre les multiples désirs qui ne cessent de se signaler à notre conscience, c’est ce qui dessine notre profil personnel singulier. Peut-être que la condamnation la plus définitive de la mercatocratie est qu’elle n’a besoin de personne, puisqu’elle ne nous calcule qu’en tant qu’êtres de besoins. (voir en particulier Quand je serai riche !…)

Ce qui signifie que, comme furent les Indiens du mercantilisme, nous sommes les Indiens de la mercatocratie : nous ne sommes finalement personne. C’est pourquoi elle se permet de détruire notre monde, comme fut détruit celui des Indiens.

Telle serait la malédiction de la cupidité mercatocratique.

dimanche, février 15, 2026

Transcendances communes

 
Où l’on montre en quoi il ne faut pas mépriser la religiosité

 


Condorcet écrivait en 1793 : « Il arrivera donc, ce moment où le soleil ne luira plus que sur des hommes libres, ne reconnaissant d’autre maître que leur raison » (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain)

Il s’est trompé. La religiosité ne s’est pas effacée devant les progrès de la raison. Les religions sont toujours vivaces et motivent encore aujourd’hui des conflits sanglants.

N’y aurait-il pas un besoin de religieux inhérent à la condition humaine ?

La continuité de notre vie consciente consiste en notre affectivité qui se manifeste toujours sous la forme d’une kyrielle de désirs vers des perspectives de satisfaction. Notre première liberté est d’écarter la plupart de ces désirs parce que nous les jugeons non appropriés. Mais certains ne se laissent pas repousser : ce sont nos besoins. Nos besoins exigent d’être satisfaits comme condition pour continuer à vivre.

Ainsi faire l’hypothèse que la religiosité relève d’un besoin, c’est envisager qu’elle est nécessaire pour continuer à vivre ! Cette dernière affirmation est-elle réaliste ? Après tout il y a des athées, des agnostiques, qui vivent très bien sans religiosité !

Voire !

Il faut d’abord noter que la notion de besoin est aujourd’hui très employée, et souvent de manière peu cohérente. Pensons par exemple à la science économique moderne qui théorise le consommateur comme sujet d’une hiérarchie de besoins, mais qui, lorsqu’elle s’adresse à lui dans la communication commerciale, ne lui parle que de ses désirs !?

Si ses besoins doivent impérieusement être satisfaits pour conserver son intégrité personnelle, en quoi la religiosité pourrait-elle être objet de besoin ?

Tout besoin (comme tout désir) est une affect positif, parce qu’il est une anticipation de satisfaction. Mais il l’est qu’autant qu’il réagit à un affect négatif : le sentiment de manque qui l’a suscité – j’ai besoin de boire parce que j’ai soif, ce qui est le signe d’un manque d’eau dans mon organisme. De quel manque essentiel le besoin de religiosité serait-il le signe ?

Remarquons que nous parlons à ce stade de religiosité plutôt que de religion. Tout simplement parce que la religiosité a un champ d’extension bien plus vaste que l’adhésion à une religion. Et surtout elle a un critère de reconnaissance très clair : c’est la partition, dans la réalité à laquelle on est confronté, d’un domaine du sacré. Sont sacrées les réalités que l’on sépare rigoureusement des autres en les soustrayant aux comportements utilitaires, mais en exigeant à leur égard des comportements rituels, donc strictement codifiés. Ces rituels sont justifiés par égard pour la transcendance que le sacré est censé symboliser.

La transcendance est la conscience d’une réalité dont on dépend absolument, et qui, pour cela, dépasse notre capacité de représentation.

Comme le dit G. Heymann (Philosophie, 1984) « Car chaque homme, qu'il soit "croyant" ou non, opère un classement rigoureux parmi ses idées, ses souvenirs, les personnes qu'il connaît, les objets qu'il possède, etc. Les uns sont sacrés, les autres ne le sont pas. » Et il précise « "Dieu est mort" a proclamé Nietzsche ; mais entre temps, l'homme avait trouvé moyen de sacraliser, selon les cas, l'Histoire, la Nation, la Race, le Prolétariat, la Jeunesse, etc. »

On peut donc nommer religiosité le fait d’établir un rapport avec une transcendance par l’intermédiaire du sacré. La religiosité ne présuppose pas l’adhésion à une religion instituée, ni même à une croyance en Dieu, et, selon l’auteur cité, même l’athée ou l’agnostique, tout humain en fait, est religieux.

Le besoin de religiosité s’explicite donc comme le besoin d’être en rapport avec une transcendance. Mais alors de quel manque essentiel pour continuer à vivre ce besoin est-il la manifestation ?

Heymann répond qu’il s’agit de « fonder la possibilité de vivre, de vivre d'une façon humaine, en assumant l'échec, la souffrance, la vieillesse, la mort et, d'une façon générale, toutes les contradictions qui déchirent notre existence. Il ne s'agit donc pas d'expliquer le monde et la vie, mais de les justifier, de leur donner un sens, de les rendre tolérables »

Cette réponse est juste parce qu’elle correspond à ce que chacun est amené à vivre. Et ce vécu est négatif. Chacune de ces occurrences malheureuses de la condition humaine évoquées dans la citation est comme un démenti aux promesses de notre vitalité d’enfant aspirant à grandir pour devenir pleinement humain. Il s’agit alors, par l’adhésion à la croyance religieuse, de surmonter toutes ces limites à notre désir de vivre, et surtout à cette limite finale dont les autres sont comme les préfigurations : la mort. Un mot englobe toutes ces limites de l’existence humaine : sa finitude.

L’individu humain a besoin de religiosité pour surmonter sa finitude.

Est-ce là le dernier mot pour la compréhension de la religiosité ? Si c’était le cas, ce serait un mot bien pessimiste parce que l’histoire nous apprend que cette religiosité bien souvent prend des formes telles qu’elle démultiplie ces vécus malheureux.

Car, dans cette religiosité, l’humain cherche comme un pansement d’urgence pour la blessure de vivre que constitue la conscience de sa finitude. Cette religiosité est essentiellement négative : un non à la finitude ; et elle a une fonction utilitaire : réparer la perspective néfaste de la finitude qui décourage le désir. C’est pourquoi cette religiosité est porté à prendre l’offre la plus accessible, la plus consensuelle, du milieu social en lequel l’individu évolue. C’est ainsi que celui--ci devient « fidèle » d’une religion instituée (ou d’une idéologie sacralisante comme celles évoquées par Heymann). Mais cette religion, puisqu’elle se veut le relais d’une transcendance dont dépend l’humanité entière, revendique l’universalité. Dès lors elle est amenée à se confronter à d’autres religions prises dans la même logique. C’est pourquoi il y a eu dans l’histoire, régulièrement, des guerres de religion. Il faut ajouter que les religions instituées – à l’exception remarquable du bouddhisme – imposent l’adhésion à un dogme fondé sur l’interprétation d’une révélation, dont sont garants un certain nombre de clercs qui se posent en autorité hiérarchique incontestable sur les esprits – autorité qui peut être tyrannique, n’hésitant pas, souvent, à utiliser la manipulation mentale, voire des mesures répressives.

L’adhésion à une religion instituée n’est, habituellement, pas la bonne voie pour surmonter sa finitude et aller vers une existence sereine.

Nous disions que le besoin de religiosité implique un affect de manque dont il serait la réaction. Avec la notion de finitude ce manque serait situé dans le décalage entre la promesse de la vitalité s’affirmant dans la jeunesse, et la difficulté, la précarité, et finalement la vanité des satisfactions obtenues. C’est  pourquoi l’existence humaine manquerait de sens et, finalement, par la mort, serait inutile.

Or, les humains n’ont pas besoin des prêcheurs de religion pour rencontrer la transcendance. Ils peuvent la rencontrer simplement par eux-mêmes, dans quelques expériences singulières que leur offre le monde. Leur besoin religieux n’est pas alors une réaction aux frustrations du désir. Le manque qui le motive est détaché de toute préoccupation d’utilité. Il consiste alors en ce que l’esprit ne peut pas s’élever à la représentation adéquate de la réalité qui se présente à lui. Il ne peut que contempler la démesure de cette réalité, et réfléchir sa situation évidente de dépendance par rapport à cette réalité. Et il éprouve une grande satisfaction – une « béatitude » aurait dit Spinoza – de se voir appartenir à une réalité qui le dépasse ainsi infiniment. C’est ce qu’il faut appeler la forme positive de la religiosité – non par réparer une vie malheureuse, mais rencontrer une positivité du monde qui nous dépasse – et s’en sentir grandi.

Nous allons mieux le comprendre en examinant quatre occurrences majeures de ces expériences humaines de la transcendance, que nous pourrions appeler les transcendances communes.

La transcendance de l’Univers.

La perception du ciel est la seule qui ne soit pas une perception d’objet, c’est-à-dire une perception que nous pouvons entourer de limites en fonction d’un fond. On irait sur Mars, où n’importe où dans l’espace, on serait toujours sous le ciel. Le ciel est le fond absolu : il exprime la transcendance de l’Univers sur notre être-là. D’où la question de ce qu’on vient faire là sur cette petite planète perdue dans l’immensité de milliards d’autres astres. L’expérience de la transcendance liée à la perception du ciel est fondatrice de la philosophie, de la cosmologie, et de la religiosité panthéiste de GiordanoBruno – panthéisme = Dieu est l’Univers ou, comme l’exprime Spinoza : « Deus sive natura ! » (Dieu, c’est-à-dire la nature). Cette transcendance appelle à une religiosité athée, car si Dieu est l’Univers, alors il n’y a plus de Dieu-personne en lequel il faut croire et qui décide de notre destin.

La transcendance de la conscience

Le plus intime de notre vécu est d’être un courant de conscience auquel nous ne pouvons donner un commencement (quand tout cela a-t-il commencé ?), et pour lequel nous ne saurions penser une fin (il est contradictoire de se penser mort, c’est-à-dire plus conscient). Lire : L’éternité,quelle drôle d’idée !

La transcendance de la vie

Comment rendre compte de l’apparition de la vie, avec ses propriétés d’auto régulation, d’autorégénération, d’auto-développement, d’autonomie de l’individu vivant, à partir de la matière inerte ? Comment rendre compte de l’évolution du vivant à travers les espèces, régulé par un code génétique duplicable et transmissible, au long de millions d’années ? Comment rendre compte de l’apparition du code génétique ? Quelle est la place de l’humanité dans cette évolution ? Quel est le sens de l’existence de cette espèce – humaine – capable de remettre en cause la viabilité de biosphère dont elle est le produit et dont elle a besoin pour prospérer ?

La transcendance de la raison

Il y a de la raison dans la nature. Mais l’humain a le privilège de pouvoir utiliser sa raison pour mettre à jour celle de la nature par la formulation des lois de l’Univers, comme pour réfléchir sur le sens qu’il veut donner à sa vie. Il croit développer le pouvoir de sa raison à l’aune de ses progrès dans les sciences. Pourtant, comme l’avait noté Pascal, il est incapable d’y voir clair sur les fondements de cette capacité de raisonner : « Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes. (…) Car la connaissance de premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celle que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours. » (Pascal, Pensées -1670)

« Le cœur », « l’instinct », sont de l’ordre de l’affectif et ne sauraient donner un savoir dont la légitimité serait transparente aux uns et aux autres. Cela signifie que la modalité du savoir qui effectivement est capable de mettre tout le monde d’accord est, si on l’examine au niveau de ses fondements, incapable de se justifier. Ce qu’a d’ailleurs démontré le mathématicien Kurt Gödel, concernant les systèmes axiomatiques prétendant fonder les mathématiques, par ses « théorèmes d’incomplétude ». Ainsi la capacité de maîtrise spirituelle de la réalité par la raison humaine transcende sa capacité de connaître – ce que Pascal a exprimé de manière limpide : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n'est que faible si elle ne va jusqu'à connaître cela. » (idem).

*  *  *

Il est intéressant de confronter les différentes sources de croyance religieuse que nous avons examinées ici à la classification que proposait le grand physicien Albert Einstein concernant les différents types de religiosité dans son livre Comment je vois le monde (1934) :

– Il y a la religiosité qui répond à la méconnaissance des causes réelles et à la peur de l’avenir et qui amène à poser des êtres surnaturels dont il faut s’allier les bonnes grâces (superstition).

– Il y a la religiosité qui répond à un besoin social et qui amène à poser un Dieu maître de notre destin qui récompense ou punit les comportements de chacun, définissant ainsi un Bien et un Mal collectif.( encadrement social).

– Mais il y a aussi la religiosité qu’il qualifie de « cosmique », et qui naît du sentiment éprouvé par celui qui dépasse l’attachement à son moi dans la conscience de l’ordre de l’Univers. Cette religiosité « ne connaît ni dogme ni Dieu conçu à l’image de l’homme et donc aucune Église n’enseigne la religion cosmique ».

Nous reconnaissons dans les deux premières formes de religiosité, ce besoin de surmonter la finitude humaine par des croyances utiles telles qu’adhérer à une religion instituée, ou à une idéologie sacralisante, particulière.

La religiosité « cosmique » correspond à l’expérience des transcendances que nous avons examinées. Car il ne faut pas réduire l’adjectif « cosmique » à une référence à la seule transcendance de l’Univers en tant qu’entité physique, puisque l’existence de la vie, de la conscience, et de la raison qui informent l’Univers, sont des composantes de cet « ordre ». D’ailleurs le mot « cosmos » chez les grecs de l’Antiquité désignait précisément l’Univers en tant qu’ordre.

*  *  *

Il est intéressant de constater que la religiosité cosmique d’Einstein rejoint et, peut-on dire, synthétise les différents points de vue sur la transcendance que nous avons ici présentés.

Cette « religion cosmique » relativise la valeur de notre moi, si bien que, chacun se sentant rattaché à la même réalité transcendante, du point de vue collectif nous devenons, de fait, reliés entre nous comme humblement dépendants de cette réalité. Autrement dit, la religiosité verticale – lien de transcendance – implique nécessairement la religiosité horizontale – lien de communauté. Et ce lien de communauté est nécessairement cosmopolite.

Réfléchissons à ceci : les transcendances communes ne sont-elles pas les quatre fibres qui composent le véritable lien qui fait l’unité de l’humanité ?

dimanche, février 08, 2026

De l'amour de la nature

 

C. Lorrain, Paysage avec bergers (1645-46)

L’amour de la nature est un des principaux composants de la conscience commune aujourd’hui, ce qui en fait un puissant facteur de motivation des comportements. C’est pourquoi il mérite d’être interrogé.

Remarquons que l’amour de la nature était déjà fondamental pour nos lointains ancêtres de l’Antiquité gréco-romaine. Ils avaient en effet conscience que la nature était une réalité dont les humains dépendent nécessairement, qui les transcende. Il fallait donc toujours la ménager, en sachant respectueusement l’aménager – l’humanité étant l’espèce technicienne, celle qui doit nécessairement se déplacer et transformer son environnement naturel pour pouvoir s’y faire une place.

Mais l’amour de la nature qui nous intéresse aujourd’hui est bien l’amour de la nature moderne. Nous voulons dire par là qu’il a une date de naissance dans l’histoire, celle de l’apparition de l’époque moderne à partir du XVIIe siècle en Occident. Car la modernité peut être caractérisée par l’ouverture d’une faille entre l’humanité et la nature. L’origine de cette faille est l’affirmation d’une prétention inédite de domination de l’humanité sur la nature. Cette prétention ne s’est pas exprimée chez Galilée (comme une pensée écologiste paresseuse l’affirme trop vite), mais chez de réputés « grands philosophes » qui ont cru pouvoir ainsi extrapoler le sens de la découverte, par le savant florentin, de la méthode expérimentale dans les sciences :

  •        Francis Bacon : « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » La nouvelle Atlantide (1627).

  •        René Descartes : « …il est possible de parvenir à des connaissances qui (…) [pourraient] nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature … » Discours de la méthode (1637).

Oui, s’est bien exprimé alors un fantasme de domination illimité de l’humain sur la nature ! Ce qui est parfaitement paradoxal puisque c’est au nom de la valorisation de la raison humaine qu’est propagé ce fantasme totalement déraisonnable. Pensons : comment peut-on raisonnablement prétendre dominer une réalité dont on dépend absolument pour exister ?

La réponse de Descartes serait : seul l’humain a une âme, dotée de raison, laquelle est à comprendre comme la part de la divinité en lui ; tout le reste de la nature relève des lois physiques instaurées par Dieu lors de la création, ce qui donne à l’humain toute légitimité d’en disposer selon ses vœux.

Mais cette manière de couper au couteau la réalité naturelle est totalement contraire à l’expérience partagée ! Car les animaux ne seraient dès lors que des machines perfectionnées, il n’y aurait donc pas de nature vivante à part l’humain. Comment Descartes, et les intellectuels occidentaux de l'époque qui massivement le suivirent, ont-ils pu fonder le rapport humain à l'environnement naturel sur une aberration pareille ? N'y a-t-il pas que la griserie du pouvoir sur une réalité dont on se sentait auparavant à la merci pour en rendre compte ? Rappelons Montaigne, l’antériorité d’un grand-père de Descartes, écrivant : « « Quand je joue avec ma chatte, qui sait si elle ne tire pas plus son passe-temps de moi que je ne fais d'elle ? » (Essais II,12).

La faille s’ouvre précisément là, dans la négation par principe de la sympathie entre vivants. Ce que nie le cartésianisme, pour parler en terme contemporain, c’est la biosphère, c’est-à-dire ce système de vivants qui anime une mince pellicule de la surface de la planète Terre, sur un support rocheux enveloppé d’une atmosphère protectrice.

On aborde communément le mot « nature » comme s’il désignait l’environnement tel qu’il est donné, vierge de toute transformation humaine. C’est là une signification intenable, non seulement parce qu’une telle nature est pratiquement introuvable – il ne faut pas être abusé par les belles images, ce n’est que par des artifices sophistiqués et parfois très intrusifs qu’on se donne la représentation d’une nature vierge de tout impact humain – mais parce que l’humain lui aussi relève d’une nature.

« Nature » est issu du latin natura = ce qui est donné à la naissance. Il y a, au fond, deux sens possibles qui peuvent être donnés à ce mot.

En un premier sens, celui des grecs de l’Antiquité, il est ce qu’ils appelaient phusis (qui a donné « physique ») désignant alors absolument tout ce qui est donné. La nature correspond alors à ce que nous nommons Univers, mais en tant qu’il exprime un ordre rationnel. Pourtant la signification la plus pertinente pour nous aujourd’hui est celle qui lie la nature au phénomène de la vie qui s'est développé sur notre planète. On comprend alors la nature comme biosphère, laquelle, n’en déplaise à Descartes et ses disciples, englobe évidemment l’humanité.

En niant la biosphère, la pensée cartésienne, qui s’est largement imposée dans les milieux scientifiques au XVIIe siècle, a donné licence à tout se permettre, et en particulier, ce qui était tabou jusqu’alors, l’expérimentation sur le vivant.

C’est à partir de là que la faille entre la nature et l’humanité s’est propagée, n’a fait que s’approfondir, engendrant toujours plus de dommages à la biosphère, ce qui était déjà sensible dès le milieu du XVIIIe siècle puisqu’on peut lire comme premiers mots de l’« Émile » (1762) de J-J Rousseau : « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. ».

L’amour moderne de la nature est donc lié à la conscience de cette faille et de sa dynamique qui, de fait, éloigne les humains de relations immémoriales et riches avec leur environnement naturel. Il s’agit donc d’un amour complexe, puisque chaque humain participe peu ou prou à l’élargissement de la faille, ne serait-ce que comme partie prenante d’une société organisée, conformément à l’état d’esprit moderniste, pour l’exploitation croissante des biens qui peuvent être tirés de la nature. Le modernisme est une valorisation, propre à la modernité, a priori de l’avenir comme promesse d’incessantes nouveautés techniques toujours plus performantes.

Cette complexité de l’amour moderne de la nature se dénoue si on l’interprète comme réaction à la maltraitance de la biosphère devenue une manière de vivre commune.

Il faut comprendre ici la réaction comme s’opposant à l’action. L’individu humain est réactif dès lors que son comportement répond au besoin suscité par une émotion qu’il éprouve.

En effet, une émotion étant une déstabilisation affective provoquée par un événement, extérieur ou intérieur (comme la remontée d’un souvenir), crée spontanément le besoin correspondant à la réduction au plus court de l’affect déstabilisant. Or ce besoin relève d’emblée de l’imaginaire parce que celui-ci est toujours le mode de satisfaction le plus immédiat pour le psychisme humain – le petit enfant qui a peur d’être bousculé par les grands et qui rêve devant les images de jouets d’épée et d’armure en plastique, mais de même son père humilié dans son travail salarié et qui décide qu’il a besoin d’un véhicule automobile surdimensionné tel que lui présente une publicité, laquelle l’a induit, le conduisant, à s’imaginer devenu respecté.

On le comprend, le comportement réactif n’est pas toujours pertinent. Il est certes nécessaire dans des situations d’urgence – fuir au plus vite une situation où l’on se sent en danger – mais il reste toujours un comportement fondamentalement infantile qui ne réfléchit pas l’enchaînement des conséquences qu’il implique.

C’est pour cela qu’il faut opposer la réaction à l’action. Le comportement actif est celui qui est capable de prendre du recul par rapport à l’émotion pour considérer les facteurs qui l’ont causée afin d’intervenir sur eux – le travailleur réfléchissant sur sa condition asservissante de travailleur salarié et s’engageant dans une action collective qui lui fera gagner, pas immédiatement mais durablement, de la respectabilité.

Il y a donc deux modes de gestion d’une situation qui nous interpelle :

  •        Le mode réactif, qui est caractérisé par la spontanéité de l’imaginaire, qui soulage dans l’immédiat, mais dont les conséquences à plus long terme ne sont pas maîtrisées.

  •        Le mode actif, qui utilise la réflexion rationnelle, laquelle permet de gérer l’événement dérangeant dans le sens de l’avancée vers ses buts finaux (dans notre exemple, la respectabilité).

Ce qui interpellait Rousseau, il y a déjà deux siècles et demi, ce qui nous interpelle plus que jamais aujourd’hui, ce sont les terribles dégradations intentées à la biosphère par les initiatives humaines procédant de l’idéologie moderniste.

L’amour de la nature tel qu’il se manifeste de nos jours est le mode réactif de la réponse à cette interpellation.

C’est bien pourquoi cet amour de la nature s’exprime essentiellement par l’imaginaire. Cela est manifeste depuis que, au siècle dernier, l’image, animée ou non, est devenue le principal vecteur de communication publique. Les images dites « de la nature » – affichages publics, fonds d’écran, documentaires animaliers, et autres fonds de message qui mettent en scène un milieu naturel, sinon vierge, du moins idéalement préservé – sont extrêmement prisées. Elles sont en effet unanimement bienvenues en ce qu’elles permettent de concrétiser l’imaginaire par lequel on réagit à deux émotions conséquentes de notre relation moderniste à l’environnement naturel : le regret et la culpabilité.

Le regret naît de la conscience de la perte d’une relation immémoriale avec une biosphère, laquelle, dans sa richesse peux apporter – les livres et peintures de nos ancêtres en témoignent – maints moments précieux de vécus bienfaisants, pensons simplement au réveil du printemps dans un environnement pleinement vivant (il se pourrait que le deuil le plus inexorable ne soit pas du côté d’une perte du spectacle, mais du côté d’une perte de l’ambiance sonore).

La culpabilité résulte pour chacun de se voir participer, peu ou prou, à la détérioration de la biosphère, souvent par son travail, presque toujours par ses consommations. Considérons la quantité de déchets que nous générons, l’énergie non nécessaire que nous brûlons (par exemple ne se déplacer que motorisé et alimenter électriquement un tapis de course pour faire de l’exercice physique compensatoire – lire à ce propos notre Brève nouvelle électrique).

Un autre caractère remarquable de l’amour de la nature des modernes est en effet son incohérence. Cette incohérence est inhérente à sa déclinaison imaginaire. Car l’imaginaire va directement à la représentation plaisante sans s’embarrasser des lois qui régissent le réel. Cela se voit dans les bévues et les échecs de citadins adaptés à un environnement entièrement artificialisé et se retrouvant en contact quotidien avec un environnement plus riche en faune ou flore (par exemple adopter un animal et ne pas pouvoir le gérer).

Mais l’incohérence qui a le plus d’impact est d’une autre sorte. La nature – c’est-à-dire la biosphère – s’est développée dans sa richesse telle qu’elle apparaissait au début du XVIIe siècle, quand nos devanciers premiers explorateurs autour du monde l’ont découverte dans sa fabuleuse diversité gagnée au long d’une évolution de millions d’années. Cette diversité a été drastiquement réduite par les menées humaines depuis lors, et il ne reste, de maintes espèces, que les dessins soignés des témoins d’alors, ou quelques cadavres desséchés dans les muséums d’histoire naturelle.

Pourtant le savoir de cette richesse de la biosphère doit nous signifier que la nature exprime l’emprise la plus longue connue sur le temps. Aimer la nature implique donc d’aimer cet « avoir le temps » immense qui lui a permis de se développer dans son incroyable richesse.

Or notre société est organisée de telle manière qu’on n’aie jamais le temps. En effet le fin mot de cette organisation est la compétition pour la réussite particulière évaluée en valeur pécuniaire, laquelle se concrétise par un activisme haletant, à la fois à l’encontre de l’environnement naturel, mais aussi sur les individus pris dans les relations de pouvoir, tant du côté du travail que du côté de la consommation. Si bien que lorsqu’on fait l’effort de sortir des images pour prendre des dispositions qui concrétisent notre unanime amour de la nature, celles-ci n’arrivent que difficilement à durer suffisamment pour permettre une véritable renaissance du milieu naturel – comme créer une zone protégée pour la conservation d’habitat d’espèces devenues vulnérables. Elles sont régulièrement remises en cause pour des motifs de court terme, enfin de compte toujours liés à la compétition du marché économique.

La nature, dans sa détresse présente, appelle plus que jamais notre amour ! Mais il ne faut rien attendre de « l’amour de la nature » réactif de la modernité. Celui-ci oriente d’abord vers un brassage de fantasmes. Et lorsque la pression populaire amène le politique à légiférer, les suites des dispositions prises sont régulièrement d’amères déconvenues.

Mais il faut savoir prendre du recul par rapport au modernisme ambiant. L’histoire passée recèle toujours des enseignements qui peuvent nous permettre de mieux maîtriser notre avenir. Car les problèmes fondamentaux qui se posent aux humains restent toujours les mêmes. Comme le problème du bon rapport que l’humain doit établir avec son environnement naturel. Les anciens y répondaient par un précepte très simple qui a été constamment promu par les sages de l’antiquité gréco-latine : « Vivre en conformité avec la nature ». Ce précepte imposait bien sûr de connaître au mieux comment fonctionne la nature. Car les penseurs antiques avaient la conviction, fondée sur la capacité d’en tirer des techniques, que cette nature qui les transcendait était fondamentalement un ordre rationnel. C’est pourquoi ces penseurs s’employèrent prioritairement à en dégager les lois. De Thalès (–VIIe siècle) à Lucrèce (–Ier siècle), à peu près tous les philosophes grecs ou latins importants ont ainsi écrit un ouvrage intitulé De la nature. Et ils s’appliquaient à pratiquer et à diffuser les préceptes qu’ils en tiraient. Par exemple, réfléchissons à tout ce qu’implique cette formule qui exprime ce que peut être dans la vie quotidienne l’amour de la nature selon Épicure (fin du –IIIe siècle) : « …tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. » (Lettre à Ménécée) !

C’est ainsi que l’Antiquité nous donne un modèle d’un amour réaliste de la nature en ce qu’il s’appuie sur sa connaissance rationnelle, c’est-à-dire partageable par tous, et permettant de mieux vivre en son sein. Et il faut savoir que nous ne partons pas de rien pour retrouver une relation à la biosphère positive et respectueuse de ses équilibres. De nombreuses personnes, aujourd’hui, s’engagent dans la recherche scientifique afin de progresser dans la compréhension du fonctionnement de la biosphère dans un état d’esprit d’amour de la nature en sa rationalité pour qu’on sache mieux s’y conformer – comme en continuité de la démarche antique – comme en rétablissement d’une perspective d’avenir.

Car ce n’est que par une longue et patiente action de retissage des liens que pourra se créer le pont permettant de franchir la périlleuse faille historique de la modernité.

dimanche, février 01, 2026

Intelligence artificielle : non merci !

 Addenda à l’article précédent (dimanche, 25 janvier 2026)


« Merci » a des fonctions pratiques dans l’échange humain : il valide la réception d’un don, il marque la fin et le succès d’un transfert de bien, etc. Mais il faut toujours garder à l’esprit que sa valeur essentielle est symbolique : il témoigne du fait que le transfert s’est bien réalisé dans la reconnaissance de la valeur finale qu’est l’autre.

Dire « merci » c’est toujours reconnaître en celui à qui il s’adresse une dimension de don dans l’événement de transit de bien, et que, pour cela, on ne saurait le traiter comme un simple moyen pour son profit particulier. Et le rendre sert essentiellement à réaliser la réciprocité qui se conclut par le « merci » dans l’autre sens. Pratiquement cela signifie que les deux personnes qui se sont remerciées sont engagées à s’interdire de se manquer de respect dans l’éventualité de relations à venir.

Bien sûr on est fortement enclin à dire « Merci ! » à l’IA. Elle est si polie, pleine de civilités, prévenante, attentive à bien répondre, dans la dimension phatique (les mots marqueurs du cadre du discours) de son interlocution ! Mais à quoi dit-on merci ? À une programmation, des algorithmes, un moulinage exprès d’une quantité phénoménale de données, à des processeurs extrêmement puissants adossés à des data centers gigantesques, tout cela gelant de vastes étendues de terres possiblement vivrières, impliquant une mise en œuvre d’une quantité énorme d’énergie, et une très forte production de chaleur. Autrement dit, tous ces « dons » que sont les réponses de l’IA à nos questions, ne méritent pas notre merci, tant ils présupposent des prélèvements démesurés, et surtout imprévoyants, sur des ressources de bien commun.

S’ajoute à cela la petite musique qui monte sur la capacité qu’aurait l’IA de résoudre le problème du poids des études supérieures démocratisées sur les budgets publics – par exemple ici Les critiques contre les diplômes et les études longues, un discours de la Silicon Valley qui trouve un écho en France. Pourquoi ? A-t-on renoncé à enseigner le calcul parce qu’il existe des calculatrices ? Veut-on qu’encore plus de richesses aillent dans les mêmes poches ? Qui ne s’aperçoit que c’est aller là dans la direction d’un savoir de plus en plus uniformisé et anonymisé qui sera comme un éteignoir sur les débats d’idées qui permettent d’éclairer les choix d’avenir ? Qui peut estimer ce qui se perd, du point de vue de la vie sociale, dès lors que la transmission du savoir devient principalement machinique ? La personne qui me transmet un savoir ne me transmet-elle pas toujours plus qu’un contenu à mémoriser ? Ne laisse-t-elle pas transparaître un vécu singulier dans ses choix d’accentuation, dans les anecdotes dont elle l’orne, et d’une manière générale dans tout ce qui relève du connotatif de la communication, soit « l'ensemble des constellations d'attributs qui viennent charger le signe ou les assemblages de signes, d'un deuxième message, indépendant de "ce qui est dit" au sens strict » (A. Moles. Objet et communication, in Communications, 13, 1969).

Il y a aussi une dimension connotative dans l’expression de l’IA, mais sans surprise parce que définitivement cadrée par sa programmation. D'ailleurs, quelle que soit l'application IA, cette connotation a toujours deux mêmes caractères. Elle se veut infailliblement bienveillante : "Je ne suis là que pour t'aider !" ; et elle se présente comme omnisciente : "Je puis répondre à toutes tes questions !" Ces deux caractères déterminent ce qu'on peut appeler "la Bonne Parole", dont le modèle est la parole du père qui répond au petit enfant qui l'interroge sur le monde. Le mode de pouvoir que peut prendre l'IA sur nos consciences, si l'on en fait cet usage systématique auquel elle invite, est celui d'une infantilisation, qui est tout autant une paralysie de l'esprit critique. 

L’IA rend d’estimables services, c’est certain ! Mais ces services ne sont pas essentiellement différents de ceux de notre calculatrice de lycéen, la différence la plus significative étant dans la capacité de stockage d’information – voir à ce propos : De la non existence de l’intelligence artificielle et de ses effets. On n’a jamais été tenté de dire merci à notre calculatrice qui affiche le résultat ! Pourquoi est-on porté à le dire à l’IA ? Parce qu’elle est programmée pour simuler un dialogue en produisant les signes qui, pour nous, parce qu’ils correspondent à nos pratiques sociales de toujours, valident ce genre de communication. Et parmi ces signes il y a effectivement les marqueurs de l’échange symbolique – lesquels sont assez simples à programmer parce qu’ils sont très communs dans une langue donnée.

À quoi bon singer l’humanité ? Il n’y a pas d’humanité derrière ce qui s’écrit sur mon écran de l’application IA – nous voulons dire : il n’y a personne qui attend et qui vaut d’être reconnu. Nous suggérons aux gestionnaires de ces applications IA de mettre à disposition un simple signe de coche qui permette de valider la réponse lorsque celle-ci nous a apporté ce qu’on en attendait. Mais c'est trop leur demander, puisque leur modèle est fondé sur la fiction d'un échange interpersonnel.

Le véritable échange interpersonnel, l’échange symbolique, tel qu’il se vit dans le dialogue, en particulier par le « merci », a essentiellement vocation à faire valoir une morale commune concernant la vie sociale. Et c’est une morale fondamentalement populaire, qui remonte à la nuit des temps, étant constitutive de cette « décence ordinaire » qu’a mise en évidence George Orwell, et qui est décisive pour le lien social.

Le vrai danger de ce faux échange symbolique dialogique dont se pare l’IA est qu’il finisse par dévaluer le véritable, celui dont les humains ont besoin pour entretenir la confiance dans leurs relations quotidiennes.

Mais n’est-ce pas le véritable but de cette mise en scène pour faire illusion d’un dialogue : l’ambition de valoir à la place de la transmission du savoir entre personnes aux points de vue divers parce que de cultures et d’expériences vécues diverses … par le seul point de vue d’une instance de pouvoir qui ambitionne d’être mondial ?

Alors, ce dont on a le plus besoin aujourd’hui, face à cette menace totalitaire, est de se re-donner confiance les uns les autres par l’échange symbolique in vivo, c’est-à-dire hors écrans.

dimanche, janvier 25, 2026

L’échange symbolique et la communication numérique

 


Au début était l’échange.

Car c’est d’abord par le succès de propositions d’échange de vocables pouvant représenter l’expérience partagée que se sont imposés les mots de la langue. Les enfants qui jouent savent cela. On crée un mot nouveau en proposant un signe à son interlocuteur, et dès lors que celui-ci le reçoit et le rend, le mot se voit confirmé dans sa signification et adoubé dans sa valeur. Et ce mot répété à d’autres, reçu et rendu à chaque fois, devient commun à plusieurs, et plus il est commun, plus il est accepté et se diffuse.

C’est ainsi que, par les vocables signifiants que nous nous sommes échangés, nous partageons une langue par laquelle nous nous donnons le monde, le monde commun à tous[i] qui est la véritable habitation de l’humanité, « car la vie humaine comme telle requiert un monde dans l'exacte mesure où elle a besoin d'une maison sur la terre pour la durée de son séjour ici. » (H. Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, Folio Essais, p. 268).

Cela est possible parce que ces échanges qui nous ont permis, et nous permettent – la langue est vivante – de dire le monde, sont déjà des échanges symboliques. L’adjectif « symbolique » signifie que la trilogie qu’implique l’échange humain – savoir donner, recevoir et rendre – ne permet pas seulement une circulation de biens, mais engage les partenaires dans la reconnaissance de la valeur de leur humanité.

Que devient cette si précieuse capacité humaine d’échange symbolique à l’heure du réseau mondialisé d’échanges qu’est Internet ?

La première idée est que la popularisation de la communication numérique grâce à Internet, dès les années 90, a amplement favorisé les échanges non marchands sur Internet. Le générations, jeunes et très fournies, qui alors se sont intéressées à ce nouvel espace de communication, si prometteur en possibilités, en ont fait un espace libre de discussions et d’échanges de biens numérisés tels les savoirs, les musiques, les livres, les logiciels, etc. L’état d’esprit était en faveur du partage, et dans le mépris de la recherche du profit particulier. Il reste de larges espaces encore vifs de ces dons désintéressés. En font partie, le domaine des systèmes d’exploitation et des logiciels libres (en particulier ceux relevant de la communauté GNU/Linux) , celui de l’encyclopédie Wikipedia, et bien d’autres, sans compter les multiples initiatives individuelles pour apporter sur le Réseau sa contribution au bien commun sans tomber dans les fourches caudines de la monétisation par l’adjonction d’annonces marchandes.

Nous vivions bien alors – en ces premières années de l’Internet populaire – dans le domaine du donner, du recevoir, et du rendre, donc de l’échange symbolique, mais dans un espace, grâce à la mise en œuvre d’outils techniques révolutionnaires, élargi au monde entier. Nous nous comportions comme si le village s’était élargi à la Terre entière, comme si, grâce à Internet, nous pouvions faire connaissance avec tout autre humain. Notre modèle de communication restait donc celui de la reconnaissance personnelle. Même si celle-ci restait quasiment toujours potentielle. Car de fait en nos heures passées sur la Toile, nous ne savions pas qui nous donnait, nous ne pouvions pas dire « merci » à quiconque puisque nous n’avions que l’adresse du site d’où nous téléchargions, nous ne pouvions savoir à qui nous rendions lorsque nous répondions à un appel au don solidaire, ou lorsque nous uploadions des documents d’intérêt commun.

Il reste que les générations montantes de la société des années 90 investissaient massivement Internet et y faisaient circuler des biens, de plus en plus de biens, qui échappaient à tout profit commercial. Avant que l’on bascule dans le nouveau millénaire, la mercatocratie avait sonné l’alarme. Il fallait impérativement et massivement investir dans Internet parce que c’était l’avenir !

Dirons-nous qu’alors Internet a été détourné de son orientation vers un humanisme planétaire pour devenir de manière proliférante ce marché intrusif, agressif, régulièrement et assez impunément malhonnête, que nous connaissons aujourd’hui ? Ce n’est pas si simple.

L’Internet humaniste n’a globalement pas pu résister aux investissements marchands car il avait rencontré ses propres limites. Il s’est avéré que le symbolique de l’espace universel d’échange qu’il voulait promouvoir n’était pas du tout potentiel, il était tout simplement illusoire.

Que veut-on dire quand on qualifie un échange humain de symbolique ? On ne signifie pas qu’il s’agit d’un bon échange humain au sens qu’il est raisonnable parce que la valeur des biens échangés permet à chacun d’y trouver un avantage équivalent  – un « bon deal » en somme. Cela c’est déjà le commerce dans son sens le plus général car nécessaire à toute vie sociale. L’échange est symbolique lorsque l’acte d’échange lui-même est plus important que les choses échangées. Dans un tel échange on ne calcule pas : c’est le geste qui compte – ici une lumineuse illustration par C. Levi-Strauss.

Et qu’est-ce qui compte ? Quelle est la valeur que la trilogie donner recevoirrendre actualise ? C’est la reconnaissance de l’autre comme valeur finale, autrement dit comme personne. La dimension symbolique de l’échange réside dans la conscience mutuelle que le partenaire ne sera jamais réduit par moi à un simple moyen pour servir mes intérêts. Ce qui vaut vraiment dans l’échange symbolique, c’est la confiance qui s'établit entre deux personnes dans la durée !

Or cette valeur de confiance est essentielle pour une raison simple. L’individu humain, face à autrui, est toujours vulnérable. Nous parlons d’abord d’une vulnérabilité physique ; sa partie la plus singulière, le visage, est particulièrement exposée. Car le visage humain n’est pas a priori sous la défense de crocs, de griffes, ou de cornes. «  Le ‘Tu ne tueras pointʼ est la première parole du visage. Or c'est un ordre. Il y a dans l'apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d'autrui est dénué ; c'est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. » (E. Lévinas, Éthique et Infini, 1982)

Toute violence est la chosification d’autrui qui se retrouve, en son corps, réduit aux lois régissant les chocs de solides. C’est donc la pure négation de son humanité. L’échange symbolique en est l’antidote. Le don et son acceptation sont le gage de l’établissement d’une relation d’humanité entre deux personnes, donc le renoncement à la violence physique ou à l’instrumentalisation psychique ; le rendre, pour lequel aucun délai ne s’impose, est sa confirmation et son entretien par la réciprocité.

Il a pu y avoir une représentation sincère d’un don, d’un recevoir, d’un rendre, sur Internet, même si l’on ne connaissait qu’un nom, ou qu’un pseudo, du partenaire, même si ce n’était que la représentation vague d’une équipe derrière le nom d’un site « http ». Mais il faut comprendre que le défaut de reconnaissance in vivo entre deux personnes ne peut qu’assécher assez vite la valeur symbolique de l’échange, alors que la valeur d’utilité des biens échangés, elle, reste bien présente, et finit par occuper seule la conscience de l’internaute.

On objectera que l’important développement, ces deux dernières décennies, de l’Internet des réseaux sociaux a ravivé les opportunités d’échanges symboliques dans l’espace numérique. Cela est vrai, mais seulement dans la mesure où ces communications via les écrans prolongent, ou initient, des relations in vivo qui réalisent des échanges symboliques – ce qui est beaucoup plus souvent le cas que ne le soupçonnent les critiques redondantes de ces pratiques de communication.

Il faut en effet distinguer ces communications transversales que favorisent les réseaux, du développement de l’usage qu’en font les « influenceurs », lesquels les utilisent dans une perspective carriériste. Autrement dit, ils sont dans la compétition – le sens de la vie des mercatocrates qu'ils voudraient voir partagé par toute la société. L'influenceur est amené à soutenir une compétition implacable pour augmenter le nombre de ses « suiveurs », par quoi il peut monnayer la fréquentation de son compte. On n’est donc plus alors dans le domaine de l’échange symbolique, mais dans une extension pernicieuse – il y a manipulation des internautes par leurs sentiments – de l’échange marchand.

Il reste que cette loi de la nécessité d’enracinement vécu de l’échange symbolique a sans doute fortement contribué, depuis les début du siècle, à ce qu’enfle toujours plus la part de l’échange marchand sur Internet, alors que son orientation initiale pour un universalisme humaniste se réduit jusqu’à devenir le village d’irréductibles « gaulois » des albums d’Astérix – celui des communautés GNU/Linux, de Wikipedia et de quelques autres.

Justement, il faut préserver le « village gaulois ». Car le Réseau est désormais pollué, à en être parfois quasiment étouffé, par les intrusions de sollicitations marchandes ! Il permet en effet la démultiplication démesurée de la présence de la logique économique de la mercatocratie, logique qui implique que l’offre précède et impose la demande de biens marchands. Or, nos « gaulois », c’est-à-dire l’usage du Web d’avant la mainmise mercatocratique, celui de l’échange de biens, faisaient prévaloir une tout autre logique, celle où le bien est créé et mis à disposition uniquement parce qu’on sait qu’il répond à une demande qui le précède – lire à ce propos notre Au-delà de la primauté de l’offre sur la demande. Or on sait que la souplesse de l’espace d’Internet pour accueillir les demandes et les initiatives de chacun le rend tout-à-fait adapté pour le développement de cette logique économique de la priorité de la demande vers laquelle il faudra de toutes façons aller.

 


[i] La multiplicité des langues n’est pas une objection car la traduction permet de se comprendre sur les choses du monde.