mardi, novembre 22, 2022

Au-delà de l'urgence écologiste 1 – La nature et nous



L’interlocuteur : Même si on n'en attendait pas grand-chose, on est quand même navré par le résultat. Je parle de la COP27 qui vient de s'achever. Elle a consisté essentiellement en une discussion de marchands de tapis, plutôt qu'en une mobilisation pour la prévention contre les désastres qui s'annoncent du fait du dérèglement climatique et de la chute de la biodiversité.
L’anti-somnambulique (a-s) : C'est bien vrai !
– On ne pouvait s'empêcher d'espérer, sans trop se l'avouer, une sorte de commotion, une prise de conscience de tous ces responsables politiques échangeant sur leurs expériences toutes fraiches des effets dévastateurs de cette économie de marché mondialisée, et décidant  « On ne peut plus continuer comme ça ! ». Hé bien si, on continue !
– (a-s) : C'est vrai !
– C'est vrai, c'est vrai, c'est tout ce que tu trouves à dire ? Et maintenant qu'est-ce qu'on fait ? Il y a une telle urgence ! Faut-il se résoudre à préparer son sac à dos avec couteau suisse, manuel de survie et chaussures montantes tout terrain, pour prendre le large vers une forêt profonde lorsque l'alarme sera trop proche ?
– (a-s) : Ce pathos de l'urgence, ce n'est pas trop mon truc.
– Peut-être, mais c'est la situation objective !
– (a-s) : Je veux dire : il faut avoir conscience que nous vivons dans une société qui est organisée pour mettre les gens constamment dans l'urgence ! Il faut travailler dans l'urgence, il faut consommer dans l'urgence, il faut même avoir des loisirs dans l'urgence (aller au spectacle, regarder des séries, faire son sport, etc.). Lis à ce propos le bouquin d'Hartmut Rosa, Aliénation et accélération (La Découverte, 2012).
– Et il faut sauver la planète de toute urgence ! J'espère que tu ne mets pas cette dernière urgence, plutôt cette première urgence, sur le même plan que les autres !
– (a-s) : Non ! Pas moi du moins. Mais d'autres, beaucoup d'autres, sont enclins à le faire ! N'est-on pas prêt à piétiner les règles administratives préservant au minimum l'intérêt public de tels équipements pour démarrer d'urgence la construction de nouvelles centrales nucléaires, lesquelles, en tout état de cause, ne seront pas fonctionnelles avant 2035 ? Et on prévoit tout autant ce qu'ils appellent des « procédures accélérées » pour couvrir des milliers d'hectares en panneaux solaires ou éoliennes !
– Mais, il s'agit là de décarboner la production d'énergie. Cela va bien dans le sens d'un freinage du réchauffement climatique !
– (a-s) : Saperlipopette ! Comment peux-tu perroquetter ainsi le discours des puissants ? Je t'en prie, arrête de faire le somnambule ! Peux-tu évaluer la quantité d'énergie qu'il faut dépenser pour réaliser (et plus tard s'en débarrasser) ces champs de panneaux solaires, d'éoliennes, ou faire fonctionner une nouvelle centrale nucléaire (sans compter, pour cette dernière, la gestion des déchets dont certains devront être confinés et surveillés indéfiniment) ? Regarde comment tu vis, comment on vit ! On vit à produire du déchet, ou gérer des objets qui sont dans l'antichambre du déchet parce qu'ils ne servent plus ayant été disqualifiés par la nouveauté suivante ! Combien de téléphones a possédé la génération immédiatement après la seconde guerre mondiale ? Un seul, en ébonite noir. Combien en as-tu déjà possédés depuis qu'ils sont portables, et combien mis au rebut alors qu'en état de marche ? Ne connais-tu pas cette vérité du marché alimentaire : 1/3 des denrées vivrières produites sont jetées sans avoir été consommées ? As-tu remarqué à quel point s'est boursouflée la part de l'emballage plastique que tu dois d'emblée jeter quand tu veux faire usage d'une marchandise ? La société marchande ne s'est développée qu'au prix d'un gaspillage systémique monstrueux.
D'où vient cette voracité d'énergie pour gaspiller ? De personne d'autre que de ceux qui ont choisi de s'enrichir en organisant la société de telle manière qu'ils puissent activer des flux de marchandises toujours plus larges, toujours plus denses, et se placer là où ils peuvent au mieux prélever au passage. On peut appeler une telle structure de pouvoir, une mercatocratie.
Pour sortir de l'impasse écologique, il faut renverser la mercatocratie.
– Au fond, je suis d'accord avec toi. Moi aussi je veux qu'on aille vers une vie organisée selon un autre principe, celui d'une société écologique en laquelle les humains vivraient en accord avec la nature. Simplement je pense que ce changement, qui serait une révolution, n'est pas possible tout de suite, et donc que l'urgence est aujourd'hui de décarboner l'énergie.
– (a-s) : Hé bien, je ne suis pas d'accord sur ces deux points que tu conjugues.
Il est faux d'affirmer qu'il faille reporter à je ne sais quand la sortie de ce système social toxique fondé sur l'enrichissement pécuniaire par la prédation démesurée sur l'environnement, l'excès et l'injustice dans la consommation, et le gaspillage systémique. As-tu déjà oublié que, du jour au lendemain, en mars 2020, dans cette partie du globe, la société mercatocratique a cessé de fonctionner ? Pourquoi ? Parce que, cette fois-là, les dominants étaient tout aussi vitalement menacés par la circulation du virus que le reste de la population. Autrement dit, le désistement de la population de ce système social dont elle est victime est tout-à-fait concevable, et du jour au lendemain, si elle se prend en main (peut-être d'ailleurs ce désistement a-t-il commencé si l'on écoute les alarmes et les incompréhensions sur la difficulté de recruter des salariés depuis l'épisode pandémique).
Ensuite, il apparaît que ce projet d'une société nouvelle fondé sur l'idée d'un accord avec la nature, tout pétri de bonnes intentions qu'il soit, est inconséquent. Ce biais anthropomorphique qui consiste à parler de la nature comme d'un partenaire avec lequel on pourrait se mettre d'accord, est mystificateur. La « nature » n’est pas un partenaire. Un minimum d'objectivité amène à la considérer comme une dynamique de la planète aveugle aux visées humaines (tant de variétés de catastrophes naturelles, de maladies implacables, et, jusqu'à peu, de bêtes féroces !). Il nous faut alors gérer localement notre relation avec elle le plus raisonnablement possible, tout en sachant que, globalement, elle nous transcende. Cela signifie que nous ne saurions avoir le dernier mot sur elle parce que c'est la logique propre de cette dynamique qui, en fin de compte, déterminera le destin de l'humanité. Et cette dynamique a pour caractère principal  l'évolution des espèces : l’espèce humaine comme les autres espèces, par nature, est apparue (il y a quelques centaines de milliers d’années), et disparaîtra.
Cette idée d'une « nature » avec laquelle il faudrait être d'accord, qu'il faudrait respecter, protéger, etc., relève d'un irénisme commun totalement hors sol qui étonnerait beaucoup nos ancêtres. Il procède d'un imaginaire de la nature tout-à-fait artificiel, largement diffusé dans les médias dominants (pensons aux nombreux films naturalistes présents à l’envi sur les écrans), et qui a pu devenir le principal pourvoyeur de contenus à mettre sous le mot « nature » pour bien des habitants d’agglomérations urbaines. Mais il faut avoir conscience que cette « nature » est ainsi mise en scène pour faire du bien. Elle a, de fait, la fonction idéologique de compenser la dégradation évidente de l’environnement réel des humains, en happant, par ce qui se passe sur l’image ou sur l’écran, le désir de l’individu dans la gratification d’un environnement saturé de sensations positives.
– J'ai du mal à te suivre jusque-là. Comment ne pas admettre que « l'amour de la nature » est le ressort principal pour faire advenir une société nouvelle ?
– (a-s) : Parce que cela ne veut rien dire ! Qu'aimes-tu en disant cela ?
– Par exemple m'enfoncer dans la forêt, et goûter de cet environnement de vie bruissante qui m'enveloppe ... les chants d'oiseaux, le frissonnement des feuilles, les odeurs qui montent de la terre, etc.
– (a-s) : Oui, et tu t'assois quelque part pour mieux apprécier ton plaisir et te retrouves parcouru de toutes parts de fourmis rouges qui te piquent douloureusement ... 
– Je dis qu'il faut aimer la nature dans sa diversité, en y intégrant ses côtés qui paraissent négatifs, en certaines circonstances, aux humains.
– (a-s) : Si je comprends bien, tu considères la nature foncièrement aimable, et néfaste seulement relativement à certaines circonstances.
– Oui, c'est cela !
– (a-s) : Pourtant, il me semble que la lucidité devrait conduire à la proposition inverse. La logique de fonctionnement de la nature, c'est notre disparition en tant qu'individu au bout de quelques décennies, mais aussi, à un terme inconnu ‒ il dépend de notre liberté ‒ notre disparition en tant qu'espèce, alors que nous sommes viscéralement dotés d'un « infini intérêt à vivre » (l'expression est de Kierkegaard). C'est pourquoi il est si difficile de se représenter sa propre mort, et encore plus celle de l'humanité. Dire que la nature nous est foncièrement hostile, et circonstanciellement aimable, serait plus approprié.
– Il me semble que tu vas chercher un peu loin tes arguments pour faire valoir une vue originale parce que paradoxale !
– (a-s) : Non ! Point de paradoxe ici, mais un effort de lucidité qui devrait nous conduire à dépasser cette problématique d'« amour de la nature » qui ne mène nulle part, pour s'intéresser au seul amour général qui vaille : l'amour de l'humanité.
– Oui, bien sûr ! Tu remplaces des grands mots par d'autres grands mots. Je ne vois pas le progrès !
– (a-s) : Le voici le progrès ! L'amour de la nature ne peut être que l'amour d'un imaginaire. L'amour de l'humanité est celui d'une réalité concrète. Quels que soient, notre aspect physique, notre genre, notre génération, notre culture, nous sommes tous frères/sœurs en tant que nous sommes confrontés aux mêmes limites liées à notre finitude : il nous faut tirer subsistance en nous donnant des techniques et par notre travail, choisir les bons partenaires, accueillir une descendance et l'éduquer, nous organiser en société, conjurer la violence, nous accommoder de la souffrance et de la maladie, nous préparer à mourir, et donc donner un sens à notre vie. Or, le seul sens que l'on peut donner à tout cela, c'est que notre passage de quelques décennies sur terre contribue à améliorer l'humanité, c'est-à-dire que nous utilisions notre liberté à faire valoir les qualités propres qu'elle est la seule espèce à posséder et dont elle sent les potentialités en elle. Ce sont au moins les capacités de raison, de réflexion et de création. D'ailleurs n'est-ce pas exactement ce que nous faisons lorsque nous conservons la mémoire des belles figures, des belles actions, des belles œuvres du passé, lorsque nous éduquons en transmettant aux nouvelles générations, lorsque nous enrichissons ce qu'on appelle la culture ?
Tout l'enjeu de la crise actuelle est là : est-ce que l'humanité peut encore se donner un avenir pour faire valoir ce qu'elle peut ?
– Effectivement, on est là dans tout autre chose que l'accord avec la nature. Cela amène à envisager tout autrement l'attitude par rapport à l'avenir. Ce qui me donne à réfléchir ....
– (a-s) : Oui, prends le temps de réfléchir. On en reparlera.

samedi, juillet 30, 2022

L'animal-mystère

 

Le Monde 30 juillet 2022 :

Thalys : chaos dans les gares après un choc entre un train et un animal

L’incident a eu lieu à 15 h 55, à la hauteur de Tournai en Belgique, où un animal a été heurté par un train en provenance de Bruxelles. La ligne qui relie Paris, Bruxelles, Amsterdam et Cologne a été interrompue.

 

Pourquoi écrire "un animal", et non pas "un cerf", "un sanglier", "une vache"...? L'animal en question devait être en effet assez massif pour être d'une espèce identifiable puisqu'il a été capable de mettre en panne le train.

D'autre part, journaliste, tu nous dois l'information aussi précise que possible dans les contraintes de l'espace pour l'écrire. Or ici, il n'est question que de remplacer un mot par un autre.

Qu'est-ce qui t'a retenu, journaliste ? Ne serait-ce pas la capacité plus aisée de s'imaginer la victime par la connaissance de son espèce ? Peut-être parce que cette imagination aurait en quelque sorte dépareillé le sens même de ton article : la mise en évidence de perturbations dans les transports de vacanciers.

Mais ne clames-tu pas toujours que ton premier devoir est d'informer ?

vendredi, juin 24, 2022

Vue sur le monde d'après


 Le Monde 25 juin 2022 :

 Des grèves chez Ryanair et Brussel Airlines perturbent le ciel européen

Chez Ryanair, plusieurs syndicats ont appelé à cesser le travail dès vendredi en Espagne, au Portugal et en Belgique. Au départ et l’arrivée de Charleroi, ce mouvement a obligé la compagnie à annuler 127 vols entre vendredi et dimanche.

 

Face à ton titre la bonne question est : "Comment, journaliste, peux-tu confondre un ciel perturbé avec un marché de transport perturbé ?"

jeudi, mai 12, 2022

Peut-on vivre sans avenir ?

 

AgroParisTech 2022

Ce qui nous réunit en cette troisième décennie du XXIème siècle, c’est un vécu de crise.
Il faut comprendre cette proposition en donnant au « nous » l’ampleur de l’humanité, et en reconnaissant dans le « vécu de crise » une incapacité de se projeter dans l’avenir.
Or, c’est le propre de la condition humaine que de ne pouvoir se dispenser d’espérer, et donc de se projeter dans l’avenir.
Pour une raison simple : l’individu humain se sait mortel. Il sait donc que le temps de vie qui lui est alloué est limité, au mieux, à quelques dizaines de circonvolutions de la Terre autour du soleil, ce qui l’amène inévitablement à se poser la question du sens qu’il veut donner à ce temps de participation à l’aventure humaine. C’est pourquoi il est mu, comme l’écrivait Ernst Bloch, par « le principe espérance », investissant l’avenir bien au-delà de son temps de vie, dans la perspective d’un avenir meilleur de l’humanité. Car il sait que c’est seulement dans une telle ouverture de son vécu temporel qu’il peut donner un sens à sa vie – voir une illustration dans mon billet Quand je serai riche !…
Ce rapport humain à l’avenir doit être clairement différencié d’une certain rapport à l’à-venir que nous partageons avec les animaux, et qui est leur exclusif rapport au futur. Il consiste à capter dans le présent des signes de satisfactions à venir possibles et donc de gérer le présent à partir de ces signes afin de les faire advenir –  pensons au chat qui chasse une souris, mais aussi à la stratégie du petit enfant qui veut se faire acheter un jouet par l’adulte dans le centre commercial.
On peut appeler cette attitude de vie, qui ne décolle pas véritablement du présent, encore sous-humaine,  le courtermisme.
N’est-ce pas aussi massivement en courtermistes qu’agissent les gouvernants comme les majors du monde industrialo-marchand aujourd’hui ?
Le « Canard enchaîné » du 11 mai 2022 :

« Plus ça va mal, mieux ça va aller

ELLE N'EST PAS sortie de l'auberge, la toute flambant neuve « nation écologique » qu'a promis d'inventer Macron. Mardi 3 mai, à la grande satisfaction du lobby de la pêche industrielle, les députés européens ont autorisé la pêche au chalut dans les « aires marines protégées ». Et ce à l'initiative d'un eurodéputé macroniste, Pierre Karleskind, lequel préside la commission de la Pêche au Parlement européen. Une eurodéputée Verte belge ayant proposé d'y interdire cette pêche très destructrice, il s'est empressé de la contrer. Son amendement, qui se veut « pragmatique » (« Le Monde », 5/5) et permet de la maintenir telle quelle, l'a emporté. Rappelons que seules les « aires strictement protégées » le sont réellement. Dans les autres, on peut continuer de pratiquer le tourisme, les transports, les activités nautiques. Et le chalutage de fond. « Un désastre pour le climat et la biodiversité, a tweeté Claire Nouvian, de l'ONG Bloom. Votre "nation écologique" est une imposture. » Tout de suite les grands mots !
Deux jours plus tard, jeudi 5, l'Autorité environnementale rend public son rapport annuel. Les 149 avis qu'elle a rendus tout au long de l'année passée sur les projets autoroutiers, aéroportuaires, nucléaires ou d'aménagement pour lesquels elle a été consultée sont tous fondés sur le même vieux modèle, « avec les mêmes programmes, les mêmes financements » : rares sont ceux qui tiennent compte de la biodiversité et du climat. Bilan : « la transition écologique n'est pas amorcée en France ». Tout de suite les jugements lapidaires !
Le même jour, deux instituts de recherche, l'Inrae et l'Ifremer, publient l'expertise qui leur a été commandée par le gouvernement sur l'impact des pesticides. Bilan : une catastrophe. On en trouve partout, jusqu'à 3 000 mètres de profondeur, dans les océans, jusqu'aux pôles et, même si les produits chimiques les plus dangereux ont été bannis en Europe, les effets des plus de 50 000 tonnes balancées chaque année en France restent massifs (la pollution est la troisième cause de l'effondrement du vivant) et sous-estimés (on néglige l'impact de l'effet cocktail).
Ces pesticides entraînent « une fragilisation de la biodiversité et des services qu'elle rend ». Tout de suite de l'agribashing !
Ce même maudit jour, le WWF indique que ce 5 mai 2022 est le « jour du dépassement » (lire « Plouf », p. 5). La France consomme, pollue, bétonne désormais au-dessus de ses moyens, elle prélève plus de ressources que la nature ne lui en fournit.
Heureusement que « planification écologique » rime avec « baguette magique »...
J.-L. P. »

Car, en effet, ne viser l’après qu’en fonction de la croissance du PIB ou du chiffre d’affaires, c’est ne pas voir plus loin que les possibilités d’enrichissement présentes et les satisfactions à court terme qu’elles promettent.
Épictète enseignait il y a 20 siècles (Entretiens) : « Il est des gens qui, comme les bêtes, ne s'inquiètent de rien que de l'herbe ; c'est vous tous, qui vous occupez de votre avoir, de vos champs, de vos serviteurs, de vos magistratures ; tout cela n'est rien que votre herbe ». Et il ajoutait : « Parmi ceux qui sont dans cette foire, bien peu ont le rôle de la contemplation et se demandent ce qu'est le monde et qui le gouverne. »
Il semble bien que, de manière analogue, les gens de pouvoir actuels, je veux dire ceux qui ont le plus de responsabilités sociales quant aux décisions qu’ils prennent, « ne s’occupent que de leur herbe », et ont une forte réticence à lever la tête pour voir vers quel avenir ils s’orientent et orientent la société.
Et s’ils leur arrivent de parler réellement de l’avenir, c’est pure rhétorique, histoire de faire pare-feu à la propagation des expressions de désaveu populaire, afin de pouvoir continuer à brouter leur herbe.
Ce ne sont pas des arrivistes de la politique ou des milieux d’affaires que viendra une quelconque ouverture à l’avenir.
La réhabilitation de l’avenir viendra uniquement des milieux populaires.
En voici un bel exemple :

vendredi, mai 06, 2022

Objet acheté, objet à jeter

 


J’ai acheté un objet !
Il est beau, lisse et brillant, il a tout plein de fonctionnalités, en tout cas plus que je pouvais songer, et je ne sais trop si je vais me servir de toutes. Mais l’important est qu’il les aie n’est-ce pas ? C’est beau cette puissance potentielle qui dépasse votre propre horizon étriqué d’utilité !
Je le regarde, je le contemple, je le renifle, je jouis de cette nouvelle présence dans ma vie. L’objet est beau par son design discrètement disruptif. Il est beau parce qu’il me place à la pointe du monde qui avance. Je sens que je m’aime encore un peu plus en possession de cet objet.
Il faudra que je le range à une place qui lui soit digne !
Du coup je détache mon regard pour considérer à l’entour. Il y a partout d’autres objets achetés auparavant. Ils occupent à peu près tous les espaces disponibles : placards, rayonnages, plan de travail, tables, et même quelques angles morts des pièces.
En présence de ma nouvelle acquisition, c’est comme s’ils avaient tous pris un coup de vieux.
C’est vrai, il faudra que je fasse de la place. Il faudra que je me débarrasse de certains. Alors je pense à tous les objets accumulés dans mon débarras. Ni inutilisables, ni utilisés, ils s’entassent, s’empoussièrent, et encombrent. Ils s’enfoncent inexorablement dans la négativité. Ils représentent mon passé, mais aussi mon passif.
C’est ce que me fait comprendre mon interlocutrice préférée : « Il faudra que tu te décides à emmener tout ça à la déchetterie ! »
Certes, elle a raison ! Ces objets bouffent les espaces de vie des habitations. Mais les jeter, c’est en faire des déchets – la négativité absolue, la crucifixion de la biosphère qui ne peut que s’en empoisonner. Alors qu’ils peuvent encore servir …
Mais au moins gardé-je la possibilité d’une belle fâcherie avec mon interlocutrice préférée, ce qui n’est plus évident « … depuis que nous vivons moins, au fond, à proximité d'autres hommes, dans leur présence et dans leur discours, que sous le regard muet d'objets obéissants et hallucinants qui nous répètent toujours le même discours, celui de notre puissance médusée, de notre abondance virtuelle, de notre absence les uns aux autres. » J. Baudrillard, La société de consommation – 1968.
 
–> Jeu-cadeau :
S’efforcer de répéter rapidement : « objet-acheté-objet-à-jeter » – le gagnant est celui qui l’aura répété le plus de fois distinctement en un temps donné.

jeudi, mai 05, 2022

C’était la Bête Époque !



Souvenirs ! Souvenirs !
C’était avant la guerre mondiale déclenchée par Poutine en février 2022
C’était avant sa frappe nucléaire de « mise en garde spéciale » de l’Occident pour son soutien à l’Ukraine.
C’était avant la sidération et le chaos qui s’en est suivi …
C’était une époque où tout semblait égal, où un massacre aveugle dans une école par un desperado de sa propre cause était enfoui parmi les annonces publicitaires et les teasing divers – un prochain événement sportif forcément décisif, une série à ne pas manquer, etc.
C’était une époque où ce qui était bien était ce qui était bon, et le plus vite possible, et cela ne laissait pas entendre se rapprocher les détonations des armes.
C’était une époque où l’on considérait les maigres cohortes d’adolescents, quelquefois ayant l’air très attardés, qui s’agitaient à alerter sur les dérèglements écologiques, avec des airs de bovins regardant japper des chiots.
C’était une époque où l’on s’occupait avant tout de son herbe, puisque les invitations se succédaient « juste là un peu à droite il y a une belle touffe d’herbe encore plus verte, … », et c’est ainsi qu’on avançait dans la vie, sans lever la tête pour s’orienter vers l’avenir.
Oh, oui, c’était la Bête Époque !

samedi, janvier 15, 2022

Que le peuple est insondable … et donc qu’il faut s’engager dans la primaire populaire

 « Pour avoir la liberté, il ne faut que la désirer »
Étienne de La Boétie, 1548


Le peuple est insondable.
C’est l’opinion publique qui est sondable.
Qu’est-ce que l’opinion publique ? Ce que mesurent les sondages.
Et que mesurent les sondages ? Une approximation de l’état des jugements de la population concernant les sujets d’intérêt commun à l’instant t.
L’instant t désigne un présent, celui de la réalisation du sondage.
L’opinion publique n’est toujours qu’au présent. Elle n’a aucune portée pour l’avenir.
Tout simplement parce que l’opinion publique ne prend en compte que des réactions. Et la réaction ne veut que rectifier le présent, alors que l’action vise une maîtrise de l’avenir. Je rajoute du sel à ma soupe : réaction. Je décide de manger végétarien un repas sur deux : action.
Le sondeur ne demande jamais au sondé ce qu’il pense. Il veut sa réaction immédiate à la question qui lui est posée. Et cette réaction est rigoureusement encadrée : elle doit cocher une des cases correspondant à un nombre réduit de réponses préformatées, le format le plus fréquent étant le oui/non.
Or, face au sondeur, le citoyen sait que sa réponse à la question impromptue doit être complexe et nuancée. Mais on ne lui laisse pas la possibilité de l’élaborer. Donc il a tendance à réagir selon le moindre risque de mal dire, c’est-à-dire dans le sens du conformisme. Et le conformisme n’est que le dépôt dans les consciences des « vérités » de la mercatocratie (disons « le pouvoir du marché ») telles qu’elles circulent abondamment venant des médias dominants. C’est pourquoi l’on retrouve toujours l’opinion publique alignée sur les idées dominantes présentes.
A contrario, lorsque les citoyens trouvent la possibilité de débattre la manière d’avancer vers le bien commun, que ce soit à l’occasion d’un référendum, d’une convention citoyenne, sur des ronds-points, etc., s’ouvre la possibilité d’un accord des esprits porteur d’avenir car il a valeur de projet politique. Mais alors il ne faut plus parler « opinion publique » mais « voix du peuple ».
Parce qu’elle est réaction, l’opinion publique n’a ni mémoire ni avenir. C’est pourquoi elle est fantasque.
Parce qu’elle est action, la voix du peuple s’appuie sur une réflexion qui embrasse l’ensemble du temps vécu : elle sollicite la mémoire et investit l’avenir dans un présent de débats. C'est pourquoi elle est sage.
Puisque nous voulons que la prochaine présidentielle ouvre à un avenir meilleur, oublions les sondages.
Il apparaît aujourd’hui que la Primaire Populaire, promue par des citoyens qui ne sont pas partie prenante dans la compétition pour le pouvoir, est l’espace le plus approprié pour que se développe un débat populaire sur le bien commun qui nous ouvrirait l’avenir.
Parce qu’elle propose une base intéressante de débat dans son « socle commun » à tous les candidats sélectionnés pour leur volonté affichée de sortir notre société des logiques destructrices du marché.
Parce que son mode de vote, « Le jugement majoritaire », amène à se prononcer relativement aux propositions des candidats, plutôt qu’en les sélectionnant dans leur compétition de personnes.
Engageons-nous dans la Primaire Populaire, car c’est bien à partir de cet engagement que nous prendrons élan pour une véritable expression démocratique lors de ces élections.