dimanche, juillet 05, 2026

Petite échappée en mode futur antérieur

 

« Des orages nouveaux se formeront ; on croit pressentir des calamités qui l’emporteront sur les afflictions dont nous avons été comblés »
François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe,
écrit du 16 novembre 1841


Jouer dans les années 50

         Il viendra ce temps où l’on ne saura plus se supporter d’avoir vécu si longtemps en des mirages !

Ce temps où l’on pleurera la misère des milliards engloutis en fusées monstrueuses de rejets carbonés qui ne pouvaient permettre de coloniser Mars.

Ce temps où l’on se gaussera de la pusillanimité, des prix en « 99 », des « parler-vite » des publicités radios dès lors qu’elles doivent parler pour l’intérêt général, des irruptions publicitaires sans égard pendant une lecture ou un visionnage sur écran, de la compétition entre tous ces « c’est-moi-qu’il-faut-regarder ! », imbéciles dans leur ficelles grossières pour appâter, qui accaparent nos espaces publics.

Ce temps où l’on jugera aberrante cette organisation de l’espace en fonction des déplacements motorisés individuels, avec le temps d’enfermement que cela implique, en particulier celui passé dans les longues files embouteillées, et qui ôte tant d’espace aux corps humains pour la machine, le striant de mille coupures où ne peuvent plus s’aventurer les enfants, avec un air à respirer souvent excessivement pollué.

Ce temps où l’on saura dire la calamité qu’a signifié pour la planète, et pour l’humanité, le choix de l’industrialisation des productions vivrières – produire en forçant sans cesse les processus naturels, jusqu’à les exténuer à mort, en éliminant ceux qui gênent la productivité, pour ensuite gaspiller largement le produit qu’on en tire.

Ce temps où l’on prendra la mesure de la cécité volontaire par laquelle on s’est autorisé à intervenir sur l’intime des processus naturels, que ce soit pour la production d’énergie – guerrière ou non – en cassant des atomes, récréant une radioactivité initiale dont l’histoire du vivant avait attendu la retombée avant que puissent apparaître des organismes aérobies complexes, dont nous sommes, ou pour modifier le patrimoine génétique d’espèces, imposant ainsi dans la flore et la faune des variétés qui n’avaient pas lieu d'être dans la logique du vivant qui est une logique de sélection pour l’épanouissement maximal des formes de vie ; laissant à sa descendance la charge d’un négatif pratiquement sans fin : se prémunir, à la fois en veillant indéfiniment à confiner (et refroidir) strictement des milliers de tonnes de matières radioactives, et en évitant la contamination par des variétés ayant toutes chances d'être affaiblissantes.

Ce temps où l’on ne tolérera plus un monde où la fortune des plus riches est telle qu’elle est devenue impensable, alors qu’est devenue aussi impensable la misère des plus pauvres.

Ce temps où il sera inacceptable que celui qui tient des propos manifestement incompatibles avec l’expérience partagée, se soustrayant ainsi au monde commun, puisse se présenter aux suffrages pour se faire élire à une responsabilité politique, mais qu’il bénéficie des soins psychiatriques requis par la tenue en public de propos délirants,

Ce temps où l’on aura rétabli les lieux publics accueillants, sans bruits de moteurs intrusifs, sans propagande, où l’on peut simplement se poser, et être disponibles les uns aux autres, et à soi-même, pour bavarder, jouer, débattre, regarder le jour décliner dans le doux retour du charivari des hirondelles, en pensant au cours de nos vies, à ceux qu’on aime, au sens de la vie …

Ce temps où l’on sera revenu du regard infantile fasciné par l’écran, lequel sera remis à sa juste place : un pâle, et toujours frustrant, succédané de la vie réelle, celle des relations humaines vivantes.

Oui, il est certain que cette lucidité-là sera gagnée quelque jour. Mais sans doute au prix de temps durs pour vous, mes enfants, … serrez les dents ! Vous aurez gagné la lucidité qui vaudra comme une nouvelle aube qui se lève sur une biosphère en voie de résilience. Et surtout vous n’oublierez pas. Vous saurez garder indéfiniment la mémoire du péril mortel – le soin des matières menaçantes créées par modifications de l’intime de la matière et du vivant vous le rappellera – en lequel s’est retrouvée l’humanité égarée dans les mirages du modernisme. Car c’est par l’appui sur cette mémoire que l’aventure humaine dans la biosphère trouvera son sens, celui de réaliser enfin les promesses dont l’humanité est porteuse.

dimanche, juin 28, 2026

Le critère d’universalité, ultime juge politique

 


La seule forme d’organisation politique à hauteur de liberté humaine est la démocratie. Tout simplement parce que la visée essentielle de la liberté humaine est le bien sur lequel chacun doit se prononcer pour donner sens à sa vie, et que ce bien ne peut valablement s’élaborer que dans la réflexion collective sur le bien commun qui doit présider à l’organisation de la société.

C’est pourquoi Hannah Arendt écrivait : « Sans une vie publique politiquement garantie, il manque à la liberté l'espace mondain où faire son apparition.  (…)  La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l'une à l'autre comme deux côtés d'une même chose. » (Qu'est-ce que la liberté ?, 1960)

Si ce n’est pas le cas, si la réflexion de chacun ne se développe pas dans les échanges de paroles sur la manière d’organiser la société en fonction d’un bien commun, aussi convaincants soient ceux qui prétendent pouvoir diriger, chacun vit véritablement en aveugle et peut se retrouver précipité dans le fossé.

La parabole des aveugles,
d'après Pieter Brueghel l’ancien

Or, aujourd’hui, dans les nombreux États, se disant « démocratiques », en lesquels est organisée périodiquement l’élection des responsables politiques, la majorité des citoyens votent à l’aveugle, c’est-à-dire sans s’interroger sur le bien commun qu’ils veulent faire prévaloir pour la société. On reconnaît là le stratagème du pouvoir mercatocratique qui, s’il met ostensiblement en scène la liberté de vote, nourrit par ailleurs une intense communication publique, utilisant la manipulation des émotions, pour que les électeurs se focalisent sur des buts à court terme – pour ou contre la diffusion de climatiseurs face aux périodes de canicules, par exemple – qui occultent la question du bien commun finalement visé, comme si celle-ci était résolue une fois pour toutes.

Non, elle n’est pas résolue, puisqu’elle n’a pas été posée ! Ou plutôt elle est résolue, comme par défaut, par les grands acteurs du marché : le bien commun ne peut être que le grossissement numéraire indéfini des flux marchands (ce qu’on appelle « la croissance »), lequel est présenté comme étant un enrichissement de la société.

Mais s’ils n’interrogent pas ce but, les citoyens vont se retrouver bien vite comme les aveugles chutant dans le fossé. Imaginons, par exemple, un pays comme la France dans 15-20 ans parsemée, conformément aux projets politiques en cours, d’immenses « centres de données », plus une quinzaine de centrales nucléaires supplémentaires – réfléchissons simplement aux conséquences, sur l’attrait des paysages, sur l’élévation des températures, sur les biotopes aquatiques (fleuves et eaux côtières), sur la végétation et la faune des campagnes, sur les nouvelles pollutions et menaces de pollutions, etc. Qui veut proposer un tel environnement d’avenir à ses descendants ?

Certes, ces objections existent déjà, plus ou moins clairement formulées, dans l’espace public, et une part significative de la population essaie de résister physiquement à des projets nocifs de cet ordre requis par le marché. Mais ces engagements pour la lucidité sont très redoutés par la mercatocratie qui peut leur opposer une violence policière parfois mortelle.

Par rapport à cette répression, il faut rappeler que la vraie force est de porter une vision de bien commun partageable par tous ! Et elle n’est partageable par tous que si elle procède d’un véritable débat démocratique, ce qui signifie qu’elle est justifiée par la raison. Car la valeur de l’argumentation rationnelle est de pouvoir être reconnue par tout humain : « Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes ; ils ne deviennent étrangers et impénétrables les uns aux autres que lorsqu'ils s'en écartent. » (Simone Weil, Oppression et Liberté, 1934)

Ainsi une vision du bien commun rationnellement étayée a une valeur universelle. Chaque État démocratique peut la reprendre et la moduler en fonction de ses conditions particulières, mais ne peut jamais vouloir un bien commun qui lui serait incompatible car cela signifierait qu’il est entaché d’irrationalité. Chaque humain peut se l’approprier pour penser clairement le bien par lequel il va donner sens à sa vie.

Nul pouvoir politique illégitime – c’est-à-dire non démocratique – si totalitaire ambitionne-t-il d’être, n’a jamais pu, ne pourra jamais, empêcher une population de réfléchir collectivement !

Car même la force est impuissante face à des esprits s’activant ensemble en nombre. Pensons que c’est sous l’occupation nazie, à partir du printemps 1943, qu’a été élaborée, dans le cadre du Conseil National de la Résistance, la perspective d’un bien commun suffisamment débattu pour avoir la solidité rationnelle lui ayant permis de prévaloir pendant près de quatre décennies avant d’être largement disloqué, suite à la disparition de la génération impliquée, par la pression du pouvoir mercatocratique.

La mercatocratie a cru dépasser cette impuissance de la force sur les esprits en inaugurant, à partir de l’invention d’outils techniques inédits, une nouvelle forme d’asservissement direct des consciences, par leur submersion dans une communication intrusive et manipulatrice. Mais là encore, elle ne peut faire que, malgré son art sophistique, son art du spectacle même, ne soient pas vues telles qu’elles sont les réalités qu’elle engendre, lesquelles deviennent tellement problématiques qu’elles appellent à réfléchir collectivement.

C’est à la population, dès lors qu’elle prend conscience que ce pouvoir l’amène sans vergogne vers un précipice, de se donner les moyens de penser jusqu’au bout pour se redonner un avenir. « Jusqu’au bout » signifie « en faisant l’effort de débattre pour éclairer rationnellement un bien commun », lequel pourra alors être partagé par tous.

Une telle clarification d’un bien commun démotivera massivement de l’adhésion aux « biens »,  surfaits ou illusoires, incessamment proposés par la mercatocratie. Nous avons avancé l’idée d’un Monopolyland pour traiter, sans dommage sociaux, l’addiction à la compétition pour s’enrichir de nos plus accros affairistes.

Il faut bien distinguer en ce point l’exigence du débat populaire avec la facilité du populisme. Le populisme est la proposition, par un aspirant à un pouvoir autocratique, d’un « bien commun » falsifié, justement parce qu’il a renoncé à être vraiment commun. Le discours populiste s’identifie par le rejet d’une partie de la population, souvent arrivée récemment, désignée comme menaçante de manière essentiellement fantasmée, sur la base de petites différences, le plus souvent confuses, dans des caractères physiques et culturels. Une constante du discours populiste est que cette population incriminée, essentielle pour que puisse être défini, par négation, un bien commun, est toujours choisie dans partie la plus vulnérable de la population.

Ce qui avantage le populisme comme alternative à la démocratie c’est la facilité que signifie l’adhésion à son « bien commun ». D’une part elle offre une visée qui catalyse l’agressivité que nourrissent les frustrations inévitablement liées à la situation sociale de travailleur-consommateur requise par la mercatocratie ; d’autre part elle se croit parée d’un bon sens évident, qui économise tout effort de réflexion et tout débat, par rapport à l’évolution socialement délétère de la mercatocratie, en adoptant la formule « c’était mieux avant ! » pour la caler sur des populations d’arrivée récente et d’intégration encore précaire ; enfin, elle peut s’exprimer de façon relativement désinhibée dans son agressivité, puisque son objet est la stigmatisation d’une population en position de faiblesse.

À mesure que l’avenir de la société, désormais mondialisée, prise dans la logique de l’expansion sans limite du marché, s’assombrit, se multiplient les propositions populistes de « bien commun » falsifié. C’est ce qui caractérise la phase politique de ce premier quart du XXIe siècle.

Nous le voyons chaque jour un peu plus, mais le simple regard sur ce qui s’est passé il y a un siècle nous aurait permis de l’anticiper : ces « biens communs » qui se fondent sur l’exclusion de populations situées plus ou moins en marge ne peuvent déboucher que sur la violence, une violence toujours difficilement contrôlable car auto-alimentée par les rancœurs qu’elle produit. N’est-ce pas ce qui se constate aujourd’hui en Russie, en Palestine, aux États-Unis même ? Et c’est ce qui se prépare ici en Europe si nous ne prenons pas au sérieux dès maintenant la tâche collective de définir l’avenir pour lequel nous voulons vivre, celui de notre bien commun.

C’est la plus belle tâche au sens où elle mérite plus que toute autre l’investissement de nos principales facultés humaines, lesquelles se condensent en notre capacité à débattre au sens où elle est définie dans le lien proposé plus haut. Et il n’y a qu’un critère à retenir pour que la perspective de bien commun émane pleinement de la raison, et par là soit porteuse d’un avenir qui donne vraiment un sens à l’histoire humaine. C’est le critère d’universalité – tout être humain présent et à venir doit pouvoir faire siennes les valeurs sur lesquelles s’appuie le bien commun[i]

 


[i] L’esprit curieux pourra trouver dans ce blog, déjà multi-décennal, de nombreuses réflexions pour éclairer ces valeurs sur lesquelles ne peut que s’appuyer un bien commun produit par la raison.

dimanche, juin 21, 2026

Sur l’aphorisme de Fichte : « Si être libre n’est rien, devenir libre est le ciel »

 

Johann Gottlieb Fichte 1762-1814

 

Jean-Jacques Rousseau écrivait (Du Contrat social, 1762) : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Belle formule d’indignation, sauf qu’elle ne correspond à rien.

Du point de vue de l’histoire de l’humanité, on ne sait rien du vécu de liberté de nos ancêtres d’il y a des dizaines de milliers d’années, ni même s’ils en possédaient la notion.

Après tout, le nouveau-né ne saurait penser, suite à la parturition, « chouette, je suis libre ! ». Subjectivement, il se sent pris dans une urgence d’adaptation à la vie aérobie. Objectivement, son comportement est commandé par des nécessités physiologiques, lesquelles sont pourvues par l’instinct. Certes, il gagne bien des capacités nouvelles et indéfinies de mouvements qui vont de pair avec l’éveil d’une sensibilité externe. Mais pourquoi prétendre qu’il se sait libre ? Il essaie des possibilités qui s’offre à lui, dans les moments où il n’est pas sollicité par ses besoins, c’est tout. Déjà, d’ailleurs, il essayait déjà des mouvements dans l’espace intra-utérin.

Écoutons à ce propos, Paul Valéry : « …on peut considérer la "liberté" comme une simple sensation, et même une sensation non primitive, laquelle ne se produit jamais quand nous pouvons faire ce que nous voulons ou suivre l'impulsion de notre corps. Il s'agirait, en réalité, de la production par notre sensibilité d'un contraste dont le premier terme serait la sensation (ou bien l'idée) d'une contrainte, elle-même éveillée, soit dans notre pensée, soit dans l'expérience, par l'ébauche d'un acte. Par conséquence, la sensation de "liberté" ne se produit que comme une réaction à quelque empêchement ressenti ou imaginé. Si le prisonnier libéré oubliait sur le champ ses chaînes, son changement d'état ne lui donnerait pas du tout la sensation de la liberté. » (Regards sur le monde actuel, 1931).

La liberté n’est pas de naissance. Elle n’est tout simplement pas pensable avant l’expérience de la contrainte. Si on réfléchit précisément, il y a deux types de comportements qui peuvent rencontrer la contrainte. Le comportement spontané, qu’il soit réflexe, ou qu’il soit consécutif à un ébranlement affectif s’imposant à la conscience comme besoin ou désir. L’autre serait le comportement réfléchi : nous voulons nous promener mais il pleut. Cependant on peut toujours juger la contrainte qui vient lors d’un comportement volontaire, comme résultat d’une réflexion insuffisante sur les contraintes éventuelles. Et si cette réflexion va jusqu’à accepter la prise de risque, alors le risque advenant – il se met à pleuvoir – n’est pas réellement une contrainte. Ce qui permet de comprendre que la réflexion sur les comportements ne s’est imposée que parce que la spontanéité s’est heurtée à la contrainte. Si l’humain s’est mis à réfléchir c’est d’abord parce qu’il a rencontré des contraintes et a voulu les maîtriser en accommodant ses désirs à la réalité.

Ainsi notre liberté a d’abord été révélée rétrospectivement par la rencontre de la contrainte, et cette liberté est connue comme notre spontanéité.

On comprend donc qu’« être libre n’est rien », du moins avant la rencontre de la contrainte. Mais après ? Car on ne peut pas dire a priori que la spontanéité d’un individu n’est rien. Certes, on n’attribue pas une valeur autre que fonctionnelle aux spontanéités qui procèdent des montages instinctuels et réflexes de notre physiologie. Mais dans la spontanéité du cri primal du nouveau-né ne perçoit-on pas déjà la position d’une personnalité singulière ? Et de plus en plus, à mesure qu’elle se diversifie dans ses expressions, la spontanéité n’affirme-t-elle pas la singularité irréductible d’une personne ?

Pourtant cette affirmation de sa singularité dans sa spontanéité n’est-elle pas essentiellement passive ? Peut-on alors parler de liberté concernant les comportements spontanés ?

Spinoza : « Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d'avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. C'est ainsi qu'un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune garçon irrité vouloir se venger s'il est irrité, mais fuir s'il est craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu'ensuite il aurait voulu taire. » (Traité théologico-politique, 1670).

Pour le philosophe hollandais, la spontanéité, cette liberté rétrospective, n’est qu’une illusion de liberté, et la réalité d’une ignorance sur l’âme humaine de la part de ceux qui y croient.

D’ailleurs cette liberté comme spontanéité est tout aussi valable pour l’animal que pour l’homme : la colère spontanée du « jeune garçon irrité » n’est pas plus libre que le grognement du chien quand on s’approche de son os !

Pourtant, n’est-ce pas en ce sens là que l’on pense le plus communément la liberté dans la société contemporaine ? La mercatocratie – le véritable pouvoir qui organise notre société désormais mondialisée – est un pouvoir par la communication, essentiellement par l’image à forte interpellation émotive, qui s’appuie essentiellement sur cette « liberté » comme spontanéité – voir notre article À propos de l'autodestruction de la démocratie aux États-Unis.

La réflexion sur soi et sur ce qu’on veut vraiment – l’opposé de la spontanéité – n’est-elle pas la juste voie pour vivre librement ?

C’est ce qu’exprimait Simone Weil dans Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale (1934) : « On peut entendre par liberté autre chose que la possibilité d'obtenir sans effort ce qui plaît. (...) La liberté véritable ne se définit pas par un rapport entre le désir et la satisfaction, mais par un rapport entre la pensée et l'action ; serait tout à fait libre l'homme dont toutes les actions procéderaient d'un jugement préalable concernant la fin qu'il se propose et l'enchaînement des moyens propres à amener cette fin. »

Pour S. Weil, c’est l’idéal d’une liberté parfaite comme absence de contrainte – l’idéal d’une vie de spontanéité – qui est illusoire. Elle développe dans ce texte un idéal de liberté proprement humain comme autonomie. Cette liberté est à l’opposé de la spontanéité parce qu’elle passe par l’usage de la raison et de la réflexion pour poser un but final et les moyens de l’atteindre. « Autonomie » signifie se donner à soi-même ses normes de comportement. Or se donner des normes de comportement, c’est se contraindre soi-même. Ainsi, l’autonomie implique le choix délibéré de contraintes – je veux acquérir un diplôme, et je m’oblige à consacrer une part de mon temps au travail d’étude. On appelle  en effet « obligations » ces contraintes choisies.

L’idée de se donner des règles qui obligent atteste de la liberté, car en intégrant la contrainte on montre clairement une affirmation personnelle dans la position du  but – ce qu’on appelle « volonté ». De plus le choix du comportement ne saurait dépendre des circonstances présentes puisque l’obligation s’impose quelles qu’elles soient. Et c’est une liberté pleinement humaine parce qu’elle s’appuie sur le logos, c’est-à-dire le raisonnement discursif qui n’appartient qu’aux humains.

Kant a su très fortement illustrer la puissance que pouvait prendre la liberté humaine comme autonomie : « Supposons que quelqu'un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu'il lui est tout à fait impossible d'y résister quand se présentent l'objet aimé et l'occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence y était dressée pour l'y attacher aussitôt qu'il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu'il répondrait. Mais demandez-lui, dans le cas où son prince lui ordonnerait, en le menaçant d'une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu'il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu'il puisse l'être. Il n'osera peut-être assurer qu'il le ferait ou qu'il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu'il peut faire une chose, parce qu'il a conscience qu'il doit la faire et reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue » (Critique de la Raison pratique, 1788, trad. Picavet, P.U.F)

Ce texte se termine en se référant à la loi morale. La morale est constitutive de l’autonomie humaine : elle est l’ensemble des obligations que l’on se donne afin de ne pas nuire à autrui. Kant, dans l’ouvrage d’où est tiré ce texte, a déduit, au moyen de la raison , une règle de morale devant s’imposer universellement, la loi morale donc, qu’on peut formuler simplement ainsi : « Traiter autrui toujours aussi comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »

Le texte illustre la mise en œuvre de cette loi dans une situation extrême mais cependant réaliste. Le philosophe allemand compare une mise œuvre de la « liberté » comme spontanéité, et sa superficialité, à une mise œuvre de la « liberté » comme autonomie en laquelle s’impose la loi morale. Il montre la possibilité que cette dernière puisse s’imposer, même en dépit de ce qu’on peut appeler la contrainte absolue : la perte de sa vie. Et cela a été parfois la réalité, comme tel résistant durant l’Occupation acceptant de mourir pour ne pas dénoncer le simple paysan qui l’a caché.

Mais aussi, de nos jours, le militant islamiste déclenchant sa ceinture d’explosifs pour semer la terreur dans la foule. Mais alors ce n’est pas la loi morale qui le guide, c’est sa croyance religieuse. D’une manière générale l’histoire nous apprend que l’autonomie peut amener à des comportements extrêmement néfastes à l’humanité – pensons, entre autres, à des régimes communistes terriblement meurtriers qui s’affichaient prendre des décisions à partir d’une théorie de la société apparemment rigoureuse. La faille ne peut être que dans le but poursuivi. Cela signifie alors que le but est insuffisamment réfléchi, et adopté par des motivations cachées, voire inconscientes.

C’est pour cela qu’il faut considérer que la liberté comme autonomie , simplement comme la définit S. Weil – « serait tout à fait libre l'homme dont toutes les actions procéderaient d'un jugement préalable concernant la fin qu'il se propose et l'enchaînement des moyens propres à amener cette fin. » –  est encore insuffisante.

On peut comprendre cette insuffisante en portant notre attention sur ce qu’enseignait le grec Aristote il y a 25 siècles : « « Seul parmi les animaux, l’homme a la parole (logos) ; la voix (phonè) est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a été donnée aussi aux autres animaux (…) mais la parole a pour but de manifester l’utile ou le nuisible et, par suite, le juste ou l’injuste. » (Politique, I,2, IVe siècle av. J.-C.)

Parce qu’il a la parole, et la raison qui lui est immanente, l’humain a la responsabilité de décider en quoi va consister le bien (ici décliné par les valeurs « l’utile » et « le juste ») en fonction duquel la société va s’organiser – ce qu’on appelle volontiers aujourd’hui son « Bien commun ». Il montre ainsi que les valeurs finales en fonction desquelles on vit collectivement relèvent de la liberté comme autonomie. Il faut comprendre « valeurs finales » comme des fins qui ne sauraient devenir moyens pour des fins plus élevées. – C’est pour cela que « Bien commun » peut prendre une majuscule[1]. L’insuffisance de la définition de la liberté par S. Weil est de laisser la notions de fin dans l’indétermination. Or, dans la vie humaine, il y a nécessairement une hiérarchisation des fins en fonction d’une fin suprême, laquelle doit être prioritairement prise en charge par la liberté comme autonomie puisqu’elle conditionne toutes les autres.

On comprend donc que la plénitude de la liberté humaine implique de ne pas stopper l’exercice de la raison face à une croyance religieuse dite « révélée », et placée sous l’autorité d’une élite de clercs ayant fonction de la dire et de l’interpréter. La raison implique que le Bien commun ne saurait être dans le séjour des âmes, après la mort, en un Paradis situé en un lieu surnaturel. Le Bien commun vise la vie humaine sur Terre, telle qu’elle doit devenir, pour que soient accueillies et puissent se faire valoir, dans les meilleures conditions, les générations à venir.

N’est pas plus libre la société – la nôtre – qui place la valeur finale de la vie sociale dans la croissance maximale du Produit National Brut (la somme, en numéraire, des échanges marchands). Car c’est orienter la vie sociale vers la consommation, laquelle sollicite essentiellement la pseudo-liberté qu’est la spontanéité. Une telle fin n’a pu être imposée qu’au moyen d’une communication manipulatrice par un pouvoir asservissant, c’est pourquoi notre société n’est démocratique qu’en façade, elle est en réalité une mercatocratie.

Une authentique société libre doit être démocratique, c’est-à-dire déterminer collectivement son Bien commun par la parole, sous la forme du débat. Ainsi, parce qu’il émane du débat, le but final que se donne l’homme libre en tant qu’autonome ne saurait être néfaste pour l’humanité. C’est pourquoi Aristote définit l’homme comme « l’animal politique » : l’humanité est l’espèce faite pour débattre du sens de sa vie.

Il s’ensuit que, dans la recherche de la fin particulière par laquelle chacun donne sens à sa vie – comment faire de ces quelques décennies de mon passage sur Terre quelque chose de bien ? –, ce sont les mots qui auront pris leur valeur dans le débat pour le Bien commun de la société – tels utilité, justice, courage, capacité à débattre, morale, etc. – qui serviront à penser son Bien propre. C’est pourquoi l’affirmation de son autonomie personnelle ne saurait être en désaccord avec le Bien Commun de la société auquel l’individu est partie prenante.

Pour conclure, il est bon de rappeler une très ancienne et belle parole, celle d’un érudit florentin du XIIIe siècle, Brunetto Latini, dans son Livre des Trésors (sorte d’encyclopédie de l’époque) publié vers 1265 en langue d’oil : «  Où que j’aille, je serai en la mienne terre, puisque nulle terre ne m'est exil, ni pays étranger ; car bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. »

La liberté de l’animal est dans la minimisation des contraintes, ce qu’il trouve instinctivement dans l’occupation du biotope (le « lieu ») auquel il est adapté par sa physiologie. La liberté de l’homme est essentiellement dans la position de son but final (« bien-être »), c’est-à-dire dans son autonomie, ce qui fait la singularité de sa situation dans la biosphère. On comprend que, dans l’aventure du vivant, ce soit une liberté extraordinaire ! Elle lui permet de choisir la place qu’il veut occuper sur Terre. Si ce choix s’avère néfaste pour la biosphère, et partant pour son propre avenir d’espèce, alors c’est qu’il a fait un mauvais choix. Il en est responsable – car toujours on a une responsabilité d’autant plus forte qu’on a une liberté plus grande. Et s’il ne s’est pas montré à la hauteur de sa liberté, c’est parce qu’il n’a pas sérieusement débattu du choix du Bien commun, mais l’a trop laissé à la merci de relations de pouvoir qui ont limité la liberté d’une majorité d’humains. Il faut qu’il réforme son choix en réouvrant le débat sur le Bien commun. Il en découle que, dès à présent, chacun a la responsabilité, dans sa situation dans l’espace public, de réinterroger la finalité ultime des choix qui sont faits, et en lesquels on veut l’engager – oui, il faut parler, interroger, remettre en cause, surtout ne pas faire comme si de rien n’était ! [2]

N’est-ce pas cela vivre vraiment libre, aujourd’hui ?

On peut ainsi comprendre l’aphorisme de Fichte « Si être libre n’est rien, devenir libre est le ciel ». Car la liberté, on l’a déjà dès lors que l’on découvre la contrainte. Mais « ce n’est rien », puisque ce n’est encore que notre rattachement à l’animalité. La liberté humaine, c’est-à-dire la capacité de déterminer collectivement un but final qui réalise l’autonomie humaine en donnant un sens à son passage sur Terre – « c’est le ciel ». On voit aujourd’hui combien il est urgent de partir à la conquête de ce ciel là.


[1] On pourrait objecter, en s’appuyant également sur Aristote, que c’est le bonheur qui est « le souverain bien ». Certes, mais le bonheur est comme « hors-concours », car il ne saurait prendre place dans les projets humains, n’ayant aucun caractère objectivable. Le bonheur n’est autre que le rêve du désir, il reste donc enfermé dans la subjectivité de chacun. Voir notre article La fin de la civilisation du bonheur.

 

[2] On objectera : « Il y a trop d’urgences, on ne peut pas se mettre à palabrer ! ». Non, justement, on fait, on fait, … sans réfléchir où l’on va ! On a besoin d'une pause, comme d’une autre période de « confinement », pour débattre face à un système social qui est pris dans une épidémie d’activisme aveugle.

dimanche, juin 14, 2026

Trop d’images ?

 

Géricault, Le radeau de la Méduse (1818)

Jusqu’au XVIIIe siècle, dans l’espace public comme dans les maisons, l’image était extrêmement rare car très laborieuse à produire et très difficile à reproduire en nombre.

N’est-ce pas un bouleversement écologique considérable que l’espèce humaine vive désormais parmi une surabondance d’images ? Et celui-ci n’est-il pas un gain de qualité de vie indéniable ? Naguère on entrait dans une église pour être baigné d’images, aujourd’hui le monde humanisé devient comme une immense église !

Cependant, les belles images ne deviennent-elles pas les cache-misères d’un environnement de plus en plus enlaidi par les menées affairistes ? Et l’omniprésence de l’image n’a-t-elle pas pour contrepartie la régression de l’acte de langage, alors qu’elle ne saurait prétendre à la même clarté et précision ?

Pour réfléchir sur la place de l’image dans le monde contemporain, il faut d’abord se déprendre de notre environnement habituel en lequel l’image est omniprésente. Dans l’espace public de la cité, la moindre surface disponible ne saurait rester neutre mais se voit bien vite occupée par une image. Et même dans notre salon, les images sont bien là, surabondantes, tapies à portée de l’ouverture d’un magazine, ou de l’allumage d’un écran.

Pendant 99,9 % de son histoire, la rencontre de l’individu humain avec l’image était une rareté ! Les premiers miroirs fonctionnels pour se voir, et se faire belle et beau, ne datent que de la Renaissance ; la capacité de reproduction en nombre d’une image, de manière fidèle et peu coûteuse, date seulement du début du XIXe siècle, avec la technique de la lithographie !

Nous voudrions contribuer à éclairer cette mutation écologique de l’espèce humaine. Il faut comprend la notion d’« écologie » ici de façon particulière comme une écologie de l’esprit, puisque la faculté de penser par l’image – la faculté d’imaginer – est un mode de la pensée humaine. On peut donc définir une écologie de l’esprit comme la connaissance objective des relations entre les conditions d’environnement en lequel l’esprit est placé, et le bon fonctionnement de l’esprit humain.

Bien sûr, on se pose aussitôt la question de ce qu’est « le bon fonctionnement » de l’esprit humain. La réponse est simple : c’est celui qui est sanctionné par la culture. « La culture » – qui en ce sens ne s’écrit qu’au singulier – est l’ensemble de ce que tous les humains créent, dans leur liberté, par leurs qualités propres, et qui a été retenu comme devant être conservé, transmis, ou tout au moins mémorisé et raconté, parce que cela contribue à la valeur que chaque humain se donne en tant qu’individu comme en tant que membre de l’humanité. La culture est vitale du point de vue de notre humanité, car c’est le témoignage, sans cesse enrichi, mais aussi quelquefois cruellement saccagé, que l’histoire humaine à un sens.

Il importe d’abord de reconnaître que la création et diffusion d’images est en soi une valeur culturelle majeure. Pour une raison simple : elle enrichit indéfiniment le champ de la sensibilité humaine.

Ceci est réalisé parce que l’image est un mode de représentation d’une réalité sensible absente. Pourtant elle est elle-même une réalité présente. Elle est la présence d’une absence. On peut voir le tableau Le Radeau de la Méduse accroché dans une salle du Louvre. Mais voir le tableau n’est pas voir l’image qu’il propose, car ce que cette image donne à voir n’est pas du tout présent comme l’est le tableau : il s’agit d’une réalité d’un tout autre temps en un tout autre lieu. Ce que nous donne l’image c’est l’intuition sensible d’une absence. Mais comment alors notre conscience peut-elle être à la fois conscience d’une présence (du tableau dans la salle) et conscience d’une absence (de la scène de détresse des naufragés) ? Hé bien elle ne peut pas l’être ! Regarder une image c’est toujours s’absenter de la réalité présente ; s’intéresser à la présence du tableau dans la salle, c’est ne pas regarder l’image qu’il présente. Il faut donc comprendre qu’entre la conscience perceptive de la réalité présente et la conscience imaginante mobilisée pour regarder une image, il y a deux modalités de la conscience humaine qui ne sauraient coexister.

On comprend que le mot image, pour la réflexion qui nous intéresse, doit être pris dans son sens le plus large : toute forme de représentation de sensible – ce qui inclut outre la photographie, les sculptures, les totems et les masques ou tatouages, les films et vidéos contemporains. De plus il faut convenir qu’il n’y a pas une différence essentielle entre regarder une image, et imaginer au sens large – imaginer un projet, se rappeler un moment passé, rêvasser pour échapper à une réalité morne – car il s’agit toujours de cette même capacité de la conscience d’intuitionner des contenus sensibles comme absents. On peut considérer l’image matérielle comme la décision délibérée de prolonger un imaginaire dans la réalité sensible présente.

On est bien d’accord : la sensibilité, c’est fondamentalement l’attention au présent nécessaire pour que nous continuions à vivre. Mais grâce à la conscience imaginante, c’est beaucoup plus, c’est l’ouverture à une infinité de mondes sensibles possibles. Pourquoi met-on tant de soin pour préserver, conserver, transmettre l’art pariétal ? Parce que ces fresques d’animaux dessinés dans leur vitalité nous mettent en connexion avec la sensibilité de nos ancêtres qui nous ont devancés sur ces terres il y a plusieurs dizaines de milliers d’années !

Grotte Chauvet, environ  – 40 000 ans

La valeur esthétique de l’image – ce qu’on appelle traditionnellement le beau – c’est lorsque le représenté de l’image prend une valeur symbolique au sens où il oriente la conscience imaginante vers les valeurs les plus élevées qui donnent sens à la vie humaine et qui ressortent de ce qu’on appelle le Bien.

On se soucie peu de la femme représentée, qui a vécu au début du XVIe siècle, lorsqu’on contemple le tableau intitulé La Joconde. Si notre regard s’attache si volontiers à cette représentation d’une figure féminine, c’est parce qu’elle rend sensible, fait résonner en notre imaginaire, la valeur que peut prendre la personne humaine, de telle sorte, comme dit Kant, que la satisfaction qu’on en tire est vécue comme « désintéressée » – elle n’est pas liée à un intérêt particulier requérant la possession de l’objet jugé beau – et « universelle » – elle est reçue comme devant s’imposer à tous.

L’événement qui nous fait aujourd’hui problème est que l’image soit devenue, en un siècle, un moyen de communication de masse, et ceci au détriment de la communication discursive – en parole ou par écrit. Jacques Ellul, dans La parole humiliée (1979), résume ainsi ce changement : « Nous arrivons ici à la plus grande mutation que l'homme ait connue depuis l'âge de pierre. L'équilibre subtil entre la vue et l'ouïe, la parole et le geste s'est rompu au profit du signal et de la vue. »

La notion de « signal » employée par l’auteur contient tout le problème de cette civilisation de l’envahissement par les  images. Un signal est un événement sensible qui déclenche un comportement déterminé. Par exemple le coup de sifflet de l’arbitre qui interrompt le jeu, le cri qui alerte d’une situation de détresse qui mobilise notre aide, etc. Or, c’est comme signal que l’image aujourd’hui prolifère !

L’image proliférante n’est pas librement créée, recherchée, partagée. Elle est imposée ! Elle est imposée par le pouvoir qui est le réel organisateur de notre vie sociale, et désormais au niveau mondial, et qui doit être appelé une mercatocratie. C’est bien le pouvoir du marché, pouvoir auquel nous participons en tant que travailleurs et consommateurs, mais dont les principaux potentats sont les affairistes qui ouvrent des marchés qui transforment notre environnement de vie sans notre consentement éclairé.

Cette caste des grands affairistes a pris progressivement le pouvoir après les révolutions qui, au tournant du XIXe siècle, ont renversé les systèmes hiérarchiques d’organisation des sociétés, hérités de la féodalité, et fondés sur la domination par la force. La grande originalité de la mercatocratie est d’installer sa domination, non pas par la force, mais par la communication. Et le principal véhicule de cette communication, c’est l’image imposée valant comme signal. Elle est conçue comme une interpellation émotive censée faire réagir par un comportement déterminé. L’émotion consiste à mettre en relief une frustration de sa vie présente – par exemple en mettant en scène avantageusement une image de ce qu’on pourrait avoir (être) et que l’on n’a (n’est)  pas – en l’associant à un comportement réparateur de telle manière qu’il soit vécu comme un besoin (par exemple un acte d’achat). Bien sûr le signal ne fonctionne pas la plupart du temps. Mais ce qui caractérise cette prise de pouvoir par la communication, c’est la multiplication en nombre de ces images-signaux, si bien que l’individu, confronté à une avalanche de sollicitations, n’a plus la disponibilité mentale pour penser ce qu’il veut de lui-même qui donnerait sens à sa vie. Comme l’écrivait Ellul (ouvrage cité plus haut) : « Nous arrivons au stade purement émotionnel de la pensée. (…) Et sautant d'image en image, c'est en réalité d'émotion en émotion que l'on saute. » Remarquons aussi que certains mots, fortement investis affectivement – bonheur, plaisir, nature, etc. – jouent aussi, et de plus en plus, ce rôle de signaux dans la communication dominante – lire à ce propos notre Sur une dégradation signalétique du langage.

Pour mieux comprendre la prégnance de cette domination par les images-signaux, il faut avoir conscience qu’elles s’inscrivent dans une idéologie instillée sournoisement. Par « idéologie » nous désignons une certaine vision du monde qu’elles diffusent de façon implicite, et qui est conforme aux intérêts des principaux affairistes qui ont la main sur le marché – par exemple elles cachent les laideurs du monde industrialisé pour faire voir une nature sauvage, alors que celle-ci est plus que jamais mortifiée. On peut relire aujourd’hui avec grand profit Mythologies (Seuil, 1957) de Roland Barthes qui met en évidence les procédés de ce conditionnement idéologique par l’image.

La conscience imaginante est le mode d’activité de l’esprit humain le plus spontané, mais aussi le plus archaïque. La vie mentale des premiers mois du bébé n’est-elle pas de fantasmer – soit mettre en scène imaginairement – sa satisfaction par la possession d’un bien ? L’afflux toujours entretenu d’images affectivement interpellantes tend à nous ramener à ce stade qui n’est pas celui de notre condition d’adulte humain libre. Car la liberté humaine implique l’usage prioritaire de la pensée discursive (la pensée par les mots) qui permet de réfléchir, pour soi mais aussi collectivement, sur les valeurs en fonction desquelles on doit vivre.

Finalement l’effet le plus lourd de menaces de cette civilisation de l’omniprésence des images est le rapport au temps qu’elle induit. Car, par nature, les comportements par signaux, non seulement ne sont pas libres, mais sont systématiquement des comportements à court terme : on n’investit l’avenir que juste ce qu’il faut pour satisfaire le besoin censé soulager la frustration. Ce courtermisme s’est à ce point répandu qu’aujourd’hui l’humanité est incapable de se projeter suffisamment dans l’avenir pour maîtriser son destin. Car maîtriser l’avenir, c’est se détourner des images pour agir en fonction de ce qu’on juge bien. Cela suppose donc de penser et échanger sur le monde vers lequel on veut collectivement aller.

En 1967, Guy Debord publiait un livre sur la société qui se mettait en place, qu’il intitulait La société du spectacle lequel commence par cette proposition « 1- Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. » ; plus loin il précisait « 4- Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Il écrivait ceci à une époque, où il n’y avait qu’un écran par foyer, avec 2 chaînes de télévision accessibles (en France). Or cette médiation du rapport social par l’image, on la voit aujourd’hui de fait dans ces files (ou salles) d’attente en lesquelles personne ne porte attention à son voisinage humain pourtant très proche, absorbé qu’il est par une communication avec l’écran de son smartphone, à moins qu’il y ait (ça se généralise) de grands écrans pour capter l’attention de chacun. Or le spectacle est comme l’incandescence du courtermisme, puisqu’il implique que chacun jouisse de la vie mise en scène pour faire image – du spectacle donc – au lieu de s’occuper de faire de sa vie quelque chose de bien.

Oui, il y a trop d’images au sens où l’immense majorité des images contemporaines font intrusion de la part de pouvoirs sociaux arbitraires pour nous asservir, c’est-à-dire pour obtenir de nous des comportements qui servent des intérêts particuliers qui ne sont pas les nôtres.

Cet asservissement procède du décalage des consciences entre celle de l’émetteur de la communication et celle de son récepteur. Pour l’émetteur, l’intrusion par l’image est un moyen qu’il a déterminé par l’usage de sa raison (études de marché, sciences humaines, etc.) ; pour le récepteur l’image se donne comme une fin à sa conscience imaginante puisqu’elle met en scène la possibilité de son contentement. Il n’est donc pas possible que le récepteur ait une réponse qui soit appropriée à l’intention de l’émetteur : ils ne sont pas sur le même plan de conscience. La bonne réponse du récepteur impliquerait qu’il prenne du recul par rapport à son désir sollicité, qu’il quitte le niveau de l’imaginaire pour accéder à la conscience discursive par laquelle il pourrait penser l’intention rationnelle sous-jacente à l’intrusion de l’image. C’est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l’intérêt de la mercatocratie de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d’images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l’individu, car l’exercice de la raison demande, outre du temps, un investissement énergétique supérieur. Lorsque les sollicitations des images deviennent trop nombreuses, il est de plus en plus difficile de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive.

En ce sens, on peut accorder que la mercatocratie a créé, stricto sensu, un problème écologique de pollution spirituelle par l’image. On voit déjà clairement les dégâts que cette pollution crée dans la société. Le plus alarmant est l’incapacité actuelle de l’humanité à investir son avenir, c’est-à-dire à faire ce qu’il faut pour que la promesse de la valeur de l’humanité portée par sa culture ait un avenir ! Car l’imagerie mercatocratique envahissante et manipulatrice ne fait pas partie de la culture humaine. Elle est comme un renvoi aigre d’infantilisme dans l’histoire de l’humanité. Faut-il attendre la crise d’étouffement pour s’en défaire ? Non, elle est ce qu’il faut oublier au plus vite pour retrouver le goût de l’avenir !

dimanche, juin 07, 2026

Une petite histoire de chat, dans la grande Histoire

 

C’est une petite histoire de chat, tapie dans la grande Histoire.

Le moment de la grande Histoire concerné est le passage de l’humanité au modernisme. Ce passage est advenu, d’abord en Occident, dans les premières décennies du XVIIe siècle.

Précisons que le modernisme n’est pas la modernité.

La modernité est l’ouverture des possibles aux humains par la révolution culturelle qu’a été la Renaissance italienne des XVe et XVIe siècles. Car ce fut le temps historique assez extraordinaire du passage d’un monde ordonné par la religiosité où l’humain n’a pas trop le choix de son destin terrestre mais où il doit choisir entre sa damnation ou le salut pour la vie éternelle de son âme, à un monde où « tu n'es limité par aucune barrière, c'est de ta propre volonté, dans le pouvoir de laquelle je t'ai placé, que tu détermineras ta nature. », tel que Pic de la Mirandole fait s’adresser Dieu à l’homme dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486) – voir notre essai à propos de ce texte .

Le modernisme est un avatar de la modernité en lequel le temps vécu est totalement déséquilibré en faveur de l’avenir pour de potentielles nouveautés bénéfiques qu’il recèle, ce qui implique une dévalorisation symétrique du passé et de ses acquis. Le modernisme implique donc une société qui accepte une constante transformation de ses techniques, autrement dit de son rapport à son environnement naturel.

La modernité s’oppose à la tradition qui voudrait que la société perpétue indéfiniment les mêmes valeurs venues du passé qui encadrent strictement la liberté humaine. Alors que le modernisme, à l’intérieur de la modernité, s’oppose à l’humanisme, en un sens non dévoyé du terme : la véritable valeur c’est l’humain en tant qu’il réalise sa liberté dans l’ouverture de son histoire  – voir L’humanisme est-il dépassé ?

La version moderniste de la modernité s’est manifestée dans les premières décennies du XVIIe siècle, tout spécialement dans les œuvre de deux penseurs qui assirent par là leur réputation. Ainsi l’anglais Francis Bacon écrivait (La nouvelle Atlantide, 1627) : « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » ; ce que renforçait le français René Descartes, quelques années plus tard, affirmant « qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui sont fort utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » (Discours de la méthode, 1637).

C’est bien à tort – comme nous l’avons montré –  qu’on impute à Galilée la responsabilité de l’orientation humaine vers la prédation inconsidérée de son environnement naturel. Ce sont à ces deux auteurs ci-dessus cités, pourtant reconnus « philosophes », que l’on doit cette légitimation d’un fantasme de toute-puissance humaine – « empire », « maître et possesseur » ! –  sur un environnement naturel dont il dépend essentiellement. Ce sont aujourd’hui les Musk, Bezos, et autres, qui sont les véritables continuateurs de Bacon et Descartes. Qu’ils avancent dans leurs projets de vie extra– terrestre, ils prendront bien vite conscience combien nous humains sommes faits pour vivre sur Terre, et combien cette planète est faite, si on la respecte, pour nous accueillir et épanouir nos capacités créatrices !

Ce fantasme de domination toute-puissante sur la nature – le modernisme – est effectivement apparu comme un choix possible dans le cadre du nouveau monde ouvert par la modernité à la fin du XVIe siècle en Europe. Si les textes de Bacon et de Descartes ont eu du succès, c’est que ce fantasme de domination était dans l’air ! C’est ce que montre bien un passage des Essais de Montaigne qui écrivait en 1580 : « Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. » (II, 37, §18).

Mais les Essais de Montaigne, rédigés au moment où l’on se trouvait dans ce carrefour de l’Histoire apporté par la modernité, sont la preuve que d’autres choix étaient possibles. Ce que le penseur bordelais illustre par son rapport au chat : « Comment connaît-il [l’homme] par l'effort de son intelligence, les mouvements internes et secrets des animaux ? Par quelle comparaison d'eux à nous conclut-il la bêtise qu'il leur attribue ? Quand je joue avec ma chatte, qui sait si elle ne tire pas plus son passe-temps de moi que je ne fais d'elle ? » (II, 12). Descartes écrira deux générations plus tard : « s’il y avait de telles machines qui eussent les organes et la figure extérieure d’un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n’aurions aucun moyen pour reconnaître qu’elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux » (Discours de la méthode, 5ème partie), introduisant ainsi l’idée que l’animal n’est qu’une machine perfectionnée. Cela illustre tout l’écart entre la perspicacité de Montaigne, nourri par une attention sympathique à l’animal, et cette sorte d’ankylose de la raison de Descartes qui, obnubilée par un fantasme de domination, ne sait plus se nourrir de l’expérience de la relation avec l’animal. Or, on sait que la théorie de l’animal-machine a été une pièce maîtresse de l’orientation moderniste de l’Histoire. Non seulement elle a ouvert la voie aux progrès d’une médecine fondée sur l’expérimentation animale, mais elle a donné licence aux intérêts particuliers de se servir sur le monde animal à leur guise. Aujourd’hui, plus que jamais, on crée des unités agro-industrielles où les vies animales sont traitées comme de la matière première à rentabiliser. Aujourd’hui, plus que jamais, masquée par les belles images de nature sauvage diffusées abondamment, on perpètre une hécatombe dans la faune sauvage dont la population aurait diminuée de l’ordre des trois-quart dans le dernier demi-siècle (Indice Planète Vivante, WWF – 2024) !

Que Descartes n’eût-il reçu la visite d'une impertinente petite chatte s'étant glissée dans la chambre en laquelle il s’était isolé pour méditer, afin d'attirer son attention et se faire câliner, quels dommages notre, alors si belle et riche, planète aurait-elle pu éviter !