Le fait est que personne, à part peut-être une infime minorité
d’affairistes qui mettent tout le sens de leur vie dans une compétition
à court terme pour l’enrichissement, n’a choisi une société qui
fonctionne de telle manière qu’elle tue son avenir !
Nous voulons dire que la société à laquelle nous participons n’est
plus capable de maintenir des conditions de vie viables pour accueillir
les générations déjà montantes et à venir. Cela signifie
qu’innombrables, immensément majoritaires, sont les individus qui ont
participé – et participent – activement à cette société qu’au fond
d’eux-mêmes ils réprouvent.
Une telle situation – une immense majorité d’individus contribuant à
aller collectivement dans une direction dont ils ne veulent pas –
présuppose, soit une sujétion à un pouvoir dominant par l’usage de la
force et la peur, soit qu’une faille intérieure au psychisme rend
possible que l’individu choisisse de faire ce dont, au fond de
lui-même, il ne veut pas.
On sait que c’est cette seconde situation qui nous concerne
aujourd’hui. Depuis les révolutions anti-aristocratiques à partir du
XVIIIe, le pouvoir
par la communication a supplanté le pouvoir par la force, et d’abord en
Occident. Le principe de cette nouvelle forme de pouvoir est
l’enrichissement particulier par la conquête d’une place d’acteur
dominant dans un marché économique ouvert, en expansion indéfinie.
Dans les sociétés organisées en fonction de ce pouvoir mercatocratique,
l’essentiel de la politique consiste à créer une offre surabondante –
de nouveaux marchés – et à susciter les besoins correspondants chez les
individus par une intense communication intrusive.
Le procédé en est simple : il s’agit de procéder à une manipulation
réactive – l’intrusion du message, essentiellement sous forme
imagée, le plus souvent ciblé vers un public spécifique, est censée
interpeller affectivement l’individu afin de le faire réagir – le
comportement d’achat étant présenté comme la bonne résolution de cet
émoi artificiellement provoqué.
Il s’agit là de l’utilisation d’un principe psychologique clairement
exposé par Spinoza : « Je dis que nous agissons lorsqu'il se produit en
nous ou hors de nous quelque chose dont nous sommes la cause adéquate,
c'est-à-dire (…) lorsque, en nous ou hors de nous, il suit de notre
nature quelque chose qui peut être clairement et distinctement compris
par cette seule nature. Mais je dis au contraire que nous sommes
passifs lorsqu'il se produit en nous, ou lorsqu'il suit de notre
nature, quelque chose dont nous ne sommes que la cause partielle. » (Éthique
III, 2)
L’action, c’est le choix du comportement qui vient de toi,
tel que tu veux être, conformément au sens que tu donnes à ta vie – le
comportement dont tu es « la cause adéquate », celui qui
t’exprime comme individu singulier. C’est donc bien l’expression de ta
liberté.
La réaction est la réponse spontanée que tu exprimes pour
retrouver un état affectif de contentement après la déstabilisation
provoquée par l’événement perturbateur – ici la communication
manipulatrice. Mais ce comportement, non réfléchi, est celui attendu
par le communicant qui a ajusté son message pour cela. C’est donc lui
qui est la véritable cause de ton comportement. Ta réaction est un
comportement qui vient certes de toi, mais un comportement manipulé.
Tu dis : « J’ai besoin de changer de véhicule, je veux
m’acheter cette grosse automobile, etc. … ». En réalité de toi-même,
sans la vision d’une publicité mettant en scène le véhicule associé à
la puissance sociale de son propriétaire, tu n’aurais jamais eu l’idée
de ce besoin. Tu ne fais que réagir à une incitation sur une base
affective – faire ressentir une frustration sociale à réparer ? Tu as
bien été le sujet de ton comportement mais celui-ce n’est pas libre.
Or, en cette société, mondialisée, nous vivons sans cesse assaillis
par une kyrielle d’impacts de messages nous titillant sur ce dont nous
devrions avoir besoin. Et ceci, en dépit de ce que nous sommes
vraiment, et que nous sommes portés à dissimuler puisque, bien sûr,
toutes ces communications font valoir un idéal humain propre à la
société mercatocratique : la « réussite » de l’humain
« travailleur-consommateur » qui fait une « belle
carrière » en montant dans l’échelle sociale, ce qui doit se voir
par ses consommations. On est bien naturellement enclin à en tenir
compte si l’on veut faire socialement bonne figure !
Il n’est donc pas étonnant que le problème d’« être
soi-même » soit central dans l’expression des mal-être
psychologiques contemporains. Et il semble aller de soi (c’est bien le
cas de le dire !) qu’il est d’abord une affaire personnelle, qu’il
doit, par exemple, amener à une autocritique, à un retour sur soi
introspectif, etc.
Et pourtant, il se pourrait que ce soit essentiellement un problème
collectif !
Car qu’appelle-t-on « soi » ? Le dictionnaire répond
« pronom personnel », comme le « moi » ou le
« je » d’ailleurs. Pronom personnel, c’est-à-dire opérateur
qui permet de construire des phrase, et donc au langage de pleinement
fonctionner.
Mais bien sûr cette réponse est très frustrante. Être soi, ce n’est
pas seulement pouvoir faire des phrases, c’est sacrément plus important
!
On peut dire que le soi est l’expression objective du
sujet en général. Le fait que se manifestent des sujets chacun avec
leur moi singulier. Et le moi est
l’expression objective du sujet de son point de vue (je vise ce que je
suis comme il peut se manifester à quiconque).
Ce qui est en jeu dans la recherche de soi-même, c’est
l’authenticité du sujet qui s’affirme face à autrui comme face à
lui-même en disant « Je » – Je étant
l’expression radicale du sujet.
Or, vouloir déterminer le sujet que l’on est – puisque l’on veut se
retrouver soi-même – semble excessivement difficile, sinon impossible.
Quand je vais boire un verre avec des habitués après mon travail, je
ne suis plus le même moi que lorsque j’avais mon uniforme (par ex. la
robe de juge), mais ce moi sera-t-il encore celui qui partagera le lit
au soir avec le (la) partenaire ? Pascal ((
Pensées, 1670) posait
la question : « Qu'est-ce que le moi ? », et il répondait,
après avoir constaté qu’un sujet pouvait perdre ses principales
qualités par lesquelles il peut être aimé, sans que cela entame en rien
le fait qu’il soit toujours lui-même, concluait « On n'aime donc
jamais personne, mais seulement des qualités. » Cela apparaît
désespérant : on croit aimer quelqu’un pour ses qualités, et en fait
notre amour n’atteint jamais le
soi qui fait ce quelqu’un !
Mais, un siècle plus tard, Kant nous donne la voie pour surmonter ce
tourment en montrant qu’un soi ne saurait consister en un
système de qualités et de défauts, car il signifie une réalité d’un
autre ordre : « Le fait que l'homme puisse avoir le Je dans sa
représentation l'élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres
vivant sur la terre. Par-là, il est une personne et, grâce à l'unité de
la conscience dans tous les changements qui peuvent lui arriver, il est
une seule et même personne. (…) Mais il est remarquable que l'enfant,
qui sait déjà parler assez correctement, ne commence pourtant qu'assez
tard (peut-être bien un an après) à dire Je ; jusque-là, il parlait de
lui à la troisième personne (Karl veut manger, marcher, etc.) ; et il
semble que pour lui ce soit comme une lumière qui vient de se lever
quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais
à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir,
maintenant il se pense. » (Anthropologie, 1798)
Le prononcé du Je n’est plus «
Karl », cet individu, avec toutes ses qualités et défauts qui
pourraient se modifier ou disparaître, sans que pourtant ce ne soit pas
le même Je qui persiste. Ce que désigne ce Je , Kant
l’appelle une personne. C’est quoi cette personne si ce n’est
pas un être vivant avec un agencement de caractères ? C’est ce qui
donne un sens à tous les états de conscience qui font le vécu de Karl.
C’est une valeur ! Une valeur qui n’est pas un moyen pour une valeur
plus haute, mais une valeur en soi, une valeur finale.
Je – et donc moi et
soi qui ont d’autres points de vue sur le sujet – renvoie
toujours à une valeur finale = je suis une valeur finale = je suis une
personne.
Lorsque l’enfant parle de lui à la
troisième personne il ne se vit pas encore comme sujet, en tant que
personne, il se reconnaît comme un individu parmi d’autres dans le
monde sensible – simplement il sait que le comportement de cet individu
colle à ce qu’il ressent et à ce qu’il perçoit – à ce qu’il vit – et
qu’il est identifié par un nom qu’il reprend de ses parents.
Dire Je, se vivre comme sujet,
signifie prendre du recul par rapport à tout ce qui se passe pour soi
afin de le mettre en perspective par rapport à la valeur finale qu’on
signifie être. C’est cela la « lumière qui vient de se
lever » dont parle Kant. Cette valeur oblige parce qu’elle donne
du sens à tout ce qui advient dans la vie de l’individu. Elle implique
donc qu’il se préoccupe du sens qu’il donne à sa vie : c’est cela
la signification profonde de « il se pense » par laquelle se
termine l’extrait cité de Kant.
Et c’est là qu’on rencontre notre liberté éminemment humaine :
« donner sens à sa vie ». C’est ce qu’exprimait l’érudit
florentin Brunetto Latini au milieu du XIIIe siècle : en écrivant, que,
contrairement aux autres espèces animales « … bien-être appartient à
l'homme, non pas au lieu. » (Le livre des Trésors, vers 1265) –
« bien-être » ici, c’est l’idée de Bien par laquelle on donne
sens à sa vie.
Le Bien peut être – ce dont la mercatocratie fait massivement la
promotion – l’accumulation de sensations bonnes par le puissance
financière acquise par sa réussite sociale. Ce qui veut dire que
l’acquiescement à la vie réactive du
travailleur-consommateur-compétiteur en mercatocratie est un choix du
sujet, puisqu’il vient de toutes façons sous le patronage du Je.
Or ce choix est une tromperie en laquelle se laisse prendre le sujet
sous l’influence de la communication idéologique très présente,
puisqu’elle rabat le sens de la vie sur des visées très animales (les
« sensations bonnes »), minimise la réflexion (sur les
valeurs en fonction desquelles on peut vivre), et finalement, abouti au
malaise de ne pas se sentir être soi-même.
À ce stade de notre démarche, on comprend qu’être soi-même, c’est
mener de façon conséquente sa réflexion sur le sens de sa vie, que le
choix de ce sens est notre liberté essentielle, et proprement humaine
(pour les animaux, comme le dit Latini leur bien est imposé par la
biosphère sous la forme d’un « lieu » en lequel ils peuvent
s’épanouir, et hors duquel ils dépérissent).
Or, nous explique, Hannah Arendt, cette liberté humaine, ne saurait
s’exercer dans la solitude, par introspection, mais est essentiellement
liée à la socialité humaine[i]
: « l'action et la politique, parmi toutes les capacités et
possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne
pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté
existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans
mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu. (…)
Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans
notre commerce avec les autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. »
(« Qu’est-ce que la liberté ? », in La crise de la culture,
Seuil –, 1960)
Il y a ici deux thèses qui se complètent :
1– C’est dans nos relations avec autrui que se révèle notre liberté
humaine.
2– C’est l’action politique qui est le domaine privilégié
d’expression de notre liberté.
Dans la seconde proposition, il faut prendre action au sens
spinoziste par opposition à réaction : le comportement qui
exprime son soi, c’est-à-dire qui va dans le sens qu’on donne à
son existence.
Cela implique un lien étroit entre le Bien commun, lequel
est le sens de la politique, et son Bien qui fait le sens de sa
propre existence. Aristote expliquait que l’humain parce qu’il sujet
d’une parole rationnelle – en grec : logos – est l’« animal
politique » en ce qu’il est le seul à pouvoir déterminer ce qui, pour
la cité, « est utile ou nuisible et, par conséquent aussi, ce qui est
juste ou injuste » (Politique, I). Le penseur grec signifie
ainsi, qu’en tant que sujet du logos, l’individu humain est
d’abord impliqué dans l’orientation de la vie sociale, donc la
définition d’un bien commun (l’« utile » et le
« juste »), pour lequel chacun défendra les valeurs dont son Je
est porteur. C’est ainsi, dans l’approfondissement de sa singularité de
sujet, du fait de sa confrontation à celle d’autrui, pour déterminer un
Bien commun en fonction duquel organiser la vie sociale, que chacun
éclaire le sens qu’il veut donner à sa vie.
* * *
Dans la préoccupation d’être soi-même, il faut remarquer que le
« même » n’est pas superfétatoire. Il est en effet justifié
par la fréquence des soi trompeurs. Un soi trompeur est
un soi qui affirme un sens sans se l’être approprié par l’exercice de
sa liberté humaine – exercice qui implique la confrontation à d’autres
sujets pensant, le débat, et donc la réflexion.
Cette fréquence des soi trompeurs doit être spécialement
soulignée pour notre société mercatocratique, désormais mondialisée.
D’une part elle privilégie l’individualisme, ce qui signifie qu’elle
privilégie l’investissement de soi, mais comme sujet de liberté au sens
le plus large et le moins ambitieux : la liberté de choix. Écoutons
Tocqueville, le diagnostiquant dans la mercatocratie montante aux
États-Unis, dès 1840 : « Je vois une foule innombrable d'hommes
semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se
procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme.
Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de
tous les autres (…) il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et,
s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus
de patrie. » (De la démocratie en Amérique). Et
l’organisation sociale afférente est pensée pour drastiquement
circonscrire les possibilités de choix – en gros, choisir son couloir
de départ de compétition (« Parcoursup »), et ses
consommations. Ensuite elle est un pouvoir qui s’exerce en utilisant
systématiquement la communication selon le mode de la manipulation
réactive.
C’est pourquoi les individus, qui pourtant se vivent comme étant les
sujets de leurs comportements (très majoritairement réactifs),
s’aperçoivent, finalement, qu’ils ne vivent pas leur vie, et se
trouvent confrontés au problème d’« être soi-même ».
La solution de ce problème ne doit surtout pas être cantonnée à un
retrait de la vie sociale pour un effort, même accompagné d’un
confident ou d’un« psy », pour se retrouver soi-même. Cette
solution se trouve en reprenant pied dans le débat politique pour
déterminer quelles sont les valeurs en fonction desquelles on doit
vivre ensemble.
[i] C’est aussi le
sens de l’essai, très riche, de P. Ricœur : Soi-même
comme un autre, Seuil, 1990.