« Vous me dégoûtez tous avec
votre bonheur !
Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte.
On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. »
Jean Anouilh, Antigone, 1944
Ce que l’on voudrait comprendre, c’est le gouffre abyssal
d’irresponsabilité dans lequel tombe l’humanité aujourd’hui !
Mais que vont penser nos enfants de nous, de nos choix actuels,
quand ils seront confrontés de plein fouet aux malheurs que ceux-ci
appellent et dont nous subissons déjà aujourd’hui les prémices –
inondations, sécheresses, déforestation accélérée, destruction de la
biodiversité (toutes ces espèces qui se retrouvent traquées dans leur
habitat, tous ces insectes qui ne stridulent plus, qui meurent en
silence empoisonnés), sols rendus malades de la monoculture
industrielle, sans arbres, sans oiseaux, sans fleurs, sur des milliers
d’hectares, terres devenues invivables et exils massifs, gaspillages
monstrueux de matières premières, d’énergie, de biens produits,
glaciers qui fondent, mais montagnes de déchets qui s’élèvent,
surpêche, particules plastiques qui remplacent le plancton à la surface
des mers, accumulation insensée de centaines de milliers de tonnes de
déchets hautement radioactifs à vie longue, et ajouté à cela les
guerres qui se multiplient, et avec elles les champs de mines
antipersonnelles, les armes qui se produisent massivement, avec relance
de la course à qui aura le plus d’ogives nucléaires… ?
La question est d’autant plus brûlante qu’on assiste, depuis le
printemps 2025, à une brutale régression dans les mesures que l’on
avait prises pour aller dans le sens d’un redressement de la
trajectoire catastrophique en laquelle la logique du marché oriente
l’humanité.
L’effet Trump ? Soit ! Mais de quoi l’élection de Trump est-elle
l’effet ? Comment aujourd’hui, où une cascade d’événements impliquent
que les responsables politiques se mettent à la hauteur des défis de
l’avenir, les peuples peuvent-ils accepter d’être conduits par des
irresponsables ?
Il faut répondre à cela que s’est imposé, par l’action
multiséculaire de la mercatocratie – le pouvoir du marché qui est le
vrai pouvoir d’organisation de la société – un certain vécu du temps
qu’on peut appeler « courtermisme ». Cela signifie que le
plus important, c’est le court terme, et le court terme, c’est de
répondre au plus vite aux frustrations du présent.
De ce point de vue, la succession apparemment chaotique des
décisions de l’actuel président des États-Unis devient limpide. Il
suffit de prendre en compte les deux motivations parfaitement
courtermistes qui manifestement l’accaparent :
1– Entretenir constamment le spectacle de son pouvoir. 2– Servir ses
amis et nuire à ses ennemis.
Bien entendu si, dans les pays où il y a des démocraties qui, au
moins formellement, se tiennent, on choisit des individus courtermistes
pour les responsabilités politiques, c’est parce qu’on est courtermiste
soi-même en tant qu’électeur.
Précisons concrètement ce que cela veut dire. On a pu voter Trump
pour la promesse de spectacle sans cesse renouvelé qu’il peut
assurer sur la scène publique, et pour lequel il est bien supérieur à
ses concurrents. C’est une motivation qu’on a bien tort de négliger. Le
spectacle n’est-il pas la quintessence du courtermisme, toute la
satisfaction étant dans le présent ? D’une manière générale le
courtermisme s’entretient par une pression continue de messages
intrusifs, à fort impact affectif, destinés à faire réagir – et dans le
message est indiqué le comportement (par exemple d’achat) qui est censé
apporter la satisfaction. C’est ce qu’il faut appeler la manipulation
réactive, laquelle est le moyen prioritaire, en mercatocratie, de
contrôle des comportements.
Il faut comprendre que le courtermisme est la temporalité du besoin.
La manipulation réactive vise à nous mettre en état de besoin. Quand on
a besoin de quelque chose, on s’efforce de se le procurer
prioritairement. Le besoin oblige, il s’oppose au désir qui laisse la
liberté d’être choisi, ou non. D’ailleurs, l’économie politique, qui
est la théorie sur laquelle s’adosse la mercatocratie, calcule le travailleur-consommateur qu’elle veut voir en chacun de nous qui ne
faisons pas partie de la caste des « décideurs », uniquement
en tant qu’être de besoins – ce qui ne l’empêche pas de s’adresser à
nous en flattant nos désirs, car il faut donner le change. En effet l'intérêt du comportement par besoin est d'être parfaitement prévisible. Et il ne peut y
avoir de science économique que pour des comportements
prévisibles. C’est là qu’est le pouvoir principal de la mercatocratie :
nier notre liberté en nous entretenant dans le besoin.
C’est donc un effet de l’artifice créé par la mercatocratie –
organiser la vie sociale en fonction de gens de besoins – que la
tendance commune à se sentir toujours pressé par les tâches immédiates,
à ne jamais avoir le temps, et, finalement, à escamoter la réflexion
sur l’avenir vers lequel on veut aller.
Pourtant il faut nuancer. Il y a bien une résistance sociale à cette
condition de travailleur-consommateur toujours pressé. « L’affaire
du siècle », pétition pour faire condamner l’État français pour
inaction climatique, a obtenue, malgré aucun soutien médiatique majeur,
en quelques semaines (en 2019), plus de 2 millions de signatures – plus
récemment (2025) une pétition contre une loi Duplomb pour supprimer
l’essentiel de l’encadrement écologique de l’agriculture industrielle,
dans les mêmes conditions de clandestinité médiatique, a obtenu un
nombre équivalent de signatures !
Si pressés qu’ils soient par l’organisation sociale, il faut donc
admettre que les gens sont partagés, plus ou moins, mais beaucoup au
point de s’engager publiquement contre les idées dominantes. Leur
conscience personnelle, qui est celle aussi de leur histoire familiale, des partages de ce qu’ils vivent avec leurs proches – je veux parler
des partages sans que rien ne fasse écran – les amènent nécessairement
à s’interroger sur l’avenir commun. Oui, il faut admettre que nous
sommes, chacun, à la fois acteurs de la mercatocratie (les colis que
nous commandons, etc.), mais aussi objecteurs de conscience contre son
irresponsabilité quand à notre avenir commun. Ce qui n’est, après tout,
que reconnaître que notre société, et plus largement l’humanité, est en
crise ouverte, et que cette crise traverse la conscience de chacun.
Cependant, il est difficile de vivre dans la contradiction –
« flasher » sur un produit dont on s’est persuadé avoir
besoin, avoir recours à l’IA, commander sur Internet, etc., le
jour, et se soucier de l’avenir des enfants le soir. À un moment il
faut bien donner un sens à sa vie, et non deux sens contraires. Ce que
nous voulons dire c’est que des situations de crise ouverte, comme
celle que nous vivons, sont forcément évolutives ; dans la contradiction
entre deux logiques sociales qui s’opposent, il y en a toujours une
déjà installée qui est remise en cause par une autre en phase
ascendante, et qui finit, à travers des soubresauts sociaux plus ou
moins dommageables, toujours par l’emporter. Ce qui est installé aujourd'hui, c’est l’idéal humain courtermiste – Tocqueville en parlait déjà il y a
près de deux siècles : « Il [le pouvoir] aime que les citoyens se
réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir … que ne peut-il
leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre
? » De la démocratie en Amérique (1840). Ce qui monte,
c’est la revendication d’une société organisée pour la maîtrise de
l’avenir à moyen et long terme qui soit compatible avec la vitalité de
la biosphère.
Dès lors comment expliquer la régression généralisée, très nette
depuis un an, de la tendance progressiste (l’avenir, c’est le
progrès de la raison dans les relations entre humains et de ceux-ci avec leur environnement naturel) en faveur de
l’aveuglement courtermisme et de l’irresponsabilité politique ?
En ce point on doit faire l’hypothèse qu’il y a un puissant facteur
qui brouille la contradiction entre ces deux vécus, progressiste et
courtermiste. Ce facteur, ne peut-être qu’une valeur qui les surplombe,
parce que c’est la valeur finale la plus populaire du moment, mais déjà
présente depuis bien longtemps (voir Tocqueville ci-dessus), tellement
évidente aujourd’hui que, la plupart du temps, il semble inutile de la
nommer : le bonheur !
Le bonheur ! Tout le monde le recherche, n’est-ce pas ? Et c’est
vrai pour les perspectives immédiates de consommation, comme pour le
choix d’une profession, d’un(e) partenaire durable, et d’avoir
des enfants (ou non) et combien ! Cela a l’air tellement banal que peu
propre à faire avancer notre réflexion.
Sauf si l’on a conscience que, du point de vue de l’histoire de
l’humanité, le bonheur n’est pas du tout une valeur qui va de soi.
Il faut en effet savoir que le bonheur, en tant que facteur
politique central, est d’apparition relativement récente, il a été imposé en
trois étapes :
1– Ce fut au début du XVIIe
siècle la position d’un idéal de bonheur par le progrès
technoscientifique par des philosophes, d’abord Francis Bacon qui
anticipe « Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des
bateaux pour aller sous l'eau ». (La nouvelle Atlantide,1627),
et puis René Descartes qui voit les humains « comme maîtres et
possesseurs de la nature » et prévoit « l’invention d’une
infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des
fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent » (Discours
de la méthode,1637).
2– Il y eut ensuite la popularisation de cet idéal en Occident à
l’occasion de la Révolution Française. Tout particulièrement lorsque le
conventionnel Saint-Just proclama devant les représentants de la nation
en 1794 « Le bonheur est une idée neuve en Europe. »
3– Enfin, se fit, au tournant du XIXe siècle, la théorisation de
la politique comme organisation de la société afin de réaliser le
bonheur pour tous, à la fois par les Utilitaristes en Angleterre, les
Idéologues et les Saint-Simoniens en France. Ces penseurs ont alors
légitimé le passage à la production industrielle de biens et une
emprise mercatocratique sur la politique, mais tout autant la création
d’une misère sociale injuste et cruelle par enrégimentement d'un prolétariat
épuisant sa vie dans les manufactures puis les usines, et
n’épargnant ni les femmes ni les enfants.
On peut objecter que le bonheur n’a pas été inventé par la modernité
occidentale, qu’il était déjà bien présent dans l’Antiquité – Aristote
disait du bonheur qu’il est le « souverain bien » ! – et que
d’ailleurs, il est nommé, et donc pensé, dans toutes les langues.
Mais pour les penseurs antiques le bonheur comme valeur ne devait
pas avoir d’incidence politique, il était essentiellement pensé comme
une valeur personnelle d’hygiène mentale.
D’autre part, cette universalité de la pensée du bonheur mérite
d’être examinée de près – ce que l’on a fait ici. Il apparaît que,
dans la grande majorité des langues, étymologiquement, le mot
« bonheur » [bon-heur] renvoie à la rencontre
impromptue avec un hasard heureux. Autrement dit, quand il s’est agi de
le nommer – et nous savons qu’une langue est la plus belle œuvre
humaine, parce que la plus collective (chaque locuteur la fait vivre)
et la plus généreuse (elle nous donne le monde) – le bonheur a toujours
été pensé comme extérieur au champ des projets humains. La langue nous
révèle un savoir immémorial des humains que le bonheur ne saurait être
un projet d’existence.
Pour le comprendre il faut prendre en compte l’exigence extrême que
vise le mot « bonheur » : « un tout absolu, un maximum
de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition
future » écrivait Kant en 1785. Mais alors le bonheur apparaît
comme une visée irréaliste, puisqu’il implique des relations avec
autrui comme avec l’environnement naturel pleinement satisfaisantes ; or
comment peuvent-elles l’être dans la durée, puisque ces relation sont
contingentes – une épidémie, un temps pourri qui compromet les
récoltes, un proche belliqueux, un voisin hostile etc. ?
Mais si ce « tout absolu » de satisfaction qu’est le
bonheur est irréaliste, comment une telle idée a-t-elle pu venir à
notre conscience comme valeur finale de l'existence ("souverain bien")?
Si l’idée de bonheur nous parle, c’est qu’elle correspond à quelques
vécus passés. La référence à une telle satisfaction est peut-être le
vécu nouveau-né, repu contre le sein de sa mère après la tétée, ou
peut-être même l’état bienheureux du fœtus que nous fûmes dans la
matrice maternelle quand tous nos besoins étaient d’emblée pourvus par
les flux venant du corps de la mère. Peut-être aussi a-t-on pu
rencontrer cet état de satisfaction sans partage dans quelques-uns de
nos rêves ?
Ce qui est significatif, soit dans l’état d’osmose avec la mère,
soit dans le rêve du dormeur, c’est qu’on est toujours dans une
situation de mise à l’écart du monde. Qu’est-ce que le bonheur – au
sens de cet absolu qui fait briller les regards ? On peut le dire
simplement : c’est le rêve du désir. Et on ne peut aller plus loin.
Parce que dès lors qu’on parle de rêve on installe le bonheur dans
l’imaginaire de chacun. Et alors ce en quoi consiste le bonheur ne
peut-être que différent pour chacun. Pensons à un jeune couple qui dit
vouloir se réunir pour le bonheur : il a encore tout à faire pour
s’accorder.
On pourrait être tenté de se dire « voilà ce qu’est mon projet
personnel de bonheur par lequel je donne sens à ma vie ». Mais on
s’aperçoit vite que ce projet requiert des conditions qui ne dépendent
pas de soi, mais d’autrui et, inévitablement des pouvoirs sociaux. Et
supposons que ces conditions soient durablement favorables, est-ce que
j’aurai cette plénitude qu’est le bonheur si je vois, et même
simplement si je sais, autour de moi, des gens malheureux ? C’est ainsi
que tout projet personnel de bonheur implique d’être dans une société
qui fait du bonheur son projet politique. Nous sommes dans une telle
société depuis environ deux siècles.
C’est donc par la souveraineté du bonheur dans les consciences que peut s'accorder le courtermisme commun de la vie de travail et de
consommation, avec l’exigence d’une réflexion sur l’avenir à plus long
terme. Au fond, ce qui fait l’unité de ces deux types de comportements,
objectivement contradictoires, c’est qu’ils sont vécus comme
complémentaires en tant qu’ils contribuent au même but final
incontestable qu’est le bonheur.
Autrement dit, c’est par une inféodation commune au bonheur comme
souverain bien qu’est rendue possible, aujourd’hui, une régression
concernant la nécessité de mesures restrictives sur les comportements,
de production industrielle et de consommation, délétères pour l’avenir
commun.
Or, il est avéré que cette société, qui nous fait miroiter le
bonheur, par l’extension indéfinie du marché devant apporter
l’abondance et le renouvellement incessant des biens, s’avère en
réalité – c’est évident depuis un demi-siècle – catastrophique pour la
biosphère, et donc pour l’humanité qui en dépend totalement. Elle nous
mène, si elle n’est pas rapidement réorganisée sur d’autres principes,
inévitablement vers le malheur.
Il nous est en effet apparu ce que des écrivains de dystopies, tels A.
Huxley (The brave new world, 1932), ou G. Orwell (1984,
1949), avaient très bien compris : tout projet de société du bonheur
ne peut déboucher que sur une société de malheur. Cela s’est
toujours vérifié historiquement. « Le but de la société est le bonheur commun » affirmait l'article premier de la Déclaration précédant la Constitution du 24 juin 1793 ; mais dans les mois qui suivirent, les mêmes qui avaient inspiré cet article – les membres du Comité de Salut Public dirigé par Robespierre – mirent en place l'épisode de la Terreur en lequel, durant près d'un an, furent envoyés à la guillotine plusieurs dizaines de milliers de victimes. Et nous savons que les sociétés dites "communistes" – pour le bonheur d'une société sans classes où chacun aurait selon ses besoins et donnerait selon ses capacités – ont apporté le même type de scénario, tragiquement paradoxal. Cela est aussi vrai, on le sait maintenant, pour notre
société mercatocratique. Nietzsche l’avais perçu dès la fin du XIXe siècle qui écrivait:
« "Nous avons inventé le bonheur" disent les derniers hommes, et
ils clignent de l’œil. » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1885)
– le clignement d’œil ne serait-il pas dû à l’éblouissement par le rêve
du désir ?
La poursuite collective d’un projet de bonheur ne peut apporter que
du malheur parce qu’il est impossible de se mettre d’accord sur ce en
quoi doit consister le bonheur puisqu’il est le rêve particulier de
chacun. Et pourtant, du point de vue d’un leader politique, il suffit
d’invoquer sa volonté de faire le bonheur de son peuple pour paralyser
toute critique des mesures qu’il préconise. Car, comme Aristote l’avait
remarqué, comme le bonheur est le « souverain bien », il est
le seul but qui ne peut jamais être récusé. C’est pourquoi les sociétés
pour le bonheur devienne si aisément des totalitarismes. Le dirigeant
oblige les comportements qui l’arrangent sans pouvoir être critiqué
puisque il affirme que c’est le bonheur collectif qui est en jeu. En
réalité c’est son propre imaginaire du bonheur qu’il poursuit, et comme
c’est un individu qui a la passion du pouvoir, il y a toutes chances
que ses décisions aillent dans le sens de l’augmentation de son pouvoir
personnel.
Il est significatif que ces potentats se valorisent régulièrement
par des images paternelles – Staline = « le petit père des
peuples » – puisque la source de l’imaginaire du bonheur de chacun
se trouve dans des vécus infantiles, voire encore plus archaïques.
La civilisation du bonheur s'est instituée en Occident il y a deux siècles sous le patronage d’une mercatocratie qui suit la même logique, mais en
convertissant largement la forme du pouvoir. Au lieu de s’appuyer sur
l’autorité paternaliste d’un potentat prétendant posséder la clé du bonheur pour
tous, et la force pour en imposer le chemin, on s’appuie sur l'offre de biens marchands et la communication qui en
suscite le besoin. Mais, là encore, c'est l'imaginaire du bonheur des mercatocrates – les principaux acteurs du marché – qui doit s'imposer à tous : le bonheur serait dans la richesse pécuniaire personnelle, c'est-à-dire la capacité d'acquérir des biens marchands vecteurs de sensations
bonnes ; quant à savoir à quel niveau de richesse on atteint du bonheur, c'est très simple : le marché vivant de la compétition entre individus, une dimension essentielle du bonheur dans notre civilisation est de se sentir gagnant dans cette course à l'enrichissement. C’est pourquoi c’est une civilisation activiste, qui
ne tient que dans une course sans fin pour la production de biens, en les renouvelant sans cesse. Ce qui est désastreux par la maltraitance invasive ainsi imposée à la biosphère, en laquelle elle se développe à la manière d'un cancer.
En réalité, et cela on le sait depuis au moins un demi-siècle, cet activisme pour le bonheur est contradictoire car s'avérant indéfiniment
pathologique pour les
humains – le nombre de maladies, quelquefois bien mystérieuses, directement impliquées par les traitements industriels imposés au biens marchands, est inestimable. Le fait que cela soit toléré par les populations fait signe d'un caractère totalitaire du pouvoir mercatocratique. Celui-ci, en effet, en particulier par les terminaux connectés partout diffusés aux individus – pour leur bonheur –, a gagné une telle emprise sur les consciences, qu'il peut désormais imposer sa pression manipulatrice pour
les comportements attendus à quasiment tous les moments de la vie des
individus, tout en
faisant en sorte que ceux-ci aient le moins possible la disponibilité
pour réfléchir.
Il devrait être clair aujourd’hui que la fin de cette grande civilisation mondialisée
du bonheur est programmée. Elle sera très prochaine. La multiplication des catastrophes environnementales, des entrées en guerre – toujours terriblement dévastatrices pour la biosphère – ne sont-ce pas déjà les premiers craquements d'un processus de désintégration ? La seule question qui reste en jeu est l'ampleur des soubresauts catastrophiques qui marqueront la fin de cette civilisation, et donc ce qui restera de la biosphère dans le silence qui suivra. Car il se pourrait que l’espèce humaine
s’éteigne, ou même que la biosphère disparaisse. Des régions fertiles
sont devenues des déserts, et les planètes désertiques semblent bien
être la règle dans l’Univers, la Terre restant la seule planète
biosphérique connue.
Mais on peut garder le conditionnel car la conscience de cette
orientation funeste, et la compréhension des procédés de pouvoir qui la
sous-tendent, permettent à ceux qui veulent choisir un avenir de bien
commun – ils sont de loin les plus nombreux – de ne pas rester impuissants. Ainsi tout l’enjeu du moment est
en notre capacité de nous saisir de cette compréhension pour rectifier
la trajectoire historique de l’humanité. Ce qui implique de ne plus
laisser le pouvoir politique à des irresponsables sous prétexte de
bonheur.
Pour surmonter la paralysie contemporaine qui empêche de rectifier
la trajectoire de l’humanité, il faut oublier le bonheur.
Le bonheur est peut-être le souverain bien, mais c’est un souverain
bien rêvé qui ne saurait nous donner prise sur la réalité. Au
contraire, il nous fait régresser vers des vécus liés à notre
immaturité première. Il y a tant de valeurs autrement plus humaines vers lesquelles aller –
justice, respect, fraternité, courage, vitalité de la biosphère, …
Ce n’est pas qu’il faille condamner le mot bonheur. Au contraire, il faut
être fidèle à ce qui l'a fait advenir : cette immémoriale sagesse humaine qui lui a
donné l’idée de la satisfaction la plus précieuse
que nous puissions éprouver, tout en la dérobant à notre volonté. Car quelles expériences avons-nous de ces
moments heureux non prévus – bon-heur – que l’étymologie indique ?
Quels sont nos expériences les plus significatives de satisfaction
totale en ce monde ? Ce sont les moments de joie.
À son propos C. Rosset écrivait : « L'homme joyeux se réjouit certes
de ceci ou de cela en particulier ; mais à l'interroger davantage on
découvre vite qu'il se réjouit aussi de tel autre ceci et de tel autre
cela, et encore de telle et telle autre chose, et ainsi de suite à
l'infini. » (La force majeure – 1983). La joie irradie, veut se
partager, elle fait le monde joyeux. Mais jamais elle ne s’anticipe,
jamais elle ne se planifie. La joie nous est toujours donnée par
surcroît. Cela n’a aucun sens de vouloir la joie. Elle naît d’un vécu
positif qui est investi pour lui-même, mais qui pourtant nous fait
comme nous redécouvrir nous-mêmes. Comme l’écrivait Spinoza dans l’Éthique
(1675) : « La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus
grande perfection. ». C’est ce qui se passe lors d’une bonne rencontre,
ou lors d’une action qui nous révèle à nous-mêmes dans notre capacité
de faire bien (pensons à la réussite d’une épreuve).
Oui ! Il faut se réveiller du bonheur et se colleter à la réalité du
monde, pour le faire progresser vers la maîtrise de son avenir. Et là
nous avons une voie pour aller du côté de la joie, soit vers les plus
belles satisfactions que peut donner notre vie terrestre…pas par
hasard, mais toujours par surcroît.