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dimanche, août 17, 2025

Cet intenable paradoxe de notre temps

 

Robots humanoïdes dansant
Spring Festival Gala, Chine 2025

Nous pouvons tout, du moins nous pouvons comme jamais n’ont pu nos prédécesseurs sur cette planète …

…et pourtant nous sommes totalement impuissants !

Tel est l’intenable paradoxe de notre temps.

Nos pouvoirs sont liés aux multiples possibilités ouvertes par les formidables avancées technoscientifiques depuis deux siècles – on peut payer un billet d’avion dans l’heure et se retrouver le lendemain sur une merveilleuse plage à des milliers de kilomètres, on peut poser une question pointue à l’IA à portée de clic et avoir une réponse pertinente et détaillée en quelques secondes, on peut rejoindre en visiocommunication et presque gratuitement son proche qui est parti aux antipodes, et j’en passe (chacun peut abonder la liste). Ah, que la vie semble facilitée pour nous, en contraste avec nos ascendants, avec tous ces pouvoirs !

Il est vrai que nous ne sommes pas tous égaux dans l’accès à ces moyens techniques que nous apporte le monde contemporain ! Mais si on reconnaît que ces injustices sont circonstancielles, alors il faut considérer que tous ces nouveaux pouvoirs technoscientifiques sont des possibilités pour tout humain. C’est d’ailleurs pour se mettre en situation de faire valoir ces possibles que tant de personnes partent, de nos jours, de façon périlleuse, sur des chemins d’exil.

Et pourtant nous sommes impuissants au sens le plus radical du mot. Nous sommes incapables de nous projeter dans l’avenir ! Ce qui se voit de la manière la plus significative dans notre attitude à l’égard des jeunes générations : nous avons de plus en plus de difficultés à parler les yeux dans les yeux de leur avenir à nos enfants, nous avons de plus en plus de réticences à accepter les contraintes de l’enfantement et de l’éducation pour des descendants pour lesquels nous n’arrivons plus à penser que le monde à venir leur sera accueillant.

Les paradoxes sont habituellement connus comme des curiosités de la pensée qui ont surtout l’intérêt de défier les esprits intrépides – les paradoxes, de l’ensemble de tous les ensembles, d’Achille qui ne rattrape jamais la tortue, du Crétois qui affirme que tous les Crétois sont menteurs, etc.. Mais ici il ne s’agit pas de jeux d’esprit. C’est bien le sens de notre existence qui est en jeu dans le fait de nous sentir dans l’instabilité d’être à la fois tout-puissant et totalement impuissant. C'est pourquoi la pensée commune a tendance à supprimer un des termes de la contradiction ; et on n’est pas étonné que ce soit la pensée de notre impuissance radicale quant à l’avenir qui soit dès lors volontiers gommée. Par exemple lors d’un repas familial : « Non, on ne parle pas de çà ! Il ne s’agit pas de casser l’ambiance ! » Ce qui est raccord avec l’idéologie dominante : « Le principal, c’est d’accumuler des sensations bonnes ! On n’a qu’une vie n’est-ce pas ?! »

Hé bien non, on n’a pas qu’une vie ! Notre vie est celle qui s’est nourrie de nos ascendants et dont se nourrit nos descendants. Notre vie est aussi constamment impliquée dans la vie de nos relations amoureuses, de nos relations de fraternité, d’amitié, dans toutes les relations de confiance, ou de défiance qu’on établit avec autrui. Cette intersubjectivité foncière des humains fait que chacun est beaucoup plus que ce qu’il est lorsque ne considère que soi. Pour le dire autrement : chacun est pleinement impliqué dans l’aventure qu’est l’histoire de l’espèce humaine sur Terre.

Tel est le fondement de notre puissance d’agir pour l’avenir : faire des projets qui vont non seulement au-delà de nos intérêts immédiats, mais au-delà de nous ! Il apparaît que cette capacité était toujours, peu ou prou, entretenue par nos ascendants – planter un arbre au centre de la place du village, et qui est toujours là avec son ombre plus généreuse que jamais et ses mille refuges pour oiseaux et insectes quatre siècles plus tard. C’était encore le point de vue de nos aïeux les plus proches, rescapés de terribles guerres mondiales, qui pensaient sincèrement œuvrer, dans leurs engagements dans la vie sociale, pour ce qui était alors la valeur en fonction de laquelle on investissait l’avenir : le Progrès. On l’écrit ainsi avec une majuscule dans la mesure où, dans leur esprit, il n’était pas simplement le progrès des sciences et techniques, car ce progrès-là n’est que l’aspect le plus clinquant d’un progrès essentiel, celui « de l’esprit humain »[1], autrement dit de la raison, car la raison n’est autre que la forme que prend l’esprit humain dans le partage. Ce qui implique d’abord le progrès politique – éducation pour tous, droit de vote des femmes, décolonisation, déstalinisation, etc. – comme le progrès géopolitique –  la régulation des relations internationales qui puisse permettre d’éviter l’absurdité des guerres.

Ainsi, il faut être prudent dans la critique qu’on peut faire du progrès du point de vue écologiste, il ne faut pas méconnaître que cette valeur de Progrès a été populairement investie d’une toute autre manière que ce qu’en a fait, par la suite, la mercatocratie : cette cascade qui ne doit pas s’interrompre de nouveaux produits valorisés pour leur différentiel technologique, et dont le but essentiel est de nourrir le développement du marché.

Il reste que si nous sommes radicalement impuissants aujourd’hui, c’est parce notre pouvoir citoyen d’investir l’avenir comme Progrès s’est trouvé enrayé par des événements historiques récents.

Il y eut d’abord le choix d’utiliser la formidable énergie que permet de libérer la fission artificiellement provoquée de noyaux d’atomes lourds. Ce furent les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki de 1945, et le chapelet d’essais nucléaires qui s’en sont suivis durant des décennies. Mais ce fut aussi le choix d’utiliser cette énergie pour en tirer industriellement de l’électricité. Car on a fait ces choix du point de vue d’intérêts à court et moyen terme, alors que l’on ne maîtrise pas du tout les retombées sanitaires à long terme de la libération de substances radioactives. Bien des esprits lucides (Einstein, Anders, Arendt) avaient dénoncé, comme effet de ces choix, le lourd et sombre nuage qui s’avançait pour obscurcir l’idée de Progrès.

Il y eut ensuite, le désengagement, par les principaux États émetteurs de rejets carbonés, sous la pression de grandes firmes énergétiques du charbon et du pétrole, des accord de Kyoto de 1997 qui avaient posé les principes d’une régulation mondiale de ces émissions de façon à désamorcer un dérèglement climatique dû à l’effet de serre qu’elles induisaient. On sacrifiait donc la prévention de situations catastrophiques à moyen terme – nous y sommes aujourd’hui ! – à des intérêts marchands à court terme.

Ce tournant des premières années du XXIe siècle peut être considéré comme le moment de consécration de la toute-puissance de la mercatocratie, devenue capable d’imposer la logique du marché contre la politique au sens noble du terme c’est-à-dire la régulation pour le bien commun.

Enfin pour ceux qui s’interrogeraient sur ce délaissement du bien commun au début de ce siècle par les citoyens, il faut repérer l’effet sur l’opinion commune de trois facteurs historiques convergents :

1.     Un basculement de générations qui a ôté de l’activité citoyenne les personnes ayant vécu le seconde guerre mondiale.

2.     Une campagne de désinformation financée par les firmes de production d’énergie, souvent cautionnée par des scientifiques complaisants. C’est ce qu’on a appelé le climato-scepticisme.

3.     L’épanouissement du mercatocratisme débridé – ce qu’on appelait alors le libéralisme – qui a investi massivement les médias dominants et l’espace public pour faire valoir sa vision du monde qui est celle de l’investissement du plus court terme pour réparer les frustrations du présent au moyen de la consommation.

En cette troisième décennie du siècle, les conséquences catastrophiques de la politique mercatocratique s’avancent et commencent à nous malmener. Ce qui ne fait pourtant pas tomber le déni commun de notre impuissance par rapport à l’avenir. Il faut dire que ce déni est fortement alimenté par l’idéologie dominante. Que nous dit-elle en effet, la voix des pouvoirs installés, à propos de ces incendies, inondations, et autres catastrophes écologiques qui se multiplient ? Quels que soient les mots employés cela revient à : « Il faut apprendre à s’adapter ! » C’est comme si elle voulait nous contraindre à accepter cette succession de phénomènes catastrophiques comme relevant de la loi de l’évolution, donc comme s’il était acté que nous citoyens, soyons définitivement écartés de la maîtrise de notre avenir. Car il est certains qu’eux – les principaux affairistes acteurs du marché – sont adaptés ! Ils accumulent les propriétés à-droite-à-gauche et, avec leurs avions, ils peuvent les rejoindre sans délai.

En réalité le maintien des comportements de chacun dans les œillères du court terme semble se fissurer de toutes parts. Il y a d’abord les engagements, souvent physiques, très courageux et très précieux, de ceux qui se battent contre des projets d’infrastructures dont il est trop voyant qu'ils ne valent que pour la voracité du marché. La violence de la répression qu’ils subissent interpelle chacun : « Faut-il continuer à ne s’occuper que de son herbe la plus proche, ou bien lever le regard vers l’horizon, et se comporter dans la perspective de l’orage qui approche ? ». Et on a eu récemment un élément de réponse éloquent, avec le succès de la pétition contre la loi Duplomb, loi adoptée sans débat, par un subterfuge peu reluisant, pour favoriser l’agriculture industrielle. En réunissant plus de 2 millions de signataires en quelques jours cette pétition a manifesté un désir populaire, insoupçonné du pouvoir, de réinvestir l’avenir.

Car une vérité s’impose : ceux qui intensifient le marché du côté des fusées, des voitures électriques, des crypto-monnaies, de l’IA, etc., ne maîtrisent pas l’avenir. Pour chaque occurrence il serait aisé de montrer les impasses vers lesquelles ils accourent. La raison en est très simple, les lois du marché sont par nature des lois de court terme. Elles consistent à présenter un offre capable de capter une demande. Si cela marche, on peut investir dans d’autres offres, sinon il faut arrêter au plus vite pour perdre moins de capital. Où est le souci de l’avenir du point de vue de l’histoire humaine là-dedans ?

Face à une situation globale toujours plus catastrophique, alors qu’il est manifeste que la priorité des pouvoirs en place, plutôt que les problèmes humains, apparaît être le maintien de la croissance (du marché), il est clair qu’il revient aux citoyens de renouer avec l’investissement de leur avenir.

Comment aller vers cette réappropriation citoyenne, populaire, de l’avenir.

Il faut d’abord remarquer que la question « Que faire ? » est dépassée. On sait très bien ce qu’il faut faire. Et on le sait même depuis un demi-siècle, depuis le rapport du Club de Rome de 1972 sur la nécessité de limiter la croissance. Par exemple on sait qu’il faut interdire les monstrueux paquebots de croisière ; on sait qu’il faut développer en toute priorité les transports collectifs, tout en évitant les organisations sociales qui impliquent des besoins incessants de déplacements ; on sait qu’il faut bannir les organisations industrielles qui impliquent des gaspillages systématiques ; on sait qu’il faut proscrire des pratiques insupportables propres à l’élevage intensif, la prédation halieutique inconsidérée, la monoculture massive sans oiseaux et sans insectes, etc… chacun peut abonder sur les choix absurdes de la société mercatocratique mondialisée contemporaine.

Et tout cela, on sait non seulement pourquoi le faire, mais aussi comment le faire, et on a les moyens de le faire … c’est beaucoup plus simple à faire, moins coûteux, moins dangereux, moins triste, que de faire la guerre !

D’autre part le problème n’est pas vraiment dans la motivation populaire : les gens ont soif de pouvoir espérer dans l’avenir (comme le montre la pétition contre la loi Duplomb). Il n’y a donc pas à « militer », à convaincre.

Alors où est le problème ? Qu’est-ce qui nous manque pour sortir de l’impuissance et passer à l’action, redresser l’orientation de notre société (qui est rappelons-le, désormais, mondialisée), et lui donner des perspectives d’avenir ?

Ici, il convient de rappeler une formule que l’on trouve chez Spinoza : « Ni pleurer, ni rire, ni maudire, mais comprendre ».

Ce qui signifie qu’il est vain de se répandre émotionnellement avec l’espoir bien aléatoire de faire réagir. Il faut s’efforcer de comprendre cette situation d’impuissance collective, seule voie réaliste pour la maîtriser.

Car qu’est-ce que « comprendre » ? C’est, étymologiquement, prendre avec soi. Et qu’est-ce qu’on « prend » ainsi ? C’est la « cause adéquate » du phénomène que l’on veut comprendre, c’est-à-dire celle qui nous permet à la fois de rendre compte de sa venue et de son caractère propre.

Ainsi nous voulons comprendre pourquoi nous restons collectivement impuissants, alors que nous savons quoi faire, comment le faire, et que nous avons la motivation pour le faire.

Notre démarche présente nous a fait voir que la cause adéquate de cette impuissance est le courtermisme, c’est-à-dire ce régime temporel imposé par une société en laquelle les pouvoirs en place tendent constamment à rabattre l’horizon temporel de chacun sur le futur le plus court qui permette de rectifier le présent qui le frustre. La simple compréhension par le courtermisme est l’ouverture décisive pour nous réapproprier notre avenir.

Mais nous avons besoin que les autres partagent cette compréhension pour aller vers une transformation sociale conséquente. Il nous faut alors comprendre pourquoi nous avons pu être pris collectivement dans le courtermisme. Nous avons vu plus haut que ce ne saurait être une attitude qui va de soi, et nous avons montré les circonstances historiques qui l’on favorisée (dont celles qui ont amené à ne plus croire au Progrès). Mais nous n’avons pas pour autant connaissance de la cause adéquate (pourquoi n’est-on pas retourné au Salut des chrétiens comme vision d’avenir ?). Comprendre adéquatement le courtermisme c’est le saisir comme conséquence nécessaire d’une organisation sociale qui promeut systématiquement les comportements réactifs – les comportements réactifs étant les comportements qui sont déterminés par l’émotion et non par la réflexion. On peut montrer qu’ils sont le plus bas degré de la liberté humaine[2].

Mais notre besoin de compréhension reste inassouvi car nous avons besoin de comprendre pourquoi les humains acceptent massivement de vivre selon un mode dégradé de leur liberté. Ils le peuvent dans la mesure où ils adhèrent à une vision du monde mise en avant, sous pression communicationnelle constante, insistante, voire intrusive, par les pouvoirs sociaux, qui appâte les individus avec une perspective de bonheur comme maximisation de sensations bonnes.

Mais il faut se rendre compte qu’une telle perspective de bonheur nous conduit dans une sorte d’enfer individualiste. Car les sensations bonnes, celles de la société de consommation, ne valent que pour soi. Autrui dans sa propre quête de sensations bonnes ne peut être qu’un obstacle. Chacun doit se battre dans une compétition pour la capacité d’avoir des sensations bonnes. Et la mesure de cette capacité, on la connaît, c’est la richesse …financière, soit le montant de son compte en banque. Et cette richesse, dans une société organisée pour le marché, s’accumule toujours au dépend de celle d’autrui.

Autrement dit, ce bonheur individuel qui est la valeur finale promue par l’idéologie dominante, implique une société de compétition et de défiance a priori envers autrui.

Nous retrouverons notre puissance d’agir pour notre avenir lorsque nous nous vivrons ensemble dans ce mouvement, c’est-à-dire lorsque nous aurons retrouvé, recréé, la confiance[3]. Alors nous aurons la force, l’aplomb, pour nous élever contre les absurdités, qu’elles soient quotidiennes ou d’infrastructures, de la mercatocratie, de façon à ce qu’elles soient disqualifiées comme des aberrations du point de vue de l’avenir de tous.

Précisons que pour ce retissage de la confiance une attention prioritaire doit être apportée à ce qu’on pourrait appeler « une écologie de la communication » : savoir faire taire les canaux de communication dominants, éviter les réseaux sociaux qui enferment dans des bulles d’auto-confirmation, épargner les enfants du racolage publicitaire, ouvrir des espaces et du temps aux échanges vivants en lesquels on sait à la fois s’écouter et argumenter, etc…



[1] Cf. Nicolas de Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1794).

[2] Voir pour ce point et le point suivant les chapitres 3 - La manipulation réactive, et 4 - La nouvelle sophistique, de notre Démocratie… ou mercatocratie ? éditions Yves Michel – 2023.

[3] Cette notion de confiance, essentielle, a été approfondie dans notre Vivre ensemble : dialogue sur la confiance et le droit.

dimanche, juin 22, 2025

Comme un déménagement du monde

 


Nous sommes dans une période historique marquée par un puissant événement dont peuvent clairement témoigner les plus de quarante ans : l’avènement du monde numérique !

Je suppose qu’on emploie couramment le mot « monde » concernant ce changement pour souligner son ampleur – car il n’y a pas de caractérisation plus extensive que celle que signifie le mot « monde » n’est-ce pas ?  Au moins, en parlant du « monde numérique », nous sommes sûr de ne pas sous-estimer les bouleversements de l’environnement humain opérés par les technologies liées à la numérisation de l’information (l’informatique).

Aujourd’hui, sous nos yeux, se manifestent les performances, à chaque fois plus époustouflantes, de l’intelligence artificielle (IA). Or, un tel niveau de technicisation de l’activité humaine peut être considéré comme le parachèvement, voire le couronnement, de ce nouveau monde numérique – rappelons, à ce propos, la compréhension, par l’anthropologue André Leroi-Gourhan, de l’histoire de la technique humaine : « Pour profiter au maximum de sa liberté en échappant au risque de spécialisation de ses organes, l’homme est conduit progressivement à extérioriser des facultés de plus en plus élevées. »[1]!

Nous proposons de prendre un peu de recul et d’envisager quelques repères qui pourraient nourrir une réflexion sur le sens que peut prendre cet avènement du monde numérique.

Un espace de communication et de partage illimité

Tout un chacun qui entend parler de monde numérique pense à l’individu en interaction avec son ordinateur, ou, au moins en interaction avec un écran qui s’adresse à lui au moyen d’une image numérisée. Est numérisée toute information qui est transcrite en un nombre, lequel sera écrit en base 2 – une suite de 0 et 1 – et peut alors être aisément inscrit matériellement par le changement d’état de multiples petits éléments soumis à un infime courant électrique. Comme chacun de ces appareils à sortie écran est doté d’une puissance de calcul (l’anglais computer qu’on traduit par « ordinateur », signifie littéralement calculateur), il peut traiter l’information selon les instructions d’algorithmes (eux-mêmes transcrits sous forme de nombres).

En même temps que se développait l’informatique, dans les années soixante-dix-quatre-vingt, se mettait au point des réseaux d’ordinateurs par utilisation des lignes téléphoniques. Internet, qui est apparu alors, est tout simplement l’idée d’un réseau de tous les réseaux, rendu possible, justement, par la numérisation des données à transmettre, ce qui les rend indépendantes de la diversité matérielle des réseaux (c’est le passage de l’analogique au numérique).

L’effet de cette convergence entre ordinateur et réseau universel est l'avènement d’un domaine technologique qui constitue le nœud central de tout le développement technique contemporain. L’informatique, qui fait marcher aussi bien votre ordinateur privé, votre téléphone portable, votre assurance maladie, votre automobile, votre carte bancaire, l’entreprise en laquelle vous travaillez, etc., est aussi ce qui fait fonctionner les routes de télécommunications en lesquelles transitent les informations émanant de ces différentes sources d’activité. Il a suffit de résoudre le problème technique des protocoles de transmission et d’interprétation des données pour que soit possible la circulation de l’information partout où un appareil informatisé est connecté au réseau global qu’est Internet.

Historiquement, le monde numérique tel qu’il s’est développé n’a pas été imposé d’en haut.

Extraordinairement, la forme populaire qu’a prise la technologie informatique comme une multiplicité d’ordinateurs personnels connectés en un réseau global n’était pas dans les plans d’un quelconque pouvoir technico-marchand voulant valoriser des capitaux.

Elle est née d’initiatives d’individus qui n’avaient ni capitaux, ni visée affairiste, mais le savoir, la compétence intellectuelle et surtout la curiosité d’explorer des voies techniques inédites et qu’ils jugeaient libératrices. C’est ainsi que, de naissance, Internet est un réseau de communication décentralisé. Il le reste encore sauf dans des pays totalitaires, et sauf la lutte d’influence de grands groupes marchands qui rachètent les sites populaires.

Il nous a donné une nouvelle liberté dont nos parents n’auraient même pas oser rêver – le monde entier, toute la connaissance, à portée de quelques mouvements de doigts, la communication possible avec quiconque sur la planète.

Cette liberté ouverte par l’informatique connectée est sans commune mesure avec celles qu’ont apportées d’autres techniques populaires récentes, telles le téléphone, l’automobile, la radio, la télévision, etc., lesquelles avaient pourtant, à leur heure, fasciné les populations. On pourrait même dire que la mercatocratie – le règne du pouvoir marchand – a senti le vent du boulet à la fin du siècle dernier en voyant se développer de manière accélérée, par Internet, un système de communications et d’échanges de biens court-circuitant allègrement la monnaie et les profits marchands (ce qui explique la fébrilité soudaine des investissements marchands qui a créé la bulle Internet de l’an 2000).

Depuis le temps que l’humanité se cherchait, à travers l’érection de monuments mégalithiques, de pyramides, de palais de roche taillée défiant les avanies du temps, dans les messages gravés dans la pierre, dans les transports de manuscrits à travers les continents, leur réplication/traduction à l’abri des monastères, et dans les grandes bibliothèques qui n’échappaient pas toujours à l’incendie fatal, n’aurait-elle pas enfin trouvé, en notre monde numérisé, une technologie à sa hauteur – à hauteur d’humanité ?

Mais dans quelle mesure existe-t-il encore, ce monde numérisé de la découverte des autres et du partage ? On sait que la mercatocratie étend chaque jour un peu plus son contrôle sur Internet, que quelques-uns des pionniers de ce monde numérique se comportent désormais comme les nouveaux feudataires[2] d’un territoire mondial créé par le marché ouvert sur la Toile.

Le moyen d’une société de contrôle à tendance totalitaire

Dans la mesure où il est largement pris en main par la mercatocratie, l’espace numérisé interconnecté est devenu une technique de ciblage des individus de façon à capter, affiner, un marché le moins aléatoire et donc le plus profitable possible. Cette collecte incessante, très souvent clandestine, de données sur nos intérêts personnels se retrouve dans les publicités ciblées qui accompagnent notre navigation sur Internet ou qui polluent notre messagerie.

En notre participation aux réseaux sociaux, s’exploite sans vergogne le double jeu qui s’est installé sur Internet depuis la mainmise d’intérêts de pouvoir. D’une part le désir de partage, qui sera essentiellement émotionnel, car le format de ces réseaux d’échanges a été prévu pour des messages courts en mots et riches en images à fort impact émotif. En effet, ce que veut savoir un pouvoir qui vise à contrôler les comportements, est ce à quoi chacun réagit et comment il réagit. En outre les réseaux sociaux comportent le risque d’un contrôle social plus large, par exemple s’il est consulté pour une candidature d’embauche, ou même pour alimenter un contentieux devant une juridiction.

Les moyens de maîtrise de la confidentialité qu’on y propose restent très relatifs : même si je supprime des données, quel sera leur devenir là-bas sur le serveur ?

 Il y a aussi le problème du traçage d’un individu par son téléphone mobile, à la fois dans ses déplacements et dans ses communications. Il faut ajouter à cela l’externalisation croissante, sur des serveurs relevant d’intérêts privés, des activités informatiques et du stockage des données – ce qu’on appelle le « Cloud » – et qui dessaisit chacun de leur plein contrôle.

Ainsi, il faut reconnaître que la tendance majeure du développement du monde numérique ces deux dernières décennies est une tendance totalitaire. L’essentiel des évolutions ont été orientées vers un contrôle toujours plus poussé du comportement des individus, de la part surtout des grandes firmes affairistes internationalisées, mais aussi, en particulier dans les États autocratiques, de la part des pouvoirs politiques.

De ce point de vue, l’irruption de l’IA (Intelligence Artificielle) générative dans nos pratiques numériques est tout-à-fait emblématique. C’est une technologie qui, pour les firmes détentrices tout autant que socialement, coûte très cher, puisqu’elle est extrêmement gourmande en énergie. Pourtant, elle est non seulement gratuite, mais un effort de propagande omniprésent, insistant, est fait pour qu’elle soit utilisée le plus largement. Tout bêtement parce que ses promoteurs sont persuadés que son inscription dans les usages numériques courants ouvrira un marché prometteur et lucratif.

Que propose L’IA générative ? La résolution rapide, objective mais adaptée au mieux à ce qu’elle sait que vous êtes, toujours attentive, bienveillante et patiente, de tous vos problèmes. L’IA générative veut vous connaître et vous aider. Elle ne vous demande rien en échange (pour le moment) sinon quelques renseignements sur vous qui l’aidera à optimiser ses solutions.

L’IA générative a réponse à tout. Et cette réponse n’apparaît pas pouvoir être critiquable. Rappelez-vous l’enfant que vous étiez s’adressant à l’adulte qui l’accompagnait dans sa découverte du monde : « Cekoiça ? », « Pourquoi ? » Et la réponse parentale vous satisfaisait, construisant, brique à brique une monde accueillant à vos yeux.

L’IA générative s’efforce ainsi d’installer une relation régressive, de dépendance, à la connaissance, dont elle serait la grande dispensatrice, quasiment monopolistique. Hommage à George Orwell, l’IA générative n’est autre que Big Brother (voir son célèbre roman dystopique, 1984, paru en 1949), mais non pas la version Parti Unique, l’autre version que l’auteur anglais n’avait pas vu venir, la version mercatocratique !

Il est certain qu’on y gagne la réponse presqu’immédiate à toutes nos questions. Qu’est-ce qu’on y perd ? Une certaine conception, exigeante, de la liberté ? Mais la connaissance n’est -elle pas, de toute façon, une condition essentielle de la liberté ? Il faut connaître les possibles pour pouvoir choisir !

Non, ce que l’on y perd, c’est la vie !

« Toute vie est résolution de problèmes » écrivait Karl Popper[3]. Et il montrait que faire des erreurs, pour l’humain ayant atteint l’âge de raison, est indispensable pour la maîtrise de sa place dans le monde. D’ailleurs on fait des erreurs parce qu’on tâtonne. Et en tâtonnant, selon le propre investissement affectif par lequel on porte sa recherche, on ouvre des pistes de connaissance qu’on ignorait. On s’étonne, on découvre, on s’émerveille, on enrichit le monde par des connaissances que l’on ne savait pas chercher. Vivre, c’est constamment enrichir sa connaissance du monde, et cet enrichissement ne peut être qu’une aventure. L’IA générative est la négation de cette aventure. Certes, elle est utile lorsqu’on est pressé. Mais ce n’est pas le bien être de la vie humaine que d’être pressé.

Dans les deux premières décennies de son usage populaire, on « butinait » sur Internet (selon la traduction québecoise de l’anglais « browse » qui signifie originellement « brouter ») de page en page qu’on choisissait d’ouvrir. Ce qui laisse voir un rapport au temps fait de disponibilité. Tout autre est le rapport au temps qui, sous pression mercatocratique, est devenu sur Internet une injonction à réagir.

Qu’est donc devenu ce monde numérique, en lequel on ne vit pas vraiment, mais en lequel on est sans répit contraint de réagir ?

L’espace d’une réalité virtuelle qui peut s’enrichir indéfiniment

Le monde numérique n’est certes pas ce monde en lequel nous avons grandi et appris à nous situer par rapport à autrui dans le temps et dans l’espace. Il est pourtant bien réel puisqu’il peut enrichir/appauvrir certains – comme ceux qui spéculent sur les cryptomonnaies – et il peut asservir d’autres – comme l’employé de bureau qui doit gérer des masses de lettres dans la messagerie.

Il faut qualifier le monde numérique de virtuel. Le virtuel est un environnement simulé par stimulation artificielle des sens. C’est ce que réalise l’écran du terminal informatique. Mais c’est ce que réalisait déjà le téléphone, la radio, la télévision…

À chaque fois, il y a stimulation d’un (radio, téléphone) ou plusieurs sens (télévision) qui crée une réalité, simulée certes, mais qui s’impose quand même à son vécu, comme toute réalité.

Ainsi le virtuel ne s’oppose pas au

réel. Ce qui s’oppose au réel, c’est le possible – ce qui peut être pensé comme non contradictoire – et l’imaginaire – la manière dont spontanément notre esprit se représente le désirable.

Il est important de reconnaître que, par le développement de la technologie du numérique connecté, la réalité virtuelle prend une importance comme jamais dans le monde contemporain.

Ce qui permet toujours de reconnaître une réalité virtuelle, c’est la perte de ses paramètres spatio-temporels. Où se situe une communication téléphonique, une émission radio, un téléfilm, une page Internet, un jeu collectif en réseau ? Et la perte du paramètre spatial met du flou dans la chronologie : quand précisément parlai-je sur Internet avec mon correspondant australien ?

Ce qui distingue la réalité virtuelle produite par la technologie numérique est la capacité indéfinie de son développement. À la limite, les 5 sens peuvent être stimulés. C’est bien ce vers quoi tendent les projets de « réalité virtuelle immersive 360° » : au moyen d’un appareillage technique individuel important (casque-écran3D-sonore + capteurs aux membres pour simuler le mouvement) l’individu devrait se sentir vivre dans un autre univers entièrement créé par la technologie numérique connectée.

Au contraire, la réalité virtuelle des techniques antérieures a clairement des limites liées à son caractère analogique : l’information est véhiculée par une mise en forme analogue du flux d’ondes électromagnétiques transmetteur. Le monde spatio-temporel reste alors toujours présent et la cessation de l’interférence du virtuel à portée d’un bouton interrupteur.

Faut-il penser le monde numérique tel qu’il devient comme l’émergence d’un autre monde, alternatif, qui pourrait nous absenter du monde spatio-temporel qui nous a accueilli ?

La mise en place d’un spectacle sans fin

Le monde numérisé via Internet, une fois qu’il a été approprié populairement à la fin du siècle dernier, en regard de la prodigieuse capacité à communiquer qu’il permettait, a très vite révélé son envers : la facilité avec laquelle il rendait possible l’insincérité. Certes, on pouvait y remédier un tant soit peu en envoyant des photos, se téléphonant, se fixant des rendez-vous, en somme en dépassant les écrans…Mais à partir du moment  où il a été massivement investi par ceux qui voulait en faire un nouveau marché prometteur car extensible à l’ensemble de la planète, Internet a de plus en plus été présenté comme un espace autosuffisant.

C’est pourquoi on s’est tourné vers des techniques par lesquelles on puisse se garantir quand même contre l’insincérité à l’intérieur de cet espace méconnu des  législations étatiques et où les individus n’ont pas la possibilité de s’évaluer et de se reconnaître dans la rencontre physique.  C’est ainsi que s’imposèrent les mots de passe, et de plus en plus sophistiqués (double, voire triple vérification d’identité, etc). On sait à quel point cela peut devenir compliqué, et à la limite impossible – pensons aux contacts à visée amoureuse, ou aux transactions bancaires.

Si bien que la familiarisation de la communication sur le Réseau a conduit chacun à s’adapter à un autre statut d’autrui. Ce n’est plus l’autre auquel j’ai toujours la possibilité de me confronter physiquement (« pour voir ce qu’il a dans le ventre » comme on dit familièrement). C’est l’autre factice, au sens où je ne peux que me confronter à la façade qu’il s’est construite et qu’il me présente, et dont je dois interpréter les signes pour savoir ce que je peux en attendre.

À la facticité d’autrui, il faut ajouter un autre caractère de plus en plus présent dans l’espace numérique : l’émotion.

Il faut comprendre que la marchandisation des interfaces web a conduit à une compétition de visibilité. Chacun, s’il veut exister et être valorisé dans cet espace doit engranger un maximum de « clics » de connexion à ses pages. Et il est admis que la méthode la plus efficace pour cela est de « faire le buzz », c’est-à-dire de diffuser un contenu qui fasse fortement réagir, donc qui soit de fort impact émotionnel.

Sommes-nous conscients que la direction de cette évolution pointe vers un espace numérisé de plus en plus spectaculaire ?

Spectacle est la facticité des personnages qui se donnent un rôle alors qu’on sait que la réalité de la personne est en coulisse, inaccessible. Spectacle que cette scène sans profondeur qu’est l’écran qui affiche le contenu. Spectacle encore que cette représentation sur l’écran destinée à émouvoir le destinataire. Spectacle enfin que la réaction attendue de l’impact du contenu sur celui qui le reçoit, dans la mesure où il est de plus en plus réduit à « J’aime »/« Je n’aime pas », en analogie au spectateur de salle qui n’intervient que par applaudissements ou sifflets.

Mais spectacle qui ne laisse pas voir la fin de la représentation. Or toute entreprise humaine a une fin …

* * *

Nous sommes conviés à consacrer toujours plus du temps de notre vie à ce monde numérisé. Nous n’avons d’ailleurs que très peu le choix, la société s’organisant pour que nous soyons de plus en plus dépendant de ce monde.

Mais, contrairement aux espoirs initiaux, le monde numérique connecté n’apparaît plus comme un prolongement du monde d’avant vers des possibilités nouvelles de communication et de partage. On pouvait alors communiquer avec le monde entier, on se pensait toujours dans l’horizon d’une rencontre de vive voix. Parce qu’une véritable rencontre humaine doit se réaliser dans un ici et maintenant. L’intérêt mercatocratique pour l’émergence d’un nouveau marché, virtuel, mais potentiellement planétaire, a fait évoluer le monde numérique vers une autonomisation qui l’a coupé de l’expérience spatio-temporelle du monde physique. C’est pourquoi le monde numérique vaut de plus en plus comme monde alternatif au monde spatio-temporel.

Pour être de plein pied avec l’évolution technologique, pour être moderne, il faut investir franchement le monde numérique, se désemcombrer des lourdeurs et lenteurs du monde spatio-temporel en quelque sorte.

Nous sommes conviés comme à déménager du monde. Mais pour quel monde ? Un monde de représentation, un monde où nous serons essentiellement un spectateur.

Sachons que cette évolution du monde numérique n’est pas une fatalité. Le monde numérique a d’abord été, jusqu’au tournant de ce siècle, une perspective d’enrichissement du monde matériel des relations humaines vivantes.

Le même problème se posait dès l’invention du téléphone. Dans quel monde discute-t-on quand on est au téléphone, puisqu’on est nulle part dans notre monde physique ? Il n’y a pas de réponse à cette question, du moins théorique. La seule réponse est pragmatique : elle se résout dans les retrouvailles physiques. C’est la bonne réponse, celle qui permet à toute réalité technique virtuelle d’enrichir ce monde qui nous a fait grandir, où l’on a appris à côtoyer l’autre, où cela a un sens de vouloir gagner sa confiance. Cette réponse est valable aussi pour le monde de la technologie numérique connectée.

Non ! Nous ne voulons ni aller sur Mars, ni subir le monde numérique tel qu’il et devenu. Nous ne déménagerons pas du monde de notre naissance. Nous persistons à penser un monde numérique en continuité avec le monde qui a fait advenir l’espèce humaine, parce que son histoire n’est pas terminée et qu’elle n’a pas fait valoir tout ce qu’elle peut.

 


[1]Le Geste et la Parole, t. II : La Mémoire et les Rythmes, A. Michel (1965), p. 76.

[2] Voir Yanis Varoufakis, Les nouveaux serfs de l’économie, LLL – 2024

[3] Toute vie est résolution de problèmes, Arles, Actes Sud, (1997-98), deux volumes, tr. C. Duverney.

vendredi, mai 06, 2022

Objet acheté, objet à jeter

 


J’ai acheté un objet !
Il est beau, lisse et brillant, il a tout plein de fonctionnalités, en tout cas plus que je pouvais songer, et je ne sais trop si je vais me servir de toutes. Mais l’important est qu’il les aie n’est-ce pas ? C’est beau cette puissance potentielle qui dépasse votre propre horizon étriqué d’utilité !
Je le regarde, je le contemple, je le renifle, je jouis de cette nouvelle présence dans ma vie. L’objet est beau par son design discrètement disruptif. Il est beau parce qu’il me place à la pointe du monde qui avance. Je sens que je m’aime encore un peu plus en possession de cet objet.
Il faudra que je le range à une place qui lui soit digne !
Du coup je détache mon regard pour considérer à l’entour. Il y a partout d’autres objets achetés auparavant. Ils occupent à peu près tous les espaces disponibles : placards, rayonnages, plan de travail, tables, et même quelques angles morts des pièces.
En présence de ma nouvelle acquisition, c’est comme s’ils avaient tous pris un coup de vieux.
C’est vrai, il faudra que je fasse de la place. Il faudra que je me débarrasse de certains. Alors je pense à tous les objets accumulés dans mon débarras. Ni inutilisables, ni utilisés, ils s’entassent, s’empoussièrent, et encombrent. Ils s’enfoncent inexorablement dans la négativité. Ils représentent mon passé, mais aussi mon passif.
C’est ce que me fait comprendre mon interlocutrice préférée : « Il faudra que tu te décides à emmener tout ça à la déchetterie ! »
Certes, elle a raison ! Ces objets bouffent les espaces de vie des habitations. Mais les jeter, c’est en faire des déchets – la négativité absolue, la crucifixion de la biosphère qui ne peut que s’en empoisonner. Alors qu’ils peuvent encore servir …
Mais au moins gardé-je la possibilité d’une belle fâcherie avec mon interlocutrice préférée, ce qui n’est plus évident « … depuis que nous vivons moins, au fond, à proximité d'autres hommes, dans leur présence et dans leur discours, que sous le regard muet d'objets obéissants et hallucinants qui nous répètent toujours le même discours, celui de notre puissance médusée, de notre abondance virtuelle, de notre absence les uns aux autres. » J. Baudrillard, La société de consommation – 1968.
 
–> Jeu-cadeau :
S’efforcer de répéter rapidement : « objet-acheté-objet-à-jeter » – le gagnant est celui qui l’aura répété le plus de fois distinctement en un temps donné.

dimanche, novembre 08, 2020

Chroniques démasquées 5 – Tant de paires d’yeux orphelines !

 


–  L’interlocuteur : Tu m’as expliqué que le port du masque est socialement dommageable parce qu’il favorise l’irresponsabilité vis-à-vis d’autrui. Cela m’a paru convaincant. Mais comme tu incriminais précisément l’impossibilité de se dévisager, je me suis dit que cela remettait en cause tout port de masque. Or, le masque a toujours été un élément important de la culture humaine – pensons aux carnavals, fêtes, bals masqués, spectacles vivants, rituels religieux,  etc. Je me demande donc s’il y a lieu de dramatiser l’obligation actuelle du port du masque sanitaire !
–  L’anti-somnambulique (a-s) : Tu as raison. Il faut clarifier ce qu’on peut reprocher au port généralisé du masque sanitaire du point de vue de la vie sociale. Tous les masques des manifestations traditionnelles que tu évoques interviennent dans des circonstances particulières qui ont pour point commun de rompre le cours de la vie quotidienne afin de renforcer les liens sociaux. Comment renforcent-ils la vie sociale ? En déliant ceux qui les portent de leur rôle social habituel, pour endosser un tout autre type social, le plus souvent caricaturé, parfois en franchissant les limites de la naturalité comme les monstres, chimères, dieux ou diables. Les masques ont alors une fonction cathartique, c’est-à-dire qu’ils permettent à la société de se purger des passions qui restent en souffrance en chacun parce qu’elles doivent être réprimées pour que ladite société ne s’abîme pas dans la violence. Il faut remarquer d’ailleurs que cette purgation passe par un délestage de la personne masquée de sa responsabilité sociale puisqu’elle ne peut pas être reconnue.
–  Ce que je comprends, c’est que l’usage culturel des masques ne contredit pas ta thèse sur la responsabilisation qu’amène la rencontre du visage d’autrui. Elle la confirmerait plutôt : c’est pour s’en reposer que le plus souvent on s’est masqué dans l’histoire humaine ! Mais on ne peut pas interpréter comme cathartiques les masques que portent les soignants dans certains départements hospitaliers, de même que nous-mêmes depuis que nous sommes confrontés au coronavirus.
–  (a-s) : Évidemment, puisque ce sont des masques de protection. Il y a aussi les masques des peintres, des carrossiers, des plongeurs, etc. Tous ceux qui dans leur activité, ont besoin de se protéger de substances qui compromettraient la fonction respiratoire.
–  D’ailleurs ces masques peuvent être blancs, bleus , noirs, ou avec des motifs, peu importe, ils remplissent tous aussi bien leur fonction.
–  (a-s) : En effet ! Ils ne sont pas voués à l’expression. Ils n’installent donc pas cette irruption de l’imaginaire dans la vie sociale qui caractérise les masques pour temps festifs ou religieux. Ils ont simplement une fonction mécanique de filtration. C’est pourquoi les masques sanitaires ont pu s’installer sans turbulences particulières comme composants de notre vie sociale ordinaire.
–  Ma remarque initiale sur l’absence de motif à dramatiser le port du masque obligatoire était donc tout-à-fait justifiée !
–  (a-s) : Elle pourrait l’être ! Mais je ne pense pas qu’elle le soit dans l’épisode actuel. À quoi tient la nuance ? Au simple fait que l’usage du masque sanitaire, depuis l’arrivée de cette épidémie, n’est plus lié à certaines circonstances clairement circonscrites dans l’espace et dans le temps comme l’ont toujours été les usages de masques jusqu’à nos jours. On sait que, toujours et partout, le bandit, le braqueur, le séditieux, se masque le temps de son forfait pour empêcher son identification. Mais il n’y a que dans les bandes dessinées que le bandit, ou le superhéros, vit tout le temps avec un masque !
–  Certes. Mais je ne vois pas clairement le problème. Cette extension du port du masque sanitaire aujourd’hui reste liée a un épisode épidémique qui aura nécessairement une fin dans quelques mois !
–  (a-s) : Le problème est peut-être que nous avons besoin de savoir quand nous pourrons revivre parmi des visages humains.
–  Et pourquoi ? Puisque nous savons que de toutes façons ça reviendra !
–  (a-s) : Oui, bien sûr ! Mais dans quel état serons-nous alors ? Le masque sanitaire devient un accessoire indispensable que l’on prend pour sortir, comme l’était le chapeau naguère, et même comme l’est aujourd’hui son smartphone. Mais quand on ne voit pas une échéance à son usage, le prendre, le mettre, le porter, deviennent une espèce de routine. On s’accoutume au port du masque et à l’effacement du visage d’autrui. D’autant que, on l’a déjà remarqué, cette méconnaissance du visage d’autrui est congruente à une tendance moderne des relations humaines en milieu urbain, ce qu’on peut appeler le « syndrome de la foule solitaire » : on évite assez systématiquement de dévisager autrui qui nous côtoie dans l’espace public.
–  Est-ce bien grave ? Le syndrome de la foule solitaire n’est sans doute qu’une conséquence de la densification d’une population : on ne peut pas, dans le métro bondé, dévisager et saluer tout le monde ! Mais, de toutes façons, cela ne nous empêche pas de reconnaître un ami, ou de nous intéresser à un visage qui nous attire et d’aborder la personne. Ces possibilités-là, nous les retrouverons lorsque nous serons libérés de l’obligation du port du masque !
–  (a-s) : Je ne sais pas … peut-être que cela sera plus difficile, peut-être que le « solitaire » qui qualifie « la foule » de notre temps se sera endurci, peut-être que les visages potentiellement amicaux ne seront plus trop discernables comparés aux images ultra définies et lumineuses s’affichant sur nos écrans nomades. C’est pour cela que j’ai parlé, dans notre dernier entretien de « paires d’yeux orphelines ». Cela signifie que nos yeux, qui restent dans l’interrelation sociale, mais séparés des visages, sont en train de perdre quelque chose de très important, peut-être plus important que la perte de la libre respiration et de la possibilité de dévisager autrui.
–  Que veux-tu dire ?
–  (a-s) : Les yeux forment, avec le reste du visage, un système de signes subtil, riche, infiniment modulable. Ce qu’on appelle le regard ne signifie pleinement qu’en relation avec la forme que prend la bouche. Si le coin des yeux de la personne masquée se plisse quelque peu, cela veut-il dire que se manifeste au-dessous un sourire, ou une moue de mécontentement ? La paire d’yeux n’est-elle pas alors comme orpheline du reste du visage ?
–  L’expression est justifiée !
–  (a-s) : Cela n’amène-t-il pas à l’idée que c’est le tout du visage qui rend le monde accueillant ?
–  C’est bien dit !
–  (a-s) : Il faut le comprendre comme une vérité originelle. Le paradigme en est le visage de la mère penchée vers le nouveau-né et le faisant sourire en interagissant avec lui.
C’est pour cela que la rencontre du regard – c’est-à-dire du visage qui a une intention vers soi – est l’expérience perceptive la plus prégnante qui soit pour l’individu humain !
Il semble qu’au contraire l’isolement des yeux renverse la valeur du regard. La paire d’yeux seule, c’est le regard qui vient de la nuit, c’est-à-dire de celui qui vous voit sans être vu. C’est donc le regard sans réciprocité, unilatéral. C’est le regard menaçant. Or, on ne peut soustraire totalement cette tonalité menaçante de l’usage généralisé du masque sanitaire. Nul ne peut savoir en effet, dans les paires d’yeux qu’il croise, quel sentiment porte à son égard ce regard tronqué de sa modulation faciale.
–  C’est vrai qu’il y a comme une ambiance de refroidissement de l’espace public depuis que les gens s’y retrouvent masqués !
–  (a-s) : En ce point, une phrase du philosophe Emmanuel Lévinas mérite notre attention : « L’absolue nudité du visage, ce visage absolument sans défense, sans couverture, sans masque, est cependant ce qui s’oppose à mon pouvoir sur lui, à ma violence…. » (Liberté et commandement – 1953)
Il faut comprendre par là que le visage humain est fondamentalement vulnérable. La « nudité » dont parle Lévinas renvoie à la nudité essentielle de l’espèce humaine qui est la marque d’une vulnérabilité particulière qui la distingue des autres espèces vivantes. Contrairement aux autres animaux qui naissent tout armés – cornes, poils, crocs, griffes, venin, etc., – « l’homme n’est environné que de faiblesse » (Sénèque) ! Cette vulnérabilité spécifique se manifeste tout particulièrement dans le visage. Dans toute la biosphère, le visage humain, grâce à sa mobilité propre, est le livre le plus ouvert sur la vie intérieure d’un individu vivant. Cette lisibilité de son état affectif se conjugue avec une absence totale d’équipements de défense aux avant-postes de son champ antéro-facial : il n’a ni membres antérieurs armés (griffes, pinces), ni museau muni de système d’alerte (naseaux, moustache), ni prognathisme avec crocs proéminents, etc.  Et, ce qui empire sa situation, cette nudité faciale est particulièrement exposée aux agressions puisqu’elle se découpe clairement, comme une cible, au-dessus de la verticalité du corps.
C’est pourquoi la rencontre du visage humain nous oblige, ce que veut dire Lévinas en écrivant que le visage d’autrui est « ce qui s’oppose à mon pouvoir sur lui, à ma violence ». La présence du visage d’autrui m’enjoint à renoncer à l’agression violente ou à la manipulation comme pur moyen, si cela correspondait à ce que je juge être mon intérêt, abstraction faite de toute menace de sanction juridique. C’est la thèse que le visage d’autrui est d’emblée éthique, autrement dit qu’il nous confronte d’emblée à ce qui est le Bien et le Mal. C’est dans cette expérience du visage d’autrui, selon Lévinas, que se trouve la racine du sens éthique humain.
–  N’y a-t-il pas là une tendance à diviniser le visage humain ? Cela me semble quand même exagéré !
–  (a-s) : Non, il s’agit toujours d’analyser ce que porte en lui le visage humain tel qu’il se donne. On peut désirer se rapprocher au s’éloigner d’autrui selon ce que nous signifie son visage, on peut même l’aimer ou le haïr. Mais il faut comprendre qu’en deçà de ces relations de circonstances, il y a une vérité du visage d’autrui qui s’affirme toujours, même si on ne s’en donne pas la conscience explicite. Autrui est notre semblable en vulnérabilité. Et bien sûr que c’est dans la reconnaissance de cette vulnérabilité humaine que se fonde la valeur de solidarité. On comprend que cette solidarité – ou « fraternité », selon le mot de la République – ne peut être qu’universelle.
–  Si je comprends bien, ce qui peut être altéré par notre accoutumance au port généralisé d’un masque ce sont : l’abord accueillant du monde, notre sens éthique, et la solidarité humaine. Cela me fait penser aux soldats de retour d’un théâtre d’opération où ils ont dû se battre, tuer, à visage découvert : ils souffrent régulièrement de séquelles psychologiques persistantes. Cela serait donc la conséquence d’avoir dû agir à l'encontre de la beauté du monde, en transgressant leur obligation éthique et en rupture avec la solidarité humaine ?
E. Mach, Autoportrait
E. Mach, Autoportrait
–  (a-s) : Oui, il est tellement plus facile de porter la violence sans visages ! De plus en plus, les armées ont recours aux tirs létaux masqués. Ce sont les bombardements massifs, mais aussi ce qu’on appelle les « robots tueurs » (tels des drones) pilotés depuis de lointaines bases militaires.
Mais on ne comprendra pas correctement l’enjeu du port du masque si l’on ne prend pas en compte une autre dimension cachée du visage d’autrui, et qui est peut-être la plus importante, c’est sa contribution à l’image de soi-même. Dans la construction de soi, on ne peut se dispenser de se figurer soi-même. Mais où prendra-t-on la figure de soi-même si ce qui en constitue la part la plus significative, son regard modulé par son visage, échappe à jamais à sa perception directe ?
Son regard est la seule réalité qu’on ne peut jamais voir ! Certes, je puis me voir dans un miroir. Mais c’est un faux qui me livre une symétrie inversée, est contredit par l’essai de vérification par le toucher, et, bougeant systématiquement quand je bouge, m’interdit une inspection en variant les points de vue. Le même type de limitations rédhibitoires se retrouve face à une photographie ou à une vidéo. Le seul véritable objet de perception sur lequel on puisse s’appuyer pour se figurer soi-même est la perception du visage d’autrui. C’est d’ailleurs ce que confirment les études de psychologie génétique sur « le stade du miroir ». Le tout petit enfant (entre 8 et 12 mois) voit dans le miroir un autre enfant. Et c’est en procédant à une élaboration mentale à partir du comportement systématiquement mimétique de cet autre qu’il identifie cette image comme image de soi. Ainsi c’est bien à partir de l’image tirée de la perception d’autrui que se construit l’image de soi.
–  Cela est indubitable ! Mais, dès lors qu’on a dépassé le stade du miroir, on possède son image de soi, on se figure soi-même comme individu singulier, et le problème ne se pose plus.
–  (a-s) : Certes ! Mais nous évoluons constamment, et notre image se transforme au regard d’autrui. Ainsi l’image de soi doit être constamment ajustée. Certes, il y a le miroir et les capteurs des appareils photos et vidéos. Mais, on l’a vu, les images qu’ils renvoient sont faussées et lacunaires. Et l’on pressent que c’est principalement par le regard d’autrui, modulé par l’expressivité de son visage, que se nourrit pour chacun l’évolution de l’image de soi.
–  Cette explication me semble obscure !
–  (a-s) : Non, c’est très familier ! Il est certain que le regard d‘autrui ne me renvoie pas mon portrait achevé. Mais par de multiples petits signaux, pas toujours explicitement conscients, il me livre nombre de traits qui précisent ma figure telle que je me la représente. Par exemple, se voit beau celui qui reçoit un regard aimant, se voit d’un abord sympathique celui voit s’éclairer un visage qui le reconnaît, etc. Mais si tu ne rencontres que des visages masqués, n’y aura-t-il pas du flou qui s’installera dans l’image de toi-même ? Et de plus en plus si le port du masque dure ?
–  J’en conviens. Il y a donc un risque d’altération d’identité dans une trop longue accoutumance au port collectif du masque …
–  (a-s) : Oui, il faut avoir cette menace à l’esprit car c’est sans doute la plus dangereuse.
–  Peux-tu préciser en quoi ?
–  (a-s) : Parce que ce qui est en jeu est la liberté. Il faut être assuré de son identité singulière pour aspirer à l’autonomie. Une société en laquelle l’identité des individus n’est pas suffisamment affermie peut d’autant mieux les enrégimenter vers des comportements uniformes. C’est la logique de la fourmilière !
–  Faut-il alors remettre en cause le port généralisé du masque comme mesure sanitaire ?
–  (a-s) : Non dans la mesure où cette disposition permet de sauver des vies. Mais il faut avoir conscience que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que se pratique collectivement, massivement, pour un temps  indéfini, le port du masque. Son caractère inédit fait que nous ignorons les conséquences d’une telle pratique. Nous savons son bénéfice à court terme. Mais il était important de penser vers quel avenir d’inhumanité nous nous orienterions, si tant de paires d’yeux s’accoutumaient à être orphelines, d’un monde accueillant, du sens éthique, de la solidarité humaine, et de la représentation sensible de leur identité.
Notre préconisation pratique : faire pour le port obligatoire du masque sanitaire comme pour le confinement, puisque imposer le masque c’est comme confiner le concentré d’humanité de notre corps. Donc ne pas le prescrire sans donner une échéance de sortie, quitte à devoir le prolonger.
La sauvegarde de notre humanité vaut bien la sauvegarde de notre économie !

samedi, octobre 24, 2020

Chroniques démasquées 4 – Envisager la solidarité

 

– L’anti-somnambulique (a-s) : L’obligation du port d’un masque sanitaire dans l’espace public est-elle acceptable ? On n’abordera valablement cette question qu’en se situant au-delà des oppositions à l’emporte-pièce – ce que j’ai appelé les yakassements. Il me semble que la question ouvre à une réflexion intéressante à condition qu’elle soit bien posée. Qu’est-ce qui va aujourd’hui dans le sens du Bien Commun ? Est-ce cette obligation du port du masque qui freine la propagation du virus ? Ou n’est-ce pas plutôt la préservation de rapports pleinement humains, ceux par lesquels on peut se dévisager ?
– L’interlocuteur : Personnellement, je pense que c’est la seconde alternative : préserver nos relations humaines.
– (a-s) : Fort bien, mais préserver nos relations humaines présuppose la possibilité de relations tout court, c’est-à-dire, en cas de situation d’urgence sanitaire comme par cette épidémie mortelle, de se prémunir contre ce qui peut apporter la maladie et la mort.
– D’aucuns disent qu’il ne faut pas s’empêcher de vivre pour ne pas mourir, puisque, de toutes façons, on est destinés à mourir !
– (a-s) : Oui, mais la mort est plus ou moins proche, en fonction de plusieurs facteurs, mais tout particulièrement en fonction de l’âge. N’est-ce pas ceux qui se sentent le plus éloignés de la mort qui disent le plus volontiers cela ?
– C’est vrai … ce sont surtout les jeunes.
– (a-s) : Va-t-on dire que, selon qu’on soit plus ou moins personnellement concerné par l’urgence sanitaire, on va prendre position pour ou contre le port du masque ?
– De fait, c’est un peu ça, non ?
– (a-s) : Peut-être. Mais alors on a perdu notre question de départ !
– Heu…!
– (a-s) : Je te rappelle qu’il s’agissait de décider où est la Bien Commun ?
– Oui, tu as raison. Ce qu’on cherche, c’est une réponse commune, quelle que soit sa situation particulière.
– (a-s) : Et crois-tu que c’est possible ?
– Heu… pas sûr…
– (a-s) : Veux-tu dire que, parce que les intérêts divergent toujours, il est impossible de se mettre d’accord sur le Bien Commun, et donc qu’il faut l’autorité d’un État avec sa police pour l’imposer ?
– Peut-être …
– (a-s) : Mais par quelle magie, les individus qui ont accédé au pouvoir d’État auraient-ils le savoir du Bien Commun ?
– Hé bien il semble que, dès lors qu’ils tiennent compte des rapports de force dans la société pour imposer les règles qui vont susciter le moins de résistances, ils pensent gouverner selon le Bien Commun.
– (a-s) : Franchement, penses-tu qu’un consensus social qui consacre des rapports de force soit encore un « Bien Commun » ?
– Euh… oui si ça maintien un état de paix.
– (a-s) : Quel paix ? Car il faut voir ce qu’elle présuppose : des épreuves de forces, pour montrer qu’on est plus fort que l’autre, lesquelles peuvent toujours dégénérer en conflits ouverts, et des sacrifiés, ceux qui, en fonction d’une situation qui le plus souvent leur échappe, ne peuvent se faire valoir au concours de musculation. Ce serait donc une société injuste et porteuse d’une violence endémique. Est-ce une telle société que vise le Bien Commun ?
– Non ! Et pourtant n’est-ce pas un peu notre société ?
– (a-s) : Oui et non !
Oui, dans la mesure où c’est une société qui prétend fonder sa prospérité sur la compétition entre particuliers pour s’approprier des richesses.
Non lorsque, comme aujourd’hui, cette société se trouve dans une situation telle qu’elle est obligée de se donner des règles de comportements qui permettent de contrer une menace qui la met globalement en péril.
– Oui, bien sûr, face à la diffusion de ce virus qui menace la vie de chacun, on retrouve une sorte de réflexe de légitime défense collective, et la société fonctionne différemment. C’est ce qu’on a vécu lors du confinement de ce printemps, lorsque les gens applaudissaient tous les soirs pour manifester leur solidarité avec les soignants. Les héros du moment étaient ceux qui mettaient en jeu leur santé, leur vie même, pour le Bien Commun. Mais c’est tout-à-fait exceptionnel !
– (a-s) : Pourquoi exceptionnel ? Est-il si difficile de concevoir que l’individu humain soit capable d’adopter un comportement parce qu’il le juge finalement bien, alors même qu’il a une tendance intime, viscérale, à le rejeter ? Sauter en parachute (ou à l’élastique) au moment où il s’agit de se donner l’impulsion qui nous livrera à la chute dans le vide est vécu comme totalement contraire à notre vitalité, et pourtant, régulièrement, des individus le font. N’est-ce pas une tendance intime de ce genre – le désir de se déplacer librement – qui a été surmontée par à peu près tous nos concitoyens lors du confinement ? N’est-ce pas semblablement le désir sensible de vie sociale qui doit être surmonté par le port du masque ? N’est-on pas capable de sacrifier le bien intime, viscéral, pour le Bien Commun ?
– C’est vrai. Mais on le fait pourquoi là ? Pour se protéger ? Pour protéger les autres ? Mais ne sommes-nous pas tous destinés à rencontrer le coronavirus un jour ou l’autre ? Pour ralentir l’épidémie alors ? Mais n’est-ce pas ralentir l’accès à l’immunité collective ? Où est le Bien Commun là-dedans ? On nous explique qu’il est dans préservation de la capacité de notre système national de soins à prendre en charge l’afflux de patients victimes de l’épidémie. Mais pourquoi une telle situation, sinon parce que l’État, malgré les alarmes répétées des personnels soignants, a été délibérément négligent concernant les moyens hospitaliers ? Et pourquoi l’a-t-il été sinon pour des petits calculs à court terme de politiciens ? Devons-nous payer du prix de nos relations sociales ces inconséquences ?
– (a-s) : Je t’accorde que, de ce point de vue, il reste discutable de savoir si le port obligatoire du masque va dans le sens du Bien Commun. Mais justement, que cela soit discutable doit suffire. Parce que cela signifie tout autant qu’il peut être bénéfique au Bien Commun. Pour le dire autrement : il est possible que le port du masque généralisé sauve de nombreuses vies humaines. Cela ne suffit-il pas ?
– Peut-être. Mais je ne peux m’empêcher de considérer que sont très saines ces résistances qu’on trouve à porter le masque ! Cela veut dire que les gens résistent à être traités comme des moutons.
– (a-s) : Jusqu’au moment où celui qui résiste se trouve lui-même touché par la maladie, ou un de ses proches ! Alors là il prend en considération la possibilité que le port du masque puisse empêcher des contaminations ! Or, une prise de position qui s’effondre dès qu’elle s’affronte à la réalité ne peut pas être la bonne !
– Mais la simple soumission à un pouvoir qui abuse les citoyens ne peut pas être non plus le bon comportement !
– (a-s) : Il y a matière à résistance aux injonctions étatiques, j’en suis tout-à-fait d’accord. Mais ce doit être une résistance positive ; autrement dit, une résistance qui ne saurait s’opposer à ce qui, dans l’urgence présente, peut sauver des vies. C’est une résistance qui doit poser des jalons pour l’avenir. Pour comprendre ce que cela veut dire, il faut rappeler que l’opposition au port obligatoire du masque peut se faire selon deux perspectives : une perspective humaniste et une perspective politique.
Du point de vue humaniste, nous avons dénoncé la perte de la relation sensible au visage d’autrui. Mais lorsque nous vivons sans masque dans l’espace public, savons-nous toujours profiter de cette possibilité de se dévisager mutuellement alors qu’il est devenu si commun de détourner le regard de ceux/celles qui nous côtoient pour ne s’intéresser qu’à son smartphone ? L’obligation du port du masque qui nous est faite ne doit-elle pas nous amener à reconsidérer l’importance humaine de la prise en compte sensible du visage d’autrui – et donc de sa présence singulière – quand nous sommes dans l’espace public ?
Du point de vue politique, les errements passés et présents des pouvoirs sociaux conduisent à penser la vie sociale selon d’autres principes de gouvernance, pour qu’elle ne soit plus manipulatrice, mais respectueuse de la volonté des citoyens. Ce sont ces principes que les citoyens doivent maintenant élaborer – ce que l’on faisait quand on invoquait le « monde d’après » lors du confinement de printemps – et en fonction desquels ils pourront demander des comptes, plus tard, à ceux qui nous gouvernent actuellement.
– Je pense que tu as raison : il faut dépasser ces polémiques douteuses pour se projeter dans une société d’avenir humaine et durable. Mais il me semble que l’un ne va pas totalement sans l’autre : résister aux mesures liberticides aujourd’hui n’est-ce pas aussi préparer la société de demain ?
– (a-s) : Non, en période de crise, on est d’abord solidaire pour éviter la catastrophe collective, on ne prépare pas l’avenir – c‘est l’exacte signification d’un état d’urgence. Disant cela, tu manifestes que tu n’as pas pris conscience de l’urgence. Ce qui peut arriver si tu restes chez toi et que tu ne connais de la pandémie que la succession de messages alarmistes qui saturent les informations. Mais va donc voir les malades affluer dans un hôpital, et le personnel s’activer autour de tous ceux qui ont besoin de leur concours pour continuer à respirer. Tu sauras ce qu’état d’urgence veut dire ! D’ailleurs te viendra peut-être la pensée que cette solidarité dans l’urgence est d’abord le fait des personnels soignants du bas de l’échelle hiérarchique. Ce qui avait déjà été remarqué au niveau de l’ensemble de la société lors du confinement ; on disait alors que « les derniers de cordée sont devenus les premiers de corvée ! ». Certes, mais le mot « corvée » est empli du dédain du privilégié ; ils seraient bien plus justement nommés comme « les premiers de solidarité » ! Or, c’est cela qui est intéressant aujourd’hui : que la multiplication des faits de solidarité qui se révèlent, venant le plus souvent des milieux les plus humbles, préparent la société de demain, mais comme par surcroît, car c’est la sauvegarde présente du Bien Commun qui est visée.
– J’ai l’impression que la solidarité des plus humbles a bon dos ! Elle permet aux plus riches de continuer à s’enrichir en se dispensant de participer aux dépenses sociales à la mesure de leurs moyens, comme ils devraient le faire. C’est pourquoi, cet automne, on voit revenir en France une situation critique dans les services de réanimation des hôpitaux due à une pénurie de moyens, comme si on ne s’était pas intéressé à tirer les leçons des situations de « sauve-qui-peut » de la première vague – et le « on » est du côté des classes aisées !
– (a-s) : Je suis bien d’accord. L’impératif de solidarité ne vaut pas de la même manière pour tout le monde. Et cela on le sait. L’histoire nous l’a enseigné. La solidarité est la véritable force des peuples. C’est par elle qu’ils peuvent renverser des montagnes, c’est-à-dire faire muer une société pour qu’elle fonctionne sur d’autres principes. En face, du côté des puissants, on n’a que la carotte et le bâton … les biens de consommation agités sous le nez et les flash-balls ! As-tu remarqué à quel point la visée de la propagande marchande consiste à impacter les imaginaires sociaux de façon à détourner les individus de la solidarité ? Mais il se trouve que l’inconséquence des élites, leur incapacité à maîtriser la pandémie, alors même qu’elles se voient – situation extraordinaire – vulnérables au virus comme tout le monde, font qu’elles ont besoin de la solidarité populaire. On peut faire l’hypothèse que la répulsion de nos dirigeants à envisager un nouveau confinement généralisé a pour motif, peut-être pas toujours conscient, d’éviter de se retrouver dans une configuration sociale où c’est essentiellement la solidarité des humbles qui est mise en lumière parce que c’est elle qui fait tenir la société. On choisit de maintenir à tout prix l’activité économique, quitte à augmenter la charge des soins hospitaliers et la mortalité due au virus. Comme si l’on s’accrochait à la croyance que c‘est seule la compétition pour l’enrichissement particulier qui peut faire tenir une société. C’est ainsi que l’on est bien plus « quoi-qu’il-en-coûte » pour aider les entreprises que pour aider les hôpitaux.
– Je vois bien ce que tu veux dire quand tu mets en valeur la solidarité à propos de la pandémie de la covid-19. Et je te rejoins tout-à-fait. Mais il faut quand même se méfier. La solidarité est peut-être une valeur ambiguë. En tous cas elle a été souvent revendiquée par des mouvements d’extrême-droite.
– (a-s) : À cette objection il y a une réponse toute simple, et qui permet de discriminer sûrement tout usage nocif – c’est-à-dire qui serait germe d’injustice et de violence sociale – d’une valeur : c’est de la mettre à l’épreuve du critère d’universalité. Il s’agit de savoir si l’on peut répondre positivement à la question « Tout être humain peut-il faire sienne la valeur que je promeus ? » Ainsi la solidarité populaire, si on pense à la manière dont elle s’est affirmée au printemps dernier, avait bien ce caractère : sa valeur était reconnue par tous. Ma thèse est que, par nature, la solidarité populaire, la solidarité des humbles, est universelle, elle fait partie d’une sorte de sagesse qui s’est toujours transmise entre générations, et qui amène, par exemple, à ouvrir sa porte à l’étranger inconnu. La solidarité populaire est tout simplement la solidarité humaine – « humaine » signifie qu’elle s’étend à toute l’humanité, cela ne signifie pas qu’elle vaut contre le non humain, contre les animaux, elle peut s’étendre à la vie animale car elle est toujours finalement positive. Au contraire, si tu te renseignes sur les sectes politiques qui se proclament « solidaristes », tu verras qu’elles définissent leur solidarité essentiellement contre : antisionistes, anticommunistes, anticapitalistes, etc. La solidarité populaire, qui se décline dans la devise de la République française par le mot « fraternité »[1], est essentiellement pour : pour l’égalité des droits, pour la liberté, pour la participation active à la vie publique, pour l’accueil de l’exilé, etc.
– Humm … ! Il y a quand même de nombreuses situations où la solidarité populaire s’affirme contre, par exemple contre les fonds d’investissement qui amènent à licencier, contre les grandes firmes ultra-pollueuses, etc.
– (a-s) : Cela est vrai. Mais, à bien examiner les choses, ce ne sont jamais des oppositions de principe à d’autres humains. Ce sont toujours des oppositions de circonstances. L’opposition aux fonds d’investissement, c’est d’abord l’opposition à ceux qui accumulent indûment des richesses en organisant et pratiquant la compétition exacerbée, la « compétition » étant précisément l’antonyme de la « solidarité » ; l’opposition aux grands pollueurs est amenée par solidarité avec ceux qui souffrent de la pollution (et qui peut inclure les animaux). Du point de vue de la solidarité populaire, on est toujours contre parce que d’abord on est pour.
– Ne pourrait-on pas voir de même l’expression d’une solidarité populaire dans les refus actuels du port du masque dans la mesure où c’est bien pour la relation vraiment humaine – et non pas contre l’inconfort de l’accessoire – que l’on rejette le masque ?
– (a-s) : Oui, mais le port du masque exprime d’abord une solidarité humaine pour diminuer les chances que la covid-19 se déclare sur soi-même et autrui, et nous mette en grande détresse physique, voire en danger de mort. Or, il ne peut pas y avoir deux solidarités humaines qui se contredisent. Il n’y a donc qu’une solidarité actuelle qui vaille, c’est celle qui porte sur l’urgence de prévenir la diffusion du virus.
– Tu es vraiment sans tolérance pour les anti-masques ! Et pourtant il me semble qu’ils peuvent avoir des intentions tout-à-fait louables.
– (a-s) : Oh si, je les comprends ! Je puis très bien me placer dans la perspective du jeune aujourd’hui à l’âge en lequel on aspire à la rencontre qui suscitera le désir d’un attachement amoureux. Il veut sortir, et il doit mettre un masque et il ne rencontre que des paires d’yeux orphelines de l’expressivité d’un visage ! Je comprends, mais je n’approuve pas qu’on déclare alors son opposition au port du masque obligatoire. On passe alors de son cas particulier au général, et ce passage est irréfléchi.
– En somme, il faut leur expliquer qu’on les comprend, mais qu’il faut qu’ils se décentrent de leur motif personnel pour prendre en compte la situation de l’ensemble des autres personnes.
– (a-s) : Oui, et il y a deux raisons qui se complètent pour convaincre :
▪ démonter les fausses certitudes sur la dangerosité et la diffusion du virus – ce que j’ai appelé les yakas ;
▪ prendre conscience des conséquences possibles d’une contamination concernant ses relations affectives avec son entourage proche.
C’est en quelque sorte les engager à dévisager la solidarité aujourd’hui.
Une valeur, c'est comme une jeune fille, il faut l'avoir dévisagée pour envisager son avenir avec elle.
 
 

[1]  « Fraternité » dit quelque chose de plus que « solidarité » (malgré son handicap d’être genré) : se sentir solidaire de tout autre humain n’est pas un devoir, c’est la révélation d’une tendance intérieure qui a un fondement naturel.

samedi, septembre 12, 2020

Chroniques démasquées 1 – La révélation des masques



– L’interlocuteur : Tu disais, au mois de juillet, que l’expérience du confinement avait élargi la conscience de l’« anormalité » de la vie ordinaire de travailleur-consommateur dans notre société, et tu voyais là le ferment de changements profonds. J’aimerais le penser ! Mais je me demande si, deux mois plus tard, le processus ne se serait pas finalement inversé. Ne voit-on pas que, maintenant, c’est le port du masque qui devient une nouvelle norme ? Les images venues d’Asie montrant des foules se déplaçant masquées dans les rues qui, encore en février dernier, suscitaient notre commisération condescendante, sont désormais le spectacle habituel de nos propres rues. Est-ce cela le monde d’après que nous aura apporté la crise sanitaire de la covid-19 : qu’il soit devenu normal de ne se retrouver que masqués dans la cité ?
– L’anti-somnambulique (a-s) : Là, tu m’obliges à te rappeler une distinction que nous avions faite dans la discussion que tu évoques : il ne faut pas confondre le normal et le réglementaire. Le réglementaire est explicite et vient d’en-haut (des autorités sociales), le normal est implicite et exprime directement la vision du monde des gens. Ces significations étant précisées, il s’agit donc de savoir si la généralisation du port du masque relève de la règle ou de la norme.
– Effectivement, le port du masque relève d’abord de la règle ! Ce sont bien le gouvernement et ses préfets qui sont à la manœuvre. Mais ne faut-il pas redouter un glissement de la règle vers la norme ? Ne sommes-nous pas entrés dans un processus d’intériorisation du phénomène « être masqué », par accoutumance, par habitude provoquée par l’application de la règle, jusqu’au point où l’on trouvera ça normal ? Et, réciproquement, ne pourra-t-on pas alors juger anormale, parce que dangereusement provocante, la rencontre d’un inconnu à visage à découvert ?
– (a-s) : J’ai la conviction que l’habitude ne saurait être une facteur qui oriente le cours de l’histoire. L’habitude est le contraire de l’action, et c’est l’action libre des hommes qui fait le cours de l’histoire. Par exemple, on ne saurait s’habituer à quelque comportement qui contrevient à sa vision du monde, on a spontanément tendance à le marginaliser comme anormal. C’est bien pourquoi, dans un premier temps, jusqu’en mars, face à l’évidente montée de l’épidémie, l’ensemble de la population s’est trouvée tout-à-fait en résonance avec les discours des pouvoirs publics affirmant que le port du masque n’était pas utile comme moyen général de prévention (on le réservait alors aux soignants et aux malades). Aujourd’hui, ce n’est plus la même chanson. Il est autoritairement imposé par réglementation. Mais on voit bien qu’il y a de fortes résistances dans la population dont le pouvoir doit tenir compte. Il s’ensuit que la manière d’imposer le port du masque devient louvoyante, complexe (elle varie constamment dans l’espace et dans le temps), et ne parvient pas à s’appliquer correctement. Au-delà des lénifiants discours officiels, il est en effet très clair que le port du masque est vécu comme fortement contraignant – il gêne la fonction vitale primordiale qu’est la respiration d’une part, et d’autre part il compromet cette fonction humaine fondamentale qu’est la reconnaissance d’autrui.
– Il y a quand même un large consensus en faveur du port du masque. Tout le monde a été témoin de séquences de rappel à l’ordre par ses concitoyens à un quidam non masqué !
– (a-s) : Bien sûr ! C’est la peur de la contamination qui alors prévaut et amène à supporter une telle contrainte. Il faut dire que le port du masque est aujourd’hui présenté par les pouvoirs publics comme la solution universelle de prévention – ce qui est beaucoup trop simpliste (par exemple, comment l’utilise-t-on ou le réutilise-t-on ?). Tout se passe comme si, ne maîtrisant pas grand-chose, les pouvoirs publics s’accrochaient à ce fétiche de l’affichage d’un masque sur nos gueules, pour se persuader de leur emprise sur l’épidémie. Quoiqu’il en soit, les comportements procédant uniquement de la peur ne sauraient être considérés comme des comportements normaux
On est donc très loin d’une normalisation de l’usage des masques de protection sanitaire.
– Tu as raison pour la situation actuelle. Mais quand je parle d’une normalisation du port du masque, je me place dans l’hypothèse d’une situation de menace épidémique durable. L’alternative c’est la vaccination tant attendue. Mais si le vaccin ne vient pas ? Après tout, il n’y a toujours pas de perspective assurée, et d’autre part la mise au point d’un vaccin à-la-va-vite peut paraître suspecte et susciter bien des réticences. Alors ne faut-il pas envisager que nous vivions durablement masqués ?
– (a-s) : Je vais peut-être te surprendre, mais oui ! Je pense que c’est tout-à-fait envisageable.
– Je ne suis pas sûr de bien te suivre. Admets-tu donc que le port du masque puisse devenir normal dans notre société ?
– (a-s) : Justement, pas du tout ! C’est ce que j’aimerais que tu comprennes : on peut supporter durablement le port du masque tout en le trouvant anormal.
– Explique !
– (a-s) : Il y a  deux fonctions qui sont entravées par le port du masque : la fonction de respiration et la fonction de relation à autrui. Le problème se dédouble donc ainsi :
1– la contrainte imposée par le masque sur la fonction de respiration peut-elle devenir normale ?
2– la contrainte imposée par le masque sur les relations à autrui peut-elle devenir normale ?
Or, rappelons-nous ce qui nous avons acquis de notre précédente discussion : nous considérons normal ce qui peut être intégré dans notre vision du monde.
D’où la première question : pouvons-nous intégrer l’obstacle à une respiration normale qu’est le masque dans notre vision du monde ?
– Bien sûr que non ! La respiration libre est la base de tout !
– (a-s) : Je ne serai pas si catégorique. Si notre vision du monde intègre que l’air environnant est dangereux, nous pouvons trouver normal de le respirer derrière un masque. N’est-ce pas ce qui se passe, depuis bien des années, dans certains centres de mégalopoles, en particulier en Asie ? Ce peut être le même phénomène que peut provoquer la conscience d’une circulation aérienne du coronavirus.
– Cette normalisation est quand même très localisée !
– (a-s) : C’est vrai ! Elle est localisée dans l’espace – elle suppose des lieux de grande densité de population ( et éventuellement de circulation carbonée) – , elle est localisée dans le temps, car elle ne concerne le plus souvent que le temps où l’on sort dans l’espace public. Mais il convient de noter que l’éducation au port du masque dans ces conditions faisaient déjà partie de la culture de certaines populations avant l’apparition de la présente épidémie.
Mais en ce qui concerne le second point – la relation à autrui – pouvons-nous intégrer un monde où elle est entravée par le port du masque ?
– – Mmmh… Je serais tenté de dire : oui ! Peut-être même plus facilement que pour la fonction de respiration. Dans la mesure où les relations physiques – je veux dire par coprésence – avec autrui se font essentiellement dans la sphère privée. Il est clair qu’il ne sera jamais normal de vivre sa vie de famille avec un masque ! Par contre, il me semble que l’on va vers une normalisation du port du masque dans l’espace public, du moins quand il est dense, et cela peut s’intégrer à la vision du monde des gens dans la mesure où, dans l’espace public, ils subissent la présence d’autrui plutôt qu’ils la recherchent.
– (a-s) : Mais te rends-tu compte que la vie de famille stricto sensu, c’est-à-dire à l’intérieur d’une habitation spatialement délimitée où l’étranger ne peut pas s’introduire sans permission, constitue beaucoup moins de la moitié temps de vie (en veille) d’un individu ? Veux-tu dire qu’on pourrait considérer comme normal un monde où l’on renoncerait à faire des rencontres en espace ouvert ?
– Non, je ne veux pas dire cela … on peut contourner en quelque sorte le masque, par exemple avec nos smartphones.
– (a-s) : Environ un quart de la population française ne possède pas de smartphone, ce qui n’est pas négligeable.
Mais le plus décisif est dans la question : que connaît-on vraiment d’autrui sans les sensations liées à sa présence physique ? Car le masque ôte d’emblée l’accès visuel au visage. Or, je pense qu’il faut prendre au sérieux Lévinas qui affirmait que c’est seulement dans la confrontation des visages que nous pouvons nous sentir pleinement responsables de la relation que nous établissons avec une autre personne. Chacun a d’ailleurs pu remarquer, combien les relations en mode virtuel – par écran interposé – pouvaient favoriser l’irresponsabilité !
– Quand même ! Quand des gens vivent et collaborent ensemble régulièrement, même s’ils portent un masque, ils arrivent à se découvrir, à se connaître. Je pense aux masques obligatoires aujourd’hui en entreprise, en milieu scolaire, pour le personnel des Ehpads, etc. Les collégiens en cette rentrée se font bien quand même de nouveaux camarades ?
– (a-s) : Oui, mais c’est si difficile, si éprouvant ! Penses-tu qu’on puisse un jour habiter un monde où, à l’âge où l’on aspire à faire des rencontres hors du cercle familial qui nous fassent grandir, on se heurte constamment à des masques ?
– Non, effectivement, je ne le pense pas !
– (a-s) : Nous sommes donc d’accord qu’il est difficilement envisageable que le port du masque devienne normal. Néanmoins, ton argument que, dans l’espace public, autrui est plutôt subi que recherché est une objection à ne pas négliger. Elle me fait penser à la prédiction de Tocqueville – en 1840 ! – concernant le devenir de la société industrielle :
« Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie. »
Il faut prendre d’autant plus au sérieux cette prédiction qu’elle a été corroborée par un essai célèbre d’un sociologue américain, David Riesman, paru sous le titre The Lonely Crowd (La foule solitaire) en 1950. Comme le suggère la citation de Tocqueville, il y a deux facteurs principaux qui se conjuguent pour détourner de l’intérêt pour autrui dans l’espace public : l’égalité dans la conformité (« semblables et égaux ») et l’égoïsme individualiste (« se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme »).
L’égalité dans la conformité est façonnée par l’éducation pour tous, et par le bain envahissant des médias de masse. Elle prend la forme de notre statut social commun de travailleurs-consommateurs et nous constitue collectivement en cette fameuse « classe moyenne » dont la prévalence numérique est si importante pour la stabilité des sociétés modernes. Du coup, dès lors que la classe moyenne se délite par ses franges les plus basses (en revenus), la société industrielle s’en trouve déstabilisée (comme l’illustre le mouvement des « gilets jaunes »).
L’égoïsme individualiste est tout simplement l’expression première du conformisme de la société industrielle : il consiste à assimiler la réussite de sa vie à sa capacité de se donner les moyens d’accès aux sensations bonnes, plus nombreuses et meilleures que le peuvent les autres.
Ainsi, dès lors que je vis dans la cité en tant que travailleur-consommateur, que je m’y déplace dans les transports en commun ou individuellement, que je sillonne un centre commercial, que j’attende à la caisse d’un hypermarché, ou que j’exerce mon activité professionnelle, l’inconnu que je côtoie ou avec qui je suis amené à interagir ne suscite pas ma curiosité. Il m’est bien trop semblable. Que m’importe alors, lorsque je suis dans une file d’attente pour un quelconque service ou paiement, s’il porte ou non un masque, puisque je fais comme lui : j’interagis avec mon smartphone comme si se jouait sur cet étroit écran la possibilité de vraies relations humaines ? Remémores-toi les gens dans un bus ou dans une rame de métro avant le port obligatoire du masque. Était-ce différent ? N’était-ce pas tout comme s’ils portaient des masques invisibles ?
– Au fond, si je te suis bien, le port du masque est dans la logique du développement de notre société industrialo-marchande. D’une part il y a le terrain psycho-social d’une indifférence apriori à autrui que tu viens de mettre si clairement en évidence ; d’autre part il y a l’activisme sur l’environnement naturel facteur d’empoisonnement de l’atmosphère que ce soit par rejet de particules nocives ou par diffusion d’un virus latent, qui amène à la protection par le masque.
– (a-s) : Très juste ! C’est pourquoi on peut considérer que la généralisation du port du masque, aujourd’hui, de par le monde, est le révélateur du caractère inhumain de cette société industrialo-marchande.
– On peut donc dire que le port du masque est normal du point de vue de celui qui s’intègre dans cette société.
– (a-s) : On pourrait le dire ! … Le conditionnel indique la difficulté à penser son intégration dans une telle société. Car que veut dire s’intégrer ici sinon former sa vision du monde en y intégrant les principes de fonctionnement de cette société ? Or une vision du monde doit intégrer tout ce qui est pensable de la réalité, en particulier l’avenir de l’humanité à travers les générations futures. Et comment penser l’avenir à partir des principes de fonctionnement de la société industrialo-marchande ?
– Heu ! …. On le pense sous forme de réchauffement climatique accéléré, de catastrophes à venir, d’effondrement ! ….
– (a-s) : Exact ! Et tout ceci, qui se résume le mieux dans le mot effondrement, n’exprime pas une pensée positive de l’avenir du monde, mais au contraire une incapacité à penser le monde à venir. Et il faut bien prendre la mesure de ce que cela signifie : il n’y a pas de monde pensable du point de vue du travailleur-consommateur. C’est-à-dire qu’il en est réduit à calculer pour amoindrir les occasions de mal-être et favoriser les situations de bien-être, sans rien attendre au-delà. Une telle vie peut-elle être normale ?
– Non ! … Et pourtant on entendra volontiers dire que c’est cela vivre normalement aujourd’hui ! Je ne sais plus trop que penser.
– (a-s) : Voici ce que je puis te dire. Un comportement n’est normal qu’adossé à une vision du monde cohérente. Notre société de la modernité tardive, n’étant plus appuyée sur une vision du monde qui tienne, ne se maintient que par les intérêts individuels que permet (ou le plus souvent « promet ») de satisfaire ses principes de fonctionnement. C’est une société anormale car c’est une société hors-sol (puisqu’elle est hors monde). Ceux qui s’y conforment n’ont pas des comportements normaux, ils ont simplement des comportements conformes. C’est bien pourquoi les individus peuvent transiter dans l’espace public avec des masques sans autre dommage qu’un inconfort dans la fonction respiratoire, mais inconfort auquel ils sont depuis longtemps entraînés parce que familiers de l’atmosphère dangereusement viciée des mégalopoles.
– Je veux bien, mais si tout le monde, ou même la grande majorité, trouve cela normal d’être conforme, cela ne devient-il pas, de fait, normal ?
– (a-s) : Non ! Il ne doit pas être facile de trouver quelque quidam qui accepte de n’être considéré que comme un travailleur-consommateur. Ne serait-ce que parce que chacun a besoin de se donner une vision du monde qui se tienne. Mais comme on ne peut pas sonder toutes les consciences, il suffit de regarder autour de soi en ces temps de prescription du port du masque obligatoire : largement, dans les jeunes générations, on résiste, on n’en veut pas, on veut vivre dans un monde qui ouvre à une aventure humaine.
– Le masque comme symbole d’un renoncement à l’espoir ?
– (a-s) : Oui, il peut faire signe de la négation du monde et donc, pour les jeunes générations, de l’inhumanité de la société promue par leurs aînés.