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dimanche, mai 18, 2025

Le wokisme, ce vocable si particulier !



Le wokisme est surtout connu à travers son opposé composé : l’anti-wokisme.
Wokisme et anti-wokisme sont deux mots du répertoire idéologique du monde occidentalisé contemporain. « Idéologique » signifie qu’ils invoquent des prises de position politiques, au sens propre du terme, c’est-à-dire concernant ce que doit être le Bien commun.
Wokisme vient de l’anglais woke = éveillé. Or, le sens de l’éveil ainsi désigné est essentiellement négatif : il est contre des comportements discriminatoires toujours fondés sur des traits distinctifs physiques, essentiellement dans les domaines de la couleur de peau et du genre.
Dans la mesure où le wokisme est d’abord connu par le biais des prises de position anti-wokistes, il ne faut pas s’étonner que ce que désigne le mot « wokisme » apparaisse très flou, sauf que la vivacité des polémiques semble sommer tout un chacun de devoir prendre une position claire – pour ou contre – sur cette réalité floue. Nous avons montré, à propos de l’antislamophobie, à quel point les positions idéologiques négatives redoublées (être contre ceux qui sont contre) pouvaient créer de l’ambiguïté – on peut se retrouver contre le wokisme avec des gens qui ont des motifs contradictoires avec les nôtres, c’est ainsi qu’il y a un anti-wokisme de gauche et un anti-wokisme fascisant.
Les propositions qui suivent visent à clarifier la notion de wokisme pour comprendre quelle position idéologique positive est en jeu dans le rejet qu’il exprime.

1– Le wokisme présuppose une société d’égalité de droit.

Si être woke c’est être éveillé, alors les non woke sont des endormis. Or, c’est dans l’endormissement qu’advient le vécu du rêve qui, on le sait, est le vécu de la pleine réalisation fantasmatique de ses désirs. Dans nos sociétés occidentalisées, le rêve est celui d’une société d’individus libres et égaux en droit. Le droit étant censé garantir cette liberté de chacun contre les comportements abusifs qui la remettraient en cause.
Cela signifie qu’il ne saurait y avoir de wokisme dans une société de caste, laquelle part du principe que c’est le statut hiérarchique de son groupe social de naissance qui détermine les droits et devoirs d’un individu – il y a donc inégalité devant le droit, comme c’était le cas de la société européenne féodalo-monarchique de naguère. Pour reprendre les termes de l’anthropologue Louis Dumont : le wokisme ne peut pas être une affaire de l’homo hierarchicus, mais seulement de l’homo æqualis[1] ; il ne peut donc concerner que l’homme occidental, ou occidentalisé, à partir de la fin du XVIIIe siècle.

2– Le démarche woke est pleinement légitime

Le woke dénonce une discrimination qui n’est pas prise en charge dans l’espace public, puisque le droit public ne saurait la dire sans se trouver en contradiction avec lui-même – non, la police ne fait pas de contrôles d’identité au faciès, sera-t-il réaffirmé constamment, quitte à invoquer toutes les circonstances possibles pour justifier les expériences ou statistiques contraires.
Autrement dit, sans les interpellations woke, le mensonge de la société de droit sur elle-même s’approfondirait, ce qui ne pourrait que déboucher sur son échec par des explosions de violence incontrôlables.
Ainsi, dans une société qui s’assoupit sur ses mensonges concernant l’égalité devant le droit, la démarche woke est indispensable car seule salutaire pour le Bien commun.

3– La revendication woke est inévitablement portée à être passionnelle

Dans les sociétés de castes – celles de l’homo hiérachicus – l’inégalité de traitement dans la vie sociale est acceptée par ceux qui en pâtissent dans la mesure où ils participent de la croyance en la transcendance qui la fonde.
Dans les sociétés promouvant l’homo equalis, l’inégalité de traitement par la société est subie comme une injure, une injustice, autrement dit la pire violence morale qui soit. Tout simplement parce qu’elle ne peut avoir d’autre justification qu’un événement contingent, parfaitement hors de prise de l’individu concerné, soit le trait physique distinctif dont il s’est trouvé doté – la couleur de sa peau, son genre …
Or, l’enjeu le plus important pour la vie de chacun, c‘est la conception qu’il se donne du bien, et la manière dont il est capable de maîtriser ses choix de comportements en fonction de celle-ci. Car c’est ce qui donne la valeur propre à sa vie – ce qu’on appelle proprement son estime de soi. Cette thèse pourrait être longuement et richement étayée philosophiquement. Cela n’est pas nécessaire, il suffit de faire appel à la conscience intime de chacun.
C’est toujours cette conscience intime qui nous fait savoir que l’estime de soi ne saurait se réduire à un jugement intérieur. Elle a absolument besoin de la reconnaissance d’autrui.
Le discriminé subit un divorce inacceptable entre la valeur qu’il essaie de donner à sa vie conjuguée avec son aspiration à sa reconnaissance sociale, et les épisodes répétés de mépris, d’humiliation, de rejet, qu’il reçoit de la vie sociale. Il se voit mis en échec dans ce qu’il a de plus cher – son estime de soi – pour un motif qui est hors du champ de sa liberté. C’est pourquoi le sens d’être woke, pour lui, c’est de recouvrer son estime de lui-même en démasquant le mensonge de la société à son égard comme à l’égard de tous ceux qui se retrouvent réunis dans le même motif sensible de discrimination.
Si on parle de passions pour des désirs qui peuvent paraître excessifs parce qu’ils semblent envahir tout le psychisme de l’individu et n’en finissent jamais de vouloir se satisfaire, alors la revendication woke tend nécessairement à être passionnée parce que le discriminé, en la posant, en l’imposant, y joue le sens de sa vie.

4– Parler de wokisme, c’est prendre en compte la dimension identitaire du positionnement woke.

L’attitude woke se décline nécessairement à la première personne du pluriel. C’est le « nous » de ceux qui portent le même caractère physique distinctif point d’appui de la discrimination commune qui appelle la réponse woke au mensonge du droit.
La première destinée de l’« être woke » est en effet son partage entre discriminés. Ce partage implique d’emblée le renversement en son contraire de la valeur du trait physique qui, de motif d’exclusion de la société de droit devient motif d’inclusion dans un groupe particulier dont il devient le marqueur identitaire.
Cet investissement identitaire propre au wokisme bénéficie de toute l’énergie, forcément passionnelle, de ceux pour qui elle redonne sens à leur vie. C’est pourquoi le wokisme peut amener à des comportements dangereux pour la cohésion sociale. Exclus de l'universalisme leur investissement excessif pour affirmer leur particularisme devient une menace pour un État qui se revendique, du moins formellement, de l'universalisme.

5– Le wokisme est une idéologie réactive qui manifeste un échec de l’humanisme des droits universels de l’être humain.

Il reste que l’identitarisme – la formation de la conscience de soi comme appartenance à une identité particulière – est initialement introduit par des pratiques discriminantes communément approuvées dans le cadre d’un ordre social qui se légitime comme incarnant la loi égale pour tous.
Il y a donc wokisme parce que, et seulement parce que, la société faillit à son principe d’une société d’humains libres et égaux en droit.
Le wokisme est donc une idéologie réactive à cette faillite.
En tant qu’idéologie, le wokisme porte un projet politique en lequel le bien commun se réaliserait par l’affirmation d’entités sociales particulières fondées sur des caractères physiques distinctifs, par opposition à un projet de société en lequel, quels que soient les caractères physiques que la nature lui a donné, chacun jouirait de la même liberté sous la garde du même droit.
Le destin de l’idéologie wokiste, si elle prospérait, est facile à anticiper : l’inévitable rivalité entre les groupes identitaires amènerait à une violence généralisée, au pire catastrophique pour tous. Cette violence, au mieux, pourrait se stabiliser en un société de castes cristallisant une hiérarchisation des identités.
Les humains retourneraient dans la condition si injuste de l’homo hierarchicus dont ils avaient cru pouvoir s’extirper !
La seule société raisonnable est la société pouvant assurer au mieux la justice, c’est-à-dire organisée pour garantir une minimisation de la violence et favoriser au mieux le libre épanouissement des qualités proprement humaines de l’humanité[2], c’est la société de liberté et d’égalité devant la loi démocratiquement établie. Ce type de société, en se diffusant par l’exemple de ses avantages, finirait par rendre les frontières entre États superfétatoires.
Ce n’est pas notre société aujourd’hui, quand bien même elle s’affiche démocratique et mondialisée. La floraison en son sein du wokisme – et de l’anti-wokisme qui l’accompagne– prouve qu’elle se ment sur elle-même. On sait que c’est une société de course au pouvoir – par l’accumulation pécuniaire – exacerbée. Pour cela les plus puissants peuvent suffisamment sévir pour imposer la sujétion de parties de la population plus vulnérables, piétinant sans vergogne les principes humanistes proclamés. Le wokisme en révèle l’occurrence la plus brutale.
On voit que cette crise de l’humanisme universaliste est désormais particulièrement aiguë aux États-Unis aujourd’hui. Mais elle est déjà très sensible en Europe.
Il importe de dénoncer nos sociétés mercatocratiques pour leur grimage démocratique, leur mensonge sur l’état de droit, afin que soit mise au jour pour tous leur complaisance pour les pratiques discriminatoires.
________________

         Oui, nous récusons le wokisme, et l'anti-wokisme, et toutes les idéologies qui impliquent des jugements systématiques sur les « bons » et les « méchants ». Par contre nous voulons être attentifs aux éveillés qui font savoir que notre société, qui sommeille au son de la berceuse de l'universalité de la valeur humaine, est capable de la bafouer clandestinement. Les écouter, accompagner leur indignation, c'est éviter qu'ils se retournent vers un particularisme potentiellement ravageur.
Car il est urgent d’aller vers une société en laquelle tous se sentent également reconnus quels que soient les caractères physiques particuliers dont la nature les a dotés.
 

[1]Louis DUMONT, Homo æqualis, éd, Gallimard, 1985.

[2] La condition de devoir sans cesse satisfaire des besoins en notre régime mercatocratique n’est pas une qualité proprement humaine. Voir notre Démocratie… ou mercatocratie ?, éditions Yves Michel, 2023.


dimanche, novembre 08, 2020

Chroniques démasquées 5 – Tant de paires d’yeux orphelines !

 


–  L’interlocuteur : Tu m’as expliqué que le port du masque est socialement dommageable parce qu’il favorise l’irresponsabilité vis-à-vis d’autrui. Cela m’a paru convaincant. Mais comme tu incriminais précisément l’impossibilité de se dévisager, je me suis dit que cela remettait en cause tout port de masque. Or, le masque a toujours été un élément important de la culture humaine – pensons aux carnavals, fêtes, bals masqués, spectacles vivants, rituels religieux,  etc. Je me demande donc s’il y a lieu de dramatiser l’obligation actuelle du port du masque sanitaire !
–  L’anti-somnambulique (a-s) : Tu as raison. Il faut clarifier ce qu’on peut reprocher au port généralisé du masque sanitaire du point de vue de la vie sociale. Tous les masques des manifestations traditionnelles que tu évoques interviennent dans des circonstances particulières qui ont pour point commun de rompre le cours de la vie quotidienne afin de renforcer les liens sociaux. Comment renforcent-ils la vie sociale ? En déliant ceux qui les portent de leur rôle social habituel, pour endosser un tout autre type social, le plus souvent caricaturé, parfois en franchissant les limites de la naturalité comme les monstres, chimères, dieux ou diables. Les masques ont alors une fonction cathartique, c’est-à-dire qu’ils permettent à la société de se purger des passions qui restent en souffrance en chacun parce qu’elles doivent être réprimées pour que ladite société ne s’abîme pas dans la violence. Il faut remarquer d’ailleurs que cette purgation passe par un délestage de la personne masquée de sa responsabilité sociale puisqu’elle ne peut pas être reconnue.
–  Ce que je comprends, c’est que l’usage culturel des masques ne contredit pas ta thèse sur la responsabilisation qu’amène la rencontre du visage d’autrui. Elle la confirmerait plutôt : c’est pour s’en reposer que le plus souvent on s’est masqué dans l’histoire humaine ! Mais on ne peut pas interpréter comme cathartiques les masques que portent les soignants dans certains départements hospitaliers, de même que nous-mêmes depuis que nous sommes confrontés au coronavirus.
–  (a-s) : Évidemment, puisque ce sont des masques de protection. Il y a aussi les masques des peintres, des carrossiers, des plongeurs, etc. Tous ceux qui dans leur activité, ont besoin de se protéger de substances qui compromettraient la fonction respiratoire.
–  D’ailleurs ces masques peuvent être blancs, bleus , noirs, ou avec des motifs, peu importe, ils remplissent tous aussi bien leur fonction.
–  (a-s) : En effet ! Ils ne sont pas voués à l’expression. Ils n’installent donc pas cette irruption de l’imaginaire dans la vie sociale qui caractérise les masques pour temps festifs ou religieux. Ils ont simplement une fonction mécanique de filtration. C’est pourquoi les masques sanitaires ont pu s’installer sans turbulences particulières comme composants de notre vie sociale ordinaire.
–  Ma remarque initiale sur l’absence de motif à dramatiser le port du masque obligatoire était donc tout-à-fait justifiée !
–  (a-s) : Elle pourrait l’être ! Mais je ne pense pas qu’elle le soit dans l’épisode actuel. À quoi tient la nuance ? Au simple fait que l’usage du masque sanitaire, depuis l’arrivée de cette épidémie, n’est plus lié à certaines circonstances clairement circonscrites dans l’espace et dans le temps comme l’ont toujours été les usages de masques jusqu’à nos jours. On sait que, toujours et partout, le bandit, le braqueur, le séditieux, se masque le temps de son forfait pour empêcher son identification. Mais il n’y a que dans les bandes dessinées que le bandit, ou le superhéros, vit tout le temps avec un masque !
–  Certes. Mais je ne vois pas clairement le problème. Cette extension du port du masque sanitaire aujourd’hui reste liée a un épisode épidémique qui aura nécessairement une fin dans quelques mois !
–  (a-s) : Le problème est peut-être que nous avons besoin de savoir quand nous pourrons revivre parmi des visages humains.
–  Et pourquoi ? Puisque nous savons que de toutes façons ça reviendra !
–  (a-s) : Oui, bien sûr ! Mais dans quel état serons-nous alors ? Le masque sanitaire devient un accessoire indispensable que l’on prend pour sortir, comme l’était le chapeau naguère, et même comme l’est aujourd’hui son smartphone. Mais quand on ne voit pas une échéance à son usage, le prendre, le mettre, le porter, deviennent une espèce de routine. On s’accoutume au port du masque et à l’effacement du visage d’autrui. D’autant que, on l’a déjà remarqué, cette méconnaissance du visage d’autrui est congruente à une tendance moderne des relations humaines en milieu urbain, ce qu’on peut appeler le « syndrome de la foule solitaire » : on évite assez systématiquement de dévisager autrui qui nous côtoie dans l’espace public.
–  Est-ce bien grave ? Le syndrome de la foule solitaire n’est sans doute qu’une conséquence de la densification d’une population : on ne peut pas, dans le métro bondé, dévisager et saluer tout le monde ! Mais, de toutes façons, cela ne nous empêche pas de reconnaître un ami, ou de nous intéresser à un visage qui nous attire et d’aborder la personne. Ces possibilités-là, nous les retrouverons lorsque nous serons libérés de l’obligation du port du masque !
–  (a-s) : Je ne sais pas … peut-être que cela sera plus difficile, peut-être que le « solitaire » qui qualifie « la foule » de notre temps se sera endurci, peut-être que les visages potentiellement amicaux ne seront plus trop discernables comparés aux images ultra définies et lumineuses s’affichant sur nos écrans nomades. C’est pour cela que j’ai parlé, dans notre dernier entretien de « paires d’yeux orphelines ». Cela signifie que nos yeux, qui restent dans l’interrelation sociale, mais séparés des visages, sont en train de perdre quelque chose de très important, peut-être plus important que la perte de la libre respiration et de la possibilité de dévisager autrui.
–  Que veux-tu dire ?
–  (a-s) : Les yeux forment, avec le reste du visage, un système de signes subtil, riche, infiniment modulable. Ce qu’on appelle le regard ne signifie pleinement qu’en relation avec la forme que prend la bouche. Si le coin des yeux de la personne masquée se plisse quelque peu, cela veut-il dire que se manifeste au-dessous un sourire, ou une moue de mécontentement ? La paire d’yeux n’est-elle pas alors comme orpheline du reste du visage ?
–  L’expression est justifiée !
–  (a-s) : Cela n’amène-t-il pas à l’idée que c’est le tout du visage qui rend le monde accueillant ?
–  C’est bien dit !
–  (a-s) : Il faut le comprendre comme une vérité originelle. Le paradigme en est le visage de la mère penchée vers le nouveau-né et le faisant sourire en interagissant avec lui.
C’est pour cela que la rencontre du regard – c’est-à-dire du visage qui a une intention vers soi – est l’expérience perceptive la plus prégnante qui soit pour l’individu humain !
Il semble qu’au contraire l’isolement des yeux renverse la valeur du regard. La paire d’yeux seule, c’est le regard qui vient de la nuit, c’est-à-dire de celui qui vous voit sans être vu. C’est donc le regard sans réciprocité, unilatéral. C’est le regard menaçant. Or, on ne peut soustraire totalement cette tonalité menaçante de l’usage généralisé du masque sanitaire. Nul ne peut savoir en effet, dans les paires d’yeux qu’il croise, quel sentiment porte à son égard ce regard tronqué de sa modulation faciale.
–  C’est vrai qu’il y a comme une ambiance de refroidissement de l’espace public depuis que les gens s’y retrouvent masqués !
–  (a-s) : En ce point, une phrase du philosophe Emmanuel Lévinas mérite notre attention : « L’absolue nudité du visage, ce visage absolument sans défense, sans couverture, sans masque, est cependant ce qui s’oppose à mon pouvoir sur lui, à ma violence…. » (Liberté et commandement – 1953)
Il faut comprendre par là que le visage humain est fondamentalement vulnérable. La « nudité » dont parle Lévinas renvoie à la nudité essentielle de l’espèce humaine qui est la marque d’une vulnérabilité particulière qui la distingue des autres espèces vivantes. Contrairement aux autres animaux qui naissent tout armés – cornes, poils, crocs, griffes, venin, etc., – « l’homme n’est environné que de faiblesse » (Sénèque) ! Cette vulnérabilité spécifique se manifeste tout particulièrement dans le visage. Dans toute la biosphère, le visage humain, grâce à sa mobilité propre, est le livre le plus ouvert sur la vie intérieure d’un individu vivant. Cette lisibilité de son état affectif se conjugue avec une absence totale d’équipements de défense aux avant-postes de son champ antéro-facial : il n’a ni membres antérieurs armés (griffes, pinces), ni museau muni de système d’alerte (naseaux, moustache), ni prognathisme avec crocs proéminents, etc.  Et, ce qui empire sa situation, cette nudité faciale est particulièrement exposée aux agressions puisqu’elle se découpe clairement, comme une cible, au-dessus de la verticalité du corps.
C’est pourquoi la rencontre du visage humain nous oblige, ce que veut dire Lévinas en écrivant que le visage d’autrui est « ce qui s’oppose à mon pouvoir sur lui, à ma violence ». La présence du visage d’autrui m’enjoint à renoncer à l’agression violente ou à la manipulation comme pur moyen, si cela correspondait à ce que je juge être mon intérêt, abstraction faite de toute menace de sanction juridique. C’est la thèse que le visage d’autrui est d’emblée éthique, autrement dit qu’il nous confronte d’emblée à ce qui est le Bien et le Mal. C’est dans cette expérience du visage d’autrui, selon Lévinas, que se trouve la racine du sens éthique humain.
–  N’y a-t-il pas là une tendance à diviniser le visage humain ? Cela me semble quand même exagéré !
–  (a-s) : Non, il s’agit toujours d’analyser ce que porte en lui le visage humain tel qu’il se donne. On peut désirer se rapprocher au s’éloigner d’autrui selon ce que nous signifie son visage, on peut même l’aimer ou le haïr. Mais il faut comprendre qu’en deçà de ces relations de circonstances, il y a une vérité du visage d’autrui qui s’affirme toujours, même si on ne s’en donne pas la conscience explicite. Autrui est notre semblable en vulnérabilité. Et bien sûr que c’est dans la reconnaissance de cette vulnérabilité humaine que se fonde la valeur de solidarité. On comprend que cette solidarité – ou « fraternité », selon le mot de la République – ne peut être qu’universelle.
–  Si je comprends bien, ce qui peut être altéré par notre accoutumance au port généralisé d’un masque ce sont : l’abord accueillant du monde, notre sens éthique, et la solidarité humaine. Cela me fait penser aux soldats de retour d’un théâtre d’opération où ils ont dû se battre, tuer, à visage découvert : ils souffrent régulièrement de séquelles psychologiques persistantes. Cela serait donc la conséquence d’avoir dû agir à l'encontre de la beauté du monde, en transgressant leur obligation éthique et en rupture avec la solidarité humaine ?
E. Mach, Autoportrait
E. Mach, Autoportrait
–  (a-s) : Oui, il est tellement plus facile de porter la violence sans visages ! De plus en plus, les armées ont recours aux tirs létaux masqués. Ce sont les bombardements massifs, mais aussi ce qu’on appelle les « robots tueurs » (tels des drones) pilotés depuis de lointaines bases militaires.
Mais on ne comprendra pas correctement l’enjeu du port du masque si l’on ne prend pas en compte une autre dimension cachée du visage d’autrui, et qui est peut-être la plus importante, c’est sa contribution à l’image de soi-même. Dans la construction de soi, on ne peut se dispenser de se figurer soi-même. Mais où prendra-t-on la figure de soi-même si ce qui en constitue la part la plus significative, son regard modulé par son visage, échappe à jamais à sa perception directe ?
Son regard est la seule réalité qu’on ne peut jamais voir ! Certes, je puis me voir dans un miroir. Mais c’est un faux qui me livre une symétrie inversée, est contredit par l’essai de vérification par le toucher, et, bougeant systématiquement quand je bouge, m’interdit une inspection en variant les points de vue. Le même type de limitations rédhibitoires se retrouve face à une photographie ou à une vidéo. Le seul véritable objet de perception sur lequel on puisse s’appuyer pour se figurer soi-même est la perception du visage d’autrui. C’est d’ailleurs ce que confirment les études de psychologie génétique sur « le stade du miroir ». Le tout petit enfant (entre 8 et 12 mois) voit dans le miroir un autre enfant. Et c’est en procédant à une élaboration mentale à partir du comportement systématiquement mimétique de cet autre qu’il identifie cette image comme image de soi. Ainsi c’est bien à partir de l’image tirée de la perception d’autrui que se construit l’image de soi.
–  Cela est indubitable ! Mais, dès lors qu’on a dépassé le stade du miroir, on possède son image de soi, on se figure soi-même comme individu singulier, et le problème ne se pose plus.
–  (a-s) : Certes ! Mais nous évoluons constamment, et notre image se transforme au regard d’autrui. Ainsi l’image de soi doit être constamment ajustée. Certes, il y a le miroir et les capteurs des appareils photos et vidéos. Mais, on l’a vu, les images qu’ils renvoient sont faussées et lacunaires. Et l’on pressent que c’est principalement par le regard d’autrui, modulé par l’expressivité de son visage, que se nourrit pour chacun l’évolution de l’image de soi.
–  Cette explication me semble obscure !
–  (a-s) : Non, c’est très familier ! Il est certain que le regard d‘autrui ne me renvoie pas mon portrait achevé. Mais par de multiples petits signaux, pas toujours explicitement conscients, il me livre nombre de traits qui précisent ma figure telle que je me la représente. Par exemple, se voit beau celui qui reçoit un regard aimant, se voit d’un abord sympathique celui voit s’éclairer un visage qui le reconnaît, etc. Mais si tu ne rencontres que des visages masqués, n’y aura-t-il pas du flou qui s’installera dans l’image de toi-même ? Et de plus en plus si le port du masque dure ?
–  J’en conviens. Il y a donc un risque d’altération d’identité dans une trop longue accoutumance au port collectif du masque …
–  (a-s) : Oui, il faut avoir cette menace à l’esprit car c’est sans doute la plus dangereuse.
–  Peux-tu préciser en quoi ?
–  (a-s) : Parce que ce qui est en jeu est la liberté. Il faut être assuré de son identité singulière pour aspirer à l’autonomie. Une société en laquelle l’identité des individus n’est pas suffisamment affermie peut d’autant mieux les enrégimenter vers des comportements uniformes. C’est la logique de la fourmilière !
–  Faut-il alors remettre en cause le port généralisé du masque comme mesure sanitaire ?
–  (a-s) : Non dans la mesure où cette disposition permet de sauver des vies. Mais il faut avoir conscience que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que se pratique collectivement, massivement, pour un temps  indéfini, le port du masque. Son caractère inédit fait que nous ignorons les conséquences d’une telle pratique. Nous savons son bénéfice à court terme. Mais il était important de penser vers quel avenir d’inhumanité nous nous orienterions, si tant de paires d’yeux s’accoutumaient à être orphelines, d’un monde accueillant, du sens éthique, de la solidarité humaine, et de la représentation sensible de leur identité.
Notre préconisation pratique : faire pour le port obligatoire du masque sanitaire comme pour le confinement, puisque imposer le masque c’est comme confiner le concentré d’humanité de notre corps. Donc ne pas le prescrire sans donner une échéance de sortie, quitte à devoir le prolonger.
La sauvegarde de notre humanité vaut bien la sauvegarde de notre économie !

dimanche, décembre 13, 2015

Vue perspective sur la pensée réactionnaire



  La ligne politique qui a inspiré les discours et décisions des élites dirigeantes françaises consécutifs aux massacres du 13 novembre peut être globalement caractérisée comme réactionnaire.
  Être réactionnaire c’est mettre au principe des ses choix politiques la prétention de rétablir la situation antérieure par « réaction » à des événements considérés comme perturbants.
  L’attitude réactionnaire est le versant politique – soit l’attitude concernant l’effort de maîtrise du devenir de la société – du comportement « réactif » de l’individu face à l’événement qui l’affecte.
  Nous sommes réactifs – nous réagissons – lorsque notre comportement est essentiellement motivé par les émotions déclenchées par l’événement qui nous affecte. Par contre « nous agissons lorsqu'il se produit en nous ou hors de nous quelque chose dont nous sommes la cause adéquate, c'est-à-dire lorsque, en nous ou hors de nous, il suit de notre nature quelque chose qui peut être clairement et distinctement compris par cette seule nature » (Spinoza, Éthique, IIIème partie, déf. 2). Dans la réaction c’est donc l’événement extérieur qui véritablement détermine notre comportement (puisqu’il détermine nos affects d’où procède notre comportement), alors que dans l’action notre comportement est déterminé par ce que nous sommes.

Impuissance


  Cette analyse transposée au plan politique fait apparaître deux impuissances de l’attitude réactionnaire :
  – L’attitude réactionnaire est toujours illusoire. Car l’événement, par nature, modifie notre situation historique, et on ne saurait retourner en arrière dans l’histoire. Par exemple, suite à une agression subie, l’émotion de colère déclenchée amène immanquablement au désir de vengeance ; et le désir de vengeance vise à rétablir une égalité de condition : « Tu m’as causé un dommage, tu en subiras un de ma part ! » Or la vengeance amène à tout autre chose parce que les dommages, subis et donnés, sont évalués subjectivement, et comme tels ne sont pas mesurables les uns aux autres, si bien qu’il y a toujours une dette de violence à asséner à l’autre : l’histoire nous a appris que les dettes de violence n’en finissent jamais d’être payées, et qu’elles engagent dans une chaîne de violences qui ont tendance à empirer. C’est pourquoi les hommes ont inventé l’institution de Justice et la Force Publique pour éteindre le foyer de violence suite à un dommage causé en disqualifiant la démarche de vengeance – la Justice s’efforce d’évaluer objectivement la gravité du dommage et la responsabilité de son agent, la Force Publique est l’instance neutre qui applique la condamnation.
  – L’attitude réactionnaire n’est pas libre. Car les choix politiques qui en procèdent sont finalement déterminés par l’événement à travers l’émotion qu’il suscite. Et si l’événement est délibérément provoqué par autrui le comportement réactionnaire est la conséquence prévisible de l’initiative d’autrui. Par exemple, dans une agression contre un État comme celle qu’a subie la France le 13 novembre, il est clair que les menées guerrières à l’extérieur, et les pouvoirs policiers accrus, restrictifs des libertés publiques, à l’intérieur, étaient attendus par les commanditaires des massacres. Et sans doute ces derniers ont-ils considéré les succès électoraux du parti le plus purement réactionnaire de notre pays – le Front national – comme la consécration de la réussite de leur attaque.

Sans histoire


  Un autre caractère de l’attitude réactionnaire qui mérite d’être souligné est son évidence naturelle. Cette évidence se déploie toujours de la même manière. Elle consiste à identifier l’agent qui a détruit la situation antérieure considérée comme plus heureuse et à poser l’exigence collective de le neutraliser. C’est pourquoi aussi cet agent perturbateur est toujours considéré comme un étranger à une normalité de l’individu faisant légitimement partie de la société, normalité que, d’ailleurs, il contribue à définir par négation. L’identification de cet « étranger » fauteur de trouble a l’évidence de l’imaginaire qui se développe assez mécaniquement comme pendant représentatif des émotions déclenchées par l’événement perturbant. Par exemple, les massacres du 13 novembre ont provoqué de la peur et de la colère auxquelles se sont accrochés des traits imaginaires tels que la couleur de peau d’individus, leur pilosité (barbe), habillement, lieu d’habitation, obédience religieuse, etc. Ces éléments imaginaires ont amené à amalgamer un grand nombre d’habitants de notre pays dans une sorte de condamnation collective sans procès car prononcée d’autorité par l’opinion commune (orientée par les leaders d’opinion) ; le résultat étant qu’une part significative de la population française se retrouve comme étrangère en son pays, et terrorisée par les descentes de police répétées.
  Cette évidence naturelle des thèses réactionnaires est trompeuse car elle procède d’une pensée qui n’est pas propre à cerner la réalité des choses. Certes quand elle s’expose, la pensée réactionnaire semble pétrie de raison : ne pointe-t-elle pas la cause des problèmes et ne préconise-t-elle pas d’agir sur cette cause ? Mais cette cause, n’est pas établie objectivement par enquête et raisonnement, elle est entièrement tirée de l’imaginaire, plus précisément, elle est le produit de la forme la plus primaire de la pensée : l’association d’images. Cette forme de pensée, très bête (au sens propre), était ainsi expliquée par Leibniz : « Les consécutions [relations de cause à effet] des bêtes ne sont qu’une ombre du raisonnement. C'est-à-dire ce ne sont que connexions d’imagination, et que passages d’une image à une autre, parce que dans une rencontre nouvelle qui paraît semblable à la précédente, on s’attend de nouveau à ce qu’on y trouvait joint autrefois, comme si les choses étaient liées en effet, parce que leurs images le sont dans la mémoire. » (Nouveaux essais, 1703). Toutes ces images qui s’associent pour composer la figure du « méchant » s’imposent à l’esprit parce qu’elles rattachent les émotions présentes à des émotions passées, mais aussi parce qu’elles confortent l’appartenance au groupe social en se rattachant à l’imaginaire social propre à ce groupe. Finalement la pensée réactionnaire n’est qu’une élaboration très primaire des images liées aux émotions. Elle est beaucoup plus propre à révéler les désirs de ceux qui la portent que de représenter la réalité des choses (cf Spinoza : « le désir qu'éprouvent les hommes à raconter les choses non comme elles sont, mais comme ils voudraient qu'elles fussent, est particulièrement reconnaissable dans les récits de fantômes et de spectres », lettre à Boxel, 1674).
  Si le lien à la vérité des thèses réactionnaires est si faible, comment se fait-il qu’elles puissent être vécues comme des évidences ? Parce qu’elles réactualisent un mode de pensée du passé de chacun où il était nécessaire d’avoir des certitudes sur une vision du monde qui fit clairement le départ entre les « bons » et les « méchants ». L’évidence naturelle des thèses réactionnaires est celle d’une pensée régressant sur des positions infantiles. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle est investie aussi fortement : le monde de l’enfance est le monde de l’innocence, c’est un monde stable parce que protégé par les soins des adultes, c’est un monde où les hommes n’apparaissent pas encore livrés au torrent tumultueux de l’histoire et où l’enfant ne se sait pas encore mortel.
  Retrouver ce monde sans histoire de l’innocence enfantine ne serait-il pas finalement le but caché du réactionnaire ? Le réactionnaire ne serait-il pas d’abord celui qui ne veut pas d’histoires ? Celui qui est hostile à l’étranger, au vagabond, à l’exilé (le mal nommé « migrant »  d’aujourd’hui), au juif, au maghrébin, à l’homosexuel, au fou, au trop original, etc. … et finalement à autrui en général, parce que l’autre n’est jamais seulement mon semblable, il est aussi inévitablement l’expression d’un point de vue différent sur le monde, et cette différence peut créer des histoires ?
  C’est pourquoi, en sa forme la plus achevée, la pensée réactionnaire peut donner forme à un État totalitaire à l’intérieur (tout le monde doit être parfaitement conforme ou être éliminé), et agressif de manière sanguinaire à l’extérieur (il est inacceptable qu’on vive différemment ailleurs). Comme l’« État islamique » qui a revendiqué les massacres de novembre.
  Mais il faut reconnaître aussi que nous sommes tous tributaires de la pensée réactionnaire. C’est même nécessairement notre première pensée lorsque nous sommes confrontés à un événement fortement déstabilisant de notre vision du monde et donc des repères qui nous donnaient le sentiment de maîtriser notre vie. C’est le propre de l’émotion que de nous faire réagir, donc de nous engager vers une pensée réactionnaire.
  On n’est pas responsable de ses émotions. Mais on est responsable de ce qu’on en fait. Laisser se déployer les émotions consécutives à un événement déstabilisant sous la forme d’une pensée collective réactionnaire peut être rassurant à court terme, mais vain pour maîtriser l’avenir car cela ne permet certainement pas de prendre la bonne mesure du problème. C’est pourquoi il est de la responsabilité des leaders politiques de contribuer à ce que soit dépassée au plus vite l’attitude réactionnaire. On voit que ce n’est du tout le cas en ce qui concerne les attentats terroristes qui ont touché notre pays en novembre. On a attendu en vain, en particulier de la part du chef de l’État, un véritable discours politique d’avenir. Comment panser les plaies de ces zones déclassées de la République d’où des milliers de jeunes gens s’évadent de leur non-reconnaissance sociale vers les propositions dramatiques émanant d’un islamisme sanguinaire ? Comment donner à chacun la possibilité de trouver sa place dans la société, sa valeur dans un projet commun, de façon à ce que vivre ensemble reprenne sens ? Va-t-on, pendant des mois et des mois, à coup de prolongation d’un état d’urgence, répéter des descentes de police dans certains quartiers en maintenant terrorisés des secteurs entiers de la population ?

Ontogenèse


  Il semble que l’on manque recul sur l’alternative entre pensée réactionnaire et pensée d’avenir lorsque il s’agit de répondre aux problèmes de la vie sociale. Or, il faut envisager que cette alternative ait des racines très profondes, que ce soit une alternative aussi vieille que l’humanité et même, en quelque sorte, constitutive de celle-ci.
  Cela peut se voir du côté de l’ontogenèse (l’histoire de l’individu humain). On sait que le nouveau-né de l’homme est le plus démuni qui soit à la naissance. La parturition le projette dans un espace qui le confronte au vide, à l’absence de repères, à la pesanteur, à diverses agressions sensorielles inédites, etc. À cette situation il ne peut répondre que par le battement vain de ses petits membres et par des cris de détresse[1]. Heureusement l’aventure se termine bien, par l’accueil de la mère contre son sein qui lui permet de retrouver des sensations qui ont sens pour lui car elles le rattachent à son expérience de la vie fœtale. Mais il reste qu’il a perdu cet espace tout à lui de la matrice, qu’il a vécu une expérience fort angoissante, et que la liberté, d’abord de mouvement, qu’il a gagné mettra beaucoup de temps à s’épanouir.
  Si l’on reconnaît que le rapport à l’espace ouvert du nouveau-né est la première forme du rapport au monde qui constitue notre existence aérobie, on peut mettre en évidence, à partir de cet épisode initial, deux types de rapport au monde :
  – Au bout d’environ 9 mois, le fœtus, ayant trop grossi dans la matrice, veut plus d’espace et s’oriente vers la sortie. Le vide périlleux qu’il traverse lui apporte finalement la rencontre de la mère, mais comme une nouvelle forme d’autrui, non plus enveloppante, omniprésente, et d’emblée pourvoyeuse de satisfaction mais extérieure, séparée, qu’il implique de quérir pour qu’elle apporte satisfaction. C’est le rapport aventureux au monde.
  – Mais d’autre part le nouveau-né aspire à retrouver le vécu propre à l’espace fermé, stable, entièrement familier, pleinement satisfaisant, toujours protecteur, de la matrice ; cet espace qui est artificiellement et imparfaitement reconstitué dans le berceau. C’est le rapport d’habitation au monde.
  La phylogénèse – l’histoire de l’espèce humaine – corrobore cette polarisation du vécu humain entre deux valeurs antagonistes du rapport au monde. Comme l’explique Serge Moscovici (La société contre nature, 1972) « L'anthropologie préhistorique confirme de plus en plus que l'espèce humaine est le produit de l'exil de quelques anthropoïdes ne pouvant tenir leur place dans la société de primates aborigènes et arboricoles, au point de risquer la savane où il leur aura bien fallu survivre à découvert. » L’humanité serait née de l’arrachement de primates à un biotope arboricole dédié pour se lancer à découvert dans la savane – sans doute à la suite de quelque catastrophe géologique (on évoque volontiers à ce propos les terres géologiquement instables du rift est-africain).
  Du point de vue de passé de l’espèce aussi s’opposent la référence à un monde stable d’habitation – la forêt où s’épanouissait la bande de primates – et la référence à un monde de l’aventure – l’ouverture de la savane, ouverture de tous les dangers, mais aussi à une infinité de nouvelles possibilités de vie.
  Et les hommes, toujours, fussent-ils nomades, prennent soin de réaliser une partition de l’espace en délimitant un espace bien fermé – leur habitation – qu’ils soustraient ainsi de l’espace ouvert, en lequel ils se sentent protégés et où ils peuvent satisfaire leurs besoins à loisir. Mais cela ne les empêche pas de partir à l’aventure, d’explorer, de découvrir de nouvelles terres, de se confronter à des peuples inconnus qui ne parlent pas leur langue. En un tout autre contexte, on pourrait aussi bien dire que l’homme se lance dans l’aventureuse conquête de l’espace, mais s’aménage pour cela un habitacle auquel il donne des propriétés qui s’approchent de manière frappante de celles de l’espace intra-utérin.
  D’ailleurs ne faut-il pas reconnaître une structuration fondamentale de toute vie humaine selon la scansion de l’habitation et de l’aventure ? Par exemple selon le rythme quotidien – le soir et la nuit ne sont-ils pas les moments qui privilégient l’habitation par rapport à la clarté du jour qui privilégie l’aventure ? Et selon les âges de la vie, l’enfance et la vieillesse ne sont-ils pas par prédilection des âges d’habitation par rapport à l’âge de maturité plutôt tourné vers l’aventure ?

Aventure


  Il y aurait toute une anthropologie à édifier à partir du principe de la dichotomie entre deux types d’espaces vécus : l’espace d’habitation et l’espace d’aventure[2]. Mais on peut déjà présumer que la pensée réactionnaire est aimantée par la valeur de l’habitation tandis que la pensée d’avenir assume le fait que l’existence humaine est une aventure. Parce qu’il a besoin d’avoir d’une habitation dans le monde, l’homme ne saurait être sauf de pensées réactionnaires[3]. Il lui faut habiter pour partir à l’aventure – c’est bien parce que la situation de l’exilé est difficilement soutenable que les hommes lui ont donné l’antidote de l’« asile »[4] – comme il faut sortir de temps en temps de ses murs pour rester humain. Pourtant ces deux pôles de valeurs ne sont pas axiologiquement équivalents. L’habitation nous tourne vers le passé, l’aventure nous projette dans l’avenir ; l’habitation nous immobilise dans un environnement adapté, l’aventure nous met en mouvement vers l’inconnu ; l’habitation, c’est la liberté d’assurer l’entretien de sa vie et de ne pas souffrir, l’aventure c’est la liberté de la multiplication de ses possibilités de vie ; dans l’habitation, il ne se passe rien au-delà de la répétition des cycles biologiques, dans l’aventure l’homme se donne une histoire à raconter. À chaque fois le premier terme nous avoisine avec l’animalité, le second terme nous en éloigne en nous mettant dans le proprement humain.
  Si l’homme est nu, n’ayant aucun de ces attributs déterminés qui rendent les autres animaux si bien adaptés à un environnement défini, s’il a des mains dont la polyvalence est indéfinie, s’il est de posture parfaitement verticale avec une tête en équilibre sur la colonne vertébrale qui lui permet de scruter l’horizon tout azimut, s’il met tant de temps à mener son petit à la maturité adulte en prenant le soin de lui transmettre une culture, c’est bien parce qu’il est l’être vivant fait pour l’aventure. On dirait mieux encore qu’il est fait pour la liberté, la liberté étant de choisir sa vie, c’est-à-dire à la fois la configuration de son environnement et les buts à poursuivre en prenant appui sur cet environnement.
  Heidegger a traité ce thème dans une conférence « Bâtir, habiter, penser » prononcée en 1951. Voici ce qu’il en dit : « Habiter, être mis en sûreté, veut dire : rester enclos dans ce qui nous est parent, c'est-à-dire dans ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être. Le trait fondamental de l'habitation est ce ménagement. » ; car, ajoute-t-il, « la condition humaine réside dans l'habitation ».
  Non ! La condition humaine ne réside pas dans l’habitation. Elle résiderait plutôt dans son opposé, l’aventure, étant précisé que celle-ci a besoin de l’habitation pour se réaliser. Mais être « en sûreté » n’est pas l’idéal humain, « rester enclos » est une négation du phénomène humain, et l’on pourrait continuer ainsi pour les autres caractères avancés dans cette citation. En faisant de la dimension d’habitation le rapport au monde exclusif de la condition humaine, Heidegger donne à la pensée réactionnaire le statut d’une vision du monde qui puisse être imposée à tous. Il se pose en philosophe réactionnaire par excellence.
  En vérité nos habitations sont toujours illusoires, parce que finalement, elles sont toujours provisoires, même si, un temps, elles peuvent paraître solides. On pourrait presque affirmer contre Heidegger que « la condition humaine réside dans l'exil ». Car nous sommes tous des exilés, au moins en mémoire (même si la conscience l’a oublié), et toujours en puissance. La bande de primates qui a quitté naguère sa forêt paradisiaque ne trouvera plus jamais de lieu de prédilection : elle est devenue, seule entre toutes, l’espèce « abiotopique », autrement dit l’espèce errante. Éteignons les trompeuses lumières de la ville, levons les yeux vers le ciel nocturne, et nous nous verrons exilés :« En regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi, comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est et sans moyen d'en sortir. » (Pascal, Pensées).
  En telle condition le seul repère viable, c’est autrui comme l’a été la mère pour le nouveau-né désemparé dans l’espace vide postnatal. Mais autrui vaut différemment selon le type de rapport au monde.

Différence


  L’intérieur de l’habitation vaut par sa transparence, son homogénéité, l’unicité de point de vue, tout comme dans l’espace matriciel éminemment rassurant parce que clos sur lui-même, sans recoin, sans échappée. Dans l’habitation nous nous voulons entre semblables. Et l’unicité de nos points de vue est toujours fondée sur une instance transcendante (comme l’unicité du point de vue fœtus est garantie par le corps enveloppant de la mère), que ce soit la parole du pater familias, celle du chef d’État, la Tradition, ou une révélation religieuse.
  Dans l’espace ouvert tout change. Non seulement, l’être humain n’est plus assuré de son avenir (qui ne se répète plus), mais son point de vue change à mesure qu’il avance et que l’horizon se transforme. Et il rencontre autrui qui a un point de vue – on pourrait aussi bien dire « une vision du monde » – nécessairement différent. Ce qui l’inquiète, car ce point de vue peut impliquer au pire son élimination, mais au moins la remise en cause de ses certitudes. Mais cela l’intéresse aussi, car le point de vue d’autrui peut recéler de nouvelles possibilités de vie qui lui apparaîtront pertinentes et contribueront à orienter la suite de son chemin.
  Tant que l'homme s’aventure, c’est-à-dire tant qu’il cherche où aller, tant qu'il essaie de nouveaux point de vue, tant qu'il invente (inventer c'est déplacer son rapport à l'environnement), tant qu'il crée (créer, qu’il s’agisse d’un objet utilitaire ou artistique, c'est toujours trouver un point de vue inédit), l'homme est dans sa vérité. Cela ne l’empêche pas d’habiter, mais il ne borne pas son horizon à son habitation.
  L'homme qui s’aventure accepte qu'il existe des points de vue différents et surmonte l'insuffisance de son point de vue en l'enrichissant d'autres points de vue possibles. Ainsi procède la pensée d’avenir : l’avenir se projette comme une direction nouvelle parce qu’elle prend en compte des possibilités nouvelles ouvertes par la reconnaissance de points de vue différents. Par exemple prendre en compte le point de vue qu’ont tant de gens d’être des « laissés-pour-compte » de la République pourrait permettre de renouveler le contrat social de notre société afin qu’il soit moins factice, et ne permette plus de répéter indéfiniment les même rapports sociaux indignes.
  Nous pourrions appeler la pensée d’avenir « progressisme », mais nous risquerions alors le grave contresens qu’elle soit assimilée à la pensée du fameux « progrès » par lequel on caractérise l’ère industrielle. L’idéologie du progrès en ce sens technique-scientifique-industriel a en réalité une dimension réactionnaire puisqu’elle s’efforce de récupérer les projets d’avenir pour les reconduire toujours sur les mêmes valeurs du passé, celles de la révolution industrielle au tournant du XIXème siècle : une société de travailleurs et d’entrepreneurs en laquelle l’argent est roi, et où l’extension du domaine de la marchandise est à son service.
  En particulier la pensée libérale-marchande qui affirme que l’homme véritable doit, comme travailleur-consommateur, habiter le domaine de la marchandise, cultive des critères d’appartenance qui font signe d’une identité qui vaut essentiellement pour mieux rejeter ceux qui ne la possèdent pas. Parmi ces critères, les plus affichés sont les signes extérieurs de richesse matérielle.
  Dans d’autres espaces d’habitation on peut afficher d’autres critères tels les liens affectifs dans la famille, le patriotisme dans l’État, le port de signes religieux dans la confession religieuse, des traits physiques dans le racisme, etc.
  La pensée réactionnaire aboutit en effet toujours à une pensée d’appartenance et d’identité congelée qui se donne des critères pratiques – ce qui veut dire visibles – pour se conforter dans sa reconnaissance comme semblable (« Nous, les bons ! ») et rejeter l’autre – celui qui pourrait faire valoir un autre point de vue sur le monde. Ce qui donne toute leur clarté aux propos (cités plus haut) de Heidegger pour qui habiter veut dire « rester enclos dans ce qui nous est parent, c'est-à-dire dans ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être. »

* * *

  Il se pourrait bien que les soubresauts sociaux qui accompagnent l’extension accélérée du domaine de la marchandise – dans la mondialisation et la révolution technologique permanente – soient un puissant motif de cette régression assez générale de la conscience commune vers une vision réactionnaire de la réalité.
  Mais la pensée réactionnaire est toujours illusoire en ce qu’elle piétine inconsidérément l’expérience commune et la rigueur rationnelle pour une interprétation imaginaire de la réalité qui vise à restaurer le monde sécurisant de l’innocence enfantine.
  Dans la mesure, où comme on le voit aujourd’hui, la pensée réactionnaire peut devenir un principe d’action publique pour tout le spectre politique en situation de gouverner, même pour la gauche (celle dite « de gouvernement »), elle augure d’échecs politiques cuisants et de graves désordres sociaux à venir.
  Comme on le sait, les arguments de fait et de raison sont impuissants à conjurer une interprétation de la réalité relevant de désirs régressifs dont l’évidence puise sa source en un autre temps, selon une autre logique.
  C’est pourquoi nous avons proposé de creuser le sol en lequel s’est développée l’humanité pour remonter à la racine de cette excroissance malheureuse : la pensée réactionnaire relèverait d’un désir archaïque de rapport au monde comme habitation qui viserait les bienfaits de la situation prénatale dans la matrice maternelle : un monde clos, enveloppant, satisfaisant et sûr, impliquant une unicité de point de vue.
  Cela nous a permis de mettre en évidence le caractère essentiel de l’humanité qui est d’être une espèce aventureuse, d’habitation toujours provisoire, car vouée à être historique en se confrontant à la pluralité des points de vue dans l’espace ouvert.
  La pensée réactionnaire serait alors la pensée qui voudrait annuler l’histoire en hypostasiant le désir d’habitation pour en faire le principe de tout rapport au monde.
  C’est pourquoi sa mise en pratique politique aboutit toujours à des conséquences inhumaines.


 [1]  Par contraste on peut prendre l’exemple du poulain venant d’être mis bas : il n’a pas à crier et à s’agiter vainement car il est guidé tout de suite par le réflexe de se redresser sur ses pattes.
 [2] On en retrouvera les linéaments dans P-J Dessertine « Pourquoi l’homme épuise-t-il sa planète ? » (Aléas, 2011), chap 11 : La déréliction humaine.
 [3] Il la relativise habituellement en peuplant son habitation de signes qui évoquent la dimension aventureuse de son humanité (tableaux, bibelots, trophées, etc.).
 [4] Le « migrant » pourrait bien être l’exilé déshumanisé ; c’est pourquoi il ne serait plus question pour lui d’asile. Voir à ce sujet « Du traitement de l’exilé comme migrant ».

vendredi, novembre 19, 2010

Sur l'annonce de l'enseignement de la philosophie en Seconde

L'enseignement de la philosophie en Seconde, c'est d'abord un acte de communication d'un gouvernement qui a besoin de faire accroire sa nouveauté et d'un ministre qui espère ainsi positiver son image et celle de sa réforme.
À regarder de près, cela se réduit à pas grand chose : seulement la possibilité d'enseigner la philosophie dans le cadre des horaires fourre-tout-et-n'importe-quoi – "enseignements personnalisés", "enseignements d'exploration", ECJS – que l'on multiplie depuis quelques temps, au détriment des enseignements disciplinaires. Donc pas d'horaire dédié, pas de budget, pas de recrutement, pas de programme.
Mais au-delà de ces petites stratégies d'autopromotion à l'économie, regardons-en le principe.

Indépendamment des problèmes de conceptualisation et de lecture des textes de la tradition, philosopher c'est au moins avoir la capacité de prendre du recul par rapport à ses passions pour les penser et les mettre en perspectives en fonction de valeurs finales réfléchies.
Or l'expérience nous apprend que, même en Terminale, un certain nombre d'élèves sont incapables d'entrer dans cette prise de recul, tout simplement parce que ça n'est pas leur problème.Et ça ne peut pas l'être parce qu'ils ont des problèmes autrement plus urgents à résoudre, problèmes que l'on peut globalement ranger sous la catégorie des problèmes d'identité.

C'est assez normal. Chaque individu a son propre cheminement de maturation. Mais ce qui est certain, c'est que cette maturation passe par une phase d'appropriation de son identité contre le statut de l'enfant-à-ses-parents, et par la quête de reconnaissance par ses pairs et plus largement par la société extérieure à la famille.
C'est ce qu'on appelle l'adolescence.
Elle a sa phase critique lorsque l'essentiel du désir de l'individu est capté par cette quête. C'est la crise d'adolescence. Or, pour philosopher, je veux dire, pour que ça ne soit pas un exercice seulement contraint, il faut être passablement dégagé de ces passions de l'adolescence.

Il faut cesser de se considérer sans arrêt dans le miroir, pour considérer de manière objective le sens de sa vie et les valeurs en fonction desquelles on doit vivre !

Il est certain que, généralement, on n'est pas encore sorti de cette phase égocentrée à 15-16 ans, en Seconde.
Il est tout à fait possible que le lycéen concerné soit enthousiasmé par ce projet. Mais il est fort possible que ce soit pour de mauvaises raisons : le gain pour son identité de s'afficher comme participant à cet enseignement pour plus grands. Cet enthousiasme risque vite alors de retomber devant les exigences de la réflexion conceptuelle.

Ce dont a d'abord besoin le lycéen de Seconde, c'est d'une présence suffisante d'adultes pour l'aider à se positionner et s'affirmer par rapport à la pression des valeurs proposées par la société. Ces adultes l'aideront à la fois par leur exemplarité, et comme interlocuteurs pour leurs interrogations.

En tant que prof de philo, ce que je demande au gouvernement, ce n'est pas l'introduction de la philosophie en Seconde :
  •  c'est l'arrêt de la réduction du nombre d'adultes relativement au nombre de lycéens dans les établissements. Il faut moins d'élèves par classe, plus de surveillants, pour que la relation éducative dont l'adolescent a besoin soit possible.
  • c'est l'abandon de cette "réforme" déstructurante qui multiplie les sollicitations du professeur pour des taches qui l'éloignent de la relation à l'élève. Quel mépris de penser faire croire qu'on institue des heures d'"enseignement personnalisé" alors qu'on réduit jusqu'au point de rupture le nombre de professeurs, documentalistes, surveillant(e)s assistant(e)s sociaux(ales), infirmières !
Mais cela coûte, alors que l'introduction de la philosophie en Seconde proposée ne coûte rien.

L'État doit décider si le surplus de richesses créé par la croissance économique continue depuis plusieurs décennies – c'est-à-dire d'abord par le travail populaire – peut être aussi investi dans l'éducation.

La philosophie devrait plutôt être introduite en Ministère : "faire des économies" peut-il valoir comme valeur finale pour l'Éducation ?