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jeudi, janvier 12, 2017

Du reniement du don d’asile



   Le don d’asile est le fait d’apporter refuge et protection à autrui lorsque celui-ci est dans un état de dénuement tel que sa sécurité vitale est en jeu.

   Dans l’ensemble des cultures le don d’asile est considéré comme un devoir – en quelque sorte un prolongement du devoir d’assistance à personne en danger. La seule restriction semble bien être lorsque la personne qui a besoin d’asile est identifiée comme un ennemi dans un pays en guerre.

   Aujourd’hui en France, on fait comparaître en justice des citoyens qui ont donné asile à des exilés en dérive sur les routes de France, dans un dénuement complet, quelquefois enfants, quelquefois malades ou blessés.

   Le délit motivant les poursuites est l’« aide au séjour d’étrangers en situation irrégulière »

   On peut être choqué – on est choqué – par la faiblesse de cet argument juridique qu’on prétend opposer au devoir d’asile.

   Du point de vue simplement humain comment mettre en balance le devoir de don d’asile et une disposition légale parfaitement contingente ? Rousseau dans son Discours sur l’inégalité (1755) ne discernait-il pas la racine universelle du devoir de secourir autrui dans la pitié naturelle : « la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir … » ?

   Du point de vue de la responsabilité, comment mettre en balance la nécessité dans laquelle se sont trouvés des individus de s’arracher à leur terre natale, et ce faisant de tout perdre – même le nom qui leur permettait une reconnaissance sociale – pour aller vers quelque lieu où ils pourraient se redonner un avenir, et le formalisme juridique de l’État français totalement inaccessible à ces gens, ignorant la langue et la culture française, dans l’état d’urgence où ils vivent ?

   Du point de vue simplement juridique, l’article L622-1 du Code pénal stipule : « Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 Euros. » Il y a bien une exception à cet état délictueux « lorsque l’acte reproché n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux destinées à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger, ou bien toute autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci. » (622-4), mais cette notion de « contrepartie » est tellement vague qu’elle vaut comme menace pour toute personne qui secoure un immigré en errance en France : le Ministère public n’a pas hésité à arguer d’un « bénéfice militant » pour requérir contre un donneur d’asile. Or cette loi est clairement illégitime du point de vue des textes fondamentaux régissant notre droit. Rappelons que la devise « liberté, égalité, fraternité » est inscrite dans notre Constitution. Et la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, qui engage la France (elle l’a signé en 2000), affirme en son Préambule que l'Union « assure la libre circulation des personnes ».

   On voit la logique qui guide l’État français en ces poursuites ; elle s’exprime en un discours qui semble pétri de bon sens : « Il faut bien réguler ces masses de migrants qui confluent vers notre pays, la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, ces donneurs d’asile mettent en risque nos ressortissants en pouvant favoriser, en période d’attentats islamistes aveugles, l’introduction de loups dans la bergerie, et de toutes façons leur générosité est bien naïve car pratiquement ils contribuent à créer un appel d’air qui rendra encore plus aigu le problème des migrants. » Sauf que ce discours se trouve complètement ruiné lorsque l’on rencontre des étrangers exilés en état d’extrême vulnérabilité, qui portent dans leur regard le vécu d’expériences ineffablement difficiles, et dont le destin est suspendu à un signe d’accueil – à votre signe d’accueil.

   La vérité est que ces personnes sont nos semblables, ce qui veut dire qu’en leur rencontre nous nous reconnaissons nous-mêmes en tant que nous pourrions éprouver les sentiments dont ils font signes. C’est ce qu’on appelle l’empathie. Ce qu’il faut préciser, c’est que notre empathie envers l’exilé n’est pas une faiblesse –  complaisance à notre sentimentalité – car elle a un fort fondement objectif. En réalité nous sommes tous des exilés. Nous sommes tous passés par la détresse d’une attente vitale d’un signe d’accueil. Car telle est la condition du nouveau-né humain entre le moment de son expulsion de la matrice maternelle et celui de son accueil contre le corps de la mère.

   Il faut alors comprendre qu’il n’a été possible de concevoir la pénalisation du don d’asile que par un déni radical de sa condition d’exilé. Pour ce déni, le psychanalyste parlerait d’une « forclusion » en ce que, dans le vocabulaire donnant leur monde aux fonctionnaires d’État promouvant cette pénalisation, il n’y a aucun mot qui pourrait la signifier. Si l’on reprend les propositions écrites plus haut sur la logique de la pénalisation, on s’aperçoit qu’elles font constamment signe de l’appartenance par l’usage de cette fameuse première personne du pluriel, « nous », « nos ». Car, en effet, le bon sens apparent de ces propositions vient de cette évidence de l’appartenance qui procède d’une dichotomie du monde entre « nous », qui appartenons au bon groupe (ou au groupe des bons), et les autres, les « étrangers », les « migrants », fauteurs de troubles potentiels[1].

   Bien sûr, ce « nous » s’abreuve d’un symbolisme prolifique : nous, les blancs, les chrétiens, les dépositaires de l’idéal des Droits de l’homme, les contributeurs pour l’humanité d’une culture sans pareil, etc. Mais si l’on gratte un peu on s’aperçoit que ce « nous » pimpant est illusoire. On pourrait le faire pour chacun des caractères cités ci-dessus. Mais pensons simplement à ce que tous les exilés des totalitarismes du XXème siècle, les Castoriadis, Grothendieck, Ionesco, Picasso, Cioran, etc. ont apporté à la culture française ! Car quoiqu’on veuille, la vérité de l’humanité n’est pas l’appartenance, mais l’errance, c’est-à-dire que les humains n’ont jamais de place définitivement assignée dans le monde, et restent toujours en instance de se déplacer – et l’invention technique est aussi une manière de se déplacer en déplaçant son rapport au monde. C’est parce qu’elle est errante que l’espèce humaine est historique. C’est pourquoi le monde de l’appartenance développe toujours le sentiment négateur de l’histoire : la nostalgie. La logique de l’appartenance est proprement réactionnaire, et c’est pour cela qu’elle devient si volontiers le terreau des fascismes.

   Dès lors on comprend mieux l’indignation que peut précipiter en chacun la pénalisation du don d’asile. Elle révèle un conflit des valeurs qui se joue aujourd’hui dans nos sociétés occidentalisées (c’est-à-dire plutôt riches et pacifiées, donc attrayantes pour ceux qui ont perdu leur terre natale).

   Il y a d’un côté l’humanisme, qui considère que tout être humain a une valeur absolue fondée sur sa liberté propre qui est une liberté d’inconfort dans le monde car il ne sait pas d’emblée où se mettre, mais qui peut s’appuyer sur la raison pour choisir son lieu et donc en quoi consiste son bien. L’humanisme a été pensé dès l’Antiquité avec Socrate (Qu’est-ce que le bien ?), les Cyniques (le cosmopolitisme) et les Stoïciens (l’homme participe de la Raison universelle). L’humanisme a été revivifié à la Renaissance à partir de la critique du diktat du dogme chrétien (Pic de la Mirandole, Montaigne, Bruno). Il s’est épanoui au XVIIIème siècle avec la reconnaissance politique de la valeur de l’homme libre et rationnel par la Déclaration d'indépendance des États-Unis (1776) et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen par l’Assemblée constituante française de 1789. Nos institutions politiques contemporaines sont héritières de cet humanisme, entre autres par la devise de la République française « Liberté, égalité, fraternité », par la Déclaration universelle des droits de l'Homme de l’ONU (1948) et par la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne (2000).

   Dans ce cadre la libre circulation des exilés et le don d’asile des citoyens à leur égard devraient aller de soi.

   Seulement, il y a de l’autre côté l’insistance de ce « nous » à être reconnu comme valeur d’un monde dichotomisé. Nous avons vu que l’identification de ce « nous » était fort problématique. Mais il faut aussi éclairer cette valeur dont il serait porteur et pour laquelle il faudrait le défendre contre les menaces extérieures.

   Or il est impossible de soutenir que ce sont les valeurs de la République – les Droits de l’homme, la trilogie « liberté, égalité, fraternité » – ou même la culture française dans son rayonnement universel, qui justifieraient les dispositions de pénalisation du don d’asile puisque justement elles sont alors mises en défaut. On ne peut pas dire non plus que c’est la sécurité physique de ce « nous » qui serait mise en péril par le don d’asile, car c’est justement la raison d’être des forces de police d’assurer la sécurité de tous dans le cadre du respect des droits et libertés de chacun garantis par la République[2].

   Il faut avoir les idées claires sur les comportements dangereux des étrangers qui viennent sur notre territoire. Ce sont des gens qui ont les comportements humains qui sont requis par les conditions qui leur sont faites. S’il ne sont pas accueillis, s’ils sont regroupés de force dans des espaces confinés, s’ils sont harcelés par la police, s’ils sont constamment confrontés à l'indifférence ou au mépris, bref s’ils se sentent en environnement humain hostile, il est inévitable qu’il s’efforcent de se retrouver selon des affinités communautaires, et qu’à partir de là ils développent de l’hostilité par rapport à un milieu social dont ils se sentent rejetés. Et si parmi eux se trouve un endoctriné qui leur fournit une idéologie « prêt-à-penser » qui prône la violence contre les mécréants, alors certains peuvent y être sensibles.

   Le mot d’ordre des autorités devrait être « Facilitez le travail des forces de l’ordre, soyez accueillants envers les exilés ! »

   On n’en est pas du tout là. Au contraire, on nous alarme contre la présence – et même contre la simple possibilité de présence – d’exilés. On pénalise les comportements d’accueil sous prétexte que nous serions menacés dans « notre » civilisation, « notre » culture, « notre » manière de vivre, « notre » liberté. C’est là que s’opère le basculement des valeurs fondées sur la réalité universelle de la condition humaine – l’humanisme – aux valeurs illusoires d’appartenance. Prenons la valeur « notre liberté » dont on peut dire qu’elle intègre toutes les autres. À quelles expériences partagées renvoie-t-elle que pourrait menacer l’accueil de quelques exilés[3] ici et là ?

   Personne ne peut prendre au sérieux qu’une telle cohabitation pourrait un tant soit peu restreindre la laïcité – qui n’est que la cohabitation de la pluralité des visions du monde dans l’espace public sous l’autorité bienveillante et neutre de l’État[4] – la liberté de se déplacer, de se vêtir etc. Si l’on interroge les habitants des communes qui ont accueillis des exilés, ils répondent toujours que, loin de limiter leurs possibilités, ils les ont augmentées en stimulant la vie sociale.

   Il faut dénoncer dans l’usage du levier de la peur par l’État pour détourner de l’accueil des exilés l’amalgame qui est fait avec les populations autochtones de souche immigrée des quartiers déclassés de nos cités qui ont des comportements hostiles voire violents envers les autres habitants, quand ils n’entrent pas en rébellion ouverte (comme en 2005). Faut-il rappeler que ces populations ont subi des décennies durant des comportements assez généralisés de ségrégation ? Ils restent que les exilés d’aujourd’hui sont dans une histoire totalement hétérogène, et que, outre leurs meurtrissures d’exilés, leur dénuement, leur errance, il est douloureusement injuste de leur faire porter le poids de cette hostilité.

   Mais tout cela, nos dirigeants politiques et magistrats qui pénalisent le don d’asile le savent fort bien (ou au moins savent-ils qu’ils ne veulent pas le savoir). Quel est donc leur intérêt à vouloir que la population autochtone ne réponde pas à la détresse des exilés ?

   Pour le comprendre il faut en revenir à « notre liberté » laquelle, dans les sociétés occidentalisées inondées de biens marchands, signifie « liberté-d’accéder-aux-biens marchands-et-de-composer-son-bonheur-par-leur-consommation ». Par exemple la liberté de circuler est fondamentalement indexée à la production des biens marchands – mobilité du travail – et à leur consommation – pour se rendre sur les zones commerciales mais aussi pour accéder aux biens sur sites : lieux touristiques, parcs de loisir, etc. Ce qui signifie que l’essence de notre liberté est la capacité d’accéder à un certain niveau de bien-être par le moyen des consommations et en se soumettant à la contrainte qu’une part de notre énergie vitale soit dédiée à un travail rémunérateur.

   Cette conception de « notre liberté » implique une vision du monde strictement individualiste : le monde est l’instrument de mon épanouissement personnel (pensé comme maximisation de sensations positives)

   C’est la vision du monde incessamment diffusée par les vecteurs idéologiques du pouvoir marchand – les publicités qui envahissent l’espace public certes, mais aussi tous les médias de masse qui, la plupart du temps par images animées (télévision, Internet), abreuvent leurs spectateurs de modèles de réussites de personnalités qui auraient atteint un niveau enviable de bien-être.

   On appelle volontiers cette vision du monde le libéralisme. Et le mot « libéralisme » est effectivement une déclinaison  du mot « liberté ». Mais cette déclinaison particularise la liberté selon deux caractères essentiels :
   - C’est une liberté qui est entièrement dépendante de la liberté d’écoulement des flux marchands. Il faut entendre par là tout ce qui favorise la production, la circulation, l’appropriation et la destruction des biens marchands. C’est pourquoi la liberté du libéralisme c’est d’abord la liberté de circulation des biens marchands. Et lorsque des personnes humaines ne sont pas utiles à l’activation des flux marchands, comme les exilés qui n’ont rien, elles peuvent être empêchées de circuler librement si elles sont considérées comme un obstacle. Ne s’aperçoit-on pas à quel point le libéralisme consacre de l’énergie aux négociations pour lever les obstacles culturels à la circulation des marchandises, et comme il est prompt à fermer les frontières aux humains qui pourraient gêner la fluidité de la circulation des marchandises ?
   - C’est une liberté qui isole. Car les types de biens en lesquels elle se déploie valent d’abord pour soi et s’acquièrent par l’argent. Or l’argent, moyen universel d’acquisition de biens en régime marchand, est nécessairement le bien le plus convoité et le plus rare. Il met impitoyablement les gens en compétition. C’est pourquoi le libéralisme tend inexorablement à détruire les solidarités humaines.

   Pourquoi aujourd’hui, en France, pays des Droits de l’homme et de la devise « Liberté, égalité, fraternité » traîne-t-on dans les tribunaux des citoyens qui ont donné asile à des exilés totalement démunis ?

   La solidarité envers l’exilé venu de très loin au-delà des mers et des montagnes a plus de sens que toute autre, car l’écart culturel est tel qu’elle ne peut faire fond que sur le cœur de l’humanité des hommes.

   Se pourrait-il que le pire cauchemar du libéralisme marchand soit que se renouent ainsi des solidarités humaines ?

         


 [1] Il convient de distinguer l’« appartenance » de l’« habitation ». L’habitation est le fait de délimiter un espace sécurisé, en particulier pour le repos et la reproduction, entre deux sorties dans le monde aventureux. Habiter, c’est aussi toujours ravauder son habitation, et c’est savoir qu’elle se place entre deux déménagements (de séquence plus ou moins longue entre le nomadisme et la demeure familiale héritée des ancêtres). L’habitation, contrairement à l’appartenance, implique donc la reconnaissance que l’homme n’a pas de place assignée, qu’il est errant. Elle est la dichotomisation du monde légitime car reconnue comme artificielle et provisoire.
 [2] Ce qu’ont très bien compris les autorités allemandes dans leur gestion des suites des agressions sexistes de Cologne dans la nuit du Nouvel An 2016.
 [3] Car le nombre d’exilés se rendant sur le territoire français reste infime eu égard à la population totale. L’effet de masse n’apparaît qu’à partir du moment où l’on installe des verrous à leur libre circulation.
 [4] Il faudrait quand même bien s’apercevoir que la principale entorse au principe de laïcité aujourd’hui est l'omniprésence dans l’espace public de la vision du monde consumériste : le bonheur comme sommation de bien-être par l’achat de biens marchands. Tout comme pour une religion, il s’agit d’une vision du monde fondée sur une croyance et portée par une iconographie édifiante.

dimanche, décembre 13, 2015

Vue perspective sur la pensée réactionnaire



  La ligne politique qui a inspiré les discours et décisions des élites dirigeantes françaises consécutifs aux massacres du 13 novembre peut être globalement caractérisée comme réactionnaire.
  Être réactionnaire c’est mettre au principe des ses choix politiques la prétention de rétablir la situation antérieure par « réaction » à des événements considérés comme perturbants.
  L’attitude réactionnaire est le versant politique – soit l’attitude concernant l’effort de maîtrise du devenir de la société – du comportement « réactif » de l’individu face à l’événement qui l’affecte.
  Nous sommes réactifs – nous réagissons – lorsque notre comportement est essentiellement motivé par les émotions déclenchées par l’événement qui nous affecte. Par contre « nous agissons lorsqu'il se produit en nous ou hors de nous quelque chose dont nous sommes la cause adéquate, c'est-à-dire lorsque, en nous ou hors de nous, il suit de notre nature quelque chose qui peut être clairement et distinctement compris par cette seule nature » (Spinoza, Éthique, IIIème partie, déf. 2). Dans la réaction c’est donc l’événement extérieur qui véritablement détermine notre comportement (puisqu’il détermine nos affects d’où procède notre comportement), alors que dans l’action notre comportement est déterminé par ce que nous sommes.

Impuissance


  Cette analyse transposée au plan politique fait apparaître deux impuissances de l’attitude réactionnaire :
  – L’attitude réactionnaire est toujours illusoire. Car l’événement, par nature, modifie notre situation historique, et on ne saurait retourner en arrière dans l’histoire. Par exemple, suite à une agression subie, l’émotion de colère déclenchée amène immanquablement au désir de vengeance ; et le désir de vengeance vise à rétablir une égalité de condition : « Tu m’as causé un dommage, tu en subiras un de ma part ! » Or la vengeance amène à tout autre chose parce que les dommages, subis et donnés, sont évalués subjectivement, et comme tels ne sont pas mesurables les uns aux autres, si bien qu’il y a toujours une dette de violence à asséner à l’autre : l’histoire nous a appris que les dettes de violence n’en finissent jamais d’être payées, et qu’elles engagent dans une chaîne de violences qui ont tendance à empirer. C’est pourquoi les hommes ont inventé l’institution de Justice et la Force Publique pour éteindre le foyer de violence suite à un dommage causé en disqualifiant la démarche de vengeance – la Justice s’efforce d’évaluer objectivement la gravité du dommage et la responsabilité de son agent, la Force Publique est l’instance neutre qui applique la condamnation.
  – L’attitude réactionnaire n’est pas libre. Car les choix politiques qui en procèdent sont finalement déterminés par l’événement à travers l’émotion qu’il suscite. Et si l’événement est délibérément provoqué par autrui le comportement réactionnaire est la conséquence prévisible de l’initiative d’autrui. Par exemple, dans une agression contre un État comme celle qu’a subie la France le 13 novembre, il est clair que les menées guerrières à l’extérieur, et les pouvoirs policiers accrus, restrictifs des libertés publiques, à l’intérieur, étaient attendus par les commanditaires des massacres. Et sans doute ces derniers ont-ils considéré les succès électoraux du parti le plus purement réactionnaire de notre pays – le Front national – comme la consécration de la réussite de leur attaque.

Sans histoire


  Un autre caractère de l’attitude réactionnaire qui mérite d’être souligné est son évidence naturelle. Cette évidence se déploie toujours de la même manière. Elle consiste à identifier l’agent qui a détruit la situation antérieure considérée comme plus heureuse et à poser l’exigence collective de le neutraliser. C’est pourquoi aussi cet agent perturbateur est toujours considéré comme un étranger à une normalité de l’individu faisant légitimement partie de la société, normalité que, d’ailleurs, il contribue à définir par négation. L’identification de cet « étranger » fauteur de trouble a l’évidence de l’imaginaire qui se développe assez mécaniquement comme pendant représentatif des émotions déclenchées par l’événement perturbant. Par exemple, les massacres du 13 novembre ont provoqué de la peur et de la colère auxquelles se sont accrochés des traits imaginaires tels que la couleur de peau d’individus, leur pilosité (barbe), habillement, lieu d’habitation, obédience religieuse, etc. Ces éléments imaginaires ont amené à amalgamer un grand nombre d’habitants de notre pays dans une sorte de condamnation collective sans procès car prononcée d’autorité par l’opinion commune (orientée par les leaders d’opinion) ; le résultat étant qu’une part significative de la population française se retrouve comme étrangère en son pays, et terrorisée par les descentes de police répétées.
  Cette évidence naturelle des thèses réactionnaires est trompeuse car elle procède d’une pensée qui n’est pas propre à cerner la réalité des choses. Certes quand elle s’expose, la pensée réactionnaire semble pétrie de raison : ne pointe-t-elle pas la cause des problèmes et ne préconise-t-elle pas d’agir sur cette cause ? Mais cette cause, n’est pas établie objectivement par enquête et raisonnement, elle est entièrement tirée de l’imaginaire, plus précisément, elle est le produit de la forme la plus primaire de la pensée : l’association d’images. Cette forme de pensée, très bête (au sens propre), était ainsi expliquée par Leibniz : « Les consécutions [relations de cause à effet] des bêtes ne sont qu’une ombre du raisonnement. C'est-à-dire ce ne sont que connexions d’imagination, et que passages d’une image à une autre, parce que dans une rencontre nouvelle qui paraît semblable à la précédente, on s’attend de nouveau à ce qu’on y trouvait joint autrefois, comme si les choses étaient liées en effet, parce que leurs images le sont dans la mémoire. » (Nouveaux essais, 1703). Toutes ces images qui s’associent pour composer la figure du « méchant » s’imposent à l’esprit parce qu’elles rattachent les émotions présentes à des émotions passées, mais aussi parce qu’elles confortent l’appartenance au groupe social en se rattachant à l’imaginaire social propre à ce groupe. Finalement la pensée réactionnaire n’est qu’une élaboration très primaire des images liées aux émotions. Elle est beaucoup plus propre à révéler les désirs de ceux qui la portent que de représenter la réalité des choses (cf Spinoza : « le désir qu'éprouvent les hommes à raconter les choses non comme elles sont, mais comme ils voudraient qu'elles fussent, est particulièrement reconnaissable dans les récits de fantômes et de spectres », lettre à Boxel, 1674).
  Si le lien à la vérité des thèses réactionnaires est si faible, comment se fait-il qu’elles puissent être vécues comme des évidences ? Parce qu’elles réactualisent un mode de pensée du passé de chacun où il était nécessaire d’avoir des certitudes sur une vision du monde qui fit clairement le départ entre les « bons » et les « méchants ». L’évidence naturelle des thèses réactionnaires est celle d’une pensée régressant sur des positions infantiles. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle est investie aussi fortement : le monde de l’enfance est le monde de l’innocence, c’est un monde stable parce que protégé par les soins des adultes, c’est un monde où les hommes n’apparaissent pas encore livrés au torrent tumultueux de l’histoire et où l’enfant ne se sait pas encore mortel.
  Retrouver ce monde sans histoire de l’innocence enfantine ne serait-il pas finalement le but caché du réactionnaire ? Le réactionnaire ne serait-il pas d’abord celui qui ne veut pas d’histoires ? Celui qui est hostile à l’étranger, au vagabond, à l’exilé (le mal nommé « migrant »  d’aujourd’hui), au juif, au maghrébin, à l’homosexuel, au fou, au trop original, etc. … et finalement à autrui en général, parce que l’autre n’est jamais seulement mon semblable, il est aussi inévitablement l’expression d’un point de vue différent sur le monde, et cette différence peut créer des histoires ?
  C’est pourquoi, en sa forme la plus achevée, la pensée réactionnaire peut donner forme à un État totalitaire à l’intérieur (tout le monde doit être parfaitement conforme ou être éliminé), et agressif de manière sanguinaire à l’extérieur (il est inacceptable qu’on vive différemment ailleurs). Comme l’« État islamique » qui a revendiqué les massacres de novembre.
  Mais il faut reconnaître aussi que nous sommes tous tributaires de la pensée réactionnaire. C’est même nécessairement notre première pensée lorsque nous sommes confrontés à un événement fortement déstabilisant de notre vision du monde et donc des repères qui nous donnaient le sentiment de maîtriser notre vie. C’est le propre de l’émotion que de nous faire réagir, donc de nous engager vers une pensée réactionnaire.
  On n’est pas responsable de ses émotions. Mais on est responsable de ce qu’on en fait. Laisser se déployer les émotions consécutives à un événement déstabilisant sous la forme d’une pensée collective réactionnaire peut être rassurant à court terme, mais vain pour maîtriser l’avenir car cela ne permet certainement pas de prendre la bonne mesure du problème. C’est pourquoi il est de la responsabilité des leaders politiques de contribuer à ce que soit dépassée au plus vite l’attitude réactionnaire. On voit que ce n’est du tout le cas en ce qui concerne les attentats terroristes qui ont touché notre pays en novembre. On a attendu en vain, en particulier de la part du chef de l’État, un véritable discours politique d’avenir. Comment panser les plaies de ces zones déclassées de la République d’où des milliers de jeunes gens s’évadent de leur non-reconnaissance sociale vers les propositions dramatiques émanant d’un islamisme sanguinaire ? Comment donner à chacun la possibilité de trouver sa place dans la société, sa valeur dans un projet commun, de façon à ce que vivre ensemble reprenne sens ? Va-t-on, pendant des mois et des mois, à coup de prolongation d’un état d’urgence, répéter des descentes de police dans certains quartiers en maintenant terrorisés des secteurs entiers de la population ?

Ontogenèse


  Il semble que l’on manque recul sur l’alternative entre pensée réactionnaire et pensée d’avenir lorsque il s’agit de répondre aux problèmes de la vie sociale. Or, il faut envisager que cette alternative ait des racines très profondes, que ce soit une alternative aussi vieille que l’humanité et même, en quelque sorte, constitutive de celle-ci.
  Cela peut se voir du côté de l’ontogenèse (l’histoire de l’individu humain). On sait que le nouveau-né de l’homme est le plus démuni qui soit à la naissance. La parturition le projette dans un espace qui le confronte au vide, à l’absence de repères, à la pesanteur, à diverses agressions sensorielles inédites, etc. À cette situation il ne peut répondre que par le battement vain de ses petits membres et par des cris de détresse[1]. Heureusement l’aventure se termine bien, par l’accueil de la mère contre son sein qui lui permet de retrouver des sensations qui ont sens pour lui car elles le rattachent à son expérience de la vie fœtale. Mais il reste qu’il a perdu cet espace tout à lui de la matrice, qu’il a vécu une expérience fort angoissante, et que la liberté, d’abord de mouvement, qu’il a gagné mettra beaucoup de temps à s’épanouir.
  Si l’on reconnaît que le rapport à l’espace ouvert du nouveau-né est la première forme du rapport au monde qui constitue notre existence aérobie, on peut mettre en évidence, à partir de cet épisode initial, deux types de rapport au monde :
  – Au bout d’environ 9 mois, le fœtus, ayant trop grossi dans la matrice, veut plus d’espace et s’oriente vers la sortie. Le vide périlleux qu’il traverse lui apporte finalement la rencontre de la mère, mais comme une nouvelle forme d’autrui, non plus enveloppante, omniprésente, et d’emblée pourvoyeuse de satisfaction mais extérieure, séparée, qu’il implique de quérir pour qu’elle apporte satisfaction. C’est le rapport aventureux au monde.
  – Mais d’autre part le nouveau-né aspire à retrouver le vécu propre à l’espace fermé, stable, entièrement familier, pleinement satisfaisant, toujours protecteur, de la matrice ; cet espace qui est artificiellement et imparfaitement reconstitué dans le berceau. C’est le rapport d’habitation au monde.
  La phylogénèse – l’histoire de l’espèce humaine – corrobore cette polarisation du vécu humain entre deux valeurs antagonistes du rapport au monde. Comme l’explique Serge Moscovici (La société contre nature, 1972) « L'anthropologie préhistorique confirme de plus en plus que l'espèce humaine est le produit de l'exil de quelques anthropoïdes ne pouvant tenir leur place dans la société de primates aborigènes et arboricoles, au point de risquer la savane où il leur aura bien fallu survivre à découvert. » L’humanité serait née de l’arrachement de primates à un biotope arboricole dédié pour se lancer à découvert dans la savane – sans doute à la suite de quelque catastrophe géologique (on évoque volontiers à ce propos les terres géologiquement instables du rift est-africain).
  Du point de vue de passé de l’espèce aussi s’opposent la référence à un monde stable d’habitation – la forêt où s’épanouissait la bande de primates – et la référence à un monde de l’aventure – l’ouverture de la savane, ouverture de tous les dangers, mais aussi à une infinité de nouvelles possibilités de vie.
  Et les hommes, toujours, fussent-ils nomades, prennent soin de réaliser une partition de l’espace en délimitant un espace bien fermé – leur habitation – qu’ils soustraient ainsi de l’espace ouvert, en lequel ils se sentent protégés et où ils peuvent satisfaire leurs besoins à loisir. Mais cela ne les empêche pas de partir à l’aventure, d’explorer, de découvrir de nouvelles terres, de se confronter à des peuples inconnus qui ne parlent pas leur langue. En un tout autre contexte, on pourrait aussi bien dire que l’homme se lance dans l’aventureuse conquête de l’espace, mais s’aménage pour cela un habitacle auquel il donne des propriétés qui s’approchent de manière frappante de celles de l’espace intra-utérin.
  D’ailleurs ne faut-il pas reconnaître une structuration fondamentale de toute vie humaine selon la scansion de l’habitation et de l’aventure ? Par exemple selon le rythme quotidien – le soir et la nuit ne sont-ils pas les moments qui privilégient l’habitation par rapport à la clarté du jour qui privilégie l’aventure ? Et selon les âges de la vie, l’enfance et la vieillesse ne sont-ils pas par prédilection des âges d’habitation par rapport à l’âge de maturité plutôt tourné vers l’aventure ?

Aventure


  Il y aurait toute une anthropologie à édifier à partir du principe de la dichotomie entre deux types d’espaces vécus : l’espace d’habitation et l’espace d’aventure[2]. Mais on peut déjà présumer que la pensée réactionnaire est aimantée par la valeur de l’habitation tandis que la pensée d’avenir assume le fait que l’existence humaine est une aventure. Parce qu’il a besoin d’avoir d’une habitation dans le monde, l’homme ne saurait être sauf de pensées réactionnaires[3]. Il lui faut habiter pour partir à l’aventure – c’est bien parce que la situation de l’exilé est difficilement soutenable que les hommes lui ont donné l’antidote de l’« asile »[4] – comme il faut sortir de temps en temps de ses murs pour rester humain. Pourtant ces deux pôles de valeurs ne sont pas axiologiquement équivalents. L’habitation nous tourne vers le passé, l’aventure nous projette dans l’avenir ; l’habitation nous immobilise dans un environnement adapté, l’aventure nous met en mouvement vers l’inconnu ; l’habitation, c’est la liberté d’assurer l’entretien de sa vie et de ne pas souffrir, l’aventure c’est la liberté de la multiplication de ses possibilités de vie ; dans l’habitation, il ne se passe rien au-delà de la répétition des cycles biologiques, dans l’aventure l’homme se donne une histoire à raconter. À chaque fois le premier terme nous avoisine avec l’animalité, le second terme nous en éloigne en nous mettant dans le proprement humain.
  Si l’homme est nu, n’ayant aucun de ces attributs déterminés qui rendent les autres animaux si bien adaptés à un environnement défini, s’il a des mains dont la polyvalence est indéfinie, s’il est de posture parfaitement verticale avec une tête en équilibre sur la colonne vertébrale qui lui permet de scruter l’horizon tout azimut, s’il met tant de temps à mener son petit à la maturité adulte en prenant le soin de lui transmettre une culture, c’est bien parce qu’il est l’être vivant fait pour l’aventure. On dirait mieux encore qu’il est fait pour la liberté, la liberté étant de choisir sa vie, c’est-à-dire à la fois la configuration de son environnement et les buts à poursuivre en prenant appui sur cet environnement.
  Heidegger a traité ce thème dans une conférence « Bâtir, habiter, penser » prononcée en 1951. Voici ce qu’il en dit : « Habiter, être mis en sûreté, veut dire : rester enclos dans ce qui nous est parent, c'est-à-dire dans ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être. Le trait fondamental de l'habitation est ce ménagement. » ; car, ajoute-t-il, « la condition humaine réside dans l'habitation ».
  Non ! La condition humaine ne réside pas dans l’habitation. Elle résiderait plutôt dans son opposé, l’aventure, étant précisé que celle-ci a besoin de l’habitation pour se réaliser. Mais être « en sûreté » n’est pas l’idéal humain, « rester enclos » est une négation du phénomène humain, et l’on pourrait continuer ainsi pour les autres caractères avancés dans cette citation. En faisant de la dimension d’habitation le rapport au monde exclusif de la condition humaine, Heidegger donne à la pensée réactionnaire le statut d’une vision du monde qui puisse être imposée à tous. Il se pose en philosophe réactionnaire par excellence.
  En vérité nos habitations sont toujours illusoires, parce que finalement, elles sont toujours provisoires, même si, un temps, elles peuvent paraître solides. On pourrait presque affirmer contre Heidegger que « la condition humaine réside dans l'exil ». Car nous sommes tous des exilés, au moins en mémoire (même si la conscience l’a oublié), et toujours en puissance. La bande de primates qui a quitté naguère sa forêt paradisiaque ne trouvera plus jamais de lieu de prédilection : elle est devenue, seule entre toutes, l’espèce « abiotopique », autrement dit l’espèce errante. Éteignons les trompeuses lumières de la ville, levons les yeux vers le ciel nocturne, et nous nous verrons exilés :« En regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi, comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est et sans moyen d'en sortir. » (Pascal, Pensées).
  En telle condition le seul repère viable, c’est autrui comme l’a été la mère pour le nouveau-né désemparé dans l’espace vide postnatal. Mais autrui vaut différemment selon le type de rapport au monde.

Différence


  L’intérieur de l’habitation vaut par sa transparence, son homogénéité, l’unicité de point de vue, tout comme dans l’espace matriciel éminemment rassurant parce que clos sur lui-même, sans recoin, sans échappée. Dans l’habitation nous nous voulons entre semblables. Et l’unicité de nos points de vue est toujours fondée sur une instance transcendante (comme l’unicité du point de vue fœtus est garantie par le corps enveloppant de la mère), que ce soit la parole du pater familias, celle du chef d’État, la Tradition, ou une révélation religieuse.
  Dans l’espace ouvert tout change. Non seulement, l’être humain n’est plus assuré de son avenir (qui ne se répète plus), mais son point de vue change à mesure qu’il avance et que l’horizon se transforme. Et il rencontre autrui qui a un point de vue – on pourrait aussi bien dire « une vision du monde » – nécessairement différent. Ce qui l’inquiète, car ce point de vue peut impliquer au pire son élimination, mais au moins la remise en cause de ses certitudes. Mais cela l’intéresse aussi, car le point de vue d’autrui peut recéler de nouvelles possibilités de vie qui lui apparaîtront pertinentes et contribueront à orienter la suite de son chemin.
  Tant que l'homme s’aventure, c’est-à-dire tant qu’il cherche où aller, tant qu'il essaie de nouveaux point de vue, tant qu'il invente (inventer c'est déplacer son rapport à l'environnement), tant qu'il crée (créer, qu’il s’agisse d’un objet utilitaire ou artistique, c'est toujours trouver un point de vue inédit), l'homme est dans sa vérité. Cela ne l’empêche pas d’habiter, mais il ne borne pas son horizon à son habitation.
  L'homme qui s’aventure accepte qu'il existe des points de vue différents et surmonte l'insuffisance de son point de vue en l'enrichissant d'autres points de vue possibles. Ainsi procède la pensée d’avenir : l’avenir se projette comme une direction nouvelle parce qu’elle prend en compte des possibilités nouvelles ouvertes par la reconnaissance de points de vue différents. Par exemple prendre en compte le point de vue qu’ont tant de gens d’être des « laissés-pour-compte » de la République pourrait permettre de renouveler le contrat social de notre société afin qu’il soit moins factice, et ne permette plus de répéter indéfiniment les même rapports sociaux indignes.
  Nous pourrions appeler la pensée d’avenir « progressisme », mais nous risquerions alors le grave contresens qu’elle soit assimilée à la pensée du fameux « progrès » par lequel on caractérise l’ère industrielle. L’idéologie du progrès en ce sens technique-scientifique-industriel a en réalité une dimension réactionnaire puisqu’elle s’efforce de récupérer les projets d’avenir pour les reconduire toujours sur les mêmes valeurs du passé, celles de la révolution industrielle au tournant du XIXème siècle : une société de travailleurs et d’entrepreneurs en laquelle l’argent est roi, et où l’extension du domaine de la marchandise est à son service.
  En particulier la pensée libérale-marchande qui affirme que l’homme véritable doit, comme travailleur-consommateur, habiter le domaine de la marchandise, cultive des critères d’appartenance qui font signe d’une identité qui vaut essentiellement pour mieux rejeter ceux qui ne la possèdent pas. Parmi ces critères, les plus affichés sont les signes extérieurs de richesse matérielle.
  Dans d’autres espaces d’habitation on peut afficher d’autres critères tels les liens affectifs dans la famille, le patriotisme dans l’État, le port de signes religieux dans la confession religieuse, des traits physiques dans le racisme, etc.
  La pensée réactionnaire aboutit en effet toujours à une pensée d’appartenance et d’identité congelée qui se donne des critères pratiques – ce qui veut dire visibles – pour se conforter dans sa reconnaissance comme semblable (« Nous, les bons ! ») et rejeter l’autre – celui qui pourrait faire valoir un autre point de vue sur le monde. Ce qui donne toute leur clarté aux propos (cités plus haut) de Heidegger pour qui habiter veut dire « rester enclos dans ce qui nous est parent, c'est-à-dire dans ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être. »

* * *

  Il se pourrait bien que les soubresauts sociaux qui accompagnent l’extension accélérée du domaine de la marchandise – dans la mondialisation et la révolution technologique permanente – soient un puissant motif de cette régression assez générale de la conscience commune vers une vision réactionnaire de la réalité.
  Mais la pensée réactionnaire est toujours illusoire en ce qu’elle piétine inconsidérément l’expérience commune et la rigueur rationnelle pour une interprétation imaginaire de la réalité qui vise à restaurer le monde sécurisant de l’innocence enfantine.
  Dans la mesure, où comme on le voit aujourd’hui, la pensée réactionnaire peut devenir un principe d’action publique pour tout le spectre politique en situation de gouverner, même pour la gauche (celle dite « de gouvernement »), elle augure d’échecs politiques cuisants et de graves désordres sociaux à venir.
  Comme on le sait, les arguments de fait et de raison sont impuissants à conjurer une interprétation de la réalité relevant de désirs régressifs dont l’évidence puise sa source en un autre temps, selon une autre logique.
  C’est pourquoi nous avons proposé de creuser le sol en lequel s’est développée l’humanité pour remonter à la racine de cette excroissance malheureuse : la pensée réactionnaire relèverait d’un désir archaïque de rapport au monde comme habitation qui viserait les bienfaits de la situation prénatale dans la matrice maternelle : un monde clos, enveloppant, satisfaisant et sûr, impliquant une unicité de point de vue.
  Cela nous a permis de mettre en évidence le caractère essentiel de l’humanité qui est d’être une espèce aventureuse, d’habitation toujours provisoire, car vouée à être historique en se confrontant à la pluralité des points de vue dans l’espace ouvert.
  La pensée réactionnaire serait alors la pensée qui voudrait annuler l’histoire en hypostasiant le désir d’habitation pour en faire le principe de tout rapport au monde.
  C’est pourquoi sa mise en pratique politique aboutit toujours à des conséquences inhumaines.


 [1]  Par contraste on peut prendre l’exemple du poulain venant d’être mis bas : il n’a pas à crier et à s’agiter vainement car il est guidé tout de suite par le réflexe de se redresser sur ses pattes.
 [2] On en retrouvera les linéaments dans P-J Dessertine « Pourquoi l’homme épuise-t-il sa planète ? » (Aléas, 2011), chap 11 : La déréliction humaine.
 [3] Il la relativise habituellement en peuplant son habitation de signes qui évoquent la dimension aventureuse de son humanité (tableaux, bibelots, trophées, etc.).
 [4] Le « migrant » pourrait bien être l’exilé déshumanisé ; c’est pourquoi il ne serait plus question pour lui d’asile. Voir à ce sujet « Du traitement de l’exilé comme migrant ».