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mardi, octobre 22, 2024

Choisit-on son habitat ?


    La réponse peut paraître évidente !
    Oui, bien sûr ! Le choix de son habitat fait partie des décisions les plus importantes de son existence ?
    Certains d’entre nous n’ont-ils pas mûrement choisi d’habiter dans un petit village ?




    Ce qui problématise la question, n’est-ce pas l’évolution contemporaine des conditions d’habitation ?



    On peut parler ici de façon à peine caricaturale de « cages à lapin ». Choisit-on de vivre dans une cage à lapin ? Que ce soit en disposition verticale ou horizontale d’ailleurs !


    Aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale vit dans des villes. On évalue qu’il n’y en avait que 2% en 1800. Un demi-milliard d’individus vit dans l’une des 20 mégalopoles de plus de 10 millions d’habitants qui se sont développées sur la planète.
    Cette urbanisation forcenée de l’habitat, dans des agglomérations de plus en plus amples, qui s’affirme comme tendance lourde de l’histoire humaine, ne remet-elle pas en question la thèse de notre liberté de choisir notre habitat ?
    La métaphore de la « cage à lapin » nous renvoie à l’habitat animal. Peut-on dire que l’animal choisit son habitat ?

1.    Habitat animal, habitat humain : quelles différences ?

    Pour mieux caractériser le rapport de l’homme à son habitat, posons-nous la question : quelles différences y a-t-il entre l’habitat animal et l’habitat humain ?
    Il faut ici penser les différences générales en multipliant les points de vue – comme, par exemple, celui de l’emplacement, de l’origine (construit ou non), de la fonction, de la socialité qu’il induit, etc.


Différence d’origine de l’habitat ?
    On ne peut pas dire que les animaux se contentent d’habitat naturels alors que les humains les construisent. Des hommes vivent, ou vécurent dans des grottes. Des animaux construisent entièrement leur habitat. Au fond, comme dans tout le monde vivant, il y a chez l’homme soit l’habitat naturel (comme la grotte), soit l’habitat naturel aménagé, comme ces habitations réalisées en appui sur des falaises surplombantes, soit des constructions complètes sur sol.
    On ne peut même pas dire qu’il y a une différence flagrante du niveau de technicité des constructions. Le tisserin est un oiseau qui fait preuve d’une grande technicité pour construire son nid. Il est capable d’arracher de longs filaments à de grandes feuilles afin de les tisser très finement et de les nouer entre eux en utilisant plus d'une douzaine de nœuds différents. Il n’apparaît donc pas qu’il y ait une différence essentielle entre l’homme et le monde animal du point de vue de l’origine de l’habitat.

Différence dans la variété des formes ?
    On trouve une immense variété d’habitats chez les animaux, depuis le parasitisme (le ver-à-soie sur le mûrier), jusqu’à la complète autonomie native de la tortue, en passant par l’habitat sous terre ou sur les arbres, et par les migrations saisonnières qui alternent annuellement les habitats. De même ces habitats variés autorisent une socialité variée. L’habitat collectif dense est présent dans le règne animal tout autant que l’habitat individuel.
    On peut comparer de ce point de vue la tortue et la termite.

    On trouve aussi une toute aussi prodigieuse variété chez les humains :

 
 
 
 


Peut-on dire que la variété des habitats humains est analogue à celle du monde animal ?
    Non ! Il peut y avoir des variations marginales liées aux singularités des biotopes. Mais on ne trouve pas une variété notable des habitats qui soit intérieure à l’espèce, ni dans l’espace, ni dans le temps, chez l’animal. Alors que cette variation dans l’habitat est une caractéristique de l’espèce humaine. Si l’habitat de l’animal change au cours du temps long de l’évolution, c’est parce que c’est l’espèce elle-même qui a changé !

N'y a-t-il pas d’exceptions ?
    Il y a une exception flagrante. Elle a été créée par l’homme ! C’est l’habitat imposé à une espèce par sa domestication.



    Cela amène à tirer une conclusion majeure sur la spécificité de l’habitat humain :
    L’habitat artificiel imposé par l’homme, autrement dit la domestication, signifie que l’animal serait physiologiquement capable de s’adapter à un nombre indéfini de formes d’habitat, mais que de lui-même, il reste dans ceux que lui indique son instinct. Alors que l’homme a certes instinctivement besoin d’un abri, mais il prend la liberté d’une infinité variété de formes d’habitat.

Différence dans le lieu de l’habitat ?
    L’animal a son habitat lié à un biotope déterminé par sa physiologie spécifique. On appelle biotope une configuration d’environnement en laquelle une espèce vivante peut s’épanouir, et hors de laquelle elle dépérit.
    L’humain peut vivre à peu près partout… mais il doit chaque fois s’en donner les moyens techniques appropriés.
    Cela signifie que cette liberté humaine d’habiter à peu près partout – même dans l’espace extra-atmosphérique désormais – a pour corollaire une inventivité technique qu’on ne retrouve jamais chez les autres espèces vivantes.

Différence dans la manière de se l’approprier ?
    Les humains consacrent en général l’appropriation d’un habitat par un individu ou un groupe familial par le droit – ce qui signifie un énoncé public, garanti par la société, de l’obligation de respecter la maîtrise de l’accès à son habitat par son propriétaire nommé. On trouve de tels textes sur le droit de propriété dans les plus anciens écrits déchiffrés, tel le code d’Hammourabi (Mésopotamie, 2e millénaire avant J-C).
    Les animaux, certes, savent qu’il faut éviter de trop s’approcher de l’habitat d’un congénère. Mais cette apparence de respect ne peut jamais être détachée de l’existence d’un rapport de force présent.
    C’est la force de l’usage public du langage – caractéristique de l’espèce humaine – de pouvoir aligner d’emblée toute une société par le droit, c’est-à-dire sur l’obligation de respecter des règles fondamentales pour la viabilité du groupe social, comme celle de la propriété de l’habitat.

    Quels enseignements peut-on tirer de ces comparaisons quant à la liberté des hommes vis-à-vis de leur habitat ?

 

2. L’humain comme habitant problématique

    C’est dans la manière d’habiter que se constate une spécificité humaine : l’individu humain a la liberté d’habiter partout parce qu’il n’est pas d’emblée lié à un biotope assigné par la biosphère au moyen de comportements instinctifs.
    Mais cette liberté qui se décompose en deux séquences : d’abord la liberté de choisir son lieu de vie – et ce peut être transitoire et périodique (nomadisme) – ensuite celle de choisir la forme de son habitat.           Cette liberté proprement humaine a été exprimée par Marx de manière très juste :

« …une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » K. Marx, Le Capital, 1867.
     Mais cette liberté est-elle vraiment une supériorité de l’espèce ?
    Car l’animal sait d’emblée, par instinct, où il peut être bien. Ce n’est pas le cas de l’homme : il ne sait pas où et sous quelle forme d’habitat il va être bien. Il doit définir ce bien lui-même. Et ce n’est pas du tout évident !
    De ces deux types d’habitats pratiqués par les hommes sous les mêmes latitudes, lequel est préférable, la yourte mongole, ou la villa dans un lotissement ? 


    Il est clair que l’une ou l’autre option n’implique pas la même manière de vivre, la même vie sociale, le même rapport à l’environnement naturel, et même le même rapport à l’espace et au temps !
    Ne peut-on pas dire que choisir son habitat, c’est choisir sa vie ?
    Alors ne peut-on pas parfois envier l’animal qui est assuré par son instinct de choisir la bonne vie ?
    Comme l’écrivait Sartre : « l’homme est condamné à être libre ! »
    Mais avant de consentir à cette sentence pessimiste, posons-nous la question :

    Qu'est-ce qu’implique la prise en compte de cette liberté de choisir son habitat ?
    Comme le remarque Marx ci-dessus, elle implique de se représenter l’habitation que l’on souhaite réaliser, avant d’agir. Ce qui présuppose de répondre à la question : quel est le bon habitat pour soi ? Il s’agit donc prendre du recul par rapport à ses désirs pour réfléchir quel est son but et les moyens de l’atteindre.
    Or, le but humain concernant l’habitat est-il le même que celui de l’animal ? Quel est celui de l’animal qui aménage son habitat ? N’est-ce pas essentiellement la sécurité qui permet la continuation de l’espèce ?
    L’habitat humain est-il réductible à la sécurité ?
    Voici ce qu’écrivait Heidegger à ce sujet :

« Habiter, être mis en sûreté, veut dire : rester enclos dans ce qui nous est parent, c'est-à-dire dans ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être. Le trait fondamental de l'habitation est ce ménagement. » ; car, ajoute-t-il, « la condition humaine réside dans l'habitation », Heidegger, Essais et conférences, «°Bâtir, habiter, penser » – 1951
    Certes Heidegger évoque d’emblée la sécurité (qu’exprime ici le mot traduit par sûreté). Mais il lui donne un sens qui va clairement au-delà de la préservation de la vie biologique. Car on peut lire, derrière le style un peu pompeux de l’expression « ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être », qu’on a plus que simplement sa vie, sa santé physique, son bien être à ménager, mais ce qui fait de soi un être pleinement humain : sa liberté proprement humaine.
    On a remarqué avec justesse qu’il est inconvenant, blessant même, pour ceux qui habitent là, de parler, à propos de ce qu’on appelle des « grands ensembles », de « cages à lapins ».

     C’est exactement ce que veut dire Heidegger ! Même dans un grand immeuble avec la multiple répétition des mêmes appartements parallélépipédiques, chacun fait en sorte de l’habiter de manière humaine, c’est-à-dire en faisant valoir sa liberté humaine singulière. C’est ainsi qu’il l’arrange selon son goût par l’ameublement et la décoration.        Encore plus significatifs sont les petits objets symboliques – inscriptions, tableaux, photos, bibelots, etc. – présents dans tout logis, qu’on met de-ci, de-là, comme sur le meuble du salon, toujours bien en vue, qui témoignent de notre humanité, de notre vie aventureuse passée, de nos rêves à venir. Car son habitat ne vaut, pour l’homme, que s’il renvoie le reflet de son humanité, que s’il témoigne, en fin de compte, de la valeur de l’humanité, que s’il est un espace cultivé. On s’est beaucoup interrogé sur la signification des fresques pariétales de nos très lointains ancêtres, dans les grottes de Lascaux, Chauvet, Cosquer, etc. ; accueillons-les simplement dans cette perspective.
    Et quelle est cette valeur proprement humaine, sinon que cette capacité de pouvoir orienter sa vie au-delà de tout instinct, autrement dit de définir soi-même son bien en fonction duquel on choisit son lieu et sa manière de l’habiter !
    C’est bien ainsi qu’on peut rendre compte du fait que la diversité des habitats humains n’est pas réductible à la variation des conditions imposées par l’environnement. On ne donne pas le même sens à sa vie quand on choisit d’habiter dans un immeuble intégrant des équipements collectifs, ou dans une maison individuelle entourée de murs dans un lotissement.
    Mais il ne faut pas se cacher que cette liberté propre à l’humain de choisir le sens de sa vie est ambigüe. L’animal n’a-t-il pas un avantage définitif de savoir instinctivement où est son bien ? N’est-ce pas notre faille humaine – notre « péché originel » – que de pouvoir nous tromper sur ce qui est bien ?

 

3. La liberté d’habiter comme aventure

    Le philosophe G. Canguillhem ouvre une perspective de grande profondeur sur cette possibilité de se tromper de l’homme cherchant sa place dans le monde :

« Un animal, ‑ et j'ai fait allusion à l'étude du comportement instinctif, comportement structuré par des patterns innés, ‑ est informé héréditairement à ne recueillir et à ne transmettre que certaines informations. Celles que sa structure ne lui permet pas de recueillir sont pour lui comme si elles n'étaient point. C'est la structure de l'animal qui dessine, dans ce qui paraît à l'homme le milieu universel, autant de milieux propres à chaque espèce animale, comme Von Uexkull l'a établi. Si l'homme est informé à ce même titre, comment expliquer l'histoire de la connaissance, qui est l'histoire des erreurs et l'histoire des victoires sur l'erreur ? Faut-il admettre que l'homme est devenu tel par mutation, par une erreur héréditaire ? La vie aurait donc abouti par erreur à ce vivant capable d'erreur., En fait, l'erreur humaine ne fait probablement qu'un avec l'errance. L'homme se trompe parce qu'il ne sait où se mettre. » G. Canguilhem, Études d'histoire et de philosophie des sciences, 1970, Vrin, p. 364.
    De ce texte on peut tirer les idées suivantes :

⦁    L’homme peut inclure des mondes animaux dans le monde universel qu’il peut englober par sa faculté propre de représentation par la langue. Alors que l’animal est définitivement enfermé dans le monde configuré par sa physiologie – le biologiste J. Von Uexkull, dans Mondes animaux et monde humain (1934), étudie de ce point de vue le cas emblématique, parce que très simple, de la tique.
⦁    Mais le monde humain universel est un monde seulement représenté, autrement dit, l’homme a une aptitude à le décrire et à anticiper son évolution. Mais pour cela il doit en prendre une connaissance juste pour pouvoir maîtriser ce qu’il va y faire, et pouvoir y trouver son bien. Il peut se tromper, il se trompe même régulièrement.
⦁    L’être humain serait errant – on peut dire exilé de naissance : il n’a pas une place réservée, d’emblée accueillante, dans le monde ; il cherche à savoir en quel endroit il pourrait être bien – et s’il a une capacité de connaître exceptionnelle et une inventivité technique sans pareil c’est justement pour se donner une place accueillante.

    Ainsi, avant d’être d’habitation, le rapport humain à l’espace serait fondamentalement aventureux, c’est-à-dire toujours empreint d’un facteur d’indétermination quant à la place que l'humain peut occuper sur Terre. Comme l’habitation est la détermination d’une bonne place où l’homme peut vivre, on peut considérer l’aventure comme l’antonyme de l’habitation.
    Rappelons à ce propos la formule de Heidegger citée plus haut : « la condition humaine réside dans l'habitation ». En réduisant l’humanité à l’habitation ce penseur donne une conception qui trahit la condition humaine car l’habitation ne vaut qu’autant que l’être humain est aventureux. D’ailleurs tout humain éprouve toujours le besoin de sortir périodiquement de son habitation pour s’aventurer dans l’espace ouvert. C’est pourquoi on n’est pas surpris qu’Heidegger ait adhéré très tôt à l’idéologie totalitaire du nazisme. C’est en effet en vertu de cette conception unilatérale de l’humain comme « habitant » que le nazisme a pu préconiser une politique préventivement belliqueuse de « sauvegarde de l’espace vital du peuple allemand ».
 
    Revenons à l’image de ce quartier de Hong-Kong sur-densifié par l’habitat en hauteur.


    Cette image est tout-à-fait significative de l’évolution contemporaine de l’habitat.

    Qu’est-ce qui caractérise l’habitat contemporain ?

⦁    Il tend à se densifier en des dizaines de mégalopoles tentaculaires qui peuvent dépasser la dizaine de millions d’habitants.
⦁    Il tend à s’uniformiser. La même logique d’urbanisation par des tours très hautes, des vastes centres commerciaux, des banlieues pavillonnaires tentaculaires ; la même logique architecturale de bétonisation à angles droits.
⦁    Le corollaire en est la restriction drastique, à presque rien par la réduction des possibilités, de la liberté du choix de son habitation par l’individu.

    On ne peut comprendre cette évolution autrement que comme l’expression dernière de l’aventure industrielle initiée il y a plus de deux siècles en Occident, et qui, par sa logique propre qui est l’extension indéfinie du marché (au sens économique du terme), est devenue désormais une aventure mondiale. Cette aventure est délibérément menée par une minorité affairiste, c’est-à-dire motivée par le pouvoir que lui donne l’accumulation de la richesse pécuniaire. Mais elle n’a été possible que par le consentement d’une majorité des populations qui trouvaient là une nouvelle confiance dans leur rapport à l’environnement naturel (puisqu’elle s’appuie sur le progrès technique), comme de multiples opportunités de satisfactions dans une vie rendue ainsi plus facile que par le passé.
    Ces bénéfices se révèlent aujourd’hui des illusions car on constate qu’ils se retournent en leur contraire. L’environnement naturel nous renvoie des évènements catastrophiques de plus en plus incontrôlables. Les satisfactions se révèlent de plus en plus éphémères face aux contraintes lourdes sur notre liberté qu’implique l’organisation mercatocratique (c’est-à-dire pour l’extension du marché) de nos sociétés.

* * *

    La réponse à la question soumise à notre réflexion est négative. Nous avons de moins en moins le choix de notre habitat. Et c’est bien là une perte concernant notre liberté la plus fondamentale puisqu’elle porte sur le sens que nous donnons à notre vie.

    Nous pouvons dire aujourd’hui que l’aventure de l’espèce humaine – ce qui fait qu’elle a une histoire – s’est fourvoyée dans une impasse. Et, effectivement, parce que c’est une aventure, elle pouvait se tromper.
Il est souhaitable désormais que les populations actent l’erreur collective et réfléchissent collectivement le moyen de continuer l’aventure humaine, afin que, se réappropriant leur liberté, les humains puissent donner le meilleur de ce qu’ils peuvent.

Pierre-Jean Dessertine, octobre 2024

Les images ont été fournies par Jean-Pierre Testa, architecte, à l’occasion d’un café-philo sur l’habitat à Lourmarin le 12 novembre 2019.
Jean-Pierre Testa nous a quitté en janvier 2023.

jeudi, janvier 12, 2017

Du reniement du don d’asile



   Le don d’asile est le fait d’apporter refuge et protection à autrui lorsque celui-ci est dans un état de dénuement tel que sa sécurité vitale est en jeu.

   Dans l’ensemble des cultures le don d’asile est considéré comme un devoir – en quelque sorte un prolongement du devoir d’assistance à personne en danger. La seule restriction semble bien être lorsque la personne qui a besoin d’asile est identifiée comme un ennemi dans un pays en guerre.

   Aujourd’hui en France, on fait comparaître en justice des citoyens qui ont donné asile à des exilés en dérive sur les routes de France, dans un dénuement complet, quelquefois enfants, quelquefois malades ou blessés.

   Le délit motivant les poursuites est l’« aide au séjour d’étrangers en situation irrégulière »

   On peut être choqué – on est choqué – par la faiblesse de cet argument juridique qu’on prétend opposer au devoir d’asile.

   Du point de vue simplement humain comment mettre en balance le devoir de don d’asile et une disposition légale parfaitement contingente ? Rousseau dans son Discours sur l’inégalité (1755) ne discernait-il pas la racine universelle du devoir de secourir autrui dans la pitié naturelle : « la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir … » ?

   Du point de vue de la responsabilité, comment mettre en balance la nécessité dans laquelle se sont trouvés des individus de s’arracher à leur terre natale, et ce faisant de tout perdre – même le nom qui leur permettait une reconnaissance sociale – pour aller vers quelque lieu où ils pourraient se redonner un avenir, et le formalisme juridique de l’État français totalement inaccessible à ces gens, ignorant la langue et la culture française, dans l’état d’urgence où ils vivent ?

   Du point de vue simplement juridique, l’article L622-1 du Code pénal stipule : « Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 Euros. » Il y a bien une exception à cet état délictueux « lorsque l’acte reproché n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux destinées à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger, ou bien toute autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci. » (622-4), mais cette notion de « contrepartie » est tellement vague qu’elle vaut comme menace pour toute personne qui secoure un immigré en errance en France : le Ministère public n’a pas hésité à arguer d’un « bénéfice militant » pour requérir contre un donneur d’asile. Or cette loi est clairement illégitime du point de vue des textes fondamentaux régissant notre droit. Rappelons que la devise « liberté, égalité, fraternité » est inscrite dans notre Constitution. Et la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, qui engage la France (elle l’a signé en 2000), affirme en son Préambule que l'Union « assure la libre circulation des personnes ».

   On voit la logique qui guide l’État français en ces poursuites ; elle s’exprime en un discours qui semble pétri de bon sens : « Il faut bien réguler ces masses de migrants qui confluent vers notre pays, la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, ces donneurs d’asile mettent en risque nos ressortissants en pouvant favoriser, en période d’attentats islamistes aveugles, l’introduction de loups dans la bergerie, et de toutes façons leur générosité est bien naïve car pratiquement ils contribuent à créer un appel d’air qui rendra encore plus aigu le problème des migrants. » Sauf que ce discours se trouve complètement ruiné lorsque l’on rencontre des étrangers exilés en état d’extrême vulnérabilité, qui portent dans leur regard le vécu d’expériences ineffablement difficiles, et dont le destin est suspendu à un signe d’accueil – à votre signe d’accueil.

   La vérité est que ces personnes sont nos semblables, ce qui veut dire qu’en leur rencontre nous nous reconnaissons nous-mêmes en tant que nous pourrions éprouver les sentiments dont ils font signes. C’est ce qu’on appelle l’empathie. Ce qu’il faut préciser, c’est que notre empathie envers l’exilé n’est pas une faiblesse –  complaisance à notre sentimentalité – car elle a un fort fondement objectif. En réalité nous sommes tous des exilés. Nous sommes tous passés par la détresse d’une attente vitale d’un signe d’accueil. Car telle est la condition du nouveau-né humain entre le moment de son expulsion de la matrice maternelle et celui de son accueil contre le corps de la mère.

   Il faut alors comprendre qu’il n’a été possible de concevoir la pénalisation du don d’asile que par un déni radical de sa condition d’exilé. Pour ce déni, le psychanalyste parlerait d’une « forclusion » en ce que, dans le vocabulaire donnant leur monde aux fonctionnaires d’État promouvant cette pénalisation, il n’y a aucun mot qui pourrait la signifier. Si l’on reprend les propositions écrites plus haut sur la logique de la pénalisation, on s’aperçoit qu’elles font constamment signe de l’appartenance par l’usage de cette fameuse première personne du pluriel, « nous », « nos ». Car, en effet, le bon sens apparent de ces propositions vient de cette évidence de l’appartenance qui procède d’une dichotomie du monde entre « nous », qui appartenons au bon groupe (ou au groupe des bons), et les autres, les « étrangers », les « migrants », fauteurs de troubles potentiels[1].

   Bien sûr, ce « nous » s’abreuve d’un symbolisme prolifique : nous, les blancs, les chrétiens, les dépositaires de l’idéal des Droits de l’homme, les contributeurs pour l’humanité d’une culture sans pareil, etc. Mais si l’on gratte un peu on s’aperçoit que ce « nous » pimpant est illusoire. On pourrait le faire pour chacun des caractères cités ci-dessus. Mais pensons simplement à ce que tous les exilés des totalitarismes du XXème siècle, les Castoriadis, Grothendieck, Ionesco, Picasso, Cioran, etc. ont apporté à la culture française ! Car quoiqu’on veuille, la vérité de l’humanité n’est pas l’appartenance, mais l’errance, c’est-à-dire que les humains n’ont jamais de place définitivement assignée dans le monde, et restent toujours en instance de se déplacer – et l’invention technique est aussi une manière de se déplacer en déplaçant son rapport au monde. C’est parce qu’elle est errante que l’espèce humaine est historique. C’est pourquoi le monde de l’appartenance développe toujours le sentiment négateur de l’histoire : la nostalgie. La logique de l’appartenance est proprement réactionnaire, et c’est pour cela qu’elle devient si volontiers le terreau des fascismes.

   Dès lors on comprend mieux l’indignation que peut précipiter en chacun la pénalisation du don d’asile. Elle révèle un conflit des valeurs qui se joue aujourd’hui dans nos sociétés occidentalisées (c’est-à-dire plutôt riches et pacifiées, donc attrayantes pour ceux qui ont perdu leur terre natale).

   Il y a d’un côté l’humanisme, qui considère que tout être humain a une valeur absolue fondée sur sa liberté propre qui est une liberté d’inconfort dans le monde car il ne sait pas d’emblée où se mettre, mais qui peut s’appuyer sur la raison pour choisir son lieu et donc en quoi consiste son bien. L’humanisme a été pensé dès l’Antiquité avec Socrate (Qu’est-ce que le bien ?), les Cyniques (le cosmopolitisme) et les Stoïciens (l’homme participe de la Raison universelle). L’humanisme a été revivifié à la Renaissance à partir de la critique du diktat du dogme chrétien (Pic de la Mirandole, Montaigne, Bruno). Il s’est épanoui au XVIIIème siècle avec la reconnaissance politique de la valeur de l’homme libre et rationnel par la Déclaration d'indépendance des États-Unis (1776) et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen par l’Assemblée constituante française de 1789. Nos institutions politiques contemporaines sont héritières de cet humanisme, entre autres par la devise de la République française « Liberté, égalité, fraternité », par la Déclaration universelle des droits de l'Homme de l’ONU (1948) et par la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne (2000).

   Dans ce cadre la libre circulation des exilés et le don d’asile des citoyens à leur égard devraient aller de soi.

   Seulement, il y a de l’autre côté l’insistance de ce « nous » à être reconnu comme valeur d’un monde dichotomisé. Nous avons vu que l’identification de ce « nous » était fort problématique. Mais il faut aussi éclairer cette valeur dont il serait porteur et pour laquelle il faudrait le défendre contre les menaces extérieures.

   Or il est impossible de soutenir que ce sont les valeurs de la République – les Droits de l’homme, la trilogie « liberté, égalité, fraternité » – ou même la culture française dans son rayonnement universel, qui justifieraient les dispositions de pénalisation du don d’asile puisque justement elles sont alors mises en défaut. On ne peut pas dire non plus que c’est la sécurité physique de ce « nous » qui serait mise en péril par le don d’asile, car c’est justement la raison d’être des forces de police d’assurer la sécurité de tous dans le cadre du respect des droits et libertés de chacun garantis par la République[2].

   Il faut avoir les idées claires sur les comportements dangereux des étrangers qui viennent sur notre territoire. Ce sont des gens qui ont les comportements humains qui sont requis par les conditions qui leur sont faites. S’il ne sont pas accueillis, s’ils sont regroupés de force dans des espaces confinés, s’ils sont harcelés par la police, s’ils sont constamment confrontés à l'indifférence ou au mépris, bref s’ils se sentent en environnement humain hostile, il est inévitable qu’il s’efforcent de se retrouver selon des affinités communautaires, et qu’à partir de là ils développent de l’hostilité par rapport à un milieu social dont ils se sentent rejetés. Et si parmi eux se trouve un endoctriné qui leur fournit une idéologie « prêt-à-penser » qui prône la violence contre les mécréants, alors certains peuvent y être sensibles.

   Le mot d’ordre des autorités devrait être « Facilitez le travail des forces de l’ordre, soyez accueillants envers les exilés ! »

   On n’en est pas du tout là. Au contraire, on nous alarme contre la présence – et même contre la simple possibilité de présence – d’exilés. On pénalise les comportements d’accueil sous prétexte que nous serions menacés dans « notre » civilisation, « notre » culture, « notre » manière de vivre, « notre » liberté. C’est là que s’opère le basculement des valeurs fondées sur la réalité universelle de la condition humaine – l’humanisme – aux valeurs illusoires d’appartenance. Prenons la valeur « notre liberté » dont on peut dire qu’elle intègre toutes les autres. À quelles expériences partagées renvoie-t-elle que pourrait menacer l’accueil de quelques exilés[3] ici et là ?

   Personne ne peut prendre au sérieux qu’une telle cohabitation pourrait un tant soit peu restreindre la laïcité – qui n’est que la cohabitation de la pluralité des visions du monde dans l’espace public sous l’autorité bienveillante et neutre de l’État[4] – la liberté de se déplacer, de se vêtir etc. Si l’on interroge les habitants des communes qui ont accueillis des exilés, ils répondent toujours que, loin de limiter leurs possibilités, ils les ont augmentées en stimulant la vie sociale.

   Il faut dénoncer dans l’usage du levier de la peur par l’État pour détourner de l’accueil des exilés l’amalgame qui est fait avec les populations autochtones de souche immigrée des quartiers déclassés de nos cités qui ont des comportements hostiles voire violents envers les autres habitants, quand ils n’entrent pas en rébellion ouverte (comme en 2005). Faut-il rappeler que ces populations ont subi des décennies durant des comportements assez généralisés de ségrégation ? Ils restent que les exilés d’aujourd’hui sont dans une histoire totalement hétérogène, et que, outre leurs meurtrissures d’exilés, leur dénuement, leur errance, il est douloureusement injuste de leur faire porter le poids de cette hostilité.

   Mais tout cela, nos dirigeants politiques et magistrats qui pénalisent le don d’asile le savent fort bien (ou au moins savent-ils qu’ils ne veulent pas le savoir). Quel est donc leur intérêt à vouloir que la population autochtone ne réponde pas à la détresse des exilés ?

   Pour le comprendre il faut en revenir à « notre liberté » laquelle, dans les sociétés occidentalisées inondées de biens marchands, signifie « liberté-d’accéder-aux-biens marchands-et-de-composer-son-bonheur-par-leur-consommation ». Par exemple la liberté de circuler est fondamentalement indexée à la production des biens marchands – mobilité du travail – et à leur consommation – pour se rendre sur les zones commerciales mais aussi pour accéder aux biens sur sites : lieux touristiques, parcs de loisir, etc. Ce qui signifie que l’essence de notre liberté est la capacité d’accéder à un certain niveau de bien-être par le moyen des consommations et en se soumettant à la contrainte qu’une part de notre énergie vitale soit dédiée à un travail rémunérateur.

   Cette conception de « notre liberté » implique une vision du monde strictement individualiste : le monde est l’instrument de mon épanouissement personnel (pensé comme maximisation de sensations positives)

   C’est la vision du monde incessamment diffusée par les vecteurs idéologiques du pouvoir marchand – les publicités qui envahissent l’espace public certes, mais aussi tous les médias de masse qui, la plupart du temps par images animées (télévision, Internet), abreuvent leurs spectateurs de modèles de réussites de personnalités qui auraient atteint un niveau enviable de bien-être.

   On appelle volontiers cette vision du monde le libéralisme. Et le mot « libéralisme » est effectivement une déclinaison  du mot « liberté ». Mais cette déclinaison particularise la liberté selon deux caractères essentiels :
   - C’est une liberté qui est entièrement dépendante de la liberté d’écoulement des flux marchands. Il faut entendre par là tout ce qui favorise la production, la circulation, l’appropriation et la destruction des biens marchands. C’est pourquoi la liberté du libéralisme c’est d’abord la liberté de circulation des biens marchands. Et lorsque des personnes humaines ne sont pas utiles à l’activation des flux marchands, comme les exilés qui n’ont rien, elles peuvent être empêchées de circuler librement si elles sont considérées comme un obstacle. Ne s’aperçoit-on pas à quel point le libéralisme consacre de l’énergie aux négociations pour lever les obstacles culturels à la circulation des marchandises, et comme il est prompt à fermer les frontières aux humains qui pourraient gêner la fluidité de la circulation des marchandises ?
   - C’est une liberté qui isole. Car les types de biens en lesquels elle se déploie valent d’abord pour soi et s’acquièrent par l’argent. Or l’argent, moyen universel d’acquisition de biens en régime marchand, est nécessairement le bien le plus convoité et le plus rare. Il met impitoyablement les gens en compétition. C’est pourquoi le libéralisme tend inexorablement à détruire les solidarités humaines.

   Pourquoi aujourd’hui, en France, pays des Droits de l’homme et de la devise « Liberté, égalité, fraternité » traîne-t-on dans les tribunaux des citoyens qui ont donné asile à des exilés totalement démunis ?

   La solidarité envers l’exilé venu de très loin au-delà des mers et des montagnes a plus de sens que toute autre, car l’écart culturel est tel qu’elle ne peut faire fond que sur le cœur de l’humanité des hommes.

   Se pourrait-il que le pire cauchemar du libéralisme marchand soit que se renouent ainsi des solidarités humaines ?

         


 [1] Il convient de distinguer l’« appartenance » de l’« habitation ». L’habitation est le fait de délimiter un espace sécurisé, en particulier pour le repos et la reproduction, entre deux sorties dans le monde aventureux. Habiter, c’est aussi toujours ravauder son habitation, et c’est savoir qu’elle se place entre deux déménagements (de séquence plus ou moins longue entre le nomadisme et la demeure familiale héritée des ancêtres). L’habitation, contrairement à l’appartenance, implique donc la reconnaissance que l’homme n’a pas de place assignée, qu’il est errant. Elle est la dichotomisation du monde légitime car reconnue comme artificielle et provisoire.
 [2] Ce qu’ont très bien compris les autorités allemandes dans leur gestion des suites des agressions sexistes de Cologne dans la nuit du Nouvel An 2016.
 [3] Car le nombre d’exilés se rendant sur le territoire français reste infime eu égard à la population totale. L’effet de masse n’apparaît qu’à partir du moment où l’on installe des verrous à leur libre circulation.
 [4] Il faudrait quand même bien s’apercevoir que la principale entorse au principe de laïcité aujourd’hui est l'omniprésence dans l’espace public de la vision du monde consumériste : le bonheur comme sommation de bien-être par l’achat de biens marchands. Tout comme pour une religion, il s’agit d’une vision du monde fondée sur une croyance et portée par une iconographie édifiante.