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samedi, octobre 24, 2020

Chroniques démasquées 4 – Envisager la solidarité

 

– L’anti-somnambulique (a-s) : L’obligation du port d’un masque sanitaire dans l’espace public est-elle acceptable ? On n’abordera valablement cette question qu’en se situant au-delà des oppositions à l’emporte-pièce – ce que j’ai appelé les yakassements. Il me semble que la question ouvre à une réflexion intéressante à condition qu’elle soit bien posée. Qu’est-ce qui va aujourd’hui dans le sens du Bien Commun ? Est-ce cette obligation du port du masque qui freine la propagation du virus ? Ou n’est-ce pas plutôt la préservation de rapports pleinement humains, ceux par lesquels on peut se dévisager ?
– L’interlocuteur : Personnellement, je pense que c’est la seconde alternative : préserver nos relations humaines.
– (a-s) : Fort bien, mais préserver nos relations humaines présuppose la possibilité de relations tout court, c’est-à-dire, en cas de situation d’urgence sanitaire comme par cette épidémie mortelle, de se prémunir contre ce qui peut apporter la maladie et la mort.
– D’aucuns disent qu’il ne faut pas s’empêcher de vivre pour ne pas mourir, puisque, de toutes façons, on est destinés à mourir !
– (a-s) : Oui, mais la mort est plus ou moins proche, en fonction de plusieurs facteurs, mais tout particulièrement en fonction de l’âge. N’est-ce pas ceux qui se sentent le plus éloignés de la mort qui disent le plus volontiers cela ?
– C’est vrai … ce sont surtout les jeunes.
– (a-s) : Va-t-on dire que, selon qu’on soit plus ou moins personnellement concerné par l’urgence sanitaire, on va prendre position pour ou contre le port du masque ?
– De fait, c’est un peu ça, non ?
– (a-s) : Peut-être. Mais alors on a perdu notre question de départ !
– Heu…!
– (a-s) : Je te rappelle qu’il s’agissait de décider où est la Bien Commun ?
– Oui, tu as raison. Ce qu’on cherche, c’est une réponse commune, quelle que soit sa situation particulière.
– (a-s) : Et crois-tu que c’est possible ?
– Heu… pas sûr…
– (a-s) : Veux-tu dire que, parce que les intérêts divergent toujours, il est impossible de se mettre d’accord sur le Bien Commun, et donc qu’il faut l’autorité d’un État avec sa police pour l’imposer ?
– Peut-être …
– (a-s) : Mais par quelle magie, les individus qui ont accédé au pouvoir d’État auraient-ils le savoir du Bien Commun ?
– Hé bien il semble que, dès lors qu’ils tiennent compte des rapports de force dans la société pour imposer les règles qui vont susciter le moins de résistances, ils pensent gouverner selon le Bien Commun.
– (a-s) : Franchement, penses-tu qu’un consensus social qui consacre des rapports de force soit encore un « Bien Commun » ?
– Euh… oui si ça maintien un état de paix.
– (a-s) : Quel paix ? Car il faut voir ce qu’elle présuppose : des épreuves de forces, pour montrer qu’on est plus fort que l’autre, lesquelles peuvent toujours dégénérer en conflits ouverts, et des sacrifiés, ceux qui, en fonction d’une situation qui le plus souvent leur échappe, ne peuvent se faire valoir au concours de musculation. Ce serait donc une société injuste et porteuse d’une violence endémique. Est-ce une telle société que vise le Bien Commun ?
– Non ! Et pourtant n’est-ce pas un peu notre société ?
– (a-s) : Oui et non !
Oui, dans la mesure où c’est une société qui prétend fonder sa prospérité sur la compétition entre particuliers pour s’approprier des richesses.
Non lorsque, comme aujourd’hui, cette société se trouve dans une situation telle qu’elle est obligée de se donner des règles de comportements qui permettent de contrer une menace qui la met globalement en péril.
– Oui, bien sûr, face à la diffusion de ce virus qui menace la vie de chacun, on retrouve une sorte de réflexe de légitime défense collective, et la société fonctionne différemment. C’est ce qu’on a vécu lors du confinement de ce printemps, lorsque les gens applaudissaient tous les soirs pour manifester leur solidarité avec les soignants. Les héros du moment étaient ceux qui mettaient en jeu leur santé, leur vie même, pour le Bien Commun. Mais c’est tout-à-fait exceptionnel !
– (a-s) : Pourquoi exceptionnel ? Est-il si difficile de concevoir que l’individu humain soit capable d’adopter un comportement parce qu’il le juge finalement bien, alors même qu’il a une tendance intime, viscérale, à le rejeter ? Sauter en parachute (ou à l’élastique) au moment où il s’agit de se donner l’impulsion qui nous livrera à la chute dans le vide est vécu comme totalement contraire à notre vitalité, et pourtant, régulièrement, des individus le font. N’est-ce pas une tendance intime de ce genre – le désir de se déplacer librement – qui a été surmontée par à peu près tous nos concitoyens lors du confinement ? N’est-ce pas semblablement le désir sensible de vie sociale qui doit être surmonté par le port du masque ? N’est-on pas capable de sacrifier le bien intime, viscéral, pour le Bien Commun ?
– C’est vrai. Mais on le fait pourquoi là ? Pour se protéger ? Pour protéger les autres ? Mais ne sommes-nous pas tous destinés à rencontrer le coronavirus un jour ou l’autre ? Pour ralentir l’épidémie alors ? Mais n’est-ce pas ralentir l’accès à l’immunité collective ? Où est le Bien Commun là-dedans ? On nous explique qu’il est dans préservation de la capacité de notre système national de soins à prendre en charge l’afflux de patients victimes de l’épidémie. Mais pourquoi une telle situation, sinon parce que l’État, malgré les alarmes répétées des personnels soignants, a été délibérément négligent concernant les moyens hospitaliers ? Et pourquoi l’a-t-il été sinon pour des petits calculs à court terme de politiciens ? Devons-nous payer du prix de nos relations sociales ces inconséquences ?
– (a-s) : Je t’accorde que, de ce point de vue, il reste discutable de savoir si le port obligatoire du masque va dans le sens du Bien Commun. Mais justement, que cela soit discutable doit suffire. Parce que cela signifie tout autant qu’il peut être bénéfique au Bien Commun. Pour le dire autrement : il est possible que le port du masque généralisé sauve de nombreuses vies humaines. Cela ne suffit-il pas ?
– Peut-être. Mais je ne peux m’empêcher de considérer que sont très saines ces résistances qu’on trouve à porter le masque ! Cela veut dire que les gens résistent à être traités comme des moutons.
– (a-s) : Jusqu’au moment où celui qui résiste se trouve lui-même touché par la maladie, ou un de ses proches ! Alors là il prend en considération la possibilité que le port du masque puisse empêcher des contaminations ! Or, une prise de position qui s’effondre dès qu’elle s’affronte à la réalité ne peut pas être la bonne !
– Mais la simple soumission à un pouvoir qui abuse les citoyens ne peut pas être non plus le bon comportement !
– (a-s) : Il y a matière à résistance aux injonctions étatiques, j’en suis tout-à-fait d’accord. Mais ce doit être une résistance positive ; autrement dit, une résistance qui ne saurait s’opposer à ce qui, dans l’urgence présente, peut sauver des vies. C’est une résistance qui doit poser des jalons pour l’avenir. Pour comprendre ce que cela veut dire, il faut rappeler que l’opposition au port obligatoire du masque peut se faire selon deux perspectives : une perspective humaniste et une perspective politique.
Du point de vue humaniste, nous avons dénoncé la perte de la relation sensible au visage d’autrui. Mais lorsque nous vivons sans masque dans l’espace public, savons-nous toujours profiter de cette possibilité de se dévisager mutuellement alors qu’il est devenu si commun de détourner le regard de ceux/celles qui nous côtoient pour ne s’intéresser qu’à son smartphone ? L’obligation du port du masque qui nous est faite ne doit-elle pas nous amener à reconsidérer l’importance humaine de la prise en compte sensible du visage d’autrui – et donc de sa présence singulière – quand nous sommes dans l’espace public ?
Du point de vue politique, les errements passés et présents des pouvoirs sociaux conduisent à penser la vie sociale selon d’autres principes de gouvernance, pour qu’elle ne soit plus manipulatrice, mais respectueuse de la volonté des citoyens. Ce sont ces principes que les citoyens doivent maintenant élaborer – ce que l’on faisait quand on invoquait le « monde d’après » lors du confinement de printemps – et en fonction desquels ils pourront demander des comptes, plus tard, à ceux qui nous gouvernent actuellement.
– Je pense que tu as raison : il faut dépasser ces polémiques douteuses pour se projeter dans une société d’avenir humaine et durable. Mais il me semble que l’un ne va pas totalement sans l’autre : résister aux mesures liberticides aujourd’hui n’est-ce pas aussi préparer la société de demain ?
– (a-s) : Non, en période de crise, on est d’abord solidaire pour éviter la catastrophe collective, on ne prépare pas l’avenir – c‘est l’exacte signification d’un état d’urgence. Disant cela, tu manifestes que tu n’as pas pris conscience de l’urgence. Ce qui peut arriver si tu restes chez toi et que tu ne connais de la pandémie que la succession de messages alarmistes qui saturent les informations. Mais va donc voir les malades affluer dans un hôpital, et le personnel s’activer autour de tous ceux qui ont besoin de leur concours pour continuer à respirer. Tu sauras ce qu’état d’urgence veut dire ! D’ailleurs te viendra peut-être la pensée que cette solidarité dans l’urgence est d’abord le fait des personnels soignants du bas de l’échelle hiérarchique. Ce qui avait déjà été remarqué au niveau de l’ensemble de la société lors du confinement ; on disait alors que « les derniers de cordée sont devenus les premiers de corvée ! ». Certes, mais le mot « corvée » est empli du dédain du privilégié ; ils seraient bien plus justement nommés comme « les premiers de solidarité » ! Or, c’est cela qui est intéressant aujourd’hui : que la multiplication des faits de solidarité qui se révèlent, venant le plus souvent des milieux les plus humbles, préparent la société de demain, mais comme par surcroît, car c’est la sauvegarde présente du Bien Commun qui est visée.
– J’ai l’impression que la solidarité des plus humbles a bon dos ! Elle permet aux plus riches de continuer à s’enrichir en se dispensant de participer aux dépenses sociales à la mesure de leurs moyens, comme ils devraient le faire. C’est pourquoi, cet automne, on voit revenir en France une situation critique dans les services de réanimation des hôpitaux due à une pénurie de moyens, comme si on ne s’était pas intéressé à tirer les leçons des situations de « sauve-qui-peut » de la première vague – et le « on » est du côté des classes aisées !
– (a-s) : Je suis bien d’accord. L’impératif de solidarité ne vaut pas de la même manière pour tout le monde. Et cela on le sait. L’histoire nous l’a enseigné. La solidarité est la véritable force des peuples. C’est par elle qu’ils peuvent renverser des montagnes, c’est-à-dire faire muer une société pour qu’elle fonctionne sur d’autres principes. En face, du côté des puissants, on n’a que la carotte et le bâton … les biens de consommation agités sous le nez et les flash-balls ! As-tu remarqué à quel point la visée de la propagande marchande consiste à impacter les imaginaires sociaux de façon à détourner les individus de la solidarité ? Mais il se trouve que l’inconséquence des élites, leur incapacité à maîtriser la pandémie, alors même qu’elles se voient – situation extraordinaire – vulnérables au virus comme tout le monde, font qu’elles ont besoin de la solidarité populaire. On peut faire l’hypothèse que la répulsion de nos dirigeants à envisager un nouveau confinement généralisé a pour motif, peut-être pas toujours conscient, d’éviter de se retrouver dans une configuration sociale où c’est essentiellement la solidarité des humbles qui est mise en lumière parce que c’est elle qui fait tenir la société. On choisit de maintenir à tout prix l’activité économique, quitte à augmenter la charge des soins hospitaliers et la mortalité due au virus. Comme si l’on s’accrochait à la croyance que c‘est seule la compétition pour l’enrichissement particulier qui peut faire tenir une société. C’est ainsi que l’on est bien plus « quoi-qu’il-en-coûte » pour aider les entreprises que pour aider les hôpitaux.
– Je vois bien ce que tu veux dire quand tu mets en valeur la solidarité à propos de la pandémie de la covid-19. Et je te rejoins tout-à-fait. Mais il faut quand même se méfier. La solidarité est peut-être une valeur ambiguë. En tous cas elle a été souvent revendiquée par des mouvements d’extrême-droite.
– (a-s) : À cette objection il y a une réponse toute simple, et qui permet de discriminer sûrement tout usage nocif – c’est-à-dire qui serait germe d’injustice et de violence sociale – d’une valeur : c’est de la mettre à l’épreuve du critère d’universalité. Il s’agit de savoir si l’on peut répondre positivement à la question « Tout être humain peut-il faire sienne la valeur que je promeus ? » Ainsi la solidarité populaire, si on pense à la manière dont elle s’est affirmée au printemps dernier, avait bien ce caractère : sa valeur était reconnue par tous. Ma thèse est que, par nature, la solidarité populaire, la solidarité des humbles, est universelle, elle fait partie d’une sorte de sagesse qui s’est toujours transmise entre générations, et qui amène, par exemple, à ouvrir sa porte à l’étranger inconnu. La solidarité populaire est tout simplement la solidarité humaine – « humaine » signifie qu’elle s’étend à toute l’humanité, cela ne signifie pas qu’elle vaut contre le non humain, contre les animaux, elle peut s’étendre à la vie animale car elle est toujours finalement positive. Au contraire, si tu te renseignes sur les sectes politiques qui se proclament « solidaristes », tu verras qu’elles définissent leur solidarité essentiellement contre : antisionistes, anticommunistes, anticapitalistes, etc. La solidarité populaire, qui se décline dans la devise de la République française par le mot « fraternité »[1], est essentiellement pour : pour l’égalité des droits, pour la liberté, pour la participation active à la vie publique, pour l’accueil de l’exilé, etc.
– Humm … ! Il y a quand même de nombreuses situations où la solidarité populaire s’affirme contre, par exemple contre les fonds d’investissement qui amènent à licencier, contre les grandes firmes ultra-pollueuses, etc.
– (a-s) : Cela est vrai. Mais, à bien examiner les choses, ce ne sont jamais des oppositions de principe à d’autres humains. Ce sont toujours des oppositions de circonstances. L’opposition aux fonds d’investissement, c’est d’abord l’opposition à ceux qui accumulent indûment des richesses en organisant et pratiquant la compétition exacerbée, la « compétition » étant précisément l’antonyme de la « solidarité » ; l’opposition aux grands pollueurs est amenée par solidarité avec ceux qui souffrent de la pollution (et qui peut inclure les animaux). Du point de vue de la solidarité populaire, on est toujours contre parce que d’abord on est pour.
– Ne pourrait-on pas voir de même l’expression d’une solidarité populaire dans les refus actuels du port du masque dans la mesure où c’est bien pour la relation vraiment humaine – et non pas contre l’inconfort de l’accessoire – que l’on rejette le masque ?
– (a-s) : Oui, mais le port du masque exprime d’abord une solidarité humaine pour diminuer les chances que la covid-19 se déclare sur soi-même et autrui, et nous mette en grande détresse physique, voire en danger de mort. Or, il ne peut pas y avoir deux solidarités humaines qui se contredisent. Il n’y a donc qu’une solidarité actuelle qui vaille, c’est celle qui porte sur l’urgence de prévenir la diffusion du virus.
– Tu es vraiment sans tolérance pour les anti-masques ! Et pourtant il me semble qu’ils peuvent avoir des intentions tout-à-fait louables.
– (a-s) : Oh si, je les comprends ! Je puis très bien me placer dans la perspective du jeune aujourd’hui à l’âge en lequel on aspire à la rencontre qui suscitera le désir d’un attachement amoureux. Il veut sortir, et il doit mettre un masque et il ne rencontre que des paires d’yeux orphelines de l’expressivité d’un visage ! Je comprends, mais je n’approuve pas qu’on déclare alors son opposition au port du masque obligatoire. On passe alors de son cas particulier au général, et ce passage est irréfléchi.
– En somme, il faut leur expliquer qu’on les comprend, mais qu’il faut qu’ils se décentrent de leur motif personnel pour prendre en compte la situation de l’ensemble des autres personnes.
– (a-s) : Oui, et il y a deux raisons qui se complètent pour convaincre :
▪ démonter les fausses certitudes sur la dangerosité et la diffusion du virus – ce que j’ai appelé les yakas ;
▪ prendre conscience des conséquences possibles d’une contamination concernant ses relations affectives avec son entourage proche.
C’est en quelque sorte les engager à dévisager la solidarité aujourd’hui.
Une valeur, c'est comme une jeune fille, il faut l'avoir dévisagée pour envisager son avenir avec elle.
 
 

[1]  « Fraternité » dit quelque chose de plus que « solidarité » (malgré son handicap d’être genré) : se sentir solidaire de tout autre humain n’est pas un devoir, c’est la révélation d’une tendance intérieure qui a un fondement naturel.

mardi, octobre 13, 2020

Chroniques démasquées 3 – Au-delà des yakassements

  

–    L’interlocuteur : J’entends vitupérer de-ci de-là, de façon très passionnée et insistante, contre l’obligation de porter le masque. Toi-même tu soulignais, lors de nos derniers entretiens, ce que pouvait avoir de déshumanisante une société où se généralise le port du masque sanitaire dans l’espace public. Prends-tu clairement position contre le port obligatoire du masque ?
–    L’anti-somnambulique (a-s) : Si le sens de ta question est : faut-il se ranger du côté des anti-masques tels qu’ils se manifestent dans l’espace public, tels qu’ils se font approuver sur les réseaux sociaux ? La réponse est non.
–    Pourquoi condamnes-tu de manière si catégorique les anti-masques ?
–    (a-s) : Parce que leurs arguments ne sont pas convaincants.
–    Je suis étonné par ta réponse ! Comment peux-tu écarter d’un revers de main des arguments qui sont forcément variés et devraient être pris en considération chacun pour lui-même ?
–    (a-s) : Disons que je rejette cette opposition au port du masque, ou à d’autres contraintes lourdes comme les mesures de confinement, de couvre-feu, de fermetures d’établissements qui valent comme lieux de vie sociale, dans la mesure où elle procède de tout argument qui a cette forme commune : il est catégorique, réactif, simple, et clivant.
Catégorique : on affirme sans nuances et sans laisser le moindre espace au doute et à la discussion, enjoignant quiconque de faire sienne cette thèse. Par exemple : « le coronavirus a perdu de sa virulence printanière et il n’est, aujourd’hui, guère plus létal que la grippe saisonnière »
Réactif :  bien que l’argument soit de portée générale, il apparaît toujours en réaction à une circonstance particulière ; sans elle, il ne serait pas apparu. L’affirmation de la vertu anti-coronavirus de l’hydrochloroquine ne serait jamais apparue sans la contrainte du confinement.
Simple : l’argument implique toujours une seule interprétation sur le comportement à adopter, lequel est toujours un comportement d’opposition.
Clivant : c’est pour cela que ce type d’affirmation est socialement néfaste. Il conduit toujours à s’opposer sans possibilité de discussion, sans perspective de compromis, à tous ceux qui n’y adhèrent pas.
–    Je te trouve toi-même très catégorique. N’y aurait-il pas des arguments valables et à prendre en considération dans toutes ces critiques qui se font entendre dans l’espace public ?
–    (a-s) : Si l'on part des critères que j'ai détaillés, je ne puis te répondre positivement. Ces quatre critères forment un tout car ils sont l’expression nécessaire d’une finalité unique qui définit ce type de discours critique : c’est un discours propre à offrir une solution simple et définitive à un problème social en positionnant ceux qui l’adoptent comme victimes innocentes de responsables extérieurs.
–    Je ne suis pas sûr de bien te suivre.
–    (a-s) : À chaque fois, les tenants de ce type de critique disent « Il n’y a qu’à …. » ; et ce peut être prendre tel remède miracle et accessible à tous, ou ne pas toucher ceux qui nous sont étrangers, ou simplement laisser faire, etc.; et si ce n’est pas possible, c’est parce qu’il y a des gens extérieurs à notre milieu social, qui ont des intérêts de pouvoir qui les ont amenés à nous créer ces problèmes qui nous compliquent la vie. Et ces intérêts ne sont le plus souvent pas clairs, mais peu importe puisqu’il est dans la logique de cette interprétation qu’ils soient délibérément cachés.
–    Veux-tu dire que ce genre d’interprétation à des affinités avec le complotisme ?
–    (a-s) : Tout-à-fait, une telle critique y mène tout droit pour les esprits imaginatifs qui veulent aller jusqu’au bout de l’histoire à raconter qu’elle devient alors. C’est ainsi qu’on peut retrouver, lorsque les échanges se poursuivent, les Illuminati, les Juifs, le "Deep State", Bill Gates, etc.
–    Tu m’inquiètes, j’ai quelques ami(e)s qui expriment ce type de critique des masques !
–    (a-s) : Non, ne t’inquiète pas ! ils ne sont pas pour autant des tenants du complotisme. La plupart sont simplement des « yakas », manière ramassée pour le début de la phrase qui soulage : « Il n’y a qu’à… ». Peut-être sommes-nous tous un peu des yakas, c’est-à-dire des aspirants à la solution toute simple, face à des problèmes non maîtrisés mais qui provoquent de sérieux dégâts sociaux, comme cette pandémie de la covid-19.
–    Certes. Mais on peut quand même critiquer les mesures contraignantes des pouvoirs publics contre l’épidémie sans tomber dans le yaka. Ne le fais-tu pas toi-même ?
–    (a-s) : Bien sûr, il y a une alternative aux « yakassements » ! Le yaka ne vaut que par la gratification qu’il donne sur le champ en livrant à portée de main une solution au problème social. Mais il ne tient jamais la distance ! Tout simplement parce qu’il n’analyse pas en profondeur la réalité sur laquelle il se prononce. Un tel examen amène à des propositions beaucoup plus nuancées et hypothétiques, ce qui est beaucoup moins gratifiant. C’est pourquoi on voit que les yakas se succèdent et se contredisent, quelquefois chez la même personne. Ce qui autorise à parler globalement de « yakassements » pour désigner cette succession de yakas qui surenchérissent pour être la solution de problèmes sociaux qui dépassent notre capacité de maîtrise.
–    D’accord. Mais alors quelle est l’alternative ?
–    (a-s) : C’est la critique qui a pour finalité la vérité (et non la solution toute simple). Il s’agit de s’approcher au mieux de la vérité sur le coronavirus et sa manière de nous atteindre afin que se dégagent des voies de solution. Ici la construction du savoir est collective, et la critique rationnelle est opérative de cette construction. Le savoir implique alors le doute et les propositions hypothétiques. Il s’accompagne d’une zone grise d’incertitudes. Il convient de noter que cette critique comme quête de la vérité est fondamentalement démocratique, car tout le monde possède également l’accès aux sources d’information et la raison pour y participer – il est vrai qu’il faut du temps et des efforts. Alors que le yaka installe une stricte hiérarchie entre le ou les sachants et les autres qui n’ont que le choix du « oui » ou du « non », ce qui est la réduction au plus minime de leur liberté de penser. D’ailleurs on pourrait très bien argumenter que ce choix se fait le plus souvent sur des critères plutôt affectifs que rationnels[1].
–    Il me semble que tu oublies qu’il y a aussi matière à une critique politique de la manière dont le pouvoir gère cette pandémie.
–    (a-s) : Non, je ne l’oublie pas. Mais il faut bien partir d’un savoir partagé – avec les incertitudes qui l’accompagnent – sur la manière dont nous sommes affectés par l’épidémie, pour évaluer la pertinence des mesures coercitives prises par les pouvoirs publics. Et il est indubitable qu’il y a amplement matière à contestation. Ne serait-ce que parce qu’il est attesté que, depuis l’irruption de l’épidémie, l’écart s’est encore creusé entre les plus riches et les plus pauvres. Mais de cela, nous pourrons parler plus tard, maintenant que l’on s’est placé au-delà des yakassements.

 

 

[1] Pour approfondir cet aspect : Pour une diététique de la croyance

mardi, avril 07, 2020

Chroniques déconfinées 1 — De l’huile dans la semoule


–  L’anti-somnambulique (a-s) : Comment vas-tu ce matin, mardi 17 mars 2020, en te retrouvant dans une situation extraordinaire ? Tu es confiné dans ton logement, avec des règles strictes pour t’attribuer une dérogation de sortie, et avec la menace de sanctions !
–  L’interlocuteur : Oui, il paraît que c’est nécessaire. Je vais m’adapter, on va s’adapter. Nous n’allons pas nous revoir pendant un certain temps, peut-être assez long. On ne sait pas. Cela veut dire qu’on est obligé de suspendre tous ses projets. C’est cet aspect indéfini qui est peut-être le plus difficile à vivre. En tous cas, de la part du pouvoir, cela a un côté mal assumé : Macron, hier soir, a soigneusement évité de prononcer le mot « confinement ».
–  (a-s) : Oui ! On comprend que cette instauration d’un confinement strict dans tout le pays soit mal assumé par nos gouvernants. Rappelons-nous, il y a seulement un mois, alors que l’épidémie était déjà arrivée en France, et qu’il y avait eu le premier mort, on a demandé à la ministre de la santé Agnès Buzyn, alors qu’elle était compétente et pleinement investie dans la lutte contre l’épidémie, de quitter son ministère pour être candidate à la mairie de Paris. Pourquoi ? Pour de toutes petites raisons de cuisine politicienne déjà bien oubliées ! L’intéressée elle-même les a d’ailleurs dénoncées peu après. Quelle insoutenable légèreté, quand on compare au ton dramatique et martial des deux dernières adresses de Macron au pays !
–  Tu as raison ! Il ne faut pas oublier l’ensemble de la séquence. À quoi s’ajoute la surdité aux alertes des soignants sur le manque de moyens dans les hôpitaux. Et maintenant on se retrouve dans l’urgence d’une de crise sanitaire qu’on risque de ne pas contrôler, avec l’obligation qui nous est faite de renoncer à notre liberté fondamentale de déplacement …
–  (a-s) : Oui, ces circonstances paraissent rendre difficile d’avoir de la bonne volonté pour se plier au confinement. Or, il ne faut surtout pas un confinement avec mauvaise volonté ! Ce serait désastreux en termes de mortalité et de vécu moral : il faudrait laisser mourir des gens faute de moyens de les soigner. Nous devons partir de la situation telle qu’elle est. Et elle nous met dans une logique – celle de la pandémie – à laquelle nous ne pouvons pas échapper. Imagine l’humanité comme de la graine de semoule dans un plat. Suppose que tu y introduises le coronavirus sous forme d’une goutte d’huile que tu laisses tomber dessus. Tant que tu ne mélanges pas la semoule, la contamination par l’huile restera très localisée. Si tu tournes une fois la cuillère dans la semoule, la contamination s’étendra largement, mais s’arrêtera là. Si tu continues de tourner, l’ensemble des grains de semoule seront bientôt contaminés. Mais ce qu’il est important de comprendre, c’est que plus tu tournes vite, plus la contamination se diffuse rapidement. Donc le seul moyen de contrôler l’épidémie …
–  Oui, j’ai compris : le seul moyen de stopper la pandémie, c’est que plus personne ne sorte de chez soi ! C’est impossible !
–  (a-s) : On est bien d’accord ! Donc , je reprends : le seul moyen de contrôler la pandémie c’est de limiter au maximum les déplacements hors de leur habitation des humains. C’est-à-dire d’identifier les motifs de déplacements absolument nécessaires et de proscrire les autres – ce qui semble être la démarche du gouvernement.
–  C’est comme tourner le plus doucement possible la cuillère dans le plat de semoule !
–  (a-s) : Exactement ! Ça ne stoppera pas la pandémie, mais ça limitera le nombre de nouveaux contaminés par unité de temps. Ce qui donnera au système sanitaire d’être en capacité de s’occuper de chaque nouveau infecté covid-19 en état de crise pulmonaire aiguë avec le minimum de mortalité.
–  Oui, je comprends. Et ainsi l’épidémie suivra son cours passant par un sommet, puis décroissant au fur et à mesure que l’immunité acquise ralentira ses possibilités d’extension.
–  (a-s) : Effectivement ! Et sans doute trouvera-t-on bientôt un vaccin ou une thérapie efficace, ce qui permettra de prévenir le retour du virus, du moins sous forme épidémique.
–  Donc prenons notre mal en patience !
–  (a-s) : Oui ! On le peut d’autant mieux que l’on a conscience qu’en se confinant strictement on ne se plie pas aux exigences d’un gouvernement dont la légitimité, au moins morale, est discutable. On se plie à l’implacable nécessité naturelle.
–  Oui, mais cette nécessité naturelle, qui est la logique d’une pandémie, a bien été déclenchée par les errements humains dans la façon de traiter l’environnement naturel !
–  (a-s) : Tu as raison. D’ailleurs, à propos de notre environnement, as-tu remarqué combien le printemps est beau cette année ?
–  C’est vrai ! Il y a comme une sérénité dans l’air … comme je ne l’avais jamais ressenti !
–  (a-s) : Ce qui donne au confinement une toute autre perspective. De cela, il faut absolument que nous reparlions !
–  À très bientôt alors !