Sur le haut de ce mur d’une église du XIe siècle (à Chambonas, en Ardèche), en corniche, on peut voir une succession de figurines, toutes assez bizarres pour ce lieu dédié au sacré, et tout particulièrement un fessier en pleine action.
Cette sculpture est indécente. Elle indécente parce qu’elle choque en fonction des valeurs sociales très universelles qui impliquent d’écarter de la sphère publique des pratiques très privées, telle la défécation.
Nous avons eu déjà l’occasion, en cet espace, de parler de l’indécence – voir La décence ordinaire malgré tout. Nous mettions alors en évidence l’indécence de notre société moderne tardive, et en regard l’importance sociale de « la décence ordinaire », traduction du concept de « common decency » développé dans les écrits de George Orwell.
L’indécence qui surplombe les passants au pied de cette église n’est pas du tout « ordinaire ». Elle est extraordinaire ! Elle ne s’impose pas. Elle se propose ! Et elle ne se propose que difficilement, au regard suffisamment disponible et curieux pour examiner vers le haut. Or, dans les affairements de la vie sociale ordinaire on ne regarde pas trop le haut des bâtiments, sauf si l’on craint que quelque chose nous tombe sur la tête – le vent tempétueux, la grosse pluie et les fuites éventuelles dans la toiture, la neige accumulée qui glisse et chute au redoux, etc.
Or, précisément, le fessier incriminé est d’autant plus indécent qu’il suggère la chute d’excréments sur nos têtes !
L’église romane porteuse de cette sculpture indécente est, on le sait, un édifice sacré, se voulant faire lien avec le ciel. Or le ciel est investi comme séjour de la divinité, tout en étant attente des humains, accolés à la surface terrestre, pour être le lieu du salut de leur âme après la mort.
Cette sculpture est donc extraordinairement indécente, car elle rappelle, contre la tendance à la religiosité béate, qu’il peut tomber aussi de la merde du ciel – la neige abondante qui paralyse indéfiniment l’accès aux ressources, la grêle sur les fruits prêts pour la cueillette, la pluie sans discontinuer qui inonde , la foudre qui tue ou déclenche l’incendie, l’impact de la prochaine météorite, etc.
Cette sculpture est indécente car elle rappelle aux habitants – l’église est au centre du village et tout le monde sillonne ses abords – que la foi religieuse implique un certain aveuglement, et qu’il faut savoir s’en distancier.
Mais, s’interroge-t-on, comment les autorités religieuses, lesquelles ont bien dû contrôler la réalisation de l’édifice, ont-elles pu laisser passer un tel sacrilège ?
Tout simplement parce qu’en l’an mil, l’implantation du christianisme venu d’Orient était encore suffisamment souple pour que le clergé chrétien se doive de tolérer ces écarts par rapport à la lettre des textes sacrés. En effet, la religiosité des peuples celtiques était encore présente dans la mentalité populaire – voir la fameuse thèse léguée par les historiens romains que les Gaulois n’avaient peur que d’une chose, que « le ciel leur tombe sur la tête » ! – alors que le christianisme ne s’était pas encore suffisamment crispé dans ses luttes pour l’orthodoxie (la croisade contre les Cathares n’intervient que deux siècles plus tard).
C’est pourquoi depuis un millénaire, impavide, ce discret fessier en action continue d’interpeller les humains qu’ils ont beau ériger des flèches d’églises, de cathédrales, ou aujourd’hui des gratte-ciels (car un gratte-ciel doit bien s’écrouler quelque jour) , voire envoyer des spationautes vers des planètes, ils ne seront jamais sauf des malheurs venus du ciel (pensons à la malédiction de la radioactivité interplanétaire, dont on ne parle jamais, mais qui à elle seule risque fort d’empêcher, et pour un temps indéfini, tout projet sérieux de voyages au-delà de la lune).
L’indécence semble donc avoir des facettes hétérogènes. Car celle qui est ici en cause – une forme d’attentat à la pudeur – est factuellement extrêmement discrète, alors qu’elle remet en cause infailliblement, au long d’un millénaire, le dogme afférent à une foi religieuse mondialement dominante. Il faut en effet rappeler que la religion chrétienne, comme toutes les religions instituées, s’est déployée dans l’histoire essentiellement comme un système de pouvoir. C’est pourquoi on peut considérer cette indécence comme un coin insistant fiché dans un pouvoir majeur ayant régné sur l’histoire humaine, prenant ainsi la valeur d’une échappée libératrice.
Mais on a vu, dans l’article mis en lien plus haut, que l’indécence pouvait avoir aussi des effets délétères sur la vie sociale. Il s’agir alors d’effraction à la « décence ordinaire » au sens où l’a reconnue G. Orwell. Rappelons que celle-ci consiste en un certain nombre de normes non écrites, transmises dans les milieux populaires à travers les générations en deçà de toutes les règles publiques qui peuvent émaner des religions ou des idéologies dominantes, et qui (ces normes) sont essentiellement vouées à entretenir une vie sociale confiante.
C’est pourquoi la décence ordinaire proscrit en particulier la compétition comme sens de la vie sociale, et donc tous les excès auxquels elle mène. Elle réserve la compétition au domaine du jeu.
Ainsi notre société de la modernité tardive, qui est une société de compétition par l’échange marchand, est fondamentalement une société indécente. Par ses moyens de communication intrusifs utilisant les nouvelles technologies de communication électronique numérisée, elle interfère massivement, et sans respect des personnes, avec la transmission de valeurs entre générations. C’est pourquoi elle mine la décence ordinaire. Il s’ensuit une évolution de la société marquée de plus en plus profondément par la défiance. Une telle société ne peut pas être viable, à terme, elle s’autodétruit. Cela se pressent très bien dans l’actualité présente !
L’indécence que l’on voit surgir de toutes parts dans notre société mondialisée contemporaine – raréfaction de lieux d’accueil décents des services publics, dégradation des espaces publics accaparés par les sollicitations marchandes et vidés des biens pour tous (bancs, fontaines, etc.), sentiment de vulnérabilité sanitaire du consommateur de produits industriels du fait de la déficience du contrôle public, cynisme commun de la communication marchande, si cajolante pour l’avant-vente, rare et difficile pour l’après-vente, mépris impliqué par les prix en 99, etc. – doit être clairement comprise comme l’augure de violences qui mèneront cette société à sa perte.
Finalement, le pouvoir de décence et d’indécence de chacun – et consentir l’indécence fait partie de ce pouvoir – ne saurait être sous-estimé. On peut être indécent pour mettre à jour un pouvoir abusif, comme on peut être indécent par mépris de la confiance requise pour la vie sociale. Quoiqu’il en soit, c’est toujours de ce pouvoir de décence/indécence que procède la qualité du lien social dont dépend le bien commun.
Pour conclure faisons un vœu.
Que l’ONU réquisitionne une île appartenant à un richissime condamné juridiquement (celle d’Epstein ?) ; qu’il y place en résidence obligée, avec confort et commodités corrects, les Arnaud, Musk, Bezos, Bolloré, et consorts, soient, disons, les 1000 affairistes les plus riches de la planète ; qu’il leur finance un jeu de Monopoly bénéficiant des éléments et possibilités de situations les plus réalistes, accessibles aujourd’hui grâce aux technologies de réalité virtuelle. Cette île pourrait être renommée Monopolyland. Ses résidents seraient voués à jouer à la mercatocratie mondialisée, quasiment avec les sensations comme s’ils y étaient encore, et jusqu’à plus soif, sans dommage notable pour le bien commun ! Ils seraient libérables, sous contrôle de l’organisation internationale, dès lors qu’ils se seraient engagés à une vie ordinaire décente. Il est certain que d’emblée cela apporterait une bouffée d’oxygène à notre planète si meurtrie. Cela ouvrirait l’horizon de la grande majorité des humains pour s’activer à prendre soin de cette biosphère grièvement blessée qui les fait vivre, comme pour raccommoder une vie sociale confiante en laquelle seule ils peuvent épanouir leur humanité !
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