dimanche, mai 03, 2026

Cauchemar d’immortalité

 

« L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation,
non de la mort,
mais de la vie. »
Spinoza, Éthique, IV, 67


       Certes, la mort fait aussi partie de l’expérience humaine. La mort c’est la disparition d’êtres vivants dont l’entité physique retourne aux cycles mécaniques de la Terre. On la voit constamment autour de soi – comme la mort d’un insecte. On est même de grands pratiquants de la mise à mort. Connaît-on ce chiffre terrifiant : dans nos contrées européennes, on estime que 80 % des populations d’insectes ont été sacrifiées par les menées humaines depuis un demi-siècle ? Et de fait, ton pare-brise reste bien propre alors que tu avales les kilomètres sur l’autoroute ! Quelquefois la mort nous affecte grandement parce que c’est la relation avec un proche qui disparaît ! Mais quoi qu’il en soit c’est toujours de la mort d’un autre dont nous avons l’expérience.

Car nous ne saurions penser notre propre mort. Pour le dire précisément, la proposition « Dans quelques temps, je serai mort » ne nous parle pas. Ce n’est pas que nous méconnaissions que notre temps de vie sur cette planète est limité à quelques décennies ; c’est que nous sommes tout-à-fait incapables d’intuitionner une représentation quelconque qui donne un sens à cette proposition. Il est impossible d’avoir un savoir de soi mort !

Pour comprendre la dynamique de l’existence humaine, il est donc essentiel de distinguer entre le sentiment de sa finitude et le savoir de sa mort prochaine.

Le sentiment de finitude est lié à tous les signaux sensoriels et affectifs qui nous font savoir que certaines situations, certains comportements vont nous mettre en danger, et qu’il faut les éviter, ou du moins s’en éloigner, prioritairement. Ce sont d’abord l’angoisse du nourrisson qui braille sa faim, la peur du noir du petit enfant, la douleur liée au choc ou à la blessure. Mais plus généralement, et cela englobe l’adulte qui se voudrait en maîtrise de sa vie, ce sont l’injustice, la violence, l'échec, la souffrance, la maladie et le vieillissement, les séparations (dont la mort des proches), etc., soient toutes les contradictions qui sont comme des déchirures dans notre existence d’individu humain qui est doté d’un « infini intérêt à vivre » (l’expression est de Kierkegaard, 1846).

Ainsi, ce n’est pas la peur de la mort qui est l’origine du sentiment de finitude, ce sont les obstacles auxquels l’individu se heurte dans son désir de vivre. La preuve en est le vécu de l’enfant, truffé des signes de sa finitude, alors qu’il n’a pas encore conscience de la mort comme limite temporelle de sa vie. La conscience d’être mortel ne survient que tardivement – pas avant l’âge de raison (6-7 ans) – parce qu’elle est un acquis culturel qui dépend de l’éducation, et le plus souvent appuyé sur l’expérience de la disparition de proches.

Mais alors, se savoir mortel est un savoir abstrait, un savoir de rien en quelque sorte. Le seul savoir concret est celui qui est apporté par le sentiment de sa finitude – un sentiment qui est issu de son désir de vivre et qui est produit par les obstacles irrémédiables qu’il rencontre.

Cette contradiction entre l’aspiration humaine à vivre et les limites sur lesquelles elle achoppe inévitablement est le véritable motif de la religiosité humaine. On pense généralement la religiosité comme un complément nécessaire à l’explication du monde. Il faut la comprendre plus profondément comme la manière de justifier l’absurdité de la condition humaine. De ce point de vue, le communisme et son annonce d’une société à venir sans propriété où chacun aurait selon ses besoins et donnerait selon ses capacités, est aussi religieux. Mais de même la promesse mercatocratique, aujourd’hui bien discréditée mais longtemps opérante, d’une société d’abondance de biens pour tous par la croissance économique.

La religiosité se décline toujours en récits qu’il faut qualifier de mythiques en ce qu’ils mettent en scène une humanité qui a trouvé un monde conformé à son désir – ce qui est toujours une manière d’évasion dans l’imaginaire hors de la difficile réalité terrestre de la condition humaine.

Il faut reconnaître que c’est la science sous sa forme moderne – la science expérimentale – qui, entre de XVIIe et le XXe siècle, a démoli patiemment la crédibilité de ces récits édifiants d’une vitalité humaine non contredite. Elle a mis à jour les lois implacable de la nature. Mais elle a aussi mis en évidence les lois que suivent spontanément les comportements humains, tant au niveau de la psychologie des individus, qu’en ce qui concerne les règles qui régissent leur vie sociale.

C’est pourquoi l’on est fort surpris que soit apparu récemment, de la part des milieux scientifiques les plus avancés, un nouveau récit qui annonce l’immortalité par la science. Cette immortalité est présentée comme horizon de l’augmentation indéfinie de la durée de vie en bonne santé par l’extension du champ d’intervention de la médecine réparatrice aux symptômes de vieillissement. Les techniques invoquées portent essentiellement sur l’intervention contre la dégénérescence cellulaire – reprogrammation des cellules en cellules-souche, réparation des erreurs qui se sont accumulées dans leur code génétique (en utilisant en particulier les nanotechnologies). Et il y a aussi les progrès de l’ingénierie des prothèses pour remplacer les tissus irrémédiablement dégradés (implants dentaires et de cristallin artificiels sont devenus des interventions désormais quasi systématiques dans les pays les plus riches).

On comprend mieux l’apparition de cette immortalité-par-la-science en constatant qu’elle est à la confluence de deux aspirations contemporaines :

• Les individus sont orientés par l’idéologie régnante vers la quête d’une vie réussie comme maximisation des sensations de bien-être. Or, dans le cadre d’un tel idéal, la perspective de la mort apparaît comme le mal absolu. Ce qui prépare les esprits à tout sacrifier pour la conjurer.

• Le pouvoir marchand mondialisé est aujourd’hui en procès de disqualification pour les excès d’injustice sociale et de dommages écologiques qu’il génère. L’annonce d’une possibilité de prolongement indéfini de la vie est pour lui une inestimable possibilité de relance ! C’est pourquoi les capitaux ne manquent pas pour soutenir les projets allant dans ce sens, en particulier provenant de richissimes majors de la Silicon Valley.

Il est vrai qu’on ne parle plus aujourd’hui, comme on le faisait il y a 10 ans d’« immortalité » (comme de « transhumanisme » d’ailleurs), car l’immortalité, au sens littéral, est évidemment irréaliste. Tout ce qui naît meurt. C’est la loi universelle du flux des êtres déjà mise en évidence par Héraclite il y a plus de vingt-cinq siècles : « Tout se fait et se défait par discorde ». On parle plutôt de « fin du vieillissement biologique ». Tout se passe comme si le vieillissement devait être considéré, non plus comme une loi de la nature, mais comme une maladie dont la science contemporaine est en passe de trouver le traitement réparateur. On théorise même (comme George Church, professeur-chercheur à Harvard et au M.I.T.) qu’il suffit que le progrès thérapeutique augmente la longévité d’un an tous les ans pour qu’un individu en situation d’en profiter voie indéfiniment s’éloigner l’horizon de sa mort !

Si le mot n’est pas utilisé, la perspective de l’immortalité reste donc bien présente !

De notre point de vue actuel (2026), cette entreprise de « guérison » du vieillissement peut être efficace. Il n’est pas exclu que des humains voient bientôt leur temps de vie prolongeable indéfiniment.

Entendons-nous bien ! « Indéfiniment » n’est pas « infiniment. Car l’Univers est essentiellement contingent : il est le lieu de continuelles transformations qui peuvent avoir pour effet la suppression de vies humaines – ce que nous appelons « un accident ». L’humain restera donc mortel, au sens où il sera nécessairement victime d’un accident mortel – – car plus on allonge la ligne du temps, plus la probabilité de l’accident se rapproche de 100%. Contrairement à l’immortalité absolue propre aux arrière-mondes des récits mythiques traditionnels, l’immortalité annoncée par la science en ce bas-monde n’est que relative. Elle consiste à différer la mort qui, auparavant, advenait spontanément au bout de quelques décennies.

Enfin, il y a tout un mouvement de scientifiques en neurobiologie – nous en avons parlé ici – qui annoncent pouvoir réparer les déficiences de la mémoire (la principale conséquence mentale du vieillissement), et augmenter les capacités mentales, par interventions directes sur le cerveau, en particulier par l’introduction d’implants transcrâniens couplés avec processeur et mémoire informatiques le connectant à l’IA (intelligence artificielle rendue universellement disponible par Internet). L’humain guéri du vieillissement biologique serait aussi un humain « augmenté » !

Mais il faut être lucide ! Cette vie humaine ne sera indéfiniment rallongée et « augmentée » qu’en satisfaisant deux conditions :

–  Elle devra être constamment sous la dépendance – et sous la surveillance – de systèmes techniques médico-biologiques. Cette dépendance ne pourra être que lourde et intrusive. L’individu sera en permanence connecté à une structure médico-technique et subira à tout moment des injonctions à bien se comporter – pour sa santé.

–  Elle devra toujours donner la priorité aux comportements qui minimisent les risques d’accident, car tout le sens de l’entreprise tient dans la possibilité de continuer à vivre. La valeur absolument prioritaire de l’humain « augmenté » sera donc la sécurité.

La longue vie sans fin de cet homme nouveau, ainsi cadenassée par les nécessités techniques de son maintien en bonne forme et la prévention de l’accident mortel, ne pourra être qu’une vie très prévisible, surtout consacrée aux soins pour l’entretien de sa santé. Ce sera nécessairement une vie de fermeture, et d’abord au sens propre, comme on le voit aujourd’hui dans les résidences isolées par une barrière de sécurité. Une vie surtout sans aventures, car l’aventure implique le risque. Donc une vie sans rencontres impromptues, sans étrangers non adoubés.

On vivra dans une société organisée par et pour le très grand âge, car les « prolongés » deviendront, bien sûr, toujours plus majoritaires. Quelle place pour la jeunesse bruyante, remuante, aventureuse, mais très minoritaire, dans une telle société ? Ne la voit-on pas déjà, dès maintenant, largement exclue des espaces publics (occupés par les transports motorisés et les activités marchandes) pour être cantonnée dans des espaces se voulant éducatifs et soigneusement fermés, ou orientée vers la manipulation et le visionnage d’écrans ?

Car ce sera une société où pèsera de plus en plus lourdement un pouvoir médico-technique. Ce qui implique une société organisée pour une vie de retrait, voire de retraite, autant dire de retraités, d’éternels retraités frileux, reclus, toujours mis en demeure de se soumettre à des impératifs techniques et à redouter les menaces du monde vivant. Ce ne sera pas une société à vivre, mais une société à ne pas mourir. Ce sera donc une société où la mort n’aura jamais autant accaparé les consciences. On aboutirait ainsi au paradoxe que la mort – dont on sait qu’elle n’est rien en soi, mais qu’elle est une représentation triste de vivants – aura pleinement triomphé dans une telle société de pseudo-immortels !

Ne sera-ce pas une vie de grande solitude, finalement, que celle de ces élus de l’« augmentation » – les ressources à mobiliser excluant qu’elle puisse profiter à plusieurs milliards d’humains –, une vie sans aucune possibilité de connaître des situations qui suscitent la joie de vivre ? Une telle vie ne trouverait-elle pas désirable la perspective de la délivrance sur un lit de mort comme celui de son ancêtre du millénaire précédent, dans la maison familiale, entouré de tous les siens pour l’accompagner dans ses derniers moments ?

Mais, bien sûr, le progrès technoscientifique saura se donner les moyens de traiter le spleen du nouvel homme quasi-immortel. En le divertissant d’abord : il lui proposera une pseudo-vie « passionnante » et sans risques au moyen des techniques pourvoyeuses de réalités virtuelles. Cela ne saurait suffire cependant, car il faut bien à un moment rejoindre sa réalité quotidienne. C’est pourquoi le « pack augmentation » ne saurait se dispenser des acquis des neurosciences qui sont déjà capables, par de petites pilules, de supprimer toute inquiétude existentielle. Au prix, certes, d’une diminution du niveau de conscience, c’est-à-dire d’une perte de lucidité.

Or, cette lucidité – dont le foyer est l’interrogation sur le sens de l’existence – n’est-elle pas notre part la plus authentiquement humaine ?

L’ampleur de notre savoir, de nos savoir-faire, donne à notre culture, incomparablement par rapport à l’humanité des millénaires passés, le plus large éventail de possibilités jamais connues pour choisir collectivement le sens que nous voulons donner à nos existences. Nous pouvons vraiment nous orienter vers une monde beau, en lequel nous pourrons faire valoir ce que peut notre humanité, de façon à susciter des motifs de joie de vivre. Ceux qui ne sont pas dans les passions tristes de la compétition et du pouvoir, ceux qui peuvent consacrer du temps à la création, à l’échange, à la mutualisation des compétences pour le bien commun. Ceux-ci, qui sont au fond la majorité d’entre nous, le savent : bien sûr qu’un autre monde est possible, et il est à portée de nos projets. C’est un monde où le temps de vie qui est à chacun alloué peut être richement rempli, où, à la fin, entouré des générations nouvelles à son chevet, on puisse dire comme Kant – ce furent ses derniers mots – « Es ist gut ! » (« C’est bien ! ») …et la suite est comme immortelle, c’est le souvenir, l’empreinte du souvenir, qu’on aura laissé pour la continuation de l’aventure humaine.

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