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mardi, octobre 13, 2020

Chroniques démasquées 3 – Au-delà des yakassements

  

–    L’interlocuteur : J’entends vitupérer de-ci de-là, de façon très passionnée et insistante, contre l’obligation de porter le masque. Toi-même tu soulignais, lors de nos derniers entretiens, ce que pouvait avoir de déshumanisante une société où se généralise le port du masque sanitaire dans l’espace public. Prends-tu clairement position contre le port obligatoire du masque ?
–    L’anti-somnambulique (a-s) : Si le sens de ta question est : faut-il se ranger du côté des anti-masques tels qu’ils se manifestent dans l’espace public, tels qu’ils se font approuver sur les réseaux sociaux ? La réponse est non.
–    Pourquoi condamnes-tu de manière si catégorique les anti-masques ?
–    (a-s) : Parce que leurs arguments ne sont pas convaincants.
–    Je suis étonné par ta réponse ! Comment peux-tu écarter d’un revers de main des arguments qui sont forcément variés et devraient être pris en considération chacun pour lui-même ?
–    (a-s) : Disons que je rejette cette opposition au port du masque, ou à d’autres contraintes lourdes comme les mesures de confinement, de couvre-feu, de fermetures d’établissements qui valent comme lieux de vie sociale, dans la mesure où elle procède de tout argument qui a cette forme commune : il est catégorique, réactif, simple, et clivant.
Catégorique : on affirme sans nuances et sans laisser le moindre espace au doute et à la discussion, enjoignant quiconque de faire sienne cette thèse. Par exemple : « le coronavirus a perdu de sa virulence printanière et il n’est, aujourd’hui, guère plus létal que la grippe saisonnière »
Réactif :  bien que l’argument soit de portée générale, il apparaît toujours en réaction à une circonstance particulière ; sans elle, il ne serait pas apparu. L’affirmation de la vertu anti-coronavirus de l’hydrochloroquine ne serait jamais apparue sans la contrainte du confinement.
Simple : l’argument implique toujours une seule interprétation sur le comportement à adopter, lequel est toujours un comportement d’opposition.
Clivant : c’est pour cela que ce type d’affirmation est socialement néfaste. Il conduit toujours à s’opposer sans possibilité de discussion, sans perspective de compromis, à tous ceux qui n’y adhèrent pas.
–    Je te trouve toi-même très catégorique. N’y aurait-il pas des arguments valables et à prendre en considération dans toutes ces critiques qui se font entendre dans l’espace public ?
–    (a-s) : Si l'on part des critères que j'ai détaillés, je ne puis te répondre positivement. Ces quatre critères forment un tout car ils sont l’expression nécessaire d’une finalité unique qui définit ce type de discours critique : c’est un discours propre à offrir une solution simple et définitive à un problème social en positionnant ceux qui l’adoptent comme victimes innocentes de responsables extérieurs.
–    Je ne suis pas sûr de bien te suivre.
–    (a-s) : À chaque fois, les tenants de ce type de critique disent « Il n’y a qu’à …. » ; et ce peut être prendre tel remède miracle et accessible à tous, ou ne pas toucher ceux qui nous sont étrangers, ou simplement laisser faire, etc.; et si ce n’est pas possible, c’est parce qu’il y a des gens extérieurs à notre milieu social, qui ont des intérêts de pouvoir qui les ont amenés à nous créer ces problèmes qui nous compliquent la vie. Et ces intérêts ne sont le plus souvent pas clairs, mais peu importe puisqu’il est dans la logique de cette interprétation qu’ils soient délibérément cachés.
–    Veux-tu dire que ce genre d’interprétation à des affinités avec le complotisme ?
–    (a-s) : Tout-à-fait, une telle critique y mène tout droit pour les esprits imaginatifs qui veulent aller jusqu’au bout de l’histoire à raconter qu’elle devient alors. C’est ainsi qu’on peut retrouver, lorsque les échanges se poursuivent, les Illuminati, les Juifs, le "Deep State", Bill Gates, etc.
–    Tu m’inquiètes, j’ai quelques ami(e)s qui expriment ce type de critique des masques !
–    (a-s) : Non, ne t’inquiète pas ! ils ne sont pas pour autant des tenants du complotisme. La plupart sont simplement des « yakas », manière ramassée pour le début de la phrase qui soulage : « Il n’y a qu’à… ». Peut-être sommes-nous tous un peu des yakas, c’est-à-dire des aspirants à la solution toute simple, face à des problèmes non maîtrisés mais qui provoquent de sérieux dégâts sociaux, comme cette pandémie de la covid-19.
–    Certes. Mais on peut quand même critiquer les mesures contraignantes des pouvoirs publics contre l’épidémie sans tomber dans le yaka. Ne le fais-tu pas toi-même ?
–    (a-s) : Bien sûr, il y a une alternative aux « yakassements » ! Le yaka ne vaut que par la gratification qu’il donne sur le champ en livrant à portée de main une solution au problème social. Mais il ne tient jamais la distance ! Tout simplement parce qu’il n’analyse pas en profondeur la réalité sur laquelle il se prononce. Un tel examen amène à des propositions beaucoup plus nuancées et hypothétiques, ce qui est beaucoup moins gratifiant. C’est pourquoi on voit que les yakas se succèdent et se contredisent, quelquefois chez la même personne. Ce qui autorise à parler globalement de « yakassements » pour désigner cette succession de yakas qui surenchérissent pour être la solution de problèmes sociaux qui dépassent notre capacité de maîtrise.
–    D’accord. Mais alors quelle est l’alternative ?
–    (a-s) : C’est la critique qui a pour finalité la vérité (et non la solution toute simple). Il s’agit de s’approcher au mieux de la vérité sur le coronavirus et sa manière de nous atteindre afin que se dégagent des voies de solution. Ici la construction du savoir est collective, et la critique rationnelle est opérative de cette construction. Le savoir implique alors le doute et les propositions hypothétiques. Il s’accompagne d’une zone grise d’incertitudes. Il convient de noter que cette critique comme quête de la vérité est fondamentalement démocratique, car tout le monde possède également l’accès aux sources d’information et la raison pour y participer – il est vrai qu’il faut du temps et des efforts. Alors que le yaka installe une stricte hiérarchie entre le ou les sachants et les autres qui n’ont que le choix du « oui » ou du « non », ce qui est la réduction au plus minime de leur liberté de penser. D’ailleurs on pourrait très bien argumenter que ce choix se fait le plus souvent sur des critères plutôt affectifs que rationnels[1].
–    Il me semble que tu oublies qu’il y a aussi matière à une critique politique de la manière dont le pouvoir gère cette pandémie.
–    (a-s) : Non, je ne l’oublie pas. Mais il faut bien partir d’un savoir partagé – avec les incertitudes qui l’accompagnent – sur la manière dont nous sommes affectés par l’épidémie, pour évaluer la pertinence des mesures coercitives prises par les pouvoirs publics. Et il est indubitable qu’il y a amplement matière à contestation. Ne serait-ce que parce qu’il est attesté que, depuis l’irruption de l’épidémie, l’écart s’est encore creusé entre les plus riches et les plus pauvres. Mais de cela, nous pourrons parler plus tard, maintenant que l’on s’est placé au-delà des yakassements.

 

 

[1] Pour approfondir cet aspect : Pour une diététique de la croyance

dimanche, avril 26, 2020

Chroniques déconfinées 4 — Morale du tri intraitable

 
– L’interlocuteur : Je trouve que ces applaudissements aux fenêtres et aux balcons chaque soir à 20 h, comme reconnaissance aux soignants, est une des plus belles expériences collectives qu’il m’ait été donné de vivre !
– L’anti-somnambulique (a-s) : C’est en effet un moment très fort de solidarité collective, d’autant plus remarquable qu’il est l’expression d’une volonté populaire spontanée.
– Oui, c’est ça ! C’est une reconnaissance de la population à celles et ceux qui se dépensent sans compter pour le Bien commun sur le front sanitaire ….
– (a-s) : Oui … ? Tu as l’air d’hésiter. Ça pourrait être autre chose ?
– Non …Heu … Oui ! Je pensais à un aspect plus égoïste. On en a marre d’être confinés entre nos murs, et on a besoin qu’il se passe quelque chose, quelque chose qui nous remette dans le lien social. C’est aussi pour ça que cela fait du bien de partager chaque soir applaudissements et tintements de casseroles qui résonnent à perte d’oreilles dans la cité.
– (a-s) : C’est bien que tu exprimes aussi cet aspect. Mais on n’a pas à se le reprocher. C’est humain que ce besoin de lien social physique, et puisque, vu les circonstances, il ne peut se faire que sous cette forme sonore …. Il faut voir que l’intérêt particulier – sortir de son enfermement – ne s’oppose pas à l’intérêt collectif – exprimer sa reconnaissance aux soignants. Au contraire le premier propulse le second. Il faut se méfier de la facilité à avoir une vision simplifiée de la valeur des individus – d’un côté la figure de la sainteté, de l’autre la figure de la rapacité. Il est plus avisé de considérer qu’il y a, dans l’âme humaine, toujours un peu les deux – la tendance à se vouer à l’intérêt collectif, et celle à ne rechercher que son intérêt particulier – quoique de manière diversement équilibrée.
– Peut-être ! Mais en temps de crise, il semble que les positions soient nettement plus tranchées – il y a les individus du « marché noir » et il y a les « résistants ». Aujourd’hui, il y a ceux qui spéculent sur les pénuries de masques, sur le désir du médicament miracle, ou sur les chutes boursières, et ceux qui se dévouent sans compter, même en risquant leur vie, pour sauver celle des autres.
– (a-s) : Oui, tu as raison. Mais les personnels soignants ne sont-ils pas aussi sensibles, à l’aune de leur ego, aux louanges qu’on leur fait ? Et penses-tu qu’ils soient unanimement ravis quand ces louanges se déclarent au nom de leur « dévouement », comme on l’entend si souvent aujourd’hui ?
– C’est quand même bien que ce dévouement soit enfin reconnu, non ? C’est comme une réhabilitation, enfin ! Il y a eu longtemps une telle méconnaissance de l’engagement de ces personnes pour le bien public !
– (a-s) : Ce que je veux dire, c’est que le dévouement est une qualité ambiguë car il peut permettre de masquer une sous-dotation, en effectif, en équipements, et aussi un niveau de salaire indigne des compétences et de l’utilité publique de ceux dont on le gratifie. Si les soignant(e)s sont, partout en France, depuis longtemps en lutte contre les politiques de santé des pouvoirs publics, ce n’est pas pour s’entendre louangé(e)s pour leur dévouement, mais pour que soient socialement pris en compte leur utilité sociale, leur compétence, et les difficultés particulièrement sensibles de leur tâche.
– Ne faudrait-il pas dire alors qu’on les applaudit parce qu’ils sauvent des vies ? Pour leur efficacité en somme.
– (a-s) : Ça ne semble pas suffisant. Parce qu’on les applaudit surtout en fonction de la situation particulière due à la pandémie: ils sauvent des vies malgré l’afflux d’un trop grand nombre de malades en détresse vitale, alors même qu’ils n’ont pas suffisamment de lits, pas suffisamment d’équipements techniques, pour les soigner tous comme il faudrait, et aussi pas suffisamment de moyens de protection pour eux-mêmes.
– C’est vrai … Ne pourrait-on pas les applaudir pour leur courage ?
– (a-s) : Cela semble juste ! Comment définirais-tu le courage ?
– Hé bien … C’est la capacité de faire ce qu’on juge bien malgré la peur.
– (a-s) : Oui, c’est une bonne base de départ. Mais cela ne permet pas de distinguer le courage de la bravoure par exemple.
– Effectivement ! On ne dira pas d’une infirmière qui rentre de sa longue journée en soins intensifs qu’elle a été brave ! On le dit plutôt de celui qui accepte d’affronter un danger ponctuel, comme l’acrobate de cirque qui saute d’un trapèze à l’autre.
– (a-s) : Oui, on peut aussi le dire du tigre qui saute à travers un cerceau enflammé ! Ce dernier exemple fait comprendre que le courage est une qualité propre à un être raisonnable, c’est-à-dire aux humains. C’est depuis Platon (voir République, 442b), qu’on réserve le qualificatif de « courageux » à l’individu humain en ce qu’il est capable de franchir les obstacles émotionnels – tout particulièrement la peur – pour réaliser un but qu’il juge, par sa réflexion personnelle, ayant une valeur prioritaire.
– Oui, c’est effectivement une valeur prioritaire que de sauver des vies !
– (a-s) : Et c’est pour cette valeur que les soignant(e)s franchissent les obstacles de la confrontation à la souffrance d’autrui, parfois à son agonie et à sa mort, mais aussi aux sollicitations incessantes, à la fatigue, et encore à la peur omniprésente d’être contaminés. C’est vraiment leur courage qui fait reculer les dégâts de l’épidémie. C’est bien leur courage que nous applaudissons collectivement.
– C’est bien cela !
– (a-s) : Mais alors que penser du fait que les soignant(e)s en soins intensifs, devant les dizaines de patients qui arrivent dans leur unité en demande de soins urgents chaque jour, soient obligés de choisir qui bénéficiera de l’équipement d’assistance respiratoire qui rend possible une guérison, et qui sera simplement accompagné, par soins palliatifs, dans l’évolution de sa maladie dont l’issue sera certainement fatale ? C’est quand même ce qui se passe en ce moment même dans un grand nombre d’hôpitaux à travers le monde ! Qui sauver et qui laisser mourir lorsque les moyens sont insuffisants pour sauver tout le monde ? Devoir faire ce tri, est-ce du courage ?
– D’après ce que tu as dit tout à l’heure, il me semble que cela dépend du caractère raisonnable de ce tri.
– (a-s) : Donc le courage du soignant, disons de l’équipe de soignant(e)s qui a en charge une unité de soins intensifs – car on peut penser qu’une telle décision soit prise collectivement par ceux qui devront la mettre en œuvre – serait de déduire logiquement les patients à sauver à partir de principes clairs et partagés par tous.
– Oui, c’est bien ainsi que le problème se présente.
– (a-s) : Mais alors quels seraient ces principes en fonction desquels on trierait les patients ?
– Il me semble que le premier principe qui s’impose est le principe d’intérêt collectif qu’il faut sauver le plus de malades possibles.
– (a-s) : Oui, c’est bien là le premier principe. Alors ne découle-t-il pas de ce principe qu’il faut écarter les malades qui ont le moins de chances de survivre au traitement par assistance respiratoire au profit de ceux qui ont de plus grandes chances[1] ?
– Oui, il semble bien ! Mais alors sur quels critères va-t-on établir les chances de survie ?
– (a-s) : Dans ces services de soins, il y a des protocoles qui répertorient un certain nombre de critères à prendre en compte – état de santé, antécédents médicaux, âge, etc. – qui amènent à attribuer un certain nombre de points à chaque patient ce qui institue un ordre de candidature au traitement qui peut les sauver.
– Cela paraît raisonnable !
– (a-s) : Mais lorsqu’il ne reste qu’une place pour deux patients qui ont le même nombre de points ?
– Heu… Il me semble qu’on invoque très souvent le principe de la quantité d’espérance de vie en bonne santé.
– (a-s) : Cela peut être parfois assez indécidable. Qui choisir entre le jeune homme atteint du sida, et la quinquagénaire par ailleurs en bonne forme ?
– C’est difficile … !
– (a-s) : Ne faut-il pas  prendre en considération les choix de vie de chacun ? Par exemple on peut choisir l’infirmière qui a été contaminée dans son travail à l’hôpital, plutôt que le jeune homme qui occupe sa vie à courir les boîtes de nuit.
– Oui, cela paraît assez évident.
– (a-s) : Mais le médecin a-t-il le droit de se poser en juge de la qualité de vie des uns et des autres ? N’est-ce pas la liberté fondamentale de chacun de choisir ce qu’il fait de sa vie ? Dans la mesure où ce n’est pas le choix de nuire à autrui, bien sûr !
– Tu as raison, cela pose un problème moral ! Alors peut-être peut-on tirer au sort, ou bien mettre en assistance respiratoire le premier arrivé qui en a besoin …
– (a-s) : Je ne crois pas que ce soit l’attitude la plus courageuse. On choisit de ne pas choisir. On s’en remet au hasard au lieu de décider par réflexion rationnelle, ce qui, nous l’avons vu, est la marque du courage.
– Ce ne serait donc pas du courage, mais de la lâcheté !
– (a-s) : Le problème c’est que, dans la considération des critères d’espérance de vie, on n’est jamais dans des vérités nécessaires, mais, comme disait Leibniz, dans des vérisimilitudes. Autrement dit, ce n’est rien de plus que vraisemblable qu’untel a une espérance de vie plus grande que tel autre.
– Cela veut dire qu’on peut se tromper.
– (a-s) : Oui ! Et des études ont montré que le pourcentage d’erreur est loin d’être négligeable, tant il est vrai que le ressort de la vitalité de l’individu reste fondamentalement un mystère. Or, d’autant plus sont incertains les diagnostics sur la capacité de survie sous respirateur artificiel, et sur l’espérance de vie en bonne santé, d’autant plus on est amené à faire intervenir des considérations de qualité de vie. Quel profil de vie mérite-t-il plutôt d’être sauvé ? Or il n’est pas possible de poser des principes objectifs de discrimination entre les choix de vie parce qu’ils relèvent de la liberté de chacun. Et cette liberté renvoie à une vision du monde et un idéal de vie bonne personnels, qui procèdent des strates les plus profondes de sa vie affective. C’est bien pourquoi la journaliste du Monde ayant enquêté sur ce thème « Qui faut-il sauver ? », dans le cadre de la gestion sanitaire de la crise du coronavirus, remarque que les médecins n’aiment pas discuter de cet aspect de leur travail : « Je suis désolé mais je pense que ces discussions doivent rester dans l’intimité du cercle médical. Ce sont des sujets trop sensibles pour être médiatisés » lui répond un médecin interlocuteur. L’adjectif « sensibles » doit être aussi compris au pied de la lettre : le praticien reconnaît implicitement que, dans la décision, il est trop souvent dans la proximité du domaine de la sensibilité d’où procèdent les choix de vie, pour tenir un discours rationnel qui puisse mettre tout le monde d’accord ; il n’est donc pas approprié d’ouvrir des controverses qui ne sauraient avoir d’issue, alors que l’on a tant besoin d’énergie pour soigner tous ces malades.
– Cette analyse est intéressante, mais « décourageante ». Parce qu’un tel rôle du sentiment dans l’acte de choisir qui on va essayer de sauver n’en fait pas un acte qui mériterait d’être tenu pour courageux !
– (a-s) : Je ne suis pas d’accord ! Tout simplement parce que ce recours au sentiment vient logiquement en dernier lieu, après que l’on n’ait pas réussi de manière probante à discriminer, à partir des critères rationnels que sont les chances de survie par les soins intensifs, et l’espérance de vie que l’on peut attribuer au malade. Ce serait même, au contraire, une manifestation de courage. Car ici opère une raison supérieure qui enjoint de choisir, car ne pas choisir, s’en remettre aux contingences du pile ou face, ou de l’ordre d’arrivée au service, serait la plus mauvaise décision.
– En quoi serait-elle mauvaise ?
– (a-s) : Parce que ce serait fuir sa responsabilité humaine pour laisser faire le hasard aveugle. Or, choisir entre deux types de vie – la jolie jeune femme qui pourrait encore donner la vie, ou le responsable d’entreprise d’âge mûr qui apporte un bien utile à la société tout en faisant vivre plusieurs familles de salariés – forcément cela implique le sentiment. Mais il faut aussitôt rappeler que le sentiment ne fait pas nécessairement la décision. On n’est pas responsable de ses sentiments, mais on est responsable de ce qu’on en fait. Et il faut considérer l’équipe soignante comme de bonne volonté c’est-à-dire voulant faire le meilleur choix dans la situation donnée, tout en sachant que ce choix sera faillible car insuffisamment informé. C’est alors l’échange à partir des sentiments qui va amener un certain discernement sur la base duquel le chef de service prendra ses responsabilités. Et un discernement gagné collectivement, c’est quand même bien différent du hasard aveugle ! Il faut reconnaître une remise en jeu de la raison dans cette prise de recul par rapport au sentiment. C’est pour cela qu’il y a du courage dans la décision de sauver l’un et non l’autre. Mais, parce qu’il y a beaucoup de sentiments dans ces discussions, elles « doivent rester dans l’intimité du cercle médical » comme disait le médecin cité plus haut.
– Je comprends. Ce sont des décisions très difficiles mais que, raisonnablement, il faut prendre, tout en sachant qu’elles peuvent être mauvaises. C’est pour cela que ce sont des décisions courageuses.
– (a-s) : Elles sont plus courageuses que tu ne le crois. Car choisir celui qu’on sauve, c’est choisir tout autant celui qu’on condamne. Or, on ne condamne pas impunément celui qui est venu vers soi pour qu’on le guérisse.
– Veux-tu dire qu’on en garde des remords ?
– (a-s) : Cela ne me semble pas l’expression juste. Mais il y a de ça. Le médecin sait qu’il lui fallait décider, et il l’assume. Mais il sait qu’il contrevient aussi au serment d’Hippocrate qui est de tout faire pour le bien du malade, serment dont le sens profond est une relation de pleine confiance a priori du malade envers le médecin. Or, il a été amené à trahir cette confiance. Dès lors comment pourrait-il se défaire du souvenir de regard espérant, implorant, du malade qu’il a du laisser aller vers sa mort ?
– Je pense que les soignants, aujourd’hui, avec ces unités de soins surchargés, sont mis dans une situation morale impossible. Je n’en suis que plus admiratif de leur capacité d’assurer, dans de telles conditions, les soins au mieux, pour le bien de la société.
– (a-s) : Je t’approuve ! Mais je pense qu’il ne faut pas en rester là – je veux dire à de telles situations de décès par manque de capacité de soins, et aux tourments moraux de ceux qui se consacrent à soigner les malades.
– Oui, il faut à tout prix prévenir les épidémies, les étouffer dans l’œuf dès qu’elles se manifestent.
– (a-s) : Certes ! Mais on peut voir dans cette situation dramatique un problème plus vaste que celui de l’apparition des épidémies. Il y a, dans la nécessité de trier ceux qui peuvent être sauvés, la collision entre deux logiques morales hétérogènes.
Il y a une logique morale utilitariste. C’est elle qui vise à maximiser le bien collectif. Elle amène, en situation de crise sanitaire aiguë, comme en cette crise pandémique, comme cela a été aussi le cas lors de l’attentat au Bataclan en 2015, à trier les gens à soigner.
Mais il faut aussi prendre en compte la loi morale catégorique, celle qui a été magistralement mise en lumière par Kant, mais dont on peut penser qu’elle inspirait déjà Hippocrate faisant son serment. Elle exige d’agir de manière telle qu’on ne traite jamais l’être humain, aussi bien en autrui qu’en soi-même, simplement comme un moyen mais toujours aussi comme une fin.
Or, en situation sanitaire catastrophique, le bien de la morale utilitariste est le mal de la morale catégorique, et réciproquement. Si je veux maximiser le bien collectif, je dois sacrifier les personnes les moins intéressantes collectivement à secourir, c’est-à-dire les traiter comme moyen pour libérer des capacités de soin. Si je veux traiter autrui comme fin en soi, dès que je le rencontre dans sa demande de secours, je dois m’abstraire de la situation collective pour l’aider.
– Il me semble clair que c’est la morale utilitariste qui doit prévaloir !
– (a-s) : Je suis bien d’accord ! À condition de rappeler que cette option n’est valable qu’en situation catastrophique, quand c’est la société elle-même qui se voit menacée.
– Cela veut-il dire qu’en temps normal c’est toujours la loi morale catégorique qui doit prévaloir ?
– (a-s) : Pour Kant, c’est toujours la loi morale catégorique qui doit prévaloir. Il la qualifie d’« inconditionnelle », c’est-à-dire qu’elle s’impose de toutes façons, indépendamment des considérations liées à la situation particulière.
– Donc même dans une catastrophe sanitaire comme cette pandémie ? C’est complètement irréaliste !
– (a-s) : En effet. Comme on vient de le voir, si les soignants ne triaient pas ils créeraient une situation beaucoup plus dramatique. Mais je dirais que la position de Kant est aussi très réaliste.
– Comment ça ?
– (a-s) : Le médecin qui a dû choisir reste, dans une part de lui-même qu’il peut vouloir cacher et se cacher, mortifié par la pensée de ces malades qu’il a laissé mourir.
– Pourquoi ? N’a-t-il pas pris la décision la plus raisonnable pour le bien de tous étant données les circonstances ? Pourquoi ne peut-il pas simplement tourner la page ?
– (a-s) : Parce qu’il a trahi leur confiance.
– C'est vrai !
– (a-s) : Mais il faut voir que cette confiance n’est pas contingente, née d’une sympathie entre deux individus qui se sont rencontrés et se sont trouvés des affinités. Elle est requise par notre nature humaine. Kant établit que, parce que l’humain est un animal raisonnable, il doit a priori, c’est-à-dire avant toute expérience de la personnalité de l’autre, s’obliger à le respecter, parce qu’il est, lui aussi, un être humain raisonnable. Et le respect est la condition de la confiance. C’est ce que signifie la loi morale kantienne que j’ai rappelée ci-dessus : « traiter autrui toujours aussi comme une fin ». Cette loi morale s’impose donc aussi dans les situations catastrophiques. Mais comme elle ne peut être respectée dans les décisions de tri, le médecin, les soignant(e)s, subissent un vrai dommage moral !
– C’est un aspect de la situation actuelle qui semble bien occulté !
– (a-s) : Oui ! Et d’abord par les intéressés eux-mêmes qui ont des difficultés à en parler, comme le montre l’interview évoqué plus haut.
–  …
– (a-s) : Tu sembles songeur … !
– Je pense au rituel des applaudissements desquels nous sommes partis. Du coup, ils m’apparaissent moins évidents ! Bien des soignants doivent se dire : «  C’est très gentils, mais s’ils savaient ce qu’on vit ! »
– (a-s) : Oui, il y a effectivement une dimension d’échec dans ce combat contre la pandémie. Comme d’ailleurs à chaque fois que l’on doit transgresser la loi morale au nom du bien public.
– C’est inévitable, non ? Il y a toujours eu, dans l’histoire humaine, des épidémies dévastatrices, et il y en aura encore.
– (a-s) : Oh ! Mais il y a bien d’autres situations où le bien public semble devoir passer par le sacrifice d’innocents. À Tchernobyl, on a masqué le risque aux pompiers auxquels on a demandé d’intervenir suite à l’explosion d’un réacteur nucléaire, alors qu’on savait qu’on les envoyait au sacrifice. N’aurait-il pas fallu que les premiers médecins qui, en 1982, se sont rendu compte de la dangerosité du sida comme pandémie mortelle et sans remède efficace, éliminent systématiquement les malades contaminés qui s’adressaient à eux en les empoisonnant sous couvert de médication ? La pratique des condamnés pour l’exemple qui punit spectaculairement une personne arrêtée par hasard, de façon à frapper les esprits et stopper une situation de violence pouvant devenir contagieuse, est commune à tous les États !
– À ce compte on pourrait aussi citer toutes les victimes des intérêts d’entreprises privées, les cancéreux de l’amiante, les victimes du Médiator, et tant d’autres, la liste serait interminable.
– (a-s) : Non ! Tu parles de tout autres cas. Et quelle est la différence ? Le scandale ! L’utilisation de la vie d’autrui comme simple moyen pour accroître des profits privés choque justement à cause du caractère impératif de la loi morale. Mais les cas que j’ai cité avant ne sont pas des scandales. Il n’y a pas matière à procédures judiciaires. Tout simplement parce que, face à la loi morale, se dresse le bien collectif.
– Il n’y a pas de poursuites judiciaires mais il y a quand même un dommage moral pour ceux qui sont amenés à prendre, pour le bien collectif des décisions qui sacrifient des particuliers.
– (a-s) : Oui ! Et la question qu’il faut se poser est : peut-on en rester à cet échec de notre humanité ?
– Je ne vois pas trop où tu veux en venir !
– (a-s) : C’est très simple ! On l’a vu, de telles situations manifestent le conflit entre deux obligations morales, toutes deux incontournables : la loi morale qui exige le respect de la personne, et la morale utilitariste qui implique d’agir pour le bien public. Il faut se poser la question générale : dans un tel conflit quelle obligation choisir ? On a vu que la pratique générale était de choisir la morale utilitariste…
– Oui, il est normal que le bien de la société prévale sur celui de l’individu !
– (a-s) : C’est assez juste. Mais disons, de façon plus précise, que la solution utilitariste a l’avantage d’avoir des effets positifs très visibles, alors que ses effets négatifs, s’ils ne sont pas totalement invisibles, sont plus faciles à masquer.
– C’est vrai !
– (a-s) : Mais peut-être qu’en fin de compte ces conséquences négatives ne sont-elles pas aussi secondaires que tu sembles le penser ?
– Que veux-tu dire ?
– (a-s) : Cela revient à bafouer arbitrairement un ou plusieurs êtres humains pour le bien de tous les autres. Dès lors comment ne pas envisager que nous-mêmes, comme n’importe qui parmi ces « autres », puissions être ainsi bafoués comme moyens pour le bien collectif ? Ainsi, par le simple fait que cette possibilité concerne tout le monde, n’est-ce pas l’humanité elle-même, sa valeur même, qui est atteinte et blessée, en ces situations ?
– Il semble bien !
– (a-s) : Ceci est dit, je le rappelle, sans incriminer le médecin ou tout autre qui décide, en conscience, en faveur du bien public. Ce qui est en cause, ce n’est pas le décideur, c’est la situation qui l’oblige à prendre une telle décision.
– Je suis d’accord !
– (a-s) : Or de quelles situations parlons-nous ? Comme cela peut être vérifié dans les exemples que nous avons évoqués, il s’agit de toutes les situations d’urgence qui requièrent des décisions pour le bien public – catastrophes, mais aussi simplement menaces de dommages collectifs.
– Si je te suis bien, il faut s’efforcer de prévenir l’arrivée de telles situations.
– (a-s) : Tout-à-fait ! Ce qui est bien, c’est que les hommes fassent en sorte d’éviter de se laisser enfermer dans les impasses de ces situations d’urgence.
– Mais elles ne peuvent pas toujours être évitées ! Et les cyclones, les explosions volcaniques, les tremblements de terre ?
– (a-s) : Tu crois ? Peut-être ! Mais dans quelle mesure ? On sait que la fréquence et l'ampleur actuelles de cyclones sont fonction du réchauffement climatique induit par l'activisme humain sur le planète. On peut éviter d’installer de l’habitat dans la proximité des volcans. On ne peut rien contre la tectonique de plaques, mais la science peut nous dire quelles sont le zones les plus sensibles de ce point de vue – à nous de les éviter au mieux. D’autre part des études récentes montrent que la plupart des tremblements de terre sont dus à des activités humaines qui impactent le sous-sol : mines, exploitation du pétrole et du gaz de schiste, essais nucléaires, etc.
– Beaucoup penseront que c’est le prix à payer pour des progrès dont le bénéfice collectif est évident.
– (a-s) : Oui ! Mais on ne va pas entrer dans des considérations de choix politiques maintenant. C’est du problème prioritaire de la morale dont il est question ici[2]. Il s’agit de savoir où est le bien et où est le mal eu égard à la valeur de notre humanité. Nous avons établi que le mal était d’être mis dans des situations d’urgence qui contraignent à transgresser la loi morale pour le bien collectif.
– Je te suis.
– (a-s) : Donc le bien est de prévenir la venue de telles situations. Il suffit de savoir que l’homme a une prise sur ces situations d’urgences qui amènent nécessairement à bafouer la personne humaine. Il faut alors en déduire un principe moral qui devrait surplomber tous les autres : « N’agit jamais de telle sorte que les conséquences de ton action conduisent à une situation telle qu’on soit contraint de sacrifier la personne humaine pour le bien collectif ».
– Soit ! Mais il me semble que ce principe moral concerne d’abord les responsables politiques, puisque ce sont eux qui ont véritablement la main sur l’orientation de la société.
– (a-s) : Oui et non. Oui, de fait. Non, en principe. Et nous sommes ici au niveau des principes. Et le principe politique fondamental est que tout gouvernement d’un groupe social doit être l’émanation de la volonté de tous ses membres. Car il a été établi – nous l’avons argumenté ailleurs – que c’est le seul principe politique qui soit conforme à notre humanité. Donc nous n’avons pas à faire les enfants par rapport à quelque prétendant autocrate que ce soit. Nous avons l’obligation d’imposer notre volonté que la société ne se laisse pas emmener vers des situations qui ne peuvent que secréter de l’inhumanité.
– On retrouve ici le dicton bien connu : « Gouverner, c’est prévoir » !
– (a-s) : Oui ! C’est un dicton bien usé et maltraité, mais dont on peut mesurer maintenant toute la profondeur. Hélas, on en est loin ! Car aujourd’hui plus que jamais, c’est le court terme qui prévaut ! Or, il faut être lucide sur ce que cela signifie : un chapelet de situations d’urgence à venir. Telle est la conséquence rationnelle du fait que nous vivions dans une situation politique fondamentalement immorale. C’est pourquoi l’on se retrouve dans cette crise sanitaire en laquelle notre humanité est malmenée. Telle est l’épreuve que nos soignant(e)s sont contraint(e)s de vivre pour sauvegarder au mieux le bien de tous.
– On a donc bien raison de les applaudir pour leur courage !
– (a-s) : Oui, un courage qui est, en son acte le plus difficile, celui de devoir assumer l’inhumanité de l’imprévoyance politique. C’est pourquoi il était important de comprendre ce qui se passe en ces décisions de tri. Car comprendre, c’est déjà ne plus se sentir impuissant.

 

 [1] L’assistance respiratoire pour parer à une insuffisance pulmonaire grave nécessite une intubation par la trachée très intrusive, qui peut engendrer des complications graves. Elle nécessite, outre un matériel sophistiqué, une surveillance constante de soignants. C’est donc un traitement lourd, éprouvant et risqué.

 [2] La politique doit être subordonnée à la morale. Certes, la politique est jugée communément cynique, immorale. Mais le simple fait que ce jugement fasse relief indique le caractère anormal de cet état de fait.

mardi, avril 14, 2020

Chroniques déconfinées 3 — Éviter les embrassades




– L’interlocuteur : Je n’ai pas trop compris pourquoi tu intitules nos dialogues « chroniques déconfinées ». Pour moi ce serait plutôt des chroniques de confinés
– L’anti-somnambulique (a-s) : Non, justement ! Ces chroniques sont un antidote au confinement. Elles ouvrent un espace d’échange qui dépasse les confinements. Donc un espace déconfiné.
– Ça n’est pas un peu idéaliste ce que tu dis là ? Le fait est que cet espace d’échange n’existe que parce que deux quidams sont coincés chez eux dans l’impossibilité d’une vie sociale normale. C’est bien par défaut – c’est-à-dire en tant que confinés – que nous sommes amenés à ces échanges d’idées.
– (a-s) : Ce n’est pas faux, mais c’est sans doute trop réducteur. Si je parle d’« espace d’échange », c’est bien pour signifier que l’on ne saurait réduire le cadre de notre vie humaine à l’espace physique, que ce soit celui de notre habitation ou l’espace public.
– Oui, mais n’est-ce pas à déplorer ? Car ces espaces de communication dont tu parles, on ne les connaît que trop ! N’es-tu pas navré, comme je le suis, de voir cette juxtaposition innombrable d’individus, dans les transports en commun ou autres lieux publics, totalement ignorants les uns des autres, parce qu’entièrement absorbés par des communications via l’écran de leur smartphone ?
– (a-s) : Je le déplore aussi. Mais n’est-ce pas aussi le cas pour l’usage du téléphone ?
– Oui, c’est vrai. Quelqu’un qui téléphone n’est plus vraiment là.
– (a-s) : Mais n’est-ce pas vrai aussi de quelqu’un qui lit ou écrit une lettre ?
– Oui, en effet, surtout si le correspondant est aimé.
– (a-s) : Et ne faut-il pas étendre ce phénomène à celui qui écrit un livre ? Et à celui qui, tout simplement, lit ?
– Mm… je te l’accorde.
– (a-s) : Ainsi, il faut admettre qu’en toutes ces situations, la communication nous déporte dans un espace autre que l’espace physique, n’est-ce pas ?
– Il semble bien.
– (a-s) : Et déplores-tu en ces situations l’absence à l’espace présent, comme tu le déplores concernant l’usage des smartphones ?
– Ben… non … Il me semble qu’avec les smartphones, cela prend une ampleur anormale.
– (a-s) : Qu’est-ce qui serait normal alors ?
– Hé bien, même si le mode de communication utilisé nous absente de l’espace commun, il me semble que la bienséance commande que l’on signale, d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce que par un échange de regard, qu’on prend en compte la présence de l’autre.
– (a-s) : C’est tout-à-fait vrai ! Il semble qu’il y ait parfois, et assez souvent dans les espaces urbains, une dépendance telle au smartphone que l’on se comporte comme si l’espace réel, celui qui est physiquement partagé avec autrui, n’existait plus. Seul semble exister ce qui se produit sur l’écran. Et si on oblige l’intéressé à revenir à la réalité commune, il semble qu’on provoque en lui une forte frustration. On appelle ce type de comportement de dépendance à un objet qui se caractérise par une altération de la lucidité, une addiction. Un comportement addictif est le symptôme d’une perte de liberté.
– Oui ! Voilà en quoi cette manière de ne pas être présent en utilisant un smartphone peut être anormale. Ce qui est normal c’est, quand on téléphone, lit ou écrit, avec un écran ou pas, qu’on ne perde pas de vue l’espace qu’on occupe physiquement avec d’autres, auquel on est prêt à revenir dès que nécessaire.
– (a-s) : Il ne faut donc pas disqualifier tous les comportements qui nous déportent provisoirement de l’espace commun, en les amalgamant à certains excès de l’usage des écrans dans la culture contemporaine.
– Je suis d’accord ! Mais ne faut-il pas aussi reconnaître que la vraie vie se passe dans l’espace physique où l’on peut se rencontrer ? Si bien qu’être en confinement, quel que soit l’intérêt de ses lectures, écritures et pratiques de communications à distance, c’est voir sa vie comme mise entre parenthèses ! Quand le gouvernement nous serine d’«éviter les embrassades », ne nous enjoint-il pas de renoncer au meilleur de l’existence : les vraies relations sensibles, tactiles, avec autrui ? Je dis ceci, bien sûr, en restant convaincu de la légitimité sanitaire d’une telle injonction.
– (a-s) : Tu poses ici la question fondamentale. Celle dont la réponse éclairera la manière dont peut être vécu le confinement – et ce confinement pourrait durer plus longtemps que prévu. La réponse que je propose est justement indiquée par le titre « Chroniques déconfinées ». On peut vivre de façon humainement pleinement satisfaisante dans un espace confiné en investissant d’autres espaces pour être en relation avec autrui.
– Oui, cela je l’ai compris. Ma critique, c’est que cela peut être valable pour toi, pour les intellectuels, ou les idéalistes ; mais cela ne peut pas valoir pour tous.
– (a-s) : Pour répondre, il nous faut faire un peu d’anthropologie, c’est-à-dire essayer d’éclairer la question « Qu’est-ce qu’être humain ? » Ce qui caractérise l’individu humain, c’est sa capacité illimitée de prendre du recul par rapport à ses intérêts liés à sa situation ici et maintenant. Illimitée parce qu’il peut aller jusqu’à mettre en jeu sa vie pour une valeur qu’il juge supérieure. Tu as vu comme tout le monde la séquence de ce quidam se mettant face à une colonne de chars en route pour réprimer un mouvement populaire à Pékin le 4 juin 1989 ? Il choisit que sa vie puisse s’arrêter, mais ayant été alors pleine de sens. Bien sûr, en deçà de telles situations dramatiques, la base de la vie humaine est de tenir compte de son environnement spatial en sélectionnant les perceptions intéressantes en fonction desquelles on fera les mouvements permettant de réaliser ses buts – mettre la table, cueillir des fleurs, aller saluer un ami, etc. Mais elle est loin de se réduire à cette utilisation de l’espace. Contempler un tableau, être dans une rêverie, ou plongé dans une réflexion, c’est déjà quitter l‘espace commun. Il faut même attribuer une sorte de privilège éthique à ces comportements qui nous abstraient de l’espace commun parce qu’ils sont une signature de notre humanité. Le mouton sur son alpage ne s’arrête jamais de la considération de son herbe pour contempler le coucher du soleil !
– Tout cela est assez convaincant, je le reconnais. Et il faudrait en conclure que notre condition de confiné n’est pas une mise entre parenthèse de notre vie ?
– (a-s) : Absolument ! Pour le dire positivement : nous pouvons vivre de façon pleinement humaine en restant confinés. Nous sommes privés d’une capacité importante – celle d’aller et venir à notre guise – mais c’est une privation, non une amputation. Cela me rappelle une formule de Soljenitsyne (Le Premier Cercle) : « Quelqu'un que vous avez privé de tout n'est plus en votre pouvoir. Il est de nouveau entièrement libre. » Transposé en notre condition actuelle, beaucoup moins radicale, cela signifie que le confinement nous libère de mille petites obligations par lesquelles la société nous tient dans notre rôle social – aussi bien dans les activités professionnelles que dans les loisirs –  en nous ôtant la maîtrise de l’essentiel de notre temps et de notre énergie disponibles. Aujourd’hui, par le confinement, ce temps et cette énergie nous sont largement rendus.
– Oui, n’est-ce pas cela aussi que signifie le mot d’ordre de « distanciation sociale »?
– (a-s) : Non ! Ce dont je viens de parler est plutôt un gros coup de mou dans le contrôle social. Et c’est bien parce que les milieux du pouvoir ont, une fois n’est pas coutume, une vraie peur vitale de la pandémie, qu’ils relâchent ainsi la bride. Mais tu as remarqué qu’ils n’ont de cesse de se faire du souci pour nous, ou plutôt pour notre nouvelle disponibilité : «  Vous allez vous ennuyer, c’est terrible ! Regardez tels films, séries, etc., lisez tels livres, BD, etc. Regardez ! On vous sert plein de spectacles en libre accès sur écran pour vous occuper. »
– Mais n’est-ce pas largement justifié ? L’essentiel de la vie humaine n’est-elle pas dans les relations sociales ? Si elles se raréfient brutalement, il est normal qu’on s’ennuie !
– (a-s) : C’est là que ton interrogation sur le mot d’ordre de « distanciation sociale » est intéressante Il ne faut en effet pas confondre la « distanciation sociale », et la perte du contrôle, par ceux qui ont le pouvoir sur l’organisation de la vie sociale[1], de l’essentiel de notre temps et de notre énergie. Cette idée de « distanciation sociale » est bizarrement agencée. Car le mot « distanciation » renvoie à l’espace physique puisque la première règle de cette distanciation est de ne pas se rapprocher à moins d’un mètre entre individus n’occupant pas la même habitation. Mais pourquoi mettre l’adjectif « sociale », alors qu'il s'agit clairement de distanciation « physique » ?
– N’est-elle pas qualifiée de « sociale » tout simplement parce que nos gouvernants nous demandent de ne plus vivre ensemble comme avant ?
– (a-s) : Sans doute ! Mais penses-tu que « vivre socialement » soit équivalent à « vivre ensemble » ?
– Heu…!? Pas vraiment, en fait. Vivre ensemble cela veut dire qu’on partage un même lieu, alors que vivre en société suppose une organisation commune, en fait c’est l’idée que le comportement de chacun se conforme à des règles communes.
– (a-s) : C’est tout-à-fait juste ! Et considères-tu qu’en cette période de confinement on respecte moins les règles communes ?
– Non ! C’est plutôt le contraire ! Je n’ai jamais vu dans notre pays un tel intérêt pour les règles communes. C’est comme si chacun avait conscience que tout se jouait là !
– (a-s) : « Tout », c’est-à-dire ?
– Hé bien notre capacité collective à surmonter l’épidémie, à nous retrouver sans peur de nous contaminer, à établir une société où nous serions bien ensemble !
– (a-s) : Ce que tu désignes là, c’est ce que la philosophie politique nomme, d’un point de vue général, le « Bien commun ». Quel est le sens des lois qui organisent la société ? C’est le Bien commun ! Donc le sens de la vie sociale est le Bien commun.
– Alors, bien que ce ne soit pas dit comme ça, c’est le Bien commun qui est au centre de toutes les discussions, qui mobilise tous les intérêts aujourd’hui !
– (a-s) : Oui, parce qu’on se trouve confronté à un mal commun – le coronavirus – on retrouve le sens du Bien commun ! Mais à toi de ne pas être trop idéaliste. Il reste certains individus qui spéculent sur la baisse des cours boursiers, ou sur la pénurie de masques, mais ils le font quasi clandestinement, et ils doivent se sentir moralement bien seuls dans leurs petits calculs cupides. Alors peut-on parler de distanciation sociale en cette période de confinement ?
– Ho non ! J’ai compris ce que tu voulais dire depuis le début de cette discussion. Il ne faut pas se laisser abuser par la manifestation spatiale du confinement. Il n’y a pas distanciation sociale, il y a plutôt du rapprochement social !
– (a-s) : Tout-à-fait ! On peut même dire que la distanciation sociale, c’était avant, quand le cynisme en politique et en affaires était à la mode, quand il semblait possible à certains de se faire valoir de ne pas respecter les lois et de piétiner le Bien commun. Ce qu’apporte le coronavirus, c’est une égalité de tous dans la conscience de sa vulnérabilité face au virus. C’est une redécouverte du Bien commun par les dominants : ceux qui, jusqu’à présent, se croyaient, quasiment de nature, privilégiés, ne peuvent plus fonder leur bien sur le malheur des plus humbles, mais doivent compter sur les plus humbles pour s’en sortir.
– C’est vrai, il me semble que c’est ce qu’illustrent les mésaventures de Boris Johnson, premier ministre britannique, dans ses relations au coronavirus.
– (a-s) : Effectivement ! Et l’on peut interpréter le caractère bancal du mot d’ordre de « distanciation sociale » comme un regret, dans la demande d’éloignement physique, de devoir renoncer à des relations sociales avantageuses pour les dominants, puisqu’elles leur permettaient de tirer profit de l’asservissement de la plus grande partie du temps et de l’énergie des dominés.
– Penses-tu qu’à la fin du confinement, ils vont vouloir rétablir les relations sociales d’avant au service de leur bien particulier ?
– (a-s) : Bien sûr ! Mais il y a deux éléments à prendre en compte dans la situation post-pandémique qui risquent de gêner considérablement la reconduction des rapports sociaux d'avant.
1–  On ne retrouve pas le sens du Bien commun impunément ! Il y aura un fort désir de refondation au sortir de la pandémie. On peut prendre comme référence la dernière période en laquelle s’est affirmé un tel niveau du souci du Bien commun : la période du Conseil National de la Résistance en 1944. Il faut avoir à l’esprit que les affairistes et leurs affidés du pouvoir politique n’en ont toujours pas fini de réduire les dispositions de Bien commun mises en place à cette époque, tels le système des retraites et la sécurité sociale.
2–  Nous sommes entrés avec le nouveau millénaire dans une période de turbulences sociales – liées à la fois au déséquilibre écologique et aux injustices sociales – qui sont, depuis les attentats de 2001, sur une trajectoire d’accélération et d’amplification. Il faut donc s'attendre, et d'autant plus que les principes du monde d'avant sont conservés, à bien d’autres situations difficiles, lesquelles amèneront à réaffirmer l'attachement populaire au Bien commun. Toute la question est : en aura-t-on le loisir – comme nous l’avons en cette période de confinement – ou sera-t-on traqués par l’urgence vitale de réagir pour sauver sa peau et celle des siens ?
C’est pourquoi il faut tirer parti de notre disponibilité présente pour consolider notre lien social en cultivant notre sens du Bien commun. Et cela se fait aisément à travers les techniques de communication hors présence physique. Nous aurons ainsi les idées plus affermies pour nous orienter vers une société qui retrouve les embrassades – vers un avenir qui sourie à tous.


 [1] Dans Vue perspective sur le démocratie, nous avons argumenté en quoi les États modernes peuvent être pensés, non comme des démocraties, mais comme des despotismes démocratiques.

mardi, avril 07, 2020

Chroniques déconfinées 1 — De l’huile dans la semoule


–  L’anti-somnambulique (a-s) : Comment vas-tu ce matin, mardi 17 mars 2020, en te retrouvant dans une situation extraordinaire ? Tu es confiné dans ton logement, avec des règles strictes pour t’attribuer une dérogation de sortie, et avec la menace de sanctions !
–  L’interlocuteur : Oui, il paraît que c’est nécessaire. Je vais m’adapter, on va s’adapter. Nous n’allons pas nous revoir pendant un certain temps, peut-être assez long. On ne sait pas. Cela veut dire qu’on est obligé de suspendre tous ses projets. C’est cet aspect indéfini qui est peut-être le plus difficile à vivre. En tous cas, de la part du pouvoir, cela a un côté mal assumé : Macron, hier soir, a soigneusement évité de prononcer le mot « confinement ».
–  (a-s) : Oui ! On comprend que cette instauration d’un confinement strict dans tout le pays soit mal assumé par nos gouvernants. Rappelons-nous, il y a seulement un mois, alors que l’épidémie était déjà arrivée en France, et qu’il y avait eu le premier mort, on a demandé à la ministre de la santé Agnès Buzyn, alors qu’elle était compétente et pleinement investie dans la lutte contre l’épidémie, de quitter son ministère pour être candidate à la mairie de Paris. Pourquoi ? Pour de toutes petites raisons de cuisine politicienne déjà bien oubliées ! L’intéressée elle-même les a d’ailleurs dénoncées peu après. Quelle insoutenable légèreté, quand on compare au ton dramatique et martial des deux dernières adresses de Macron au pays !
–  Tu as raison ! Il ne faut pas oublier l’ensemble de la séquence. À quoi s’ajoute la surdité aux alertes des soignants sur le manque de moyens dans les hôpitaux. Et maintenant on se retrouve dans l’urgence d’une de crise sanitaire qu’on risque de ne pas contrôler, avec l’obligation qui nous est faite de renoncer à notre liberté fondamentale de déplacement …
–  (a-s) : Oui, ces circonstances paraissent rendre difficile d’avoir de la bonne volonté pour se plier au confinement. Or, il ne faut surtout pas un confinement avec mauvaise volonté ! Ce serait désastreux en termes de mortalité et de vécu moral : il faudrait laisser mourir des gens faute de moyens de les soigner. Nous devons partir de la situation telle qu’elle est. Et elle nous met dans une logique – celle de la pandémie – à laquelle nous ne pouvons pas échapper. Imagine l’humanité comme de la graine de semoule dans un plat. Suppose que tu y introduises le coronavirus sous forme d’une goutte d’huile que tu laisses tomber dessus. Tant que tu ne mélanges pas la semoule, la contamination par l’huile restera très localisée. Si tu tournes une fois la cuillère dans la semoule, la contamination s’étendra largement, mais s’arrêtera là. Si tu continues de tourner, l’ensemble des grains de semoule seront bientôt contaminés. Mais ce qu’il est important de comprendre, c’est que plus tu tournes vite, plus la contamination se diffuse rapidement. Donc le seul moyen de contrôler l’épidémie …
–  Oui, j’ai compris : le seul moyen de stopper la pandémie, c’est que plus personne ne sorte de chez soi ! C’est impossible !
–  (a-s) : On est bien d’accord ! Donc , je reprends : le seul moyen de contrôler la pandémie c’est de limiter au maximum les déplacements hors de leur habitation des humains. C’est-à-dire d’identifier les motifs de déplacements absolument nécessaires et de proscrire les autres – ce qui semble être la démarche du gouvernement.
–  C’est comme tourner le plus doucement possible la cuillère dans le plat de semoule !
–  (a-s) : Exactement ! Ça ne stoppera pas la pandémie, mais ça limitera le nombre de nouveaux contaminés par unité de temps. Ce qui donnera au système sanitaire d’être en capacité de s’occuper de chaque nouveau infecté covid-19 en état de crise pulmonaire aiguë avec le minimum de mortalité.
–  Oui, je comprends. Et ainsi l’épidémie suivra son cours passant par un sommet, puis décroissant au fur et à mesure que l’immunité acquise ralentira ses possibilités d’extension.
–  (a-s) : Effectivement ! Et sans doute trouvera-t-on bientôt un vaccin ou une thérapie efficace, ce qui permettra de prévenir le retour du virus, du moins sous forme épidémique.
–  Donc prenons notre mal en patience !
–  (a-s) : Oui ! On le peut d’autant mieux que l’on a conscience qu’en se confinant strictement on ne se plie pas aux exigences d’un gouvernement dont la légitimité, au moins morale, est discutable. On se plie à l’implacable nécessité naturelle.
–  Oui, mais cette nécessité naturelle, qui est la logique d’une pandémie, a bien été déclenchée par les errements humains dans la façon de traiter l’environnement naturel !
–  (a-s) : Tu as raison. D’ailleurs, à propos de notre environnement, as-tu remarqué combien le printemps est beau cette année ?
–  C’est vrai ! Il y a comme une sérénité dans l’air … comme je ne l’avais jamais ressenti !
–  (a-s) : Ce qui donne au confinement une toute autre perspective. De cela, il faut absolument que nous reparlions !
–  À très bientôt alors !