On l’appelait Ramb (cela vient peut-être de Rambo, vieille idole
filmique testostéronée). Il était, à la fin des années vingt, un homme
encore jeune, né avec le millénaire, plutôt porté au bricolage qu’à la
théorie, et qui avait fini par mener à terme des études de technicien
supérieur en électronique. Muni de son diplôme, il avait facilement
trouvé un emploi de maintenance dans une entreprise qui le faisait
intervenir sur sites professionnels dans sa région.
Cette fin des années vingt était socialement une période difficile.
Elle voyait cohabiter des situations extrêmes d’injustice, et des
épisodes répétés de catastrophes climatiques, alors même que les
figures les plus tonitruantes et les plus obtuses du pouvoir
mercatocratique de l’époque menaient une campagne réactionnaire contre
les mesures, prises ou préconisées, pour ralentir la détérioration
évidente des situations sociale et écologique.
Ramb était sensible à ces problèmes sociaux récurrents, mais il se
sentait incapable de participer aux débats, d’intervenir dans l’espace
public, la tâche lui semblant trop démesurée. Or, ce qu’il détestait
par-dessus tout était de se sentir impuissant. C’est pourquoi Ramb
regardait, accessoirement, comme de l’extérieur, la question du progrès
collectif, et investissait véritablement celle de son progrès personnel.
Il savait qu’il avait belle allure – il n’était pas appelé
« Ramb » pour rien – et avait pris le parti de cultiver
prioritairement sa puissance physique – ou du moins l’apparence de
cette puissance. Il s’était inscrit dans une salle de musculation-fitness
locale, très prisée : le Lookcool.
Il savait très bien, d’ailleurs, que de fort beaux spécimens de la
gent féminine fréquentaient la salle, et que, s’il fallait qu’il
formule vraiment son rêve personnel, ce serait de séduire une belle
fille qui résonnerait bien avec lui, et avec qui il pourrait former un
beau couple durable et admiré – c’est ainsi qu’il ressentait en lui le
« mec bien » qui aspirait à prendre la lumière.
Il faut dire que le Lookcool avait réussi à drainer largement
l’énergie de la jeunesse du millénium de cette ville moyenne où
habitait Ramb. C’était une enseigne rassemblant une chaîne de salles
implantées nationalement, et qui s’était installée récemment dans la
zone d’activité de l’agglomération. Sa venue, avec la richesse de ses
équipements et une politique tarifaire proposant des forfaits
hebdomadaires imbattables, avait à peu près éteint toute la concurrence
déjà installée.
En semaine ordinaire, Ramb y consacrait 45 minutes, 5 jours par
semaines en fin de journée après le travail. En général, il faisait 10
minutes d’échauffement (tapis de course ou vélo d’intérieur) puis ils
choisissait deux appareils pour faire travailler de manière différente
les muscles du haut du corps. Cela le « lavait » aussi des
tensions occasionnées par les problèmes électroniques à résoudre.
Finalement la fréquentation régulière du Lookcool lui procurait
indubitablement un équilibre psychique et physique. Et, la dernière
fois, le regard direct et intéressé de Julia, bien belle blonde qu’il
avait plusieurs fois côtoyée au tapis de course, le faisait rêvasser à
la séance d’après… et pourquoi pas à une proposition d’un jogging à
deux en extérieur, dans la nature, où il se voyait dans un rôle
protecteur – comme quoi il était dans une bonne dynamique de sa vie !
En fait, il n’y eut pas la séance d’après, du moins pas le jour
prévu. Une nuit d’orage ; la foudre qui frappe aux abords du bâtiment
Lookcool. Au petit matin le gérant ne put que constater que toute
l’alimentation électrique était hors-service, et en particulier les
compteurs sur les appareils d’exercices permettant de suivre les
différents paramètres liés aux efforts des utilisateurs restaient
muets. Il y eut donc fermeture exceptionnelle et appel au prestataire avec
qui avait été signé le contrat de maintenance. C’était l’entreprise qui
employait Ramb. Ce dernier fut dépêché le jour même sur les lieux avec
sa fourgonnette, sa boîte à outils, ses instruments, et surtout son
savoir-faire !
Ramb constata rapidement que le parafoudre avait grillé et qu'il
fallait le remplacer. Il fit ensuite le tour de l'installation
électrique dans l'éventualité qu’il y eût d'autres dommages.
C'est alors qu'il découvrit tout un pan de celle-ci qu'il ne
soupçonnait pas. Chaque appareil d'exercice physique de la salle
était logiquement branché par fil sur le secteur pour alimenter son
électronique, en particulier l’écran utilisateur et le clavier à
touches permettant de gérer l’exercice. Mais l'inédit était qu'il y avait un second fil conducteur qui sortait du boîtier d’entraînement de
tous les vélos, rameurs et tapis de course, soit la grande majorité
des appareils de la salle. Tous ces fils supplémentaires
rejoignaient un petit local aveugle et ventilé. Là, ils étaient
reliés, par un branchement électrique standard, à un gros boîtier
pourvu d’un écran à leds, alors éteint à cause de la panne ;
celui-ci était accompagné, sur le même plan de travail, d’une
petite unité centrale reliée par câble USB, avec son propre écran,
clavier et souris. Ramb comprit vite qu’il avait affaire à une
installation électrique annexe reliée au réseau public au moyen
d’un onduleur de grande capacité.
Un onduleur est
un appareil électronique que l’on trouve dans toutes
les habitations équipées en capteurs solaires, et grâce
auquel l’électricité d’origine solaire produite peut être
injectée sur le réseau public. Cela signifiait donc que les
appareils de la salle ainsi branchés, lorsqu’ils étaient utilisés par le
client de Lookcool, transformaient le mouvement, au moyen d’une
dynamo dissimulée dans le boîtier d’entraînement, en flux de
courant continu jusqu’à l’onduleur. Dès lors le rôle de
l’onduleur perfectionné qu’il avait sous les yeux était double
: réguler la puissance du courant électrique émise, convertir le
courant continu en courant alternatif de bonne fréquence pour qu’il
puisse alimenter le réseau public – l’ordinateur annexe permettant
de piloter l’ensemble cette production électrique. Et l'on sait que l'opérateur public EDF propose un contrat de rachat de l'énergie électrique ainsi produite par un particulier.
Ramb fit son
travail – remplacer le parafoudre, rejoncter, vérifier – et
après une journée de suspension, Lookcool redevint cette ruche à
débauche généreuse d’énergie humaine qui faisait sa réputation.
Sauf que pour Ramb, cette « débauche généreuse
d’énergie » avait pris une nouvelle signification. Vu le nombre
d’appareils en service et l’intensité de leur utilisation, on pouvait considérer que la salle du
Lookcool fonctionnait comme une petite centrale électrique privée,
d’une puissance de quelques centaines de kilowatts, qui vendait sa
production à l’opérateur national. Il comprenait mieux dès lors
pourquoi Lookcool pouvait se permettre des tarifs suffisamment bas pour
terrasser toute concurrence. D’ailleurs, il n’y avait aucune raison
pour que ce système de fonctionnement, très lucratif puisque combinant
deux sources de revenus, n’ait pas été généralisé à toutes les salles
Lookcool.
Bien sûr, Ramb reprit ses séances d’exercices en salle. Mais il
n’avait plus le même entrain, la même innocence. Il savait qu’il ne
faisait pas simplement de la culture de son physique, mais qu’il
travaillait aussi à produire de l’électricité, au profit de quelqu’un
d’autre par qui il savait maintenant qu'il avait été utilisé à son insu.
Julia, qui était sur le tapis de course voisin, remarqua cette
différence d’humeur : « Tu n’as pas l’air
très en forme aujourd’hui …! », « Ho, c’est rien, un jour
sans…ça arrive ! » répondit-il en forme d’échappatoire. Elle hocha
la tête, perplexe.
En réalité, Ramb se sentait coupable d’être en décalage avec
l’ambiance générale d’enthousiasme sérieux qui prévalait chez les
pratiquants des divers appareils dans la salle. De quel droit
pouvait-il casser l’ambiance ? N’était-ce pas le mieux pour tous qu’ils
gardent le même enthousiasme et fassent comme si rien n’était ?
Il ressassa ces interrogations en assurant tant bien que mal ses
exercices jusqu’à la fin de la séance. Au moment de sortir il vit Julia
qui sirotait une boisson près du distributeur. Le regard interrogateur, elle lui demanda : « Ça
va mieux ? » Il lui répondit : « Tu sors là ? » Elle
acquiesça avec un sourire. Ils sortirent. Il l’invita à s’asseoir sur
le premier banc disponible. Et il se délivra dans l’oreille féminine
accueillante en déballant tout ce qu’il venait d’apprendre sur le
fonctionnement de Lookcool. Julia fut très surprise, mais sa réaction
fut sobre : « Il y a quand même un vrai problème de tromperie, il
me semble que le mieux serait d’en parler à une association de
consommateurs. » Elle connaissait une association de
consommateurs puissante et de bonne réputation qui tenait un permanence
ouverte un jour par semaine au centre-ville – "Bien choisir !". Ils échangèrent leurs
numéros de téléphone et se donnèrent rendez-vous en lieu et heure de la
prochaine permanence.
La permanente bénévole de Bien choisir ! se fit
exposer les faits de manière précise : « Il me semble clair que
l’entreprise peut être attaquée pour le délit de travail dissimulé
puisque l’activité physique des clients équivaut à une prestation de
service non déclarée, et qui plus est, faisant l’objet d’un profit
marchand. » Elle examina ensuite la possibilité d’une action de
groupe de la part de l’association au nom de plaignants qui se seraient
adressés à elle, puisque ce délit pouvait concerner tous les
établissements de l’enseigne. Seulement comme c’était la première fois
qu’elle entendait parler de cet abus, il fallait qu’elle en réfère au siège
national de l’association pour savoir s’il y avait d’autres signalements en ce
sens. Si c'était le cas, l'association pourrait juger opportun qu’une plainte soit déposée pour qu’une
enquête soit diligentée au niveau national. Elle informerait donc Ramb du
retour qui lui serait fait par la direction nationale de l’association.
Le retour venant du siège de Bien choisir ! se fit directement sur la
boîte mail de Ramb :
– Bien choisir ! prend très au sérieux cette affaire qui touche au cœur de son objet
puisqu’elle remet en cause le statut du consommateur.
– Elle
a pris l’initiative de s’adresser à la direction nationale de Lookcool
afin de l’interroger sur sa conscience de l’illégalité de
l’exploitation commerciale de l’énergie de sa clientèle. Et si, dans ce cas, elle comptait y mettre fin.
– La
direction de Lookcool a reconnu la réalité de cette pratique dans
« la majorité de ses salles de musculation-fitness », mais a
argué de sa pleine bonne foi, affirmant que ses clients n’étaient
absolument pas lésés par cette pratique, au contraire, ils étaient
avantagés par des prix plus bas.
– Bien choisir ! a décidé de faire crédit de la bonne foi de
Lookcool, et a proposé à sa direction, plutôt que d’aller au procès, de
faire appel à un conciliateur de justice, ce que Lookcool a accepté.
– Ramb
sera informé de la tenue de l’audience et de son résultat. De toute
façon l’importance de l’affaire amènera l’association à en rendre
compte dans un article publié dans sa revue mensuelle.
Compte-rendu de l’audience de
conciliation :
Du côté de l’association Bien choisir ! il a été argumenté un
délit de travail dissimulé de la part de Lookcool à double titre :
- D’une part il y a une prestation de services non déclarée puisque le client
par son activité fournit de l’électricité à l’entreprise.
- D’autre part, il y a travail dissimulé proprement dit puisque le produit de
l’activité du client est commercialisée au profit de l’entreprise sans
qu’un salaire proprement dit soit versé, la contrepartie étant masquée sous forme d’une réduction du prix de l’activité.
Pour sa défense Lookcool a argumenté :
- La récupération de l’énergie sous forme d’électricité ne change absolument
rien à la qualité de la prestation – mise à disposition et conseils
d’usage d’appareils contribuant à la musculation et à l’équilibre
pondéral du client – achetée par les utilisateurs de la salle. Mieux !
Elle permet d’en démocratiser l’accès en contribuant à une baisse
générale des prix de telles prestations.
- Notre vente d’électricité ne relève pas d’un affairisme spéculatif. Nous ne
faisons que revendre, sous forme d'électricité, à EDF et à ses conditions – dont le prix – fixées
par la loi, l’énergie inévitablement produite par le service que nous vendons pour répondre à une importante demande sociale, et qui sans
cela serait gaspillée. Cela correspond à l’intérêt de tous.
- Nous sommes dans une société mondialisée de crise de l’énergie. En effet
l’usage des énergies fossiles apparaît de moins en moins viable du fait
du dérèglement climatique qu’il induit. D’autre part la volonté des
gouvernants de favoriser la production d’énergie électrique par le
recours au nucléaire se heurte aux redoutables problèmes de sécurité
des installations et de gestion des déchets à haute activité
radioactive, et à très longue durée. Oui ! Nous assumons de proposer
avec nos établissements, de petites centrales électriques locales,
absolument sans danger et sans pollution, en utilisant une énergie qui
sans cela serait entièrement gaspillée, c’est-à-dire dégradée en
chaleur, une énergie, en fait, impeccablement verte.
Après avoir écouté les deux parties, le conciliateur de justice
relève que le délit de « travail dissimulé » est, en cette
affaire, délicat à invoquer. En effet la situation examinée ici déborde
de la notion de travail telle qu’elle était pensée par le législateur
lorsqu’il a voulu sanctionner le travail dissimulé. Il ne pensait pas
du tout à une situation de travail, achetée par celui qui en est l'acteur, pour son propre bien.
C’est pourquoi il préconise de recentrer le litige sur la situation
tout-à-fait incontestable de tromperie de la clientèle. Même si cette
tromperie est délicate à qualifier en termes de droit, elle est de
toute façon malsaine dans les relations commerciales, d'autant plus que pèse le risque de son dévoilement.
Le conciliateur recommande donc de ne pas laisser les choses en
l’état. Il demande à la société Lookcool d’avoir, avec sa clientèle,
une communication transparente sur sa production d’électricité, ce qui
devrait être possible puisqu’elle en assume la légitimité. Mais il admet
que cela implique une refonte des principes de sa relation avec sa
clientèle, puisqu’il faut que celle-ci accepte de produire de l’électricité.
Le conseiller juridique du représentant de Bien choisir ! affirme que la solution qui s’impose est de se tourner
vers l’économie sociale et solidaire. Pour lever tout soupçon de
tromperie, il faut que les clients de Lookcool se sachent partie
prenante de la production d’électricité. Pour cela il faut que la
société Lookcool quitte le droit privé lucratif pour le droit
coopératif à vocation sociale. Ce pourrait être la constitution d’une
SCIC – Société Coopérative d’Intérêt Collectif – dont le statut
juridique est suffisamment souple pour associer usagers, salariés,
ainsi que des partenaires commerciaux obligés comme les collectivités
locales et EDF. Le but social serait à la fois la culture de la forme
physique des usagers pour un faible coût et la production d’électricité pour la collectivité.
Le représentant de la société Lookcool admet que c’est effectivement
la seule voie de sortie par le haut de la crise de confiance que
créerait la révélation de l’exploitation électrique de l’activité
physique de ses clients. Afin de ne pas subir l’obligation de gérer une telle situation de crise, il annonce la transformation « sans délais » de son entreprise de droit privé lucratif en société
coopérative SCIC. Il sollicite la collaboration de
l’association Bien choisir ! pour la constitution d’une association
des usagers de Lookcool qui sera nécessaire pour cette mutation. Ce qui est accepté.
* * *
Après avoir lu à ses côtés le compte-rendu de la conciliation, Julia,
rêveuse, dit « Finalement, la véritable source d’énergie, c’est
bien nous ! » Ramb, lui souriant dans un hochement de tête
approbatif : « C’est vrai ! » Après un temps, il ajoute :
« Oui, nous tous ! Parce qu’il faudra faire vivre notre
coopérative ! L’association m’a contacté pour me demander de m’occuper
de la constitution de l’association des usagers de Lookcool. J’ai
accepté bien sûr puisque tu es déjà ma première coopératrice ! »
Elle lui sourit. Il la câline affectueusement, quoiqu’elle ressente un
rien de plus allant au-delà de l’affection. Il dit : « On pourrait
faire un jogging en forêt demain… » Elle répond simplement, mais
fermement « Oui ! » avec un large sourire et son regard
direct et déterminé. Il pense : « devenir un "mec
bien" ce n’est pas former un beau couple, c’est avoir confiance
et donner confiance pour avancer dans la bonne direction. »