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dimanche, septembre 28, 2025

Belle histoire

 






Les écologistes qui s’en prennent à la technoscience se trompent !

Mais il faut bien se comprendre, et pour cela sortir de l’approximation dans la saisie de la signification des mots.

Être écologiste, c’est se battre,
– contre le pouvoir mondialisé en place qu’il faut appeler « une mercatocratie » parce qu’il se nourrit essentiellement du développement sans limite du marché,
– pour une politique qui ménage la vitalité de la biosphère.

La technoscience, c’est la mutualisation du développement des sciences et des techniques issue de la révolution épistémologique par la méthode expérimentale du début du XVIIe siècle, en Occident.

Les écologistes sont dans un large consensus pour incriminer la technoscience comme une dynamique de recherches scientifiques et d’inventions techniques – ce qu’on appelait naguère familièrement « le Progrès »  – qui serait directement la cause des ravages actuellement constatables sur la biosphère.

Prenons l’exemple de l’intelligence artificielle (l’IA) comme nouvelle technique de production de connaissance, d’apparition récente, et actuellement en plein développement. On a, au début des années 2020, la théorie, issue des neurosciences, de l’accès à une connaissance par modélisation de données à partir d’un réseau de neurones artificiels multicouches (chaque couche s’appuyant sur la précédente pour préciser le modèle) – ce qu’on appelle le « deep learning ». À quoi s’ajoutent les techniques, de la communication électronique mondialisée (Internet), du calculateur électronique rapide (ordinateur), ainsi que celles de stocker et de mobiliser, de façon quasi instantanée, des masses importantes de données. Il en résulte, aujourd ‘hui, l’IA comme technique de production rapide de connaissances accessible à chacun au moyen d’un appareil – un terminal – adéquat.

Posons-nous la question. Qui, en 2020, avait un désir d’IA ? Relisez les flux de communication de l’époque : personne ne s’en souciait en dehors du cercle des spécialistes.

Et pourtant voilà une séquence de technoscience qui aboutit à une technique qui va massivement, mondialement, changer le rapport des individus à la connaissance. D’autre part, du fait de sa goinfrerie en énergie, elle va inévitablement précipiter et amplifier les catastrophes écologiques qui s’annoncent. Mais elle va tout aussi inexorablement amener à des bouleversements profonds dans la société, massivement dans le domaine de l’emploi, mais aussi dans le domaine si sensible de la relation éducative et de la transmission culturelle – on peut déjà anticiper les dangers liés à l’uniformisation des connaissances et à la passivité impliquée pour le quêteur de celles-ci. Et pourtant, jamais cela n’aura été discuté, évalué, choisi, demandé, par tous ceux qui sont concernés.

Et c’est ainsi qu’on est amené à juger la technoscience comme une fatalité maudite.

Et pourtant, en contrepoint, on peut raconter une belle histoire.

C’était dans les années 90. Internet était alors essentiellement animé, nourri, par le milieu étudiant et universitaire. C’était alors une autre séquence technoscientifique qui s’était mise en place :

Communication électronique instantanée par Internet + synergie des savoirs particuliers s’échangeant et se confrontant + mise au point en collaboration d’applications et de services de partage = progrès et diffusion des connaissances, d’applications informatiques, et de tout bien numérisable, hors échange marchand et d’extension mondiale.

Il demeure des poches de résistance de cette dynamique de collaboration et de partage sur Internet. Et des lieux du Réseau comme l’univers du logiciel libre et l’encyclopédie Wikipédia, et bien d’autres qu’on peut découvrir avec un peu de curiosité hors des sollicitations intéressées, restent des éléments précieux de cette séquence technoscientifique simplement orientée vers le bien de l’humanité.

C’était très amusant cette fébrilité soudaine et contagieuse des affairistes à la fin des années 90, prenant conscience qu’une part de plus en plus importante de biens se produisaient et circulaient en dehors de leurs lois, les lois du marché, que la ferveur de toute une génération leur échappait parce qu’elle se passionnait ailleurs, dans un espace hors de leur contrôle. Ils se sont alors précipités pour investir dans les petites structures (start-up) qui produisaient et géraient ces nouveaux biens, sans être capables de discerner suffisamment lesquelles étaient porteuses d’avenir de leur point de vue de potentialité de marché. D’où l’explosion de ce qu’on a appelé « la bulle Internet » en l’an 2000, laquelle fut pratiquement un krach boursier retentissant.

Bien sûr, depuis, la mercatocratie n’a pas abandonné la partie. Là où des biens circulent, il y a toujours un marché à ouvrir, n’est-ce pas ? Elle s’y est prise durant les deux dernières décennies de façon plus prudente et progressive. Aujourd’hui, avec l’IA, elle croit pouvoir parachever son triomphe. Et on la voit bien venir ! D’abord cette offre gratuite proliférante actuelle. Il faut bien créer une appétence ! Mais déjà on voit poindre des offres assurées plus performantes mais payantes. Ainsi va l’assujettissement à un nouveau marché.

En réalité le marché des IA, et il en va de même du marché des crypto-monnaies, n’ont pas d’avenir. Ces biens vont vite devenir hors de prix par leur goinfrerie en énergie. Ils accélèrent trop rapidement un processus d’étouffement de la biosphère sous la dynamique tardive de la mercatocratie qui domine aujourd’hui plus que jamais l’humanité. Celle-ci implique dans sa phase finale une débauche toujours plus accélérée de consommation d’énergie, et donc de sa transformation en chaleur.

Mais cela ne nous déprimera pas. Car nous nous savons toujours rattachés à une belle histoire de production et de circulation sociale des biens sur d’autres principes que celui de la compétition pour le profit particulier.

Nous savons qu’il y a aussi une technoscience heureuse !

dimanche, août 24, 2025

Brève nouvelle électrique

 


On l’appelait Ramb (cela vient peut-être de Rambo, vieille idole filmique testostéronée). Il était, à la fin des années vingt, un homme encore jeune, né avec le millénaire, plutôt porté au bricolage qu’à la théorie, et qui avait fini par mener à terme des études de technicien supérieur en électronique. Muni de son diplôme, il avait facilement trouvé un emploi de maintenance dans une entreprise qui le faisait intervenir sur sites professionnels dans sa région.

Cette fin des années vingt était socialement une période difficile. Elle voyait cohabiter des situations extrêmes d’injustice, et des épisodes répétés de catastrophes climatiques, alors même que les figures les plus tonitruantes et les plus obtuses du pouvoir mercatocratique de l’époque menaient une campagne réactionnaire contre les mesures, prises ou préconisées, pour ralentir la détérioration évidente des situations sociale et écologique.

Ramb était sensible à ces problèmes sociaux récurrents, mais il se sentait incapable de participer aux débats, d’intervenir dans l’espace public, la tâche lui semblant trop démesurée. Or, ce qu’il détestait par-dessus tout était de se sentir impuissant. C’est pourquoi Ramb regardait, accessoirement, comme de l’extérieur, la question du progrès collectif, et investissait véritablement celle de son progrès personnel.

Il savait qu’il avait belle allure – il n’était pas appelé « Ramb » pour rien – et avait pris le parti de cultiver prioritairement sa puissance physique – ou du moins l’apparence de cette puissance. Il s’était inscrit dans une salle de musculation-fitness locale, très prisée : le Lookcool.

Il savait très bien, d’ailleurs, que de fort beaux spécimens de la gent féminine fréquentaient la salle, et que, s’il fallait qu’il formule vraiment son rêve personnel, ce serait de séduire une belle fille qui résonnerait bien avec lui, et avec qui il pourrait former un beau couple durable et admiré – c’est ainsi qu’il ressentait en lui le « mec bien » qui aspirait à prendre la lumière.

Il faut dire que le Lookcool avait réussi à drainer largement l’énergie de la jeunesse du millénium de cette ville moyenne où habitait Ramb. C’était une enseigne rassemblant une chaîne de salles implantées nationalement, et qui s’était installée récemment dans la zone d’activité de l’agglomération. Sa venue, avec la richesse de ses équipements et une politique tarifaire proposant des forfaits hebdomadaires imbattables, avait à peu près éteint toute la concurrence déjà installée.

En semaine ordinaire, Ramb y consacrait 45 minutes, 5 jours par semaines en fin de journée après le travail. En général, il faisait 10 minutes d’échauffement (tapis de course ou vélo d’intérieur) puis ils choisissait deux appareils pour faire travailler de manière différente les muscles du haut du corps. Cela le « lavait » aussi des tensions occasionnées par les problèmes électroniques à résoudre. Finalement la fréquentation régulière du Lookcool lui procurait indubitablement un équilibre psychique et physique. Et, la dernière fois, le regard direct et intéressé de Julia, bien belle blonde qu’il avait plusieurs fois côtoyée au tapis de course, le faisait rêvasser à la séance d’après… et pourquoi pas à une proposition d’un jogging à deux en extérieur, dans la nature, où il se voyait dans un rôle protecteur – comme quoi il était dans une bonne dynamique de sa vie !

En fait, il n’y eut pas la séance d’après, du moins pas le jour prévu. Une nuit d’orage ; la foudre qui frappe aux abords du bâtiment Lookcool. Au petit matin le gérant ne put que constater que toute l’alimentation électrique était hors-service, et en particulier les compteurs sur les appareils d’exercices permettant de suivre les différents paramètres liés aux efforts des utilisateurs restaient muets. Il y eut donc fermeture exceptionnelle et appel au prestataire avec qui avait été signé le contrat de maintenance. C’était l’entreprise qui employait Ramb. Ce dernier fut dépêché le jour même sur les lieux avec sa fourgonnette, sa boîte à outils, ses instruments, et surtout son savoir-faire !

Ramb constata rapidement que le parafoudre avait grillé et qu'il fallait le remplacer. Il fit ensuite le tour de l'installation électrique dans l'éventualité qu’il y eût d'autres dommages. C'est alors qu'il découvrit tout un pan de celle-ci qu'il ne soupçonnait pas. Chaque appareil d'exercice physique de la salle était logiquement branché par fil sur le secteur pour alimenter son électronique, en particulier l’écran utilisateur et le clavier à touches permettant de gérer l’exercice. Mais l'inédit était qu'il y avait un second fil conducteur qui sortait du boîtier d’entraînement de tous les vélos, rameurs et tapis de course, soit la grande majorité des appareils de la salle. Tous ces fils supplémentaires rejoignaient un petit local aveugle et ventilé. Là, ils étaient reliés, par un branchement électrique standard, à un gros boîtier pourvu d’un écran à leds, alors éteint à cause de la panne ; celui-ci était accompagné, sur le même plan de travail, d’une petite unité centrale reliée par câble USB, avec son propre écran, clavier et souris. Ramb comprit vite qu’il avait affaire à une installation électrique annexe reliée au réseau public au moyen d’un onduleur de grande capacité.

Un onduleur est un appareil électronique que l’on trouve dans toutes les habitations équipées en capteurs solaires, et grâce auquel l’électricité d’origine solaire produite peut être injectée sur le réseau public. Cela signifiait donc que les appareils de la salle ainsi branchés, lorsqu’ils étaient utilisés par le client de Lookcool, transformaient le mouvement, au moyen d’une dynamo dissimulée dans le boîtier d’entraînement, en flux de courant continu jusqu’à l’onduleur. Dès lors le rôle de l’onduleur perfectionné qu’il avait sous les yeux était double : réguler la puissance du courant électrique émise, convertir le courant continu en courant alternatif de bonne fréquence pour qu’il puisse alimenter le réseau public – l’ordinateur annexe permettant de piloter l’ensemble cette production électrique. Et l'on sait que l'opérateur public EDF propose un contrat de rachat de l'énergie électrique ainsi produite par un particulier. 

Ramb fit son travail – remplacer le parafoudre, rejoncter, vérifier – et après une journée de suspension, Lookcool redevint cette ruche à débauche généreuse d’énergie humaine qui faisait sa réputation.

Sauf que pour Ramb, cette « débauche généreuse d’énergie » avait pris une nouvelle signification. Vu le nombre d’appareils en service et l’intensité de leur utilisation, on pouvait considérer que la salle du Lookcool fonctionnait comme une petite centrale électrique privée, d’une puissance de quelques centaines de kilowatts, qui vendait sa production à l’opérateur national. Il comprenait mieux dès lors pourquoi Lookcool pouvait se permettre des tarifs suffisamment bas pour terrasser toute concurrence. D’ailleurs, il n’y avait aucune raison pour que ce système de fonctionnement, très lucratif puisque combinant deux sources de revenus, n’ait pas été généralisé à toutes les salles Lookcool.

Bien sûr, Ramb reprit ses séances d’exercices en salle. Mais il n’avait plus le même entrain, la même innocence. Il savait qu’il ne faisait pas simplement de la culture de son physique, mais qu’il travaillait aussi à produire de l’électricité, au profit de quelqu’un d’autre par qui il savait maintenant qu'il avait été utilisé à son insu.

Julia, qui était sur le tapis de course voisin, remarqua cette différence d’humeur : « Tu n’as pas l’air très en forme aujourd’hui …! », « Ho, c’est rien, un jour sans…ça arrive ! » répondit-il en forme d’échappatoire. Elle hocha la tête, perplexe.

En réalité, Ramb se sentait coupable d’être en décalage avec l’ambiance générale d’enthousiasme sérieux qui prévalait chez les pratiquants des divers appareils dans la salle. De quel droit pouvait-il casser l’ambiance ? N’était-ce pas le mieux pour tous qu’ils gardent le même enthousiasme et fassent comme si rien n’était ?

Il ressassa ces interrogations en assurant tant bien que mal ses exercices jusqu’à la fin de la séance. Au moment de sortir il vit Julia qui sirotait une boisson près du distributeur. Le regard interrogateur, elle lui demanda : « Ça va mieux ? » Il lui répondit : « Tu sors là ? » Elle acquiesça avec un sourire. Ils sortirent. Il l’invita à s’asseoir sur le premier banc disponible. Et il se délivra dans l’oreille féminine accueillante en déballant tout ce qu’il venait d’apprendre sur le fonctionnement de Lookcool. Julia fut très surprise, mais sa réaction fut sobre : « Il y a quand même un vrai problème de tromperie, il me semble que le mieux serait d’en parler à une association de consommateurs. » Elle connaissait une association de consommateurs puissante et de bonne réputation qui tenait un permanence ouverte un jour par semaine au centre-ville – "Bien choisir !". Ils échangèrent leurs numéros de téléphone et se donnèrent rendez-vous en lieu et heure de la prochaine permanence.

La permanente bénévole de Bien choisir ! se fit exposer les faits de manière précise : « Il me semble clair que l’entreprise peut être attaquée pour le délit de travail dissimulé puisque l’activité physique des clients équivaut à une prestation de service non déclarée, et qui plus est, faisant l’objet d’un profit marchand. » Elle examina ensuite la possibilité d’une action de groupe de la part de l’association au nom de plaignants qui se seraient adressés à elle, puisque ce délit pouvait concerner tous les établissements de l’enseigne. Seulement comme c’était la première fois qu’elle entendait parler de cet abus, il fallait qu’elle en réfère au siège national de l’association pour savoir s’il y avait d’autres signalements en ce sens. Si c'était le cas, l'association pourrait juger opportun qu’une plainte soit déposée pour qu’une enquête soit diligentée au niveau national. Elle informerait donc Ramb du retour qui lui serait fait par la direction nationale de l’association.

Le retour venant du siège de Bien choisir ! se fit directement sur la boîte mail de Ramb :

–   Bien choisir ! prend très au sérieux cette affaire qui touche au cœur de son objet puisqu’elle remet en cause le statut du consommateur.

–   Elle a pris l’initiative de s’adresser à la direction nationale de Lookcool afin de l’interroger sur sa conscience de l’illégalité de l’exploitation commerciale de l’énergie de sa clientèle. Et si, dans ce cas, elle comptait y mettre fin.

–   La direction de Lookcool a reconnu la réalité de cette pratique dans « la majorité de ses salles de musculation-fitness », mais a argué de sa pleine bonne foi, affirmant que ses clients n’étaient absolument pas lésés par cette pratique, au contraire, ils étaient avantagés par des prix plus bas.

–   Bien choisir ! a décidé de faire crédit de la bonne foi de Lookcool, et a proposé à sa direction, plutôt que d’aller au procès, de faire appel à un conciliateur de justice, ce que Lookcool a accepté.

–   Ramb sera informé de la tenue de l’audience et de son résultat. De toute façon l’importance de l’affaire amènera l’association à en rendre compte dans un article publié dans sa revue mensuelle.

Compte-rendu de l’audience de conciliation :

Du côté de l’association Bien choisir ! il a été argumenté un délit de travail dissimulé de la part de Lookcool à double titre :

  • D’une part il y a une prestation de services non déclarée puisque le client par son activité fournit de l’électricité à l’entreprise.
  • D’autre part, il y a travail dissimulé proprement dit puisque le produit de l’activité du client est commercialisée au profit de l’entreprise sans qu’un salaire proprement dit soit versé, la contrepartie étant masquée sous forme d’une réduction du prix de l’activité.

Pour sa défense Lookcool a argumenté :

  • La récupération de l’énergie sous forme d’électricité ne change absolument rien à la qualité de la prestation – mise à disposition et conseils d’usage d’appareils contribuant à la musculation et à l’équilibre pondéral du client – achetée par les utilisateurs de la salle. Mieux ! Elle permet d’en démocratiser l’accès en contribuant à une baisse générale des prix de telles prestations.
  • Notre vente d’électricité ne relève pas d’un affairisme spéculatif. Nous ne faisons que revendre, sous forme d'électricité, à EDF et à ses conditions – dont le prix – fixées par la loi, l’énergie inévitablement produite par le service que nous vendons pour répondre à une importante demande sociale, et qui sans cela serait gaspillée. Cela correspond à l’intérêt de tous.
  • Nous sommes dans une société mondialisée de crise de l’énergie. En effet l’usage des énergies fossiles apparaît de moins en moins viable du fait du dérèglement climatique qu’il induit. D’autre part la volonté des gouvernants de favoriser la production d’énergie électrique par le recours au nucléaire se heurte aux redoutables problèmes de sécurité des installations et de gestion des déchets à haute activité radioactive, et à très longue durée. Oui ! Nous assumons de proposer avec nos établissements, de petites centrales électriques locales, absolument sans danger et sans pollution, en utilisant une énergie qui sans cela serait entièrement gaspillée, c’est-à-dire dégradée en chaleur, une énergie, en fait, impeccablement verte.

Après avoir écouté les deux parties, le conciliateur de justice relève que le délit de « travail dissimulé » est, en cette affaire, délicat à invoquer. En effet la situation examinée ici déborde de la notion de travail telle qu’elle était pensée par le législateur lorsqu’il a voulu sanctionner le travail dissimulé. Il ne pensait pas du tout à une situation de travail, achetée par celui qui en est l'acteur, pour son propre bien.

C’est pourquoi il préconise de recentrer le litige sur la situation tout-à-fait incontestable de tromperie de la clientèle. Même si cette tromperie est délicate à qualifier en termes de droit, elle est de toute façon malsaine dans les relations commerciales, d'autant plus que pèse le risque de son dévoilement.

Le conciliateur recommande donc de ne pas laisser les choses en l’état. Il demande à la société Lookcool d’avoir, avec sa clientèle, une communication transparente sur sa production d’électricité, ce qui devrait être possible puisqu’elle en assume la légitimité. Mais il admet que cela implique une refonte des principes de sa relation avec sa clientèle, puisqu’il faut que celle-ci accepte de produire de l’électricité.

Le conseiller juridique du représentant de Bien choisir ! affirme que la solution qui s’impose est de se tourner vers l’économie sociale et solidaire. Pour lever tout soupçon de tromperie, il faut que les clients de Lookcool se sachent partie prenante de la production d’électricité. Pour cela il faut que la société Lookcool quitte le droit privé lucratif pour le droit coopératif à vocation sociale. Ce pourrait être la constitution d’une SCIC – Société Coopérative d’Intérêt Collectif – dont le statut juridique est suffisamment souple pour associer usagers, salariés, ainsi que des partenaires commerciaux obligés comme les collectivités locales et EDF. Le but social serait à la fois la culture de la forme physique des usagers pour un faible coût et la production d’électricité pour la collectivité.

Le représentant de la société Lookcool admet que c’est effectivement la seule voie de sortie par le haut de la crise de confiance que créerait la révélation de l’exploitation électrique de l’activité physique de ses clients. Afin de ne pas subir l’obligation de gérer une telle situation de crise, il annonce la transformation « sans  délais » de son entreprise de droit privé lucratif en société coopérative SCIC. Il sollicite la collaboration de l’association Bien choisir ! pour la constitution d’une association des usagers de Lookcool qui sera nécessaire pour cette mutation. Ce qui est accepté.
 

*   *   *

Après avoir lu à ses côtés le compte-rendu de la conciliation, Julia, rêveuse, dit « Finalement, la véritable source d’énergie, c’est bien nous ! » Ramb, lui souriant dans un hochement de tête approbatif : « C’est vrai ! » Après un temps, il ajoute : « Oui, nous tous ! Parce qu’il faudra faire vivre notre coopérative ! L’association m’a contacté pour me demander de m’occuper de la constitution de l’association des usagers de Lookcool. J’ai accepté bien sûr puisque tu es déjà ma première coopératrice ! » Elle lui sourit. Il la câline affectueusement, quoiqu’elle ressente un rien de plus allant au-delà de l’affection. Il dit : « On pourrait faire un jogging en forêt demain… » Elle répond simplement, mais fermement « Oui ! » avec un large sourire et son regard direct et déterminé. Il pense : « devenir un "mec bien" ce n’est pas former un beau couple, c’est avoir confiance et donner confiance pour avancer dans la bonne direction. »

dimanche, juin 29, 2025

Ça chauffe !... On tempère

 


Nous humains sommes des mammifères, donc des êtres à sang chaud. Ce qui signifie que nous sommes, en nos corps, des foyers d’échanges énergétiques importants. Car la chaleur est toujours l’état final d’un processus de transformations de l’énergie.

Ainsi, si ça chauffe de manière exagérée aujourd’hui sur la surface de notre planète, c’est parce que nous lui imposons une suractivité énergétique par l’économie industrielle – avec, en prime, les feux de forêts au Canada parvenus jusqu’à obscurcir plusieurs jours le ciel en Europe occidentale, plus des bombardements quotidiens sur une partie non négligeable de cette si malmenée surface terrestre. Ce sont les faits, et les lois de la physique. Exit le climato-scepticisme !

À ce propos, il est opportun de rappeler que Claude Levi-Strauss, naguère, distinguait entre deux pôles d’organisation d’une société : la société « froide » et la société « chaude ».

La société froide a pour principaux représentantes les sociétés, aujourd’hui qualifiées de « premières » (on disait « primitives », il y a encore quelques décennies), celles qui ont traversé l’histoire avec une incomparable stabilité (jusqu’à l’irruption de la société occidentale). Concernant ces sociétés, « en dépit de leur diversité, les règles de mariage qu'elles appliquent, présentent, aux yeux des démographes, un caractère commun qui est de limiter à l'extrême et de garder constant le taux de fécondité. Enfin, une vie politique fondée sur le consentement, et n'admettant d'autres décisions que celles prises à l'unanimité, semble conçue pour exclure l'emploi de ce moteur de la vie collective qui utilise des écarts différentiels entre pouvoir et opposition, majorité et minorité, exploiteurs et exploités. »[1] Donc maîtrise de la démographie afin qu’elle soit adaptée aux ressources, refus d’un pouvoir politique séparé, donc refus de tout assujettissement avec la conséquence de toute surenchère de dépenses énergétiques liées à la compétition qu’engendre nécessairement la convoitise du pouvoir.

Car, toujours, c’est la compétition pour un but indéfinissable qui engendre l’excès dans une société. Et rappelons cet avertissement de l’orateur grec Démosthène : « En vain il criera, en vain il invectivera, il sera puni comme nous autres, s'il se porte à quelque excès (ubris). »[2]

C’est pourquoi la société chaude n’a pas de durabilité. Levi-Strauss pense d’abord aux grands empires apparus « à la suite de la révolution néolithique, et où des différenciations entre castes et entre classes sont sollicitées sans trêve, pour en extraire du devenir et de l'énergie. » Il considère que notre empire occidental quasiment mondial n’est que la dernière manifestation, en phase finissante, d’une société chaude.

Cette distinction entre la société froide, énergétiquement maîtrisée, et la société chaude, énergétiquement incontinente, est éclairante, en particulier pour comprendre notre propre rapport à l’énergie, et donc à la chaleur ambiante aujourd’hui. Mais il faut savoir la relativiser, ce que fait Levi-Strauss : il y a du chaud et du froid dans toute société. C’est pourquoi toutes les sociétés premières ont quand même une histoire, et notre société moderne, si chaude qu’elle soit, n’est pas sans une composante stabilisatrice qu’il faut chercher du côté de la mémoire populaire, et même plus précisément de ce qu’Orwell nommait la décence ordinaire (common decency).

On le comprend, avec Levi-Strauss, la chaleur devient une catégorie sociale, disons-même politique, puisqu’elle caractérise un certain type d’organisation de la société – société de compétition, de pouvoir et de différenciation entre maîtres et asservis, de conquête de territoires, mais aussi de violences ravageuses et, finalement, de durabilité réduite.

Nous vivons dans la société qui semble réaliser la visée ultime de tout impérialisme : l’empire mondial. Mais ne sera-t-elle pas le dernier empire ? Et si un empire mondial disparaît, que peut-il rester ?

Levi-Strauss accordait volontiers à l’expression « société chaude » (ou froide) qu’il proposait une valeur métaphorique. Nous savons aujourd’hui qu’elle ne l’est pas du tout : notre société est chaude parce qu’elle est « chaude », et réciproquement. Le lien de nécessité est dans la voracité énergétique insatiable qui est requise par notre organisation sociale.

Cette société, il faut l’appeler une mercatocratie parce qu’elle est toute entière inféodée à l’expansion du « marché » entendu au sens de l’économie politique moderne, soit l’espace à ouvert à l’échange de biens marchands suivant la loi de l’offre et de la demande. Cette définition a peut-être un air de liberté, mais elle masque une réalité de servitude. Le marché est le lieu de la compétition pour l’enrichissement – plus tu es riche plus tu peux investir dans l’offre qui sera la plus profitable et dans la communication qui créera la demande (Hé oui ! L'offre précède la demande et doit créer la demande). Le moyen est la communication commerciale, la méthode est la manipulation réactive – imposer la réception d’une communication, le plus souvent par l’image, qui touche affectivement de telle sorte qu’on aie besoin de réagir en associant l’acquisition du produit à cette réaction.

On comprend qu’une telle logique sociale implique toujours plus de besoins, donc la mise sur le marché de toujours plus de produits pour y répondre, et le plus souvent possible renouvelés, donc un rythme toujours plus accéléré de circulation des biens, donc toujours plus de déchets, et toujours plus d’énergie nécessaire pour gérer tout cela  – c’est-à-dire produire, communiquer, vendre, être confronté aux déchets, et donc aussi aux pollutions. C'est tout cela qu'on appelle "la croissance" !

De tout cet activisme, le seul résultat assuré – celui de la loi physique universelle – c'est l'augmentation de la chaleur ! 

L'effet de serre dû aux rejets carbonés n'en est qu'un avatar accélérateur, conséquence de l'utilisation de certaines sources d'énergie. Même l'énergie nucléaire ne saurait être exempte de la loi physique ! Les centrales atomiques productrices d’électricité ont l’air bien propres et n’émettent pas de fumées, mais elles réchauffent fortement les cours d’eau ou la mer servant à les refroidir. D’autre part elles rejettent des déchets radioactifs dont certains  – les déchets HAVL (haute activité à vie longue) resteront dangereusement radioactifs, donc émettront – au mieux si on contient la radioactivité – de la chaleur pendant des milliers d’années ; il y a des centaines de milliers de tonnes de ces déchets entreposés, à droite et à gauche (même dans les mers et océans) sur la planète.

Nos descendants auront le temps de maudire leurs aïeux ! 😡

Donc on continue comme çà, et on aura, pour le mieux, de plus en plus chaud ! 😜

À moins que l'on tempère, c’est-à-dire que l'on valorise des pratiques de fraîcheur, celles que l’on peut tirer du modèle de société froide.

Alors voir ci-dessus ! 😊

 


[1] Cl. Levi-Strauss, Anthropologie structurale II, Paris, Plon, 1973, p. 40 (ainsi que la citation suivante de L-S).

[2] Contre Midias, IVe siècle av. J.-C.