On va appeler vandale la personne qui entre spontanément dans un comportement, non contrôlé, de pillage, destruction de biens, ou violence sur personnes, parce qu’elle en a l’opportunité.
Il est évident que le comportement vandale doit être combattu parce qu’il est contraire au bien commun qui donne sens à toute vie sociale.
Mais pour bien le combattre, il ne suffit pas, de la part du pouvoir politique, d’être dans la simple réaction en mobilisant encore plus de forces de police encore mieux armées pour rétablir un rapport de force favorable à l’État. Le véritable défi est de saisir la logique de ce vandalisme pour savoir comment agir pour qu’il n’ait plus de raison d’être.
Car le vandalisme ne tombe pas du ciel pour déterminer des gens comme « méchants » et donc propres à semer la zizanie dans une société qui serait par ailleurs harmonieuse et paisible.
Le comportement vandale est, strictement parlant, un défoulement. Il présuppose donc un long vécu antérieur de refoulement. Et ce qui est refoulé est clairement lisible dans les cibles que privilégient les vandales s’appropriant par leur nombre des espaces urbains. Ces cibles sont les commerces et tout ce qui est lié à la circulation des biens marchands (publicités, banques, etc.).
Le vandalisme contemporain se développe sur le terreau d’une longue frustration creusée par l’empêchement sans cesse réitéré d’accès à des biens convoités. Ce qui permet de comprendre que ce soient les commerces, ou rayons (s’il s’agit de grands magasins) des produits de plus grande valeur marchande qui soient prioritairement vandalisés.
Or cet investissement populaire des biens marchands est créé de toutes pièces par la communication agressive du système de pouvoir en place, lequel est précisément une mercatocratie : il vise à organiser la société pour le développement indéfini d’un unique marché de biens, ouvert, et se mondialisant.
Pour faire adhérer à cette organisation sociale, la mercatocratie promeut – et elle le peut par son contrôle des médias populaires – une vision du monde dont la valeur suprême est le bonheur, et le moyen la maximisation de sensations bonnes par la consommation de biens marchands.
Cette vision du monde est tout-à-fait inédite dans l’histoire :
– elle n’investit que le court terme : il suffit d’accéder à des biens déjà existant ;
– elle est individualiste : seul mon propre bien compte ;
– elle implique nécessairement une compétition entre chacun : la maximisation de mes sensations bonnes n’a pas de limites, or les biens disponibles sont nécessairement limités, donc ma vie est d’autant mieux réussie que je fais mieux que les autres dans l’accumulation de sensations bonnes.
Il faut considérer les vandales d’aujourd’hui, comme les perdants habituels de cette compétition, qui ont enfin trouvé, par l’occasion de la force du nombre et par la clandestinité que procure le masquage, lors d’une manifestation citoyenne massive dans l’espace public, l’accès sans restriction à des biens de consommation.
Il s’agit effectivement d’une exultation de revanche sociale – ce qui explique le caractère au moins autant destructeur que cupide de ce vandalisme.
Il est intéressant de remarquer un facteur générationnel qui rend particulièrement incandescente cette fièvre de vandalisme. Car l’enfance est particulièrement valorisée et choyée dans le monde contemporain, par l’intérêt marchand certes, mais sans doute largement étayé sur l’impuissance nostalgique des adultes à maîtriser le sens de leur vie dans le contexte de l’organisation de la société. Si bien que l’écart vertigineux entre la vision du monde trop complaisante – qui se voit dans l’abondance des jouets – induite chez l’enfant et la réalité du monde auquel il est confronté à partir du lycée – l’application de sélection « Parcoursup » est devenue le symbole de cet écart – peut être quasiment traumatisante pour l’aspirant adulte qui se voit confronté à une dureté sociale à laquelle il n’est pas préparé. La violence du vandalisme n’est-elle pas un effet-retour de cette violence vécue ?
Enfin, il faut avoir conscience que la violence vandale, comme la tendance à dériver vers une violence arbitraire des forces de police, procèdent de la même logique de creusements des frustrations dans une société organisée pour la prospérité du marché. Car le policier, obligé, pour accéder aux biens, de travailler dans la menace pour son intégrité physique, et profondément frustré par rapport à ce qui était attendu depuis une vision du monde idéalisée relevant de son enfance, a également tendance, puisqu’il dispose des moyens de la force, à verser dans des comportements de défoulement. C’est ainsi que se voit assez régulièrement certains de ces fonctionnaires en uniforme, omettant l’obligation de se rendre indentifiables (comme les vandales en face), perdre le sens des droits humains constitutionnellement garantis à l’égard des citoyens manifestant, en faisant un usage de la forces et des armes déréglé. Ce qui crée des batailles de violence sauvage dans l’espace public, en lesquelles se perd le sens de l’uniforme, qui est celui de l’ordre républicain.
Nous ne devrions pas être étonnés de ces manifestations de violence vandale, si nous prenions en compte l’analyse, que nous avons proposée récemment, de La crise systémique de l’humanité. L’attisement systématique du désir spontané, par la communication dominante, pour des biens qui deviennent de plus en plus limités par effets rétroactifs de la compétition dont ils sont l’objet, ne peut que creuser les frustrations jusqu’à l’impasse du débordement de la régulation sociale. Ces effets rétroactifs sont, d’une part les guerres interétatiques qui éclatent de nos jours (toujours liées à la compétition pour les biens), d’autre part les effets d’épuisement de la planète de laquelle, de toutes façons, sont issus tous nos biens.
Il n’y a pas d’autre alternative que de réfléchir de manière conséquente à ce qui nous arrive. Ce qui nous arrive est la crise d’un système de vie sociale qui n’est clairement pas viable. Il ne peut amener qu’à une crise de violence sociale qui passera par la prise du pouvoir politique par des régimes qui pratiqueront la solution conjuratoire de s’en prendre à des populations « bouc émissaire ». Nos aïeux ont déjà connu ça il y a près d’un siècle. Ce fut un cycle de malheurs dont ils ne sont sortis qu’en mobilisant beaucoup de courage et au prix d’énormes sacrifices. On s’en rappelle et cela suffit ! Il faut disqualifier toute cette communication infantilisante qui prétend rabattre notre vie sur une course aux sensations bonnes, autrement dit aux « bonbons » !
C’est le sens de notre vie sociale, autrement dit le bien commun, qu’il faut repenser, afin qu’il soit à la hauteur de notre liberté humaine – l’humanité, qui est nous tous, quelle que soit notre apparence, quelle que soit notre situation sociale, a tant de qualités à encore faire valoir !

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