"Tea-Bag resta longtemps ainsi sans bouger, assise sur le lit de camp, les pieds par terre, le temps que la force se présente et l'emplisse, la force de traverser une journée de plus dans ce camp rempli de gens obligés de nier leur identité et qui passaient leur temps à guetter, contre toute évidence, un signe qu'ils étaient les bienvenus quelque part dans le monde."
Henning Mankell (1948-2015), Tea-Bag (2003)
La Terre, cette planète qui nous a fait advenir, n’est, d’emblée, pas du tout accueillante pour nous humains :
– L’espèce humaine ne se voit adaptée, contrairement à toutes les autres espèces vivantes, à aucun biotope déterminé en lequel elle saurait pouvoir s’épanouir ; n’importe où, sur la Terre, elle se sent spontanément en milieu hostile.
– L’espèce humaine est, de toutes les espèces connues, celle qui a le plus erré sur la surface de la Terre ; si elle a une histoire, c’est finalement l’histoire de son errance.
– Elle est la seule espèce à devoir inventer des techniques adaptées à chaque configuration naturelle particulière pour pouvoir l’habiter.
– Mais il s’ensuit qu’elle est aussi la seule espèce à pouvoir habiter à peu près partout sur la surface de la planète.
Nous avons analysé naguère les déterminations particulières qui ont impliqué cette situation inconfortable de l’espèce humaine – voir L’homme en son exil.
Nous voudrions montrer ici l’envers de cette situation d’exilé par nature, c’est-à-dire comment, par sa liberté propre, l’humanité est capable de faire de cette planète une Terre d’accueil à l’humanité.
Aujourd’hui nous pouvons débattre sur le problème de l’immigration entre gens qui sont en situation de prendre le temps de le faire, parce qu’ils habitent un certain coin de l’espace sur la terre de France. Car il faut habiter pour pouvoir prendre le temps de réfléchir sur le bien commun en fonction duquel cela a un sens de vivre ensemble. Mais on peut vivre aussi sur Terre sans habiter : cela s’appelle l’aventure. L’aventure, c’est la liberté de découvrir l’espace ouvert, avec la possibilité de bonnes et de mauvaises rencontres, mais c’est aussi la perte de la sécurité de l’habitation qui s’inscrit toujours dans un tissu de relations sociales assurées. Il est humain que l’aventure ne soit que passagère dans le temps vécu par l’individu. Car celui-ci a besoin de la sécurité de l’habitation pour investir de façon maîtrisée son avenir.
L’exil est une situation d’aventure obligée.
« Exil » est dérivé du latin exsilio signifiant s’arracher à , et qui a donné le mot exsilium signifiant bannissement. C’est pourquoi, concernant l’individu qui se lance à l’aventure, abandonnant tout ce qui faisait son habitation d’origine parce que celle-ci ne lui laisse plus voir d’avenir valablement humain, ayant rassemblé dans son vêtement toutes ses économies pécuniaires, nous en parlons justement comme d’un « exilé » et non pas un « migrant ».
Car le mot migrant et ses dérivés (immigré, émigration, etc.) a été inventé dans les années soixante du siècle dernier par l’économie politique pour se donner les moyens de gérer les déplacements de populations. La notion de migrant est essentiellement une notion qui donne matière à calcul. Le migrant est l’individu qui n’habite nulle part considéré en tant qu’il fait nombre – c’est pourquoi il est essentiellement pensé en terme de flux. Comme les marchandises elles-mêmes d’ailleurs. Ce qui rend flagrante la logique inhumaine de la mercatocratie, c’est qu’elle fait tout pour faciliter les flux de marchandises, alors qu’elle fait tout pour compliquer les flux de migrants. Elle ne cesse de créer, concernant ces derniers, des effets de nasse aux frontières, lesquels sont toujours des foyers sans fin de drames humains – voir la citation en exergue.
Il nous faut parler d’« exilé », parce c’est reconnaître que celui qui s’oblige à tout abandonner pour aller vers l’inconnu, afin de donner un sens à sa vie, manifeste un acte de liberté humaine tout-à-fait exceptionnel, peut-être le plus courageux qui soit.
Il nous faut parler d’« exilé », parce que nous qui sommes tous là, pleinement assurés d’habiter ce coin de France, devons avoir conscience que ce problème de personnes errantes espérant être bienvenues quelque part ne concerne pas d’autres gens moins favorisés que nous. Il nous concerne tous.
L’histoire se chargera de rappeler à chacun, si assuré qu’il soit de son assise locale, qu’il reste toujours, et plus que jamais, un exilé potentiel. On a vu ces derniers mois, dans maintes régions du monde, et aussi bien en France, des personnes obligées d’abandonner, dans l’heure, leur propriété avec tous ses biens, avant qu’une inondation, ou un incendie hors contrôle, la détruise. On a déjà vu– quoiqu’on ne l’ait jamais montré en images – des régions entières évacuées définitivement après un accident dans une centrale nucléaire. Et nous savons que les pratiques irresponsables actuelles, du point de vue social (avec la multiplication des guerres), comme du point de vue écologique, de la mercatocratie et de ses servants politiques, annoncent bien d’autres catastrophes, lesquelles impliqueront des épisodes de mortalité de masse et d’exils (comme on vient de le voir au Népal avec décrochement d’un pan de montagne dû au réchauffement du climat).
D’ailleurs certains d’entre nous ont connu l’exil ; certains d’entre nous connaissent des ascendants qui ont connu et parlé de leur exil ; et nous tous sommes descendants d’exilés, lesquels à un moment ou à un autre de l’histoire de nos lignées ont été les bienvenus sur cette terre que nous habitons. Les Bardella, Sanchez, Mariani, et autres figures politiques qui vocifèrent contre les « migrants », devraient être les premiers à savoir, par leur patronyme, qu’ils n’habitent ici avec autant d’assurance que grâce à l’accueil de bienvenue qui a été fait à leurs ascendants exilés.
Peut-être faut-il mieux savoir lire l’histoire. Les luttes entre peuples différents, ne parlant pas la même langue, ne partageant pas les mêmes coutumes, les historiens, en parlent à l’envi. Mais cela doit-il amener à méconnaître les attitudes de bienvenue, d’accueil entre peuples différents ? Car il est certains qu’il y a, en tous lieux sur la Terre, une culture populaire d’accueil de l’étranger en difficultés, laquelle, en nos contrées, est plus profondément ancrée que la simple charité chrétienne. On la voit s’exprimer dans les villages qui sont amenés trouver une place aux exilés ; elle est encore à l’œuvre aujourd’hui du côté de Briançon pour les ceux qui arrivent d’Italie par la montagne. Est significative de l’inhumanité des pouvoirs en place qu’ils aient essayé de criminaliser les donneurs d’asile des Alpes et d’ailleurs.
Ne sous-estime-t-on pas le rôle historique de ces pratiques d’accueil ? Traditionnellement on écrit l’histoire comme si elle était essentiellement déterminée par les rivalités, entre cultures, entre économies, entre chefs d’États, et on souligne les périodes de guerres comme étant les plus décisives. Et si étaient aussi décisives les pratiques d’accueil ? L’enrichissement entre cultures, lesquelles influencent les visions du monde, et donc l’orientation des sociétés, ne résulte-t-il pas de pratiques d’accueil ? Pensons à tout le profit qu’a tiré la culture française de l’accueil des exilés de différents pays européens suite aux soubresauts qui ont marqué le XXe siècle, de la révolution russe aux chutes des régimes communistes en passant par la guerre d’Espagne – Benjamin, Castoriadis, Chagall, Cioran, Éliade, Grothendieck, Ionesco, Kundera, Picasso, et tant d’autres, furent d’abord des exilés qui ont été accueillis !
Nous proposons la thèse suivante : l’aventure humaine est demeurée viable, l’histoire n’a pas été globalement catastrophique, bien qu’apparaissant comme baignée dans une atmosphère agonistique, parce que toujours, obstinément, en silence, comme en sous-main du brouhaha des événements, se ravaudaient par des pratiques d’accueil les accrocs et déchirures faits à la solidarité humaine par la compétition des gens de pouvoir.
Cette thèse peut s’appuyer sur la notion, mise en avant par George Orwell, de décence ordinaire (common decency), laquelle exprime une sorte de morale populaire, sans aucune règle écrite, d’origine immémoriale, bien plus profonde que les préceptes des religions sémitiques, pratiquée dans les milieux populaires de telle sorte qu’on sait trouver les gestes, face à l’inconnu, qui enclenche une relation de confiance.
Finalement, n’aurait-ce pas été la tâche première de l’humanité de faire de cette Terre d’abord hostile une Terre d’accueil ? Ne retrouve-t-on pas là le parallélisme entre la phylogénétique – l’histoire de l’espèce – et l’ontogénétique – l’histoire de l’individu humain ? La parturition livre l’enfant à un espace pleinement hostile, et il crie de tout son souffle tout neuf et bat des membres dans le vide ! Il ne s’apaise que par la grâce des bras de sa mère qui le met contre son corps. Car, dès lors, il se sait accueilli dans le monde : bienvenue au petit Athur ! De même pour la naissance de l’espèce humaine : c’est en s’accueillant les uns les autres pour faire société que les humains se donnent le moyen d’habiter sur Terre. C’est ainsi qu’ils apprennent à en faire une Terre d’accueil. Et qu’ils se donnent une confiance en l’avenir en cultivant les gestes d’accueil.
Certes, les pratiques d’accueil ont régulièrement été occultées par les violences liées aux compétitions des frénétiques dans la recherche du pouvoir. Mais elles ont suffisamment tenu le tissu social pour entretenir, dans les consciences individuelles, une confiance en l’avenir. Ne peut-on pas diagnostiquer qu’aujourd’hui notre capacité d’accueil, et plus largement la décence ordinaire, sont plus que jamais malmenés, essentiellement par la prégnance de l’idéologie mercatocratique – qui est une idéologie de compétition pour le bonheur par la maximisation de sensations bonnes – qui s’insinue insidieusement et massivement dans les consciences à travers des terminaux de communication personnels presque constamment actifs ? Et que cette apparente défaite du sens l’accueil est, au fond, le principal facteur d’une perte de confiance générale quant à l’avenir ?
Le fait est que notre Terre a été terriblement dégradée par les menées mercatocratiques et est devenue, depuis l’apparition de l’humanité, moins que jamais accueillante !
Pourtant il ne faut pas méconnaître que notre sens de l’accueil remonte à bien plus loin que le pouvoir mercatocratique (qui n’a que deux siècles), et qu’il s’active encore de bien des manières, en deçà des scintillements de la société de consommation, comme de ses soubresauts de violence qui font de façon si lassante l’actualité, mais qui annoncent son inéluctable condamnation.
Oui, nous en avons les moyens, il faut, dès maintenant, nous mettre dans la perspective de recréer une Terre d’accueil !

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire