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| Socrate |
Il faut considérer la démocratie, c’est-à-dire le libre débat entre citoyens pour déterminer l’orientation de la société et l’organisation qui en découle, comme la véritable expression politique de l’humain. C’est en effet la seule qui soit à la hauteur de la liberté humaine : « La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l'une à l'autre comme deux côtés d'une même chose. » (Hannah Arendt, Qu'est-ce que la liberté ? 1969).
C’est ce qu’avait déjà établi Aristote, il y a 24 siècles, en affirmant que : « seul parmi les animaux, l’homme a la parole [logos] ; la voix [phonè] est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a été donnée aussi aux autres animaux (…) mais la parole a pour but de manifester l’utile ou le nuisible et, par suite, le juste ou l’injuste. » (Politique, 1,2). L’utile et le juste étant les valeurs constituant le bien commun qui est le sens de la politique.
C’est pourquoi, initialement, la forme que prend la vie sociale ne peut être que démocratique. Ce qui se constate dans la pratique politique des sociétés dites « premières », par exemple avec l’arbre aux palabres africain (voir à ce propos, Pierre Clastres, La société contre l’État, 1974). Comme le remarque Lévi-Strauss (Tristes tropiques, 1955), la constitution des empires, avec la prévalence du pouvoir par la force, est toujours de seconde main, et régulièrement peu durable.
Pourtant, parce qu’elle est fondée sur le pouvoir de la parole, la démocratie a sa vulnérabilité propre. Cette vulnérabilité s’est constatée, historiquement, sous la forme de trois menaces qui peuvent détruire la vie démocratique d’une société.
– La première est la force. Le pouvoir de la parole ne peut rien contre celui de la force, car il faut être vivant, bien portant, et non bousculé par la peur, pour argumenter. Lévi-Strauss a corrélé l’advenu du pouvoir par la force à l’augmentation de la population dans une société (voir l’ouvrage cité plus haut) avec la formation de grands empires, en montrant que l’écriture a d’abord joué le rôle d’agent de diffusion pour que les obligations imposées par le pouvoir soient connues de tous. Avec les moyens de communication, rapides, de grande portée, polyvalents (par exemple traduisibles immédiatement) qui sont aujourd’hui accessibles à tous, la démocratie n’a-t-elle pas désormais des possibilités de débats pour une population indéfiniment plus nombreuse ?
– La deuxième est l’autorité a priori de la parole mythique. La parole mythique se libère des règles de la logique (inhérentes au logos) au nom d’une vérité transcendante, laquelle vérité est liée au statut privilégié de la bouche qui la prononce – c’étaient en Grèce antique les « maîtres de vérité »(poètes, devins, rois, …), et, sous les religions abrahamiques, les clercs. Une telle parole ne saurait être critiquée sous peine de proscription de la vie sociale.
– La troisième menace à laquelle est exposée la démocratie est la sophistique, soit le détournement du logos, dans le cadre d’institutions démocratiques, par l’exploitation, sous l’apparence d’une argumentation logique, d’effets émotionnels destinés à provoquer un comportement réactif attendu.
C’est cette dernière menace qui retient ici notre attention, parce que c’est celle qui se révèle, finalement, la plus dangereuse. En effet, les sociétés organisées sur les rapports de force, héritières de la féodalité, ont subi une défaite décisive en Occident lors des révolutions populaires de la fin du XVIIIe siècle ; et si l’autorité de la parole mythique perdure encore en de nombreuses contrées aujourd’hui, elle a largement perdu de son emprise prescriptive sur la vie des gens.
Nous pourrions dire que nous sommes, depuis les années 90 du siècle précédent, avec la chute des principaux régimes communistes, entrés dans l’époque tant espérée de la prévalence de la forme démocratique d’organisation des sociétés dans le monde. Cela est vrai quant à la forme (il y a des élections périodiques comme cela est constitutionnellement prévu même en Russie), mais totalement faux quant à l’esprit. Habituellement, on se contente de dénoncer les brebis galeuses de la démocratie, en ce que l’usage de la force, de la part d’un postulant potentat pour se maintenir au pouvoir malgré les échéances électorales, est toujours très voyant. Mais le mal qui ronge en profondeur, quoique de façon clandestine, un peu à la manière d’un cancer, le monde démocratique contemporain, est bien la sophistique.
On pressent l’interpellation : « Quoi !? La sophistique ! Les Sophistes donc ? Qu’est-ce qu’ils viennent faire là ? J’ai le vague souvenir que c’est une histoire qui date de Platon, une histoire d’opposants à Socrate dans la cité d’Athènes, il y a 25 siècles ! »
Oui, on fait comme si les Sophistes avaient définitivement quitté la scène de l’histoire depuis que Platon semblait avoir réglé leur compte comme responsables de la mort de Socrate ! Mais reprenons l’histoire[1].
Lors de son apparition avec Thalès (-625 – -545) et Pythagore (-580 – -500), la philosophie ne se distinguait pas de la science : elle voulait énoncer le savoir définitif sur la nature en s’appuyant sur le logos, soit l’exigence rationnelle du langage. Le problème est très vite apparu de la multiplication des théories de la nature, chaque penseur produisant la sienne, toutes aussi convaincantes les unes que les autres. Les Sophistes furent des penseurs qui, au courant du -Ve siècle, assumèrent cette multiplicité en détournant le sens de la démarche théorique. Ils considérèrent que ces théories étaient toutes vraies en ce qu’elles dépendaient de la complexion de chacun de leurs auteurs ; et que dès lors, l’important n’était pas de sélectionner la vraie, mais de choisir la meilleure : « lorsqu’un homme, par une mauvaise disposition d’âme, a des opinions en conformité avec cette disposition, en changeant cette disposition contre une bonne, on lui fait avoir des opinions différentes, conformes à sa disposition nouvelle, opinions que certains, par ignorance, qualifient de vraies. Moi, je conviens que les unes sont meilleures que les autres, mais plus vraies, non pas. » aurait affirmé Protagoras, un des fondateurs de la sophistique, tel que cité par Platon : (Théétète, 166d-167c). Autrement dit, il ne saurait y avoir de théorie consensuelle. Le Sophiste renonce à la recherche de la vérité pour adopter la théorie la meilleure.
Mais quel va être ce « meilleur » s’il n’est pas adossé à connaissance objective de la nature ? Cette argumentation qui amène à opposer le meilleur au vrai est précisément un sophisme, c’est-à-dire que, bien qu’il ait l’apparence d’un raisonnement valide, il est en réalité trompeur. En effet, si chacun a sa propre vérité, on ne peut pas opposer le « meilleur » au « vrai », car il n’y a de meilleur qu’en fonction d’un « bien » par lequel on l’évalue, lequel ne peut être, pour le Sophiste, que relatif à soi. Donc il n’y a de meilleur que pour soi. Ainsi, le « meilleur » proposé par le Sophiste n’a pas plus d’objectivité que le « vrai » qu’il prétend disqualifier. En réalité, il a toutes les chances de correspondre à la vision des choses de celui qui l’enseigne, c’est-à-dire de correspondre à ses propres intérêts.
« Sophiste » vient du grec sophistês (= sage). Le Sophiste se faisait ainsi nommer parce qu’il prétendait posséder le savoir achevé du sage. En cela il prenait le contre-pied de ceux qui se faisaient déjà appeler « philosophes » – de philein = amour – qui ne prétendaient pas posséder la sagesse mais aspiraient à l’atteindre (l’appellation aurait été revendiquée initialement par Pythagore). Le Sophiste dispensait son savoir dans la bonne société athénienne en se faisant grassement payer par les ambitieux voulant faire carrière dans la grande cité démocratique du -Ve siècle.
En réalité ce que cultivaient les Sophistes, c’est le pouvoir de la communication par la parole. Car si toutes les opinions sont autant de vérités qui se valent, alors celle qui s’imposera sera celle qui obtiendra le plus de suffrage dans les assemblées où se décident l’avenir de la cité comme les carrières politiques des individus. Ce sont les Sophistes qui inventèrent l’art de la parole persuasive qu’on appelle « rhétorique », celle qui introduit implicitement, sous le cours apparent de l’enchaînement des raisons, des motifs émotionnels portant l’auditoire à réagir dans le sens attendu – par exemple lorsqu’on oppose le « meilleur » au « vrai » : qui ne voudrait être pour le « meilleur » ? C’est ce que montre Platon en mettant en scène un Sophiste qui, face à Socrate, développe ainsi l’argument de vente de son enseignement de l’art de la rhétorique : « Qu'un orateur [Sophiste] et un médecin se rendent dans la ville que tu voudras, s'il faut discuter dans l'assemblée du peuple ou dans quelque autre réunion pour décider lequel des deux doit être élu comme médecin, j'affirme que le médecin ne comptera pour rien et que l'orateur sera préféré, s'il le veut. » (Gorgias 456b-c).
Les Athéniens pourront-ils être bien soignés avec une telle décision ? On voit très bien que le triomphe de la rhétorique ne saurait aller dans le sens du bien commun de la cité. La sophistique réalise un dévoiement de la démocratie. Peu importe au Sophiste l’avenir de la cité, car sa philosophie est d’affirmer que tout est dans l’apparence, c’est-à-dire dans ce qui est donné immédiatement aux sens. Il fait donc de la sensibilité particulière de chacun le critère suffisant de toute réalité. Mais dès lors la réalité, non seulement est différente pour chacun, mais évolue indéfiniment, puisque chacun expérimente que les sensations sont constamment changeantes. La notion de Bien commun n’a alors plus aucun sens. Le seul commun pensable est celui qu’impose le pouvoir de la parole la plus persuasive : il est celui d’une manipulation collective des consciences.
Il faut donc avoir conscience que déjà, les Sophistes, au -Ve siècle, induisaient à vivre dans une société sans avenir !
Le subterfuge des Sophistes était, à partir de l’idée que toutes les vérités se valent, d’imposer en fait la vérité qui les arrange, celle du pouvoir particulier qu’ils acquéraient au moyen de la rhétorique. C’est Socrate qui, dans un dialogue de Platon, fait avouer cette vérité par le Sophiste Calliclès : « Pour bien vivre, il faut entretenir en soi-même les plus fortes passions au lieu de les réprimer, et qu’à ces passions, quelque fortes qu’elles soient, il faut se mettre en état de donner satisfaction » (Gorgias, 491e)
La société était déjà, pour les Sophistes, une arène de compétition pour le pouvoir, et ce dernier était déjà au bout de la manipulation des consciences par la communication. Il s’agissait déjà d’induire l’adhésion à sa personne en suscitant subrepticement les bonnes réactions émotives par l’usage rhétorique de la parole. Mais n’est-ce pas le sens immensément majoritaire de la communication proliférante de notre société contemporaine mondialisée ? Quelle est la différence, sinon que les techniques de la création d’images, de leur animation, de la diffusion instantanée et mondialisée des messages, a donné un impact inédit à ce type de communication, sans commune mesure avec l’usage rhétorique de la parole dans les assemblées des démocraties antiques ?
C’est bien pourquoi nos « Sophistes » contemporains échappent à ce qui est advenu aux Sophistes de la Grèce antique. Car il s’est trouvé un athénien assez lucide et courageux pour démasquer leur tromperie ! Ce fut Socrate qui, interpellant les Sophistes, les interrogeant sur leurs complaisantes affirmations, les amenaient à se contredire, ce qui dégonflait leur rhétorique. Et ce furent des Sophistes influents de l’Athènes du tournant du -IVe siècle qui le mirent en accusation de façon mensongère – corruption de la jeunesse et adoration de faux dieux – et le firent condamner à mort, c’était en -399. Toute l’œuvre de son disciple, Platon, est tendue vers la réparation de cette injustice : « Ils ont tué le meilleur des Athéniens ! » (Apologie de Socrate, 20e). Et il a réussi puisque les Sophistes ont été durablement discrédités dans l’histoire de la pensée, du moins jusqu’à nos jours.
En effet, nos « Sophistes » contemporains, pourtant omniprésents dans notre vie sociale, n’ont jamais été reconnus comme tels. Car il n’y a pas de filiation entre tout ce monde des affairés de la « com » (comme on dit), si actifs dans notre société, et les Sophistes antiques. On peut vraiment dire que la sophistique a été réinventée par la mercatocratie, plus précisément par la prise de pouvoir par les affairistes d’un marché ouvert des biens de consommation sur la société, à partir du début du XIXe siècle. Ce fut un lent processus d’emprise idéologique qui, par une pression communicationnelle incessante, toujours plus intrusive, finit par faire valoir, contre la philosophie des Lumières et sa valorisation de la raison et de la vérité[2] tout autant que contre le bon sens populaire, son propre « meilleur » ! Nous savons que celui-ci consiste dans les sensations bonnes censées découler de l’achat des biens de consommation incessamment proposés sur le marché.
Mais il y a pourtant la même approche fondamentale de la réalité – le même présupposé ontologique dirait le philosophe – qui affirme que tout est dans l’apparence c’est-à-dire dans ce qui affecte nos sens, et que le seul enjeu de notre liberté est de faire que ces apparences soient bonnes – parler aujourd’hui de « société du spectacle » comme l’a fait Guy Debord (La société du spectacle, 1967) c’est effectivement reconnaître que notre société est menée par la sophistique. Et il n’est pas étonnant qu’elle en arrive à susciter des dirigeants comme Trump, qui peut dire tout et son contraire, qui peut même revendiquer des « vérités » alternatives, du moment qu’il assure le spectacle. Mais on voit alors où conduit une telle société où tout finit par se rétracter au plus près du présent et pour l’ego le plus restreint qui soit, celui qui est support des sensations bonnes ou mauvaises – n’était-ce pas déjà l’ego du bébé ? La logique de la sophistique, c’est tout simplement la négation de l’humanité de chacun.
Bien sûr, il n’y aura pas un Socrate dont le sacrifice stoppera les Sophistes contemporains, ou plutôt il y en a des milliers qui dénoncent là où ils peuvent et comme ils peuvent ce piétinement de notre humanité. Certains peuvent être suppliciés ou tués pour cela, mais les indignations alors provoquées ne permettent pas de remettre en cause la mainmise sophiste sur la société mondialisée. La sophistique de la modernité est-elle trop développée, trop bien installée dans les consciences pour cela ? Ne serait-ce pas parce qu’elle est trop méconnue pour ce qu’elle est vraiment que nous sommes impuissant(e)s à la combattre ? Nous avons tendance à nous focaliser sur le problème des progrès technoscientifiques, lequel est très voyant – les usines crachant leurs fumées, les déchets plastiques envahissant notre espace, etc. Mais ne restons-nous pas, là encore dans les apparences ?
Car c’est là qu’est la véritable césure de l’histoire : non pas dans un Progrès technoscientifique opposé à un passé idyllique, ou à je ne sais quelle stagnation de l’état de l’humanité, mais entre une tyrannie de l’apparence et un progrès de la connaissance objective du monde fondée sur l’expérience partagée et le langage, comme logos, la mettant en forme, pour nous permettre de maîtriser notre avancée collective vers un bien commun.
[1] Lire à ce propos les chapitres, « Les Sophistes » et « Socrate », de notre histoire de la philosophie – P.-J. Dessertine, Philippe Solal, Premiers pas en philosophie, collection “les bleus”, Ellipses, 2013.
[2] Voir de ce point de vue notre Comment peut-on être contre le progrès ?
