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dimanche, octobre 25, 2026

De la logique du vandale

 


On va appeler vandale la personne qui entre spontanément dans un comportement, non contrôlé, de pillage, destruction de biens, ou violence sur personnes, parce qu’elle en a l’opportunité.

Il est évident que le comportement vandale doit être combattu parce qu’il est contraire au bien commun qui donne sens à toute vie sociale.

Mais pour bien le combattre, il ne suffit pas, de la part du pouvoir politique, d’être dans la simple réaction en mobilisant encore plus de forces de police encore mieux armées pour rétablir un rapport de force favorable à l’État. Le véritable défi est de saisir la logique de ce vandalisme pour savoir comment agir pour qu’il n’ait plus de raison d’être.

Car le vandalisme ne tombe pas du ciel pour déterminer des gens comme « méchants » et donc propres à semer la zizanie dans une société qui serait par ailleurs harmonieuse et paisible.

Le comportement vandale est, strictement parlant, un défoulement. Il présuppose donc un long vécu antérieur de refoulement. Et ce qui est refoulé est clairement lisible dans les cibles que privilégient les vandales s’appropriant par leur nombre des espaces urbains. Ces cibles sont les commerces et tout ce qui est lié à la circulation des biens marchands (publicités, banques, etc.).

Le vandalisme contemporain se développe sur le terreau d’une longue frustration creusée par l’empêchement sans cesse réitéré d’accès à des biens convoités. Ce qui permet de comprendre que ce soient les commerces, ou rayons (s’il s’agit de grands magasins) des produits de plus grande valeur marchande qui soient prioritairement vandalisés.

Or cet investissement populaire des biens marchands est créé de toutes pièces par la communication agressive du système de pouvoir en place, lequel est précisément une mercatocratie : il vise à organiser la société pour le développement indéfini d’un unique marché de biens, ouvert, et se mondialisant.

Pour faire adhérer à cette organisation sociale, la mercatocratie promeut – et elle le peut par son contrôle des médias populaires – une vision du monde dont la valeur suprême est le bonheur, et le moyen la maximisation de sensations bonnes par la consommation de biens marchands.

Cette vision du monde est tout-à-fait inédite dans l’histoire :

– elle n’investit que le court terme : il suffit d’accéder à des biens déjà existant ;

– elle est individualiste : seul mon propre bien compte ;

– elle implique nécessairement une compétition entre chacun : la maximisation de mes sensations bonnes n’a pas de limites, or les biens disponibles sont nécessairement limités, donc ma vie est d’autant mieux réussie que je fais mieux que les autres dans l’accumulation de sensations bonnes.

Il faut considérer les vandales d’aujourd’hui, comme les perdants habituels de cette compétition, qui ont enfin trouvé, par l’occasion de la force du nombre et par la clandestinité que procure le masquage, lors d’une manifestation citoyenne massive dans l’espace public, l’accès sans restriction à des biens de consommation.

Il s’agit effectivement d’une exultation de revanche sociale – ce qui explique le caractère au moins autant destructeur que cupide de ce vandalisme.

Il est intéressant de remarquer un facteur générationnel qui rend particulièrement incandescente cette fièvre de vandalisme. Car l’enfance est particulièrement valorisée et choyée dans le monde contemporain, par l’intérêt marchand certes, mais sans doute largement étayé sur l’impuissance nostalgique des adultes à maîtriser le sens de leur vie dans le contexte de l’organisation de la société. Si bien que l’écart vertigineux entre la vision du monde trop complaisante – qui se voit dans l’abondance des jouets – induite chez l’enfant et la réalité du monde auquel il est confronté à partir du lycée – l’application de sélection « Parcoursup » est devenue le symbole de cet écart – peut être quasiment traumatisante pour l’aspirant adulte qui se voit confronté à une dureté sociale à laquelle il n’est pas préparé. La violence du vandalisme n’est-elle pas un effet-retour de cette violence vécue ?

Enfin, il faut avoir conscience que la violence vandale, comme la tendance à dériver vers une violence arbitraire des forces de police, procèdent de la même logique de creusements des frustrations dans une société organisée pour la prospérité du marché. Car le policier, obligé, pour accéder aux biens, de travailler dans la menace pour son intégrité physique, et profondément frustré par rapport à ce qui était attendu depuis une vision du monde idéalisée relevant de son enfance, a également tendance, puisqu’il dispose des moyens de la force, à verser dans des comportements de défoulement. C’est ainsi que se voit assez régulièrement certains de ces fonctionnaires en uniforme, omettant l’obligation de se rendre indentifiables (comme les vandales en face), perdre le sens des droits humains constitutionnellement garantis à l’égard des citoyens manifestant, en faisant un usage de la forces et des armes déréglé. Ce qui crée des batailles de violence sauvage dans l’espace public, en lesquelles se perd le sens de l’uniforme, qui est celui de l’ordre républicain.

Nous ne devrions pas être étonnés de ces manifestations de violence vandale, si nous prenions en compte l’analyse, que nous avons proposée récemment, de La crise systémique de l’humanité. L’attisement systématique du désir spontané, par la communication dominante, pour des biens qui deviennent de plus en plus limités par effets rétroactifs de la compétition dont ils sont l’objet, ne peut que creuser les frustrations jusqu’à l’impasse du débordement de la régulation sociale. Ces effets rétroactifs sont, d’une part les guerres interétatiques qui éclatent de nos jours (toujours liées à la compétition pour les biens), d’autre part les effets d’épuisement de la planète de laquelle, de toutes façons, sont issus tous nos biens.

Il n’y a pas d’autre alternative que de réfléchir de manière conséquente à ce qui nous arrive. Ce qui nous arrive est la crise d’un système de vie sociale qui n’est clairement pas viable. Il ne peut amener qu’à une crise de violence sociale qui passera par la prise du pouvoir politique par des régimes qui pratiqueront la solution conjuratoire de s’en prendre à des populations « bouc émissaire ». Nos aïeux ont déjà connu ça il y a près d’un siècle. Ce fut un cycle de malheurs dont ils ne sont sortis qu’en mobilisant beaucoup de courage et au prix d’énormes sacrifices. On s’en rappelle et cela suffit ! Il faut disqualifier toute cette communication infantilisante qui prétend rabattre notre vie sur une course aux sensations bonnes, autrement dit aux « bonbons » !

C’est le sens de notre vie sociale, autrement dit le bien commun, qu’il faut repenser, afin qu’il soit à la hauteur de notre liberté humaine – l’humanité, qui est nous tous, quelle que soit notre apparence, quelle que soit notre situation sociale, a tant de qualités à encore faire valoir !

samedi, février 08, 2025

Faire maintenant ce qu’après on ne pourra plus faire

 

Francesco de Goya, Duel au gourdin -1823

Qu’est-ce qu’une catastrophe ? Un épisode local en lequel on ne peut plus rien faire. Ceux de Valence en Espagne, ceux de Mayotte, ceux de Los Angeles, et, auparavant, ceux des vallées de la Vésubie et de la Roya (Alpes maritimes), savent ce que cela veut dire. À chaque fois le système social censé les protéger est dépassé, impuissant, et les laisse livrés à eux-mêmes, à leurs blessures, à leurs décombres, à leurs morts.
Qu’est-ce qu’un effondrement ? Une situation globale de l'humanité en laquelle elle ne peut plus rien faire. L’accélération du rythme des catastrophes doit alerter sur la possibilité d’un effondrement à venir – les éboulis avant que l’immeuble ne s’effondre. Il y a des esprits sincères qui écrivent sur l’hypothèse d’un effondrement à venir et sur la manière de s’y préparer. Qu’ils sachent qu’on ne s’adapte pas, par définition, à un effondrement. S’il s’annonce on fait tout pour l’éviter.
Notre erreur, nous humains de bonne volonté qui sommes immensément majoritaires, est d’avoir mal évalué la véritable catastrophe advenue à l’humanité ces dernières décennies et qui est une catastrophe sociale : le triomphe de l’idéologie mercatocratique.
Cette idéologie est égotiste de courte vue en ce qu’elle met le bien dans la maximisation des sensations bonnes du sujet individuel. C’est pourquoi elle investit systématiquement le court terme entendu comme le plus court temps futur permettant de remédier aux frustrations du présent. Elle tend ainsi à promouvoir un personnel politique qui ne sait parler du Bien commun qu’autant qu’il serve à monter dans les positions de pouvoir social qui permettent de gagner en possibilités de sensations bonnes[1]. La mercatocratie – le pouvoir de ceux qui agissent pour le développement du marché – contrôle le pouvoir politique, du moins en Occident, depuis près de deux siècles. Pourtant, elle a toujours dû s’imposer en s’opposant à une culture populaire qui exigeait une certaine décence dans la gestion des relations sociales telle que soit ménagé ce minimum de confiance a priori entre les gens qui facilite leur vie sociale. Cette décence minimale semble avoir été broyée par le développement récent de la communication numérique qui évacue de plus en plus une ouverture vivante aux relations sociales, tout en permettant une emprise quasi permanente sur les individus, dès le plus jeune âge, de l’idéologie égotiste requise par le développement du marché[2].
Nous sommes désormais confrontés à une irresponsabilité politique à peu près générale qui n’a peut-être jamais eu d’équivalent dans l’histoire humaine – même en démocratie, même malgré la démocratie. On se bat à n’en plus finir sur des enjeux d’intérêts particuliers (catégoriels dit-on) en évacuant le problème qu’en se comportant ainsi, on s’enfonce inexorablement dans une crise écologique planétaire – voir ci-dessus le tableau Duel au gourdin de Goya où les deux combattants ne se voient pas s’enfoncer d’autant plus dans les sables mouvants qu’ils mettent d’énergie à vouloir se frapper. Qu'arrivera-t-il quand ils se verront proches de l'engloutissement ? Ils s’agripperont l'un à l'autre en gestuel d'amour désespéré. Mais il sera trop tard !
La mercatocratie sait comment s’y prendre avec la liberté des individus qu’implique les formes démocratiques : elle les met en situation de réagir de manière « évidente » par interpellation émotionnelle. C’est comme cela qu’elle gagne des parts de marché en imposant un produit … et le personnel politique est devenu de plus en plus un produit. Tout cette affaire de manipulation de la liberté est concentrée dans le verbe « réagir ». Quand on réagit on le vit comme une expression de sa liberté. Et pourtant, comme le remarquait Spinoza, on est déterminé par ce qui nous fait réagir. On a donc le comportement attendu par celui qui a conçu l’interpellation destinée à nous faire réagir. Et pour la conception de son message interpellateur, celui-ci utilise désormais largement les résultats des sciences humaines. On peut citer l’exemple de la communication qui vous invite, par l’image, à vous identifier au possesseur d’un véhicule automobile surdimensionné, en vous présentant, par l’imaginaire de sa possession, surpuissant (et séduisant) ; de même que le produit Trump se présente à ses électeurs comme surpuissant, capable de résoudre tous leurs problèmes – une sorte de Mr Propre en responsable politique.
Voilà pourquoi l’on n’a pas fait ce qu’on aurait dû faire depuis longtemps. Et ce qu’on aurait dû faire est très clair. Des politiques responsables n’auraient jamais dû autoriser les monstrueux paquebots de croisière (de plusieurs milliers de croisiéristes) qui sont apparus, et se sont vite multipliés, récemment[3]. D’une manière générale le problème n’est pas tant posé par les innovations techniques en elles-mêmes que par l’usage qui en est fait. Nous savons très bien qu'il faut développer en toute priorité les transports collectifs, tout en évitant les organisations sociales qui multiplient des besoins incessants de déplacements. Nous savons très bien qu'il faut bannir les organisations industrielles qui impliquent une goinfrerie de ressources naturelles et d’énergie, pour des biens de bénéfice superficiel ou éphémère, mais porteurs de pollutions et de déchets durables. Tant de cours d’eau sont mourants, tant de milieux atmosphériques sont devenus morbides, tant de paysages découverts enchanteurs, riches d’espèces en interaction, sont devenus sordides !
Ce sont là des principes de Bien commun très simples à appliquer. Un programme écologiste n’est pas problématique à définir. Même la transition qu’il implique ne devrait pas torturer les esprits s’ils prennent en compte l’essentiel : se savoir progresser vers un avenir de Bien commun. Il est sûr que cela implique de se déprendre d’habitudes de vie qui pouvaient avoir des agréments de la facilité – le plastique, c’est si pratique ! Mais, ce que l’on voit se rapprocher de nos jours – imposer aux populations un état de guerre – n’engendre-t-il pas des changements dans la vie autrement plus difficiles à accepter ? À ceux qui essaient de stigmatiser une « écologie punitive », s’ils ont des relations avec les riches résidents sur les hauteurs surplombant Los Angeles, peut-être celles-ci les aideront à prendre conscience que si punition il y a, elle vient de l’autre bord, du côté de l’absence de prise en considération des limites écologiques.
C’est de notre intelligence dont nous avons besoin à présent, et non pas de cette prétendue « intelligence artificielle » dont on nous rebat les oreilles !
L’expression « intelligence artificielle » est abusive. Il n’y a que derrière cela que du calcul, quelquefois fort sophistiqué, sur des données numérisées. Toute l’intelligence est naturellement humaine dans cette technique récente qu’est l’« IA (intelligence artificielle) générative », à la fois dans la numérisation, la conception des algorithmes régissant le calcul, et dans l’interprétation du résultat. Cela peut être intéressant si l’embase de données est large et la puissance de calcul suffisante. Mais cela n’ira jamais plus loin que ce que l’on peut savoir directement par d’autres moyens (encyclopédies, etc.) en prenant du temps certes, de manière laborieuse le plus souvent, mais un temps de vie humaine certainement intéressant, en lequel s’aiguise sa curiosité pour la richesse du monde, et où l’on peut faire des découvertes imprévues, élargissant ainsi de manière insoupçonnée sa vision du monde, et augmentant ce bien humain le plus précieux qui soit : l’estime de soi-même.
Il n’y a aucune estime de soi-même à recevoir dans les secondes la réponse faite par l’IA générative. C’est si facile ! Il faut plutôt reconnaître qu’elle rabaisse. Car l’IA nous met dans une situation parfaitement régressive. C’est vers 3-4 ans que le petit enfant n’arrête pas d’interroger l’adulte sur le monde – « Cékoiça ? » – pour s’abreuver de la nécessairement bonne réponse de celui-ci. De même l’IA, qui a toujours la bonne réponse (c’est-à-dire non criticable), nous met précisément dans cette posture infantile. Là est le principal danger de l’IA : devenir l’instance qui sait tout, parce qu’elle a réponse à tout et qu’elle est incriticable. Elle tend ainsi à court-circuiter notre autonomie dans la découverte du monde, c'est cela l'infantilisation.
La question de notre intelligence collective doit donc prendre le pas sur cette effervescence à propos de l’IA, laquelle ne peut en aucun cas ouvrir l’avenir qui nous manque puisqu’elle ne peut que reprendre ce qu’on sait déjà pour servir les intérêts à court terme de la mercatocratie : elle ferait gagner du temps, et dans l’idéologie dominante, le temps c’est de l’argent.
Il est vrai que l’idée de notre intelligence proprement humaine, même si elle est fortement valorisée, reste confuse : celui qui est champion au jeu d’échec, mais rate régulièrement ses relations affectives, est-il intelligent ?
Une piste pour éclairer cette valeur est de se rendre à l’origine étymologique du mot. Intelligent vient du verbe latin intelligere dont la traduction la plus appropriée est notre verbe comprendre. Or on peut clarifier ce verbe en notant que com-prendre, c’est prendre-avec-soi. Le soi est ici l’unité de tout ce qui arrive à un individu qui le fait être sujet humain, et cette unité n’a de sens qu’en ce qu’elle vise un Bien comme but final de son existence. Ainsi l’intelligence humaine serait la capacité de comprendre une réalité qui interpelle un sujet en l’intégrant à son existence du point de vue du sens qu’il lui donne.
Par exemple, comprendre l’IA pourra signifier reconnaître son utilité pour répondre à des problèmes de court terme en même temps que sa vacance totale pour répondre au problème essentiel de l’humanité en ces premières décennies du XXIe siècle (dans la mesure où le sens que l’on donne à son existence est lié à un avenir ouvert en lequel l’humanité aura la possibilité de faire valoir ce qu’elle peut).
Faire preuve d’intelligence aujourd’hui, serait prioritairement comprendre notre situation historique très singulière d’humain. Ce serait ainsi se donner les moyens de faire maintenant ce qu’il faut pour que l’aventure humaine continue et puisse réaliser les promesses qu’elle a pu esquisser, en ayant conscience qu’après il sera trop tard, qu’elle ne pourra plus que subir dans le malheur.

[1] «Je veux mourir riche» aurait confié le nouvellement élu président, Nicolas Sarkozy, à son conseiller Patrick Buisson, le 20-12-2007. Cf Le Canard enchaîné du 5-02-2025, p.3.

[2] La potentialité d'un gain en chiffre d'affaires en affichant des prix se terminant en "99" (plutôt qu'en chiffres ronds avec l'unité au-dessus) est connue depuis plus d'un siècle. Pourtant, la pratique ne s'en est généralisée que depuis les années 2000. Il fallait en effet que les relations personnelles entre le commerçant et le marchand fussent abolies par la généralisation des centres commerciaux et des sites de ventes sur internet pour que cette injure faite à la liberté de choix du client, devienne possible. Voir notre "99".

[3] Ainsi se décline la transition écologique selon la mercatocratie : oui aux monstrueux paquebots de croisières, non aux tickets de caisse !