dimanche, août 24, 2025

Brève nouvelle électrique

 


On l’appelait Ramb (cela vient peut-être de Rambo, vieille idole filmique testostéronée). Il était, à la fin des années vingt, un homme encore jeune, né avec le millénaire, plutôt porté au bricolage qu’à la théorie, et qui avait fini par mener à terme des études de technicien supérieur en électronique. Muni de son diplôme, il avait facilement trouvé un emploi de maintenance dans une entreprise qui le faisait intervenir sur sites professionnels dans sa région.

Cette fin des années vingt était socialement une période difficile. Elle voyait cohabiter des situations extrêmes d’injustice, et des épisodes répétés de catastrophes climatiques, alors même que les figures les plus tonitruantes et les plus obtuses du pouvoir mercatocratique de l’époque menaient une campagne réactionnaire contre les mesures, prises ou préconisées, pour ralentir la détérioration évidente des situations sociale et écologique.

Ramb était sensible à ces problèmes sociaux récurrents, mais il se sentait incapable de participer aux débats, d’intervenir dans l’espace public, la tâche lui semblant trop démesurée. Or, ce qu’il détestait par-dessus tout était de se sentir impuissant. C’est pourquoi Ramb regardait, accessoirement, comme de l’extérieur, la question du progrès collectif, et investissait véritablement celle de son progrès personnel.

Il savait qu’il avait belle allure – il n’était pas appelé « Ramb » pour rien – et avait pris le parti de cultiver prioritairement sa puissance physique – ou du moins l’apparence de cette puissance. Il s’était inscrit dans une salle de musculation-fitness locale, très prisée : le Lookcool.

Il savait très bien, d’ailleurs, que de fort beaux spécimens de la gent féminine fréquentaient la salle, et que, s’il fallait qu’il formule vraiment son rêve personnel, ce serait de séduire une belle fille qui résonnerait bien avec lui, et avec qui il pourrait former un beau couple durable et admiré – c’est ainsi qu’il ressentait en lui le « mec bien » qui aspirait à prendre la lumière.

Il faut dire que le Lookcool avait réussi à drainer largement l’énergie de la jeunesse du millénium de cette ville moyenne où habitait Ramb. C’était une enseigne rassemblant une chaîne de salles implantées nationalement, et qui s’était installée récemment dans la zone d’activité de l’agglomération. Sa venue, avec la richesse de ses équipements et une politique tarifaire proposant des forfaits hebdomadaires imbattables, avait à peu près éteint toute la concurrence déjà installée.

En semaine ordinaire, Ramb y consacrait 45 minutes, 5 jours par semaines en fin de journée après le travail. En général, il faisait 10 minutes d’échauffement (tapis de course ou vélo d’intérieur) puis ils choisissait deux appareils pour faire travailler de manière différente les muscles du haut du corps. Cela le « lavait » aussi des tensions occasionnées par les problèmes électroniques à résoudre. Finalement la fréquentation régulière du Lookcool lui procurait indubitablement un équilibre psychique et physique. Et, la dernière fois, le regard direct et intéressé de Julia, bien belle blonde qu’il avait plusieurs fois côtoyée au tapis de course, le faisait rêvasser à la séance d’après… et pourquoi pas à une proposition d’un jogging à deux en extérieur, dans la nature, où il se voyait dans un rôle protecteur – comme quoi il était dans une bonne dynamique de sa vie !

En fait, il n’y eut pas la séance d’après, du moins pas le jour prévu. Une nuit d’orage ; la foudre qui frappe aux abords du bâtiment Lookcool. Au petit matin le gérant ne put que constater que toute l’alimentation électrique était hors-service, et en particulier les compteurs sur les appareils d’exercices permettant de suivre les différents paramètres liés aux efforts des utilisateurs restaient muets. Il y eut donc fermeture exceptionnelle et appel au prestataire avec qui avait été signé le contrat de maintenance. C’était l’entreprise qui employait Ramb. Ce dernier fut dépêché le jour même sur les lieux avec sa fourgonnette, sa boîte à outils, ses instruments, et surtout son savoir-faire !

Ramb constata rapidement que le parafoudre avait grillé et qu'il fallait le remplacer. Il fit ensuite le tour de l'installation électrique dans l'éventualité qu’il y eût d'autres dommages. C'est alors qu'il découvrit tout un pan de celle-ci qu'il ne soupçonnait pas. Chaque appareil d'exercice physique de la salle était logiquement branché par fil sur le secteur pour alimenter son électronique, en particulier l’écran utilisateur et le clavier à touches permettant de gérer l’exercice. Mais l'inédit était qu'il y avait un second fil conducteur qui sortait du boîtier d’entraînement de tous les vélos, rameurs et tapis de course, soit la grande majorité des appareils de la salle. Tous ces fils supplémentaires rejoignaient un petit local aveugle et ventilé. Là, ils étaient reliés, par un branchement électrique standard, à un gros boîtier pourvu d’un écran à leds, alors éteint à cause de la panne ; celui-ci était accompagné, sur le même plan de travail, d’une petite unité centrale reliée par câble USB, avec son propre écran, clavier et souris. Ramb comprit vite qu’il avait affaire à une installation électrique annexe reliée au réseau public au moyen d’un onduleur de grande capacité.

Un onduleur est un appareil électronique que l’on trouve dans toutes les habitations équipées en capteurs solaires, et grâce auquel l’électricité d’origine solaire produite peut être injectée sur le réseau public. Cela signifiait donc que les appareils de la salle ainsi branchés, lorsqu’ils étaient utilisés par le client de Lookcool, transformaient le mouvement, au moyen d’une dynamo dissimulée dans le boîtier d’entraînement, en flux de courant continu jusqu’à l’onduleur. Dès lors le rôle de l’onduleur perfectionné qu’il avait sous les yeux était double : réguler la puissance du courant électrique émise, convertir le courant continu en courant alternatif de bonne fréquence pour qu’il puisse alimenter le réseau public – l’ordinateur annexe permettant de piloter l’ensemble cette production électrique. Et l'on sait que l'opérateur public EDF propose un contrat de rachat de l'énergie électrique ainsi produite par un particulier. 

Ramb fit son travail – remplacer le parafoudre, rejoncter, vérifier – et après une journée de suspension, Lookcool redevint cette ruche à débauche généreuse d’énergie humaine qui faisait sa réputation.

Sauf que pour Ramb, cette « débauche généreuse d’énergie » avait pris une nouvelle signification. Vu le nombre d’appareils en service et l’intensité de leur utilisation, on pouvait considérer que la salle du Lookcool fonctionnait comme une petite centrale électrique privée, d’une puissance de quelques centaines de kilowatts, qui vendait sa production à l’opérateur national. Il comprenait mieux dès lors pourquoi Lookcool pouvait se permettre des tarifs suffisamment bas pour terrasser toute concurrence. D’ailleurs, il n’y avait aucune raison pour que ce système de fonctionnement, très lucratif puisque combinant deux sources de revenus, n’ait pas été généralisé à toutes les salles Lookcool.

Bien sûr, Ramb reprit ses séances d’exercices en salle. Mais il n’avait plus le même entrain, la même innocence. Il savait qu’il ne faisait pas simplement de la culture de son physique, mais qu’il travaillait aussi à produire de l’électricité, au profit de quelqu’un d’autre par qui il savait maintenant qu'il avait été utilisé à son insu.

Julia, qui était sur le tapis de course voisin, remarqua cette différence d’humeur : « Tu n’as pas l’air très en forme aujourd’hui …! », « Ho, c’est rien, un jour sans…ça arrive ! » répondit-il en forme d’échappatoire. Elle hocha la tête, perplexe.

En réalité, Ramb se sentait coupable d’être en décalage avec l’ambiance générale d’enthousiasme sérieux qui prévalait chez les pratiquants des divers appareils dans la salle. De quel droit pouvait-il casser l’ambiance ? N’était-ce pas le mieux pour tous qu’ils gardent le même enthousiasme et fassent comme si rien n’était ?

Il ressassa ces interrogations en assurant tant bien que mal ses exercices jusqu’à la fin de la séance. Au moment de sortir il vit Julia qui sirotait une boisson près du distributeur. Le regard interrogateur, elle lui demanda : « Ça va mieux ? » Il lui répondit : « Tu sors là ? » Elle acquiesça avec un sourire. Ils sortirent. Il l’invita à s’asseoir sur le premier banc disponible. Et il se délivra dans l’oreille féminine accueillante en déballant tout ce qu’il venait d’apprendre sur le fonctionnement de Lookcool. Julia fut très surprise, mais sa réaction fut sobre : « Il y a quand même un vrai problème de tromperie, il me semble que le mieux serait d’en parler à une association de consommateurs. » Elle connaissait une association de consommateurs puissante et de bonne réputation qui tenait un permanence ouverte un jour par semaine au centre-ville – "Bien choisir !". Ils échangèrent leurs numéros de téléphone et se donnèrent rendez-vous en lieu et heure de la prochaine permanence.

La permanente bénévole de Bien choisir ! se fit exposer les faits de manière précise : « Il me semble clair que l’entreprise peut être attaquée pour le délit de travail dissimulé puisque l’activité physique des clients équivaut à une prestation de service non déclarée, et qui plus est, faisant l’objet d’un profit marchand. » Elle examina ensuite la possibilité d’une action de groupe de la part de l’association au nom de plaignants qui se seraient adressés à elle, puisque ce délit pouvait concerner tous les établissements de l’enseigne. Seulement comme c’était la première fois qu’elle entendait parler de cet abus, il fallait qu’elle en réfère au siège national de l’association pour savoir s’il y avait d’autres signalements en ce sens. Si c'était le cas, l'association pourrait juger opportun qu’une plainte soit déposée pour qu’une enquête soit diligentée au niveau national. Elle informerait donc Ramb du retour qui lui serait fait par la direction nationale de l’association.

Le retour venant du siège de Bien choisir ! se fit directement sur la boîte mail de Ramb :

–   Bien choisir ! prend très au sérieux cette affaire qui touche au cœur de son objet puisqu’elle remet en cause le statut du consommateur.

–   Elle a pris l’initiative de s’adresser à la direction nationale de Lookcool afin de l’interroger sur sa conscience de l’illégalité de l’exploitation commerciale de l’énergie de sa clientèle. Et si, dans ce cas, elle comptait y mettre fin.

–   La direction de Lookcool a reconnu la réalité de cette pratique dans « la majorité de ses salles de musculation-fitness », mais a argué de sa pleine bonne foi, affirmant que ses clients n’étaient absolument pas lésés par cette pratique, au contraire, ils étaient avantagés par des prix plus bas.

–   Bien choisir ! a décidé de faire crédit de la bonne foi de Lookcool, et a proposé à sa direction, plutôt que d’aller au procès, de faire appel à un conciliateur de justice, ce que Lookcool a accepté.

–   Ramb sera informé de la tenue de l’audience et de son résultat. De toute façon l’importance de l’affaire amènera l’association à en rendre compte dans un article publié dans sa revue mensuelle.

Compte-rendu de l’audience de conciliation :

Du côté de l’association Bien choisir ! il a été argumenté un délit de travail dissimulé de la part de Lookcool à double titre :

  • D’une part il y a une prestation de services non déclarée puisque le client par son activité fournit de l’électricité à l’entreprise.
  • D’autre part, il y a travail dissimulé proprement dit puisque le produit de l’activité du client est commercialisée au profit de l’entreprise sans qu’un salaire proprement dit soit versé, la contrepartie étant masquée sous forme d’une réduction du prix de l’activité.

Pour sa défense Lookcool a argumenté :

  • La récupération de l’énergie sous forme d’électricité ne change absolument rien à la qualité de la prestation – mise à disposition et conseils d’usage d’appareils contribuant à la musculation et à l’équilibre pondéral du client – achetée par les utilisateurs de la salle. Mieux ! Elle permet d’en démocratiser l’accès en contribuant à une baisse générale des prix de telles prestations.
  • Notre vente d’électricité ne relève pas d’un affairisme spéculatif. Nous ne faisons que revendre, sous forme d'électricité, à EDF et à ses conditions – dont le prix – fixées par la loi, l’énergie inévitablement produite par le service que nous vendons pour répondre à une importante demande sociale, et qui sans cela serait gaspillée. Cela correspond à l’intérêt de tous.
  • Nous sommes dans une société mondialisée de crise de l’énergie. En effet l’usage des énergies fossiles apparaît de moins en moins viable du fait du dérèglement climatique qu’il induit. D’autre part la volonté des gouvernants de favoriser la production d’énergie électrique par le recours au nucléaire se heurte aux redoutables problèmes de sécurité des installations et de gestion des déchets à haute activité radioactive, et à très longue durée. Oui ! Nous assumons de proposer avec nos établissements, de petites centrales électriques locales, absolument sans danger et sans pollution, en utilisant une énergie qui sans cela serait entièrement gaspillée, c’est-à-dire dégradée en chaleur, une énergie, en fait, impeccablement verte.

Après avoir écouté les deux parties, le conciliateur de justice relève que le délit de « travail dissimulé » est, en cette affaire, délicat à invoquer. En effet la situation examinée ici déborde de la notion de travail telle qu’elle était pensée par le législateur lorsqu’il a voulu sanctionner le travail dissimulé. Il ne pensait pas du tout à une situation de travail, achetée par celui qui en est l'acteur, pour son propre bien.

C’est pourquoi il préconise de recentrer le litige sur la situation tout-à-fait incontestable de tromperie de la clientèle. Même si cette tromperie est délicate à qualifier en termes de droit, elle est de toute façon malsaine dans les relations commerciales, d'autant plus que pèse le risque de son dévoilement.

Le conciliateur recommande donc de ne pas laisser les choses en l’état. Il demande à la société Lookcool d’avoir, avec sa clientèle, une communication transparente sur sa production d’électricité, ce qui devrait être possible puisqu’elle en assume la légitimité. Mais il admet que cela implique une refonte des principes de sa relation avec sa clientèle, puisqu’il faut que celle-ci accepte de produire de l’électricité.

Le conseiller juridique du représentant de Bien choisir ! affirme que la solution qui s’impose est de se tourner vers l’économie sociale et solidaire. Pour lever tout soupçon de tromperie, il faut que les clients de Lookcool se sachent partie prenante de la production d’électricité. Pour cela il faut que la société Lookcool quitte le droit privé lucratif pour le droit coopératif à vocation sociale. Ce pourrait être la constitution d’une SCIC – Société Coopérative d’Intérêt Collectif – dont le statut juridique est suffisamment souple pour associer usagers, salariés, ainsi que des partenaires commerciaux obligés comme les collectivités locales et EDF. Le but social serait à la fois la culture de la forme physique des usagers pour un faible coût et la production d’électricité pour la collectivité.

Le représentant de la société Lookcool admet que c’est effectivement la seule voie de sortie par le haut de la crise de confiance que créerait la révélation de l’exploitation électrique de l’activité physique de ses clients. Afin de ne pas subir l’obligation de gérer une telle situation de crise, il annonce la transformation « sans  délais » de son entreprise de droit privé lucratif en société coopérative SCIC. Il sollicite la collaboration de l’association Bien choisir ! pour la constitution d’une association des usagers de Lookcool qui sera nécessaire pour cette mutation. Ce qui est accepté.
 

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Après avoir lu à ses côtés le compte-rendu de la conciliation, Julia, rêveuse, dit « Finalement, la véritable source d’énergie, c’est bien nous ! » Ramb, lui souriant dans un hochement de tête approbatif : « C’est vrai ! » Après un temps, il ajoute : « Oui, nous tous ! Parce qu’il faudra faire vivre notre coopérative ! L’association m’a contacté pour me demander de m’occuper de la constitution de l’association des usagers de Lookcool. J’ai accepté bien sûr puisque tu es déjà ma première coopératrice ! » Elle lui sourit. Il la câline affectueusement, quoiqu’elle ressente un rien de plus allant au-delà de l’affection. Il dit : « On pourrait faire un jogging en forêt demain… » Elle répond simplement, mais fermement « Oui ! » avec un large sourire et son regard direct et déterminé. Il pense : « devenir un "mec bien" ce n’est pas former un beau couple, c’est avoir confiance et donner confiance pour avancer dans la bonne direction. »

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