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dimanche, août 23, 2026

Crise d'adolescence ?

 

Si nous prenions du recul, si nous essayions d’adopter le point de vue de Sirius, ne serions-nous pas frappés par le caractère adolescent des comportements humains les plus en vue actuellement sur Terre ?

Qu’est-ce qu’un adolescent ? Un individu qui a atteint un niveau de croissance lui donnant des possibilités d’autonomie par rapport à la parentèle et dont le principe de comportement est d’affirmer et de faire valoir socialement son moi. Cette valorisation est d’abord physique et d’attraction – il s’agit de se placer dans la compétition créée par son accès à la génitalité – mais aussi, pour les mâles, celle de ses capacités physiques de s’imposer par la force.

Au niveau psychologique, il faut comprendre que le comportement adolescent est essentiellement réactif et de compétition : on est spontanément porté à se faire valoir en  investissant intensément son apparence et en se comparant aux autres dans les effets que l’on produit.

Allez voir dans une cour de récré d’un collège le fonctionnement quasiment chimiquement pur de l’adolescence. Même si le niveau social de recrutement est très différent entre deux collèges, ce seront seulement les modalités du faire-valoir-soi-même qui changeront, mais on restera dans la même logique de compétition dans la présentation physique selon les registres de la séduction et de la force

 L'adolescence est une étape nécessaire de l'évolution de l'individu, mais c'est une étape qui ne doit pas s'éterniser parce que toute société a un grand besoin de jeunes adultes responsables du point de vue du bien commun, avec toute leur vigueur physique et mentale, pour mieux fonctionner. C'est pourquoi presque toutes les sociétés – c'est très documenté concernant les sociétés dites "premières" – se sont dotées de rites de passage auxquels doivent se soumettre les jeunes gens, pour ponctuer clairement leur passage à l'âge adulte.

 Il se pourrait bien que la société dite "de consommation" issue de la révolution industrielle d'il y a deux siècles en Occident, soit une société en laquelle l'adolescence s'éternise. La "consommation" telle que la promeut cette société – comme effet d'affichage dans une compétition à la valorisation de soi au regard des autres (voir à ce propos J. Baudrillard, La société de consommation, Denoël, 1970) – peut être interprétée comme une pratique adolescente.

Plus précisément il faut relever que les réseaux sociaux les plus envahissants, ceux qui fonctionnent à l’image mettant en scène sa personne (en général en vidéo), et qui s’évaluent au nombre de « like » et de « suiveurs », sont pleinement dans la logique adolescente.

Cela va plus loin. Le spectacle de certains débats du parlement français, lors des sessions consécutives aux élections législatives de juillet 2024, s’est souvent fortement rapproché de la cour de récré du collège, tant ont été privilégiés les comportements « m’as-tu-vu » et les postures d’affichage de sa force.

D’une manière beaucoup plus dangereuse, on doit bien constater que c’est l’ensemble du monde politique au niveau international qui semble progressivement contaminé par cette crise d’adolescence planétaire.

À partir de ce qui a été dit dit ci-dessus, on laisse chacun épiloguer sur l’adolescent octogénaire qui se voit le maître du monde, et est en train de mettre son pays en grandes difficultés, ou sur son compère à l’Est qui veut absolument apparaître comme le plus « craignos » en envoyant quotidiennement des missiles sur des habitations de son voisin ukrainien.

Globalement, on s’aperçoit que cette prégnance sociale des valeurs adolescentes promeut un personnel politique de plus en plus accaparé par l’affichage d’image, déterminé dans ses choix par des considérations de compétition, et finalement déconnecté d’un authentique souci du bien commun. D’où cette sidération que l’on peut avoir face à l’absence de mesures politiques conséquentes pour contrer la détérioration de la biosphère qui se vit déjà dramatiquement pour ceux qui se trouvent pris dans la succession s’accélérant des catastrophes climatiques.

Il faut reconnaître en ce point que la logique adolescente de la compétition par l’affichage de l’apparence la plus avantageuse a toujours été au cœur du projet mercatocratique qui est celui d’un pouvoir organisant la société en fonction d’une économie reposant sur un marché ouvert au développement indéfini. C’est pourquoi les affairistes les plus engagés, ceux qui lorgnent leur rang dans le classement Forbes des plus grandes fortunes, manifestent une psychologie d’adolescents attardés. C’est pourquoi aussi ces mêmes individus veulent voir les travailleurs-consommateurs comme des copies d’eux-mêmes, quoiqu'ayant, eux, raté leur réussite ; ils vont donc leur fournir des ersatz de réussite sous la forme d’attributs consistant dans la possession de biens de consommation dont ils ont pris soin d’assurer la valorisation. C’est ainsi que ls trois-quart des automobiles mises aujourd’hui sur le marché ont des pneus largement surdimensionnés vu l’état du réseau routier sur lequel elles sont appelées à évoluer, et leurs conducteur(trice)s souvent d’âge avancé (ces véhicules sont très coûteux), ont vraiment l’air, vus depuis Sirius, n’avoir pas surmonté leur adolescence.

Car, on l’a bien souvent rappelé en ce blog, être adulte, c’est exprimer sa liberté pleinement humaine, en particulier en choisissant de manière réfléchie les valeurs finales en fonction desquelles on veut vivre. Une société pleinement adulte n’admettrait pas une seconde de plus des choix humainement aberrants parce qu’ils compromettent la viabilité de notre planète pour nos enfants. Ces choix, soi-disant dictés par la compétition économique, ne sont au fond que des réactions adolescentes qui ne valent qu’au plus court terme.

Peut-être alors faut-il considérer l’extension planétaire de la mercatocratie comme l’expression systémique d’un positionnement adolescent, non pas de l’humanité – pensons à la sagesse populaire comme décence ordinaire, pensons à tous ceux qui se battent dans la sphère publique pour poser le problème d’un bien commun qui puisse permettre d’investir collectivement l’avenir – mais de cette minorité d’humains qui se pensent être son élite, alors qu’ils ne sont que sa surcharge régressive qui la fait dériver vers une impasse.

Ce qu’il faut préciser en ce point, c’est que la mercatocratie n’a pu prendre le pouvoir au XIXe siècle en Occident, qu’en s’appuyant sur l’idéologie moderniste, laquelle est apparue dans la première moitié du XVIIe siècle en Europe, suite à la mise au point de la technoscience par les travaux des scientifiques, et tout d’abord de Galilée. La technoscience c’est la dynamique créée par la conjugaison des progrès de la science et de la technique qui se renforcent mutuellement. On lit sous la plume du premier thuriféraire de la technoscience, F. Bacon (1561-1626) :« Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » (La nouvelle Atlantide, 1627). Ce fantasme de toute-puissance n’est-il pas proprement adolescent ? Rappelons ce qu’en disait Montaigne peu avant : « « Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. » (Essais, 1584). Voilà une manière adulte, soucieuse de ménager l’avenir, d’aborder ce nouveau pouvoir apporté par la technoscience.

Tout se passe comme si s’était joué au Moyen Âge, dans les premières initiatives de prêt avec intérêt des marchands, et dans les premiers essais d’expérimentation de quelques esprits curieux, la sortie de l’humanité de son statut infantile qu’imposaient les croyances religieuses.

Tout se passe comme si l’humanité avait, à partir du XVIIe siècle, avec l’apparition de l’idéologie moderniste, découvert ses propres forces et voulu les tourner vers la nature comme pour lui dire : « Tu vois, maintenant je n’ai plus peur de toi, regarde comme je suis fort ! ». Et il s’agissait en fait pour l’homme de se rassurer sur sa nouvelle autonomie.

Tout se passe comme si les productions de la technoscience, dans la mesure où elles sont orientées vers les manifestations de puissance, et popularisées par l’organisation de la société pour l’économie de marché, exprimaient la crise d’adolescence de l’humanité.

Tout comme l’adolescent est capable de prendre des risques pour se prouver qu’il est un homme, l’espèce homo sapiens risquerait sa vie pour se prouver qu’elle s’est émancipée des contraintes de la nature. Alors, comme des adolescents peuvent succomber dans cette passion, l’espèce humaine pourrait en mourir. Mais si l’espèce humaine n’en meurt pas, elle pourrait en sortir consolidée, car connaissant mieux ses forces et ses limites. Et l’on sait que, du côté de sa population la plus humble, elle a, provisoirement masqués, des atouts de sagesse adulte pour cela.

Peut-être reste-t-il à l’humanité à devenir adulte.

dimanche, août 02, 2026

Je vous conseille d’emprunter la voie Montaigne…

 


    Grand voyageur de la vie, j’apprends que vous vous retrouvez aujourd’hui dans une impasse ! Vous êtes coincé dans ce quartier mal famé où vous croisez beaucoup trop de regards avides et calculateurs, où vous n’arrivez plus à vous sentir en confiance. Je vous conseille, pour en sortir, de retourner du côté de la vieille ville, d’emprunter une petite voie, largement ignorée, bien à l’écart des grandes voies de passage, sans bruits de moteurs incessants, sans affichages surdimensionnés se disputant votre attention pour des intérêts qui ne sont pas les vôtres, mais où vous croiserez des fenêtres ouvertes, des regards bienveillants, des chiens invitant votre main à la caresse, et des chats qui font soigneusement leur toilette sur le seuil des entrées des demeures, où des amis aiment à se retrouver, sortir une chaise, et discuter dans la rue. Je vous conseille d’emprunter la voie Montaigne…

Oui, me direz-vous Montaigne  !… un ex-maire de Bordeaux, encore un de ces grands seigneurs d’Aquitaine comme on en a connu beaucoup. Que peut-on espérer de ces puissants d’emblée trop bien installés de par leur naissance ?

Qu’il suffise de rappeler que Montaigne a été le contemporain d’un autre penseur très bien né lui aussi puisqu’il a pu accéder à la chancellerie (équivalente au poste de premier ministre) d’Angleterre, Francis Bacon (1561-1626). Ce dernier a laissé un œuvre philosophique en laquelle on peut lire : « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » (La nouvelle Atlantide, 1627). Nous avons ici, sans doute, la toute première expression du fantasme de toute puissance humaine sur la nature qui a pu se former sur les premiers succès de la technoscience établie en particulier par les travaux et les découvertes de Galilée quelques années auparavant – c’est un fantasme parce que, on ne le sait que trop aujourd’hui, il est contradictoire de prétendre exercer un « Empire » sur la réalité qui conditionne absolument notre existence, soit la nature.

Montaigne aussi était témoin des progrès impressionnants de la science tout nouvellement appuyée sur la méthode expérimentale. Pourtant il jugeait cette science réorientée vers l’invention technique avec une sagesse qu’il faut reconnaître prémonitoire : « Je me méfie des inventions de notre esprit, de notre science et de notre savoir-faire : c’est en faveur de tout cela que nous avons abandonné la nature et ses règles, et nous ne savons nous y tenir ni avec modération, ni dans certaines limites. » (Essais II, 37, §18). Dès les balbutiements de la technoscience, on pouvait donc être alerté par le penseur bordelais du risque de dérives néfastes que recèlent ses potentialités d’excès. Il soulignait déjà l’importance de la préservation des règles de fonctionnement de la « nature », que nous comprenons aujourd’hui très précisément en la conceptualisant comme « biosphère ». C’est une prise de position « écologiste » avant la lettre. Plus de quatorze siècles plus tard, sur une planète ravagée, il est salutaire de reprendre contact avec cette lucidité initiale !

Mais il faut aussi tirer l’autre leçon de cette comparaison entre Montaigne et Bacon : si l’on peut s’inquiéter de l’éventualité de certains choix plutôt que d’autres du fait de la naissance, ou de la condition sociale, il ne faut jamais en faire un déterminisme. Car la liberté humaine a ce caractère de pouvoir outrepasser tous les facteurs naturels ou sociaux.

On considère généralement que le gain essentiel de cette révolution culturelle que fut la Renaissance est la reconnaissance d’une autonomie de l’humain par rapport aux réalités transcendantes telles Dieu, l’Univers, et donc la Nature. C’est pourquoi on interprète l’apparition de l’humanisme comme la nouvelle capacité de domination de l’homme sur la nature. Mais il faut porter plus d’attention à l’histoire. La Renaissance fut initiée dès la seconde moitié du XVe siècle en Italie, et elle fut une affirmation de l’autonomie de l’humain, non pas dans son rapport à l’environnement naturel, mais dans son rapport à lui-même. Sa claire proclamation – que nous relatons ici – est le fait de Pic de la Mirandole, en 1486. Le jeune florentin affirme qu’il appartient en propre aux humains de se définir eux-mêmes.

Un siècle après, Montaigne a consacré sa réflexion, transcrite dans ses Essais (publiés à partir de 1580), à essayer, justement, d’éclairer la situation de cette espèce qui est la seule dont la place n’est pas déterminée a priori par l’ordre de la nature. Qu’est-ce que l’homme, en effet ? La question avait déjà été posée par Socrate aux athéniens quelques vingt siècles auparavant. On sait que la réponse donnée par le platonisme reliait l’humain à une « essence » ou à des « Idées » éternelles, ouvrant la voie à l’inféodation par le christianisme de l’humain à un monde céleste éternel.

Par rapport à ces adhésions à des réalités surnaturelles – lesquelles ne sauraient faire partie du monde commun des humains puisqu’elles ne sont pas susceptibles d’une expérience partagée – et donc par rapport aux cruelles et sanglantes guerres de religions qui sévissaient alors autour de lui, Montaigne préconise le scepticisme : « Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m'essaierais pas, je me résoudrais : elle est toujours en apprentissage et en épreuve. Je propose une vie basse et sans lustre, c'est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe. » (Essais, III, 2)

Le fait que son âme ne puisse pas « prendre pied » entre les idées contradictoires, amène Montaigne à « essayer », c’est-à-dire à multiplier les points de vue et à solliciter les expériences les plus variées au lieu de « se résoudre », c’est-à-dire d’aboutir par déduction à une vérité nécessaire. Cette manière très modeste de dire les réalités humaines (« une vie basse et sans lustre ») peut également fonder une « philosophie morale » qui vaut bien celle d’une pensée philosophique plus aboutie (« de plus riche étoffe »).

Cette philosophie morale est la sagesse de Montaigne. Elle fait de son scepticisme un scepticisme actif car, contrairement à celui des Anciens, il ne se contente pas de suspendre son jugement, il « essaie » ! En effet, s’il n’y a pas la déduction que rendrait possible la connaissance de l’être, il y a la discussion – « L’exercice le plus fructueux et le plus naturel pour notre esprit, c’est pour moi la conversation. Je trouve cette activité plus douce que n’importe quelle autre dans notre vie. » (Essais III, 8)

Ce scepticisme actif implique qu’il n’y ait pas de hiérarchie entre les humains liée à leur maîtrise de la raison et l’étendue de ce qu’ils croient savoir. « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. » (Essais, III, 2) Chaque humain peut donc « essayer » dans la conversation de proposer son éclairage sur la condition humaine. Même du côté des humains récemment découverts de l’autre côté de l’Atlantique ! Car « il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, sinon que chacun appelle barbarie ce qui ne fait pas partie de ses usages. Car il est vrai que nous n’avons pas d’autres critères pour la vérité et la raison que les exemples que nous observons et les idées et les usages qui ont cours dans le pays où nous vivons. C’est là que se trouve, pensons-nous, la religion parfaite, le gouvernement parfait, l’usage parfait et incomparable pour toutes choses. » (Essais, I, 31).

Ce qu’il ressort de cette rapide traversée de la voie Montaigne, c’est qu’au sortir de la Renaissance, il y eût aussi l’expression d’un humanisme modeste, par opposition à cet humanisme infatué de lui-même en lequel l’homme occidental se pose comme le phare devant orienter l’avenir de l’humanité.

Cet humanisme est le seul vraiment fidèle à l’impulsion initiale de la Renaissance : il part de la méconnaissance par l’humain de ce qu’il est, et essaie de penser ce qu’il peut, pour pouvoir choisir ce qu’il veut devenir. Contrairement à l’humanisme technoscientifique qui croit savoir déjà ce qu’il peut et pense son devenir uniquement en termes de domination . On sait aujourd’hui qu’il s’est complètement fourvoyé !

Cet humanisme est le seul vraiment universel. Il est universel dans sa modestie même. Et cette modestie est toute dans cette formule de Montaigne que nous répétons :

« Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. »

Un tel humanisme peut reconnaître le surnaturel, la religiosité et les guerres qu’elle provoque, le pouvoir tyrannique, etc., mais uniquement en tant que cela émane de l’humain, et stimule les essais de compréhension collective pour penser un avenir humain mieux maîtrisé, car plus lucide sur ce que peut l’humanité. Là est la véritable sagesse. Et si être plus heureux n’est pas exclu, cela le sera par surcroît.

Il faut savoir que la valeur de l’humanisme tel que décliné par Montaigne dans ses Essais a été reconnu de son temps. Dès leur parution en 1580, les Essais ont été reçus avec beaucoup de ferveur, en France, mais aussi en Europe. À la mort de Montaigne en 1592, il y avait déjà eu trois rééditions ; et dès 1603 était imprimée une traduction en anglais.

Il y a donc eu une alternative publique, crédible, à l’humanisme de la puissance technoscientifique au tournant du XVIIe siècle. L’issue de la Renaissance n’était pas prédéterminée pour le modernisme. Mais le rapport de force a joué en faveur de ce dernier – des penseurs comme Francis Bacon ou René Descartes ont contribué à populariser la puissance technoscientifique, alors que dans le même temps les États d’Europe occidentale étaient empressés à s’enrichir sur les trésors découverts dans les nouvelles terres conquises au-delà de l’océan.

Aujourd’hui, alors que les mirages d’il y a quatre siècles se transforment en catastrophes, n’est-il pas temps de retrouver la voie Montaigne ?

mardi, juillet 21, 2026

Y a-t-il une fatalité de l’évolution démographique de l’humanité ?

 

« À ma naissance, la population mondiale comptait un milliard et demi d’habitants. Quand je suis entré dans la vie active, vers 1930, ce nombre atteignait déjà deux milliards. Il est de six milliards aujourd’hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies, à croire les prévisions des démographes. Cette croissance a exercé d’énormes ravages sur le monde. Ce fut la plus grande catastrophe dont j’ai eu la malchance d’être témoin. »
Claude Lévi-Strauss en 2003, témoignage rapporté par Wiktor Stoczkowski
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Évolution de la population mondiale
entre 10 000 av. J.-C. et 2000

 Rappelons qu’entre l’an 1 et l’an 1000, la démographie mondiale, qu’on évalue de l’ordre de 300 millions, aurait très peu augmenté ; ensuite il aura fallu 6 siècles, entre le Moyen-Âge et le XVIIIe siècle, pour qu’elle double atteignant environ 600 millions vers 1750. Par contre il a suffit du dernier demi-siècle, pour qu’elle double encore passant de 4,1 milliards (1975) à 8,2 milliards (2025).

L’évolution de la démographie mondiale prend ainsi la forme d’une impressionnante courbe exponentielle.

On ne peut que faire le lien entre cette accélération démographique depuis le XVIIIe siècle et le problème écologique actuel tel qu’il résulte des prédations des humains sur leur environnement naturel. Comme disait Lévi-Strauss : « Cette croissance a exercé d’énormes ravages sur le monde » . Il y a incontestablement corrélation, car dans ce même temps du redoutable accroissement du dernier demi-siècle, l’Indice Planète Vivante évalue à au moins 70 % le déclin des populations de vertébrés non humains !

Le salut de l’humanité, nous voulons dire le dépassement de la crise écologique actuelle et le rétablissement d’une maîtrise de son avenir, ne passe-t-il pas prioritairement par une politique mondiale de maîtrise de la fécondité des populations ?…

Nous entendons déjà les objections désolées que susciterait cette voie de solution. Quel pouvoir imposerait un tel contrôle de la fécondité ? Des instances internationales (ONU, OMS,…) ? C’était la solution préconisée par Lévi-Strauss, lorsque, entre 1952 et 1961, il était en responsabilité dans le cadre de l’UNESCO. Mais les instances internationales on beaucoup perdu de leur prestige et autorité initiales ; elles sont largement en crise aujourd’hui, en particulier avec les retraits d’investissements des Etats-Unis. L’OMS ne parvient même pas à rendre contrôlable la dernière crise épidémique Ebola en Afrique !

Ne faut-il pas alors se résoudre à ce que la régulation démographique se fasse spontanément. Nous voulons dire comme bilans des scénarios massivement meurtriers qui s’esquissent aujourd’hui sous nos yeux , en lesquels s’additionnent, des escalades guerrières, des bombes à retardement d’événement écologiques catastrophiques liées au mode d’industrialisation, des sols de plus en plus appauvris voire désertifiés par les mauvais traitements d’une agriculture qui ne veut que les forcer, de l’affaiblissement sanitaire des individus liée à l’absorption ordinaire de substances nocives, comme à de mauvaises pratiques médicales (comme celle du « tout-antibiotiques »).

Mais pas plus que toute autre espèce, l’humanité n’est pas disposée à subir lorsqu’elle perçoit des menaces à sa survie.

En réalité, de manière implicite, le pouvoir réel – celui qui décide de l’organisation de la vie sociale – tel qu’il mondialement régnant actuellement, et qui est une mercatocratie, a sa solution à la crise démographique. C’est la théorie de la transition démographique.

Selon cette théorie, si la démographie stagne dans les sociétés traditionnelles, c’est parce que, à un très fort taux de natalité, correspond un très fort taux de mortalité. En ces sociétés la mortalité infantile est très importante, et du fait de leur manière de fonctionner les morts violentes sont fréquentes – on estime qu’avant le XVIIIe siècle, l’espérance de vie moyenne, en France, était de moins de 30 ans ! Le décollage démographique, à partir du milieu du XVIIIe siècle, correspondrait alors à une baisse de la mortalité liée aux premiers gains populaires apportés par la modernité en terme de maîtrise de la santé (progrès de la médecine, règles d’hygiène, meilleure alimentation, etc.), alors que la natalité forte propre aux sociétés traditionnelles persiste. Mais, du fait de la baisse de la mortalité, les enfants qui naissent désormais ont a priori un avenir qu’il faut préparer (scolarisation, etc.). Dès lors enfanter implique un engagement plus réfléchi. S'impose de plus en plus une tendance à la baisse de la natalité, alors que la mortalité continue à baisser. Le taux d'accroissement de la population diminue progressivement. En une dernière étape, le régime moderne de la démographie doit tendre à se stabiliser avec une mortalité faible compensée par une natalité faible.

Ainsi, du point de vue mercatocratique, cette théorie apporte une solution toute simple à la crise démographique dénoncée par Lévi-Strauss : elle devrait se résoudre d’elle-même du fait de la généralisation de la modernisation du monde. Les démographes attendent effectivement une évolution vers une croissance en constante diminution, puis un palier de stagnation, voire une diminution, de la population mondiale. Mais la réalité historique ne semble pas se conformer à cette solution. Il est notoire que les démographes du siècle dernier, s’appuyant sur cette théorie, ont eu tendance à largement sous-estimer l’accroissement de la population au XXIe siècle.

En fait le modèle de la transition démographique s’est avéré bien trop occidentalo-centré. Toutes les cultures sont preneuses de certains progrès, en particulier sanitaires, apportés par la modernité, mais il est avéré qu’elles n’en tirent pas les mêmes conséquences, au moins quant à la maîtrise de leur fécondité. Par exemple le taux de fécondité reste très important en Afrique, même après des décennies de diffusion de dispensaires, d’hôpitaux et de médicaments. Par contre dans plusieurs pays développés, on observe déjà un taux de fécondité en dessous du seuil de renouvellement de la population, comme cela concerne des territoires moins populeux, cela est loin de compenser la persistance de la croissance démographique ailleurs.

Ces discordances laissent envisager que, quoiqu’en veuille le pouvoir en place, l’avenir démographique de l’humanité reste problématique, rendant d’autant plus préoccupants les symptômes déjà très sensibles d’épuisement de la biosphère par les menées humaines.

Il convient de prendre conscience de la manière bien particulière dont se pose le problème démographique aujourd’hui. Il se pose d’autant plus qu’il n’est pas posé. C’est bien ce qu’avait compris Lévi-Strauss à la fin de sa vie. C’est pourquoi, comme le rappelle Stoczkowski (voir la citation en exergue et l’article mis en lien), le célèbre anthropologue ne cessait d’insister pour la prise en compte de ce problème.

On rencontre là un autre aspect de la politique mercatocratique : c’est son courtermisme systématique et délibéré. Disposant d’une mainmise presque hégémonique sur la communication publique, elle rabat systématiquement les consciences sur l’investissement du court terme. Cela se traduit par la mise en valeur des produits de consommation comme solutions au frustrations présentes à portée d’achat, comme la tenue en haleine par une succession de pseudo-événements (sportifs et autres) objets d’une communication totalement surfaite – la version mercatocratique du « Panem et circenses » (littéralement : « Du pain et des jeux du cirque ») des empereurs romains. L’autre face d’une telle politique de communication est l’escamotage systématique des mots qui pourraient relier la conscience à la pensée de notre problème commun, celui qui conditionne tous les autres : rendre crédible une voie d’avenir pour l’humanité.

Mais, pourrait-on objecter, le gens ne sont pas imbéciles ; s’ils choisissent de faire des enfants qu’ils investissent, c’est bien parce qu’ils se projettent dans un avenir à long terme !

Certes ! Il faut repérer ici le rôle d’une autre composante essentielle de l’idéologie mercatocratique : c’est son optimisme technologique apriori. Dans la communication dominante est implicitement présente l’idée que la culture technique de la modernité sera toujours capable de trouver des solutions aux problèmes qui se posent. La succession d’épisodes caniculaires ? On oriente notre regard vers les climatiseurs, l’isolation de l’habitat, l’électrification des sources d’énergie, etc., mais surtout pas vers la considération de ce que serait un avenir désirable. Tout laisse croire, dans la communication dominante, que des solutions techniques sont possibles, se préparent. Alors on peut se laisser aller à être mené comme un somnambule par cette croyance.

Il ne s’agit pas ici de laisser penser que c’est le passage à la modernité qui est en cause. Hommage soit rendu aux Pic de la Mirandole, Érasme, Copernic, Montaigne, Galilée, et bien d’autres, qui ont fait valoir les qualités propres à l’humain et par là lui ont fait reconnaître son autonomie vis-à-vis des forces que manifeste son environnement naturel, autonomie sans laquelle il ne saurait donner une valeur à son histoire. Cette modernité-là a mis définitivement derrière nous le monde traditionnel où l’individu était constamment comme pris en otage par son inféodation à des réalités surnaturelles. C’est pourquoi il est nécessaire de distinguer la modernité qui est une période de l’histoire humaine dont le sens est un progrès, du modernisme, qui est une idéologie, sur laquelle entend prospérer la mercatocratie, et qui procède du fantasme d’une technoscience toute-puissante qui, à tout problème, apportera une solution. Mais, par exemple, on ne trouvera jamais la solution pour les centaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs HAVL (de Haute Activité à Vie Longue) qui sont déjà accumulés sur Terre par les industries atomiques.

Le modernisme est ainsi une croyance qui règle a priori le problème de l’avenir rendant ainsi possible un courtermisme quotidien, usuel, qui nourrit le pouvoir de la mercatocratie (autrement dit qui fait prospérer le marché mondialisé).

On peut donc dire qu’avec le modernisme une nouvelle croyance a succédé aux anciennes, qui déleste tout autant, finalement, les humains de la maîtrise de leur destin – ce n’est plus la toute-puissance de Dieu, mais c’est la toute-puissance de la technoscience. Est-ce si différent ? Voici ce qu’écrivait C. Castoriadis à ce propos dans Le monde morcelé (Seuil, 1990) : « La science offre un substitut à la religion pour autant qu'elle incarne derechef l'illusion de l'omniscience et de l'omnipotence, l'illusion de la maîtrise. Cette illusion se monnaye d'une infinité de manières, depuis l'attente du médicament-miracle, en passant par la croyance que les « experts » et les gouvernants savent ce qui est bon, jusqu'à la consolation ultime : « Je suis faible et mortel, mais la Puissance existe. » La difficulté de l'homme moderne à admettre l'éventuelle nocivité de la technoscience n'est pas sans analogie avec le sentiment d'absurdité qu'éprouverait le fidèle devant l'assertion : Dieu est mauvais. »

Une croyance est toujours l’adhésion à une thèse qui est insuffisamment justifiée objectivement, mais qui est prise comme vraie parce qu’elle fait du bien subjectivement. Ce que nous signifie Castoriadis, c’est que si, dans son contenu, la croyance en la technoscience apparaît prendre en compte les acquis de la modernité – n’est-elle pas une reconnaissance de la valeur de la raison et de son application dans les sciences expérimentales ? – elle manifeste pourtant le même type d’aveuglement que les superstitions concernant le surnaturel d’antan.

D’ailleurs la démographie elle-même se revendique de la science, comme l’économie politique avec laquelle elle a historiquement un lien très fort. Or, l’économie politique est l’arrière-plan théorique sur lequel s’est appuyée la mercatocratie pour imposer son pouvoir sur les sociétés – on peut lire à ce propos les analyses de K. Polanyi dans La Grande Transformation (Gallimard, 1983).

L’économie politique, et donc la démographie, sont des sciences humaines. Une science humaine prétend de dégager des lois du comportement humain en raisonnant à partir de l’examen de celui-ci. Or, pour être lisibles comme manifestant des lois, les comportements humains doivent être prévisibles, et donc doivent être jugés comme nécessaires (même si cette nécessité peut inclure une dimension d’aléatoire : il y aura nécessairement une tendance à faire moins d’enfants dans une population ayant accès à de la protection sanitaire). Et l’on sait que, du point de vue de la psychologie, un comportement nécessaire est un comportement dicté par le besoin.

L’économie politique considère donc les acteurs économiques essentiellement comme des êtres de besoins. Tel est son postulat anthropologique fondamental. L’ironie de cette thèse est qu’elle n’empêche pas, pratiquement, la mercatocratie de reconnaître l’existence du désir – posons simplement que si le besoin doit nécessairement être satisfait, le désir est libre, car on peut y renoncer. D’ailleurs s’adresser au désir du quidam et le flatter est un leitmotiv de la communication publicitaire. Mais ce n’est pas du tout contradictoire du point de vue de l’économisme régnant : il considère simplement que vous avez besoin que l’on flatte votre désir pour susciter le comportement attendu.

C’est parce que l’individu humain est pensé comme un être de besoin que l’accroissement démographique indéfini est considéré comme une fatalité de l’espèce humaine. Il est d’expérience commune que l’humain, outre les besoins d’entretien de sa propre vie a aussi le besoin de s’accoupler pour féconder et donc de la propager au-delà de lui-même. Or, affirmait Malthus (Essai sur le principe de population, 1798), alors que la croissance de la population tend naturellement à une progression géométrique (par exemple elle double tous les demi-siècles), la croissance des subsistances disponibles ne suit qu’une progression arithmétique (elle augmente d’une même quantité par unité de temps). Il s’ensuit une situation de rareté des biens structurelle à l’économie, et donc une compétition pour y avoir accès. Il est donc normal qu’il y ait une nombreuse classe pauvre prête à vendre son énergie vitale – aux conditions de l’employeur – pour subsister. Le fin mot de l’économie politique et donc la rareté des biens et donc la nécessité, concernant la majorité de la population, du travail aliéné (c’est-à-dire dont le travailleur ne maîtrise pas le but et les conditions) pour subsister.

On voit à quel point l’anthropologie sous-jacente à l’économie politique est appropriée au pouvoir mercatocratique, c’est-à-dire à l'intérêt de ces grands affairistes qui s’enrichissent de l’ouverture des marchés en consignant la populace dans le rôle de travailleurs-consommateurs.

On objectera bien sûr que le décollage démographique ne datait que de quelques décennies avant l’œuvre de Malthus, et donc que ce raisonnement qui déduit une rareté structurelle doit être contestable.

La réponse de l’économie politique est qu’avant la modernité, la populace, prise dans l’ignorance et la superstition, et strictement contrôlée par les représentants de la religion, se voyait stigmatisée si elle se laissait trop aller à ses pulsions sexuelles et à la fécondité subséquente. D’autant qu’elle était enjointe de désinvestir la vie terrestre – cette « vallée de larmes » (la Bible) – pour une vie éternelle sereine en tant qu’âme après la mort, si elle avait été méritante. Enfin cette société traditionnelle, largement fondée sur les rapports de force liée à la possession des armes, des chevaux et des places fortifiées, subissait une violence endémique, alors que l’absence de connaissances sanitaires impliquait une forte mortalité naturelle.

Pour l’économie politique, l’humanité d’avant la modernité n’avait tout simplement pas encore atteint les conditions de vie minimum lui permettant de vivre sa fécondité naturelle.

Mais que signifie vraiment « fécondité naturelle » ? On conçoit tout-à-fait que la sexualité se révèle à l’individu comme besoin – tou(te)s les adolescent(e)s le vivent d’abord comme cela. Mais la fécondation se fait à deux. Peut-on vraiment parler d'un besoin à deux ? Car il faut bien supposer une succession d’actes choisis de la part de chacun des partenaires dans un accouplement – il y a au moins le choix du partenaire, et le choix de « laisser faire la nature » ou d’éviter la fécondation. Ce qui relève strictement de la nature, c’est-à-dire de la programmation biologique, c’est la génitalité, laquelle se manifeste à l’adolescence par l’apparition des capacités physiques et des inclinations psychiques permettant la reproduction. Mais il en va ici comme pour les autres phénomènes naturels : l’humain choisit ce qu’il en fait. Les possibilités de choix sont certes plus ou moins accessibles selon les techniques disponibles ; elles sont, bien sûr, relatives aux rapports sociaux existant – en particulier les rapports entre les sexes ; mais, sauf pure violence (viol), la fécondité humaine n’a jamais été une fatalité. Dans le domaine de la reproduction de l’espèce, également, l’ordre naturel est soumis à l’ordre culturel. C’est ce qui permet de rendre compte de la persistance d’un taux élevé de fécondité dans certaines cultures , de leur chute rapide dans d’autres, quand bien même, du point de vue de la transition démographique les conditions sont analogues.

La culture, c’est toujours ce que la liberté humaine fait de la nature en la transformant afin de la valoriser et se valoriser par là-même. Si la fécondité n’était qu’une expression naturelle, elle devrait tendre dans des conditions de subsistances correctes vers 17 naissances par femmes. Car c’est la capacité physiologique moyenne d’enfanter de la femme (compte-tenu des fausses-couches, des cas de stérilité, etc.) Or, jamais, nulle part, on a connaissance que l’on ait avoisiné ce maximum.

La fécondité humaine est donc essentiellement un choix. Et ce choix manifeste une des libertés les plus décisives d’une vie humaine. Tout simplement parce que le choix d'avoir un enfant est, le plus souvent, le choix qui a la plus grande portée d’avenir. Nous avons montré plus haut que l’organisation sociale dominante incitait les individus à vivre dans le court terme. Hé bien en tant que qu’il décide de faire un enfant l’individu se détourne délibérément des appâts pour des satisfactions prochaines afin de mener à bien un des projets les plus conséquents de sa vie.

Dans certaines cultures où les individus se retrouvent dans une grande vulnérabilité, faire beaucoup d’enfants est leur manière de se donner des possibilités d’avoir prise sur l’avenir à long terme.

Mais en d’autres contextes culturels, on peut aussi renoncer à faire des enfants, dans une perspective d’avenir d’une toute aussi longue portée, parce qu’on ne voit pas posés les fondements d’une société à venir capable de leur faire une place pleinement humaine.

N’est-ce pas là la condamnation la plus décisive que puisse subir un système social ?

Si Claude Lévi-Strauss est si sensible à ce qu'il considère être la crise démographique contemporaine de l'humanité, qu'il considère comme la crise première, plus fondamentale que la crise écologique (qui en serait l'effet), c'est parce que son activité ethnologique lui a permis de comprendre la logique de ce qu'il appelle les sociétés froides, lesquelles sont fondées sur des règles, concernant la formation de couples et l'autorité politique, permettant le contrôle de la fécondité, et le désamorçage de l'esprit de compétition – voir notre article Ça chauffe !... On tempère. Pour l'ethnologue, ces sociétés sont l'exemple de la possibilité d'une humanité durable, par opposition aux sociétés chaudes – les empires – qui se veulent fortes de l'importance de leur population, et, en développant une hiérarchisation sociale, fonctionnent aux rapports de compétition. Et l'histoire montre que les sociétés chaudes sont inévitablement mortelles.

On peut donc conclure que la fécondité humaine est la réalité la moins fatale qui soit. Car elle est l'expression la plus authentique de la manière dont une population investit l'avenir à long terme. C’est pourquoi le pouvoir politique serait avisé de prioritairement l’écouter.

dimanche, novembre 16, 2025

La valse moderniste

 

Le modernisme est un phénomène d’opinion majeur de notre époque. On peut le qualifier d’idéologique parce qu’il est la manière dont s’affirme un pouvoir social.

Il est essentiel, pour la compréhension de notre histoire des siècles passés, de spécifier cette notion de modernisme(-iste), en la démarquant clairement de la notion de moderne(-ité). La raison en est que seul le mot modernisme permet de circonscrire l’investissement irrationnel de l’avenir qui apparaît en Occident au sortir de la Renaissance. Cet investissement pourrait se formuler ainsi : « La potentialité de progrès technoscientifique de l’humanité apportera nécessairement des solutions techniques aux problèmes auxquels elle est confrontée ». De cette proposition on tire volontiers le corollaire logiquement abusif : « Toute invention technique rendue possible par le progrès technoscientifique est nécessairement bonne ».

La technoscience c’est la stimulation mutuelle de la découverte scientifique et de l’invention technique mise en lumière par l’œuvre de Galilée. Galilée établit en faisant rouler des billes sur des plans inclinés que la vitesse de la chute d’un corps à un point p est indépendante de la nature du corps mais est fonction du temps écoulé. Mais alors pourquoi tout un chacun expérimente-t-il que des corps tombent plus vite que d’autres ? Galilée fait l’hypothèse de l’existence de la pression atmosphérique, laquelle est prouvée par son disciple Torricelli au moyen d’un long tube plein de mercure renversé dans une bassine, le niveau du mercure descend et le haut du tube devient un pur vide. Donc l’atmosphère existe et fait une pression sur le mercure dans la bassine égale au poids de la colonne de mercure dans le tube. Cette expérience ouvre la voie à l’invention des pompes à vide, lesquelles permettront d’autres découvertes. C’est cela la technoscience, l’auto-renforcement positif de la relation mutuelle entre la théorie scientifique et la technique.

Ainsi la technoscience ouvre à une suite indéfinie de découvertes théoriques et d’inventions techniques à venir. Il s’ensuit que le modernisme est une dévalorisation systématique du passé, en vertu du solutionnisme technique qu’il affiche. Si toutes les solutions aux problèmes humains se trouvent dans les potentialités techniques qui seront inventées du fait de la dynamique propre à la technoscience, il est vain de se pencher sur un passé dont on pourrait tirer des leçons, puisque ce passé est dépassé par les progrès de la technoscience.

À ce stade on serait tenté d’objecter : L’optimisme quant à l’avenir du modernisme paraît bien légitime puisque la technoscience existe. Et d’ailleurs c’est bien la conséquence qu’en ont tirée d’aussi éminents esprits que
– l’anglais Francis Bacon posant que « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » La nouvelle Atlantide (1627),
– et le français René Descartes affirmant qu’avec cette nouvelle méthode de connaissance : « nous pourrions (…) nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature… » Discours de la méthode (1637).

Et pourtant ce fantasme d’omnipotence humaine sur la nature n’était pas du tout partagé par le découvreur même de la technoscience, Galilée, dont l’œuvre fut pourtant décisive pour l’avènement de la modernité. Il restait tout-à-fait révérencieux envers le passé. Ainsi, il écrivait « Je tiens les travaux d’Archimède (IIIe siècle av. J-C) pour supérieurs à ceux de tous les autres esprits de l’humanité. » (Discours, 1638). Il était moderne, certes, mais pas moderniste !

Car le modernisme est paradoxal en ce qu’il est une foi quasi religieuse  – et donc irraisonnée – en l’exercice technoscientifique de la raison. Ce qu’a très bien exprimé Cornelius Castoriadis : « La science offre un substitut à la religion pour autant qu'elle incarne derechef l'illusion de l'omniscience et de l'omnipotence – l'illusion de la maîtrise. Cette illusion se monnaye d'une infinité de manières – depuis l'attente du médicament-miracle, en passant par la croyance que les "experts" et les gouvernants savent ce qui est bon, jusqu'à la consolation ultime : "Je suis faible et mortel, mais la Puissance existe." La difficulté de l'homme moderne à admettre l'éventuelle nocivité de la technoscience n'est pas sans analogie avec le sentiment d'absurdité qu'éprouverait le fidèle devant l'assertion : Dieu est mauvais. » (Le monde morcelé, 1990).

Rappelons que l’adjectif moderne est bien antérieur à l’apparition du modernisme. Il a d’abord été employé dans le Haut Moyen Âge (du Ve au Xe siècle) pour désigner le présent en tant qu’il ouvrait vers une nouvelle période de l’histoire aux caractères inédits, par opposition au monde ancien, celui de la civilisation gréco-latine. Ce monde à venir, bien sûr, était espéré meilleur pour ses enfants et les générations futures, c’est-à-dire moins violent, plus juste et plus prospère. Mais cet espoir n’impliquait aucunement un rejet du monde ancien, comme en témoigne la persistance de l’usage de la langue latine dans le monde lettré d’alors.

Moderne est un adjectif qui valorise, on pourrait presque dire, « qui rééquilibre » l’avenir par rapport au passé, par réaction aux sociétés traditionnelles qui font trop lourdement peser les anciens et leurs choix sur le présent. Moderniste est un fantasme de pouvoir sans limite de l’humain sur son environnement naturel.

Nous parlons de « fantasme », pour que soit sensible que ces mises en scène imaginaires d’un pouvoir sans frein sur l’environnement naturel qu’on vient de lire chez des philosophes, si elles ont un effet attrayant, n’ont rien de raisonnable. Comment un être, eût-il une âme éternelle, qui se vit quotidiennement comme partie prenante de la nature, pourrait-il prétendre à un « Empire » sur celle-ci, ou à en être « maître et possesseur » ? Bien sûr il y a un nombre indéfini de possibles qui s’ouvrent à la liberté humaine avec l’accès à la technoscience. Mais la véritable supériorité de l’humain n’est-elle pas de pouvoir choisir entre ces possibles ceux qu’il juge les plus appropriés pour avancer dans la direction de ce qu’il juge bien ?

Le modernisme est comme une valse à trois temps.

Le premier temps est celui de sa diffusion

Initié par Bacon et Descartes, on peut considérer que ce temps mène jusqu’au dernier quart du XVIIIe siècle avec l’advenue des révolutions démocratiques des États-Unis puis de France. Durant cette période, le modernisme est d’abord largement partagé par les intellectuels d’Europe en lesquels il instille un optimisme assez inédit. Ainsi, G. W. Leibniz, philosophe allemand, écrivait en 1697 : « Il faut reconnaître un certain progrès perpétuel et absolument illimité de tout l’univers, de sorte qu’il marche toujours vers une plus grande civilisation. » (De l’origine radicale des choses). Mais, Gottfried Wilehlm, la notion de progrès n’a de sens que si elle est une avancée vers un but clair qui fait consensus comme valeur. Or, ta notion de « grande civilisation » est indéniablement très obscure !

Ce qui  est clair, par contre, c’est que le modernisme a indiscutablement motivé ce qu’on a appelé la « première industrialisation », laquelle commence d’abord en Angleterre à partir de la fin du XVIIe. Or, celle-ci a provoqué le déracinement et prolétarisation brutale de villageois chassés par la pratique des enclosures, l’enrôlement dans les unités de production des femmes et des enfants sous un régime quasi esclavagiste, la déportation de main d’œuvre esclave enlevée de force en Afrique, la déforestation massive pour alimenter en énergie les nouvelles machines, la multiplication des paysages défigurés par les nouvelles installations de production, avec les fumées et déchets qui accompagnent, etc.

Le deuxième temps est celui de son règne assumé.

Après les quatre décennies, entre 1775 (début de la guerre d’indépendance des États-Unis) et 1815 (congrès de Vienne), de mouvements révolutionnaires et de guerres qui ont mis un terme à l’accaparement du pouvoir politique par la noblesse de sang, la société nouvelle qui émerge va permettre la popularisation du modernisme. Celui-ci bénéficie de la conjugaison de deux faits sociaux nouveaux. D’abord, après des décennies d’insécurité et de malheur, se manifeste dans les sociétés occidentales une aspiration générale au bonheur. Ensuite, le pouvoir politique est désormais largement contrôlé par les principaux affairistes, à la fois industriels et acteurs du marché. C’est le phénomène de « désencastrement du marché » souligné par Polanyi (La grande transformation, 1944) : le marché n’est plus sous le contrôle du pouvoir politique, au contraire !, c’est désormais le marché qui est en position de contrôler la politique. En bref c’est l’avènement de la mercatocratie, laquelle aujourd’hui règne encore.

Mercatocratie et aspiration au bonheur se conjuguent en ce que le marché s’emploie à convertir l’aspiration populaire au bonheur en achat de biens de consommation. C’est l’époque du développement d’une nouvelle communication publique, ayant d’abord eu pour support les gazettes, les affiches, l’almanach, pour accrocher le désir de bonheur du destinataire à la mise en scène prometteuse du produit mis sur la marché. C’est l’époque où la « nouveauté », simplement parce qu’elle est nouvelle, doit susciter le désir d’achat parce qu’elle ne peut être apparue que pour le bonheur de ceux qui l’acquerront. C’est ainsi que le modernisme a pu s’auto-alimenter pendant près de deux siècles avec les points d’orgue que furent les apparitions, de l’électricité, du téléphone, de la TSF (télégraphie sans fil), de l’automobile, de l’avion, de l’ordinateur, etc.

Le troisième temps de la valse du modernisme est celui de sa persistance clandestine.

Ce marché, sans cesse grandissant, sans cesse s’intensifiant, n’a pu prospérer que dans une débauche ahurissante de dépenses d’énergies, forestières, fossiles, nucléaires certes, mais avant tout humaines (celle des travailleurs salariés), sur deux siècles. La biosphère s’est vue envahie de plus en plus impitoyablement de flux de biens marchands et des déchets attenants. Aujourd’hui elle est épuisée, malade, sa vitalité a drastiquement baissé, et elle a la fièvre (le « dérèglement climatique »). Pourtant le modernisme est toujours présent, mais il a dû renoncer à s’afficher explicitement. Il n’a plus la cote ! Par exemple on ne prétend plus attirer vers un produit en mettant en vedette l’argument « C’est nouveau ! ». Pourtant le marché de l’économie telle qu’elle fonctionne depuis deux siècles a absolument besoin de susciter le réflexe d’achat moderniste – il faut qu’on aie besoin d’acheter la nouvelle version du produit, censée être plus avancée technologiquement. C’est pourquoi on met l’accent, dans la communication commerciale, sur les détails nouveaux susceptibles d’avoir le plus d’effet sur l’imaginaire du destinataire. Mais cela ne suffirait pas si l’on ne détournait pas aussi la conscience du long terme, forcément porteur d’inquiétudes. On met donc sans cesse l’accent sur les sensations bonnes au plus court terme qu’apportera l’acquisition du bien marchand.

Cette clandestinité du modernisme est due à l’échec non assumé de sa remise en cause rationnelle. Cette remise en cause est le résultat de la prise de conscience, à partir des années soixante-dix du siècle dernier, que le bonheur prétendument apporté par la société de consommation était largement illusoire, alors que les dégâts entraînés par l’extension indéfinie du marché se manifestaient de plus en plus concrètement et implacablement. L’échec de cette remise en cause a été avéré au début du siècle par le reniement des accords de Kyoto (1997) – qui avaient arrêté une régulation mondiale contre le réchauffement climatique – de la part des États-Unis et du Canada, sous la pression de dirigeants de firmes majeures du marché de l’énergie.

Ce qui montre bien que le véritable pouvoir est mercatocratique.

Pourtant on ne peut pas dire qu’aujourd’hui le modernisme soit finissant. Au contraire, il semble que la durée de valeur technique des produits, surtout ceux de technologie récente, n’a jamais parue aussi courte, ou plutôt, on n’a jamais été invité à les remplacer aussi rapidement, et de manière aussi pressante. Le modernisme semble n’avoir jamais été aussi frénétique ! La valse à trois temps deviendrait-elle une valse à mille temps, comme dans la chanson de Brel ? Serait-ce là son chant du cygne ?

dimanche, septembre 28, 2025

Belle histoire

 






Les écologistes qui s’en prennent à la technoscience se trompent !

Mais il faut bien se comprendre, et pour cela sortir de l’approximation dans la saisie de la signification des mots.

Être écologiste, c’est se battre,
– contre le pouvoir mondialisé en place qu’il faut appeler « une mercatocratie » parce qu’il se nourrit essentiellement du développement sans limite du marché,
– pour une politique qui ménage la vitalité de la biosphère.

La technoscience, c’est la mutualisation du développement des sciences et des techniques issue de la révolution épistémologique par la méthode expérimentale du début du XVIIe siècle, en Occident.

Les écologistes sont dans un large consensus pour incriminer la technoscience comme une dynamique de recherches scientifiques et d’inventions techniques – ce qu’on appelait naguère familièrement « le Progrès »  – qui serait directement la cause des ravages actuellement constatables sur la biosphère.

Prenons l’exemple de l’intelligence artificielle (l’IA) comme nouvelle technique de production de connaissance, d’apparition récente, et actuellement en plein développement. On a, au début des années 2020, la théorie, issue des neurosciences, de l’accès à une connaissance par modélisation de données à partir d’un réseau de neurones artificiels multicouches (chaque couche s’appuyant sur la précédente pour préciser le modèle) – ce qu’on appelle le « deep learning ». À quoi s’ajoutent les techniques, de la communication électronique mondialisée (Internet), du calculateur électronique rapide (ordinateur), ainsi que celles de stocker et de mobiliser, de façon quasi instantanée, des masses importantes de données. Il en résulte, aujourd ‘hui, l’IA comme technique de production rapide de connaissances accessible à chacun au moyen d’un appareil – un terminal – adéquat.

Posons-nous la question. Qui, en 2020, avait un désir d’IA ? Relisez les flux de communication de l’époque : personne ne s’en souciait en dehors du cercle des spécialistes.

Et pourtant voilà une séquence de technoscience qui aboutit à une technique qui va massivement, mondialement, changer le rapport des individus à la connaissance. D’autre part, du fait de sa goinfrerie en énergie, elle va inévitablement précipiter et amplifier les catastrophes écologiques qui s’annoncent. Mais elle va tout aussi inexorablement amener à des bouleversements profonds dans la société, massivement dans le domaine de l’emploi, mais aussi dans le domaine si sensible de la relation éducative et de la transmission culturelle – on peut déjà anticiper les dangers liés à l’uniformisation des connaissances et à la passivité impliquée pour le quêteur de celles-ci. Et pourtant, jamais cela n’aura été discuté, évalué, choisi, demandé, par tous ceux qui sont concernés.

Et c’est ainsi qu’on est amené à juger la technoscience comme une fatalité maudite.

Et pourtant, en contrepoint, on peut raconter une belle histoire.

C’était dans les années 90. Internet était alors essentiellement animé, nourri, par le milieu étudiant et universitaire. C’était alors une autre séquence technoscientifique qui s’était mise en place :

Communication électronique instantanée par Internet + synergie des savoirs particuliers s’échangeant et se confrontant + mise au point en collaboration d’applications et de services de partage = progrès et diffusion des connaissances, d’applications informatiques, et de tout bien numérisable, hors échange marchand et d’extension mondiale.

Il demeure des poches de résistance de cette dynamique de collaboration et de partage sur Internet. Et des lieux du Réseau comme l’univers du logiciel libre et l’encyclopédie Wikipédia, et bien d’autres qu’on peut découvrir avec un peu de curiosité hors des sollicitations intéressées, restent des éléments précieux de cette séquence technoscientifique simplement orientée vers le bien de l’humanité.

C’était très amusant cette fébrilité soudaine et contagieuse des affairistes à la fin des années 90, prenant conscience qu’une part de plus en plus importante de biens se produisaient et circulaient en dehors de leurs lois, les lois du marché, que la ferveur de toute une génération leur échappait parce qu’elle se passionnait ailleurs, dans un espace hors de leur contrôle. Ils se sont alors précipités pour investir dans les petites structures (start-up) qui produisaient et géraient ces nouveaux biens, sans être capables de discerner suffisamment lesquelles étaient porteuses d’avenir de leur point de vue de potentialité de marché. D’où l’explosion de ce qu’on a appelé « la bulle Internet » en l’an 2000, laquelle fut pratiquement un krach boursier retentissant.

Bien sûr, depuis, la mercatocratie n’a pas abandonné la partie. Là où des biens circulent, il y a toujours un marché à ouvrir, n’est-ce pas ? Elle s’y est prise durant les deux dernières décennies de façon plus prudente et progressive. Aujourd’hui, avec l’IA, elle croit pouvoir parachever son triomphe. Et on la voit bien venir ! D’abord cette offre gratuite proliférante actuelle. Il faut bien créer une appétence ! Mais déjà on voit poindre des offres assurées plus performantes mais payantes. Ainsi va l’assujettissement à un nouveau marché.

En réalité le marché des IA, et il en va de même du marché des crypto-monnaies, n’ont pas d’avenir. Ces biens vont vite devenir hors de prix par leur goinfrerie en énergie. Ils accélèrent trop rapidement un processus d’étouffement de la biosphère sous la dynamique tardive de la mercatocratie qui domine aujourd’hui plus que jamais l’humanité. Celle-ci implique dans sa phase finale une débauche toujours plus accélérée de consommation d’énergie, et donc de sa transformation en chaleur.

Mais cela ne nous déprimera pas. Car nous nous savons toujours rattachés à une belle histoire de production et de circulation sociale des biens sur d’autres principes que celui de la compétition pour le profit particulier.

Nous savons qu’il y a aussi une technoscience heureuse !

dimanche, septembre 21, 2025

L’autre procès de Galilée



Galilée, 1564-1642

        L’« autre procès de Galilée » est celui, non formel, qui lui est intenté par l’écologisme contemporain sous le chef d’accusation d’un réductionnisme délibéré de la réalité du monde par le savant florentin :

« L’illusion de Galilée comme de tous ceux qui, à sa suite, considèrent la science comme un savoir absolu, ce fut justement d’avoir pris le monde mathématique et géométrique, destiné à fournir une connaissance univoque du monde réel, pour ce monde réel lui-même, ce monde que nous ne pouvons qu’intuitionner et éprouver dans les modes concrets de notre vie subjective. » Michel Henry, La barbarie, Le Livre de poche, p. 14 – 1988.

Une telle vision du monde, promue par la science moderne, et dont le principal instigateur est Galilée au début du XVIIe siècle, serait le motif profond, essentiel, de toutes les menées abusives de la part des humains à l’encontre de la biosphère qui les fait vivre.

En effet, c’est bien Galilée, qui a systématisé la méthode expérimentale dans les sciences, affirmé que la connaissance véritablement scientifique des phénomènes naturels consistait dans la formulation de lois sous forme d’équations mathématiques, établi que la dynamique techno-scientifique était le moteur du progrès humain dans la maîtrise de la nature.

Il faut reconnaître que la conjugaison de ces trois nouveaux facteurs de connaissance a contribué à dégrader considérablement la biosphère depuis deux siècles.

1.      L’expérimentation, c’est l’expérience d’un phénomène recomposée artificiellement afin de mettre à l’épreuve une hypothèse sur son interprétation. Quelle est la vitesse de la chute d’un corps ?À l’encontre d’Aristote qui affirmait qu’un corps plus lourd tombe plus vite, Galilée fait l’hypothèse que la loi de ce mouvement naturel de chute ne dépend pas de la nature du corps. En faisant chuter des billes sur des plans inclinés, en variant les paramètres, et en évaluant les vitesses au point de chute, il montre que, en faisant abstraction de la résistance de l’air, non seulement le mouvement d’un corps en chute libre ne dépend pas de la nature de ce corps, mais également que c’est un mouvement uniformément accéléré dont la vitesse à un moment t est proportionnelle au carré du temps écoulé depuis le début de la chute. Il faut déjà comprendre dès ce montage expérimental fort simple – extérieurement cela pourrait apparaître comme le jeu d’un enfant – qu’on s’autorise alors une nouvelle audace par rapport à la nature. Comme l’écrivit plus tard D’Alembert, l’expérience, dans la science nouvelle, « ne se borne pas à écouter la nature, elle l’interroge et la presse. » (Discours préliminaire à l’Encyclopédie – 1751). Au fond, l’expérimentation consiste à contraindre la nature à avouer sur elle-même des vérités qu’elle n’exprime pas spontanément. C’est un peu comme mettre la nature à la question. Tant qu’on considérait la nature comme une déesse à laquelle il fallait complaire pour avoir sa mansuétude, la méthode expérimentale dans les sciences ne pouvait pas être une norme acceptable. Et, aujourd’hui, du point de vue de ceux qui s’alarment de l’exténuation de la biosphère du fait de la manière dont l’humanité la traite, la méthode expérimentale peut, de nouveau, paraître inacceptable.

2.    Pour que l’expérimentation soit informante, il faut pouvoir comparer précisément l’état de départ et l’état d’arrivée du phénomène étudié. Il faut donc mesurer – par exemple le temps de chute de la bille et la dimension de l’impact du choc de celle-ci sur un morceau de cire (pour sa vitesse), et ensuite algébriser :
v (vitesse) = k (constante) x t2.
Éventuellement il faut aussi géométriser : c’est une parabole que décrit la trajectoire (dans le vide) du projectile. L’expérimentation dans la nouvelle science implique donc l’appel à la forme mathématique pour la formulation des lois qu’elle découvre. Ce qui amène Galilée à affirmer: « La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l'Univers, mais on ne peut le comprendre si l'on ne s'applique d'abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d'en comprendre un mot. » L’Essayeur (Il Saggiatore) – 1623. Et cela implique, effectivement, de mettre de côté, comme non avenues, voire perturbatrices, les multiples qualités sensibles des réalités ainsi expérimentées. Du point de vue scientifique moderne, comme il ne faut pas s’occuper des formes et couleurs des objets qui chutent (dans le vide), de même il ne faut pas s’inquiéter de l’apparence cassée de la rame plongée dans l’eau, il ne faut y voir que la discontinuité des rayons lumineux passant d’un milieu à un autre ayant un indice de réfraction différent. Pourtant, cela ne justifie pas que l’on déplore, dans la méthode expérimentale, la perte d’une relation intuitive au monde (l’intuition est une saisie immédiate d’une vérité qui implique la subjectivité), comme semble le faire Michel Henry. L’intuition est toujours constamment présente dans la connaissance scientifique moderne – par exemple c’est une intuition de Galilée qu’il faille s’intéresser à l’hypothèse que la loi de la chute des corps ne dépendrait pas de la nature de ceux-ci.

3.    Enfin la méthode scientifique galiléenne solidarise de manière nécessaire l’avancée des sciences, et l’avancée des techniques. Une expérimentation implique toujours un dispositif technique particulier. Et chaque découverte théorique dans les sciences ouvre à des techniques nouvelles d’expérimentation. Torricelli, disciple de Galilée, arrive à réaliser le premier espace vide conscient en renversant une longue éprouvette remplie de mercure dans un bac rempli de ce même métal liquide : le niveau du mercure dans l’éprouvette se stabilise à 76 cm, et au-dessus il ne peut y avoir que du vide. Donc nous évoluons dans un bain atmosphérique dont la densité est précisément donnée par cette hauteur du niveau de mercure. Et le vide existe (contrairement à ce que pensaient Aristote …et Descartes) ! On peut donc concevoir la technique de la pompe à vide. Avec cette technique, on peut faire le vide dans un long tube contenant un bille métallique et une plume, et le fermer hermétiquement. Si on renverse le tube on vérifie la théorie de Galilée : la bille et la plume chutent bien à la même vitesse ! Donc on est passé d’une technique (avec le mercure) à une théorie (existence de l’atmosphère et possibilité du vide) qui ouvre a une autre technique (faire le vide) qui permet la confirmation d’une théorie (sur la loi de chute des corps). Ce qui permet de comprendre pourquoi aujourd’hui on peut parler de technoscience. Il y a une logique de la science moderne telle que la science (le savoir) et la technique (le savoir-faire) s’alimentent mutuellement pour nourrir une dynamique d’accroissement de l’emprise, tant théorique que pratique, de l’humanité sur son environnement naturel. Comme on peut dater la mise en place de cette logique de l’œuvre de Galilée, les écologistes l’accusent d’être le premier responsable des ravages qu’elle a causé, et cause encore plus que jamais, sur notre planète.

Pourtant il faut aussi admettre que la méthode de connaissance scientifique par expérimentation systématisée, sinon inaugurée[i], par Galilée, était la bonne méthode puisque l’histoire lui a donné raison sur l’ensemble de ses découvertes scientifiques.

C’est Galilée qui a imposé dans tout le monde intellectuel d’Occident le système de Copernic, en particulier par la diffusion de cette technique d’expérimentation qu’a constitué son invention de la lunette astronomique. Il a fait voir à toute l’Europe curieuse de connaissances qui dépassent les verrouillages des gardiens des saintes Écritures, que la Lune n’est pas cet astre parfait, puisque appartenant au monde céleste, que concevait Aristote, car il a des montagnes et des vallées, tout comme notre Terre, et que Jupiter est comme un astre frère de la Terre, sauf qu’il possède quatre lunes et non une seule. C’est encore Galilée qui a apporté les bases de la cinétique – les lois des corps solides en mouvement – en particulier en posant le principe d’inertie, et les lois régissant la vitesse et la trajectoire du projectile.

Donc il est bien vrai que l’œuvre de ce savant a bouleversé, peut-être plus qu’aucun autre humain, le rapport de l’humanité à son environnement naturel. Il ne faut pas qu’un écologisme qui se voudrait radical fasse oublier au militant que, pratiquement, il vit dans un monde galiléen. Au sens où il trouve continuellement des repères pour interpréter les phénomènes quotidiens dans les connaissances établies par Galilée, aussi bien en jouant au ballon, qu’en contemplant un coucher de soleil.

Il faut aussi considérer que l’œuvre de Galilée a contribué à mettre fin aux Guerres de religion du XVIe siècle en Europe. De manière indirecte, certes, mais d’effet considérable qu’on ne saurait sous-estimer. Rappelons que l’enjeu de la Réforme protestante, puis de la Contre-réforme catholique qu’elle a induite, était essentiellement le rapport aux Saintes Écritures, lesquelles décrétaient ce que devait être la vision du monde et les règles de comportement qu’elle impliquait. La démarche de Luther avait été de remettre en cause la légitimité du haut clergé catholique d’être le porte-parole des Écritures, et donc d’avoir ainsi autorité sur les consciences. Or, l’œuvre de Galilée, en ramenant l’essentiel du vécu quotidien à des lois immanentes aux phénomènes et donc universellement valables, le détachait ainsi de l’adhérence aux vérités révélées des Écritures, et donc disqualifiait grandement le pouvoir social de ceux qui s’en prévalaient. Or, on sait très bien que derrière toutes les guerres, même « de religion », il y a un enjeu de pouvoir: elles deviennent d’autant moins nécessaires que celui-ci s’affaiblit.

De toute façon, il faut garder à l’esprit que l’œuvre de Galilée est une avancée du domaine de la raison et un recul de celui de la croyance, concernant la connaissance de la nature. C’est ce qu’a éloquemment illustré la polémique qui s’est développée, vers la fin de sa vie, entre le savant florentin et l’autorité ecclésiastique de Rome, ponctuée par sa condamnation par le Saint-office en 1633, le contraignant à abjurer. Et si Galilée a pu maugréer « Eppur , si muove ! » (Et pourtant, elle tourne !) après avoir abjuré, c’est parce qu’il savait très bien que la raison rigoureuse et l’expérience partagée finissent toujours par avoir le dernier mot sur les croyances que l’on prétend imposer.

Autrement dit, la mathématisation des lois de variation des paramètres régissant le mouvement des solides peut toujours mettre tout le monde d’accord. De tels énoncés ne motiveront jamais de guerres. Par contre, les polémiques sur les vérités révélées par des textes sacrés ont motivé des guerres, lesquelles purent être fort dévastatrices, comme le surent les français contemporains de Galilée.

Il reste que le caractère potentiellement agressif, relativement à la spontanéité des manifestations naturelles, de la méthode expérimentale de la science post-galiléenne, peut être un vrai problème écologique. Mais ce n’est pas un problème en soi – faire rouler une bille sur un plan incliné est une pratique aussi vieille que l’humanité, et est sans souci écologique. L’expérimentation ne devient un problème écologique que relativement aux choix humains. La consommation de chimpanzés ou autres espèces physiologiquement proches de l’homme pour l’expérimentation médicale est aujourd’hui un problème écologique : les espèces sont menacées. Mais c’est aussi un problème moral : quel but humain peut-il légitimer l’instrumentalisation d’être vivants sensibles et capables d’entrer dans des relations positives de confiance avec les humains ? C’est essentiellement un problème de conscience morale personnelle eu égard aux valeurs finales en fonction desquelles on donne sens à sa vie. On peut quand même faire deux remarques concernant cette question :

  •    Dans les milieux sociaux qui utilisent le plus l’expérimentation du vivant aujourd’hui (et cela n’épargne pas toujours des populations humaines fragilisées), ceux des grands laboratoires pharmaceutiques, les dirigeants ne se posent pas la question de conscience sur l’instrumentalisation du vivant aux fins d’expérimentation, car ils l’ont réglée une fois pour toutes en décidant que la valeur finale était la croissance du chiffre d’affaire de l’entreprise, et donc l’ouverture, la plus rapide possible, de nouveaux marchés avec de nouveaux médicaments. On voit très bien qu’alors ce n’est pas le fait de l’expérimentation qui est en cause mais celui de la cupidité mercatocratique.
  •    Il n’y aura sans doute pas d’ouverture pour une politique écologiste conséquente sans une démarche critique déterminée contre les aberrations des choix mercatocratiques. C’est pour stimuler celle-ci qu’il est bon de rappeler le principe général de comportement qui noue l’exigence écologique avec l’exigence morale, dû à Hans Jonas (Le principe responsabilité, 1979) : « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. »

Il faut prendre du recul par rapport aux exactions qui peuvent se faire aujourd’hui au nom de la pratique d’une expérimentation « compatible avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre », laquelle expérimentation est toujours réalisée dans l’urgence dans le contexte d’une course aux profits. Il faut prendre en compte que l’expérimentation a d’abord été un épisode heureux de l’aventure humaine – ce qui se voit clairement si l’on fait attention à la carrière de Galilée et autres chercheurs italiens qui l’entouraient au tournant du XVIIe siècle. Il y a eu tant d’aventures heureuses d’inventions par l’expérimentation qui nous sont aujourd’hui précieuses ! Cette épisode correspond à une émancipation de l’humain à l’égard de la Nature avec laquelle il avait établi jusque-là un rapport volontiers superstitieux. Ce qui était la manière par laquelle les hommes se raccrochaient à une compréhension d’un environnement naturel dont ils pâtissaient de l’imprévisibilité, à la fois dans sa « générosité » dilapidante  et dans ses « colères » impressionnantes, voire ravageuses.

Finalement le reproche écologiste le plus conséquent fait à Galilée est celui de l’enclenchement de la technoscience, celle-ci étant entendue comme une logique d’enchaînement nécessaire de découvertes théoriques et d’inventions techniques qui s’appellent l’une l’autre. Lisons Michel Henry à ce propos : « On peut seulement dire : si des techniques a, b, c, sont données dont la composition est la technique d, celle-ci sera produite, inévitablement, comme leur effet assuré, peu importe par qui et où. » (supra, p. 81). Ce propos semble assez fidèle à notre expérience contemporaine : communication électronique instantanée + capacités gigantesques de mémorisation électronique de données + système d’auto-enrichissement des données par la technique du « deep learning » = Intelligence Artificielle (IA). Cela apparaît bien comme une fatalité du développement technoscientifique car, avant l’automne 2022, il n’y avait, dans le public (soit les gens non spécialisés dans ce domaine de l’informatique), absolument aucune appétence pour une IA !

Pourtant, il faut bien être conscient que cette convergence de techniques et de savoirs ne s’est pas faite toute seule, de même que le but de populariser une IA a été posé par des consciences humaines. Il y a tout au long de l’enchaînement des inventions technoscientifiques l’intervention indispensable de décisions humaines. Et la seule explication rationnelle à cette apparence de fatalité est tout simplement que le choix de la nouvelle technique possible n’a pas été réfléchi, désiré, socialement. Il vient d’un petit cercle d’individus initiés à des questions qui ne sont pas celles de l’ensemble de la population, laquelle voit pourtant sa vie changée par l’apparition de la nouvelle technologie. Car on lui signifie bien de devoir la prendre en compte si elle ne veut pas se retrouver à l’écart de l’évolution de la société.

Aux yeux de ses promoteurs, la popularisation de l’IA, c’est l’ouverture d’un nouveau marché infiniment prometteur. Mais à leurs yeux ! Puisque d’un point de vue écologique cela va accélérer les processus catastrophiques déjà amorcés du point de vue du dérèglement climatique et de la crise énergétique, alors que du point de vue social cela va exacerber l’intolérabilité des injustices.

Il n’y a donc aucune fatalité du développement technoscientifique. Il n’y a que des choix humains, et comme ceux-ci échappent au commun des gens dont les innovations modifient les conditions de vie, il est facile de faire en sorte que ceux-ci fassent du développement technoscientifique une sorte de monstruosité impersonnelle, et même que certains en arrivent à stigmatiser le si positif Galilée, en une sorte de Lucifer de l’Enfer de la modernité.

Ne faut-il pas voir dans ce détournement de l’imputation de responsabilité l’intérêt de la mercatocratie ?

Il faut sortir de ce piège pour être efficace dans la reprise en main de notre avenir collectif. La science et la technique sont des produits de la culture humaine. Cela veut dire qu’elles n’ont été possibles que par la liberté propre à l’humain. Or la liberté éminemment humaine est celle de choisir le sens de sa vie. C’est ainsi que l’individu humain se pose le pourquoi de ce qu’il fait. Pourquoi Galilée s’est-il passionné pour le mouvement des corps et leur agencement dans le ciel ? Au vu des engagements qu’il a pris à la fin de sa vie, on peut affirmer qu’il voulait contribuer à sortir ses contemporains de la superstition, et par ses inventions il avait conscience de leur apporter des outils pour une plus grande autonomie dans la vie quotidienne.

La science moderne, oui, celle de l’expérimentation et de la mathématisation, a d’abord été libératrice ! Aujourd’hui elle ne l’est plus. Elle est, comme jamais elle ne l’avait été, sous la coupe d’affairistes, lesquels désormais décident massivement des programmes de recherche. Pourquoi ont-ils besoin d’avancées scientifiques et d’inventions techniques ? Pour leur intérêt particulier qui passe par l’ouverture de nouveaux marchés. Car il faut toujours que le marché croisse pour que le système de pouvoir mercatocratique subsiste. Il n’y a plus d’idéal en cette engeance, il n’y a que de l’intérêt à court terme… et des effets induits à long terme qui ne sont pas « compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre » (Hans Jonas, voir plus haut). Mais cela, ils ne veulent pas le voir.

C’est à nous de le prendre en charge.

 


[i]  Il faut au moins mentionner deux remarquables prédécesseurs : le savant arabe Ibn al-Haytham (965– 1040) et le franciscain anglais Roger Bacon (1220-1292).

vendredi, juin 16, 2023

Sommes-nous encore modernes ?

 
 


 
Il y a quelques décennies, il fallait être moderne !
Aujourd’hui, il semble bien que le moderne ne soit plus envisageable comme slogan politique. Le modernisme semble passé de mode, si l’on peut dire.
Pourtant n’est-ce pas être encore être moderne de passer, à la caisse automatique dans les commerces, à la fibre, à la 5G, à la robotisation dans l’industrie, à l’usage tous azimuts de l’intelligence artificielle ? L’agriculteur qui ne démord pas de l’épandage de pesticides particulièrement destructeurs pour la biosphère, ne le revendique-t-il pas au nom d’une agriculture moderne ?
Un des paramètres de l’impuissance actuelle face à la nécessaire transition écologique ne serait-il pas que nous soyons encore restés modernes ?
1ère idée : Il faut découpler le moderne et le progrès
On tend spontanément à associer le fait d’être moderne à l’adhésion au progrès – enfin, disons plutôt au Progrès (avec majuscule) puisqu’il s’agit du progrès dans la connaissance et la maîtrise de l’environnement naturel qui s’est mondialement répandu, à partir de l’Occident, depuis quatre siècles.
Mais on a été moderne avant ! Dans le bas-latin, dès le Ve siècle, on utilisait le mot modernus pour caractériser l’attitude consistant à acter la disparition de la grande civilisation gréco-latine de l’Antiquité, et à assumer la période historique nouvelle qui se présentait alors.
On se rend compte que s’il faut dissocier moderne et progrès, il faut par contre associer moderne à antique (ou ancien). Mais comme à son antonyme. C’est ainsi que l’on parle de la « Querelle des Anciens et des Modernes » du milieu littéraire français de la fin du XVIIe siècle.
D’autre part il existe des progrès saufs de toute prétention moderniste. Ce sont toutes les formes de progrès qui s’appuient sur les acquis du passé.
Par exemple Pascal : « …toute la suite des hommes, pendant le cours de tous les siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. », Préface sur Le Traité du vide (1651)
Cette conception du progrès de la connaissance est parfaitement antimoderne : elle ne s’oppose pas au passé, elle s’appuie sur lui.
Au fond, s’il faut découpler moderne et progrès, c’est parce que ces deux notions ne concernent pas la même modalité de la conscience humaine.
  • Le progrès implique d’abord la pensée théorique : il est toujours une certaine interprétation du cours l’histoire.
  • Moderne, au contraire, qualifie une certaine manière de vivre dans le temps – déconsidérer le passé pour s’attacher au plus récent.
2ème idée : Le Progrès qui caractérise notre modernité n’est pas si moderne que ça !
On appelle modernité l’époque historique qui commence au XVIIe siècle, au sortir de la Renaissance, et qui a transformé la planète sous une avalanche d’innovations techniques, d’abord en Occident, puis sur l’ensemble des continents. C’est le temps du Progrès dont nous ne sommes pas sortis.
Or, on ne s’aperçoit généralement pas que cette période porte toute une ligne du progrès pour laquelle la prétention d’être moderne n’a pas de sens. Cette ligne avait été aperçue par Pascal, comme dans la citation ci-dessus. Elle est celle du progrès des sciences, non pas en tant qu’elles permettent d’inventer de nouvelles techniques, mais en tant qu’elles valent pour elles-mêmes, comme progrès de la raison dans l’humanité. À cette même ligne de progrès appartient aussi le mouvement culturel des Lumières au XVIIIe siècle, avec pour débouché politique, dans ses dernières décennies, le renversement des hiérarchies sociales séculaires et l’accès à l’égalité citoyenne dans plusieurs pays occidentaux. La « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » de 1789, en France, ne saurait être qualifiée de moderne tant est prégnante sa référence à l’héritage grec. L’expression théorique la plus significative de cette pleine adhésion au Progrès initié par l’Occident, et qui pourtant exclut tout modernisme, est l’« Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain » rédigée par Condorcet en 1793 (dans les semaines qui ont précédé sa mort). En ce manifeste, un des plus beaux qui ait été écrit sur la confiance en la valeur de l’humanité, il n’y a pas une occurrence du mot « moderne » ou de ses dérivés !
Ainsi ce qui aimante la revendication d’être moderne, ce sont précisément les innovations techniques, ou plutôt la dynamique technoscientifique de multiplication indéfinie des innovations techniques. Comment comprendre cette aimantation ?
3ème idée : Être moderne est un comportement réactif
C’est au sortir de la Renaissance que l’histoire de l’Occident s’est orientée vers le progrès technoscientifique.
On peut faire débuter la Renaissance avec l’invention de l’imprimerie en 1454, et la clore avec le livre-manifeste Novum organum de Bacon en 1620 (cet ouvrage expose la méthode expérimentale de connaissance). Cette période de révolution culturelle a permis aux hommes de retrouver le sens de leur autonomie par rapport au divin. C’est ainsi qu’elle a été vécue comme une renaissance de l’homme à lui-même.
On peut appeler humanisme la nouvelle configuration de valeurs qui s’est alors imposée dans les cercles cultivés occidentaux. C’est l’idée que l’humanité doit d’abord s’occuper de sa propre valeur : « Pour les autres, leur nature définie est régie par des lois que nous avons prescrites ; toi, tu n'es limité par aucune barrière, c'est de ta propre volonté, dans le pouvoir de laquelle je t'ai placé, que tu détermineras ta nature. » écrit Pic de la Mirandole, en 1486, sous la fiction d’une adresse divine aux humains.
L’humanisme a pris, dans la seconde moitié du XVIe siècle, plusieurs formes. Il y eut le panthéisme de Bruno, l’humanisme modeste, quasiment écologique, de Montaigne, l’humanisme technoscientifique de Galilée et aussi de Bacon, qui en a été le principal théoricien et propagandiste : « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » écrit-il dans La nouvelle Atlantide (1627).
C’est cette dernière forme d’humanisme qui s’est finalement imposée et a lancé la période de la modernité qui a bouleversé la planète, et dont nous sommes aujourd’hui tributaires. Pourquoi?
La thèse d’Hannah Arendt, dans Le concept d’histoire (in Crise de la culture,1989, p75), mérite notre intérêt :
« L'époque moderne a commencé quand l'homme, avec l'aide du télescope, tourna ses yeux corporels vers l'univers, sur lequel il avait spéculé pendant longtemps - voyant avec les yeux de l'esprit, écoutant avec les oreilles du cœur, et guidé par la lumière intérieure de la raison - et apprit que ses sens n'étaient pas ajustés à l'univers, que son expérience quotidienne, loin de pouvoir constituer le modèle de la réception de la vérité et de l'acquisition du savoir, était une source constante d'erreur et d'illusion. Après cette désillusion - dont l'énormité est pour nous difficile à saisir parce qu'il a fallu des siècles avant que son plein choc fût ressenti partout et non seulement dans le milieu plutôt restreint des savants et des philosophes - le soupçon commença à hanter de tous côtés l'homme moderne. Mais sa conséquence la plus immédiate fut l'essor spectaculaire de la science de la nature, qui pendant longtemps sembla être libérée par la découverte que nos sens ne disent pas la vérité. Désormais convaincue de l'incertitude de la sensation et par conséquent de l'insuffisance de la simple observation, les sciences de la nature se tournèrent vers l'expérience qui, en intervenant directement sur la nature, assura ce développement dont la progression a depuis lors semblé sans limites. »
Ce que pointe Arendt est une situation de grand désarroi créée en Occident suite à l’effondrement de sa vision du monde vieille de près de deux millénaires – un Cosmos parfaitement structuré avec Dieu (ou les dieux) tout en haut et la terre qui se nourrit d’excréments et de pourritures tout en bas, avec, sur cette Terre au centre du Cosmos, les humains qui, par leur privilège de verticalité, sont les seules créatures à pouvoir communiquer avec la divinité.
En 1530 Copernic publie la démonstration ôtant à la Terre le privilège d’être au centre du Cosmos. Vers la fin du siècle, Bruno, par raisonnement, Galilée en s’appuyant sur les observations inédites apportées par son télescope, montrent que la Terre n’est qu’un astre mouvant parmi une infinité d’autres et qu’il y a toute vraisemblance que le Cosmos ne soit pas limité à la « sphère des fixes » (on appelait ainsi le ciel étoilé qui paraît être la limite du Cosmos faisant le tour de la Terre annuellement en restant inchangé), mais infini.
Il faut ajouter à ce dynamitage du Cosmos :
  • les grandes découvertes des navigateurs qui reconfigurent complètement la carte de la Terre, en mettant à jour des continents inconnus (Christophe Colomb débarque en Amérique en 1492) ;
  • la Réforme protestante qui remet en cause l’autorité de la chrétienté romaine sur la vision du monde commune (la dissidence de Luther a lieu au début du XVIe).
L’homme cultivé occidental abordant le XVIIe siècle se trouve rejeté en un Univers en lequel il a perdu ses repères. Comme l’exprime Pascal : « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ! » (Pensées, 1656).
Pendant plusieurs décennies la cléricature catholique fera barrage pour que les nouvelles connaissances cosmologiques n’atteignent pas la conscience populaire – Bruno est brûlé vif en 1600, et avec lui tous ses livres ; Galilée ne reste en vie, suite à son procès en 1633, qu’en abjurant les connaissances qu’il avait publiées. Mais, avec la diffusion de l’imprimé, le monopole de la maîtrise de l’écrit par une élite ne tient plus, et le nouveau savoir sur l’Univers infusera progressivement dans les populations.
Arendt nous fait comprendre que le modernisme issu de la Renaissance est une réaction à ces nouvelles connaissances apportées par le XVIe siècle occidental, qui bouleversent non seulement la vision du monde et la place qu’il réserve à l’humain, mais aussi l’approche que celui-ci doit avoir de ce monde pour le mieux connaître. Et la réaction consiste à se raccrocher à tout prix à ce qui est indiscutablement positif dans cette nouvelle connaissance – les innovations techniques qui augmentent son pouvoir sur l’environnement naturel – et à rejeter ce monde ancien par lequel on a été mis en défaut.
Dire que, dans le contexte historique post-Renaissance, se vouloir moderne est un comportement réactif, c’est admettre qu’il vise essentiellement à une rectification du présent qui doit ainsi passer d’un état émotionnellement négatif à un état émotionnellement positif. Car c’est le propre de tout comportement réactif de ne pas voir plus loin que « le bout de son nez », c’est-à-dire, en l’occurrence, au-delà de son état affectif présent.
Il s’ensuit que le temps de la modernité est un temps où les comportements tendent à l’escamotage de la perspective d’avenir dans leur propension à se vouloir modernes. C’est pourquoi la dynamique de la technoscience semble se développer hors de contrôle. Prise dans le vécu moderniste, elle est nécessairement aveugle.
Et nous savons aujourd’hui que cet aveuglement a mené la société dans une impasse dont le coût est exorbitant pour la biosphère, et qui pourrait être fatale à l’humanité.
4ème idée : Nous n’avons jamais été aussi modernes !
Nous pouvons dire que nous sommes aujourd’hui, selon l’expression d’Hartmut Rosa, dans une « modernité tardive » (voir son livre Aliénation et accélérationvers une théorie critique de la modernité tardive – 2010).
Cela signifie d’abord que cette société, désormais mondialisée, promeut toujours le modernisme. Ensuite cela prend en compte que, depuis le tournant du XXIe siècle, s’est révélé l’incapacité de la société à maîtriser les effets écocidaires de sa dynamique technoscientifique – il faut pointer en particulier l’échec de l’application de l’accord mondial de Kyoto de 1997 pour réglementer les rejets carbonés suite à une campagne de désinformation financée par des majors du secteur énergétique. L’humanité a dès lors perdu la possibilité de se projeter dans un avenir de progrès.
Notre moment historique actuel est donc inédit : c’est celui d’un modernisme sans le progrès (puisqu'il n'y a plus de but final en fonction duquel progresser).
Rappelons qu’il y a eu pendant longtemps un progrès avec un accompagnement moderniste limité, en particulier dans la période des Lumières. C’est seulement dans la première moitié du XIXe siècle, à partir du moment où les grands bourgeois affairistes ont accaparé le pouvoir pour favoriser les affaires en développant les marchés, et donc en industrialisant massivement, que le modernisme a pris toute son ampleur.
La grande époque de la modernité a donc été les XIXe et XXe siècles. Pourtant ce modernisme restait tempéré par les aspirations populaires à un progressisme humaniste qui, particulièrement en prenant la forme de doctrines socialistes ou anarchistes, a alimenté des mesures de progrès social.
Avec le tournant de ce siècle, il y a eu la diffusion d’Internet, soit la communication instantanée mondialisée, suivie par sa prise de contrôle par le marché, de plus la communication marchande s’est goinfrée de la popularisation des terminaux individuels connectés pour accaparer comme jamais la conscience de chacun dans sa vie de veille. Si bien que disparaît progressivement cette respiration par la vie privée qui relâchait la pression mercatocratique (mercatocratie = régime social où le marché a le pouvoir souverain) pour le modernisme qui enjoint d’investir les dernières nouveautés en biens marchands.
Sans doute, n’a-t-on jamais eu des comportements aussi densément modernes, mondialement parlant, qu’aujourd’hui !
Alors que – ce qui rend notre modernité tardive si ébahissante – le modernisme ne s’est jamais montré aussi irrationnel !
Il est certain qu’une telle situation historique ne peut être que très instable…
L’issue positive existe. Elle a des principes très simples à appliquer :
  •  s’écarter des flux de communications frénétiques avec toujours, sinon des offres explicites, au moins des arrière-pensées de nourrir l’expansion du marché,
  •  se rencontrer pour échanger sur les possibles voies de progression vers un avenir plus humain.