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dimanche, août 09, 2026

Ça se rapproche !

 


Ce qui se rapproche, pour chacun, c’est la remise en cause de son habitation.

Car, en ce milieu de la troisième décennie du XXIe siècle, s’accumulent et s’accélèrent les événements catastrophiques – phénomènes climatiques extrêmes, accidents industriels, mais aussi guerres – qui détruisent des habitats humains. Nos devons associer ces trois occurrences catastrophiques contemporaines – climat, industrie, guerre – en ce qu’elles relèvent toutes d'une même logique de l’activité humaine et par là composent une synergie destructrice.

Il faut le reconnaître, la réaction commune est « C’est pas moi, c’est les autres, je compatis, les pauvres ! Mais pour moi, ça continue comme avant !… ». C’est très compréhensible : il est humain, de s’accrocher à la croyance de la pérennité de son habitation. Car une habitation implique toujours un lieu de sécurisation de soi-même et de ses proches, mais aussi le choix d’un certain mode de vie et d’une certaine forme de socialité. C’est pourquoi la plupart d’entre nous consacrons beaucoup d’énergie, de persévérance, et pas mal de sacrifices, pour construire, au long des années, l’habitation qui nous correspond.

Nous avons approfondi naguère – voir Comment continuer à habiter la Terre ? – l’investissement spécifique de l’humanité pour son habitation. C’est parce qu’elle est l’espèce aventureuse, celle qui n’a pas de biotope assigné contrairement aux autres espèces animales, que l’humanité est dans le besoin de se choisir un lieu d’ancrage sur cette planète, et que cette liberté est le choix majeur, prioritaire, d’une vie humaine.

Qu’est-ce que l’« exilé » – celui qu’on nomme aujourd’hui injustement « migrant » – sinon celui qui recherche une bonne habitation parce que celle d’où il vient s’est avérée non viable ? Ce qui se rapproche pour chacun de nous c’est, au mieux, un destin d’exil. Alors il est plus que jamais temps de rappeler que nous sommes tous, comme membre de l’espèce aventureuse, fils d’exilés !

Il faut comprendre le désarroi de ceux qui sont brutalement obligés d’abandonner leur logement – dévoré par les flammes, noyé par l’eau, rendu impropre à la vie par l’accident d’un unité industrielle voisine, bombardé par un engin guerrier aérien. Ils se voient reconduits dans une angoisse proprement humaine très archaïque : celle de ne pas trouver cet espace accueillant en lequel ils puissent créer leur habitation. Et c’est la même angoisse qui opère chez ceux qui, témoins de destructions d’habitats ailleurs, depuis leur écran dans leur habitation en laquelle ils se sentent bien assurés, se tiennent dans le déni de la probabilité d’être atteints par de tels événements.

C’est pourquoi celui qui est capable de penser, à la vision de l’horizon artificiellement obscurci au loin, « Ça se rapproche ! », fait comme un saut dans la lucidité. Car l’exclamation ne se borne pas à exprimer un sentiment d’appréhension face à l’apparition d’une menace, elle exprime tout autant un retour d’expériences qui les unifie dans une certaine logique : celle d’une dynamique d’amplification de ces catastrophes qui est de moins en moins contrôlable et finira nécessairement par atteindre quiconque ![i]

Bien sûr, il n’est pas question d’ignorer le fait que la possibilité de catastrophes fait partie de la condition humaine. Mais, justement, en tant qu’elles ne rélèvent pas d’une dynamique amplifiante telle que la vit l’humanité aujourd’hui. Il n’y a en effet rien d’équivalent dans le passé humain connu. Le seules situations comparables sont les grandes extinctions (d’espèces vivantes) révélées par la paléontologie et qui ont très lointainement précédé l’apparition de l’humanité.

On peut dire que le choix de l’habitation – de son lieu et de sa modalité  – est le choix axial de sa liberté humaine (il l’oriente dans une certaine direction). La catastrophe, ce n’est rien d'autre, comme vécu, que la perte de toute liberté : il faut aller ailleurs, et au plus vite, c’est une question de survie.

La prise de conscience explicite, « Ça se rapproche ! » signifie simplement ceci : il faut envisager, à échéance indéterminée, et donc qui peut être très prochaine, de tout abandonner pour aller ailleurs parce que l’on n’aura plus le choix.

On comprend alors clairement que la seule option présente raisonnable est d’utiliser notre liberté – toutes nos possibilités de choix encore présentes – pour freiner, voire enrayer, cette dynamique des catastrophes !

 


[i] Peut-être faut-il en exclure les très, très riches ? Je ne sais. Je ne suis pas capable de penser le vécu de ces humains qui ont des propriétés au quatre coins du monde sans habiter nulle part, et passent l’essentiel de leur vie à donner des ordres. Il semble cependant se dégager une étonnante proximité objective entre extrême richesse et exrême pauvreté. Nous avons l’intention d’y consacrer un prochain billet.

dimanche, août 31, 2025

En panne d'histoire

 


On constate et déplore depuis peu une nette chute de la natalité. On prétend prendre des mesures pour la promouvoir, avec le sentiment d’une certaine impuissance à pouvoir inverser la tendance. C’est parce qu’on évacue a priori la véritable question sous-jacente : Faire des enfants ? Mais pour aller vers quel monde ?

Or, c’est bien la question lancinante de cette 3ème décennie de ce 3ème millénaire : « Où allons-nous collectivement ? » Il faut avoir conscience de son caractère inédit puisqu’elle ne s’était encore jamais posée en ces termes : le « nous » qui est en cause englobe en effet, aujourd’hui, l’ensemble de l’humanité.

Il faut essayer de la comprendre. Comment l’espèce humaine a-t-elle pu en arriver là – c’est-à-dire vers une perte de toute maîtrise de son avenir ? Comment interpréter l’apparition d’une telle situation du point de vue du sens de l’histoire ?

Nous proposons de partir de l’affirmation : « L’histoire humaine est progrès. »

Certes, cela  sonner étrangement aujourd’hui. Le mot « progrès » est devenu, au moins depuis le tournant du millénaire, presque unanimement  proscrit. En effet, on l’entend spontanément comme désignant la trajectoire qui est responsable de l’impasse en laquelle se trouve piégée l’humanité. Mais ce progrès là, celui du passage à la 5G, à la dernière version d’un modèle de smartphone, à la dernière mouture d’une application d’IA, etc., n’est que l’écume de l’activisme aveugle contemporain. Qu’est-ce que ce « progrès » dont on n’ose même pas penser vers quel avenir il nous mène ?[1]

L’histoire humaine est progrès tout simplement parce qu’elle est une histoire. Et elle est une histoire parce qu’elle n’existe qu’autant qu’elle se raconte. Il n’y a d’histoire que parce qu’il y a récit qui met en ordre les événements en fonction d’un sens qu’on leur donne. S’il n’y a pas de sens, il y a divagation ou délire, pas histoire !

On peut faire l’histoire d’un lieu particulier à partir de l’étude de ses couches géologiques. Cette histoire là a un sens, puisqu’elle peut rendre compte des propriétés actuelles du sol ou du sous-sol, elle peut permettre de savoir quel type de bâtiments on peut construire, quels forages on peut engager pour quelles ressources venant du sous-sol, etc. Cette histoire a un sens mais elle ne saurait être un progrès. Tout simplement parce qu’elle ne fait que dérouler les conséquences des nécessités naturelles.

Si l’histoire humaine est progrès c’est parce qu’elle met en jeu la liberté des comportements humains. Or quel est le sens propre à la liberté humaine ? Celui de situer les choix de comportement en fonction d’un horizon ultime qu’on appelle le Bien. Tout individu humain choisit son comportement en fonction des possibles qui s’offrent à lui, et donc en fonction des conditions particulières en lesquelles il est placé, mais toujours en tenant compte de ce soleil du Bien qui éclaire son horizon et vers lequel il sait qu’il doit aller.

Nos ancêtres des deux derniers siècles ont vraiment pu penser que ce Bien pourrait être l’abondance de biens entretenant et facilitant leur vie grâce à l’invention de multiples techniques utiles appuyées sur l’avancée des sciences. Beaucoup aussi, parmi ceux qui se sentaient asservis par l’organisation sociale en place, ont cru que ce Bien pourrait être dans l’organisation d’une société enfin juste par la mise en déroute définitive de la caste des profiteurs par tous les autres, c’est-à-dire le peuple. Si l’on remonte aux siècles antérieurs, ceux de l’Ancien Régime et de la Chrétienté, le Bien était dans une vie éternellement heureuse après la mort (du coup ils se pensaient dans une histoire incluant un avenir éternel comme sa ponctuation finale).

On le comprend, l’histoire est progrès parce que l’homme se sait libre. Et cette liberté ne peut se vivre que dans la polarité des valeurs, qu’on peut penser en « bon/mauvais » au niveau des sensations, en « joie/tristesse » au niveau des sentiments, mais toujours en « bien/mal » au niveau le plus général. Et donc toujours le récit historique se situera en fonction du Bien qu’il pense à l’horizon de l’avenir.

Le récit historique ne peut donc pas être neutre, sinon ce n’est plus un récit, c’est une chronique, et même plutôt une chronologie. Ce qui fait l’intérêt, la tension, de l’histoire, ce sont les aléas de l’avancée vers le Bien. Or, « l’avancée vers le Bien » est ce qu’on appelle « progrès ». L’histoire humaine est essentiellement, du fait de la liberté propre à l’homme, progrès.

Prenons l’épisode de la pandémie de Covid-19 que l’on a vécue il y a quelques années. Ce fut indiscutablement un épisode négatif dans l’histoire de l’humanité. Et pourtant tout le récit par lequel on le relate aujourd’hui a des accents d’épopée d’une humanité qui se mobilise, retrouve une solidarité, une capacité à se réorganiser, pour finalement maîtriser l’attaque et s’en sentir grandie. L’histoire qui s’écrit de cette pandémie est donc celle d’un progrès.

Ne nous laissons pas prendre par le contre-exemple des peuples dits « premiers » qui sont censés rester indéfiniment dans des modes de fonctionnement qualifiés de traditionnels. Méfions-nous des biais ethnocentrés de ces jugements. Soit ils sont dévalorisant : ces peuples, trop arriérés, sont incapables d’embrayer sur le progrès occidental ; soit ils sont idéalisés : ces peuples vivant en harmonie avec la nature, n’ont nul besoin de progresser, ils sont déjà dans le bien ! On peut être assuré que la réalité n’est ni l’une, ni l’autre. Ce sont des sociétés qui, quoi qu’elles aient un bon équilibre organisationnel qui les rend durables (on fait ici abstraction de l’intrusion des sociétés à l’occidental), ne sont jamais sans histoires (et donc sans histoire) car elles ont aussi constamment des problèmes à gérer (équilibre démographique, instabilité des ressources, guerres, etc.) qui impliquent la visée d’un idéal de bien commun qui donne sens à une histoire comme progrès.

L’objection la plus conséquente à la thèse de l’histoire comme progrès est celle qui affirme que l’histoire est déterminée, et donc que cette liberté dont s'octroient les humains est une illusion. Autrement dit que le cours et la destination finale de l'histoire humaine sont déjà inscrites dans son origine. Il y a deux versions de ce déterminisme universel :
– la version matérialiste déjà formulée dans l’Antiquité grecque, comme par les atomistes avec Démocrite (– Ve siècle), reprise par le mathématicien et astronome Laplace au début du XIXe siècle dans une célèbre formulation[2] ; la perception déterministe de l'histoire propre au marxisme est l'héritière de cette lignée matérialiste ;
– la version religieuse, qui est la prédestination : Dieu qui sait tout et qui peut tout a déjà prévu le destin de chacun avant sa naissance.

On peut considérer le déterminisme de l’histoire humaine comme un enrobage théorique qui a sa cohérence, mais qui est bien incapable de contredire l’expérience existentielle, par chacun, de sa liberté. En 1940, nos aïeux ont vraiment dû choisir, au moins dans leur cœur, entre la collaboration et la résistance ! D’ailleurs, toutes les doctrines matérialistes déterministes, comme toutes les religiosités de la prédestination, ont une morale, laquelle puisqu’elle s’adresse à la liberté de chacun, contredit leur présupposé théorique.

Il reste néanmoins la difficulté, pour nos esprits contemporains, à accueillir la proposition « L’histoire humaine est progrès ». C’est une difficulté tout-à-fait inédite. Jamais les humains n’ont été ainsi fâchés avec leur histoire ! Cela signifie que l’humanité ne se voit plus sous un horizon de Bien appelant un ou des chemins possibles à prendre pour s’en rapprocher. Comme si l’histoire s’était prise dans une ornière, ou mieux, comme s’il elle était bloquée dans une impasse. On peut filer un peu plus la métaphore et dire que c’est un super autobus qui s’est fait ainsi piégé, qu’il y a plein de vivres vers l’avant, si bien que l’équipe de conducteurs, au micro, ne parle que de la valeur et de l’offre des vivres et évite ainsi tout débat sur la continuation du voyage.

Tout se passe comme si l’histoire humaine se retrouvait en panne. En panne de quoi ? En panne de progrès, bien sûr ! La véritable contradiction à notre thèse initiale – L’histoire humaine est progrès –  n’est-elle pas la réalité de notre période historique, celle du premier tiers du XXIe siècle ?

Pour mieux saisir la singularité de notre situation, il peut être intéressant de faire un petit exercice de prise de recul. Comment, dans le futur, sera écrite l’histoire de cette période historique qui est la nôtre ?

Parce que, tout au long de ce blog, on s’est efforcé de prendre du recul, on sait que cette histoire prendra en compte trois éléments caractéristiques de cette période :

– Un aveuglement commun sur la situation réelle de l’humanité. Cet aveuglement n’est pas tant dans l’absence de conscience de la situation menaçante en laquelle est entrée l’humanité (la preuve en est dans la chute de la natalité), mais dans la non prise en considération des chemins possibles qui permettraient d’en sortir. C’est ce qu’on a appelé le courtermisme : « Je ne peux pas me permettre de me prendre la tête avec ça, j’ai trop de sollicitations immédiates auxquelles je dois répondre ! ». Cette « non prise en considération » est délibérément provoquée par la pression communicationnelle émanant de la mercatocratie, et entérinée par une organisation sociale toute orientée pour favoriser le marché – les premiers courtermistes sont les grands affairistes et les politiques qui les servent car, quoiqu'ils pérorent, pratiquement, leur but essentiel est la croissance du marché.

– L’accumulation, dans une dynamique d’accélération, d’événements catastrophiques : inondations jamais vues, incendies monstrueux, guerres extrêmement cruelles s'en prenant aux populations civiles, etc., qui auront ravagés des régions de plus en plus larges. En espérant que cela n’ira pas jusqu’à des explosions nucléaires, ou même à la simple dissémination de matières radioactives (il y en a tant entreposées assez clandestinement).

– Un temps de sursaut et résilience. Il viendra obligatoirement. Il sera motivé par l’expérience des conséquences catastrophiques des valeurs ayant eu cours jusqu’alors. Car les catastrophes, au-delà des réactions de survie, signifient l’effondrement de la perspective courtermiste promue par la mercatocratie, en mettant à jour son artificialité, sa superficialité et, au fond, son inhumanité. C’est pourquoi elles sont aussi la prise de conscience de la nécessité de réinvestir l’avenir pour aller vers un monde bien. La seule inconnue étant le niveau de catastrophes requis pour que cette prise de conscience soit suffisamment claire et large pour générer des initiatives de sursaut partagées capables de disqualifier les pouvoirs en place et d’esquisser la vision d’un monde à venir désirable fondé sur d’autres valeurs. Posons-nous la question, quand on voit l’état actuel du monde, et l’avenir très prochain qui s’annonce au vu de l’irresponsabilité de certains leaders politiques désormais aux plus hauts postes de pouvoir : ce niveau de malheurs n’est-il pas presque atteint ? Il faut en tout cas que, avant que les victimes et les champs de décombres s'accumulent, il soit le plus prochain possible !

Ces historiens du futur, parce qu’ils raconteront cette histoire de notre temps dans leur perspective d’une humanité qui se pensera dans l’histoire, c’est-à-dire en souci de progresser vers un monde bien, sauront tirer la leçon de ces premières décennies du IIIe millénaire : on ne déserte pas impunément l’histoire !

Ils expliqueront :

En une époque où on se détournait communément de l’investissement de l’avenir, il était logique qu’on négligea la mémoire du passé – car c'est l'expérience du passé qui permet de voir les possibilités d'avenir. Se privant de l’avenir et du passé, il était logique que l’on se vécut dans une époque sans histoire, au sens propre comme au sens figuré – l’abondance des biens à acheter faisant le bien de cet état social, il n’y avait pas à investir un avenir qui incitât à progresser.

Les catastrophes s’annonçaient. Mais on était impuissant à anticiper puisque tout le bien à amasser pour notre vie était là-devant nous, s’offrant au plus court terme. Allait-on entrer dans des histoires à n’en plus finir, alors que les biens étaient à portée de simples actes d’achat ?

Il était inévitable que cette époque fut vécue comme une impasse en laquelle les humains se soient vus impuissants pour ménager l’avenir.

Pour la première fois dans l’aventure humaine, l’histoire était en panne.
 

*   *   *
 

Le progrès aura été que, désormais, les historiens du futur sauront rappeler : 
                 – que l’histoire peut tomber en panne,
                 – et comment elle peut tomber en panne.

 


[1] On n’ignore pas que ce « progrès » reste porteur d’avenir pour quelques illuminés qui prétendent coloniser des planètes voisines ou dépasser les limites de l’humanité en soignant le vieillissement et en greffant de l’intelligence artificielle aux organismes humains. On ne sait si ces personnes croient vraiment à leurs annonces, mais il est certain qu’elles leur permettent de moissonner de considérables financements.

[2] « Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre.  Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ses données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux. » Pierre-Simon Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814.

 

samedi, mai 11, 2024

Que faire ? 2024


 
 
En deçà de nos affairements quotidiens, nous nous soucions d’avoir un avenir comme nous avons un passé. C’est pourquoi nous partageons la même question fondamentale : Que faire ?
Que faire alors que nous sommes sur une trajectoire catastrophique ? Et il faut penser le « nous » ici dans son sens le plus large : c'est l'ensemble de l'humanité. Car il n'y a, du point de vue de l’organisation de la vie sociale, qu'une seule société mondialisée. N'y a-t-il pas la même architecture urbaine, les mêmes centres commerciaux, avec les mêmes enseignes, à Vladivostok ou à Djakarta ?
Que l’humanité soit sur une trajectoire catastrophique, je pense qu'il n'est pas besoin de développer ce point.
Nous sommes constamment témoins des exactions méthodiques, et plus efficaces que jamais, qui exténuent la biosphère du fait de l'ordre social mondialisé actuel. Remarquons qu'aujourd'hui même les grandes multinationales de l'agrobusiness – grainetiers, céréaliers, chimistes – peuvent quand même faire un chantage efficace (quoique imaginaire) sur l'alimentation des populations, par l’intermédiaire d'une infime population d'agriculteurs qu'elles se sont soumises, pour continuer à faire croître leurs affaires qui dévastent les biotopes.
 Mais il y a aussi la multiplication des violences guerrières. Nous vivons dans un temps où de nouvelles guerres se développent avec la menace explicite de l’utilisation de l’arme nucléaire. Et, il faut aussi le dire, rien n'est plus ravageur pour la biosphère qu'une guerre moderne ! De quoi ont-ils l'air nos petits pas millimétrés pour réduire notre empreinte carbone face au déferlement d'obus, de bombes, de missiles, etc. à quelques deux mille km d'ici ?
Sans compter – c'est la grande forclusion de l'époque – que s'accumulent les menaces liées à la production inconsidérée de matières radioactives artificielles, dont la plupart sont des déchets d'unités de production d'électricité. Mais peut-on encore appeler "déchets" des matériaux qui resteront dangereux, et devront donc être surveillés par nos descendants pendant des dizaines de milliers d'années, autrement dit, à l'échelle du temps humain, indéfiniment ! ?
Que faire donc aujourd'hui face à ces malheurs qui bouchent notre horizon ?
Il ne s'agit pas de dire que nous ne faisons rien en particulier. Nous sommes innombrables à essayer de faire quelque chose qui aille dans le sens de la construction d'un avenir. Et c'est précieux ! Ce sont les graines d'une végétation à venir !
Mais il leur manque un ciel qui leur donne envie de croître : un espace social qui serait ouvert à ces tentatives.
Ce qu'il faut simplement reconnaître, c'est que, collectivement – soit en tant que société mondiale – nous ne faisons pas ce qu'il faut.
Car c'est la grande différence de notre « Que faire ? » d'aujourd'hui avec le « Que faire ? » de Lénine en 1902 : nous, nous savons très bien ce qu'il faut faire. Et nous le savons même depuis un demi-siècle, depuis le rapport du Club de Rome de 1972 sur la nécessité de limiter la croissance.
Par exemple nous savons très bien qu'il faut interdire les monstrueux paquebots de croisière ; nous savons très bien qu'il faut développer en toute priorité les transports collectifs, tout en évitant les organisations sociales qui impliquent des besoins incessants de déplacements ; nous savons très bien qu'il faut bannir les organisations industrielles qui impliquent une goinfrerie de ressources naturelles, accompagnée de gaspillages systématiques, et produisant une quantité ingérable de déchets, etc... chacun peut abonder sur les choix absurdes de la société mondialisée contemporaine.
Et tout cela, nous savons non seulement pourquoi le faire, mais aussi comment le faire, et nous avons les moyens de le faire ... c'est beaucoup plus simple à faire, moins coûteux, moins dangereux, moins triste, que de faire la guerre !
Quels États décréteront-ils les "confinements" légers, relatifs, séquentiels, qui permettront à la biosphère de reprendre peu à peu sa respiration, sa beauté, face à l'activisme ravageur actuel de l'humanité – ce qu'on a éprouvé comme possible lors des confinements de 2020 ?
L'imaginaire, c'est d'abord le sens des possibles ! Si c'est cela qui donne sens à leur vie, que l'on octroie aux 1000 affairistes les plus notoires de beaux jeux de "Monopoly", ultra-modernes, numérisés avec 3D, IA ,et tout et tout   ̶ tout ce qui les exalte dans leur fantasmatique d'enrichissement   ̶ en les confinant sur une île ! ... et que tout ceux qui voudront les rejoindre les rejoignent. Nous autres les laisserions à cette logique de comportement  – rivalité pour la possession – si commune dans les halte-garderie, et qu'on trouve déjà chez de nombreux mammifères vivant en groupe. Nous aurions alors des réserves d'espoirs perdus à retrouver pour créer une humanité en laquelle les valeurs de vérité, de justice, de fraternité prendraient tout leur sens, en laquelle les manifestations de sa liberté propre seraient un enrichissement du monde, une humanité heureuse et fière de son visage parmi les autres espèces.
Alors pourquoi nous posons-nous quand même la question : Que faire ?
Parce que, collectivement, nous ne l'avons pas fait, nous ne le faisons toujours pas, et que plus nous attendons, moins nous aurons la capacité de le faire !
Qu'est-ce qu'une catastrophe ? C'est un épisode localisé où on ne peut plus faire. Où on est obligé de subir.
Parler d'une perspective d'effondrement, comme le font certains, et je crois qu'ils ont raison de le faire, c'est parler de la venue d'une situation où l'on ne pourra plus rien faire. C'est pour cela que ceux qui glosent sur une adaptation à l'effondrement, divaguent. Si on a une perspective d'effondrement, on fait tout pour l'éviter – point !
Donc notre problème « Que faire ? », aujourd'hui, prend le sens suivant :
« Que faire pour ne plus être impuissant à faire ce qu'il faut faire et qu'on peut faire ? »
Et là, je vous propose une formule que l'on doit à Spinoza :
« Ni pleurer, ni rire, ni maudire, mais comprendre ! »
Cette formule donne le sens de l'essai que je propose : « Démocratie... ou mercatocratie ? »[1]
Cela signifie que cet essai n'est pas dans le pathos d'une énième dénonciation d'un pouvoir malfaisant qui nous serait extérieur. Il est dans l'analyse rationnelle de notre situation collective d'impasse historique afin de la comprendre.
Car qu'est-ce que « comprendre » ? Etymologiquement, c'est « prendre avec soi ».
Et qu'est-ce qu'on « prend » ainsi ? C'est la « cause adéquate » du phénomène que l'on veut comprendre, c'est-à-dire celle qui nous permet à la fois de rendre compte de sa venue et de son caractère propre.
Et le « soi » du prendre-avec-soi, c'est soi-même en tant qu'on est un être humain singulier, c'est-à-dire qui donne un certain sens à sa vie. Autrement dit, comprendre signifie que sa saisie de la cause adéquate doit s'intégrer au sens que l'on donne à sa vie, ce qui amène à agir sur elle (la cause) en ce sens.
Par exemple, nous aimerions bien comprendre pourquoi nous sommes impuissants collectivement alors que nous avons tout ce qu'il faut pour nous redonner un avenir. Mon essai montre que la cause adéquate de cette impuissance est le courtermisme en lequel nous sommes enserrés par les pouvoirs sociaux. Le courtermisme, c'est une façon de vivre le temps qui consiste à rectifier le présent plutôt qu'investir l'avenir. La compréhension par le courtermisme nous amène à vouloir nous réapproprier notre avenir pour retrouver notre puissance d'agir.
Soit ! Mais alors pourquoi sommes-nous pris dans le courtermisme ? Comment comprendre le courtermisme comme phénomène de société ? Le courtermisme est la conséquence d'une organisation sociale qui promeut systématiquement les comportements réactifs. Les comportements réactifs sont les comportements qui sont déterminés par l'émotion plutôt que par la réflexion. On peut montrer qu'ils sont le plus bas degré de la liberté humaine.
Mais, notre besoin de compréhension reste encore inassouvi ! Nous aimerions comprendre pourquoi les humains acceptent massivement de vivre selon un mode dégradé de leur liberté. Ils le peuvent dans la mesure où ils adhèrent à une vision du monde que je qualifie de néo-sophiste, vision du monde constamment mise en avant par les pouvoirs sociaux, et qui appâte les individus avec une perspective de bonheur comme maximisation de sensations bonnes.
Notre démarche nous permet d'ouvrir d'autres chemins de compréhension, telle la dégradation contemporaine du sens de la vérité (cf les « fake news »), les situations d'invraisemblable injustice dans l'accès aux biens, la montée des populismes, etc.
Tous ces chemins de compréhension ramènent à une même cause principale, celle qui éclaire toutes les autres. Cette cause est une forme de pouvoir social qui est inédite au sens où ce pouvoir n'est apparu qu'une seule fois dans l'histoire. Ce fut au début du XIXe siècle, en Occident. Ce n'est donc pas une « démocratie », puisque la démocratie nous vient de l'antiquité grecque. Il faut donc nommer ce pouvoir d'un nom qui lui soit propre pour bien l'identifier – ce qui est la condition pour bien le comprendre. Nous appelons ce pouvoir qui est la cause adéquate de l'impasse actuelle en laquelle se voit piégée l'humanité : une mercatocratie ! C'est-à-dire, étymologiquement, le pouvoir du marché ; cela signifie que l'accroissement du marché – l’extension et l’intensification des flux de marchandises – est la valeur finale en fonction de laquelle on organise la société.
La mercatocratie est un pouvoir qui ne peut se maintenir que par son accroissement. Et c'est un pouvoir, on le sait aujourd'hui, qui n'a pas d'avenir.
Le plus important, ce jour, est de faire en sorte que l’humanité garde un avenir.
La démarche de compréhension de mon livre est vouée à ce but.
C’est pourquoi je vous demande de contribuer à le faire connaître.