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dimanche, juillet 12, 2026

À propos des imbéciles de demain

 

Paysan savoyard ayant accueilli un enfant
juif en zone non encore occupée entre 1940 et 1943

         Une des fonctions les plus importantes de l’histoire est incontestablement d’être une fabrique rétrospective de la valeur des humains. La fête médiatique réservée au premier ministre anglais Neville Chamberlain rentrant d’Allemagne avec les accords de Munich en septembre 1938, d’une part ; l’appel radio depuis Londres, esseulé, à la résistance de De Gaulle le 18 juin 1940, d’autre part. L’histoire a traité le premier en imbécile, le second en héros.

Quand on dit que l’histoire juge, on ne lui met pas une majuscule comme si on la personnifiait en une entité transcendante, on lui accorde simplement ce caractère essentiel d’être une suite d’événements. L’événement, c’est toujours le fait que ce qui arrive aux humains dans le cours du temps excède ce qu’ils pouvaient en attendre du fait de leurs désirs combinés à leur connaissance des relations causales. C’est bien parce qu’elle est tissée d’événements que l’histoire humaine est une aventure.

Ce sont les événements qui la constituent qui font le jugement de l’histoire. Le capitaine Dreyfus avait été condamné à la déportation à vie en 1894 pour traîtrise … mais que d’événements par la suite pour renverser ce verdict jusqu’à ce qu’un hommage public lui soit rendu par l’actuel président de la république !

Mais ne nous laissons pas abuser par les grandes affaires publiques. C’est chacun de nous, en tant que membre actif dans la société, en tant que citoyen, qui est passible de ce jugement rétrospectif de l’histoire. Celui qui, en 1940, disait – « Je ne choisis pas entre les collabos et les résistants, je préfère continuer ma vie en ne m’occupant que de mes affaires ! » – est devenu, depuis 1944, un des nombreux français imbéciles rétrospectifs de la période. N’était-ce pas le souhait des occupants que chacun s’en tienne à ses petites affaires en fermant le yeux sur l’inacceptable de la violence qui s’exerçait méthodiquement alors ?

Mais aujourd’hui même, alors que nous sommes dans une situation criante en laquelle doit être choisie l’orientation de notre société pour l'avenir, allons-nous faire partie des imbéciles de demain ? Ne pouvons-nous pas repérer dès-à-présent les gisements d'imbécillité qui feront les jugements navrés de demain ?

Nous lisons dans Le Monde de ce jour (daté 13-07-2026), sous la plume du journaliste Stéphane Foucart, dans sa Chronique-planète : « Au-delà des polémiques sur la climatisation ou sur le bilan des morts, le débat politique semble se tenir dans un monde parallèle. La simple mise en regard des conséquences de la canicule avec les projets structurants de l’exécutif liés au climat produit un choc de sidération et d’irréalité. Nous ne sommes plus seulement coincés dans une dystopie climatique, mais aussi dans un scénario de comédie noire, où le grotesque le dispute à la farce orwellienne. »

La « dystopie climatique » est la confirmation actuelle qu’une catastrophe climatique impliquant la planète entière est bien amorcée. Les « projets structurants » sont les décisions concernant l’organisation de la société, prises par l’exécutif, en relation avec le climat. Cela concerne donc les mesures concernant l’isolation des habitations, les crédits sur la recherche concernant les normes à promouvoir pour une architecture mieux adaptée au réchauffement, la préservation des « puits carbone » permettant à long terme de modérer l’effet de serre facteur essentiel du réchauffement – donc les législations sur la préservation des  forêts, des haies, sur la ressource en eau, mais aussi pour promouvoir l’agriculture biologique. C’est une « comédie noire » parce qu’un ensemble de décisions sont actuellement, mais déjà depuis quelques temps, prises, qui vont à rebours de ce qu’il faut faire. C’est « grotesque » parce que les politiques responsables de ces décisions se comportent de fait en pleine irresponsabilité de la mission de service public qui leur a été accordée. L’auteur peut parler de « farce orwellienne » dans la mesure où, comme on le voit dans le roman d’Orwell « 1984 », il y a une mystification assez simpliste – par omission – dans l’usage du langage. C’est comme si, dès lors qu’on parle d’économie au sens contemporain de marchés à préserver ou à faire fructifier, tous les problèmes liés à la maltraitance de la biosphère par l’humanité, n’étaient pas simplement écartés, mais ne pouvaient pas même être nommés, comme s’il ne devaient plus faire partie du monde commun. D’où cette impression très juste exprimée par le journaliste d’« un monde parallèle ».

On le comprend, face à une succession d’événements écologiques catastrophiques en accélération, les imbéciles de demain sont déjà là, ou plutôt ils s’auto-désignent dès maintenant, et le délai avant que leurs déclarations et décisions soient publiquement reconnues pour ce qu’elles valent sera bien plus court qu’ils ne l’escomptent.

Mais tout aussi promis à l’imbécillité sont ceux qui acquiescent à leurs arguments de comptabilité et de marchés, ceux qui s’aveuglent dans la considération du plus court terme. Le court terme ne sera plus de mise lorsque sera inévitable l’évidence qu’il n’y a aucun avenir désirable au-delà.

Nous savons que l’air du temps est au plus court terme. Nous voulons rappeler que ce qui est décisif, du point de vue du jugement sur la vie d’un individu par la lignée humaine qui prend sa suite, c’est le jugement de l’histoire. Pose-toi la question : quel référence seras-tu pour tes enfants et les enfants de tes enfants, qui prendront ta suite dans une histoire qu’ils continueront à écrire ? Si l'on évite le recours au surnaturel, y a-t-il un enjeu plus important, pour une vie humaine, que la valeur de la trace qu’elle a laissée de son passage sur Terre ?

Nous sommes dans une période de grave crise où chacun doit décider du sens qu'il veut donner à sa participation à cette histoire. Ne soyons pas les imbéciles de demain !

lundi, février 10, 2020

Une convention citoyenne à contre-emploi


Se rend-on compte combien est hors-sol l’institution par le président Macron d’une « Convention citoyenne pour le climat » – et même, comme il l’a dit, « pour la transition écologique » ?
Car une convention citoyenne a vocation à anticiper l’avenir et non à réparer le présent en situation d’urgence.
Car une convention citoyenne a vocation à examiner l’intérêt pour le Bien commun d’une possibilité de choix technique précise qui impacterait l’avenir, et non l’orientation de la politique des gouvernements à venir du pays.
Le président assigne à la Convention citoyenne de proposer des lois qui permettront de « réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici 2030, dans un esprit de justice sociale ». Qui peut croire une seconde que les 150 citoyens tirés au sort vont déterminer la politique de la France pour la prochaine décennie ? Qui peut croire une seconde que le Président, le Gouvernement, les Assemblées législatives, vont effacer significativement de leur pouvoir pour faire droit aux propositions des 150 conventionnels ?
Tout citoyen a quelques idées de ce qu’il faut faire immédiatement pour parer au dérèglement climatique. Faut-il les rappeler ? Taxer les émissions carbone, interdire toute nouvelle exploitation d’énergie fossile, investir pour la reconversion des industries énergivores et polluantes, investir pour l’agriculture biologique, réorienter l’aménagement de l’espace en faveur des transports en commun et des circuits courts d’échanges de marchandises, instaurer des normes exigeantes de durabilité des objets techniques et de recyclage des déchets,  etc.
C’est ce qui va sortir, peu ou prou, de la Convention citoyenne en question, après le long mois de discussions et beaucoup d’argent public dépensé.
Et après restera le même et lancinant problème, le véritable problème de l’épisode historique actuel. Où trouver la volonté politique, le courage de responsables élus, de contraindre, par la loi et les sanctions qui l‘imposent, les grands affairistes de se soumettre au Bien commun ?
Or, que fait à cet égard notre exécutif ayant institué la Convention citoyenne pour le climat ? Il laisse filer les exactions qui aggravent la dérive climatique. Il demeure avenant aux désirs des affairistes : il supprime l’impôt sur la fortune portant sur les actifs financiers, il fait la roue pour attirer les investissements en France des majors de l’industrie high-tec et du e-business, il s’affranchit sans vergogne des engagements antérieurs de l’État sur la réduction des émissions de CO2, sur la réduction de l’usage des pesticides de synthèse, sur le gel de la progression du bétonnage des surfaces végétales.
Si le pouvoir est sérieux dans sa demande à une Convention citoyenne de mesures qui puissent réorienter l’activité économique dans un sens viable pour notre descendance, qu’au moins il bloque d’emblée toutes les entreprises qui d’évidence sont délétères pour l’avenir !
Comme tout indique que nos dirigeants ne sont pas sérieux dans leur demande de propositions à une Convention citoyenne, on est porté à penser qu’il puisse s’agir d’une manœuvre dilatoire pour donner un os à ronger à l’impatience écologiste de la grande majorité des citoyens.
Il n’est pas exclu que cette manœuvre soit prolongée en une proposition de référendum où l’on essaierait de payer de mots les citoyens sous forme de modification de la Constitution. Va-t-on insérer « l’urgence climatique » dans le texte fondamental ? En tous cas ce serait l’ouverture d’une nouvelle période de débat, sans enjeu véritable concernant sa conclusion, et qui ne ferait guère avancer la solution du problème de la détérioration écologique de la situation de l’homme dans la biosphère.
Car il est bien des principes inscrits dans la Constitution qui, tout sacrés qu’ils soient, sont enjambés régulièrement par nos gouvernants. Rappelons en particulier la « Charte de l’environnement » qui, annexée à notre Constitution, est censée définir, depuis 2004, le cadre de l’action publique en matière d’environnement avec force d’obligation. Il est édifiant de confronter ses premiers articles aux pratiques gouvernementales :
ARTICLE 1er. Chacun  a  le  droit  de  vivre  dans  un  environnement  équilibré  et  respectueux de la santé.
ARTICLE 2. Toute  personne  a  le  devoir  de  prendre  part  à  la  préservation  et  à  l'amélioration de l'environnement.
ARTICLE 3. Toute personne doit, dans les conditions définies par la loi, prévenir les  atteintes  qu'elle  est  susceptible  de  porter  à  l'environnement  ou,  à  défaut,  en  limiter les conséquences.
ARTICLE 4. Toute personne doit contribuer à la réparation des dommages qu'elle cause à l'environnement, dans les conditions définies par la loi.
ARTICLE 5. Lorsque la réalisation d'un dommage, bien qu'incertaine en l'état des connaissances  scientifiques,  pourrait  affecter  de  manière  grave  et  irréversible  l'environnement,  les  autorités  publiques  veillent,  par  application  du  principe  de précaution et dans leurs domaines d'attributions, à la mise en oeuvre de procédures d'évaluation des risques et à l'adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage.
ARTICLE 6. Les  politiques  publiques  doivent  promouvoir  un  développement  durable.   A   cet   effet,   elles   concilient   la   protection   et   la   mise   en valeur   de   l'environnement, le développement économique et le progrès social.
ARTICLE 7. Toute  personne  a  le  droit,  dans  les  conditions  et  les  limites  définies  par  la  loi,  d'accéder  aux  informations  relatives  à  l'environnement  détenues  par  les  autorités publiques et de participer à l'élaboration des décisions publiques ayant une incidence sur l'environnement.

Peut-on se résoudre à ce que ce ne soit que des mots ?
Ainsi, indépendamment des approximations dans l’organisation de cette consultation d’un panel de citoyens, indépendamment du sérieux de l’investissement pour le Bien commun de ceux-ci, cette institution à contre-emploi d’une Convention citoyenne pour le climat à toutes chances d’être jugée finalement par l’Histoire comme un leurre qui aura différé de manière irrémédiablement dommageable le temps de la prise des décisions appropriées.
Pourtant la procédure de la convention de citoyens doit être prise en considération car elle est une des formes de vie sociale qui peuvent être vectrices d’une reviviscence de la démocratie.
La convention de citoyens est une modalité récemment apparue – elle a d’abord été conçue et pratiquée au Danemark dans les années 80 – de participation des citoyens aux décisions publiques qui se veut être la réponse au défi démocratique posé par la rapide évolution des sciences et des techniques. L’avènement de l’énergie atomique, de l’informatique, du génie génétique, de la procréation artificielle, des nanotechnologies, etc. implique des choix techniques qui peuvent avoir un impact significatif sur l’avenir de la société. Dans le système institutionnel présent, ces choix sont en général faits entre experts et politiques, hors du regard des citoyens, ceux-ci étant considérés comme ignares et prédisposés à être la proie de fantasmes. Mais on peut aussi soupçonner que les problèmes posés par les choix techniques antérieurs, ne serait-ce que les profonds dommages écologiques occasionnés ces dernières décennies par les activités humaines, ne soient pas sans rapport avec cette absence de démocratie concernant l’usage des sciences et techniques.
C’est justement ce à quoi veut remédier le projet de conventions de citoyens. Il s’agit d’impliquer un certain nombre de citoyens, volontaires et tirés au sort, formant un groupe représentatif de la société, à acquérir un savoir suffisant sur les techniques en cause pour organiser un débat public et les auditions qu’il jugera nécessaire, afin d’aboutir à un consensus sur des recommandations d’actions à adresser au législateur. Le Parlement a le devoir de les prendre en considération, et s’il les rejette, de motiver sa décision.
Il faut signaler au président Macron qu’il y a bien des questions qui se posent aux citoyens et qui mériteraient la sollicitation de conventions citoyennes, comme par exemple :
–    Faut-il développer un réseau 5G de communication ?
–    Dans quelle mesure faut-il développer et légaliser les différentes techniques de Procréation Médicalement Assistée ?
–    Que faire des déchets radioactifs nucléaires longue durée ?
–    Dans quelle mesure l’euthanasie peut-elle être légitime ?
–    Jusqu’où aller dans l’application de techniques nouvelles de réparation du corps pour différer la mort par le vieillissement ?
Les conventions citoyennes ne sont pas la démocratie. Mais elles sont des îlots précieux de démocratie en ce qu’elles évitent à une société de se précipiter à l’aveugle dans une technologie nouvelle, sur incitation de ses propagandistes intéressés.
Elles doivent être aussi revendiquées parce qu’elles sont un dispositif qui donne les bonnes conditions à des gens du peuple pour examiner et discuter un problème de possibilité technique qui se pose à la société. Elles permettent ainsi de mettre en valeur l’engagement populaire pour le Bien commun, son désir de savoir, et la sagesse de ses propositions, dans la mesure où on lui en laisse la disponibilité et le temps.
Bref, les conventions citoyennes donnent l’exemple de ce que peut être une véritable vie démocratique. Elles réveillent le désir qu’elle ne soit plus réservée à quelques-uns tirés au sort, mais devienne la vie de tous les citoyens.