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dimanche, mai 10, 2026

D’une violence clandestine et de son destin


Une clouterie au XIXe siècle

La mercatocratie est le pouvoir du marché, c’est-à-dire le pouvoir qui s’est imposé au tournant du XIXe siècle en Occident, en promouvant une société organisée pour l’expansion d’un marché ouvert –  où l’offre et la demande sont libres – comme la voie du bien commun.

Rappelons à cet égard la conférence « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes » prononcée en 1819 par Benjamin Constant, à la fois philosophe et acteur politique, qui marqua alors les esprits. Le commerce, dit-il, « c’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu'on n'espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n'aurait jamais l'idée du commerce. C'est l'expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c'est-à-dire, l'emploi de sa force contre la force d'autrui, l'expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c'est-à-dire, à un moyen plus doux et plus sûr d'engager l'intérêt d'un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l'impulsion, le commerce est le calcul. Mais par la même il doit venir une époque où le commerce remplace la guerre. Nous sommes arrivés à cette époque. »

Il ne faudrait jamais oublier que la mercatocratie a pris le pouvoir en se légitimant aux yeux des populations comme la voie pour sortir des sociétés hiérarchiques fondées sur l’emploi de la force et le maintien des individus sous la menace de violences, que ce soit par les guerres entre potentats rivaux, ou par les menées répressives pour contenir les populations asservies.

Nous étions alors au sortir d’un quart de siècles (1789-1815) de violences continues en Europe déclenchées par la Révolution française et continuées par les guerres napoléoniennes. Le mouvement libéral, dont B. Constant est le principal représentant en France, annonçait, sur la base de la liberté accordée à tous d’entreprendre et de commercer, une société de paix et, qui plus est, tout uniment laborieuse pour produire et mettre à disposition des biens pouvant contribuer au bonheur de chacun.

L’annonce n’était pas totalement factice. Après Waterloo (1815), il n’y eut aucune guerre en Europe pendant près de 40 ans ! Mais par la suite les guerres réapparurent et se multiplièrent – par deux fois elles se mondialisèrent – jusqu’en 1945. Depuis, après une période relativement paisible, celle dite des « trente glorieuses » (il y eut quand même des guerres de décolonisation), nous voyons, depuis 2001, la violence entre humains réapparaître de manière croissante, avec des confrontations entre armées, mais aussi sous d’autres formes plus incontrôlables et plus directement menaçantes.

Aujourd’hui, alors que la mercatocratie est plus que jamais mondialement triomphante, se déploient, sous nos regards déconcertés, des menées de destruction massive de vies et de cultures humaines impliquant des pays économiquement parmi les plus en pointe du point de vue du développement du marché.

L’annonce par Constant d’une société qui aurait substitué à l’ambition passionnée de la domination par la force, l’intérêt raisonné suscité par les relations commerciales contractuelles, s’est révélée illusoire. De fait la raison marchande n’a pas effacé la passion d’être le plus fort, alors qu’ils apparaissaient bien être des motifs de comportement contradictoires ! La prise de contrôle mercatocratique de la société a failli dans son affichage d’une société de bien-être délivrée de la menace permanente de la violence sous la conjugaison du commerce et de l’abondance. Comment le comprendre ?

La circulation des biens entre producteurs et consommateurs, et donc une économie d’échanges marchands, est nécessaire à toute société. Elle implique des spécialisations liées aux biens naturels accessibles et aux capacités propres à chacun (artisan, cultivateur, manufacturier, etc.), et la mise au point d’équivalences entre biens, qui se catalysent dans la création d’une monnaie d’échange. Il est important de noter que la valeur d’échange s’écarte très souvent de la valeur d’utilité (ou d’usage) d’un bien. L’eau qui coule en abondance à la source qui alimente le village n’a aucune valeur d’échange mais a une énorme valeur d’usage ; par contre l’or qui a une très faible valeur d’usage peut prendre une très grande valeur d’échange.

Or, Aristote (IVe siècle av. J.-C.), qui fut incontestablement le premier économiste, théorise, dans sa Politique (livre I, chap. 9), ce qu’il nomme la chrématistique, c’est-à-dire le fait de rechercher « d’où et comment viendrait, par la valeur d’échange, le plus grand profit possible ». Il considère la chrématistique comme un dévoiement de l’économie, la monnaie sortant alors de sa vocation propre qui est de faciliter les échanges de biens, puisqu’alors son accumulation devient une fin en soi. Or, par cet accumulation le richissime, en prenant un contrôle indu sur les biens, se donne une position de pouvoir dangereuse pour la cité. En effet s’enrichir en manipulant les transactions commerciales n’est en aucun cas le signe d’une capacité politique, bien au contraire – le but de l’action politique étant de faire avancer la société en direction du bien commun. C’est pour cela qu’Aristote préconisait l’interdiction du prêt à intérêt (ce qui est vendre de la monnaie, cette interdiction fut reprise par la chrétienté jusqu’au XIIIe siècle et est encore en vigueur dans le monde islamique), et l’idéal autarcique pour la cité : il s’agissait de limiter au strict nécessaire les échanges marchands avec les autres cités afin d’éviter les spéculations sur les biens en jouant sur la différence des prix (comme on le voit aujourd’hui avec le pétrole).

La chrématistique, ce n’est plus la monnaie facilitant l’échange commercial, qui correspond à l’équilibre raisonnable des intérêts entre les deux parties, c’est l’excès dans l’accaparement des biens – et l’excès, dans la Grèce antique, est toujours condamné comme contre-nature et donc source de malheur pour la société : « En vain il criera, en vain il invectivera, il sera puni comme nous autres, s'il se porte à quelque excès (ubris) ! » déclamait Démosthène, le grand orateur contemporain d’Aristote.

De cette leçon d’Aristote, on a tiré le principe, jusqu’au XVIIIe siècle, que l’économie devait être strictement encadrée par l’autorité politique pour ne pas tomber dans des dérives socialement délétères qui se résument en cette formule : acquérir du pouvoir dans la société, non pas pour contribuer au bien commun, mais parce que je suis riche !

Or, c’est exactement dans cette situation, redoutée par les Anciens qui en avaient perçu la nocivité, en laquelle nous sommes aujourd’hui ! La société est organisée pour l’enrichissement de particuliers par l’expansion du marché, et ce sont les plus riches qui ont le pouvoir politique – et ceci de plus en plus ouvertement : désormais des milliardaires se font élire à la tête des États.

La raison en est que, dès les dernières décennies XVIIIe siècle, d’abord en Angleterre, la mercatocratie, n’en déplaise à B. Constant qui la présentait comme un progrès de la raison, s’est déployée d’emblée dans l’excès chrématistique. C’est ce qu’analyse l’économiste hongrois Karl Polanyi dans La grande transformation (1944) qui, sans faire référence à Aristote, diagnostique clairement que « le remplacement du marché régulé par des marchés autorégulateurs constitua à la fin du XVIIIe siècle une transformation complète de la structure de la société. » (cette citation et celle qui suit sont tirées du chap. 6, traduction Gallimard,1983). Cela signifie que, pour la première fois dans l’histoire, s’organise une société en laquelle la circulation des biens n’est plus contrôlée par la société au moyen de ses lois et de son pouvoir politique, mais est autonomisée, se développant selon la propre logique de profit maximum pour l’acteur marchand, logique qui alors tend à s’imposer dans la vie sociale puisque la gestion des biens – l’économie – est à la base de son fonctionnement.

Et, bien sûr, comme un profit encore plus grand est toujours possible, les affairistes sont pris dans une compétition pour celui qui sera le plus riche qui n’a pas de fin – cf. le célèbre classement annuel Forbes des milliardaires, lequel semble avoir pris tant d’importance aujourd’hui pour le devenir de l’humanité ! La mercatocratie, c’est l’excès non seulement de l’enrichissement de certains par rapport aux autres, mais c’est aussi l’excès dans l’extension de l’échange marchand, à tel point que la mercatocratie est devenue aujourd’hui quasiment mondiale, tout en s’emparant de plus en plus de dimensions de la vie humaine (on achète des enfants ou des « mères porteuses »).

Il faut faire l’hypothèse que cette logique de l’excès est humainement un symptôme d’immaturité. Elle est en effet analogue aux comportements enfantins immatures, tels qu’on les constate, par exemple, dans les haltes-garderies avec les bambins qui se battent pour s’accaparer les jouets. Mais à leur âge on comprend qu’ils essaient d’éprouver matériellement leur pouvoir d’affirmer leur moi tout juste découvert !

Or, comme le montre Polanyi, si ce système économique dynamisé par la recherche du plus grand profit particulier, permet de produire et faire circuler plus de biens, qui profitent d’abord à ceux qui peuvent se les payer, il implique d’emblée la marchandisation du travail, celle de la nature, et celle de la monnaie. Or ces biens, parce qu’ils sont essentiels à la vie humaine, n’ont pas du tout été créés pour être vendus comme de simples marchandises.

En ce qui concerne le travail Polanyi écrit : « La prétendue marchandise qui a nom "force de travail" ne peut être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l’individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière ». Derrière ces mots il faut inférer la grande violence faite à l’ouvrier – nous parlons de celui qui, depuis des siècles, faisait « œuvre », qui avait un statut, une protection de sa corporation, et qui était reconnu personnellement dans la valeur de son travail – qui se retrouve tout à coup prolétarisé, car devant se vendre à une manufacture avec ces nouvelles machines qui lui imposent son activité, toujours les mêmes gestes qui sont la négation de son riche savoir-faire, au moins 60 heures par semaine, pour gagner tout juste de quoi vivre. Pensons aussi aux jeunes filles, aux enfants, expulsé(e)s de leur vie campagnarde – l’appropriation des terres pour des cultures de rapport créant de l’exode rural – perdant leur activité autonome près des leurs, pour épuiser toute leur vitalité dans ses unités de production au service des machines, souvent logé(e)s dans des internats au régime de caserne.

On retrouve ces dévastations violentes du côté du traitement de l’environnement naturel – ce que Polanyi appelle « la nature ». Elle est la première victime du marché autonomisé puisque celui-ci en fait sa réserve de matières premières. C’est ainsi qu’on la voit constamment arasée, forcée, morcelée, excavée, arrachée, dépecée, pour devenir une multiplicité indéfinie de marchandises, au point d’être en voie de destruction, ce dont témoignent les désastres écologiques contemporains.

Enfin faire de l’argent une marchandise, relevant donc de l’offre et de la demande, est devenu un facteur d’enrichissement de plus en plus important au fur et à mesure que s’est étendu le pouvoir de la mercatocratie. Si bien qu’on parle maintenant d’une financiarisation de l’économie. On sait qu’elle amène aux injustices exorbitantes sécrétées, entre autres, par la priorité donnée aux profits pour les actionnaires. Elle se manifeste par maintes disruptions sociales, telles les délocalisations et autres aberrations dans l’organisation de la production et des flux marchands ; elle produit enfin inévitablement des bulles spéculatives avec les crises économiques subséquentes. Tout cela implique une infinité de malheurs humains.

Une violence est toujours une négation de soi comme sujet, que ce soit lorsque, par l’emploi de la force, nous sommes, en notre corps, traités comme un objet ; ou en notre personne lorsqu’on se voit traité de façon indigne – tels le mensonge, le harcèlement, la « mise a placard », etc. La mercatocratie laisse voir une société bien policée, les circulations de biens se présentant comme contractuelles ; et elle se réclame du droit pour faire valoir la liberté de chacun. Mais cette apparence avenante s’adosse à une violence omniprésente.

On ne peut pas comprendre la violence qui submerge de plus en plus le monde actuel, si l’on n’admet pas deux réalités :

–      Aujourd’hui le monde est mondialement organisé par une mercatocratie de caractère chrématistique – ce qui veut dire que cette forme de pouvoir politique est fondamentalement détournée du bien commun. Ce qui peut seul permettre de comprendre le délabrement de l’environnement naturel humain, comme la dislocation des solidarités sociales, auxquels on est parvenu.

–      Une violence clandestine systématique faite à l’humain est consubstantielle à l’organisation sociale imposée par la mercatocratie. On a vu que cette violence est le mode de relation à l’environnement naturel. Mais elle s’applique à l’insertion de l’individu dans la société. Il est voué à être travailleur-consommateur pour le bénéfice du marché. En tant que travailleur la meilleure part de son énergie vitale est captée par une activité qui n’a pas de sens pour lui. Voilà ce qu’en disait Simone Weil en 1937 dans La condition ouvrière, et qui est toujours actuel : « La peur du renvoi et la convoitise des sous doivent cesser d'être des stimulants essentiels qui occupent sans cesse le premier plan dans l'âme des ouvriers [...]. D'autres stimulants doivent être au premier rang. Un des plus puissants, dans tout travail, est le sentiment qu'il y a quelque chose à faire et qu'un effort doit être accompli. Ce stimulant dans une usine, et surtout pour le manœuvre sur machines, manque bien souvent complètement. Lorsqu'il met mille fois une pièce en contact avec l'outil d'une machine, il se trouve, avec la fatigue en plus, dans la situation d'un enfant à qui on a ordonné d'enfiler des perles pour le faire tenir tranquille. » À cela s'ajoute son rôle assigné de consommateur par lequel l’individu est largement provoqué à acheter par une communication le plus souvent intrusive et manipulatrice de ses sentiments, au-mépris de ses besoins et désirs par lesquels il devrait exprimer ce qu’il est. Enfin s’éprouve une maltraitance propre à la vie sociale, ne serait-ce qu’en tant qu’habitant d’un lieu où devraient se créer des relations durables de confiance, par les mobilités et autres adaptations requises par les exigences du marché qui peuvent soudainement bouleverser les conditions de vie d’un foyer. Et il faut rappeler aussi la brutalisation de la décence ordinaire que nous avons examinée dans un précédent article, alors qu’elle est le ciment traditionnel de la confiance sociale populaire.

Il y a une économie de la violence, puisqu’elle fait dette. Celui qui a subi la violence sans que justice lui soit rendu emporte avec lui une dette de violence à rendre à un individu ou à un groupe social qu’il associe – d’une manière ou d’une autre, et quelquefois très inconsciemment – à l’agent de la violence qu’il a subie. On le devine, presque toujours, la nouvelle victime de cette violence en retour la vivra comme totalement injuste, d’où la reconduction, mais le plus souvent grossie d’intérêts lésés, de la dette de violence. C’est ainsi qu’il y a des circonstances où la violence dans une société a tendance à monter, et on sait par l’histoire que cela peut aboutir à un conflagration mondiale.

Nous sommes, en ce printemps 2026, dans une telle période. Nous sommes en effet tributaires de toutes les violences subies en tant que créatures vouées à contribuer à la croissance du marché. Nous sommes une société, quasiment mondialisée, terriblement alourdie de violence latente, mais ordinairement tue. Cependant, pour qui veut être lucide, il la voit bien affleurer en de nombreuses occurrences, comme l'addiction trop répandue à des jeux vidéos de guerre où l'on gagne à tuer en vue subjective le maximum d'ennemis, comme l’agressivité débridée entre écrans qui communiquent sur des espaces sociaux numériques en offrant l'incognito identitaire, comme les imprécations collectives publiques contre des minorités sociales les plus vulnérables, comme ces quidams qui, de temps à autres, pour des raisons confuses, mais parce qu'ils ont trouvé une arme qui rend l'acte accessible, tuent des innocents qu'ils ne connaissent souvent même pas, etc. Il faut donc considérer comme une possibilité de notre avenir proche que le gros nuage noir de notre dette accumulée éclate sous la forme d'un  déferlante de violences ouvertes.

C’est pourquoi il est si important d’élucider l’origine première de cette violence. Ce qui permet de voir dans quelle voie on peut acquitter cette dette de manière juste afin que soit désamorcée cette violence. Comme celle-ci a une dimension collective, c’est collectivement que les principaux responsables affairistes seront mis hors d’état de nuire. Par une reconduction de la violence, désormais qualifiée de légitime ? Pas forcément, si on se met au clair collectivement sur ce qu’on vise. De ce point de vue, l’idée de l’« île au Monopoly » est intéressante ! 

dimanche, août 03, 2025

Au-delà de la primauté de l’offre sur la demande

 



L’économie, c’est le savoir des règles de circulation des biens dans la société.

Il y a une dimension économique dans toute société parce qu’il est quasiment impossible – le « quasiment » renvoie à des situations de survie – que chacun puisse assurer de manière autonome la disponibilité des biens nécessaires pour répondre à ses besoins. Ne serait-ce que parce que chacun à des possibilités (aptitudes, goûts, situations, etc.) différentes qui l’amènent à être plus efficace dans la production de certains types de biens. De ce fait une société devient globalement plus prospère en favorisant la spécialisation dans la mise à disposition de biens et donc leur circulation.

Cette circulation se fait par l’échange de biens. Ce qui implique la rencontre entre une demande et une offre. Au-delà du troc, qui ne peut être que marginal, un échange permet à un bien de circuler grâce à la médiation de la monnaie, laquelle permet de rendre commensurables les biens disponibles. Spontanément le transfert d’un bien se fait à la demande de celui qui a besoin du bien en question, pour la simple raison que la notion de « bien » pour caractériser une réalité quelconque – ce peut-être aussi un service (se faire couper les cheveux) – est créée par l’existence d’un besoin qui la vise. Il s’ensuit que c’est d'abord la valeur d’usage du bien – ce en quoi il répond au besoin – qui détermine son prix ; cette valeur d’usage est ensuite pondérée par le temps et la qualité du travail demandé ainsi que la valeur des matériaux mis en œuvre. C’est ce qu’explique le premier économiste de l’histoire, Aristote : « Il est donc indispensable que tous les biens soient mesurés au moyen d’un unique étalon, comme nous l’avons dit plus haut. Et cet étalon n’est autre, en réalité, que le besoin qui est le lien universel (car si les hommes n’avaient besoin de rien, ou si leurs besoins n’étaient pas pareils, il n’y aurait plus d’échange du tout, ou les échanges seraient différents). » (Éthique à Nicomaque, V, 8)

Ce sont là les règles économiques de base que connaissent toutes les sociétés. Même encore la nôtre, bien qu’elle ait massivement dérivée vers la primauté de l’offre sur la demande, car il subsiste toujours un fond inexpugnable de demandes auxquelles doivent s’adapter les offres (par exemple coiffure, soins médicaux, etc.) Mais il y a une autre dimension de l’activité économique, qu’Aristote nommait la chrématistique (dans Politique, livre I). La chrématistique est l’intérêt non pas pour l’utilité propre d’un bien, mais en tant qu’il peut être échangé et ainsi rapporter un bénéfice. C’est la dimension proprement commerçante de la circulation du bien qui s’attache à sa valeur d’échange et non à sa valeur d’usage. Elle est une dimension nécessaire de toute économie car il faut bien des intermédiaires – les commerçants – qui mettent à disposition des biens qu’ils jugent correspondre à la demande locale, ce qui implique des risques et de nombreuses charges pour lesquelles ils doivent se rémunérer.

 Mais tout de suite Aristote met en garde contre une dérive de la chrématistique qu’il repérait déjà dans la société grecque du IVe siècle avant J-C. La transaction commerciale peut être en effet détournée de sa fin propre – assurer la satisfaction des besoins – pour une autre fin qui est l’accumulation de monnaie pour elle-même. Aristote insiste sur le caractère illimité de cette recherche du profit, qui ne saurait trouver sa fin dans la sérénité des besoins satisfaits. Car en utilisant de l’argent pour faire plus d’argent le marchand – on peut réserver ce mot à celui qui vise un tel profit – acquiert un nouveau pouvoir dans la société. Il peut en effet faire fructifier son capital monétaire s’il l’investit pour réaliser une disponibilité de biens anticipant une demande prévisible : il se met alors en situation d’amasser de grands profits. Ainsi l’activité marchande ne devient finalement qu’une recherche de pouvoir et de jouissance, lesquels n’ayant jamais de fin mènent à l’excès, ce qui fait immanquablement le malheur des sociétés. C’est ce que dénonce le contemporain et concitoyen athénien d’Aristote, l’orateur Démosthène : « En vain il criera, en vain il invectivera, il sera puni comme nous autres, s'il se porte à quelque excès (ubris). » (Contre Midias, IVe siècle av. J.-C.). Ne pouvons-nous pas nous sentir concernés par cette apostrophe d’il y a 25 siècles, en notre situation contemporaine sous une mercatocratie à la fois triomphante et sans avenir ?

C’est pourquoi Aristote préconise de légiférer pour encadrer la chrématistique. Il demande tout particulièrement l’interdiction du prêt à intérêt, qui consiste à mobiliser de l’argent, pour faire plus d’argent. Cette condamnation du prêt à intérêt à été reprise par la chrétienté – on l’appelait alors l’usure. Ce n’est qu’au XIIe siècle, parce que les demandes des cours royales aux marchands (par exemple en tissus et épices venant d’Orient) impliquaient de lourds investissements, que les princes ont obtenu du pape une tolérance de l’usure.

On peut considérer que la véritable fin du Moyen-Âge correspond à la reconnaissance sociale de la chrématistique, autrement dit cette partie de l’économie constituée par la poursuite par les marchands de leur propre profit. Des penseurs vont théoriser que c’est l’enrichissement de ses marchands qui fait la puissance d’un royaume. C’est ce qu’on a appelé la doctrine mercantiliste qui, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, a transformé l’économie de l’Occident, constituant en quelque sorte une première esquisse de mondialisation. Car l’appât du gain du marchand devenant le moteur de l’économie, il appelle des entreprises de quête des métaux précieux qui permettent d’augmenter la masse monétaire de l’État tout en asseyant sa fiabilité, et une prédilection pour le commerce international qui permet de faire les meilleurs profits en se procurant des biens là où ils sont faciles à produire pour les vendre là où ils sont difficiles à se procurer. Il faut savoir que ce commerce est d’autant plus fructueux qu’il s’appuie sans vergogne, malgré la religiosité ambiante, sur des pratiques inhumaines d’esclavage, en particulier de populations africaines.

La voie privilégiée de l’investissement profitable pour le marchand consiste alors à préempter une demande en rendant une offre disponible – pour le dire simplement : « instaurer un marché » (d’où le nom de mercantilisme). Mais ne nous méprenons pas sur ce « marché » du mercantilisme. C’est un marché fait par les riches pour les riches. Au peuple, aux petites gens, aux paysans chassés des campagnes par la pratique des enclosures – enclore des terres communales (qui depuis toujours étaient ouvertes à tous) pour les exploiter et en faire des terres de rapports pour les manufactures ou l’industrie (y mettre des moutons pour la laine) – est réservé pour seul destin de rester pauvres et de travailler. Ceux qui font leur marché dans cette nouvelle économie en développement sont uniquement, dans ces sociétés fortement hiérarchisées, les privilégiés. 

Ainsi, jusqu’aux profonds changements sociaux qui marquèrent la fin du XVIIIe siècle, cette préséance de l’offre ne concerne qu’un marché exigu (les privilégiés sont très minoritaires) et ne présente qu’un faible éventail de produits puisque les privilégiés sont bridés par les phénomènes de mode qui sont un enjeu de reconnaissance de leur statut social.

L’économiste austro-hongrois Karl Polanyi, dans La Grande Transformation (1944), affirmait que « le remplacement du marché régulé par des marchés autorégulateurs constitua à la fin du XVIIIe siècle une transformation complète de la structure de la société. » En effet, le marché, tant qu’il a été pratiqué selon la doctrine mercantiliste, est resté entièrement sous l’autorité du monarque, lequel en est un acteur majeur, à la fois comme le premier client (avec sa cour), et comme un producteur (par exemple les manufactures royales fondées par Colbert). Si bien que tout marchand-entrepreneur doit se conformer à la politique étrangère royale. Enfin la source de la force publique reste dans la main royale. C’est en ce sens que Polanyi peut considérer comme « régulé » le marché sous le mercantilisme.

La véritable rupture économique se fait donc à la fin du XVIIIe siècle en Occident, à la faveur des bouleversements sociaux consécutifs aux révolutions états-unienne et française. Polanyi parle de l’advenue du marché « autorégulé » pour marquer que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le marché – l’espace d’échanges économiques qui, en exposant l’offre, la met en libre concurrence par rapport aux demandes qui s’expriment, déterminant, en fin de compte la valeur d’échange des biens – ce marché donc, ne se soumet plus à l’autorité politique. C’est même le contraire ! Désormais c’est le marché qui, profitant du déverrouillage des hiérarchies, s’efforce d’investir l’État afin qu’il facilite son expansion. Il bénéficie pour cela d’un contexte idéologique favorable, car l’on parle désormais de la liberté du peuple et de son droit au bonheur. Les marchands-entrepreneurs peuvent prétendre offrir à la consommation des biens pouvant aller dans le sens de cette quête populaire de bonheur.

 En ce point, il faut noter que si tout marché est la mise en scène d’une offre, et en tant que tel exprime une primauté de l’offre sur la demande, il ne signifie pas nécessairement la prise de pouvoir du marchand.

Nous connaissons tous la plus simple situation de marché, celle qui occupe périodiquement la place de la ville ou du village, en laquelle, sur des étals provisoires, producteurs et commerçants exposent leur offre variée et ciblée à une population qu’ils connaissent. Dans cette interaction vivante entre l’offre et la demande, la primauté de l’offre n’est pas l’instauration d’un pouvoir du commerçant, parce qu’ici, si l’offre ne paraît pas évidente pour la demande, on argumente et on s’écoute .

À ce marché local, que l’on peut qualifier de « démocratique », il faut opposer le marché global –  on peut même dire aujourd’hui « mondialisé » – que l’on qualifiera de « mercatocratique » – l’usage de cet adjectif signifie qu’il est le lieu d’une forme de pouvoir social qui entrave arbitrairement la liberté humaine. Qu’est-ce qui change lorsqu’on passe de l’un à l’autre ?

  • Il y a une perte essentielle dans la relation de la demande avec l’offre, puisque dans le marché global, vu le nombre de personnes impliquées, l’offre ne se trouve plus confrontée directement à une demande qu’elle doit prendre en compte, elle cible « une clientèle » potentielle par abstraction de certains caractères dans une population donnée. Les besoins de celle-ci vont être étudiés indirectement par des « études de marché » en lesquelles on pose, à un échantillon d’individus censé être représentatif, des questions courtes qui impose des réponses par réaction (non réfléchies ni argumentées) et simples (le plus courant : oui/non/sans avis).

  • L’offre s’appauvrit. En effet, n’ayant plus la régulation de l’État au-dessus d’eux les marchands-entrepreneurs entrent dans une concurrence sans frein, les petits étant engloutis par les gros, lesquels deviennent de plus en plus gros, jusqu’à devenir des oligopoles qui se répartissent le marché. La variété de l’offre se réduit et les prix sont artificiellement tirés vers le haut. Il faut souligner que cette impitoyable concurrence amène à la disparition de nombreux produits originaux ou locaux, exigeant des ressources et un savoir-faire spécifiques, créant d’autant un décalage de l’offre par rapport à la demande.

  • Elle implique une agression communicationnelle massive. La stratégie de la mercatocratie est la saturation de l’espace par des messages promouvant son offre. Ceux-ci s’insinuent jusqu’aux chambres à coucher par l’intermédiaire des terminaux de communications personnels, …et n’épargnent pas les enfants. Son procédé est ce qu’on peut appeler « la manipulation réactive » – une interpellation émotionnelle avivée par l’image qui, soulignant une frustration, fait réagir, alors même que le produit à vendre est mis en valeur comme la solution – la grosse automobile bien haute avec gros pneus pour le mâle de classe moyenne en menace d’être déclassé professionnellement, et peut-être aussi dans son genre. 

J’entendais ce jour un reportage plein de commisération et d’interrogations sur les gens qui ne pouvaient pas partir en vacances, et qui seraient un pourcentage de la population anormalement important. L’étonnante omniprésence du verbe négativement conjugué « ne peuvent pas » imposait le présupposé d’une thèse idéologique incontestable : « On ne peut que vouloir choisir quelque lieu de destination dans l’offre si variée et si séduisante qui s’étale sur le marché des vacances ! » Nul soupçon que l’on puisse ne point avoir une demande de vacances, du moins en ce sens particulier où l’entend le reportage et qui est celui de l’offre marchande, qu’on puisse, par exemple, vouloir simplement profiter d’un espace urbain rendu plus calme et plus disponible, qu’on puisse vouloir se dispenser de l’épreuve d’une transhumance dans les bouchons des samedis d’été, etc.

Ce type de reportage laisse voir le pouvoir que s’attribue la mercatocratie, en fait le pouvoir des principaux acteurs du marché. En saturant l’espace public de son offre de biens, avec la communication intrusive et proliférante qui la promeut, elle parvient à réduire, en l’orientant selon ses intérêts, le champ des possibles pour chacun. Or, l’ouverture du champ des possibles entre lesquels on peut choisir n’est rien d’autre que la mesure de notre liberté !

Au fond, le pouvoir mercatocratique n’est-il pas essentiellement là : étouffer l’infinie variété des demandes possibles sous son offre, et finalement imposer une organisation sociale en fonction de cette offre ?

On voyait bien, dès les années 70, qu’il fallait valoriser le très dense réseau ferroviaire français pour contrer l’envahissement de l’espace public par l’automobile, et prévenir l’excès d’émissions carbonées qui s’annonçait. Mais non ! Les demandes en ce sens ont été marginalisées ; on a voulu faire croire que seule l’offre automobile pouvait répondre aux besoins de déplacement de chacun, que le choix du moyen de déplacement ne pouvait pas être autre que le choix entre les grandes marques de cette offre. Et, toujours par rapport aux besoins de déplacement, cela continue. On offre des destinations dites « paradisiaques » avec voyages en avion, ou des croisières dites « de rêve » dans des méga-paquebots, à des prix si abordables qu’on parvient à ne même pas laisser une partie de nos chers retraités envisager des activités qui ne compromettent pas à ce point l’avenir de leurs petits-enfants.

La primauté de l’offre, ce sont donc plein de micro-pouvoirs de la mercatocratie sur nous, c’est-à-dire contre la pleine maîtrise de nos vies. Mais c’est plus, c’est l’induction d’une certaine organisation de la société qui nous bride dans des manières de vivre que l’on n’a pas choisies, et qui nous amène à une impasse à la fois sociale et écologique.

Mais ceci étant constaté, on peut se rendre compte qu’on n’est pas nécessairement impuissant face à cette emprise de la mercatocratie sur nos vies par la primauté de l’offre. Car chacun peut faire pour lui-même le petit examen de conscience que constitue la réponse à la question : « Qu’est-ce que j’aurai voulu en ce domaine si je n’avais pas connu cette offre ? » S’il est fait sincèrement, en fonction de soi et de ce qu’on veut être, on verra que cet examen changera notre vision du monde.

Un dernier mot quand même. Nous critiquons, nous condamnons, cette économie de la primauté de l’offre. Mais nous ne voulons en aucun cas incriminer l’emploi du mot « offre » lui-même. C’est un des plus beaux mots de notre langue. Car c’est le mot qui désigne l’initiative d’un autre mode d’échange que l’échange économique : l’échange symbolique du don. Ce type d’échange a une présence et une importance dans nos vies trop méconnue par l’économisme ambiant. Il faudra que nous en reparlions !