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dimanche, décembre 07, 2025

L’inversion des valeurs a bien eu lieu !

 


 

« Nous libres esprits, sommes déjà une “inversion de toutes les valeurs” une déclaration de guerre et de victoire personnifiée contre toutes les vieilles notions de “vrai” et de “faux” »

Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist, § 13 , 1888

« L’inversion de toutes les valeurs », cette idée de rupture radicale dans la vision du monde due à Nietzsche, apparaît on ne peut plus audacieuse, et peut séduire pour cela. Mais elle se discrédite d’emblée en rodomontade par l’illustration qu’en donne dans la même phrase son auteur, en ce qu’il revendique une « victoire personnifiée contre toutes les vieilles notions de “vrai” et de “faux” ».

Mais pas du tout, Friedrich ! Tu te paies de mots qui ne valent rien. Puisque tu récuses ce qui leur donnerait de la valeur : la vérité ! La valeur de vérité est ce qui fait tenir tout discours assertorique, c’est-à-dire tout acte de langage qui communique sur un état de choses du monde. Ton discours victorieux est assertorique : tu le torpilles si tu lui ôtes la possibilité d’être reçu comme vrai ! Le discours assertorique – tout acte de langage non simplement performatif (comme dire « oui ») – a besoin de la valeur de vérité pour être communicable, tout comme le bateau a besoin de l’eau pour faire la traversée. Friedrich, toutes tes déclarations péremptoires, tous tes écrits, restent en cale sèche puisque tu récuses la valeur de vérité !

Que reste-t-il aujourd’hui de ces imprécations nietzschéennes contre la vérité sinon ces quelques pathétiques affirmations de tribuns populistes – Trump affirmant qu’il y avait plus de monde à son investiture qu’à celle d’Obama – qui croient pouvoir faire prendre leurs désirs pour des réalités, et qui, finalement, traînent avec eux la lâcheté de ne pas être capables d’assumer le monde commun que nous donne le langage appuyé sur l’expérience partagée ?

Pourtant une véritable inversion des valeurs s’est bien produite dans le dernier demi-siècle sous l’égide d’un pouvoir qui désormais organise mondialement la société en fonction de la circulation des biens, de telle sorte que croisse sans cesse le marché, et qu’il faut pour cela reconnaître comme une mercatocratie.

Nietzsche s’en prenait aux valeurs morales, dominantes en Occident à la fin du XIXe siècle, et ciblait d’abord le Christianisme comme symptôme d’une humanité malade, incapable d'affirmer sa vitalité. Pour la mercatocratie, il n’y a même pas inversion des valeurs morales, il n’y a plus de morale. Sa vision du monde est tout simplement amorale : elle s’exempte de valeurs morales qui trônent au-dessus des comportements humains. Il n’y a plus que des biens et la réussite ou l’échec dans l’accaparement des biens.

Que sont devenues les valeurs alors ? Sous le règne mercatocratique, elles ne sauraient exister qu’incarnées dans les biens, et finalement elles se mesurent en valeurs monétaires. Cela signifie que la mercatocratie s’adosse à une vision du monde matérialiste. Pour le matérialiste, ce qui est essentiel, c’est la réalité matérielle, les idées, les idéaux, n’en seraient que l’épiphénomène – c’est d’ailleurs pour cela que tant de capitaux sont investis aujourd’hui dans les neurosciences : c’est la perspective d’une maîtrise des comportements des potentiels consommateurs de biens par intervention sur le cerveau.

Ainsi, si l’on veut parler d’éthique mercatocratique – éthique est le mot approprié pour désigner une théorie des valeurs en fonction desquelles on doit vivre – celle-ci ne pourra consister qu’en un classement hiérarchique des types de biens.

Pour qu’une politique mercatocratique soit possible, il faut alors que chacun, dans son rapport au bien, soit prévisible. C’est pourquoi le travailleur-consommateur, tel qu’envisagé par l’économie régnante, ne peut avoir que des besoins puisque ceux-ci, parmi toutes les inclinations humaines, sont les seules qui soient assurément prévisibles puisque caractérisées par la nécessité d’être satisfaites – voir à ce propos notre essai Comme on nous tient.

Mais en étendant ainsi de manière indéfinie le domaine des besoins, qui dès lors recouvre le domaine des désirs (qui laissent la liberté de les satisfaire), la psychologie mercatocratique est contrainte de les hiérarchiser par ordre de priorité. Tous les besoins doivent être satisfaits, certes, mais les besoins secondaires ne s’imposeront qu’une fois les besoins primaires satisfaits. Et quand seront satisfaits les besoins secondaires, il y aura des besoins tertiaires, etc. Car il faut que l’humain ait des besoins sans fin pour que le marché vive, puisque le marché ne vit qu’en s’accroissant.

Sont donc appelés besoins primaires, les besoins auxquels l’individu humain est tenu de donner prioritairement satisfaction pour simplement continuer à vivre – respirer, manger, boire, dormir, se vêtir, avoir un habitat, etc. Or, les biens répondant à ces besoins, puisqu’ils assurent la maintenance physiologique de l’individu sont nécessairement au sommet de la hiérarchie des valeurs : être bien dans son corps est le premier bien dont dépendent tous les autres ! Ici le matérialisme régnant est tout-à-fait en phase avec le bon sens commun qui dit toujours et partout que la santé est le premier des biens !

Mais cela fait problème pour la mercatocratie car les besoins primaires sont ceux qui sont les plus faciles à satisfaire. Le célèbre philosophe matérialiste grec Épicure (–IVe siècle), le remarquait déjà : « … tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. » (Lettre à Ménécée). Et les besoins qualifiés de « primaires » sont naturels par excellence puisque ce sont ceux qui sont universellement partagés car indéfectiblement liés à notre nature. Or, si les biens primaires sont aisément accessibles, ils ne sont pas intéressants pour le pouvoir mercatocratique, car il ne sont pas ou peu monnayables sur le marché où se font les profits.

Le résultat est que les biens de plus grande valeur simplement pour vivre en bonne santé sont systématiquement maltraités sous pouvoir mercatocratique. Pour des centaines de millions d’humains, l’air qu’ils respirent quotidiennement est trop vicié pour ne pas menacer leur santé[i] ; il n’y a à peu près plus de flux d’eau courante saine accessibles, par contre l’eau que l’on boit se charge toujours plus de « polluants éternels » (PFAS) qui inquiètent pour leur impact à terme sur la santé. A-t-on remarqué combien sont dévalués, en contexte mercatocratique, tous les biens qui ne peuvent pas afficher un différentiel de technicité, tout comme les fruits spontanés offerts à la cueillette, ou les simples productions agricoles vivrières sans l’entremise d’engrais chimiques et de pesticides toujours nocifs pour la santé ?

Tout se passe comme si la mercatocratie s’évertuait à abîmer les sources naturelles de biens essentiels pour contrer le constat Épicure (citation ci-dessus) afin de pouvoir les monnayer, une fois altérés, parce que cela justifierait leur artificialisation. L’eau courante potable, ce bien, jusqu’à il y a quelques décennies, toujours abondant, est devenue suspecte, même au robinet, mais on vend de l’eau prétendument pure sous emballage plastique. On a perdu l’essentiel de la saison enneigée, comme conséquence de la dilapidation d’énergies fossiles, mais on vend des séjours de sports d’hiver à grand renfort de neige artificielle.

De quoi a-t-on vraiment besoin pour vivre humainement bien dans son corps ? Outre l’air, l’eau, la nourriture, il faut de quoi s’habiller et un logement. Ceux-ci peuvent être réalisés par soi-même, mais pas toujours très efficacement, c’est pourquoi, pour ce qu’on en sait, ils ont toujours fait aussi l’objet de transactions marchandes, impliquant des métiers artisanaux traditionnels. Cela indique simplement que l’échange marchand est utile dans toute vie sociale, et n’a donc pas toujours été, n’est pas toujours, au service d’un but d’abus de pouvoir.

Mais n’y a-t-il pas beaucoup de biens primaires, plus qu’on ne le croit, qui ne sont pas monnayables et pourtant indispensables à une vie humaine ? N’est-ce pas le cas, de la préservation de notre santé (et donc du temps de pleine vitalité dont nous disposons), de l’espace ouvert à nos déplacements, de l’ensoleillement qui réchauffe, mais aussi de la pluie qui arrose, du salut au matin par le chant des oiseaux, de la contemplation nocturne de l’infinitude du ciel étoilé ? Et n’avons-nous pas aussi vitalement besoin, en tant qu’humains, d’une vie sociale en confiance, qui laisse toute latitude, même vis-à-vis de l’inconnu que l’on croise, de se regarder, se saluer, voire d’échanger ? N’est-ce pas également un bien primaire que notre capacité de léguer à nos descendants une planète Terre pleinement viable ?

Le fait est que tous ces biens sont aujourd’hui systématiquement maltraités, d’une manière ou d’une autre, par la mercatocratie. Mais qui peut raisonnablement penser que nous continuerions à vivre humainement si nous nous faisions voler ne serait-ce qu’un de ces biens primaires non officiellement répertoriés ?

Il faut quand même prendre au sérieux ce qu’on appelle besoins secondaires, et donc les biens secondaires qu’ils impliquent. Selon la théorie économique, les biens secondaires devraient s’imposer une fois les individus pourvus en biens primaires. Mais en réalité, comme on l’a vu, les gens sont très insuffisamment pourvus en biens primaires. Et bien sûr cela affecte le vécu de chacun, cela se traduit au moins par une multitude de ressentis négatifs de défauts de bien vivre, pas toujours très conscients, mais dont le résultat est toujours un sentiment global d’une vitalité frustrée. On peut donc considérer que ce qu’on appelle « besoin secondaire » a plutôt une fonction de besoin primaire réparateur, et que le bien secondaire est en réalité un bien compensateur venant soulager la frustration.

Les besoins secondaires, et éventuellement tertiaires (comme s’offrir un week-end à la mer) sont toujours d’origine sociale. Et c’est par l’organisation particulière de la société qu’ils s’avèrent nécessaires. Les biens correspondant à ces « besoins » sont ainsi toujours artificiels. On est donc amené à penser que le passage aux biens secondaires renforce l’emprise du pouvoir social sur l’individu. Mais celui-ci s’y plie parce qu’il trouve en eux des satisfactions compensatoires assurées à sa frustration latente. La société de consommation est essentiellement une société de consommation de « besoins » secondaires, et elle fonctionne sur la frustration par rapport aux vrais besoins humains. C’est pour cela qu’elle est une société pathologique. Ce qui le montre de façon évidente, c’est l’inversion de la valeur des biens lorsqu’on en examine le fonctionnement avec un peu de recul.

Nombreux sont ceux qui doivent conduire leur automobile dans les embouteillages de la circulation urbaine du soir, à devoir respirer un air excessivement vicié, mais avec des essuie-glaces qui se mettent automatiquement en route dès l’impact d’une goutte d’eau ! On est amené à manger de la nourriture industrielle de valeur nutritive dégradée et souvent rendue dangereuse par ses additifs, mais on peut commander son four à distance. On peut tchatter avec la Terre entière, mais n’avoir aucune relation avec ses voisins d’immeuble ou de lotissement. On a de l’Intelligence Artificielle accessible à l’envi, mais cela n’empêche pas que soient faits, collectivement, des choix imbéciles et alarmants concernant notre avenir commun.

Cette inversion des valeurs est pernicieuse pour deux raisons :

  • Elle est une manière, pour le marché, de s’amplifier des dommages qu’il provoque pour augmenter son emprise sur la société. En effet, toute détérioration de ses conditions de vie appelle, de la part de l’individu qui la subit, un besoin de compensation qui implique une nouvelle demande qui ouvre un nouvel espace pour un bien secondaire – une filtration pour son arrivée d’eau, une médication pour ses problèmes respiratoires, un climatiseur pour parer aux canicules, un marché des villégiatures pour échapper aux nuisances urbaines, etc. – qui renforce l’emprise des faux besoins par rapport aux vrais sur la conduite de sa vie. Il est remarquable que très souvent la compensation a aussi une dimension psychologique de nature symbolique – par exemple l’achat d’une automobile surdimensionnée peut apporter la satisfaction fantasmée d’un nouveau sentiment de puissance sur l’environnement naturel, voire sur ses congénères !
  • Elle passe largement sous le radar de l’attention des populations affectées, parce que le mauvais traitement des besoins essentiels se fait presque toujours graduellement, à bas bruit, évitant toute irruption brutale de sensations négatives, dans une vie sociale où l’attention est constamment sollicitée ailleurs. En général, on en prend connaissance trop tard, lorsque le dommage au bien commun n’a pu qu’être collectivement reconnu. Le problème de l’envahissement par les déchets plastiques s’est manifesté lorsque la formation d’un « continent plastique »  – des déchets plastiques qui se sont accumulés sur des millions de km2 dans le Nord-Pacifique – a été révélé. Le problème des ravages provoqués par certaines catégories de pesticides a été manifesté quand le phénomène de la disparition des abeilles est devenu une affaire publique dès lors qu’est apparu une pénurie de miel.

On peut dire que l’inversion des valeurs est un phénomène systémique à la mercatocratie. Il consiste en une substitution des biens essentiels à la vie humaine sur Terre, spontanément et aisément accessibles, par des biens secondaires artificiels d’intérêt moins essentiel mais qui apportent une compensation concernant la frustration due à la raréfaction et à l’altération des biens essentiels. Sans cette inversion il ne saurait y avoir de mercatocratie, car elle est la condition nécessaire pour que le marché puisse croître indéfiniment. En effet, les biens naturels sont d’emblée de valeur marchande nulle ou faible, alors que la valeur des biens artificiels est largement à la main des acteurs majeurs du marché qui peuvent jouer sur leur technicité et leur rareté – on peut le constater aujourd’hui par le prix astronomique que prennent certains médicaments contre le cancer, le sida, ou contre certaines maladies rares.

La mercatocratie est un régime qui ne subsiste que dans son accroissement indéfini – qui est celui du marché. Elle ne peut qu’inverser la valeur des biens pour assurer cette croissance. Mais la dénaturation qu’entraîne cette croissance fait clairement voir que si nous ne l’arrêtons pas par lucidité, elle aboutira à une autodestruction de l’humanité.

 


[i] Sait-on que la surmortalité causée par la pollution atmosphérique en France est de l’ordre de 50 000 morts annuels, ce qui est tout-à-fait comparable à la surmortalité causée par l’épidémie du coronavirus en 2020 ?

jeudi, mai 12, 2022

Peut-on vivre sans avenir ?

 

AgroParisTech 2022

Ce qui nous réunit en cette troisième décennie du XXIème siècle, c’est un vécu de crise.
Il faut comprendre cette proposition en donnant au « nous » l’ampleur de l’humanité, et en reconnaissant dans le « vécu de crise » une incapacité de se projeter dans l’avenir.
Or, c’est le propre de la condition humaine que de ne pouvoir se dispenser d’espérer, et donc de se projeter dans l’avenir.
Pour une raison simple : l’individu humain se sait mortel. Il sait donc que le temps de vie qui lui est alloué est limité, au mieux, à quelques dizaines de circonvolutions de la Terre autour du soleil, ce qui l’amène inévitablement à se poser la question du sens qu’il veut donner à ce temps de participation à l’aventure humaine. C’est pourquoi il est mu, comme l’écrivait Ernst Bloch, par « le principe espérance », investissant l’avenir bien au-delà de son temps de vie, dans la perspective d’un avenir meilleur de l’humanité. Car il sait que c’est seulement dans une telle ouverture de son vécu temporel qu’il peut donner un sens à sa vie – voir une illustration dans mon billet Quand je serai riche !…
Ce rapport humain à l’avenir doit être clairement différencié d’une certain rapport à l’à-venir que nous partageons avec les animaux, et qui est leur exclusif rapport au futur. Il consiste à capter dans le présent des signes de satisfactions à venir possibles et donc de gérer le présent à partir de ces signes afin de les faire advenir –  pensons au chat qui chasse une souris, mais aussi à la stratégie du petit enfant qui veut se faire acheter un jouet par l’adulte dans le centre commercial.
On peut appeler cette attitude de vie, qui ne décolle pas véritablement du présent, encore sous-humaine,  le courtermisme.
N’est-ce pas aussi massivement en courtermistes qu’agissent les gouvernants comme les majors du monde industrialo-marchand aujourd’hui ?
Le « Canard enchaîné » du 11 mai 2022 :

« Plus ça va mal, mieux ça va aller

ELLE N'EST PAS sortie de l'auberge, la toute flambant neuve « nation écologique » qu'a promis d'inventer Macron. Mardi 3 mai, à la grande satisfaction du lobby de la pêche industrielle, les députés européens ont autorisé la pêche au chalut dans les « aires marines protégées ». Et ce à l'initiative d'un eurodéputé macroniste, Pierre Karleskind, lequel préside la commission de la Pêche au Parlement européen. Une eurodéputée Verte belge ayant proposé d'y interdire cette pêche très destructrice, il s'est empressé de la contrer. Son amendement, qui se veut « pragmatique » (« Le Monde », 5/5) et permet de la maintenir telle quelle, l'a emporté. Rappelons que seules les « aires strictement protégées » le sont réellement. Dans les autres, on peut continuer de pratiquer le tourisme, les transports, les activités nautiques. Et le chalutage de fond. « Un désastre pour le climat et la biodiversité, a tweeté Claire Nouvian, de l'ONG Bloom. Votre "nation écologique" est une imposture. » Tout de suite les grands mots !
Deux jours plus tard, jeudi 5, l'Autorité environnementale rend public son rapport annuel. Les 149 avis qu'elle a rendus tout au long de l'année passée sur les projets autoroutiers, aéroportuaires, nucléaires ou d'aménagement pour lesquels elle a été consultée sont tous fondés sur le même vieux modèle, « avec les mêmes programmes, les mêmes financements » : rares sont ceux qui tiennent compte de la biodiversité et du climat. Bilan : « la transition écologique n'est pas amorcée en France ». Tout de suite les jugements lapidaires !
Le même jour, deux instituts de recherche, l'Inrae et l'Ifremer, publient l'expertise qui leur a été commandée par le gouvernement sur l'impact des pesticides. Bilan : une catastrophe. On en trouve partout, jusqu'à 3 000 mètres de profondeur, dans les océans, jusqu'aux pôles et, même si les produits chimiques les plus dangereux ont été bannis en Europe, les effets des plus de 50 000 tonnes balancées chaque année en France restent massifs (la pollution est la troisième cause de l'effondrement du vivant) et sous-estimés (on néglige l'impact de l'effet cocktail).
Ces pesticides entraînent « une fragilisation de la biodiversité et des services qu'elle rend ». Tout de suite de l'agribashing !
Ce même maudit jour, le WWF indique que ce 5 mai 2022 est le « jour du dépassement » (lire « Plouf », p. 5). La France consomme, pollue, bétonne désormais au-dessus de ses moyens, elle prélève plus de ressources que la nature ne lui en fournit.
Heureusement que « planification écologique » rime avec « baguette magique »...
J.-L. P. »

Car, en effet, ne viser l’après qu’en fonction de la croissance du PIB ou du chiffre d’affaires, c’est ne pas voir plus loin que les possibilités d’enrichissement présentes et les satisfactions à court terme qu’elles promettent.
Épictète enseignait il y a 20 siècles (Entretiens) : « Il est des gens qui, comme les bêtes, ne s'inquiètent de rien que de l'herbe ; c'est vous tous, qui vous occupez de votre avoir, de vos champs, de vos serviteurs, de vos magistratures ; tout cela n'est rien que votre herbe ». Et il ajoutait : « Parmi ceux qui sont dans cette foire, bien peu ont le rôle de la contemplation et se demandent ce qu'est le monde et qui le gouverne. »
Il semble bien que, de manière analogue, les gens de pouvoir actuels, je veux dire ceux qui ont le plus de responsabilités sociales quant aux décisions qu’ils prennent, « ne s’occupent que de leur herbe », et ont une forte réticence à lever la tête pour voir vers quel avenir ils s’orientent et orientent la société.
Et s’ils leur arrivent de parler réellement de l’avenir, c’est pure rhétorique, histoire de faire pare-feu à la propagation des expressions de désaveu populaire, afin de pouvoir continuer à brouter leur herbe.
Ce ne sont pas des arrivistes de la politique ou des milieux d’affaires que viendra une quelconque ouverture à l’avenir.
La réhabilitation de l’avenir viendra uniquement des milieux populaires.
En voici un bel exemple :

lundi, août 15, 2016

Dépasser la décroissance


La décroissance peut-elle être le but de l’écologie politique ? « Décroissance » est-il le nom d’une notion véritablement politique ? Il importe de clarifier notre rapport à cette notion pour savoir s'il est légitime de lui faire porter les espoirs de l'écologie politique.



    L’idée de décroissance s’impose à quiconque essaie de penser les moyens de surmonter l’impasse planétaire que constitue la mainmise des intérêts marchands sur le devenir de notre société désormais mondialisée.

    Par exemple, le Global Footprint Network, a calculé que le 8 août est le jour du dépassement, c’est-à-dire le jour de cette année (2016) où l’on a consommé toutes les ressources naturelles que la Terre est capable de produire en un an. Depuis 1986, première année où on a pris, annuellement, plus à la biosphère que ce qu’elle donne, ce jour de dépassement intervient toujours plus tôt. Nous sommes donc aujourd’hui dans un processus de creusement d’un déficit global des échanges de l’espèce humaine avec la biosphère – qui en fait n’est possible qu’en pillant ses réserves – qui condamne sûrement l’avenir, au moins celui de l’espèce humaine. Ce processus  est imputable à la croissance.

    On appelle alors « croissance » la mesure objective de l’activisme frénétique sur leur environnement des populations humaines sous le régime de la mercatocratie – pouvoir du marchand par le règne du marché et de la marchandise. La logique mercatocratique du rapport à l’environnement est en effet une logique productiviste : il s’agit de transformer toujours plus et toujours plus profondément l’environnement naturel de façon à grossir, multiplier et accélérer indéfiniment les flux de biens marchands par lesquels se réalisent les profits de la minorité affairiste.

    La croissance est alors précisément la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) de chaque pays, autrement dit le chiffre monétaire qui donne la somme de toutes les valeurs d’échange ajoutées en une année par les activités des entreprises situées sur le territoire du pays. Voici ce que cela donne aujourd’hui pour les 10 pays les plus riches du point de vue marchand (source : FMI. Les chiffres de 2016 sont des estimations) :

Rang
Pays
PIB 2016 (milliards $)
PIB 2015 (milliards $)
Évolution
1
États-Unis
18 698
17 968
+4%
2
Chine
12 254
11 385
+8%
3
Japon
4 171
4 116
+1%
4
Allemagne
3 473
3 371
+3%
5
Royaume-Uni
3 055
2 865
+7%
6
France
2 488
2 423
+3%
7
Inde
2 385
2 183
+9%
8
Italie
1 868
1 819
+3%
9
Brésil
1 673
1 800
-7%
10
Canada
1 592
1 573
+1%

Les chiffres de la dernière colonne mesurent cette fameuse croissance – ou décroissance quand il est négatif, comme ici pour le Brésil – qui est la valeur par excellence de l’économie telle qu’elle est pensée dans le cadre idéologique du libéralisme marchand.

   Étant donné que les choix de comportement économique de chacun – quels biens sont produits, la manière dont on les produit, comment on les fait circuler, comment on se les approprie, comment on s’en sépare, etc. – se font massivement selon les prescriptions de l’économie libérale marchande, il est manifeste que c’est cette valeur économique de croissance qui règne sur les consciences de par le monde. Dès lors un pays en décroissance (comme le Brésil ici) est considéré comme un infortuné pays, celui qui a échoué, qui ne sait pas résoudre ses problèmes, et qui est à secourir, moyennant la punition d’une cure d’austérité pour sa population – car le marché ne saurait s’accommoder de ce facteur de rétrécissement que constitue un territoire où soient freinés les flux de marchandises.

   Replacée ainsi dans son contexte, la pensée de la décroissance comme porteuse d’avenir, apparaît indubitablement comme une pensée provocatrice du point de vue des idées dominantes dans la société, car elle est négatrice de l’ordre des choses en lequel chacun essaie d’insérer sa vie.

   Il importe donc de reconnaître le caractère foncièrement ambivalent de l’idée de décroissance. Elle est à la fois la voie incontournable du salut d’une société dans l’impasse, et le nom de l’échec d’une société tendue vers sa réussite dans la compétition économique mondiale. Mais il ne faut pas se contenter de concrétiser cette ambivalence par le partage de la population en deux groupes d’orientation idéologique opposée : les forcenés de la croissance et les sages décroissants. La réalité est plus complexe. À examiner précisément les choses, il semble bien que cette ambivalence de la décroissance passe ordinairement à l’intérieur des individus. Le jour, en tant qu’actif inséré dans la société, on peut faire assidûment des choix, de consommation et de production, pour la croissance, et le soir, mettant un peu de perspective dans son existence, soupirer en pensant que le monde irait bien mieux s’il s’orientait vers la décroissance. Il n’y a rien d’étonnant à cela. Les humains essaient de vivre, et comme ils sont faits pour vivre en société, ils s’investissent dans la société telle qu’on la leur offre, c’est-à-dire une société d’économie marchande de compétition et de croissance. Mais comme ils restent biologiquement humains, ils ne peuvent que se penser continuer à vivre, eux-mêmes et leur lignée, dans un monde en lequel ils se sentent humainement bien, c’est-à-dire de beauté vivante.

   Les humains de la société toute marchande sont incohérents, certes ! Mais qu’ils soient amenés à cette scission d’avec eux-mêmes, à cette sorte de schizophrénie commune, n’est-il pas l’indice que la mercatocratie est un pouvoir totalitaire ? N’est-ce pas le propre d’un pouvoir totalitaire de s’immiscer dans la conscience de chacun pour imposer une vision du monde commune et forcément optimiste – ici (en mercatocratie) la réussite de sa vie, le bonheur, comme sommation de sensations positives apportées par la consommation de biens marchands ? Or, comme un pouvoir totalitaire n’annulera jamais totalement l’expérience populaire immanente, et les mots propres (ceux du peuple) pour la dire, les individus secrètent une autre vision du monde, celle de leur expérience commune  – pourquoi tant de déchets, de gaspillage, de ravages, de laideur, de difficultés à vivre humainement ? Ces deux visions du monde s’excluant mutuellement entraînent cette sorte de schizophrénie commune par laquelle, en chacun, cohabite le croissant et le décroissant. La prendre en compte permet de mieux comprendre la difficulté qu’il peut y avoir à faire de la décroissance un emblème pour l’action politique.

   Car, oserions-nous dire, il n’est pas possible d’être décroissant sereinement. S’affirmer pour la décroissance est sûrement une provocation à l’endroit d’une société qui met la valeur d’échange  – l’argent – au pinacle des valeurs ; mais, plus profondément, c’est une provocation à l égard de soi-même, je veux dire cette part de soi-même qui aspirait à la plus grosse part du gâteau à la tablée familiale, au plus gros sac de billes dans la cour de récréation, etc. Hé oui ! Si la croissance nous embrigade si bien dans son mirage, c’est qu’elle résonne fortement dans notre imaginaire : nous avons tous commencé par être croissants. Et n’est-il pas naturel que la « croissance » (les guillemets pour dire que nous retrouvons le sens premier, le sens large) ait été la première version de notre vitalité humaine ? Le problème est bien qu’elle le demeure à l’état adulte. Il faut en effet admettre que la société de croissance – la société mercatocratique mondialisée que nous connaissons – fonctionne sur des principes clairement infantiles : la compétition pour avoir plus (n’est-ce pas un mode de relation très commun entre bambins dans les haltes-garderies ?). Cette infantilité, incessamment flattée en chacun de nous par les messages émanant des intérêts marchands, est un puissant facteur qui rend possible l'actuelle croissance proliférante de la prédation humaine sur la biosphère. Et donc, c’est contre nous-mêmes ainsi flattés de même que contre les flatteurs que nous nous dressons en nous affirmant décroissants.

   C’est pourquoi il faut reconnaître que la réponse par la décroissance aux impasses de la société actuelle est une réponse fortement connotée affectivement. Elle est, plus profondément qu’une contestation de l’ordre (chaotique) établi, un règlement de compte de soi à soi. C’est un rejet d’une part de soi qui doit se faire d’autant plus véhémentement que non seulement elle porte nos désirs les plus enfouis, mais que toute l’idéologie ambiante concourt à la conforter.

   C’est ainsi qu’on peut expliquer la capacité de l’idée de décroissance à catalyser aujourd’hui les aspirations à une alternative écologiste. Le mot « décroissance » nous parle. Il nous parle socialement puisqu’il opère un renversement des valeurs établies qui sont aussi celles de l’économisme ambiant[1]. Il nous parle intimement puisqu’il nous pose en rupture avec les sollicitations de continuer à vivre indéfiniment selon notre logique infantile. Par l’endossement de ce simple mot « décroissance », l’individu conjure non seulement son enfermement dans le passé (l’infantilité adulte du travailleur-consommateur), mais également son enfermement dans l’avenir (l’épuisement et la mort à terme de la biosphère). Mais le mot « décroissance » n’acquiert cette force réactive que parce qu’il est tiré d’une catégorie essentielle de l’économisme mercatocratique  – la « croissance » – dont il est la simple négation. Autrement dit, en s’affirmant « décroissant » on se situe toujours dans la vision mercatocratique du monde même si c’est sur le mode de la négation.

   Pour le dire en termes spinozistes, l’idée de décroissance reste une idée réactive qui se comprend plutôt par ce qui nous affecte (la société de production-consommation frénétique) que par ce que nous sommes (nous ne sommes alors que génériquement indistincts en tant qu’humains entravés dans leur désir de vivre).

   De cette analyse, il faut tirer la conséquence que fonder un projet politique sur l’idée de décroissance ne peut être que problématique. En effet, un tel projet motive à dire non à beaucoup de choses, mais il n’offre pas d’appui pour dire oui, c’est-à-dire pour construire une société alternative. On pourrait dérouler indéfiniment les prescriptions négatives qu’il peut inspirer : ne pas consommer au-delà de ses besoins vitaux (sobriété) et tendre vers une morale ascétique, ne pas jeter inconsidérément, ne pas travailler (dans le cadre du salariat), renoncer aux échanges d’argent, renoncer à s’insérer dans la société présente, etc.

   On remarquera très justement que ces refus impliquent des comportements différents, nouveaux, par rapport aux biens et aux personnes, qui apparaissent autant de positions fondatrices pour une société alternative. Ne pas jeter ce qui ne marche pas pour le remplacer par un nouvel achat implique de s’approprier la connaissance technique de l’objet, des savoir-faire techniques, le sens du bricolage, et donc un nouveau rapport à l’objet, de plus cela ouvre souvent à une coopération non marchande avec autrui.

   Mais alors pourquoi toutes ces démarches de refus de l’économie néolibérale de la croissance ne produisent-elles pas une perspective sociale nouvelle, consciente d’elle-même, qui aimante tant de consciences lasses de la course haletante et absurde qu’exige la vie moderne, les amenant à entrer massivement en dissidence ?

   Il semble que ce soit dans l’attachement affectif à la notion de décroissance que réside le problème. Il y a un élément de valorisation de soi à s’identifier comme « décroissant » qui est à la mesure de la rupture avec la part de soi-même que l’on abhorre et qui est signifiée par ce mot. Si la démarche de dissidence trouve l’essentiel de sa motivation dans ce bénéfice d’amour-propre lié au mot « décroissance », alors elle n’est pas en situation de s’orienter vers une nouvelle forme de vie sociale qui serait désirée pour elle-même, et non pour ce qu’elle n’est plus. Et la société mercatocratique reste alors, d’une certaine manière, maîtresse du jeu, car la notion de « décroissance » appartenant tout autant que celle de « croissance » à sa vision du monde, elle intègre aisément les « décroissants » comme ses rejetons superflus, sorte de part incompressible des inadaptables à son système social – les « marginaux » – qui finalement confirment la règle ultra-majoritaire de l’adhésion à une société de bien-être par le travail et la consommation. Car on ne saurait attendre de « décroissants », ainsi aliénés au fétichisme du mot, beaucoup plus qu’un imaginaire confus d’une « société sans » (sans surconsommation, gaspillage, pollution, déchets durables, destructions des espèces vivantes, etc.). Et jamais un tel imaginaire ne risquerait d’entraîner les populations de la société de l’abondance des marchandises à entrer en dissidence pour une société alternative.

   Comprenons que le point crucial est ici la liberté. C’est bien notre liberté proprement humaine qui s’exprime dans notre promotion de la décroissance : nous refusons notre infantilisation comme travailleur-consommateur, nous revendiquons un autre sens à notre vie. Mais quand cette liberté se complaît dans le bénéfice affectif de son refus en contemplant son audace dans le mot qui la signifie, elle est une liberté inachevée. Elle n’a rien créé comme possibilités nouvelles de vie sociale. Pour ce faire il faudra qu’elle sorte de la subjectivité stérile de l’imaginaire d’une « société sans » pour trouver la voie de la verbalisation avec autrui, du dialogue, afin de parvenir à un discours cohérent établissant un projet commun. Hannah Arendt a montré que nous ne réalisons pleinement notre liberté humaine que dans l’action politique « car l'action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu » (La crise de la culture). L’« action », pas la « réaction » ! Et l’action politique requiert le passage de l’émotion collective qui nous fait nous reconnaître affectés de concert par une condition sociale inacceptable, à la réflexion collective qui amène à concevoir au moyen du discours rationnel une autre société possible et souhaitable[2]. Cela signifie que la décroissance n’est pas encore une notion politique et qu’elle est à contre-emploi comme principe d’une démarche politique.

   C’est bien ce que paraissent illustrer les essais d’élaboration rationnelle d’une voie vers une société alternative désirable qui sont proposés aujourd’hui et qui se rangent sous le principe de la décroissance comme si cela ne pouvait aller que de soi (voir par exemple les essais de P. Rabhi, S. Latouche, J.-P. Besset, P. Viveret, etc.). Ces penseurs, quoiqu’ils en veuillent (ils font de touchants efforts pour positiver), sont pris dans les filets de l’apriori négatif de leur démarche. Ils sont en effet constamment confrontés au problème des limites. Où placer les limites des transformations humaines de la nature pour créer des biens ? Comment les légitimer ? Comment éviter de faire appel à une instance transcendante reconductrice de croyances ? Comment échapper à l’instauration d’un moralisme écologiste au moins pesant sinon totalitaire ? Ces auteurs résolvent ces problèmes en pariant sur une régulation immanente, c’est-à-dire qui tendrait à se faire d’elle-même par la redécouverte par chacun de ses intérêts proprement humains (donc non infantiles et de caractère non addictif). Ils la cherchent en général à la fois du côté de la récompense par les sentiments – « sobriété heureuse » – et du côté de la sagesse populaire telle qu’elle se manifeste dans les diverses initiatives locales de solutions de vie fondées sur des principes alternatifs (comme en montre le film « Demain ») et qui représenteraient chacune ce que l’on se plaît nommer une « utopie concrète ».

   Mais d’« utopie concrète », il n’y aura jamais. C’est une contradiction dans les termes puisque, étymologiquement, « utopie » est la description d’une société idéale qui ne peut exister nulle part. Il y a effectivement des tentatives – il faudrait dire des « créations » – concrètes de vie sociale alternative qui durent et réussissent plus ou moins. Elles sont un puissant espoir, non pas parce qu’elles seraient comme des « utopies »[3] , mais parce que ce sont des « expériences », certes faillibles, mais pour cela toujours riches d’enseignements. La réflexion collective à partir de ces expériences peut effectivement permettre de préciser les contours d’une société alternative souhaitable (c’est là seulement que la notion d’« utopie » peut se justifier), et la voie qui peut y mener. Quant à l’annonce de la joie par la sobriété (« sobriété heureuse »), il faut accepter que l’idiosyncrasie du sage qu’elle préfigure ne soit pas universalisable et que ceux qui contreviendraient ne soient pas socialement dangereux. Rappelons à ce propos les dernières lignes de l’Éthique de Spinoza : « La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même ; et nous n’en jouissons pas parce que nous réprimons nos penchants, mais c’est au contraire parce que nous en jouissons, que nous pouvons réprimer nos penchants. »

   Ainsi, il apparaît que, dans la théorisation contemporaine d’une société alternative à notre si dévastatrice société mercatocratique, l’apriori accordé à la décroissance amène à une inversion dans l’ordre des raisons. On veut voir le bonheur surgir de la sobriété, alors que ce serait plutôt dans un état social en lequel on serait bien parce qu’il serait conforme à notre humanité qu’on n’aurait plus de raisons de poursuivre indéfiniment à travers des actes de consommation un bien qu’ils ne sauraient apporter. De même on veut voir des « utopies » déjà réalisées et qu’il suffirait de généraliser dans les expériences locales alternatives – « utopie » signifiant alors « îlot de décroissance » –, bien qu’il ne s’agisse que d’essais d’autres principes de vie sociale qui doivent être confrontés, critiqués, élaborés. L’utopie ne saurait venir qu’au bout de cette démarche théorique collective. Et il faut rappeler ici, après les errements des continuateurs de Marx, que l’utopie n’est jamais la description d’une société à concrétiser, mais la clarification du sens à donner à une action politique « révolutionnaire » (au sens propre : qui vise à changer les principes de la vie sociale).

   L’enjeu, c’est de nous atteler positivement à une construction de l’avenir. Cela suppose que nous ayons acquis suffisamment de lucidité sur les démons qui ont obéré notre passé – et il n’y a pas que l’infantilité de notre rapport au travail et à la marchandise[4] – pour ne pas nous abîmer dans des règlements de compte avec eux. Nous pouvons nous rattacher aux espoirs et réflexions de nos mères et pères à l’orée de la révolution industrielle quand, se rendant compte des lourds nuages sur l’humanité qu’annonçaient les projets d’instauration du règne de la marchandise et de l’argent par les « bourgeois » nouvellement arrivés au pouvoir, ils s’y sont opposés avec leur corps, dans de nombreux mouvements populaires entre 1789 et 1871, mais aussi avec leur esprit en proposant une logique alternative des rapport sociaux[5].

   Aujourd’hui, il nous faut prendre en compte, non seulement l’injustice sociale créée par l'empire de la marchandise, mais la crise écologique aigüe en laquelle il plonge la planète. Une bonne entrée pour une réflexion tirant parti des expériences alternatives locales ne serait-elle pas dans la question : quel sens est-il souhaitable de donner à notre activité de transformation de l’environnement naturel ?

 

 [1]  Voir notre article Du grand silence de l’économie bavarde.
 [2] Un facteur qui rend difficile la claire conscience d’une démarche politique féconde est la dévalorisation culturelle contemporaine de la raison dont la reconnaissance de la valeur pour la liberté semble emportée avec l’eau du bain de la condamnation du progrès technoscientifique.
 [3] On retrouve le caractère réactif de l’investissement dans le désir de les idéaliser, voire de les canoniser, à tout prix.
 [4] Voir en particulier La technique comme symptôme d'un rapport passionnel à la nature tiré de notre ouvrage « Pourquoi l'homme épuise-t-il sa planète ? » .
 [5] Il nous semble significatif que le film "Demain" ait oublié la plus consistante des mises en pratique de solutions alternatives : celle constituée par le journal français Le Canard enchaîné. Cet hebdomadaire, paraissant depuis plus d'un siècle, est directement issu de ce socialisme coopératif, solidaire et un brin anar qui, au long du XIX° siècle, s'est voulu une alternative à l'industrialisation. Le Canard enchaîné n'a jamais accepté de publicité, n'a pas augmenté son prix de vente depuis 1991, et pourtant échappe totalement à la crise actuelle de la presse écrite, tout en faisant un travail d'enquête sur la vie sociale, et de satire des pouvoirs en place, salutaires pour l'intérêt public. Dans la quête des solutions alternatives, n'aurions-nous pas besoin d'un peu plus de mémoire ? Ne serait-ce pas son déficit qui nous laisserait glisser vers les impasses de la décroissance ?