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| La parabole des aveugles, d'après Pieter Brueghel l’ancien, XVIe siècle |
« Laissez-les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse. »
Évangile selon Matthieu, 15, 14
Ce à quoi aspire cette cohorte d’aveugles représentée par le peintre, c’est de rejoindre le prospère village suggéré en arrière-plan. Mais mal conduits par un autre aveugle s’étant fait accepté comme le mieux capable de les guider, ils vont chuter et s’empiler l’un après l’autre dans une fosse.
Ne nous comportons-nous pas comme cette cohorte d’aveugles en tant que société, et les bons vœux que nous nous transmettons en ces premiers jours de 2026 ne sont-ils pas comme ces bâtons par lesquels ces aveugles se rassurent de l’un à l’autre sur le bon chemin en lequel ils sont engagés ?
Sous la plume de Matthieu (nous sommes au siècle Ier et il écrivait avec encre et plume d’oie), les aveugles sont les Pharisiens de la Palestine, lesquels, sous la direction de leurs grands prêtres, méconnaissaient le message de Jésus. Aujourd’hui, ce sont nous tous dans la mesure où nous acceptons, pour orienter notre vie collective, des leaders politiques habiles à nous faire saliver sur la bonne herbe de la prairie au prochain détour du chemin, mais aveugles aux signes de la tempête qui se prépare et qui risque de tous nous emporter dans les flots d’une brutale inondation – et ce n’est pas qu’allégorique, comme du côté de Valence, en Espagne, à l’automne 2024. L’essentiel des décisions qui sont prises – et nous parlons au niveau mondial – que ce soit au niveau des relations sociales (comme la chasse aux exilés les plus fragiles dans les contrées du Nord), ou au niveau des relations avec l’environnement naturel (comme la loi Duplomb en France), sont des décisions d’aveugles ! Et si nous continuons à suivre, nous tomberons dans la fosse !
Mais si nous nous laissons conduire par des aveugles, n’est-ce pas parce que nous-mêmes sommes aveuglés ? La métaphore de l’aveugle est ici à peut près équivalente à celle du somnambule qui patronne notre blog : elle indique le mode d’être de l’individu qui vit dans la réaction immédiate, au lieu de prendre le temps de penser le sens de ses comportements.
Le somnambulisme, au sens clinique, est le comportement de l’individu qui n’est éveillé qu’au seul niveau sensori-moteur, alors qu’il reste profondément endormi au niveau de son cortex préfrontal, soit la partie du cerveau qui est capable de représentations au-delà de la perception présente et de leur traitement logique, par quoi on peut maîtriser de façon conséquente ses choix de comportement. C’est pourquoi le somnambule ne maîtrise pas son comportement au-delà de la réaction immédiate, plaisante, à la perception qui l’affecte. C’est en ce sens qu’on peut dire, avec H. Arendt, qu’il « ne pense pas ».
Or, en notre société vouée à la croissance du marché, l’essentiel de la communication publique, laquelle s’est désormais donnée les moyens de nous poursuivre jusque dans notre vie la plus intime, nous incite à ce type de réaction immédiate. D’où cette condition commune de notre modernité tardive d’être sans cesse enclins à des comportements somnambuliques.
L’aveugle partage avec le somnambule cette tendance à la réaction immédiate à la perception qui l’affecte. Mais pas pour la même raison. Il n’est pas, lui, dans cette dissociation exceptionnelle de l’état de veille dans son cerveau. Son cortex préfrontal est a priori tout-à-fait éveillé et actif, cependant cette activité lui demande plus de temps et d’effort qu’au non aveugle, tout simplement parce qu’il lui manque le sens apte aux représentations les plus englobantes, celles qui sont apportées par la vue, et qui permettent le plus facilement de parvenir aux idées générales.
C’est pourquoi l’aveugle est tout particulièrement contraint aux réactions immédiates – comme on le voit dans cette représentation de Brueghel où il avance par réaction aux sensations tactiles transmises par le bâton – et sa vie est considérablement facilitée d’être assistée par la vision d’autrui, ou même d’un chien dressé.
Nous pourrions articuler les deux métaphores en disant que nous nous conduisons socialement comme une cohorte d’aveugles dans la mesure où nous nous conduisons individuellement comme des somnambules. L’essentiel est de comprendre que ces comportements purement réactifs sont, pris en eux-mêmes, littéralement insensés – ils n’ont pas de sens, c’est-à-dire qu’humainement ils ne mènent à rien. Le somnambule laissé à lui-même ne va nulle part !
C’est pourquoi cette société d’aveugles a besoin d’un guide – celui donc qui sait quel sens peuvent avoir ces comportements de réaction mécanique à des stimuli. Or en notre société le guide est justement celui qui produits les stimuli – sous forme de communication de propagande invasive – destinés à faire réagir. Donc le véritable sens qui guide la cohorte d’aveugles qu’est notre société mondialisée, ce sont les intérêts particuliers d’enrichissement pécuniaire qui sont le moteur du marché. Or, on le sait, cette course à l’enrichissement n’a aucun avenir, elle ne peut que produire, à brève échéance, des catastrophes sociales et écologiques. Ce sens est donc indéfendable du point de vue de la population qu’on veut aveuglée. C'est pourquoi on s'efforce de l'escamoter. Ce qui est difficile, car les événements catastrophiques se répètent et s'intensifient. On y parvient en promouvant, comme le sens qu'il faut donner à ses comportements purement réactif, le bonheur. Car le bonheur n'est-il pas la valeur finale qui s'impose comme la plus indiscutable – ce fameux village prospère en arrière-plan ? Chacun doit se convaincre que la réaction attendue qu’il a aux stimuli qu’ont lui sert, parce qu’elle est source de plaisir, le fait avancer vers le bonheur. Par ailleurs, il faut rappeler que les grands acteurs du marché sont les premiers aveugles, et les plus irrémédiables, puisqu’ils vont jusqu’à contester la science pour faire valoir la production effrénée de biens marchands dont ils tirent profit, sans s’alarmer des signes de l’approche du précipice vers le quel se dirige l’ensemble de la société.
C'est ainsi que mis en situation d'aveuglement nous sommes guidés par des aveugles. Notre société mondialisée est bien dans la situation de la cohorte d'aveugles mise en scène dans la peinture de Brueghel !
Il est certain qu’on ne ne vivra pas longtemps comme cela – qu'on ne peut pas continuer à vivre comme une cohorte d’aveugles avançant vers un précipice !
Rappelons que le somnambulisme comme symptôme social, et une inclination à un comportement de réaction immédiate induit par l’organisation actuelle de la société. Il n’est en aucun cas un déterminisme qui cadenasserait les comportements (comme dans le somnambulisme du sommeil). Bien que tout soit fait pour, notre conscience éveillée nous laisse toujours libres de ne pas réagir comme attendu, notre pensée peut toujours reprendre la main sur le choix du comportement (par exemple en évitant les contextes sociaux en lesquels la sollicitation publicitaire est trop intense).
Renoncer à la facilité de la réaction attendue, prendre le recul, et donc le temps de penser son comportement, de le choisir en connaissance de cause, c’est une perte de plaisir, mais un gain d’estime de soi. Car, alors, on n'a plus besoin d'être guidés, on a la lucidité pour être notre propre guide. Et, au bilan, ce ne sont pas les plaisirs qui valent, mais les gains d’estime de soi.
La transposition de cette autonomie comme volonté collective pour donner un chemin désirable à la société s'appelle la démocratie. Et le moyen en est la reconnaissance – il faut même dire la réhabilitation, tant elle est mal comprise aujourd'hui – de la valeur de la raison. Car la raison est la valeur mentale qui permet d’une part de comprendre le pourquoi de l’évolution des choses, mais tout autant de partager de manière transparente avec autrui cette compréhension. C’est pourquoi elle est la condition nécessaire pour qu’une action collective lucide permette de maîtriser un chemin vers l’avenir.

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