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dimanche, août 16, 2026

Bartleby ou le refus du rebut

 

New-York City, Wall street vers 1860

 …lorsque je l'appelai en lui expliquant rapidement ce que j'attendais de lui : à savoir qu'il collationnât[1] avec moi un bref mémoire. Imaginez ma surprise, non, ma consternation lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondit d'une voix singulièrement douce et ferme : 

« J’aimerais mieux pas. »

Bartleby, Herman Melville (1853)[2]

 

Et si Bartleby prenait sa pleine valeur aujourd’hui ?

Bartleby est le personnage central de la nouvelle éponyme d’Herman Melville parue aux États-Unis au mitan du XIXe siècle.

Bartleby fait relief dans la littérature moderne, justement parce qu’il n’a aucun relief – parce qu’il est le refus délibéré et indiscutable de toute action qui pourrait faire relief. Même l’expression de son refus, toujours la même d’ailleurs, est sans relief : « I would prefer not to » (J’aimerais mieux pas).

Comment, en effet, faire un cas d’affrontement d’une telle réponse ? Elle n’est pas catégorique, elle est conditionnelle. Mieux, ainsi formulée, cette conditionnalité est totalement indéterminée. Et Bartleby n’en dit pas plus : il reste dans la pure subjectivité qu’exprime la formule « J’aimerais mieux pas ». Il est donc vain de lui opposer des arguments objectifs. Ainsi le titulaire de l’étude de notaire qui emploie Bartleby doit bien s’y résoudre : il ne peut avoir le dernier mot sur cet employé aux écritures qui ne se soumet pas à ses ordres, lui répondant invariablement qu’il aimerait mieux ne pas faire ce qu’il lui demande de faire.

Bartleby exprime simplement ce qu’il souhaite aux demandes de son patron, sans élever la voix, sans se mettre en position de victime, sans protestations, sans prendre ses collègues à témoin, sans la moindre agressivité. Mais ce qu’il souhaite, il l’applique, et c’est toujours un refus. Même à l’offre de quitter son emploi avec un petit bonus financier, Bartleby oppose encore son incontestable refus. Il s’avère même qu’il a fait de son coin de bureau, dans l’étude notariale, sa résidence. Si bien que, pour s’en débarrasser, son employeur se résout à déménager vers un autre local vers lequel Bartleby refuse, bien sûr, de le suivre. Il se retrouve dès lors confronté à un nouvel occupant des lieux qui le considère comme intrus et fait venir la police pour qu’il soit emprisonné pour vagabondage. C’est là, en prison, que Bartleby se laisse mourir au bout de quelques jours.

C’est donc seule la violence (ici policière avec un forme de légitimité assez absurde : Bartleby n’était pas un vagabond puisqu’il ne quittait jamais son lieu de résidence) qui a eu raison de Bartleby. Mais n’est-il pas clair qu’en cette occurrence, le mot « raison » est totalement déplacé ? Car la violence advient ici par échec de la raison ? Bartleby, par la forme qu’il donne à son refus, ne lui a laissé aucune prise !

Pourquoi cette pure fiction créée par H. Melville – il n’a bien sûr jamais existé de modèle vivant de Bartleby – fait-elle à ce point relief dans l’univers de la fiction littéraire, et même plus largement dans la culture humaine ? Qu’est-ce qui pourrait motiver un Bartleby dans un refus systématique, serein, poli et obstiné, de participer aux activités de la société à laquelle il appartient ? Melville suggère une voie d’explication à la fin de la nouvelle (c’est le notaire employeur qui est, dans la nouvelle, le narrateur) : « La rumeur, donc, voulait que Bartleby eût exercé une fonction subalterne au service des Lettres au Rebut de Washington, et qu'il en eût été soudainement jeté hors par un changement administratif. Quand je songe à cette rumeur, je puis à peine exprimer l'émotion qui s'empare de moi. Les lettres au rebut ! Cela ne rend-il point le son d'hommes au rebut ? »

Ce qui est indiqué ici va au-delà de l’aliénation du travailleur salarié, déjà dénoncée à cette époque par Marx et Engels (le Manifeste du parti communiste paraît en 1848). Ce que vise Melville par ces mots est beaucoup plus profond, d’ordre existentiel dirions-nous aujourd’hui. L’expression d’« hommes au rebut » pointe la menace de la perte du sens de son existence. Ce qui permet de comprendre la radicalité du comportement de Bartleby : il préfère vivre en accord avec lui-même, plutôt que continuer à avancer dans un système social qui le rebute au sens propre – qui le met au rebut. Il faut savoir que Melville a effectivement connu la condition d’employé aux écritures. Il y a été contraint pour subvenir aux besoins de sa maisonnée. Nul doute qu’il a vécu très négativement ce passage de sa vie, qu’il a éprouvé le sentiment d’être comme mis au rebut. Bartleby, c’est peut-être bien la fiction par laquelle Herman Melville conjure la blessure d’impuissance que lui a laissé cette expérience : le personnage de Bartleby exprime la seule option de toute-puissance de l’impuissant petit employé aux écritures dans la fourmilière new-yorkaise en pleine ascension affairiste d’alors.

Or cette option – l’option Bartleby – peut nous intéresser, parce que la société mondialisée qui s’impose aujourd’hui n’est que la successeure de la société en laquelle a vécu Melville et qui se développait alors dans son foyer d’origine, en Occident. Cette société, fondée sur un marché ouvert de circulation des biens, animé par la compétition entre intérêts particuliers, s’est révélée comme massivement productrice de rebuts. Rebuts matériels, on ne le sait que trop, on les retrouve même sur les plages d’îles perdues au plus loin sur les océans. Rebuts humains dont la manifestation la plus visible est non seulement le chômage de masse, mais surtout l’existence de tant d’exilés ou de candidats à l’exil parce que leur terre natale, enrôlée par les investissements affairistes, a perdu l’environnement social propre à leur donner un avenir désirable. C’est en effet essentiellement en tant que travailleurs-consommateurs que cette société mercatocratique a besoin de notre participation. Dès lors que l’on n’est lui est plus utile dans l’un et l’autre rôle, elle nous considère comme rebut. Or, cela se voit régulièrement, la perte du premier rôle, celui de travailleur, peut entraîner très vite la perte du second, et cela peut dépendre de simples transactions financières entre affairistes. Donc, en tant que travailleurs-consommateurs, nous sommes tous des rebuts potentiels.

Il convient d’éclairer cette notion de rebut, telle qu’on l’entend ici dans le prolongement du texte de Melville. Le rebut, c’est ce qui est considéré comme ne pouvant pas entrer dans la réalisation d’un but. Le rebut est donc relatif aux buts de chacun. On réalise aujourd’hui de très belles œuvres artistiques en recyclant des matériaux auparavant jugés comme rebuts. C’est le propre de la société mercatocratique de créer massivement du rebut dans la mesure où son but est de produire des biens dont la valorisation marchande vient essentiellement du différentiel de technicité nouvelle qu’ils sont censés apporter[3]. Elle nourrit massivement du rebut matériel par sa promotion du renouvellement incessant des biens. Et les humains, en tant que travailleurs-consommateurs sont effectivement traités selon la même logique. Ils sont mis au rebut de l’emploi dès lors qu’ils ne sont plus ajustés techniquement aux réquisits de la production, de la circulation, et même de la consommation des biens – par exemple vous pouvez vous vivre en rebut si vous souhaitez vous déplacer en transport en commun en certains lieux écartés des voies de communication importantes pour les flux marchands.

Or cette politique systématique de mise au rebut n’est que l’envers d’une politique très particulière concernant les buts des sociétés subissant le régime mercatocratique. Et cette politique est l’activisme dans la production des biens. Si les humains produisent des biens, c’est pour les satisfactions qu’ils leur apportent. Il y a bien évidemment les satisfactions d’utilité. Cette utilité peut être directe – le pain qui nourrit, l’ordinateur qui permet d’écrire facilement – ou indirecte, lorsque je vends le bien, l’enrichissement que j’en tire me donne accès à d’autres biens. Mais il y a aussi un autre type de satisfaction qu’on peut appeler la satisfaction d’estime de soi. Toute production humaine est en effet un condensé d’expression de qualités humaines. Au moment où on va couper le pain à la tablée, on peut penser « C’est le pain du boulanger Untel ! » Et ce pain peut être un instant contemplé pour les qualités de l’artisan qu’il exprime, avant d’être consommé. De même l’ordinateur, dans son utilité si polyvalente, recèle tant de qualités humaines, tant de découvertes qui ont éclairé un moment le regard d’un individu dans la solitude de sa recherche pour résoudre un problème précis ! Oui, tous les biens d’origine humaine peuvent aussi se contempler par estime de soi – le « soi » ayant ici la portée de l’humanité, c’est d’abord l’estime de soi en tant qu’humain. Il faut simplement préciser que les réalisations à vocation destructrice telles les armes de guerre, les pesticides systémiques, etc., qui ne peuvent qu’apporter du malheur collectif, doivent êtres soustraites de la catégorie des biens.

L’activisme – qui est le rapport aux biens qui s’impose en régime mercatocratique est tout simplement l’escamotage systématique de la satisfaction d’estime de soi et donc de la dimension d’œuvres à contempler des réalisations humaines. Un bien qui ne se contemple pas devient nécessairement un rebut dès lors qu’il n’est plus utile. Un bien qui se contemple ne peut jamais être réduit à l’état de rebut – à tout le moins, d’une manière ou d’une autre, on en cultivera le souvenir. De plus, dans une pratique sociale où l’on escamote la contemplation, on devient indifférent à la valeur humaine des biens proposés, puisque, pesticide systémique, ou aliment produit selon les normes de l’agriculture biologique, c’est uniquement le fait d’avoir une valeur marchande qui en fait un bien. Enfin, sans le temps de contemplation de la valeur humaine des biens, le rythme de remplacement des biens proposés – c’est-à-dire « mis sur le marché » – peut s’accélérer indéfiniment de façon à favoriser pour les acteurs dominants du marché l’accumulation du bien intermédiaire qui permet d’acquérir tous les biens particuliers, c’est-à-dire le numéraire – le « fric » !

Bien sûr, cette exigence sociale de négliger la contemplation emporte aussi les individus en tant que travailleurs-consommateurs. De plus en plus souvent le travailleur d’aujourd’hui ignore ce que sera le produit fini auquel il contribue ; presque toujours le consommateur d’aujourd'hui ignore par qui, où, comment, a été conçu et fabriqué le bien qu’il achète. Et, l’un et l’autre, sans savoir sourcer ce malheur, vivent malheureux de contribuer à des biens, d’utiliser des biens, dans l’indifférence de la valeur humaine qu’ils portent en eux. Ils vivent alors leurs relations aux biens sans pouvoir être portés par l’estime d’eux-mêmes. Ils doivent se contenter d’une dynamique de vie qui est une course aux sensations bonnes, toujours très passagères, avec le vague sentiment de n’être que les passeurs de la mise au rebut des biens qu’ils utilisent, avant d’être eux-mêmes mis au rebut.

La fiction de Bartleby dynamite toute cette logique. Le « J’aimerais mieux pas ! », est une affirmation personnelle de valeur, minimale dans sa forme, mais radicale dans son effet, qui est le rejet d’une vie sociale où l’on ne sait plus voir la valeur humaine des biens et des personnes, où l’on ne sait que picorer quelques plaisirs, et mettre sans arrêt au rebut.

Comme l’exprime l’exclamation qui clôt la nouvelle de Melville : « Ah ! Bartleby ! Ah ! Humanité ! »

 


[1] « Collationner » signifie ici comparer une copie avec l'original afin de s'assurer qu'elle lui est conforme. On est alors dans une époque antérieure à la machine à écrire et qui requiert un énorme besoin d’écritures certifiées pour la gestion des multiples affaires d’un monde industriel dans une phase de rapide expansion.

[2] Traduction P. Leyris (Gallimard, 1986). Nous avons modifié la traduction du I would prefer not to en J’aimerai mieux pas, plus parlante que la traduction littérale Je préférerais pas.

[3] Voir à ce propos le dernier chapitre de notre essai Pourquoi l’homme épuise-t-il sa planète ? (ALÉAS, 2010) : « La puissance de la technique ».

dimanche, février 15, 2026

Transcendances communes

 
Où l’on montre en quoi il ne faut pas mépriser la religiosité

 


Condorcet écrivait en 1793 : « Il arrivera donc, ce moment où le soleil ne luira plus que sur des hommes libres, ne reconnaissant d’autre maître que leur raison » (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain)

Il s’est trompé. La religiosité ne s’est pas effacée devant les progrès de la raison. Les religions sont toujours vivaces et motivent encore aujourd’hui des conflits sanglants.

N’y aurait-il pas un besoin de religieux inhérent à la condition humaine ?

La continuité de notre vie consciente consiste en notre affectivité qui se manifeste toujours sous la forme d’une kyrielle de désirs vers des perspectives de satisfaction. Notre première liberté est d’écarter la plupart de ces désirs parce que nous les jugeons non appropriés. Mais certains ne se laissent pas repousser : ce sont nos besoins. Nos besoins exigent d’être satisfaits comme condition pour continuer à vivre.

Ainsi faire l’hypothèse que la religiosité relève d’un besoin, c’est envisager qu’elle est nécessaire pour continuer à vivre ! Cette dernière affirmation est-elle réaliste ? Après tout il y a des athées, des agnostiques, qui vivent très bien sans religiosité !

Voire !

Il faut d’abord noter que la notion de besoin est aujourd’hui très employée, et souvent de manière peu cohérente. Pensons par exemple à la science économique moderne qui théorise le consommateur comme sujet d’une hiérarchie de besoins, mais qui, lorsqu’elle s’adresse à lui dans la communication commerciale, ne lui parle que de ses désirs !?

Si ses besoins doivent impérieusement être satisfaits pour conserver son intégrité personnelle, en quoi la religiosité pourrait-elle être objet de besoin ?

Tout besoin (comme tout désir) est une affect positif, parce qu’il est une anticipation de satisfaction. Mais il l’est qu’autant qu’il réagit à un affect négatif : le sentiment de manque qui l’a suscité – j’ai besoin de boire parce que j’ai soif, ce qui est le signe d’un manque d’eau dans mon organisme. De quel manque essentiel le besoin de religiosité serait-il le signe ?

Remarquons que nous parlons à ce stade de religiosité plutôt que de religion. Tout simplement parce que la religiosité a un champ d’extension bien plus vaste que l’adhésion à une religion. Et surtout elle a un critère de reconnaissance très clair : c’est la partition, dans la réalité à laquelle on est confronté, d’un domaine du sacré. Sont sacrées les réalités que l’on sépare rigoureusement des autres en les soustrayant aux comportements utilitaires, mais en exigeant à leur égard des comportements rituels, donc strictement codifiés. Ces rituels sont justifiés par égard pour la transcendance que le sacré est censé symboliser.

La transcendance est la conscience d’une réalité dont on dépend absolument, et qui, pour cela, dépasse notre capacité de représentation.

Comme le dit G. Heymann (Philosophie, 1984) « Car chaque homme, qu'il soit "croyant" ou non, opère un classement rigoureux parmi ses idées, ses souvenirs, les personnes qu'il connaît, les objets qu'il possède, etc. Les uns sont sacrés, les autres ne le sont pas. » Et il précise « "Dieu est mort" a proclamé Nietzsche ; mais entre temps, l'homme avait trouvé moyen de sacraliser, selon les cas, l'Histoire, la Nation, la Race, le Prolétariat, la Jeunesse, etc. »

On peut donc nommer religiosité le fait d’établir un rapport avec une transcendance par l’intermédiaire du sacré. La religiosité ne présuppose pas l’adhésion à une religion instituée, ni même à une croyance en Dieu, et, selon l’auteur cité, même l’athée ou l’agnostique, tout humain en fait, est religieux.

Le besoin de religiosité s’explicite donc comme le besoin d’être en rapport avec une transcendance. Mais alors de quel manque essentiel pour continuer à vivre ce besoin est-il la manifestation ?

Heymann répond qu’il s’agit de « fonder la possibilité de vivre, de vivre d'une façon humaine, en assumant l'échec, la souffrance, la vieillesse, la mort et, d'une façon générale, toutes les contradictions qui déchirent notre existence. Il ne s'agit donc pas d'expliquer le monde et la vie, mais de les justifier, de leur donner un sens, de les rendre tolérables »

Cette réponse est juste parce qu’elle correspond à ce que chacun est amené à vivre. Et ce vécu est négatif. Chacune de ces occurrences malheureuses de la condition humaine évoquées dans la citation est comme un démenti aux promesses de notre vitalité d’enfant aspirant à grandir pour devenir pleinement humain. Il s’agit alors, par l’adhésion à la croyance religieuse, de surmonter toutes ces limites à notre désir de vivre, et surtout à cette limite finale dont les autres sont comme les préfigurations : la mort. Un mot englobe toutes ces limites de l’existence humaine : sa finitude.

L’individu humain a besoin de religiosité pour surmonter sa finitude.

Est-ce là le dernier mot pour la compréhension de la religiosité ? Si c’était le cas, ce serait un mot bien pessimiste parce que l’histoire nous apprend que cette religiosité bien souvent prend des formes telles qu’elle démultiplie ces vécus malheureux.

Car, dans cette religiosité, l’humain cherche comme un pansement d’urgence pour la blessure de vivre que constitue la conscience de sa finitude. Cette religiosité est essentiellement négative : un non à la finitude ; et elle a une fonction utilitaire : réparer la perspective néfaste de la finitude qui décourage le désir. C’est pourquoi cette religiosité est porté à prendre l’offre la plus accessible, la plus consensuelle, du milieu social en lequel l’individu évolue. C’est ainsi que celui--ci devient « fidèle » d’une religion instituée (ou d’une idéologie sacralisante comme celles évoquées par Heymann). Mais cette religion, puisqu’elle se veut le relais d’une transcendance dont dépend l’humanité entière, revendique l’universalité. Dès lors elle est amenée à se confronter à d’autres religions prises dans la même logique. C’est pourquoi il y a eu dans l’histoire, régulièrement, des guerres de religion. Il faut ajouter que les religions instituées – à l’exception remarquable du bouddhisme – imposent l’adhésion à un dogme fondé sur l’interprétation d’une révélation, dont sont garants un certain nombre de clercs qui se posent en autorité hiérarchique incontestable sur les esprits – autorité qui peut être tyrannique, n’hésitant pas, souvent, à utiliser la manipulation mentale, voire des mesures répressives.

L’adhésion à une religion instituée n’est, habituellement, pas la bonne voie pour surmonter sa finitude et aller vers une existence sereine.

Nous disions que le besoin de religiosité implique un affect de manque dont il serait la réaction. Avec la notion de finitude ce manque serait situé dans le décalage entre la promesse de la vitalité s’affirmant dans la jeunesse, et la difficulté, la précarité, et finalement la vanité des satisfactions obtenues. C’est  pourquoi l’existence humaine manquerait de sens et, finalement, par la mort, serait inutile.

Or, les humains n’ont pas besoin des prêcheurs de religion pour rencontrer la transcendance. Ils peuvent la rencontrer simplement par eux-mêmes, dans quelques expériences singulières que leur offre le monde. Leur besoin religieux n’est pas alors une réaction aux frustrations du désir. Le manque qui le motive est détaché de toute préoccupation d’utilité. Il consiste alors en ce que l’esprit ne peut pas s’élever à la représentation adéquate de la réalité qui se présente à lui. Il ne peut que contempler la démesure de cette réalité, et réfléchir sa situation évidente de dépendance par rapport à cette réalité. Et il éprouve une grande satisfaction – une « béatitude » aurait dit Spinoza – de se voir appartenir à une réalité qui le dépasse ainsi infiniment. C’est ce qu’il faut appeler la forme positive de la religiosité – non par réparer une vie malheureuse, mais rencontrer une positivité du monde qui nous dépasse – et s’en sentir grandi.

Nous allons mieux le comprendre en examinant quatre occurrences majeures de ces expériences humaines de la transcendance, que nous pourrions appeler les transcendances communes.

La transcendance de l’Univers.

La perception du ciel est la seule qui ne soit pas une perception d’objet, c’est-à-dire une perception que nous pouvons entourer de limites en fonction d’un fond. On irait sur Mars, où n’importe où dans l’espace, on serait toujours sous le ciel. Le ciel est le fond absolu : il exprime la transcendance de l’Univers sur notre être-là. D’où la question de ce qu’on vient faire là sur cette petite planète perdue dans l’immensité de milliards d’autres astres. L’expérience de la transcendance liée à la perception du ciel est fondatrice de la philosophie, de la cosmologie, et de la religiosité panthéiste de GiordanoBruno – panthéisme = Dieu est l’Univers ou, comme l’exprime Spinoza : « Deus sive natura ! » (Dieu, c’est-à-dire la nature). Cette transcendance appelle à une religiosité athée, car si Dieu est l’Univers, alors il n’y a plus de Dieu-personne en lequel il faut croire et qui décide de notre destin.

La transcendance de la conscience

Le plus intime de notre vécu est d’être un courant de conscience auquel nous ne pouvons donner un commencement (quand tout cela a-t-il commencé ?), et pour lequel nous ne saurions penser une fin (il est contradictoire de se penser mort, c’est-à-dire plus conscient). Lire : L’éternité,quelle drôle d’idée !

La transcendance de la vie

Comment rendre compte de l’apparition de la vie, avec ses propriétés d’auto régulation, d’autorégénération, d’auto-développement, d’autonomie de l’individu vivant, à partir de la matière inerte ? Comment rendre compte de l’évolution du vivant à travers les espèces, régulé par un code génétique duplicable et transmissible, au long de millions d’années ? Comment rendre compte de l’apparition du code génétique ? Quelle est la place de l’humanité dans cette évolution ? Quel est le sens de l’existence de cette espèce – humaine – capable de remettre en cause la viabilité de biosphère dont elle est le produit et dont elle a besoin pour prospérer ?

La transcendance de la raison

Il y a de la raison dans la nature. Mais l’humain a le privilège de pouvoir utiliser sa raison pour mettre à jour celle de la nature par la formulation des lois de l’Univers, comme pour réfléchir sur le sens qu’il veut donner à sa vie. Il croit développer le pouvoir de sa raison à l’aune de ses progrès dans les sciences. Pourtant, comme l’avait noté Pascal, il est incapable d’y voir clair sur les fondements de cette capacité de raisonner : « Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes. (…) Car la connaissance de premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celle que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours. » (Pascal, Pensées -1670)

« Le cœur », « l’instinct », sont de l’ordre de l’affectif et ne sauraient donner un savoir dont la légitimité serait transparente aux uns et aux autres. Cela signifie que la modalité du savoir qui effectivement est capable de mettre tout le monde d’accord est, si on l’examine au niveau de ses fondements, incapable de se justifier. Ce qu’a d’ailleurs démontré le mathématicien Kurt Gödel, concernant les systèmes axiomatiques prétendant fonder les mathématiques, par ses « théorèmes d’incomplétude ». Ainsi la capacité de maîtrise spirituelle de la réalité par la raison humaine transcende sa capacité de connaître – ce que Pascal a exprimé de manière limpide : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n'est que faible si elle ne va jusqu'à connaître cela. » (idem).

*  *  *

Il est intéressant de confronter les différentes sources de croyance religieuse que nous avons examinées ici à la classification que proposait le grand physicien Albert Einstein concernant les différents types de religiosité dans son livre Comment je vois le monde (1934) :

– Il y a la religiosité qui répond à la méconnaissance des causes réelles et à la peur de l’avenir et qui amène à poser des êtres surnaturels dont il faut s’allier les bonnes grâces (superstition).

– Il y a la religiosité qui répond à un besoin social et qui amène à poser un Dieu maître de notre destin qui récompense ou punit les comportements de chacun, définissant ainsi un Bien et un Mal collectif.( encadrement social).

– Mais il y a aussi la religiosité qu’il qualifie de « cosmique », et qui naît du sentiment éprouvé par celui qui dépasse l’attachement à son moi dans la conscience de l’ordre de l’Univers. Cette religiosité « ne connaît ni dogme ni Dieu conçu à l’image de l’homme et donc aucune Église n’enseigne la religion cosmique ».

Nous reconnaissons dans les deux premières formes de religiosité, ce besoin de surmonter la finitude humaine par des croyances utiles telles qu’adhérer à une religion instituée, ou à une idéologie sacralisante, particulière.

La religiosité « cosmique » correspond à l’expérience des transcendances que nous avons examinées. Car il ne faut pas réduire l’adjectif « cosmique » à une référence à la seule transcendance de l’Univers en tant qu’entité physique, puisque l’existence de la vie, de la conscience, et de la raison qui informent l’Univers, sont des composantes de cet « ordre ». D’ailleurs le mot « cosmos » chez les grecs de l’Antiquité désignait précisément l’Univers en tant qu’ordre.

*  *  *

Il est intéressant de constater que la religiosité cosmique d’Einstein rejoint et, peut-on dire, synthétise les différents points de vue sur la transcendance que nous avons ici présentés.

Cette « religion cosmique » relativise la valeur de notre moi, si bien que, chacun se sentant rattaché à la même réalité transcendante, du point de vue collectif nous devenons, de fait, reliés entre nous comme humblement dépendants de cette réalité. Autrement dit, la religiosité verticale – lien de transcendance – implique nécessairement la religiosité horizontale – lien de communauté. Et ce lien de communauté est nécessairement cosmopolite.

Réfléchissons à ceci : les transcendances communes ne sont-elles pas les quatre fibres qui composent le véritable lien qui fait l’unité de l’humanité ?

dimanche, juillet 06, 2025

Pour en finir avec la société à réaction

Débat pour le bien commun
dans Land and Freedom (1995) de Ken Loach

Qu’est-ce qu’une société ?

Aristote (– IVe siècle) commence ainsi son traité sur La politique : « Toute société [en grec polis] est un certain type d’association (…), celle qui vise le plus important de tous les biens ». Ce « plus important de tous les biens » est ce qu’on appelle en langage contemporain le Bien commun. Certes, on pourrait rétorquer : « Mon Bien propre, celui par lequel je veux donner sens à ma vie, passe avant le Bien de la société ! » Mais ce serait une erreur par illusion individualiste. Car on méconnaîtrait que la personne humaine est essentiellement un être social ; ce qui signifie qu’elle ne peut concevoir son Bien propre qu’en concordance avec le Bien commun de la société à laquelle elle participe.

Le problème est qu’il peut y avoir des conceptions antagoniques du Bien commun à l’intérieur d’une même société. Que faire alors si le Bien effectif vers lequel est orientée la société est incompatible avec ce que je pense comme mon Bien propre, lequel requiert alors une autre conception du Bien commun ? Il y a soit exil, soit dissidence, révolte, ou même action révolutionnaire – dans ce dernier cas, il s’agit de forcer vers un changement pour un autre Bien commun.

Lorsque la dissidence sur le Bien commun est massive, on est dans un société en crise – puisqu’on n’a en réalité plus vraiment de Bien commun. C’est le cas de notre société contemporaine, désormais quasiment mondialisée, puisqu’elle est sous l’empire mercatocratique, lequel se joue des frontières. Or la mercatocratie ne voit de Bien commun que dans le développement du marché – ce qui doit se traduire, au niveau des entités étatiques, par l’accroissement maximum du Produit Intérieur Brut (la somme numéraire annuelle des transactions marchandes). Mais de plus en plus nombreux sont ceux qui pensent que le Bien commun est dans une toute autre direction : dans la subordination du monde marchand à une politique de rétablissement de la vitalité de la biosphère trop meurtrie par deux siècles d’économie de marché.

En réalité, elles ne devraient pas exister ces sociétés fragilisées, comme la notre aujourd’hui, parce qu’irréconciliables sur le Bien commun en fonction duquel on doit s’organiser pour vivre ensemble.

Pourquoi ? Tout simplement parce que, comme le disait Aristote dans le même ouvrage (chap. I, § 2) : « seul parmi les animaux, l’homme a la parole [logos] ; la voix [phonè] est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a été donnée aussi aux autres animaux (…) mais la parole a pour but de manifester l’utile ou le nuisible et, par suite, le juste ou l’injuste. »

Ce texte distingue clairement les sociétés humaines des sociétés animales en ce qu’elles sont politiques. La politique c’est l’espace de décision sur ce qu’est le Bien commun par la médiation de la parole. La parole – au sens grec de logos – a en effet deux vertus décisives : elle permet de se représenter un monde commun (puisque les mots adoptés dans une langue le sont sur la base d’une signification partagée), elle permet de développer des possibilités d’avenir et de comparer leurs mérites respectifs (puisque la logique, qui permet de déduire et d’argumenter, est immanente à cette parole-logos).

L’humain a la parole parce qu’il est un « animal politique ». Cela signifie qu’il doit sans cesse nourrir, réajuster, sa visée de Bien commun. Ceci en fonction des deux volets spécifiés par Aristote. D’une part l’utilité qui concerne la détermination des biens dont on a besoin pour assurer la continuation de la vie sociale – faut-il s’organiser pour une alimentation moins carnée ? D’autre part la justice car l’injustice secrète le violence qui est le pire ennemi du Bien commun – faut-il interdire la « location » de mères porteuses ? Lorsque la parole ne peut pas remplir ce rôle, par exemple lorsqu’elle est méprisée, dévaluée, bâillonnée, lorsque sa valeur de vérité est piétinée, alors le Bien commun n’est plus vivant et se fige en blocs – les « pour » et les « contre » – qui ne savent que vouloir s’éliminer mutuellement.

C’est une société en crise. Et c’est la situation de notre société mercatocratique mondialisée ! Non pas que notre société soit en défaut de communication. Bien au contraire. Il y en a un trop plein ! C’est fou ce qu’on a d’occurrences de communications de nos jours ! Mais, pour reprendre les mots d’Aristote, il ne s’agit que très peu de faire valoir la parole. Il s’agit massivement de donner de la voix.

Contrairement à la parole qui se réfère à notre monde commun et qui fait appel à ce que nous avons, mentalement, le plus sûrement en partage – notre raison –, la voix n’exprime que l’état affectif de celui qui s’exprime. Et l’expression d’un état affectif touche directement le récepteur du message, tout simplement parce qu’il est toujours qualifiable dans la bivalence bon/mauvais, amour/haine, joie/tristesse, bref il est pris dans la polarité positif/négatif. C’est-pourquoi il fait d’abord réagir : il attire ou il rebute.

Pour bien comprendre la crise du politique, on peut admettre de façon réaliste que 99% de la communication publique, en notre société, n’est pas de l’ordre de la parole, mais de l’ordre de la voix. On peut parler ici de voix dans un sens élargi, c’est-à-dire qui dépasse le domaine de l’ouïe (car du temps d’Aristote l’image était trop rare pour être un moyen de communication courant), qui inclut donc aussi les images, les vidéos, les odeurs même, etc. Soit tout stimulus susceptible de faire réagir affectivement le récepteur dans le sens calculé par l’émetteur.

On va objecter : « Ça n’est pas gentil pour les animaux ce qui est dit là. D’ailleurs les animaux s’en sortent très bien avec seulement la "voix", c’est nous, avec notre "parole" raisonnée, qui avons fou.. le bord.. dans leur vie ! »

Mais l’accusation ne tient pas, parce que nous humains avons une différence essentielle avec les autres espèces animales. Notre bien commun ne nous est pas directement imposé par la nature sous forme d’instinct. Nous devons nous le donner nous-mêmes. C’est là notre insigne privilège, mais également notre plus grand risque. Ce que le lettré florentin Brunetto Latini avait ainsi exprimé (Le livre des Trésors, vers 1265) : « … bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. ». L’animal sait d’instinct que son bien est dans son insertion dans un biotope déterminé, son "lieu" (le marais pour le crocodile, le pré pour le bovin) ; par contre, il appartient à l’homme de définir ce que sera son bien dont dépendra le lieu qu’il habitera.

Si les humains font tant de dégâts aujourd’hui, s’il saccagent inconsidérément tant de biotopes d’autres espèces, c’est parce qu’ils n’échangent pas assez de paroles sur ce que peut être leur bien commun, c’est parce qu’ils sont trop accaparés par ceux qui donnent de la voix, trop sollicités à réagir à leurs interpellations affectives. Et ces réactions vont dans le sens d’une consommation effrénée de « biens » à l’utilité parfois douteuse, alors que les biens essentiels viennent à manquer (l’air respirable, l’eau, la verdure spontanée, l’environnement sonore, la cohabitation avec les autres espèces, etc.). Au point que ceux qui veulent vraiment parler – je veux dire : être politiquement constructifs – ont du mal à se faire entendre dans le brouhaha ambiant.

Nous souffrons désespérément d’un manque de circulation de la parole politique, celle qui parle objectivement du monde commun, s’appuie sur l’expérience partagée, et s’adresse à notre raison pour envisager les possibilités d’avenir. C'est le seul type de parole qui peut réunir : « Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes; ils ne deviennent étrangers et impénétrables les uns aux autres que lorsqu'ils s'en écartent. » (Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale,1934). 

Peut-être faut-il admettre dans cette omniprésence de la « voix » en notre société, la manifestation d’une servitude nouvelle, originale, qui n’était sans doute pas envisageable avant que l’image fut aisément reproductible. Une servitude par la communication, et non plus par la force, dont les potentats sont les propriétaires des grands médias et réseaux de communication. Une servitude par contrôle des comportements dans la mesure où ceux-ci sont la tendance à réagir à des interpellations affectives justement pensées pour susciter une réaction déterminée.[1]

Car la « voix » comme domaine de communication nous laisse séparé d’autrui, enfermé dans notre subjectivité, puisque ce n’est pas une raison objective, mais un ressenti émotionnel qui motive notre comportement (même si nous croyons penser la même chose que les autres parce que nous employons les mêmes mots-slogans). De plus elle nous laisse dans le plus court terme puisque le comportement réactif, qui vise à réparer le dérangement provoqué par l’intrusion émotionnelle du message, doit intervenir au plus vite.

C’est en ce sens que nous sommes dans « une société à réaction ». C’est une société qui est de plus en plus organisée pour généraliser les comportements réactifs. Par une organisation spatiale – nous maintenir le plus possible dans un espace nous mitraillant de messages intrusifs (pas de lieu d'attente sans dispositif pour accaparer notre conscience). Et aussi par une organisation temporelle – être constamment tenu en haleine par une succession d’injonctions à réagir pour ne plus avoir la disponibilité de se poser et de faire circuler la parole qui permette d’esquisser un bien commun qui réunisse.

C’est pourquoi c’est une société qui ne sait pas où elle va. Alors qu’elle voit sa situation globale se détériorer de manière toujours tangible, à la fois du côté de l’utile (l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit, les aliments qu’on nous engage à manger, les déchets qui s’accumulent, les dérèglements du climat et l’effondrement de nombreuses espèces), et du côté du juste (la brutalisation des relations sociales, le déclenchement de guerres impitoyables, les bafouements cyniques de droits humains). Seuls savent où ils vont ses principaux acteurs, ceux que la croissance du P. I. B. conforte dans leur perspective d’enrichissement et d’accroissement de leur pouvoir… jusqu’à l’échec final : leur mort.

Nous avons encore le choix. Il faut renouer avec la parole politique, celle qui parle du monde comme il est, s’appuie sur l’expérience partagée, se développe par la raison, celle qui s’écoute, se réfléchit, est reprise, critiquée et transmise, celle qui s’enrichit par sa circulation même. Cette parole nous ouvrira forcément – il y a tant de qualités humaines laissées en jachère – la perspective d’un Bien commun. Ce Bien commun né de nos paroles nous réunira beaucoup plus largement que l’état de crispation des relations sociales dans le contexte actuel le laisse penser.

Alors nous pourrons agir. 

 


[1] Nous avons étudié précisément le contexte et le mécanisme de cet asservissement dans notre dernier livre – P-J Dessertine, Démocratie… ou mercatocratie ? Éditions Yves Michel – 2023, chap. 3 « La manipulation réactive».