dimanche, mars 08, 2026

Juste avant la société du spectacle

 


 

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes
 de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles.
 »
Guy Debord, La société du spectacle, 1ère proposition (1967)

 

Il se trouve que la société à laquelle nous appartenons est une société mercatocratique mondialisée – mondialisée parce que mercatocratique, puisqu’un tel pouvoir requiert une expansion sans fin du marché.

Et c’est une société pétrie de paradoxes :
            – elle se veut moderne, c’est-à-dire tournée vers l’avenir, mais elle ne sait plus se projeter au-delà de l’avenir immédiat ;
            – elle se veut la plus puissante dans la maîtrise des réalités du monde, mais elle est impuissante à maîtriser son destin ;
            – elle se veut la société ayant réalisé l’abondance des biens, mais elle raréfie ou rend pathogènes les biens les plus essentiels à l’entretien de la vie ;
            – on l’a vu avec la pandémie de Covid19, elle est la société qui fonctionne essentiellement sur l’activité des plus humbles, alors qu’ils sont les plus méprisés ;
            – elle est la société qui réalise des moyens de communication les plus denses, les plus rapides, les plus étendus (sur la planète entière), alors qu’elle engendre de la défiance comme jamais ;
            – elle est la société qui manifeste le plus de besoins en prélèvements sur l’environnement naturel, alors qu’elle est celle qui gaspille le plus et laisse derrière elle le plus de déchets ;
            – elle est la société qui valorise le plus les enfants, et celle qui est la plus irresponsable quant aux conditions de vie réservées à sa descendance ;
            – elle est la société qui soutire le plus d’énergie hors d’elle-même, et dont les membres sont globalement les plus replets par une sous-utilisation de leur énergie propre ;
            – elle est la seule société qui peut investir dans des projets extrêmement sophistiqués pour essayer de coloniser d’autres planètes, tout en étant incapable d’appliquer des principes simples pour bien vivre sur la planète à laquelle elle et adaptée ;
            – etc.

Parce qu’ils sont la cohabitation de deux énoncés en contradiction, les paradoxes requièrent d’être surmontés.

Il nous est apparu que c’est la notion de courtermisme qui permettait au mieux de les dépasser en les comprenant. Le courtermisme est une certaine manière de vivre le temps qui investit l’avenir au plus court, c’est-à-dire juste ce qui est nécessaire pour remédier aux frustrations du présent. Le courtermisme, du moins avec une emprise sociale aussi large qu’on la constate aujourd’hui, n’est pas du tout naturel à l’humanité, ou plutôt il n’est naturel qu’à un état infantile de l’humanité. Il n’a pu devenir une norme de comportements diffusée sur la planète entière que par une action du pouvoir mercatocratique à la fois idéologique et politique ; idéologique, en inondant les espaces publics et privés (depuis la popularisation des appareils personnels connectés), d’une pressante communication affective manipulatrice ; politique, en orientant l’organisation des sociétés au profit de l’accroissement du marché – car le marché insatiable se nourrit essentiellement de nouvelles offres de biens censés répondre aux frustrations présentes.

Examinons chacun des paradoxes exposés ci-dessus : on s’aperçoit qu’ils sont, un à un, solubles dans la thèse du courtermisme. Prenons comme seul exemple le dernier paradoxe cité parce qu’il paraît le plus rétif à l’interprétation courtermiste. On peut considérer en effet que les projets de base permanente sur la Lune, et de voyages humains sur Mars, impliquent un investissement à long terme. Mais, en réalité, il n’y a là que des pions avancés dans le jeu de compétition entre les nouveaux seigneurs de la High Tech pour mobiliser des capitaux, et engranger des contrats publics. Ce qui importe ici, c’est l’effet spectaculaire de la présentation comme projet scientifique de l’imaginaire, déjà bien élaboré par la science-fiction, d’humains colonisant d’autres planètes.

Or cette notion de courtermisme était déjà pleinement, quoiqu’implicitement, présente dans le diagnostic La société du spectacle publié en 1967 par Guy Debord.

On peut être rebuté par le caractère souvent abscons du texte, le ton péremptoire adopté – essentiellement une succession d’affirmations, très peu d’argumentation, toujours elliptique – et quand même la présence des marottes théoriques de l’époque, tel un marxisme anti-bureaucratique intraitable (le salut ne viendrait que d’un « prolétariat » mythique se réunissant en « conseils ouvriers »).

Et pourtant, la notion de spectacle, telle qu’elle est présentée en ce livre, exprime comme la quintessence du courtermisme. Car en quoi consiste l’achèvement du courtermisme sinon dans la suppression de tout délai entre le comportement qui toujours vise un but, et la satisfaction elle-même ? Or c’est justement cela le spectacle : la satisfaction gratifiée d’emblée au regard, par le mouvement même où elle s’élabore. « Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que "ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît." » (prop. 12).

Nous retrouvons dans cette dernière formule la doctrine des Sophistes de l’antiquité grecque : il n’y a pas de monde vrai en-deçà des apparences, toute la réalité est dans les apparences. Il importe donc de promouvoir les apparences bonnes. Or, la mercatocratie s’est légitimée comme ayant vocation à pourvoir la société en apparences bonnes, d’où cette « énorme positivité indiscutable et inaccessible » de ce qu’elle donne à voir. On sait que cela se fait abondamment avec des biens marchands, soit en affichage par images ou films, soit en réalité, dans les rayonnages interminables des espaces de consommation. Mais cela aussi se fait pour les comportements eux-mêmes, ou les images de ceux-ci, dans la mesure où leur but est congruent au bonheur que met en scène l’offre du marché : « La société qui repose sur l'industrie moderne n'est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire, elle est fondamentalement spectacliste. Dans le spectacle, image de l'économie régnante, le but n'est rien, le développement est tout. Le spectacle ne veut en venir à rien d'autre qu'à lui-même. » (prop. 14). Dans cette présentation qu’en fait Debord, le « spectacle » a une signification bien plus ample qu’en son usage courant. C’est ce que la sociologie appelle « un fait social total », c’est-à-dire qui mobilise toutes les dimensions de la vie sociale. C’est pour cela qu’il tient lieu de vie sociale en tant que telle – je suis de cette société et j’en partage les bienfaits puisque moi aussi j’assiste au spectacle. C’est aussi pour cela que le spectacle, tout autant que le courtermisme, permet de dissoudre les paradoxes de la société mondialisée contemporaine.

En tant que fait social total, le tout-spectacle porte nécessairement une vision du monde : « Le spectacle ne peut être compris comme l'abus d'un mode de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C'est une vision du monde qui s'est objectivée. » (prop. 5). Or une vision du monde traduit une hiérarchie des valeurs en fonction desquelles on veut vivre. Elle oriente donc vers un ordre de priorité commun dans les choix de comportement de chacun. On a vu que la vision du monde mercatocratique se rattachait à celle des Sophistes qui mettaient tout l’être dans les apparences. Or, l’apparence est par excellence le domaine des images. C’est pourquoi constamment le pouvoir mercatocratique met en scène ce qui stimule les imaginaires positifs, de sensations bonnes, de bonheur, de puissance, etc. Par contre qui a vu des images de populations en total désarroi fuyant les lieux devenus dangereusement radioactifs, tels Tchernobyl (1986) ou Fukushima (2011) ? D’ailleurs, la menace radioactive est comme inexistante dans le spectacle du monde mis scène par les médias dominants, puisqu’elle ne saurait faire image, la radioactivité passant sous le radar des sensations humaines !

Si l’on analyse les conditions requises, il est très irréaliste que des humains soient quelque jour acheminés sur Mars. Mais parce que « Dans le spectacle,…, le but n'est rien, le développement est tout » (prop. 14), cela ne sera pas un obstacle à ce que soient publiées images et vidéos d’un tel événement. Car l’essentiel est qu’on adhère à la mise en scène du débarquement d’humains sur une autre planète, que chacun y croie face au images et jouisse de cette croyance, et soit reconnaissant à la société qui le lui apporte.

C’est pourquoi La société du spectacle n’est pas la description de la société mercatocratique réelle des années soixante ; elle est la description de l’idéal du pouvoir mercatocratique, lequel avait déjà été esquissé par Tocqueville dès le milieu du XIXe siècle. Le chercheur français parlait ainsi du nouveau pouvoir, fondé sur la circulation ouverte des marchandises, qui s’imposait aux citoyens des États-Unis : « Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; (…) ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » De la démocratie en Amérique,1840). Car la plus souhaitable passivité, pour un pouvoir à visée totalitaire, n’est-elle pas celle induite par un spectacle, le plus étendu, le plus continu possible, qui s’impose au regard de chacun tout en le réjouissant ? C’est en effet un pouvoir qui fait l’économie d’une domination par la violence, toujours imprévisiblement coûteuse. Car, on le comprend, une société du spectacle est totalitaire et infantilisante, totalitaire parce qu’infantilisante.

La société du spectacle est un problème actuel de l’humanité au sens où la mercatocratie impose quasiment au monde entier sa vision du monde. Mais elle reste inactuelle  – ce que reconnaît Debord en écrivant que celle-ci « s’annonce » (voir citation incipit) – dans la mesure où les valeurs que porte cette vision du monde – accumuler de sensations bonnes par la consommation comme ersatz de bonheur, se vautrer dans le spectacle, dans toutes ses formes, ce à quoi sans cesse on est invité, comme sous un édredon toujours à portée pour faire étouffoir au savoir de sa finitude, etc. – ne peuvent que rencontrer de fortes résistances car elles sont, on l’a vu, infantiles, et donc contradictoires avec l’aspiration humaine à vivre libre.

On peut même affirmer qu’il n’y aura pas de « société du spectacle » parce qu’elle porte sa négation en elle-même : en société du spectacle on ne sait plus se projeter au-delà du présent, la société ne peut plus tenir le cap d’une perspective de bien commun, elle ne peut alors que dériver à l’aveugle vers les catastrophes.

Et pourtant …, il semble bien qu’on se rapproche dangereusement de la société du spectacle: « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » (prop. 4). Nos rapports humains ne sont-ils pas de plus en plus médiatisés par des images, sur l’écran portable connecté et personnel dont la mercatocratie nous a doté ?

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