« Nous ne nous tenons jamais au temps
présent.
Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour
hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop
prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point
nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient »
Pascal, Pensées
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| Gare TGV d'Aix-en-Provence, janvier 2014 |
Mais que peut donc signifier « vivre au présent » ?
D’une part, l’expression ne devrait même pas exister, puisque vivre ne peut se faire qu’au présent. Descartes cherchant une vérité absolument indubitable sur quoi fonder la compréhension du monde découvre « que cette vérité : je pense, donc je suis [est] si ferme et si assurée que (…) je [peux] la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je [cherche]. » (Discours de la Méthode, IVe partie). On le voit, « cette vérité », la plus fondamentale, se formule au présent !
Mais d’autre part, le présent semble toujours nous échapper, comme de l’eau qui nous file entre les doigts, car « si le présent, pour être du temps, ne devient tel qu'en passant au passé, quel mode d'être lui reconnaître, puisque sa raison d'être est de cesser d'être ? » écrivait Augustin d’Hippone (Confessions, livre XI).
Enfin, l’expression « vivre au présent » existe bien et vaut, dans le droit fil de la pensée de Pascal, comme précepte fondamental pour bien vivre.
Cela exprime au moins :
– d’abord une insatisfaction commune de son rapport au temps,
– ensuite la conscience que les humains ont une certaine liberté dans
la manière dont ils établissent leur rapport au temps.
L’analyse la plus approfondie d’une sorte de pathologie du rapport au temps, liée à l’organisation sociale de notre « modernité tardive », nous vient du sociologue allemand Hartmut Rosa – voir en particulier Aliénation et accélération, La Découverte, 2012. Cette analyse amène au diagnostic d’une vie collective essentiellement caractérisée par son accélération sociale, laquelle met incessamment l’individu dans un manque de temps qui l’oblige à une course perpétuelle, et toujours perdante, pour en gagner.
Ce que Rosa appelle « accélération sociale » du point de vue de l’analyse sociologique, nous l’avons appelé « courtermisme » du point de vue du choix de notre rapport au temps – le courtermisme, c’est toujours courir après l’occasion de satisfaction au plus court délai pour remédier à la frustration du présent, cette frustration étant constamment stimulée par la pression de la propagande marchande – voir notre Démocratie... ou mercatocratie ?, en particulier chap. 5.
Dans notre article L'humain à flux tendu (2014) nous avions montré comment la suppression des « salles d’attente » dans les gares TGV était une étape significative de notre mise sous tension temporelle par l’organisation sociale.
Depuis, le processus d’accélération s’est considérablement développé et diffusé dans le vécu des individus, surtout grâce aux écrans, maintenant présents partout, en particulier sous la forme individualisée du smartphone, mais aussi dans tous les lieux, espaces publics, salles d’attente, etc., où les gens pourraient être disponibles à eux-mêmes et aux autres, …aux présences ! On objectera que les écrans nous permettent de voir des vidéos, films, séries, etc…, qui peuvent rendent le présent intéressant. Mais est-on vraiment alors dans le présent ?
Comme l’explique de manière précise et détaillée J-P Sartre dans L’imaginaire (1940), la conscience imageante est une modalité de la conscience qui implique qu’on s’absente du monde réel pour se vivre dans un monde d’irréalité par rapport auquel on ne peut être que passif[i]. Autrement dit, dans la mesure où l’image, animée ou non, est omniprésente sur les écrans, elle nous détache dans sa perception même de notre présence au monde, donc tout simplement du présent. D’ailleurs, très souvent, l’intérêt que peuvent avoir ces images est grevé par des plages publicitaires qui introduisent subrepticement des motifs de frustration du présent pour nous projeter dans l’attente d’une consommation future.
Il faut remarquer, en ce point, que la disponibilité au présent se manifeste le plus souvent par le sentiment d’étonnement, et que ce sentiment est très lié à la présence d’autrui car « Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en n’est pas de plus grandes que l’homme. » (Sophocle, Antigone , IVe siècle av. J.-C.). Autrui, d’abord celui qui nous est inconnu plutôt que le proche de nos relations routinières, nous étonne parce que se manifestent, à travers ses expressions, d’autres choix, un autre usage de la liberté, et nous sommes portés à mieux le connaître pour mieux comprendre ses motifs et ainsi mieux maîtriser les nôtres. Mais cela présuppose qu’on ne se sente pas a priori menacé par la présence de l’autre inconnu. Autrement dit, bien vivre le présent implique a priori des relations de confiance dans la société. Or, la société de la « modernité tardive » est une société qui est massivement défiante. On sait, en effet que c’est une société en laquelle il faut soustraire à la connaissance publique ses coordonnées individuelles et sa vie privée. Jamais on a eu autant de barrières, clés, ou mots de passe (quelquefois, dans l’espace numérique, avec double authentification) pour contrôler son domaine privé ! D’ailleurs le monde économique contemporain n’a que faire de l’étonnement, car celui-ci suscite la réflexion qui est, du point de vue du marché, une perte de temps. L’individu n’est donc pas censé s’étonner, il est censé être surpris ! Et c’est là un ressort essentiel de la publicité qui par interpellation émotive surprend le quidam de se savoir possesseur d’un besoin susceptible de le mettre en chasse d’un produit de consommation et donc de l’évacuer de l’attention au présent.
La création est également une manière humaine de remplir sa vie au présent. Par création on entend la production d’une œuvre originale qui exprime la personnalité de son créateur. Le domaine de la création est celui de l’art et de l’artisanat qui de ce point de vue sont inséparables. Or le créateur est celui qui ne réduit pas son œuvre à la réalisation d’un plan prédéfini, il invente au fur et à mesure en tirant parti des opportunités que révèle le matériau se transformant sous son action. Ainsi « Un beau vers n'est pas d'abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu'il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. » (Alain, Système des beaux-arts, 1926). Toutes ces occurrences révèlent la générosité du présent pour l’acte créateur. Le mode de production promu par l’activisme économique propre à notre « modernité tardive » – l’industrie – généralise le profil humain du travailleur-consommateur, dont le présent est stérile, sinon qu’il rend possible la production mécanique et la circulation d’un nombre indéfini d’exemplaires identiques d'un bien, ne laissant à la création que l’espace le plus exigu.
La contemplation est une autre occurrence humaine essentielle de la disponibilité au présent. L’artiste/artisan prend le temps de contempler son œuvre achevée. Ce temps de contemplation est bien différent d’un exercice d’autosatisfaction ; il est un moment de satisfaction proprement humaine, comme une extension de soi par la pensée du petit surplus de valeur du monde, acquis par l’exercice de ses facultés. D’ailleurs la contemplation a vocation à se partager : on contemple l’œuvre d’autrui, artiste ou artisan – « C’est le pain de Untel ! », et ce pain est un instant contemplé avant d’être consommé. On peut contempler aussi un phénomène naturel. Toujours la contemplation est le temps de pause où l’esprit s’amplifie de l’expression d’une valorisation du monde, soit de la part de la nature , soit de la part de l’humain. Pour l’homme de besoin de la mercatocratie, la contemplation n’est encore que perte de temps, puisqu’elle considère que « le temps, c’est de l’argent ! »
Si bien que pour retrouver le temps de vivre, c’est-à-dire se sentir
vivre au présent, il faut essentiellement une conversion du regard sur
notre temps vécu :
– non pas se mettre dans l’attente impatiente d’une satisfaction
prochaine par réaction, assez animale, ou pour le moins infantile, aux
sollicitations sociales,
– mais faire attention au présent – donc aux présents ! – que le monde
nous offre dans les registres de nos facultés essentiellement humaines
que sont l’étonnement, la création, et la contemplation.
[i] Les images inter-activables n’échappent pas à cette passivité essentielle car les modifications se réduisent à celles prévues par un programme numérisé, comme dans les jeux vidéos.

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