dimanche, juillet 27, 2025

La logique du ghetto

 

Déplacement de Juifs vers le ghetto de Varsovie (1940)

 

La logique du ghetto est l’enfermement d’une population particulière, reconnaissable par des caractères physiques propres, dans un espace délimité – celui qu’on nomme « ghetto » – parce qu’elle est jugée indésirable. Cet espace, qui est toujours trop réduit par rapport au nombre d’habitants, implique d’emblée la difficulté de vivre en trop forte densité.

La logique du ghetto est donc celle d’une maltraitance arbitraire d’une population particulière, d’abord par le déni de sa liberté essentielle de circulation. Elle est arbitraire parce que nul n’est responsable de ses caractères physiques génétiques (les israéliens descendants des rescapés de l'antisémitisme génocidaire en Europe au siècle dernier ont-ils oublié cela ?)

L’existence du ghetto implique donc l’action d’un pouvoir qui l’impose par la force. Comme ce pouvoir en contrôle totalement l’accès, ses moyens de maltraitance sont illimités. Cette population peut être simplement exploitée plus fortement et systématiquement que les autres habitants, mais, de toute façon, elle est à la merci de l’usage de la force par rapport à laquelle elle a perdu tous ses droits. C’est pourquoi, elle peut faire l’objet d’un black-out sur ce qui se passe dans le ghetto, de réquisitions, déportations, emprisonnements d’individus ou de groupes, de blocus alimentaire (qui affame) ou de médicaments, de déni de soins, d’assassinats ciblés, de bombardements aveugles, etc.

L’existence de certaines situations de ghettos dans l’histoire humaine est un tache significative de ses épisodes de pire inhumanité et de pire malheur. Il faut le dire :  la logique du ghetto, du fait de la disproportion des forces et de l’abolition du droit, tend à devenir une logique de « terreur » ! Cela signifie qu’elle fait partie de ces épisodes qui interpellent prioritairement la mémoire humaine avec l’impératif catégorique « Plus jamais ça ! »

Imaginons un arrière-grand-père – il doit être nonagénaire – israélien, originaire de Varsovie, ayant visionné des images sur ce qui se passe aujourd’hui à Gaza, interpellant le dirigeant de son pays : « Dis-moi Benyamin, ce que tu fais là-bas, ça me rappelle beaucoup ce que j’ai vécu à Varsovie entre 1940 et 1943 ! » Que lui répondrait ledit Benyamin ? Peut-être, trop extérieur à son horizon, le regarderait-il comme un OVNI, et passerait-il à autre chose ?

D’ailleurs, peu importe, il est probable que ledit nonagénaire n’existe plus : il y eut peu de rescapés du ghetto de Varsovie ! Mais posons-nous la question : Benyamin aurait-il pu traiter ainsi la population de Gaza, il y a  seulement 10 ans (supposant qu’ait été subi le même carnage terroriste) ?

Non !

Non pas parce qu’il est évidemment absurde de prétendre sortir de la terreur en la répandant à son tour (cette évidence ne semble pas avoir trouvé les connexions pour atteindre la conscience de Benyamin). Mais parce que la mémoire du ghetto de Varsovie était encore trop présente, les témoins directs ou indirects trop prêts à rappeler la terreur vécue.

«  Ami israélien, que j’ai jadis rencontré au kibboutz Sarid, qu’est devenue la mémoire de tes parents, de ta famille, dans l’Israël d’aujourd’hui ? »

Mais ce problème de transmission de la mémoire dans la succession des générations n’est-il pas un problème général du temps présent ?

La génération ayant vécue, jeune, la seconde guerre mondiale était encore largement au pouvoir en 1997 lorsque furent signés les accords de Kyoto, en lesquels presque tous les pays de la planète s’engageaient à prendre des mesures pour désamorcer un dérèglement climatique lié à l’excès d’émissions carbonées de la civilisation industrielle. Elle n’était plus au pouvoir 10 ans après lorsque les principaux pays émetteurs s’en sont désengagés, conduisant à la crise écologique actuelle que l’on connaît.

L’élection d’un Trump, piétinant les institutions de régulation internationale créées au lendemain de la seconde guerre mondiale, eut-elle été possible de la part de générations précédant la sienne (celle des baby-boomers) ?

Tous les orages du temps présent – guerres qui s’allument de toutes parts, épisodes climatiques catastrophiques, effondrement de la biodiversité, multiplication des cancers, « maladies rares » de moins en moins rares, injustices comme jamais vues dans la répartition des biens, étouffement sous les déchets humains, réarmement généralisé, etc. – n’ont-ils pas eu pour condition des nouvelles générations en négligence de la mémoire des dangers de la compétition effrénée pour faire valoir ses intérêts particuliers conjuguée avec le rejet de toute régulation pour préserver le bien commun ?

Cette perte de la mémoire dans le passage des générations est-elle naturelle à l’humain ?

Pas du tout !

Pascal écrivait : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tous les siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement » (Préface sur Le Traité du vide – 1651). C’était acter que la mémoire transgénérationnelle est essentielle à l’humanité. Effectivement, les hommes prennent soin, de leurs musées, d’écrire l’histoire, de transmettre les savoir-faire, les théorèmes mathématiques, les lois de la nature qu’ils ont su dégager, etc.

Ils devrait être capables – prioritairement capables – de transmettre les leçons de leur histoire ! N’est-ce pas la condition de la meilleure maîtrise de leur destin ?

Il faut donc interpréter cette perte du sens de la transmission comme une déficience caractéristique de notre temps. Cette sorte de rétrécissement du temps vécu qui gomme le passé relève de l’idéologie moderniste, toute puissante aujourd’hui parce qu’elle sert les intérêts marchands. Le modernisme implique le mépris du passé et les choix de comportement prioritairement voué au soulagement au plus court délai des frustrations du présent – ce qui nourrit effectivement les transactions marchandes.

S’il amène à oublier le passé, le modernisme, symétriquement, néglige l’avenir à moyen et long terme. Il rabat l’horizon au plus court terme. De là vient l’impuissance commune actuelle face aux catastrophes écologiques – et sociales – qui s’avancent.

Nous accédons à un vécu serein du temps – ce qui pourrait être une définition du bonheur –  dans la mesure où nous nous dégageons du modernisme. Ce qui se fait en prenant du recul par rapport aux scintillements des invitations aux sensations bonnes qui prétendent accaparer nos consciences.

Nous sommes alors en mesure de comprendre la constitution de ghettos terribles au Moyen-Orient comme un indice majeur, parmi beaucoup d’autres, d’un parallélisme frappant entre les années trente du siècle dernier et les années vingt de notre siècle. Nous pensons alors à ce qu’ont dû vivre nos aïeux, et à tout ce qu’ils ont pu faire quand ils en ont réchappé, pour contribuer à construire un monde où nous ne le revivions pas.

Nous ne disons pas qu’ils ont échoué. Nous disons que les succès de l’emprise du mercatocratisme sur les consciences – sous la forme du modernisme – ces dernières décennies, nous en ont éloignés. Nous disons qu’il faut aller vers eux pour voir plus lucidement les menaces qui grèvent notre avenir, et ce que nous devons faire pour le maîtriser.


 

dimanche, juillet 20, 2025

Salut aux scientifiques qui se dressent contre la science toute-puissante

 

 

Projections pour le futur : les scénarios du GIEC

 

On méconnaît trop le basculement historique du début de ce siècle, lorsque des acteurs décisifs du pouvoir mercatocratique, tout particulièrement ceux de la production d’énergies d’origine fossile, ont renoncé à respecter les règles négociées par les États lors des accords de Kyoto de 1997 afin d’enrayer l’amorce d’un dérèglement climatique induit par la suractivité industrielle humaine. Car s’est alors manifestée une fracture durable dans notre société mondialisée entre deux manières opposées d’aborder l’avenir.

Il y a les tenants de l’attitude que l’on peut qualifier de courtermiste qui est l’attitude des pouvoirs politiques en place dociles au développement du marché. Elle consiste à toujours aller au plus court de ce qui permet de réparer le présent. Et c’est toujours la même recette : mettre en avant des solutions techniques. Il fait trop chaud – produisons et diffusons des climatiseurs ; il y a des insectes qui font baisser les rendements agricoles – pulvérisons un néonicotinoïde ; etc.

Et en face, il y a tous ceux qui pensent que l’avenir à long terme est un enjeu de choix collectif essentiel : ils veulent faire valoir la préservation de bonnes conditions environnementales pour nos descendants. De ce côté se retrouvent, outre les écologistes qui alertent depuis près d’un siècle de la menace que fait peser sur l’humanité l’évolution non encadrée de la société industrielle, un large fond de bon sens populaire, et surtout la révolte sourde, mais qui éclate parfois, d’une grande partie de la jeunesse.

Bien que cela soit occulté – on préfère dauber sur « Le choc des civilisations »[1] – cette question du rapport à l’avenir porte la contradiction principale de la société contemporaine. On le voit dans le fait qu’elle suscite dans la durée – cela a commencé dans les années soixante-dix – les manifestations de foule les plus déterminées et les affrontements populaires avec  les « forces de l’ordre » les plus violents.

Or, si nous voulons mieux comprendre les ressorts de cet affrontement, il est important d’avoir conscience qu’un de ses tenants principaux est le statut de la science. Car la science, qui est une des valeurs les plus incontestables de nos sociétés modernes, est invoquée, comme point d’appui essentiel, par chacun des camps.

Il est inhérent à la nature humaine de se projeter dans l’avenir – ce que Kant avait exprimé par la très belle proposition : « On ne doit pas élever les enfants d'après l'état présent de l’espèce humaine, mais d'après un état meilleur, possible dans l'avenir, c'est-à-dire d'après l'idée de l'humanité et de son entière destination. »[2] Ainsi, dans le contexte du courtermisme ambiant, chacun ne peut pas ne pas s’interroger « Et après ? », « Cela nous mène où ? ». Certes, le pouvoir mercatocratique, qui est d’abord un pouvoir par la communication, et qui a toujours quelque solution technique à agiter sous nos yeux par laquelle il essaie d’accaparer nos consciences, fait ce qu’il peut pour qu’on ne pose pas la question de l’avenir. Mais on la pose. Il doit donner sa réponse. Elle est simple, c’est le solutionnisme technique appuyé sur l’avancée des découvertes scientifiques : « La science sera toujours capable d’apporter une solution à nos problèmes ! »

Pour répondre au besoin humain d’investir l’avenir, on affirme, du côté des courtermistes, une foi inébranlable en la science. Il y a des cohortes de chercheurs scientifiques qui se situent dans cette perspective – voir notre article de la semaine dernière sur le devenir des déchets nucléaires, et on peut lire dans Le Monde de ce jour (20-21 juillet 2025) ce titre « Peut-on "guérir" de la vieillesse ? Chercheurs et biotechs en quête d'un remède », ainsi la vieillesse serait une maladie, et la science pense pouvoir trouver son remède ![3] Ces chercheurs travaillent dans des domaines très spécialisés, et sont attendus par les entreprises qui investissent pour les retombées en innovations techniques qu’ils rendront possibles.

Mais la recherche scientifique n’est pas réductible à cette perspective mercatocratique. Il faut rappeler ici qu’il n’y a pas de vecteur nécessaire qui ferait déboucher toute connaissance scientifique vers des applications techniques. La science est d’abord l’expression de la curiosité humaine pour comprendre de façon fiable le monde[4]. D’autre part la proposition « La science sera toujours capable d’apporter une solution à nos problèmes ! » n’est pas une proposition scientifique. Elle est tout l’opposé : une proposition mythologique. La notion de science est en effet traitée alors comme un mythe : un mot qui donnerait la clé de la destinée de l’humanité et auquel on ne peut adhérer que par un acte de foi – la foi étant une croyance qui, toute subjective qu’elle soit, se veut suffisante et récuse a priori toute objection.

Rappelons que la science est apparue dans l’histoire humaine, avec Thalès de Milet, à la fin du VIIe siècle avant J.-C., comme critique de la mythologie, afin de faire prévaloir la raison et l’expérience partagée – en un mot l’ o b j e c t i v i t é – dans la connaissance  du monde.

Ainsi tout se passe du côté des pouvoirs sociaux actuels – des « mercatocrates » – comme si leur vision du monde, avec son courtermisme obligé, reposait sur une religion sous-jacente dont le Dieu est nommé « Science » – on pourrait ajouter : «… et dont Elon Musk se veut le grand-prêtre. »

On n’est pas surpris de constater que, face à une telle dérive de la recherche scientifique ainsi assujettie aux intérêts mercatocratiques, de plus en plus nombreux sont, depuis deux décennies, les scientifiques qui montent en première ligne sur le front de la lutte pour une maîtrise rationnelle par l’humanité de son avenir. On les trouve surtout du côté de l’étude du climat, de la Terre, et du vivant. Leur rôle est décisif car ils ont une connaissance approfondie des lois de la nature, et nous aident à comprendre qu’il faut tenir compte de leur implacabilité pour se donner des projets d’avenir viables.

 Pour retrouver une maîtrise de notre avenir qui nous redonne respect et dignité face à nos descendants, nous avons deux tâches complémentaires.

1– Dénoncer inlassablement le mythe d’une science prométhéenne qui accroîtrait indéfiniment le pouvoir des humains sur leur environnement naturel. Il faut garder la lucidité que l’usage de toute technique qui nous donne un pouvoir à court terme sur l’environnement naturel ne doit pas être contraire avec la conservation à long terme des équilibres de la biosphère dont nous avons besoin pour nous épanouir.

2– Accueillir avec bienveillance le « progrès »  –  lequel est essentiellement celui du savoir du monde ! Et donc saluer le courage des scientifiques qui s’efforcent de progresser dans la connaissance de notre monde, pour que soit maîtrisée une relation raisonnée avec notre environnement naturel. Ceci dans la visée d’une forme de société qui permettra de faire valoir notre sagacité pour bénéficier au mieux de l’abondance spontanée de biens que rend disponibles la biosphère, tout en ménageant pour nos descendants « la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. » (Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979).



[1] C’est le titre français du livre de l’américain Samuel Huntington (Odile Jacob, 1996)

[2] Traité de pédagogie – 1803 (traduction de J. Barni)

[3] Nous invitons nos lecteurs à réfléchir sur ce que serait une vie humaine avec un tel remède, autrement dit une vie humaine sans enjeu ! Pour les y aider : Remarques sur la liberté du posthumain

[4] Lire à ce propos La leçon de Thalès

dimanche, juillet 13, 2025

Qui a besoin d'énergie ?

 

 

 

Mais qui a besoin d’énergie ?

D’où vient cette voracité en énergie affirmée sans cesse publiquement ?

Car l’énergie, on l’a déjà ! Toujours ! C’est nous ! C’est la vitalité exubérante de l’environnement naturel (nettement moins dans les zones désertiques et, attention : « le désert croît »[1]) ! C’est l’infini dynamisme de l’Univers qui produit le soleil déversant sans cesse ses rayonnements sur Terre et impulsant ainsi les circulations de l’eau, du vent, etc.

L’énergie peut se définir comme une force capable de mettre en mouvement. N’est-ce pas cela notre vitalité propre ? Pourquoi ne suffirait-elle pas ?

Parce que nous avons aussi des besoins qui dépassent nos forces.

Nous avons consommé tous les fruits des branches basses et nous lorgnons les fruits trop hauts pour être accessibles. Nous trouvons une longue perche que nous balançons afin que, par son extrémité, elle percute les hautes branches, et que les fruits tombent.

Nous avons encore utilisé notre énergie pour ce faire, mais nous l’avons démultipliée en impulsant une énergie cinétique à la perche.

Pendant quasiment toute son histoire l’humanité a pourvu à ses besoins en démultipliant son énergie au moyen d’outils conçus, perfectionnés, en fonction de l’énergie cinétique qu’ils pouvaient produire : la houe, l’herminette, le marteau, le fuseau (pour filer les fibres végétales ou animales), l’arc et la flèche, etc.

D’autre part les humains ont très tôt mis au point des dispositifs techniques afin de détourner un peu des flux énergétiques présents dans leur environnement naturel pour leurs propres buts – l’eau qui peut, laver, porter, faire tourner une meule ; le vent qui permet de naviguer ; la chaleur du soleil qui permet d’engranger le fourrage pour l’hiver, l’étincelle qui peut allumer un feu, etc.

Une autre voie des humains pour augmenter l’apport énergétique propre à répondre à leurs besoins a été l’utilisation de l’énergie animale. Ce qui ne passe pas nécessairement par une mise en servitude violente. L’anthropologue Philippe Descola témoigne[2] de la relation spontanée d’échanges entre quelque mammifère de la forêt (une sorte de suidé proche du sanglier) et le groupe humain établi sur un essart (espace dégagé gagné sur la forêt primitive et aménagé pour l’habitat et le jardinage) dont il s’était rapproché apparemment par simple curiosité. Ce qui ne doit pas étonner puisque dans la nature on voit régulièrement des collaborations entre espèces qui sont autant d’extension des capacités énergétiques de chacune d’elles.

C’est ainsi que l’espèce humaine s’est insérée dans son environnement naturel, en tirant parti de sa sagacité propre pour démultiplier ses capacités énergétiques en les mettant à la hauteur de ses besoins, sans déséquilibrer l’économie de la biosphère.

On objectera, judicieusement, que ce rapide profil énergétique de l’espèce humaine, est trop simple. Il méconnaît les rapports de pouvoir, les injustices, les guerres, si caractéristiques de l’histoire humaine.

Ce qui amène à affiner l’analyse. On peut s’appuyer pour cela sur la distinction de Claude Levi-Strauss, que nous avons présentée dernièrement, entre société froide et société chaude.

Les sociétés que Levi-Strauss qualifie de « chaudes » sont organisées en fonction de l’opposition entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui leur sont asservis. Ce sont des sociétés de compétition pour le pouvoir. Or, comme une telle compétition ne saurait avoir de fin, elle mène nécessairement à l’excès. C’est pour cela que les sociétés chaudes ne sont pas durables : elles finissent par succomber sous les effets en retour de leurs propres excès – ainsi en a-t-il été des empires : l’empire d’Alexandre, l’empire romain, l’empire napoléonien, le 3e reich allemand (qui se voulait durer 1000 ans, mais n'a tenu que 12 ans). Et en effet la soif de pouvoir ne trouve jamais le contentement, parce qu’elle est de nature passionnelle. La passion, au sens classique du terme (hérité de l’Antiquité), est la forme que prend le désir lorsqu’il s’impose à la conscience comme un besoin, de telle sorte qu’il « exclut la maîtrise de la raison », et s’impose même comme « règle [de comportement] au sujet » (Kant, Anthropologie, livre III, 1797).

La passion n’est pas nécessairement un problème social, souvent même, elle est un puissant facteur de dynamisme pour la société, on peut être collectionneur passionné, chercheur passionné, sportif passionné, passionné de défense d’espèces menacées, etc. Mais dans l’ouvrage cité ci-dessus Kant pointe particulièrement les passions qui portent sur le type de relations qu’on veut établir avec autrui (ce qui exclut la passion amoureuse qui ne porte que sur des relations singulières). Il montre qu’elles se réduisent à trois essentielles : la passion de dominer, la passion d’être célébré, la passion d’être riche. Ces passions que l'on peut qualifier de « malignes » (elles font mal à la vie sociale) – domination, gloire et cupidité – amènent toutes à s’efforcer d’avoir une emprise sur les gens afin de les utiliser pour son propre but. Ce sont trois manières, la plupart du temps combinées entre elles, par lesquelles s’exprime la passion de pouvoir. Mais il y a toujours une passion maligne dominante. Le plus généralement, dans le passé, ce fut la domination, au moyen de la force que procurait la possession des armes et des chevaux.

Cela a été l’originalité du monde occidental, au tournant du XIXe siècle, que d’établir un pouvoir fondé essentiellement sur la cupidité, c’est-à-dire sur la course à la possession des biens et à l’enrichissement pécuniaire au moyen de l’investissement dans un marché (économique) ouvert. La forme de pouvoir qui s’en est suivi, qu’on appelle le plus justement une mercatocratie, a constitué un empire désormais mondialisé. Cela se constate, outre par le fait qu’on trouve les mêmes centres commerciaux, avec les mêmes enseignes dominantes, dans tous les grands centres urbains du monde, par les flux de plus en plus denses de marchandises qui traversent les océans et franchissent les continents, résultats d’une division mondiale du travail dans la production des biens.

La voracité en énergie contemporaine, insatiable et irrationnelle, vient des besoins de la mercatocratie étendant son empire sur toute la planète.

Concrètement qui a besoin d’énergie ?

Ce sont les affairistes qui sont aux initiatives d’élargissement et d’intensification des flux marchands, seule manière, de leur point de vue, de donner sens à leur vie. Ce sens, ne valant qu’autant qu’ils puissent comparer favorablement leur richesse à celle des autres, est intrinsèquement fragile puisque s’ils baissent la garde, ils seront implacablement dégradé dans la compétition. De là vient leur activisme qui les conduit à lancer sans cesse de nouveaux marchés. La conséquence en est une prédation démesurée sur la biosphère qui épuise notre planète.

Dans ce système de pouvoir mercatocratique, l’offre ne peut que précéder la demande. Elle doit donc la créer. Des sommes d’énergie gigantesques sont donc consacrées, en surplus, à cet impératif typiquement mercatocratique de créer le désir de se procurer les biens mis sur le marché. Cela implique d’inonder l’espace public comme l’espace privé (par l’intermédiaire des smartphones et autres terminaux de communication) de messages intrusifs (ils font rupture dans le courant de conscience spontané de chacun) à visée manipulatoire (ils interpellent émotionnellement pour faire réagir dans le sens de l’achat). Il est important de comprendre que même si ces communications imposées n’obtiennent d'emblée pas le comportement visé, elles finissent quand même, comme effet à plus long terme de leur surabondance, par imposer leur vision du monde qui relève d’un hédonisme (du grec hédonè = plaisir) quasiment infantile : réussir sa vie, c’est être en mesure d’accumuler le maximum de sensations bonnes, les biens marchands étant proposés comme des promesses de sensations bonnes.

Ce n’est donc que secondairement, non par réflexion mais par réaction, que le commun des individus prennent à leur compte les besoins énergétiques des acteurs du marché – d’autant que nombre de biens marchands acquis impliquent pour leur usage un nouveau besoin d’énergie artificielle (carburant ou électricité).

C’est ainsi que nous appartenons à la société la plus chaude de l’histoire humaine, celle qui a le besoin le plus inextinguible d’énergie ! Celle qui ne saurait être durable.

Une attention particulière doit être portée à l’électricité en tant qu’elle est la forme d’énergie qui est privilégiée, et donc toujours plus massivement produite, par la mercatocratie. Discrète (pas de lieu de stockage domestique), toujours immédiatement disponible par la simple pression d’un doigt, peu bruyante, sans fumées et autres rejets, non salissante, dégageant peu de chaleur, elle est effectivement la forme d’énergie qui apporte le plus de sensations bonnes. Elle semble pleinement en phase avec l’hédonisme mercatocratique.

À condition qu’on s’en tienne à l’immédiateté de son usage. Car, dans une société qu'on veut organiser pour le tout électrique, elle est très coûteuse en amont de cet usage[3]. D’abord, sa distribution présuppose une organisation sociale centralisée, fonctionnelle et stable – ce qui est de moins en moins garanti par l’évolution historique récente, avec la privatisation des opérateurs fournissant cette énergie et la multiplication des tensions sociales, voire avec les guerres comme en Ukraine.

Ensuite sa production implique des lieux qui accumulent les « sensations mauvaises » quelle que soit la technologie mise en œuvre. Les centrales à énergie fossile – surtout le charbon, mais aussi maintenant le bois – sont extrêmement gourmandes en combustibles et très polluantes. Les barrages sur les cours d’eau doivent envahir de belles vallées pleines de vie, impliquent des énormes chantiers dangereux (avec régulièrement des victimes parmi les ouvriers), et ils doivent être surveillés et entretenus car quelquefois ils cèdent créant de terribles catastrophes. Les champs de panneaux solaires ne sont pas des paysages qu’on souhaite voir se multiplier. Les éoliennes qui s’installent de nos jours sont assez monstrueuses, et on comprend les résistances du voisinage. Les parcs marins d’éoliennes stérilisent largement les milieux aquatiques qu’ils impactent.

Les centrales atomiques[4], elles, sont d’apparence très propre, mais initient une suite indéfinie de sensations mauvaises. Il faut savoir que, du point de vue théorique, c’est le même processus de fission d’atomes lourds (uranium enrichi) qui libère une quantité énorme d’énergie calorique, que pour la bombe, mais dans des conditions telles que l’explosion est indéfiniment ralentie, ce qui permet d’en transformer une partie en électricité. Ainsi, une centrale atomique émet en permanence des effluents radioactifs, gazeux – dans l’air ambiant – et liquides dans le milieu aquatique de refroidissement (fleuve ou espace marin). Cette radioactivité n’est pas censée dépasser des seuils réglementés. Mais ces seuils sont assez arbitraires car la radioactivité est un danger doublement sournois. D’une part elle se joue totalement de la défense sensible des individus contre les agressions : une irradiation en général ne fait pas mal, on ne s’en aperçoit pas ! D’autre part le délai entre l’irradiation et les symptômes des dégâts qu’elle aurait causé dans l’organisme est aléatoire et peut aller jusqu’à plusieurs années, à tel point qu’il est impossible, du point de vue du droit, d’assigner l’effet à sa cause (d’où la non reconnaissance comme victimes de la radioactivité de sujets porteurs de cancers de la thyroïde habitants près d’une centrale atomique, d’une unité de traitement ou d’entreposage de déchet radioactifs.)

Il faut admettre la thèse suivante :

L’être humain est foncièrement inadapté et inadaptable à la production industrielle de radioactivité artificielle !

J’en ai expliqué naguère la raison dans l’article Considérations sur la radioactivité et l'homme. On peut la résumer ainsi : la vie humaine n’a pu se développer qu’à partir du moment où la forte radioactivité initiale de la planète était devenue résiduelle.

L’illustration la plus significative en est l’incapacité de l’industrie à se dépêtrer des déchets nucléaires HAVL (Haut Activité à Vie Longue). Il y en a déjà des centaines de milliers de tonnes sur la surface de la Terre et dans les fonds marins, dont une part importante devrait être gérée pendant des dizaines de milliers d’années. En effet « haute activité » signifie que ces matériaux doivent être confinés dans des containers parfaitement étanches et millénairement durables alors qu’ils seront soumis à un très fort dégagement de chaleur.

On retient aujourd’hui comme solution de les enfouir dans des couches géologiques profondes et stables. Mais La Terre est une planète vivante, qui peut garantir cette stabilité durant des dizaines de milliers d’années ?

Comme ces déchets sont très énergétiques, on met au point des filières de centrales atomiques qui puissent les réutiliser – c’est le fameux « retraitement », par exemple la constitution du mox, combustible qui mélange du plutonium (déchet extrêmement radioactif et durable) à de l’uranium appauvri. Mais une fois utilisé, le déchet final est encore plus radioactif que le combustible initial !

D’autre part, en France, aucune des centrales atomiques après service n’a pu encore être démantelée. La plus ancienne, celle de Brennilis, est pourtant arrêtée depuis 1985 ! Les démantèlements sont très délicats et n’en finissent de poser des problèmes – car en ce qui concerne la radioactivité il en va comme du sparadrap du capitaine Haddock : plus on se rapproche du cœur du réacteur, plus les éléments à retirer sont fortement radioactifs, plus ils irradient le matériel d’extraction dont il faut alors se préserver.[5]  

On entrepose, en France, à La Hague les déchets HAVL pouvant être réutilisés dans dans 4 bassins de piscine. Mais comme ils sont presque pleins, il faut en construire d’autres plus une autre usine de retraitement des déchets. Les responsables de ce programme l’ont appelé « Aval du futur » ! C’est se payer de mots ! Restons fidèles à la chose, il faut l’appeler « Impasse du futur » !

On s’en doute, on est incapable de chiffrer le coût de cette filière de production d’électricité, il est faramineux, on pourrait même dire infini, puisqu’il faudrait gérer, surveiller, des matières radioactives pendant des milliers d’années…

D’ailleurs la signalétique de l’emplacement, de la dangerosité, des mesures à prendre, est impossible à adapter à la compréhension d’une culture humaine venant plusieurs milliers d’années après la nôtre.

Il faut le dire simplement : il est hors de portée de l’être humain de faire des projets sur des milliers d’années.

La mercatocratie est en train de sacrifier l’avenir de l’humanité pour ses intérêts à court terme. Sa voracité pour produire de l’énergie électrique est en train de mettre en place un trop plein d’énergie incontrôlable, mortifère pour l’avenir de l’humanité.

Au-delà du réchauffement climatique dû aux émissions carbonées, il y a un autre réchauffement qui se met en place, soigneusement maintenu sous les radars des flux d’information, et pourtant beaucoup plus inexorable. C’est le réchauffement radioactif !

Rappelons l’impératif moral kantien tel que le philosophe Hans Jonas l’a élargi à l’écologie : « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. » (Le principe responsabilité, 1979).

La société mercatocratique, la plus chaude société qui ait existé, ne va plus durer longtemps. Il faut penser le passage à une société humainement viable à venir, en faisant en sorte qu’elle ne soit pas seulement une société rescapée d’une succession de catastrophes, mais qu’elle se construise déjà avant, dans l’anticipation de leur possibilité. Une chose est certaine dans cet avenir : la société mercatocratique sera jugée indéfiniment immorale !

 


[1]  « Le désert croît, malheur à qui recèle des déserts ! » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, (1885) IVe partie; trad M. De Gandillac.

[2] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard – 2005.

[3] Nous proposerons prochainement des considérations sur une production et un usage responsables de la fée électricité.

[4] Nous persistons dans l’adjectif « atomique » qui était employé jusque dans les années soixante, avant d’être remplacé par « nucléaire » pour rendre cette technologie plus acceptable.

[5] Voir le documentaire de Bernard Nicolas Centrales nucléaires, démantèlement impossible ?, 2013, accessible sur Arte.

dimanche, juillet 06, 2025

Pour en finir avec la société à réaction

Débat pour le bien commun
dans Land and Freedom (1995) de Ken Loach

Qu’est-ce qu’une société ?

Aristote (– IVe siècle) commence ainsi son traité sur La politique : « Toute société [en grec polis] est un certain type d’association (…), celle qui vise le plus important de tous les biens ». Ce « plus important de tous les biens » est ce qu’on appelle en langage contemporain le Bien commun. Certes, on pourrait rétorquer : « Mon Bien propre, celui par lequel je veux donner sens à ma vie, passe avant le Bien de la société ! » Mais ce serait une erreur par illusion individualiste. Car on méconnaîtrait que la personne humaine est essentiellement un être social ; ce qui signifie qu’elle ne peut concevoir son Bien propre qu’en concordance avec le Bien commun de la société à laquelle elle participe.

Le problème est qu’il peut y avoir des conceptions antagoniques du Bien commun à l’intérieur d’une même société. Que faire alors si le Bien effectif vers lequel est orientée la société est incompatible avec ce que je pense comme mon Bien propre, lequel requiert alors une autre conception du Bien commun ? Il y a soit exil, soit dissidence, révolte, ou même action révolutionnaire – dans ce dernier cas, il s’agit de forcer vers un changement pour un autre Bien commun.

Lorsque la dissidence sur le Bien commun est massive, on est dans un société en crise – puisqu’on n’a en réalité plus vraiment de Bien commun. C’est le cas de notre société contemporaine, désormais quasiment mondialisée, puisqu’elle est sous l’empire mercatocratique, lequel se joue des frontières. Or la mercatocratie ne voit de Bien commun que dans le développement du marché – ce qui doit se traduire, au niveau des entités étatiques, par l’accroissement maximum du Produit Intérieur Brut (la somme numéraire annuelle des transactions marchandes). Mais de plus en plus nombreux sont ceux qui pensent que le Bien commun est dans une toute autre direction : dans la subordination du monde marchand à une politique de rétablissement de la vitalité de la biosphère trop meurtrie par deux siècles d’économie de marché.

En réalité, elles ne devraient pas exister ces sociétés fragilisées, comme la notre aujourd’hui, parce qu’irréconciliables sur le Bien commun en fonction duquel on doit s’organiser pour vivre ensemble.

Pourquoi ? Tout simplement parce que, comme le disait Aristote dans le même ouvrage (chap. I, § 2) : « seul parmi les animaux, l’homme a la parole [logos] ; la voix [phonè] est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a été donnée aussi aux autres animaux (…) mais la parole a pour but de manifester l’utile ou le nuisible et, par suite, le juste ou l’injuste. »

Ce texte distingue clairement les sociétés humaines des sociétés animales en ce qu’elles sont politiques. La politique c’est l’espace de décision sur ce qu’est le Bien commun par la médiation de la parole. La parole – au sens grec de logos – a en effet deux vertus décisives : elle permet de se représenter un monde commun (puisque les mots adoptés dans une langue le sont sur la base d’une signification partagée), elle permet de développer des possibilités d’avenir et de comparer leurs mérites respectifs (puisque la logique, qui permet de déduire et d’argumenter, est immanente à cette parole-logos).

L’humain a la parole parce qu’il est un « animal politique ». Cela signifie qu’il doit sans cesse nourrir, réajuster, sa visée de Bien commun. Ceci en fonction des deux volets spécifiés par Aristote. D’une part l’utilité qui concerne la détermination des biens dont on a besoin pour assurer la continuation de la vie sociale – faut-il s’organiser pour une alimentation moins carnée ? D’autre part la justice car l’injustice secrète le violence qui est le pire ennemi du Bien commun – faut-il interdire la « location » de mères porteuses ? Lorsque la parole ne peut pas remplir ce rôle, par exemple lorsqu’elle est méprisée, dévaluée, bâillonnée, lorsque sa valeur de vérité est piétinée, alors le Bien commun n’est plus vivant et se fige en blocs – les « pour » et les « contre » – qui ne savent que vouloir s’éliminer mutuellement.

C’est une société en crise. Et c’est la situation de notre société mercatocratique mondialisée ! Non pas que notre société soit en défaut de communication. Bien au contraire. Il y en a un trop plein ! C’est fou ce qu’on a d’occurrences de communications de nos jours ! Mais, pour reprendre les mots d’Aristote, il ne s’agit que très peu de faire valoir la parole. Il s’agit massivement de donner de la voix.

Contrairement à la parole qui se réfère à notre monde commun et qui fait appel à ce que nous avons, mentalement, le plus sûrement en partage – notre raison –, la voix n’exprime que l’état affectif de celui qui s’exprime. Et l’expression d’un état affectif touche directement le récepteur du message, tout simplement parce qu’il est toujours qualifiable dans la bivalence bon/mauvais, amour/haine, joie/tristesse, bref il est pris dans la polarité positif/négatif. C’est-pourquoi il fait d’abord réagir : il attire ou il rebute.

Pour bien comprendre la crise du politique, on peut admettre de façon réaliste que 99% de la communication publique, en notre société, n’est pas de l’ordre de la parole, mais de l’ordre de la voix. On peut parler ici de voix dans un sens élargi, c’est-à-dire qui dépasse le domaine de l’ouïe (car du temps d’Aristote l’image était trop rare pour être un moyen de communication courant), qui inclut donc aussi les images, les vidéos, les odeurs même, etc. Soit tout stimulus susceptible de faire réagir affectivement le récepteur dans le sens calculé par l’émetteur.

On va objecter : « Ça n’est pas gentil pour les animaux ce qui est dit là. D’ailleurs les animaux s’en sortent très bien avec seulement la "voix", c’est nous, avec notre "parole" raisonnée, qui avons fou.. le bord.. dans leur vie ! »

Mais l’accusation ne tient pas, parce que nous humains avons une différence essentielle avec les autres espèces animales. Notre bien commun ne nous est pas directement imposé par la nature sous forme d’instinct. Nous devons nous le donner nous-mêmes. C’est là notre insigne privilège, mais également notre plus grand risque. Ce que le lettré florentin Brunetto Latini avait ainsi exprimé (Le livre des Trésors, vers 1265) : « … bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. ». L’animal sait d’instinct que son bien est dans son insertion dans un biotope déterminé, son "lieu" (le marais pour le crocodile, le pré pour le bovin) ; par contre, il appartient à l’homme de définir ce que sera son bien dont dépendra le lieu qu’il habitera.

Si les humains font tant de dégâts aujourd’hui, s’il saccagent inconsidérément tant de biotopes d’autres espèces, c’est parce qu’ils n’échangent pas assez de paroles sur ce que peut être leur bien commun, c’est parce qu’ils sont trop accaparés par ceux qui donnent de la voix, trop sollicités à réagir à leurs interpellations affectives. Et ces réactions vont dans le sens d’une consommation effrénée de « biens » à l’utilité parfois douteuse, alors que les biens essentiels viennent à manquer (l’air respirable, l’eau, la verdure spontanée, l’environnement sonore, la cohabitation avec les autres espèces, etc.). Au point que ceux qui veulent vraiment parler – je veux dire : être politiquement constructifs – ont du mal à se faire entendre dans le brouhaha ambiant.

Nous souffrons désespérément d’un manque de circulation de la parole politique, celle qui parle objectivement du monde commun, s’appuie sur l’expérience partagée, et s’adresse à notre raison pour envisager les possibilités d’avenir. C'est le seul type de parole qui peut réunir : « Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes; ils ne deviennent étrangers et impénétrables les uns aux autres que lorsqu'ils s'en écartent. » (Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale,1934). 

Peut-être faut-il admettre dans cette omniprésence de la « voix » en notre société, la manifestation d’une servitude nouvelle, originale, qui n’était sans doute pas envisageable avant que l’image fut aisément reproductible. Une servitude par la communication, et non plus par la force, dont les potentats sont les propriétaires des grands médias et réseaux de communication. Une servitude par contrôle des comportements dans la mesure où ceux-ci sont la tendance à réagir à des interpellations affectives justement pensées pour susciter une réaction déterminée.[1]

Car la « voix » comme domaine de communication nous laisse séparé d’autrui, enfermé dans notre subjectivité, puisque ce n’est pas une raison objective, mais un ressenti émotionnel qui motive notre comportement (même si nous croyons penser la même chose que les autres parce que nous employons les mêmes mots-slogans). De plus elle nous laisse dans le plus court terme puisque le comportement réactif, qui vise à réparer le dérangement provoqué par l’intrusion émotionnelle du message, doit intervenir au plus vite.

C’est en ce sens que nous sommes dans « une société à réaction ». C’est une société qui est de plus en plus organisée pour généraliser les comportements réactifs. Par une organisation spatiale – nous maintenir le plus possible dans un espace nous mitraillant de messages intrusifs (pas de lieu d'attente sans dispositif pour accaparer notre conscience). Et aussi par une organisation temporelle – être constamment tenu en haleine par une succession d’injonctions à réagir pour ne plus avoir la disponibilité de se poser et de faire circuler la parole qui permette d’esquisser un bien commun qui réunisse.

C’est pourquoi c’est une société qui ne sait pas où elle va. Alors qu’elle voit sa situation globale se détériorer de manière toujours tangible, à la fois du côté de l’utile (l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit, les aliments qu’on nous engage à manger, les déchets qui s’accumulent, les dérèglements du climat et l’effondrement de nombreuses espèces), et du côté du juste (la brutalisation des relations sociales, le déclenchement de guerres impitoyables, les bafouements cyniques de droits humains). Seuls savent où ils vont ses principaux acteurs, ceux que la croissance du P. I. B. conforte dans leur perspective d’enrichissement et d’accroissement de leur pouvoir… jusqu’à l’échec final : leur mort.

Nous avons encore le choix. Il faut renouer avec la parole politique, celle qui parle du monde comme il est, s’appuie sur l’expérience partagée, se développe par la raison, celle qui s’écoute, se réfléchit, est reprise, critiquée et transmise, celle qui s’enrichit par sa circulation même. Cette parole nous ouvrira forcément – il y a tant de qualités humaines laissées en jachère – la perspective d’un Bien commun. Ce Bien commun né de nos paroles nous réunira beaucoup plus largement que l’état de crispation des relations sociales dans le contexte actuel le laisse penser.

Alors nous pourrons agir. 

 


[1] Nous avons étudié précisément le contexte et le mécanisme de cet asservissement dans notre dernier livre – P-J Dessertine, Démocratie… ou mercatocratie ? Éditions Yves Michel – 2023, chap. 3 « La manipulation réactive».