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dimanche, octobre 04, 2026

La crise systémique de l’humanité

 

La logique des systèmes, qu’on appelle aussi cybernétique[1] nous apprend qu’un système peut être durable ou s’anéantir selon son mode de fonctionnement.

Un système est :
– un ensemble d’éléments en relations réglées – ce qui suppose une limite imposée par les éléments qui ne font pas partie du système,
– de la dépense d’énergie pour activer les relations,
– et de la circulation d’information qui qualifie ces relations.

On peut considérer l’humanité, comme étant un système, avec une fonction de remplacement de ses éléments dans le temps (reproduction), dont l’énergie est le désir des individus (désir au sens le plus large incluant besoins, passions, inclinations, soit tout ce qui motive un comportement déterminé), mais aussi le désir propre aux groupes humains (dont les habituels groupes de localisation particulière, ou d’intérêts particuliers). Quant aux informations qui circulent entre chacun, nous savons qu’elles sont devenues très abondantes et qu’elles sont, avec l’époque moderne, loin de se réduire au langage.

L’humanité est un système ouvert au sens où elle procède à des échanges de matériaux avec ce qui n’est pas elle en tant que système, soit son environnement extérieur.

Ce qui est intéressant dans la cybernétique, c’est qu’elle ne s’en tient pas à la causalité linéaire entre phénomènes – un été caniculaire a engendré une surmortalité significative. Tout système se maintient au moyen d’une causalité circulaire : l’effet prend la valeur de donnée qui modifie le comportement de la cause – pensons au refroidissement créé par le moteur du réfrigérateur lequel agit sur le thermostat qui arrête le moteur.

Avec le fonctionnement du réfrigérateur nous sommes dans une rétroaction – action en retour de l’effet sur la cause – négative : la rétroaction agit dans le sens opposé de l’action initiale, puisque l’arrêt du moteur va dans le sens du réchauffement du système qu’est le réfrigérateur. Tous les systèmes à rétroaction négative se comportent comme s’il visaient un but qui serait leur état idéal (comme la bonne température à l’intérieur du réfrigérateur).

Il y a rétroaction positive dès lors que la rétroaction renforce l’action initiale. Par exemple dans le système qu’est le climat planétaire, le réchauffement provoqué par la production humaine de gaz à effet de serre fait fondre les glaces, mettant à nu les roches et terres sous-jacentes, lesquelles ne pouvant plus réfléchir suffisamment la lumière, absorbent beaucoup plus intensément la chaleur, accélérant le réchauffement de la planète.

Tout système à rétroaction positive est condamné à terme à s’anéantir :
– soit par explosion : la réaction en chaîne dans l’uranium enrichi ;
– soit par extinction : la perte de la vitalité du sol (désertification) par le système de monoculture intensive.

La société humaine – que l’on peut désormais considérer comme globale avec la mondialisation du mode de vie occidental – est un système à rétroaction négative dans la mesure où son but, et les règles de rétroaction qui en découlent, son posés par la liberté humaine. On peut appeler, avec Aristote, ce but le bien commun, et politique l’activité humaine qui produit les règles qui permettent la rétroaction négative sur les désirs pour tendre vers ce bien commun.

Pourtant, parce que la position du but, comme des régulations qui le visent, dépendent de la liberté humaine, l’humanité n’est pas un système stabilisé – l’aventure humaine est toute une histoire !

La psychologie contemporaine pourrait s’accorder que le désir humain, dans sa spontanéité, est égoïste, impatient, et volontiers mimétique (désirer ce que désire l’autre). Or ces trois attributs, parce qu’ils sont incompatibles avec la réalité humaine qui doit s’inscrire dans la vie sociale et dans la durée, engendrent des frustrations qui amènent, toujours spontanément, à un renforcement de la détermination du désir – « égoïste » : mettre à l’écart l’autre qui fait obstacle ; « impatient » : trouver d’urgence des désirs succédanés pour soulager la frustration ; « mimétisme » : entrer en compétition avec l’autre pour avoir plus.

Le désir humain, s’il est suivi dans sa spontanéité, amène donc à des boucles de rétroaction positives, autrement dit à des excès qui seraient fatals à la vie sociale sans une régulation politique.

C’est pourquoi la sagesse humaine implique de proscrire les comportements d’excès. Ce qui se voit immémorialement avec l’universalité du tabou de l’inceste, mais aussi, dans les milieux populaires, avec la pratique de la décence ordinaire, et également, en politique, par la condamnation de l’excès, comme en cette harangue du grec Démosthène au IVe siècle av. J.-C. : « En vain il criera, en vain il invectivera, il sera puni comme nous autres, s'il se porte à quelque excès (ubris). » (Contre Midias,). Si bien que les moments les plus sombres de l’histoire humaine furent ceux où, localement, des individus ou groupes sociaux menés par leur désir de pouvoir ont réussi à faire passer pour bien commun une régulation sociale consacrant la domination – le plus souvent au moyen des attributs de force – d’une minorité sur la population. Pensons aux divers épisodes féodaux de l’histoire.

Aujourd’hui nous sommes, nous humanité, dans une situation tout-à-fait singulière puisque c’est pour l’humanité dans son ensemble que le comportement d’excès – donc la logique du désir spontané – est présenté comme bien commun. Il faut savoir que le mot fétiche qui nomme cette tromperie est celui de bonheur. Car, en effet, qu’est-ce que le bonheur sinon le rêve du désir ? Une société organisée pour le bonheur est ainsi censée offrir la possibilité de satisfaire ses désirs spontanés.

Historiquement ce projet d’une société organisée pour le bonheur est né au début du XIXe siècle en Occident : l’anglais Jeremy Bentham (1748-1832) annonçait alors que la société qui se mettait en place viserait « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». C’était alors le temps de l’essor de la première industrialisation (avec la machine à vapeur, le métier à tisser mécanique, la multiplication des puits de mines de charbon, les premières grandes unités de métallurgie, etc.). S’est alors constituée, impliquée dans ce développement industriel, une élite dominante, laquelle prendra progressivement la main sur l’organisation de la société, comme le décrit très bien Tocqueville à propos des États-Unis dans De la démocratie e Amérique (1840). Nous appelons cette nouvelle forme de pouvoir une mercatocratie, car il est nécessaire de bien l’identifier, pour espérer s’en libérer, même si elle a toujours pris soin de se cacher derrière les formes de la démocratie. Ce mot – mercatocratie – signifie que ce pouvoir fait en sorte que la société soit organisée au mieux pour favoriser le développement indéfini d’un marché ouvert – et ainsi devenu aujourd’hui mondialisé – de biens.

La mercatocratie assure son pouvoir essentiellement par une communication intensive, pléthorique, sur le bonheur, qui s’adresse essentiellement à l’imaginaire des individus pour obtenir un effet d’émotion qui fasse réagir dans le sens attendu de l’achat d’un bien déterminé. On a vu que cette voie de satisfaction de ses désirs est essentiellement frustrante. Mais la frustration est creusé bien en amont pour une grande partie de la population par l’enrôlement de la majeure part de son énergie vitale dans un travail aliéné – l’adjectif « aliéné » signifie que ce travail échappe à la liberté de l’individu qui ne se reconnaît ni dans son produit fini, ni dans le processus par lequel on l’obtient. C’est pourquoi la société que promeut la mercatocratie est un système à rétroaction positive qui ne peut mener qu’à des excès et, finalement, à l’anéantissement de ladite société. Les guerres qualifiées de « mondiales » du XXe siècle, si meurtrières, peuvent être interprétées comme des explosions liées à la démultiplication des frustrations (et donc des excès) générées par la seconde révolution industrielle (celle de l’électricité et du pétrole).

Ayons bien conscience que la société n’a jamais été totalement « mercatocratisée ». Dès qu’on est dans la sagesse de la décence ordinaire, dès qu’on est dans la réflexion sociale et politique, on se place du point de vue, d’un bien commun qui n’est pas fantoche, et donc dans la promotion de boucles de rétroaction négatives. Et cela non seulement subsiste mais reste bien vivant dans l’humanité contemporaine.

Le véritable milieu social de la boucle de rétroaction positive est le milieu des affairistes de la mercatocratie. Car ces individus vivent essentiellement dans la compétition pour l’enrichissement, et les signes extérieurs de bonheur. Or, cette compétition des désirs – qui n’est pas dans le jeu, lequel est enserré dans des règles – est la voie inexorable de rétroactions positives et donc de comportements d’excès. Or, il faut bien constater que, depuis le début de ce siècle, la mercatocratie, s’appuyant sur les avancées dans les technologies de communication numérique, a énormément amplifié son emprise sur les consciences individuelles dans sa promotion. C’est pourquoi, alors qu’il est manifeste que les impacts des activités humaines depuis deux siècles mettent dangereusement en cause la vitalité de la biosphère, la mercatocratie affirme et maintient plus que jamais ses comportements d’excès – ce qui se manifeste dans son culte de la « croissance ».

Il n’y a plus assez, dans la société mondialisée contemporaine, de prégnance des discours réfléchis, ceux qui maintiennent la nécessité de penser un bien commun qui légitime une régulation de la course aux biens marchands – soit une perspective d’avenir qui justifie la mise entre parenthèses des satisfactions à court terme que l’on fait constamment scintiller sous les yeux de chacun.

Si une telle domination devait durer – la logique cybernétique est implacable – la société humaine irait vers son anéantissement.

 


[1] Pour plus de détails sur cette base cybernétique de notre essai, on peut se référer à Joël de Rosnay, Le macroscope, Seuil, 1975, partie 2.