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dimanche, janvier 25, 2026

L’échange symbolique et la communication numérique

 


Au début était l’échange.

Car c’est d’abord par le succès de propositions d’échange de vocables pouvant représenter l’expérience partagée que se sont imposés les mots de la langue. Les enfants qui jouent savent cela. On crée un mot nouveau en proposant un signe à son interlocuteur, et dès lors que celui-ci le reçoit et le rend, le mot se voit confirmé dans sa signification et adoubé dans sa valeur. Et ce mot répété à d’autres, reçu et rendu à chaque fois, devient commun à plusieurs, et plus il est commun, plus il est accepté et se diffuse.

C’est ainsi que, par les vocables signifiants que nous nous sommes échangés, nous partageons une langue par laquelle nous nous donnons le monde, le monde commun à tous[i] qui est la véritable habitation de l’humanité, « car la vie humaine comme telle requiert un monde dans l'exacte mesure où elle a besoin d'une maison sur la terre pour la durée de son séjour ici. » (H. Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, Folio Essais, p. 268).

Cela est possible parce que ces échanges qui nous ont permis, et nous permettent – la langue est vivante – de dire le monde, sont déjà des échanges symboliques. L’adjectif « symbolique » signifie que la trilogie qu’implique l’échange humain – savoir donner, recevoir et rendre – ne permet pas seulement une circulation de biens, mais engage les partenaires dans la reconnaissance de la valeur de leur humanité.

Que devient cette si précieuse capacité humaine d’échange symbolique à l’heure du réseau mondialisé d’échanges qu’est Internet ?

La première idée est que la popularisation de la communication numérique grâce à Internet, dès les années 90, a amplement favorisé les échanges non marchands sur Internet. Le générations, jeunes et très fournies, qui alors se sont intéressées à ce nouvel espace de communication, si prometteur en possibilités, en ont fait un espace libre de discussions et d’échanges de biens numérisés tels les savoirs, les musiques, les livres, les logiciels, etc. L’état d’esprit était en faveur du partage, et dans le mépris de la recherche du profit particulier. Il reste de larges espaces encore vifs de ces dons désintéressés. En font partie, le domaine des systèmes d’exploitation et des logiciels libres (en particulier ceux relevant de la communauté GNU/Linux) , celui de l’encyclopédie Wikipedia, et bien d’autres, sans compter les multiples initiatives individuelles pour apporter sur le Réseau sa contribution au bien commun sans tomber dans les fourches caudines de la monétisation par l’adjonction d’annonces marchandes.

Nous vivions bien alors – en ces premières années de l’Internet populaire – dans le domaine du donner, du recevoir, et du rendre, donc de l’échange symbolique, mais dans un espace, grâce à la mise en œuvre d’outils techniques révolutionnaires, élargi au monde entier. Nous nous comportions comme si le village s’était élargi à la Terre entière, comme si, grâce à Internet, nous pouvions faire connaissance avec tout autre humain. Notre modèle de communication restait donc celui de la reconnaissance personnelle. Même si celle-ci restait quasiment toujours potentielle. Car de fait en nos heures passées sur la Toile, nous ne savions pas qui nous donnait, nous ne pouvions pas dire « merci » à quiconque puisque nous n’avions que l’adresse du site d’où nous téléchargions, nous ne pouvions savoir à qui nous rendions lorsque nous répondions à un appel au don solidaire, ou lorsque nous uploadions des documents d’intérêt commun.

Il reste que les générations montantes de la société des années 90 investissaient massivement Internet et y faisaient circuler des biens, de plus en plus de biens, qui échappaient à tout profit commercial. Avant que l’on bascule dans le nouveau millénaire, la mercatocratie avait sonné l’alarme. Il fallait impérativement et massivement investir dans Internet parce que c’était l’avenir !

Dirons-nous qu’alors Internet a été détourné de son orientation vers un humanisme planétaire pour devenir de manière proliférante ce marché intrusif, agressif, régulièrement et assez impunément malhonnête, que nous connaissons aujourd’hui ? Ce n’est pas si simple.

L’Internet humaniste n’a globalement pas pu résister aux investissements marchands car il avait rencontré ses propres limites. Il s’est avéré que le symbolique de l’espace universel d’échange qu’il voulait promouvoir n’était pas du tout potentiel, il était tout simplement illusoire.

Que veut-on dire quand on qualifie un échange humain de symbolique ? On ne signifie pas qu’il s’agit d’un bon échange humain au sens qu’il est raisonnable parce que la valeur des biens échangés permet à chacun d’y trouver un avantage équivalent  – un « bon deal » en somme. Cela c’est déjà le commerce dans son sens le plus général car nécessaire à toute vie sociale. L’échange est symbolique lorsque l’acte d’échange lui-même est plus important que les choses échangées. Dans un tel échange on ne calcule pas : c’est le geste qui compte – ici une lumineuse illustration par C. Levi-Strauss.

Et qu’est-ce qui compte ? Quelle est la valeur que la trilogie donner recevoirrendre actualise ? C’est la reconnaissance de l’autre comme valeur finale, autrement dit comme personne. La dimension symbolique de l’échange réside dans la conscience mutuelle que le partenaire ne sera jamais réduit par moi à un simple moyen pour servir mes intérêts. Ce qui vaut vraiment dans l’échange symbolique, c’est la confiance qui s'établit entre deux personnes dans la durée !

Or cette valeur de confiance est essentielle pour une raison simple. L’individu humain, face à autrui, est toujours vulnérable. Nous parlons d’abord d’une vulnérabilité physique ; sa partie la plus singulière, le visage, est particulièrement exposée. Car le visage humain n’est pas a priori sous la défense de crocs, de griffes, ou de cornes. «  Le ‘Tu ne tueras pointʼ est la première parole du visage. Or c'est un ordre. Il y a dans l'apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d'autrui est dénué ; c'est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. » (E. Lévinas, Éthique et Infini, 1982)

Toute violence est la chosification d’autrui qui se retrouve, en son corps, réduit aux lois régissant les chocs de solides. C’est donc la pure négation de son humanité. L’échange symbolique en est l’antidote. Le don et son acceptation sont le gage de l’établissement d’une relation d’humanité entre deux personnes, donc le renoncement à la violence physique ou à l’instrumentalisation psychique ; le rendre, pour lequel aucun délai ne s’impose, est sa confirmation et son entretien par la réciprocité.

Il a pu y avoir une représentation sincère d’un don, d’un recevoir, d’un rendre, sur Internet, même si l’on ne connaissait qu’un nom, ou qu’un pseudo, du partenaire, même si ce n’était que la représentation vague d’une équipe derrière le nom d’un site « http ». Mais il faut comprendre que le défaut de reconnaissance in vivo entre deux personnes ne peut qu’assécher assez vite la valeur symbolique de l’échange, alors que la valeur d’utilité des biens échangés, elle, reste bien présente, et finit par occuper seule la conscience de l’internaute.

On objectera que l’important développement, ces deux dernières décennies, de l’Internet des réseaux sociaux a ravivé les opportunités d’échanges symboliques dans l’espace numérique. Cela est vrai, mais seulement dans la mesure où ces communications via les écrans prolongent, ou initient, des relations in vivo qui réalisent des échanges symboliques – ce qui est beaucoup plus souvent le cas que ne le soupçonnent les critiques redondantes de ces pratiques de communication.

Il faut en effet distinguer ces communications transversales que favorisent les réseaux, du développement de l’usage qu’en font les « influenceurs », lesquels les utilisent dans une perspective carriériste. Autrement dit, ils sont dans la compétition – le sens de la vie des mercatocrates qu'ils voudraient voir partagé par toute la société. L'influenceur est amené à soutenir une compétition implacable pour augmenter le nombre de ses « suiveurs », par quoi il peut monnayer la fréquentation de son compte. On n’est donc plus alors dans le domaine de l’échange symbolique, mais dans une extension pernicieuse – il y a manipulation des internautes par leurs sentiments – de l’échange marchand.

Il reste que cette loi de la nécessité d’enracinement vécu de l’échange symbolique a sans doute fortement contribué, depuis les début du siècle, à ce qu’enfle toujours plus la part de l’échange marchand sur Internet, alors que son orientation initiale pour un universalisme humaniste se réduit jusqu’à devenir le village d’irréductibles « gaulois » des albums d’Astérix – celui des communautés GNU/Linux, de Wikipedia et de quelques autres.

Justement, il faut préserver le « village gaulois ». Car le Réseau est désormais pollué, à en être parfois quasiment étouffé, par les intrusions de sollicitations marchandes ! Il permet en effet la démultiplication démesurée de la présence de la logique économique de la mercatocratie, logique qui implique que l’offre précède et impose la demande de biens marchands. Or, nos « gaulois », c’est-à-dire l’usage du Web d’avant la mainmise mercatocratique, celui de l’échange de biens, faisaient prévaloir une tout autre logique, celle où le bien est créé et mis à disposition uniquement parce qu’on sait qu’il répond à une demande qui le précède – lire à ce propos notre Au-delà de la primauté de l’offre sur la demande. Or on sait que la souplesse de l’espace d’Internet pour accueillir les demandes et les initiatives de chacun le rend tout-à-fait adapté pour le développement de cette logique économique de la priorité de la demande vers laquelle il faudra de toutes façons aller.

 


[i] La multiplicité des langues n’est pas une objection car la traduction permet de se comprendre sur les choses du monde.

dimanche, novembre 02, 2025

Comme on nous tient

 

 George Grosz, Metropolis, 1917
 

« Souvenez-vous de votre humanité. Oubliez le reste »
Manifeste Russell-Einstein du 18 avril 1955


 Il y a une bien intéressante incongruité dans la manière dont les économistes du marché parlent de nous, nous les potentiels acquéreurs de biens marchands :

–      Dans leurs discours appuyés sur la théorie économique nous sommes des êtres de besoins.

–      Quand ils s’adressent à nous dans leur communication publicitaire, ils s‘adressent à nos désirs.

La différence est aussi simple que radicale. En tant qu’êtres de besoins nous sommes dans la nécessité d’acquérir leur offre marchande. En tant qu’êtres de désirs, nous sommes dans la liberté d’acquérir ou non les biens désirés.

Ces économistes trouveraient à répondre sans problème à cette incrimination de double langage contradictoire.

Ils diraient que leur connaissance des comportements des acteurs du marché relève de la science – de la psychologie donc – laquelle produit les lois selon lesquelles sont déterminés les comportements, en particulier ceux des consommateurs. Ces lois leur permettent de prévoir ces comportements. Or, les comportements humains ne sont prévisibles que s’ils procèdent de besoins. Puisque le besoin est le sentiment impérieux de manque qui exige d’urgence le comportement qui satisfait. Ainsi un consommateur ayant des besoins doit nécessairement aller vers l’offre qui leur correspond.

Ce qui n’empêchera pas ces mêmes économistes de maintenir le présupposé de la liberté des acteurs du marché. Chacun est libre d’apporter une offre sur le marché, comme chacun est libre d’acheter un bien ici ou là, ou de ne pas l’acheter. Ce qui est la reconnaissance de la liberté de chacun quant à la satisfaction ou non de ses désirs. D’ailleurs, argumenteraient-ils, s’il y a une communication publicitaire aussi dense, c’est bien parce qu’il s’agit de susciter un désir par rapport auquel chacun choisit de donner suite ou non.

Selon une telle configuration économique, le pouvoir ne devrait-il pas être finalement du côté des consommateurs, c’est-à-dire de l’immense majorité de la population ? Les entrepreneurs proposent, les consommateurs disposent, et si ça ne leur plaît pas, l’entrepreneur se retrouve avec ses stocks invendus, et doit changer son offre ou renoncer. C’est le désir des populations qui devrait avoir le dernier mot sur l’évolution du marché.

Or, nous l’avons établi dans un article précédent –  Au-delà de la primauté de l’offre sur la demande – c’est l’offre globale qui mène désormais la danse des échanges marchands, et non la demande.

Si nous affirmons être en mercatocratie et non en démocratie, c’est pour deux raisons conjuguées :

–      Le marché (économique) s’est, comme le dit Polanyi (La Grande Transformation, 1944),« désencastré » de la société. C’est-à-dire qu’il n’est plus régulé par la pouvoir politique, et a fortiori par le peuple, mais s’autorégule.

–      L’organisation de la vie sociale est subordonnée aux choix d’offres des acteurs-entrepreneurs majeurs du marché, en particulier par l’incidence technique de ces choix – hier c’était le tout automobile, aujourd’hui c’est le tout numérique, demain sera-ce le tout IA ?

Si bien que la conciliation entre l’humain-besoin de la théorie économique, et l’humain-désir requis par la liberté du marché se fait au profit du premier.

Comment ? Par l’extension délibérée du domaine du besoin. C’est ainsi que les économistes du marché distinguent les besoins – primaires, secondaires, tertiaires, et au-delà – par ordre d’entrée en scène dans le psychisme de l’individu : il faut que les primaires soit satisfaits pour s’intéresser aux secondaires, etc. L’essentiel est que le maximum du spectre des inclinations humaines soit couvert afin d’enclaver au mieux les comportements d’achat dans des lois permettant de les prédire.

Qu’est-ce qui caractérise le besoin, outre sa nécessité ?  C’est son urgence ! Le besoin, c’est le sentiment que le manque ressenti soit comblé prioritairement comme condition de la continuation de sa vie. On peut désirer ou non se faire servir une boisson dans un verre givré avec une paille en terrasse, mais on a besoin de boire quand on a soif.

Disons le clairement, il n’y a de véritables besoins que ceux que les économistes appellent les « besoins primaires », ceux qui sont liés aux exigences de notre physiologie pour continuer à vivre – respirer, boire, manger, dormir, assurer sa sécurité contre les agressions extérieures, auxquels il faut ajouter le besoin proprement humain d’être respecté (être reconnu comme personne). Tous les autres prétendus « besoins », quel que soit leur rang sont des pseudo besoins car entièrement relatifs à une organisation de la société – besoins, d’une automobile, d’un smartphone, de prendre des vacances, etc. Mais c’est artificiellement que les acteurs de l’offre en font des besoins en accolant, par leur communication, à ces biens les caractères de nécessité et d’urgence.

Et toute la mystification du pouvoir de la mercatocratie concernant sa libéralité consiste en ceci : faire en sorte que le choix d’achat par désir ait les caractères objectifs de la satisfaction d’un besoin.

Cette mystification se fait par un secteur majeur, extrêmement dispendieux, on pourrait même dire boursouflé, de la communication publique, celui qu’on appelle familièrement « la com ». Sa tâche consiste à raccrocher au bien qu’elle promeut les caractères de nécessité et d’urgence qui sont propres à l’état de besoin. On peut identifier trois leviers principaux qu’on retrouve presque toujours dans la com :

–      L’intrusion émotionnelle. Il s’agit d’abord de rompre le courant de conscience autonome de l’individu. Pour cela on a toujours recours à l’image qui doit impressionner affectivement, et provoquer une réaction.

–      L’appui sur un imaginaire régressif. Les images sont choisies pour faire remonter à la conscience des émotions archaïques liées à la construction de son moi. Elles font ainsi résonner l’acuité des besoins (de douceur, d’amour, de reconnaissance, d’identité, etc.) de l’enfant encore en nous avec les frustrations subies dans la société présente.

–      L’accaparement de la conscience. La communication marchande n’est pas seulement irrespectueuse, lourde, elle assume d’être envahissante. Elle investit, sans vergogne pour son sans gêne, tous les interstices possibles des espaces publics, mais aussi privés depuis que des terminaux connectés s’introduisent jusque dans les chambres à coucher. Tout indique que la stratégie est d’empêcher, ou tout au moins de marginaliser, tout chemin de pensée personnelle.

Ne faut-il pas admettre le pari (gagnant ?) du pouvoir marchand de miser sur une lâcheté de ses cibles ? Il est en effet plus facile de renouer avec ses rêves infantiles dans son acte d’achat que d’assumer sa responsabilité citoyenne pour faire valoir son désir d’une société juste ! Mais il reste que la com, systématiquement et massivement, ne nous respecte pas. Il est dès lors beaucoup plus difficile de se respecter soi-même.

Peut-être faut-il en conclure que c’est pour cela qu’il faut dénoncer le pouvoir – l’« empire » ! – mercatocratique. Certes, cet empire est le premier qui n’est pas essentiellement fondé sur la domination par la force. Mais il est pourtant un pouvoir abusif, tyrannique, injuste, et ce qui le révèle, c’est qu’il procède comme tous les pouvoirs abusifs de l’histoire : il se nourrit du maintien de sa population en l’état de besoin.

Repensons au grand-père de notre grand-père qui, au XIXe siècle, après le renversement de la multiséculaire tyrannie des hiérarchies par le sang, pensait la possibilité d’une société juste en laquelle peut-être les petits-enfants de ses petits-enfants seraient enfin sortis de l’état de nécessiteux (le nécessiteux étant celui qui dépense sa vie à gagner ce dont il a besoin pour continuer à vivre). Hé bien non ! Notre aïeul rêvait « Quand je serai riche …! » Sommes-nous riches ? Nous sommes envahis de biens dont nous avions besoin, dont le bénéfice est relatif, et le plus souvent à très court terme, alors que des biens essentiels – air, eau, environnement naturel, relations de confiance, ont été abîmés. C'est en nous maintenant dans le besoin qu'on nous tient ! Comme celui dont on maintien la tête juste hors de l'eau pour qu'il soit content de juste continuer à respirer.

Ne sommes-nous pas plus que jamais des nécessiteux ?