Nouvelle sur le point de vue des dieux
Je vais vous parler du dieu Akatufelah !
Nous le savons tous, contrairement à nous, les dieux sont
bienheureux et immortels.
Et nous en sommes bien d’accord : il s’agit là de la forme de vie
idéale, puisqu’on a tout ce qu’on désire, et pour l’éternité !
Mais imaginez comment ce doit être emm…t de vivre ainsi toujours
bienheureux sans que cela ne se termine jamais !
Bref, s’il y a tant d’aventures rocambolesques dans les histoires
qu’on raconte sur les dieux, c’est bien parce qu’ils prennent des
initiatives pour pimenter leur vie bienheureuse interminable.
On sait qu’une de leurs grandes initiatives a été de créer l’Univers !
Et, il faut le reconnaître, c’est pas mal réussi. Ce que donnent, en
grand, les lois physiques qu’ils ont créées avec l’énergie qu’ils ont
insufflée, c’est cet époustouflant spectacle du ballet des planètes sur
fond d’un chœur de milliards d’étoiles.
Une autre initiative très audacieuse a été de choisir une planète,
la Terre, pour y implanter une palanquée d’espèces vivantes capables
d’en animer la surface. Et pour cela il faut reconnaître que les dieux
ont été fort inventifs.
Ils ont peuplé la Terre d’espèces aux caractères extrêmement variés
qui leur permettent d’occuper à peu près tous les milieux, mais aussi
d’entretenir des relations nécessaires avec d’autres espèces de telle
sorte que la vitalité de chacune d’elle dépend de ses relations avec
d’autres. Si bien que cette planète est enveloppée par un système de
vivants – une biosphère – dont la richesse et l’endurance sont fonction
de sa variété.
Mais le meilleur de cette initiative a été de rendre le spectacle de
l’animation vitale de la Terre constamment renouvelé en dotant ces
espèces vivantes d’une certaine latitude d’adaptation dans un
environnement extérieur aux changements largement aléatoires.
Bon très bien ! Sur des milliards d’années ce fut extrêmement
distrayant. Les dieux ont même pu s’offrir le luxe de cinq épisodes
haletants de crise majeure d’extinction d’espèces, pour voir ensuite la
vie repartir sous des formes inédites mieux adaptées aux conditions
environnementales.
On s’en serait tenu là, et sans doute pour la nuit des temps, sans
l’intervention du dieu Akatufelah. Ce dernier s’était distingué dans la
communauté des dieux par l’excentricité de ses idées amusantes. C’est à
Akatufelah que l’on doit l’invention de l’arc-en-ciel, grâce auquel
même les sangliers peuvent être surpris à contempler le ciel ; ou
l’invention de l’écho qui, lorsqu’il s’agit du hurlement du loup,
panique à ce point les chevaux broutant sur le plateau qu’ils se
précipitent en troupeau dans la falaise.
Or, Akatufelah avait remarqué que, malgré les innombrables espèces
présentes, l’animation vivante de la Terre était loin d’être optimale.
Il restait de larges espaces dont la configuration environnementale
aurait pu accueillir bien d’autres formes de vie.
Akatufelah avait intuitionné qu’on pourrait exploiter pleinement les
possibilités de cette planète si favorable à la vie si on concevait une
espèce au principe de fonctionnement différent. Alors que toutes les
espèces présentes ont été définies en fonction d’une certaine
configuration de l’environnement – leur biotope – en lequel elles
s’épanouissent et hors duquel elles dépérissent, pourquoi ne pas
concevoir une espèce qui serait capable d’inventivité technique, grâce
à quoi elle serait libérée de tout biotope prédéterminé ? Elle
aurait alors le choix entre un nombre indéfini de possibilités de sites
qu’elle pourrait rendre habitables par le biais d’appendices techniques
qu’elle aurait inventés.
Akatufelah alla voir Zeus, le maître-dieu, le référent ultime pour
toute décision concernant la communauté des dieux. Dans sa sagesse Zeus
trouva bien venue l’idée d’Akatufelah d’optimiser l’épanouissement du
vivant sur Terre en créant une espèce – l’humanité – capable
d’inventivité technique. Cependant il perçut un danger dans le pouvoir
ainsi accordé à une seule espèce. C’est pourquoi il s’adressa à
Akatufelah en ces termes :
« Ta proposition est fort audacieuse Akatufelah ! Telle que tu
la préconises, l’humanité devra être une espèce qui aura la capacité de
développer indéfiniment son aptitude à raisonner, puisque inventer une
technique ce sera toujours découvrir et détourner des lois ayant cours
dans l’environnement naturel pour les faire servir à ses buts propres.
Or, il y a une infinité de lois qui constituent la richesse de la
biosphère et de son ancrage minéral, atmosphérique et aquatique,
constituant l’enveloppe extérieure de la Terre, et que l’humanité
serait capable d’utiliser à ses propres fins. C’est pourquoi il faut
anticiper une capacité de maîtrise de l’humanité sur son environnement
naturel, et donc sur les autres vivants, que rien ne pourra limiter,
sinon les humains eux-mêmes.
Dès lors, si tu accordes ce pouvoir illimité à cette nouvelle
espèce, il faut prévoir aussi de lui donner un pouvoir
d’autorégulation. Sinon la vitalité de la Terre que tu voulais
magnifiée sera plutôt décimée au profit de cette seule espèce.
Pour qu’elle s’autorégule, je te propose d’attribuer aussi à
l’humanité le sens moral. Celui-ci sera constitué par la conscience du
Bien, lequel tu feras consister en l’optimisation de la vitalité de la
biosphère avec le maximum d’espèces vivantes cohabitant en interaction.
La conscience du Mal consistera donc à rejeter les choix allant en sens
contraire. Tu devras faire en sorte que ce sens moral soit soumis au
jugement de la raison, car les humains qui vont prendre place dans la
biosphère devront anticiper les conséquences morales des techniques
qu’ils ne manqueront pas d’employer pour s’imposer parmi les autres
espèces. »
Ainsi fut fait ! Cette installation de l’humanité dans la biosphère
a démarré, il y a quelques 300 000 ans, à partir d’une évolution de
primates hominiens déjà présents.
On peut dire que l’intégration à la biosphère de cette espèce
technicienne par excellence a réussi. Au long des millénaires, l’espèce
humaine, dépourvue de biotope assigné, s’est révélée être l’espèce la
plus errante qui soit ! Cela lui a permis d’essaimer à peu près partout
sur la planète, se donnant les techniques appropriées pour habiter
chaque lieu qu’elle jugeait intéressant.
Pendant tout ce très long temps, les humains se sont plutôt montrés
moraux dans leurs comportements dans le cadre de la biosphère, sinon que leurs
initiatives de déforestation ont pris une tournure menaçante pour
plusieurs espèces, en particulier les grands fauves, sur l’extrémité
européenne du continent eurasiatique, à partir du XIIIe siècle de notre ère. Mais il
n’y a là rien d’exceptionnel du point de vue de la longue histoire des
catastrophes naturelles ayant impacté la Terre au long des derniers
millions d’années.
La surprise, elle, est toute récente, puisqu'elle correspond au tournant du IIIe millénaire de l'ère du calendrier chrétien. La
communauté des dieux est alors effarée par la tournure qu’a prise l’empreinte de l’humanité sur la biosphère. Et elle demande des comptes à
Akatufelah :
« Tu nous avais annoncé une planète pleine de vie !
Et que constate-t-on aujourd’hui ? Un abus insensé d’utilisation de
techniques inventées par les humains. Avec pour résultats, des étendues
incroyables de monoculture céréalière sans insectes, ni oiseaux, ni
fleurs, ni arbres ; des forêts qui sont détruites par des machines
monstrueuses comme on fauche un champ de blé ; les insectes qui
disparaissent massivement, et les oiseaux qui en vivent, et les rapaces
qui se nourrissent de ces oiseaux, etc. ; des montagnes de déchets
qui s’accumulent à droite et à gauche sur la surface de la Terre, dont
les déchets hautement radioactifs, ennemis de toute vie non aquatique
pour des millénaires ; les particules de plastiques qui remplacent le
plancton nourricier à la surface des océans ; l’atmosphère alourdie de
composés carbonés par la gabegie de production d’énergie artificielle
compromettant un climat favorable à la vie ; etc. ! Qu’est-ce que
c’est que cette espèce que tu nous as pondue, censée être douée de
raison et de capacité d’inventions techniques pour mieux habiter la
planète, et qui est en train de provoquer la plus grosse extinction du
vivant jamais connue ? »
Bien sûr, il fallut en référer à Zeus lequel convoqua Akatufelah.
– Zeus
: As-tu été surpris par la brusque détérioration de la biosphère
terrestre consécutive à ton initiative d’introduire une espèce de
grande capacité rationnelle, capable d’inventer toutes sortes de
techniques, et ayant le sens de sa responsabilité morale ?
– Akatufelah
: Heu … ! Oui, en fait ! C’est-à-dire… c’est arrivé sans crier gare !
Et c’est très récent ! Pendant presque toute cette histoire
multimillénaire de l’humanité, on a vu la planète Terre redoubler de
vitalité. Les champs de céréales dans les vallées du Tibre, de
l’Euphrate, du Nil, là où il n’y avait que pierres et terre asséchée ;
de grands troupeaux d’ovins se déplaçant d’herbage en herbage, y semant
leur engrais en démultipliant les insectes et les oiseaux, et toute la
cohorte des animaux intéressés ; les cités s’établissant aux nœuds des
vallées, ou au fond des baies abritées des rivages marins ; les voies
pavées les reliant, parcourues densément par des convois de chevaux
dressés pour le transport ; les nefs à haute voilure parcourant en tous
sens la Méditerranée ; les citadelles de pierre érigées même dans les
endroits les plus inattendus, et je pourrais continuer… Je l’avoue,
pendant tout ce temps, j’ai été très fier d’avoir créé l’humanité !
– Zeus
: Mais là, on aboutit au résultat inverse à celui que tu avais projeté
: une biosphère qui s’asphyxie des menées techniques inconsidérées de
l’humanité ! Alors, dans ce que tu as fait là, où penses-tu t’être
trompé ?
– Akatufelah
: Hum…! Je sais que je t‘ai écouté et que j’ai approuvé ton conseil.
J’ai bien doté cette nouvelle espèce d’un sens moral appuyé sur la
raison. Hum…! J’ai l’impression que ce sens moral n’a pas vraiment joué
son rôle.
– Zeus
: Depuis quand ? Et pourquoi ?
– Akatufelah
: Hé bien, à dire vrai, il me semble que ça a toujours été un peu de
travers au niveau du sens moral. Ainsi, j’ai souvent été frappé par
l’investissement des humains sur les armes, c’est-à-dire les techniques
destructrices de vie. Alors que, au-delà de pourvoir aux besoins pour
entretenir leur vie, ils auraient dû raisonnablement juger cet
investissement immoral. Le pire, c’est quand je les ai vu décider de
construire des bombes atomiques, et même les utiliser il y a peu, à
Hiroshima, et Nagasaki – quasiment toute vie éteinte, en quelques
secondes, sur l’aire d’une ville de 300 000 habitants ! Tout ce
développement d’une technologie nucléaire, mais aussi les techniques de
modification des génomes qui impactent la logique de l’évolution qui a
été si profitable à la diversification des vivants, vont à contresens
de ce qu’on attendait de l’introduction de l’espèce humaine dans la
biosphère.
– Zeus
: Alors en quoi consiste la faille dans la dotation morale de
l’humanité ? As-tu une idée ?
– Akatufelah
: J’aurai bien une hypothèse. Nous, les dieux, vivant depuis toujours
dans l’accomplissement de notre propre puissance, avons méconnu la
phase de maturation requise pour l’acquisition par un être vivant d’une pleine autonomie guidée par sa raison. Pendant presque toute leur
histoire, les humains n’ont pas été moraux par raison, comme nous
l’escomptions, mais par crainte. Au lieu d’assumer pleinement leur
autonomie d’être rationnels pouvant choisir la place qu’ils jugeaient
bonne sur Terre (avec le sens moral que je leur ai donné), ils ont
investi des divinités imaginaires, lesquelles les surveilleraient, les
jugeraient, et les puniraient s’ils se comportaient mal, et dont ils
croyaient lire les signes de l’humeur dans des manifestations
naturelles. Par exemple le tonnerre et la foudre manifesteraient la
colère de La Nature – l’environnement naturel investi comme divinité –
parce qu’on avait tué trop de gibier, etc.
– Zeus
: Cela n’est que du délire superstitieux. Nous, les dieux, sommes
bienheureux et immortels. Qu’aurions-nous besoin de juger et punir les
humains ? Nous n’avons besoin de rien, même pas qu’une quelconque
créature croie ou non en notre existence. En ce qui concerne les
humains, c’est leur propre affaire d’êtres raisonnables que de formuler
des idées sur ce qui les transcende. Quant à leur moralité, elle ne nous
intéresse qu’autant qu’elle est un paramètre pour notre curiosité sur
ce que peut être une planète pleinement vivante.
– Akatufelah
: Oui ! Et il faut souligner que les idées religieuses des humains
n’ont pas été, sauf quelques exceptions, raisonnables. Les humains se sont créé des divinités aux caractères paternels, ou maternels, assez
caricaturaux. Ces divinités leur permettaient de continuer à faire les
enfants, en évitant la responsabilité de l’autonomie que leur donnait
la raison. On ne décide pas, on obéit à des injonctions divines
imaginaires – ces injonctions étant d’ailleurs la plupart du temps
congruentes avec le sens moral dont ils étaient dotés. C’est pour cela
que la vitalité de la planète s’en est tout-à-fait accommodée !
– Zeus
: Certes ! Mais dans une certaine limite que manifeste l’époque
contemporaine. Comment interprètes-tu ce décrochage actuel dans la
maîtrise par l’humanité de la vitalité de la biosphère ?
– Akatufelah
: On sait que cette maîtrise, dont il faut parler au passé, n’était pas
fondée sur une base rationnelle. Elle ne pouvait donc pas être durable.
Le décrochage s’est initié en Occident à la fin du Moyen-Âge avec la remise en faveur de
l’expérimentation – décisive pour mettre à jour les lois cachées de la
nature – et l’autorisation, par la papauté romaine, du prêt à intérêt
qui, en ouvrant le marché économique entre l’Occident et l’Orient, va
capter l’intérêt vers de nouveaux biens, mettant en œuvre de nouvelles
techniques. Le véritable basculement vers une autonomie rationnelle
viendra deux siècles plus tard avec la révolution culturelle qu’a
réalisé en Occident la période de la Renaissance – invention de
l’imprimerie, révolution copernicienne de la cosmologie – la Terre
n’est pas le centre du monde – , découvertes de nouveaux continents,
mise au point de la méthode expérimentale comme procédé systématique
pour faire progresser la science et inventer de nouvelles techniques.
Cette révolution a ouvert la période de la modernité dont les humains
sont encore aujourd’hui partie prenante.
– Zeus
: Voilà une évolution intéressante de l’humanité. Pourquoi n’a-t-elle
pas amené à la maîtrise de son destin par la raison ?
– Akatufelah
: Parce que si l’humanité désormais maîtrise bien les moyens d’inventer
de nouvelles techniques, elle ne maîtrise pas du tout sa moralité. Tout
se passe comme si sa raison s’était pleinement épanouie dans le domaine
des sciences et techniques, et s’était arrêtée là.
– Zeus
: C’est très étonnant ! La raison est une. Dans la mesure où tu as
donné le sens moral à l’humanité, pourquoi ne s’affirme-t-elle pas
aussi dans le domaine moral ?
– Akatufelah
: Parce qu’il y a des phénomènes de pouvoir qui cristallisent des
rapports humains déséquilibrés. C’est encore l’effet de notre lacune
majeure, celle d’avoir méconnu la nécessité d’un processus de maturation
de l’humanité vers sa pleine autonomie par la raison. La forme de
pouvoir hyper dominante dans les rapports humains est aujourd’hui une
« mercatocratie ». Elle consiste, de la part des détenteurs
du pouvoir, à manipuler psychologiquement les individus afin de les
faire désirer acquérir des biens marchands en leur faisant croire que
la plus grande capacité à acquérir de tels biens est le Bien qui
donnera sens à leur vie. Ils lui donnent le nom de
« bonheur ». Mais pour adopter ce comportement lesdits
individus sont détournés de la réflexion morale. Il leur suffit de
souscrire à l’injonction de travailler pour gagner de quoi acheter les
biens vers lesquels ils sont appâtés.
– Zeus
: Oui, je vois bien le tableau. Là encore, on mise sur des
comportements infantiles. On va vers la consommation de
biens avec l’argent gagné, comme enfant on allait vers la friandise
donnée par l’adulte pour avoir rangé ses jouets.
– Akatufelah
: Oui, c’est ainsi qu’est court-circuité l’usage moral de la raison.
Mais pas complètement. Il y a des résistances contre ce pouvoir
infantilisant de la mercatocratie, dont l’irrationalité s’impose de
plus en plus aux consciences humaines. En inventant et mettant en œuvre, en tous sens, des techniques, toujours plus puissantes, toujours plus
agressives, avec la seule perspective d’augmenter son pouvoir en
gagnant plus d’argent, non seulement la mercatocratie exténue la
biosphère en éliminant massivement des populations animales et
végétales, mais elle compromet l’avenir même de l’humanité. C’est de
plus en plus visible par la difficulté de chacun à investir l’avenir,
ce qui se traduit par une chute générale de la natalité humaine.
L’humanité semble bien être maintenant dans une course de vitesse entre
l’accès à sa maturité d’espèce technicienne morale raisonnable, et la
maintenance du pouvoir sans avenir de la mercatocratie infantilisante.
– Zeus
: Hé oui … qu’as-tu fait là ? Après tout, peut-être l'humanité en arrive-t-elle aujourd'hui à l'acmé de sa crise d'adolescence ? Peut-être pourra-t-elle la surmonter pour atteindre enfin sa maturité ? Mais on sait que la période de l'adolescence est celle où l'on prend les plus grands risques. Elle pourrait aussi en mourir. Ton essai aura été manqué. Qu’importe, nous, dieux, avons l’éternité
devant nous !