jeudi, juin 05, 2014

De l’amoralité du robot

 Quand l'institution militaire investit des millions de dollars pour la recherche visant à donner un sens moral aux robots, cela signifie qu'elle prévoit de lâcher des robots qui prendront de façon autonome la décision de tuer ... pour le Bien, évidemment ! Mais un robot moral est-il concevable ?
 


Le site de la très vénérable revue américaine The Atlantic, publiait le 14 mai un article intitulé The Military Wants To Teach Robots Right From Wrong (L’armée veut enseigner aux robots la distinction du Bien et du Mal) qui annonçait que « le gouvernement américain dépense des millions pour le développement de machines qui comprennent les conséquences morales. »

Que l’armée la plus puissante du monde ait un tel projet porte à sourire, avec quand même une pointe de commisération pour le contribuable américain qui le finance, tant il paraît stupide.

La moralité, en effet, c’est se donner des règles de comportement en fonction d’une conception du bien et du mal.

Se donner des règles de comportement, c’est choisir de ne pas suivre, en certaines circonstances, ses impulsions spontanées, c’est donc évaluer plusieurs comportements possibles et se contraindre à choisir celui qui est conforme à sa conception du bien. C’est donc s’obliger.

Il est contradictoire avec la nature de cette créature artificielle qu’est le robot qu’elle possède une conception du bien, connaisse la différence entre comportement spontané et comportement contraint, soit capable de se donner des règles et s’obliger à les suivre. Tout robot reste un système mécanique automobile, doté de capteurs externes et internes, et programmé pour prendre en compte certains types d’événements et y réagir d’une certaine façon. Le robot est par nature hors de l’obligation morale. Il est amoral.

Le robot, le vivant et l’humain

Il est vrai qu’à un certain niveau de finesse de son montage et de richesse de sa programmation, le robot peut engendrer, du point de vue de l’observateur extérieur, un effet de finalité comme s’il poursuivait un but, et partant, un effet de conscience comme s’il choisissait son mouvement, voire un effet d’apprentissage comme s’il accumulait de l’expérience.

Le fin mot de l’affaire est de reconnaître que, si complexe soit le chemin logique qui mène des signaux matériels venant des capteurs à la détermination du comportement (boucles de rétroaction, opérations itératives, etc.), le comportement du robot est toujours réactif. Le robot ne fait toujours que réagir au système capteurs/programme.

Par nature un comportement réactif est nécessaire – étant données les conditions initiales, il ne pouvait pas être autre qu’il a été, même si cette détermination intègre, par le programme, l’aléatoire (en telles conditions, il pourra faire aléatoirement ceci ou cela, …). Le comportement du robot est donc toujours, de droit, prévisible (éventuellement comme aléatoire) ; bien qu’il puisse se trouver qu’en pratique la complexité du programme et la multiplicité des capteurs rendent cette prédiction impossible à réaliser.

Il s’ensuit que le robot n’a pas de conscience. Pourquoi faire une hypothèse si coûteuse – et invérifiable – alors que l’on sait très bien que le comportement réactif n’a pas besoin de conscience ? Avez-vous besoin de conscience pour déclencher votre activité gastrique, ou pour abaisser vos paupières lorsqu’un projectile se dirige rapidement vers vous ?

Et le robot n’est pas libre, tout comme nous ne sommes pas libres quand nous ne faisons que réagir. Il y a un lien étroit entre conscience et liberté, bien mis en évidence par Bergson, dans La conscience et la vie (in "L'énergie spirituelle"). C’est d’ailleurs aussi pourquoi Bergson accorde la conscience à tout le monde vivant. Car ce qui caractérise l’individu vivant, c’est qu’il ne se contente pas de réagir : il a une capacité de choisir. Certes, le monde vivant non humain peut être considéré comme essentiellement réactif en ce sens que sa finalité est dictée par la biosphère. Elle consiste pour chaque espèce à s’insérer dans son biotope et s’y épanouir en se mettant dans la meilleure situation pour se reproduire et ainsi se perpétuer. Mais ce qui fait que chaque individu est vivant, c’est qu’il a sa manière bien à lui de poser sa finalité dans son milieu qui signe une liberté positive : une liberté de choix. Voilà pourquoi les animaux de même espèce ne constituent pas les exemplaires indifférenciés d’une série. Ils sont différents, ils ont, peut-on dire, leur personnalité – ce qui se voit très bien dans les animaux domestiques. Dans la salle de stockage d’une usine de production de robots, ceux-ci sont bien tous rigoureusement identiques, et leur notice d’emploi indique bien qu’ils relèvent des mêmes spécifications et annoncent les mêmes performances. C’est pourquoi aussi, contrairement au robot, le comportement de tout individu vivant est, de droit, imprévisible.

Les animaux choisissent. Mais ils ne conçoivent pas de bien et de mal. Ils ne font que poursuivre, chacun à leur manière propre, le bien prescrit par la biosphère. C’est pourquoi les animaux, comme tous les êtres vivants non humains, n’ont pas de moralité.

Ainsi les robots peuvent avoir des comportements imprévisibles et présenter des effets de finalité, mais ils n’ont jamais ni liberté, ni conscience, et a fortiori ne sont pas moraux.
Les êtres vivants sont toujours imprévisibles parce qu’ils ont une dimension de liberté. Mais ce n’est qu’une liberté de choix pour réaliser une finalité d’origine extrinsèque. Les humains ont non seulement la liberté de choisir leur comportement, mais ils ont la liberté de se donner un bien en dehors des prescriptions de la biosphère. Il sont moraux en ce qu’ils sont capables de se donner des règles et de s’obliger en fonction de ce bien.

Grandeur et limite de la moralité

Mais ce n’est pas assez dire que de définir la moralité comme obligation relative au bien.
Car le mot « bien » n’exprime que l’idée de valeur finale en général – un but qui n’est pas moyen pour un but plus élevé. Et comme l’homme peut le concevoir hors des prescriptions naturelles, il y a plusieurs valeurs finales possibles, lesquelles peuvent être contradictoires. Le respect d’autrui peut être une valeur finale, mais la justice peut l’être aussi et chacun sait qu’elle est pourvue d’un glaive qui parfois emprisonne et même trucide.

Le bien dont relève la moralité a ceci de particulier qu’il s’impose dans l’intime de la conscience de l’individu comme dans l’ensemble des humains. Il est à la fois une affaire personnelle et universelle. Une tradition de pensée, surtout promue par les britanniques Hume (1711-1776), Bentham (1748-1832) et Stuart Mill (1806-1873), en a déduit que la moralité est le moyen que les hommes se donnent collectivement pour atteindre le bien commun. Et si la moralité s’impose d’emblée à la conscience des individus, c’est en fonction d’une sensibilité spontanée de tout individu humain au bien commun. Et pour ces auteurs le bien commun ne peut être que le bonheur collectif.

Pourtant cette conception ne cadre pas toujours avec l’expérience morale. N’eut-il pas été, de ce point de vue, moral que les premiers médecins qui, en 1982, se sont rendu compte de la dangerosité du sida comme pandémie mortelle et sans remède efficace, éliminent systématiquement les malades contaminés qui s’adressaient à eux en les empoisonnant sous couvert de médication ?

Pourquoi cette hypothèse choque-t-elle ? Parce qu’on trompe et sacrifie délibérément des êtres humains qui donnent leur confiance. Mais cela est rendu possible par une conception de la morale fondée sur la seule considération des conséquences. Or, Kant remarquait (Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785) que l’obligation morale se donne toujours comme « impératif catégorique » – c’est-à-dire comme une exigence de suivre la règle sans conditions. Alors qu’entrer dans la considération des conséquences rend toujours la règle morale conditionnelle. Par exemple, cela la conditionne à un calcul des dommages/bénéfices qui n’est pas toujours évident. Mais, nous montre Kant, on ne calcule pas dans le choix moral. Au point que tel résistant pris par les nazis a été capable de mourir sous la torture pour ne pas dénoncer les gens qui l’avaient hébergé.

C’est pourquoi Kant soutient que la moralité n’a pas tant à voir avec le contenu de l’acte (et donc avec ses conséquences) qu’avec sa forme. Être moral c’est agir de manière telle qu’on ne traite jamais l’être humain, aussi bien en autrui qu’en soi-même, simplement comme un moyen mais toujours aussi comme une fin. Le bien qui fonde ce principe est le respect de la personne humaine qui en tant qu’être raisonnable est valeur absolue.[1]
Ce principe amène les règles qui proscrivent, entre autres, le crime, la violence arbitraire, le mensonge, etc. Ainsi pour Kant il est toujours immoral de mentir, même si, s’adressant à un criminel, le mensonge permet de l’empêcher de commettre son crime.

Mais la conception kantienne du bien moral fait aussi problème. Par exemple, le médecin arrivant sur les lieux d’une catastrophe, face aux nombreux blessés qui exigent des soins immédiats, ne doit-il pas choisir de qui il va s’occuper en premier ? Et le mieux n’est-il pas de choisir du point de vue des conséquences ? Par exemple, sacrifier la personne âgée pour sauver la jeune femme ? Mais il n’est pas quitte de son sens moral : comment pourra-t-il oublier ce regard implorant de celui qu’il n’a pas secouru ? Non seulement, il aura eu le courage de se précipiter sur les lieux du drame pour secourir au mieux, mais il gardera le tourment moral de ces personnes – ces valeurs absolues – qu’il a dû sacrifier.

Cette dernière remarque confirme que c’est bien l’interprétation kantienne de la morale qui rend adéquatement compte de notre expérience morale. Mais il faut alors reconnaître que la moralité humaine, par l’inflexibilité de son exigence, est quelquefois bien encombrante. C’est bien pourquoi la politique doit transiger avec la moralité : quand on a en charge le bien collectif, il faut régulièrement sacrifier des innocents.

Peut-être faut-il accepter que l’humain s’oblige selon la loi morale alors même que celle-ci peut entrer en contradiction avec les exigences du bien collectif ? Peut-être est-ce là une autre dimension de la finitude humaine ? Peut-être est-ce une des tâches les plus sensées pour une existence humaine que de contribuer à réunir les conditions qui minimisent la possibilité de contradiction entre la loi morale et le bien public ?[2]

Mais il semblerait que c’est dans une toute autre direction que l’on s’oriente de nos jours, du moins dans les sphères des technologies de pointe de l’armée américaine.

Possibilité d’un effet artificiel de moralité

Le projet serait de faire progresser l’autonomie des robots jusqu’à leur donner la capacité de choix moraux. Comme le dit Ronald Arkin cité dans l’article de The Atlantic : « … je suis convaincu qu'ils [les robots] peuvent agir de manière plus morale que les soldats humains en sont capables. »

Ce n’est pas un hasard que ce soient les militaires qui œuvrent à cette ouverture puisque l’armée est l’institution qui a vocation à gérer les situations catastrophiques, c’est-à-dire en lesquelles sont collectivement mises en jeu les vies humaines. C’est surtout en ces situations qu’apparaissent les dilemmes moraux entre la valeur absolue de la vie humaine et l’intérêt collectif.

Il faut souligner la position morale singulière du soldat en opération de guerre. Il est, par fonction, régulièrement confronté au dilemme moral. Dès qu’il se trouve en situation de tuer un ennemi qu’il identifie comme être humain singulier, il doit choisir d’éliminer un être qu’il reconnaît comme valeur absolue – autrement dit, enfreindre la loi morale – pour accomplir sa mission réputée nécessaire au bien commun. D’une telle situation, peut-être ne sort-on jamais indemne ? C’est un problème auquel est toujours confronté tout commandement militaire, peu reconnu, mais lancinant et très délicat à gérer. Par exemple, pour l’efficacité du soldat on est amené à tolérer des discours simplistes de violence, l’usage de l’alcool et de drogues, tout cela étant des ferments de problèmes sociaux par la suite. Cela implique aussi la gestion des séquelles psychopathologiques chez les soldats. N’est-ce pas d’abord de ce problème moral du soldat que se délivrerait l’institution militaire si elle réussissait à faire prendre en charge les opérations violentes par des soldats-robots « moraux » ?

Nous avons vu que le robot, parce qu’il n’est pas conscient, ne peut pas être moral. Il ne faut donc attendre qu’un effet de moralité de sa part, réalisé par une construction adéquate. Cela ne peut vouloir dire autre chose que, de la part du constructeur, la sélection de marqueurs « moraux » (par exemple la plainte d’un individu humain identifié comme appartenant aux « bons ») auxquels correspondent dans la machine les capteurs adéquats et la programmation de la réaction selon des règles qui expriment la vision du bien du cahier des charges (c’est-à-dire du commandement de l’armée américaine) : en gros secourir les bons et neutraliser les méchants.

On comprend que l’effet de moralité obtenu du robot ne peut concerner que les conséquences de ses choix d’action sur le bien collectif tel que l’ont programmé ceux qui l’ont conçu. On ne peut donc faire prendre en charge par le robot que la morale au sens – très insuffisant – des choix en fonction du bien commun, selon la conception de la tradition de pensée anglo-saxonne. Le robot peut effectivement être ultra performant dans le calcul rapide des dommages/bénéfices des conséquences de son action. Le robot, ayant fait son calcul quasi instantanément exécute son job sans se laisser dériver par des conflits intérieurs ("Mais cet enfant implorant ?", "Mais mon ami en difficulté ?", "Qu’est-ce que je supprime en le tuant lui ?", etc.) De ce point de vue Ronald Arkin peut effectivement affirmer que les robots seront moralement bien meilleurs que les hommes.

En ce qui concerne le robot-soldat, dont l’aptitude « morale » le conduirait également à éliminer les ennemis du bien tel qu’on a programmé qu’il les reconnaîtrait, il faudrait alors que les capacités de captages des informations pertinentes et la programmation soient extrêmement fines ; car tout indique que la sensibilité d’un être humain aux paramètres pertinents d’une situation où sa vie est en jeu est inégalable. Gare aux tués par erreur pour les circonstances ambiguës ! Or les contextes catastrophiques sont bien ceux où les repères habituels sont bouleversés. Quand on lit l’article de The Atlantic on a la nette impression que certains ne seraient pas gênés de faire endosser la responsabilité de la bavure au robot ! Et le traduiraient-ils en conseil de guerre ? Il faut compter aussi avec les pannes, les bugs, et les hackers qui seraient fortement motivés à introduire dans le robot une application clandestine permettant d’en prendre un certain contrôle.

Bref, pousser l’autonomie du robot jusqu’à un effet de choix moraux semble bien audacieux. Peut-être ne sera-ce jamais plus qu’un fantasme scientiste supplémentaire ? Quoiqu’il en soit de cette faisabilité, la mise en avant, aujourd’hui, du « robot moral » est significative. Elle se produit dans le prolongement de la relative réussite des drones militaires. Un drone est directement piloté à distance par un humain qui est ainsi responsable des actions qu’il fait exécuter. Mais cette scission entre deux lieux avec le champ restreint de connaissance du théâtre des opérations qu’il implique pour le décideur est perturbant. Pourquoi ne pas réunir la capacité et la décision (et donc le choix moral) dans le drone devenu moralement autonome ? N’y aurait-il pas un gain d’efficacité ? On vient de voir combien cela est douteux. Le bénéfice essentiel du robot décidant de manière autonome de secourir ou de tuer ne serait-il pas, pour un pouvoir comme le pouvoir militaire, de se délester d’une certaine part de sa responsabilité morale quant à la vie et la mort des autres, et en particulier d’amoindrir sa confrontation à cette difficile limite du pouvoir humain qui est celle de ces tourmentants dilemmes moraux que nous avons évoqués plus haut : « C’est le robot qui a décidé. Et il a été programmé pour faire le meilleur choix ! » ?

Mais n’y a-t-il pas d’autres motivations qui surdétermineraient cette promotion du robot « moral » ?[3]

Fantasme démiurgique

En effet on sent dans les déclarations qui sont faites sur la faisabilité de robots « moraux » une composante affective de fascination pour le pouvoir de la science qui serait capable de créer des êtres qui auraient cet attribut qu’on juge le plus élevé chez l’homme : le sens du bien et du mal.

C’est la plus récente édition d’un bien vieux fantasme, puisqu’il date de l’avènement de l’époque moderne, quand les hommes se sont sentis capables de mettre la nature à la question – ce qu’on a appelé « la science expérimentale » – pour lui faire avouer ses procédés cachés. Les hommes se sont alors sentis posséder des pouvoirs qu’ils n’auraient jamais osé envisager auparavant : percer du regard la voûte céleste pour entrer dans le secret des astres, faire du vide, créer des machines automotrices, etc. Étant capables de mettre à jour les secrets de fabrication de la nature, ils ont eut tôt fait de s’imaginer comme des dieux : c’est le fantasme démiurgique.

Et l’expression la plus achevée de ce fantasme démiurgique a dès lors été de recréer artificiellement la plus perfectionnée des créatures naturelles : l’homme. On le voit dès le début du XVIIIe siècle avec la mode des automates. Vers 1740, le français Vaucanson se taille un grand succès dans toute l’Europe en montrant les automates qu’il a créé, tel le « Joueur de flûte et de tambourin ». La littérature de science-fiction témoigne de l’insistance de ce fantasme en le prenant comme thème majeur (Asimov, Dick, etc.) La recherche pour réaliser l’être humain artificiel – l’androïde – est un fil rouge d’une continuité remarquable dans l’histoire de la technoscience depuis les automates de Vaucanson jusqu’au robots contemporains bourrés d’électronique et d’informatique et capables d’effectuer des tâches anthropomorphiques de services.

On envisage aujourd'hui de franchir l’étape ultime qui serait l’autonomie de décision du robot rendue possible par sa capacité de prendre en compte les valeurs morales. Mais, avant de s’ébahir sur les audaces technoscientifiques, il faut avoir conscience que le simple emploi du mot « robot » dans un titre de presse est un activateur de fantasmes sur la science et la technique.

La mise en évidence du fantasme démiurgique permet de souligner la racine irrationnelle de l’investissement dans le projet de rendre les robots « moraux ». Cela permet de mieux éclairer la thèse que nous avons établie au départ. Les robots ne seront jamais moraux au sens humain du terme, tout au plus pourront-ils produire un effet de moralité, mais qui ne dédouanera pas de leur responsabilité morale ceux qui les ont construits et ceux qui les mettent en œuvre.

Mais, plus généralement, le fantasme démiurgique met en évidence une dimension passionnelle à l’adhésion commune à l’idéologie du progrès technoscientifique rédempteur qui oriente si massivement les énergies humaines dans le monde actuel. Elle permet de mieux comprendre cette option de fuite en avant dans les solutions techniques, sourde aux objections raisonnables, qui caractérise la situation contemporaine de l’homme.
 


[1] Kant, séparant radicalement les humains des autres vivants, ne pensait pas que l’on puisse ressentir une obligation morale vis-à-vis d’animaux. Mais nous savons que ce sens moral existe ; il est particulièrement patent envers les animaux avec lesquels nous avons développé des liens affectifs et qui nous font confiance.

[2]  Une des pistes serait de réduire les risques de situations catastrophiques, c’est-à-dire les guerres et autres affrontements violents collectifs, mais aussi  les risques technologiques (par exemple à Fukushima, comme à Tchernobyl auparavant, on a dû masquer le risque aux « pompiers » auxquels on a demandé d’intervenir suite à l’explosion d’un réacteur, alors qu’on savait qu’on les envoyait au sacrifice). Une autre piste serait de revoir la forme du pouvoir politique : plus le pouvoir est centralisé, plus les individus sont utilisés comme des masses de manœuvre et donc susceptibles d’être sacrifiés.

[3]  Dans la promotion de robots « moraux », il y a une détermination qui mérite aussi d’être évoquée. Elle est de nature idéologique. Il s’agit de promouvoir l’investissement anthropomorphique sur les objets techniques. « Investissement anthropomorphique » ? S’attacher à eux comme si c’étaient des humains. L’expansion de la logique marchande de plus en plus profondément dans le tissu social est en effet destructrice de liens de solidarité et de confiance avec autrui. Un manque s’est donc créé. Il s’agit de faire croire que le robot quasiment comme nous – sous-entendu ici : « moral » – pourrait le combler.

vendredi, mai 30, 2014

Le complexe d’Alexandre et l’avenir de la planète

Alexandre le Grand vint rendre visite au philosophe cynique Diogène à Corinthe et lui dit : « Demande-moi ce que tu désires le plus ! », Diogène répondit : « Écarte-toi de mon soleil ! »



Nous sommes en Grèce au IVème siècle avant J.-C. ; Alexandre le Grand est alors l’homme qui a le plus de pouvoir au monde. On le voit pourtant se prendre comme une claque lors de sa rencontre avec le philosophe cynique Diogène, homme vivant dans la rue, plus précisément dans un tonneau, et ne possédant rien d’autre qu’un manteau, une besace et un bâton.

Comment un pouvoir qui, relativement à l’époque, est déjà d’ampleur mondiale, peut-il être ainsi mis en échec par un simple individu démuni ? Que peut nous apprendre cette scénette sur le pouvoir et ses limites ?

« Demande-moi ce que tu désires le plus ! »

Le pouvoir caractérise une position sociale qui permet de déterminer les comportements d’autrui. Le pouvoir permet de satisfaire les trois passions principales qui, régulièrement, grèvent les rapports sociaux : la gloire, la richesse et la domination. Ces passions entraînent inévitablement les individus dans une interminable compétition. La position de pouvoir acquise par un individu marque son niveau de gain dans cette compétition. À l’époque de notre scénette, l’empereur Alexandre de Macédoine est le grand gagnant de cette compétition.
Pourquoi va-t-il se confronter à un va-nu-pieds philosophe qui est justement celui qui a renoncé à toute compétition et n’a donc aucun pouvoir ?
Parce que Diogène, s’il n’a aucun pouvoir, a quand même une grande influence sociale, qu’il a acquise, en dehors de toute compétition, par sa manière de vivre dans la cité et par sa parole. On comprend que ce type d’impact sur la vie sociale ne puisse être nommé « pouvoir » sans amener à une grande confusion. On peut lui réserver le terme de « puissance ». Diogène a une puissance sociale.
La logique du pouvoir, c’est de l’emporter dans l’accès à des biens rares qui sont poursuivis par d’autres (être le premier, avoir plus d’argent, etc.). Cela implique toujours de soustraire des biens aux autres.
La logique de la puissance, c’est de dispenser à autrui un bien que possède seul celui qui est puissant. La puissance n’enlève rien à autrui, au contraire elle permet toujours de donner.
Diogène apporte sa vision du monde et sa lucidité critique sur la société de son époque à ses congénères. Et Alexandre est attiré par Diogène comme le papillon de nuit est attiré par la lumière.
Pourquoi ? Parce qu’il sait que son pouvoir immense est quelque part impuissant. Le pouvoir est en effet toujours une emprise sur le comportement d’autrui par défaut. En effet, le soumis au pouvoir est toujours le vaincu, celui qui n’a pas gagné dans la compétition pour la gloire, la richesse ou la domination. C’est pourquoi le pouvoir est toujours précaire, instable : les soumis n’oublient pas ce qu’ils ont convoité, ont appris de leur échec, et attendent l’occasion favorable. Cette précarité du pouvoir est d’ailleurs proportionnelle a son importance. Plus on est en vue, plus on attise les convoitises, plus on multiplie les rivaux. Alexandre allant voir Diogène dans Corinthe a besoin d’être accompagné par sa garde personnelle.

Mais l’on est soumis à un pouvoir qu’autant que l’on s’implique dans les valeurs qu’il promeut. Il est aussi possible que l’on se désintéresse de ces passions communes que sont la gloire, la richesse et la domination ; il est possible que la compétition pour le pouvoir indiffère. Ceux qui adoptent une telle attitude restent hors de prise du pouvoir (sauf menées de pure violence de celui-ci ; mais un pouvoir qui ne peut s’exercer que par la violence est un pouvoir en échec : il ne dure pas) : ils sont proprement « insoumis ». Hé bien, justement, le philosophe cynique, comme Diogène, est exemplairement l’un d’eux. Par son existence il montre que le pouvoir est aussi totalement dépendant de l’adhésion des individus aux valeurs qui motivent l’état de compétition dont il procède.

Pourquoi Alexandre vient-il interpeller Diogène ? Parce qu’il a besoin d’une adhésion positive à ce qu’il est. Comme il a entendu parler de Diogène par sa réputation, sans doute envie-t-il la puissance de cet homme sans pouvoir. Alexandre voudrait bien aussi éprouver un sentiment de puissance !

Être puissant c’est être en capacité de donner ce que soit seul on peut donner. Parce qu’il est celui qui a le plus de pouvoir, Alexandre est celui qui, du point de vue des biens liés aux passions humaines, peut le plus donner. D’où son injonction à Diogène : « Demande-moi ce que tu désires le plus ! »

« Écarte-toi de mon soleil ! »

Alexandre le Grand fait ainsi une offre de don à Diogène le Cynique.
Mais comme il n’a de notion de ce qui est bien que dans le cadre de la course au pouvoir à laquelle il a voué sa vie, il n’envisage de donner que des biens qui consacrent la richesse, la gloire et la domination. Il s’attend donc à ce que Diogène lui demande une rente à vie, une jolie propriété avec jardin où il pourrait recevoir ses disciples, une place de pouvoir dans l’administration de l’empire (ministre de la culture ?…), un accès à son parc de « favorites », etc.
Il se sentirait ainsi justifié de sa course au pouvoir, et des violences qui l’accompagnent : « Tu vois, c’est seulement parce que j’ai acquis ce pouvoir que je puis te protéger, toi, philosophe ! ». Mieux même, il serait conforté dans ses valeurs en arrimant, par son don, le philosophe à l’une ou l’autre des passions de pouvoir (gloire, richesse ou domination). Diogène ne serait plus un insoumis.

Non seulement l’offre à Diogène ne coûte quasiment rien à Alexandre, mais elle le délivre, un temps, de son impuissance – car on sait que les passions nous mènent et ne nous laissent jamais contents. Elle confirme le sens qu’il donne à sa vie. Elle parfait son pouvoir en transformant un contestataire en affidé.
D’ailleurs, l’offre de don d’Alexandre n’est peut-être qu’une manière habile de quitter le domaine de la compétition pour y revenir de manière encore plus gagnante.

Debout, avec ses attributs vestimentaires d’empereur, surplombant le philosophe couché n’ayant que sa couverture, Alexandre est parfaitement à l’aise. Mais il ne l’est que dans la mesure où il est persuadé que les valeurs qu’il met en offre, concrétisées par ces biens qu’il a consacré sa vie à poursuivre et qui font la supériorité sociale d’un homme, sont des valeurs qui doivent s’imposer à tous : des valeurs objectives.

Or, à partir du moment où Diogène répond « Écarte-toi de mon soleil ! », elles ne le sont plus !

Là est précisément le cuisant de la claque que constitue la répartie de Diogène.

Alexandre le Grand apprend tout à la fois qu’il est faux que l’homme à ses pieds ne puisse être qu’en attente de ses bienfaits, qu’il est même faux qu’il puisse être en attente tout court, que bien au contraire il avait tout ce qu’il lui faut jusqu’au moment où la silhouette impériale est venu faire ombre sur lui, et qu’il n’est en ce moment pour cet homme rien d’autre qu’un obstacle aux rayons solaires.

Le système de valeur qui donne sens à la vie de l’empereur est ainsi discrédité. C’est la clef de voûte de l’arc de triomphe impérial qui chancelle.

« Écarte-toi de mon soleil ! » C’est la formule de l’échec de l’idéologie. L’idéologie est le système de valeurs qui émane des pouvoirs dominants dans la société et qui requiert d’être partagé par tous pour que ces pouvoirs durent et prospèrent. C’est pourquoi les pouvoirs sociaux – nous parlons bien de pouvoir et non de puissance – toujours ont recours à des mises en scène qui frappent l’imagination, que ce soit sous forme de récits ou d’images (animées ou non), pour magnifier les valeurs idéologiques (pensons, comme exemple, à l’histoire régulièrement resservie, du gagnant au Loto).

La lumière du soleil est ici d’abord le bien qui échappe à la logique de la compétition parce qu’il est, par nature, également disponible pour tous. La lumière du soleil est hors de prise de l’idéologie.[1]


Il y a donc 24 siècles, en 4 mots, Diogène le Cynique pulvérisait l’idéologie. Le mystère est qu’elle puisse être encore si efficace aujourd’hui. Les humains semblent embarqués dans les mêmes valeurs passionnelles – quoique la cupidité (« faire du fric ») ait désormais pris la préséance sur la domination – engendrant la même course généralisée au pouvoir. Alors même qu’il est avéré que cette logique passionnelle mène désormais tout droit dans le mur de désastres écologiques majeurs.


Le complexe d’Alexandre

La réponse est que nous sommes peut-être, en une part de nous-mêmes, tous des Alexandre.

Nous sommes tous des Alexandre d’abord parce que nous participons tous des passions de gloire de richesse et de domination, qui sont des passions qui s’enracinent dans des désirs infantiles communs – on peut les considérer comme étant déterminés phylogénétiquement : l’enfant devait s’imposer au milieu d’une fratrie qui était souvent nombreuse.

D’autre part, l’idéologie a pu survivre à la critique Cynique parce qu’elle bénéficie d’une racine profonde dans le psychisme humain. C’est la propension à croire. Cette propension est naturellement présente chez l’enfant qui, dès l’acquisition du langage, a besoin de trouver un sens à sa vie et quête la réponse à travers ses questions à ses proches (« Pourquoi … ? », « Est-ce que c’est bien ? », etc.). Il adhère aux réponses qui lui sont proposées – religieuses ou autres – par confiance envers ceux qui le lui délivrent. Il s’agit donc d’une adhésion par croyance, et non par raison. Ainsi le premier système de valeurs de tout être humain n’est pas réfléchi rationnellement : il relève de la croyance. Or, tout pouvoir sait qu’il peut d’autant mieux se faire accepter qu’il suscite l’imaginaire de la relation de l’enfant aux parents, en particulier au père. C’est en favorisant cette attitude régressive qu’il peut faire accepter sa bonne parole sur les valeurs en court-circuitant l’esprit critique, c’est-à-dire par croyance. Ainsi tout pouvoir s’impose d’autant plus facilement par son idéologie qu’il réactive à son endroit les désirs infantiles vis-à-vis des parents.

Bien qu’il soit l’homme du plus grand pouvoir, Alexandre fait l’enfant par son adhésion aveugle à l’idéologie dont il hérite de sa culture : bien qu’il soit attiré par la puissance de Diogène, il ne peut concevoir d’autres valeurs que celles de la société guerrière qui l’a vu naître. Par contre Diogène est adulte parce qu’il exprime la puissance sociale que lui donne sa faculté proprement humaine de réfléchir sur les valeurs finales qui doivent orienter la vie de la cité. Aristote enseignait, à la même époque, que « l’homme est un animal politique » parce qu’il doit réfléchir collectivement en quoi consiste « le bien et le juste » (Politique I, 2). Ce qui signifie que la politique sous l’emprise de l’idéologie – qui est la politique comme course au pouvoir – n’est pas encore véritablement la politique puisqu’elle ne réfléchit pas les valeurs finales de la vie collective. Elle n’est qu’une singerie plus sophistiquée des luttes pour la domination dans les sociétés animales.

Mais l’être humain est complexe. Il peut être sur des positions régressives et passionnelles en certaines circonstances et, en d’autres, sur des positions raisonnables. Tout le problème est de savoir pourquoi, alors qu’ils possèdent les outils intellectuels de critique de la croyance (ne serait-ce que par la généralisation de l’enseignement public), les hommes concrétisent si souvent les valeurs issues de l’idéologie, surtout lorsqu’il s’agit des choix importants de leur vie.

On peut faire l’hypothèse qu’opère ici un phénomène bien particulier, une sorte de croyance sur la croyance en l’idéologie, comme une « méta-idéologie ». Car il y a un déterminisme social qui incline au consensus sur les valeurs fondamentales de notre société. En effet, comme le laissaient pressentir les citations d’Aristote plus haut, on peut poser qu’une société, au sens d’unité politique, se définit essentiellement par la référence à un système de valeurs fondamentales, celui qui, justement, est pris en charge par l’idéologie. Or, tout homme a besoin de se sentir appartenir à une société – ce qu’on appelle aussi son désir de sociabilité. Lorsqu’il y a une décision collective a prendre, il est donc important pour lui de retrouver ce consensus fondamental par lequel il fait société. C’est ainsi que la croyance en l’idéologie a tendance à se doubler d’une croyance que les autres membres de la société doivent croire aussi en l’idéologie : telle est cette méta-idéologie qui renforce l’emprise de l’idéologie.

Ainsi lorsqu’il s’agit de prendre une décision collective, par exemple, pour une commune, d’accepter ou non la proposition d’implantation d’une unité de production industrielle, on peut être assuré qu’aujourd’hui la plupart des membres du conseil municipal possèdent les arguments justifiant l’opposition au projet : paysage enlaidi, cortège d’équipements écocidaires, travail épuisant, répétitif et déshumanisé, accentuation des pressions humaines sur la biosphère à la fois du côté de la prédation (matières premières) et du côté des rejets des déchets (objets consommés), etc. Pourtant tout le monde actualisera les thèses dont il pense qu’elles font consensus et se pliera aux arguments idéologiques bien connus de la croissance (autrement dit des revenus supplémentaires pour la commune) et des emplois. Tout se passe comme si chacun devait s’obliger à reconnaître que « L’entreprise X nous apporte ce que nous désirons le plus ! » de peur se s’exclure socialement. Et s’il existait un Diogène contemporain pour répondre : « Écarte-toi de mon paysage ! », il serait vite rendu inaudible par les vociférations de ses concitoyens.

Mais l’important pour nous est de savoir que ces Diogène potentiellement existent et peuvent être nombreux, très nombreux, comme on le voit en certaines luttes, montrant que le monopole de l’idéologie sur la vie politique est destructible, et qu’une vie politique authentiquement humaine peut se développer.
En effet, d’une part l’histoire de la pensée apporte à l’homme contemporain tous les outils critiques pour démonter les idéologies. D’autre part les déterminismes sociaux ne sont pas une fatalité. On sait que l’homme est l’être vivant qui peut toujours s’extraire des déterminismes qui dirigent spontanément ses comportements : il est par exemple le seul vivant qui peut jeûner ou faire vœu de chasteté.

* * *

En psychologie un « complexe » est un nœud de désirs à forte valeur affective, s’enracinant dans l’enfance, partiellement ou totalement inconscients, et qui conditionnent le comportement d'un individu. On peut parler de « complexe d’Alexandre » pour rendre compte de la propension générale à adhérer de manière aveugle aux valeurs de l’idéologie, celles qui poussent à rechercher la gloire, la richesse et la domination, et qui, pour cela, engendrent une compétition pour le pouvoir qui met collectivement les hommes dans l’excès et la destruction.

Le complexe d’Alexandre met en jeu des désirs régressifs comme nos passions communes pour la rivalité et le pouvoir, notre propension à croire en un système de valeur émanant d’un pouvoir établi et notre désir de socialité.

Mais prendre connaissance du complexe d’Alexandre, n’est-ce pas déjà ne plus être simplement pris en lui ?2]

 


[1] L’idée que le bonheur réside dans la recherche des biens qui échappent à l’idéologie (c’est-à-dire qui sont naturellement disponibles également pour tous) est déjà indiquée par ce précepte partagé par l’ensemble des penseurs de l’Antiquité qu’« il faut vivre en conformité avec la nature ». Ce principe éthique est précisé par une condamnation des comportements d’excès, ce que les Grecs appellent ubris. L’ubris renvoie aux passions, elle en est la manifestation objective. Ces comportements, qui bousculent l’ordre de la nature, ne peuvent qu’engendrer du malheur. Or, à partir de son règne, l’empereur Alexandre est considéré par les penseurs comme emblématique de ces comportements excessifs qui génèrent derrière eux un cortège de malheurs. Que penseraient nos ancêtres grecs de nos sociétés marchandes en lesquelles l’excès est devenu comme la norme ?

[2] On peut concevoir une société organisée selon des valeurs un peu plus réalistes que les passions qui sécrètent la rivalité. Une telle société permettrait d’avoir confiance en l’avenir ; elle aménagerait la possibilité pour chacun de satisfactions plus humaines (voir à ce propos la distinction travail/œuvre). Elle pourrait organiser divers types de jeux de compétition (à l’instar du « Monopoly ») permettant aux plus accrochés à la gloire, la richesse ou la domination, de satisfaire leur addiction à la compétition pour le pouvoir, sans dommages pour leurs congénères et l’environnement (d’une manière générale le sport et tous les jeux agonistiques, jouent déjà ce rôle). Certes, l’homme restant ce qu’il est, l’attrait pour gloire, richesse et domination n’aurait pas disparu en chacun. Mais n’étant pas valorisées socialement, les satisfactions correspondantes (par exemple pour l’auteur d’une œuvre à succès) n’adviendraient que par surcroît et se dispenseraient d’un affichage public supplémentaire redondant et incontinent, tel qu’on le pratique aujourd’hui pour des besoins idéologiques.

mercredi, mai 21, 2014

Qui est l’homme-écocidaire ?

Le Rapport Planète Vivante synthétise, sous l’égide de la WWF, la collecte des informations venant de très nombreux organismes qui, sur toute la planète, observent l’évolution de l’état de la biodiversité, des écosystèmes et de la pression humaine sur les ressources naturelles. En sa dernière édition (2012), ce rapport constate que l’effectif des populations vertébrées sur la planète – hors l’homme – a diminué de 30 % entre 1970 et 2008, et de 60 % pour les seules régions tropicales. Et, depuis 2008, il est certain que l’activité ravageuse de l’homme n’a fait que s’aggraver, ne serait-ce que par les menées de déforestation tropicale. Dès 2008, l’empreinte écologique humaine – les prélèvements humains sur la biosphère – était déjà supérieure de plus de moitié à la biocapacité de notre planète.

On continue ?

Bien sûr, tout être humain sensé répond « Non ! »
Et pourtant, bien que l’orientation désastreuse de l’activité humaine soit d’opinion commune depuis au moins deux décennies, on continue !

Là est l’étonnement devant cette humanité de la seconde décennie du XXIème siècle : pourquoi la connaissance du précipice qui se rapproche ne l’amène-t-elle pas à réorienter son activité dans une direction qui lui donne un avenir ?

Pour surmonter la sidération d’un tel problème on peut transformer la question initiale.

Qui continue ?

Cette question a deux réponses apparemment contradictoires et également justifiables : quasiment personne et quasiment tout le monde.

Quasiment personne ? C’est une infime minorité d’humains de pouvoir et de cupidité qui engagent l’humanité vers les comportements écocidaires – c’est-à-dire dommageables pour la biosphère par destruction massive de ses écosystèmes. Ce sont bien sûr les dirigeants des puissantes entreprises marchandes (dont les multinationales) qui ne regardent un site naturel que comme une source de matières premières, ce sont aussi les dirigeants politiques qui s’appuient sur leurs exactions pour prospérer dans leur position de pouvoir.

Quasiment tout le monde ? Le système marchand fondé sur l’exploitation de l’environnement naturel comme réservoir de matières premières et comme déchetterie ne peut fonctionner que par la participation délibérée de l’immense majorité des humains. Et de fait, ils y participent très souvent par leur travail et leurs consommations. Quand nous disons « délibérée » nous signifions simplement qu’il y a toujours un élément de choix pour cette participation – sauf situations d’esclavage devenues exceptionnelles.

En vérité la contradiction entre les deux réponses est surmontée dès que l’on comprend que la fracture entre l’homme-écocidaire et l’homme-écologiste passe à l’intérieur de chacun de nous.
Pour le dire de manière courte : nous incarnons l’homme-écologiste lorsque nous sommes raisonnables ; nous incarnons l’homme-écocidaire lorsque nous sommes menés par certaines de nos passions.
On connaît l’homme raisonnable : c’est celui qui réfléchit à son but et au meilleur moyen de l’atteindre avant de s’engager sur un chemin.
L’idée de l’homme passionné peut être plus confuse, car on valorise volontiers la passion en notre culture comme une modalité plus authentique de notre vie que la banalité de la vie quotidienne.
Mais les hommes savent depuis très longtemps – bien qu’ils aient voulu l’oublier depuis l’époque de la Révolution industrielle (fin XVIIIème) – que la passion peut être fort nuisible.
La passion est en effet, par nature, la manifestation d’un désir qui est :
– excessif. Il ne sait pas se donner des limites en fonction de données extérieures à l’état subjectif.
– impérieux. Il exige une satisfaction toutes affaires cessantes. Il se subordonne pour cela tous les autres désirs.
– irrationnel. Il récuse qu’on le remette en cause en fonction d’autres buts que son objet propre. Par contre, il se subordonne volontiers la raison pour réaliser son but.
– régressif. Il ramène le passionné sur des positions psychologiques infantiles.
– interminable. Parce que sa seule base est fantasmatique, c’est un désir qui se reconduit de sa satisfaction même. Pour le passionné, il en faut toujours plus.[1]

Nous nous activons très souvent pour satisfaire ces trois passions cardinales de la condition humaine que Kant avait décrites[2] comme la gloire – vouloir être le premier –, la domination – vouloir être le  plus fort –, la cupidité – vouloir posséder plus qu’autrui.

On voit très bien que ce sont des passions qui sont à la fois propres à l’enfance et très présentes dans notre vie sociale d’adultes. Ce sont aussi des passions qui engagent nécessairement les individus dans des compétitions qui n’ont pas de terme. En fait, remarque Kant, ce sont des passions qui amènent inévitablement à vouloir influencer autrui. Ce sont toutes des passions de pouvoir. Elles sont, pour cela, parfaitement congruentes à l’organisation marchande de la société.

Réussir dans les affaires, c’est non seulement accumuler des profits mais aussi devancer la concurrence sur un marché et, ainsi, être en position d’exercer une domination sociale. Mais on retrouve l’expression de ces passions tout autant du côté de la consommation. On sait à quel point l’achat de biens est déterminé par les signes de statut social que renvoie leur possession. Mais il ne faut pas ignorer non plus combien la technicité des biens peut satisfaire par la domination sur l’environnement naturel qu’elle signifie. De même du côté du travail est à l’œuvre, outre la motivation pour le salaire, la compétition des salariés pour la promotion dans l’entreprise et dans la société. On pourrait ajouter que le travail peut apporter une satisfaction de domination de la nature quand il consiste à transformer des éléments naturels au service des buts humains (pensons à ceux qui, aujourd’hui même, détruisent de la forêt primaire au tractopelle).

Il faut comprendre que la satisfaction passionnelle – ici la gloire, la domination et la cupidité – se réalise essentiellement au niveau de l’imaginaire, il faut même dire de manière plus précise « fantasmatique », car il s’agit d’agrégations d’images archaïques récurrentes, insistantes, portant des désirs infantiles. C'est pourquoi tel PDG d’une grande entreprise qui se bat bec et ongles pour obtenir un substantiel « parachute doré » n’aura pratiquement aucun gain supplémentaire du point de vue de l’utilité réelle des biens : son niveau de vie est tel qu’il peut déjà avoir, jusqu’à sa mort, tout ce qu’il lui faut. Mais il en est de même du consommateur commun qui s’empresse d’acheter le dernier modèle de smartphone : il achète le plus souvent ce type de satisfaction imaginaire régressive sans gain réel d’utilité pratique. C’est peut-être même l’inverse qui est vrai car il s’encombre d’un nouvel objet compliqué à gérer et vite répudié parce que la satisfaction passionnelle n’apporte jamais le contentement durable.

Dans leurs lumineux et spacieux bureaux de verre en haut des tours dominant la cité, richement équipés, et même agrémentés d’œuvres d’art de valeur, les managers de grandes entreprises ont-ils des comportements réellement démarqués des bambins dans la halte-garderie qui essaient de s’approprier les jouets et veulent interdire aux autres l’entrée dans ce qu’ils ont décidé être leur espace ? Ont-ils des comportements dont la visée diffère vraiment de celle des animaux qui se battent pour la prééminence à l’accès à la nourriture et qui marquent leur territoire pour le protéger sourcilleusement ? Non, ils ne se comportent pas de manière raisonnable, ils se comportent de manière passionnée ! Et c’est seulement ainsi que l’on peut rendre compte de l’inconséquence de leurs décisions concernant l’avenir collectif.

Mais nous-mêmes, simples travailleurs et consommateurs, versons régulièrement dans les mêmes passions et prenons des décisions de même inconséquence, même si elles n’ont pas des effets aussi lourds.

Globalement, on peut dire que c’est parce que l’homme contemporain se comporte de manière si peu humaine qu’il est l’homme-écocidaire. Car si sous nos yeux diminue si vite la variété des espèces vivantes, si la glaciation bétonnière envahit si implacablement nos paysages, c’est parce que le caractère passionnel des buts humains engendre cet activisme forcené qui ravage aujourd’hui notre planète.

Mais ne regrettons pas le passé. L’orientation passionnelle était prise depuis bien longtemps. Avant que les fantasmes archaïques humains ne trouvent leur incitateur principal dans l’argent – i. e. la valeur d’échange – ils l’ont trouvé, au long des siècles jusqu’à l’époque moderne, dans la force. Et si ce n’était pas l’environnement naturel qui souffrait, c’étaient régulièrement et massivement les humains les plus faibles.

Mais il faut dire mieux ! Il faut prendre au sérieux l’hypothèse que jamais l’humanité n’a été aussi proche de l’état adulte qu’aujourd’hui – on appelle « état adulte » l’état de l’être humain en lequel sa raison est toujours capable de prévaloir. Qui peut s’accommoder de l’inconséquence de pouvoirs sociaux ne parlant que de la perspective d’une forte croissance et d’un plein emploi ? Les humains ont besoin de croire en l’avenir, et ils ne peuvent plus croire en cet avenir-là. La preuve en est ce qui se passe aujourd’hui dans la conscience populaire. Écoutons-nous les uns les autres, en dehors du corsetage des rôles sociaux. Écoutons-nous avec suffisamment de disponibilité. Ne vient-il pas presque toujours à la parole le refus de cette inconséquence dominante et les essais de s’ouvrir une perspective qui redonne de l’espoir en l’humanité ? Qui peut répertorier combien de tentatives sont faites à travers le monde par des gens de conditions les plus diverses et les plus humbles, pour concrétiser, collectivement mais à leur mesure, un autre sens de l’activité humaine, un sens qui soit non écocidaire mais raisonnable, un sens qui restitue l’avenir ?

L’homme-écocidaire est à la fois omniprésent et extrêmement minoritaire.
– « omniprésent ». C’est nous tous, lorsque nous adhérons, dans notre visibilité sociale de travailleurs/consommateurs aux passions communes.
– « extrêmement minoritaire ». Ce sont les quelques-uns qui ont misé toute leur vie dans la compétition pour le pouvoir en contexte de société marchande. Ces gens-là, aveuglés par leurs passions, ont en réalité renoncé à l’avenir – quelles que soient les illusions dont ils se bercent en leurs discours. Ils n’ont aucun avenir.

Le plus important est l’homme-raisonnable qui prend toujours plus consistance, de manière encore assez clandestine, sous l’homme-écocidaire commun. Il est immensément majoritaire, et c’est lui qui possède l’avenir.

Nous retrouverons le goût de l’avenir lorsque la pression de l’homme-raisonnable sera suffisamment forte pour faire sauter les structures sociales qui promeuvent les comportements écocidaires.

 


[1] Pour une plus complète élucidation de la passion j’invite à lire mon livre Pourquoi l'homme épuise-t-il sa planète ?, en particulier le chapitre 10 : La passion comme mode besogneux du désir.
[2] Kant, Anthropologie d'un point de vue pragmatique (1798)

mercredi, février 19, 2014

Bêtise de l’homme neuro-amélioré




Que l’homme veuille améliorer ses performances spirituelles (au sens large = non corporelles) est bien légitime. C’est d’ailleurs une très vieille histoire. Dans la spiritualité orientale, on a toujours cultivé des techniques très poussées d’amélioration de la maîtrise des représentations. Et nos ancêtres, dans cette fonction essentielle du cerveau qu’est la mémoire, avaient, grâce à la mnémotechnique, réalisé des prodiges : des penseurs de la Renaissance, comme Bruno, étaient capables de réciter par cœur des ouvrages entiers.

Aujourd’hui, la mémoire n’est plus un problème puisque grâce à nos appendices techniques (smartphone, clé USB, etc.) nous avons toujours à portée de main tout le savoir du monde. L’idée d’amélioration de nos compétences spirituelles a d’autres ambitions et passe par d’autres voies. Ces ambitions sont essentiellement la performance sociale ; et ses moyens sont l’intervention technique sur le cerveau.

Il s’agit de provoquer des modifications du cerveau pour que son possesseur, l’étudiant, le chercheur, l’écrivain, le conférencier, soit intellectuellement plus performant, l’artiste ait un mental à la hauteur de l’ambition de son spectacle, de même le sportif lors de son épreuve ou le technicien hautement qualifié lors de sa mission cruciale, etc. Actuellement, les techniques sont soit :

  • la prise de molécules qui modifient les fonctionnement des neurones du cerveau (sont dans cette catégorie les inhibiteurs émotionnels tel diazépam dans le Valium),
  • la résonance magnétique (traitement sans introduction de substances dans l’organisme) qui induit des modifications du régime électrique des neurones, modulant ainsi l’activité de certaines zones du cerveau,
  • enfin la stimulation cérébrale par intervention chirurgicale directe sur le cerveau (implantation d’électrodes dans la boîte crânienne).

Face à ces possibilités offertes par le progrès techno-scientifique, il faut se poser la question qui est impliquée par tout choix humain : pourquoi ?

Et la réponse est simple : pour poursuivre des valeurs qui sont constamment mises en avant dans la société telle que nous la vivons, c’est-à-dire mondialisée, fondée sur le règne de la valeur d’échange (l’argent) par la circulation de marchandises appuyée sur le progrès technique. C’est une société au dynamisme inédit dont le ressort se trouve dans la compétition. La « réussite », valeur devant donner le sens de sa vie à chacun, implique donc d’être performant afin de vaincre dans cette compétition. C’est donc bien « Le culte de la performance », pour reprendre le titre du livre de Ehrenberg (1991) qui préside au choix de la neuro-amélioration.

C’est pourquoi la neuro-amélioration est une forme très particulière d’amélioration de l’esprit. Elle consiste toujours en une modification matérielle du cerveau. Elle vise toujours un résultat à court terme – elle néglige le long terme : quels sont les effets secondaires et qu’advient-il du rapport aux agents de la modification (on sait qu’il y a souvent de graves problèmes d’addiction), de l’évolution de l’image de soi, etc. ? Elle cible toujours une fonctionnalité précise de l’esprit : la sensibilité émotionnelle, la capacité d’attention, le niveau d’activité, des capacités intellectuelles particulières (mémoire, calcul, imagination), etc. Et son efficacité pose problème car elle est très souvent insuffisamment objectivable.

La neuro-amélioration ne concerne donc jamais les valeurs en fonction desquelles on doit vivre pour donner à sa vie sa plus grande valeur – ce qu’on appelle « le sens de la vie ». Ces valeurs, déjà déterminées socialement, sont présentées comme évidentes. Et d’ailleurs on peut mettre tout de suite au défi les neurologues de déterminer l’aire du cerveau à activer pour être performant en ce domaine, le choix concernant le sens de la vie étant déjà présupposé dans la notion de performance.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que ces attributions d’aires du cerveau à des fonctions spirituelles particulières, loin d’être figées, évoluent, déjà par programmation génétique lors de la phase embryonnaire et de la prime enfance, mais aussi plus tard selon les choix de vie de l’individu. C’est ce qu’on appelle la plasticité neuronale. L’enrichissement de l’expérience, l’apprentissage, démultiplient les connexions neuronales ; se spécialiser dans une activité – être pianiste par exemple – reconfigure partiellement le cerveau (Cf. Sciences & vie n° 1155 : À chaque métier son cerveau) ; l’apparition de l’écriture a reconfiguré profondément le cerveau humain ; il en sera sans doute de même avec la généralisation de l’interaction avec des terminaux numériques.

Cela signifie que, si des fonctionnalités mentales particulières dépendent de l’état de certaines aires déterminées du cerveau, l’état du cerveau lui-même, sa configuration générale, dépend de choix spirituels humains. La liberté humaine n’est donc pas un épiphénomène du cerveau, c’est bien plutôt ce qu’est le cerveau singulier de l’individu qui dépend de sa liberté. Ce qui n’est pas étonnant ! L’approche de la neuro-amélioration, comme toute l’approche techno-scientifique contemporaine est matérialiste : c’est un certain niveau de mise en réseau de cellules neuronales qui déterminerait la vie spirituelle, comme ce sont certaines configurations d’atomes en interaction qui produiraient la vie. Or ce matérialisme n’est finalement pas défendable comme nous l’avons montré dans Séductions et impuissances du matérialisme.

Autrement dit, la neuro-amélioration fonctionne en aveugle par rapport à la liberté proprement humaine, celle de nos choix de vie éclairés par notre conception du Bien : chaque acte technique de neuro-amélioration nie notre liberté d’être humain par le fait même qu’elle fige notre configuration cérébrale en prétendant la modifier par un agent extrinsèque.

Cette référence à la liberté vaut aussi pour fonder la distinction entre l’état de santé et celui de maladie. Le philosophe Canguilhem disait très simplement : «Je me porte bien, dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l’existence et de créer entre les choses des rapports qui ne leur viendraient pas sans moi, mais qui ne seraient pas ce qu’ils sont sans elles.» (Écrits sur la médecine ; Seuil, 2002). Être en bonne santé, c’est être en état d’exercer cette liberté proprement humaine qui nous fait aller de l’avant vers ce que nous jugeons être le Bien, ce qui passe par la création d’œuvres et l’établissement de nouveaux rapports avec le monde et tout spécialement les autres humains.

Par opposition, dans l’état de maladie, cette liberté est contrainte à se recroqueviller dans la mesure où, les problèmes de fonctionnement de l’organisme précarisant la vie, ce sont les besoins vitaux qui prennent le pas sur les désirs humains. C’est pourquoi, il y a une légitimité des interventions techniques sur le cerveau du malade pour améliorer sa condition – pensons par exemple aux crises d’angoisse ou aux dépressions – à la mesure de l’impossibilité qu’a le patient d’exercer sa liberté. On est là dans le soin médical et non dans la neuro-amélioration.

La revue Nature a publié (décembre 2008) un manifeste coécrit par une équipe de chercheurs américains (États-Unis) : “Pour un usage responsable des drogues d’amélioration cognitive chez les sujets sains” en lequel on peut lire :
“L’usage de drogues peut apparaître comme un type d’amélioration spéciale, parce que provoquant des altérations dans le fonctionnement du cerveau, mais on a pu montrer que c’était aussi le cas de toute intervention susceptible d’améliorer la cognition. De récentes recherches ont démontré l’existence de modifications neurales bénéfiques obtenues grâce à l’exercice, la nutrition, le sommeil, ainsi que par la lecture ou l’éducation. Bref, les drogues d’amélioration cognitives sont moralement équivalentes à d’autres méthodes plus familières d’amélioration.” Cité par Rémi Sussan : Le cerveau, objet technologique (6/8)

La conclusion de l’argument est étonnante : parce que les résultats sont équivalents, les méthodes « sont moralement équivalentes ». On est ici dans une morale purement pragmatique : c’est le résultat qui compte ; est bien le comportement qui réussit, est mal celui qui échoue. Un but – comme l’amélioration de la capacité de connaître (« cognition ») – étant accepté, il n’y a pas à s’interroger sur les moyens pour l’atteindre du moment que le résultat est là.

Mais comment ces auteurs peuvent-ils méconnaître la différence qu’ils font, en leur vie même, entre ce qu’ils réussissent par la prise d’une drogue et ce qu’ils réussissent par des « méthodes plus familières » comme l’entraînement, l’effort de mémorisation, l’hygiène de vie, etc. ? Dans le premier cas, ils sont satisfaits du résultat, mais ils ont comme un sentiment de pauvreté de soi car il savent qu’ils n’ont fait, pour cela, que subir les effets d’un facteur extrinsèque. Alors que dans le second cas, outre la satisfaction du résultat, ils éprouvent un sentiment d’estime de soi car ils ont été eux-mêmes acteurs de ce succès.

L’opposition entre ces deux comportements peut être éclairée par la distinction que fait Spinoza entre l’action et la réaction : «Je dis que nous agissons lorsqu'il se produit en nous ou hors de nous quelque chose dont nous sommes la cause adéquate, c'est-à-dire (...) lorsque, en nous ou hors de nous, il suit de notre nature quelque chose qui peut être clairement et distinctement compris par cette seule nature. Mais je dis au contraire que nous sommes passifs lorsqu'il se produit en nous, ou lorsqu'il suit de notre nature, quelque chose dont nous ne sommes que la cause partielle.» (Éthique, Partie III, définition II). Dans une performance issue d’une modification dans son cerveau obtenue par intervention technique, l’individu n’est pas la cause adéquate du résultat positif, et la satisfaction qu’il en tire est mêlée de tristesse, car la tristesse est le sentiment lié a une diminution de ce que Spinoza appelle sa « puissance d’agir », et, effectivement, celle-ci est diminuée lorsque l’individu n’a été que l’objet de la mise en œuvre d’une technique. Au contraire, lors d’une performance obtenue toute entière par l’exercice de sa liberté, il se sait être la cause adéquate du résultat positif, et celui-ci est l’indice de l’augmentation de sa puissance d’agir, ce qui lui donne de la joie. Et nous avons tous expérimenté la joie. Nous savons que c’est un sentiment qui, contrairement au plaisir, n’a rien de circonstanciel. Le plaisir consacre toujours une bonne rencontre, mais qui passe. La joie, parce qu’elle consacre ce qu’on peut appeler une augmentation de sa qualité d’être – ce que recouvre la notion d’« estime de soi » – est durable.

Il n’y a donc pas du tout « équivalence morale » entre les deux méthodes de performance mentale, celle par les artifices techniques et celle par les « méthodes plus familières ». C’est bien pourquoi Spinoza fait de la distinction entre ces deux types de comportement – la comportement réactif et le comportement actif – le fondement d’une « éthique » (qui est le titre de son livre – Spinoza parle d’« éthique » plutôt que de « morale » pour se démarquer de la morale de son époque fondée sur le jugement de Dieu). Si le comportement réactif est bien notre comportement premier, car il est inévitablement celui de la prime enfance, tout le sens de la valorisation de notre existence est de sortir des comportements réactifs pour entrer toujours plus pleinement dans l’action. Là est le bien pour l’être humain.

Au contraire, l’homme qui est dans la réaction – l’homme neuro-amélioré, et plus généralement l’homme « augmenté » en se faisant l’objet de nouvelles techniques, mais aussi plus communément l’homme qui ingère de la caféine pour soutenir son investissement dans son travail – reste dans la même logique de comportement que le petit enfant et l’animal (l’animal se comporte ordinairement en réagissant à ses instincts, et au dressage s’il est domestiqué).

Il se comporte, au sens propre, bêtement.

vendredi, janvier 31, 2014

Quelques observations sur Big Data nous observant

 La constitution de Big Data, gigantesque stock de données personnelles sur les individus connectés, est certes une grave menace pour la liberté. Mais ne faut-il pas voir plus loin ? Ne serait-il pas intéressant de se demander ce qu’on a fait de sa vie privée pour qu’un phénomène tel que Big Data puisse advenir ?



Nous vivons une époque en laquelle les barrières préservant la vie privée sont quasiment balayées par ce qu’on peut appeler « un tsunami informatique »

L’adjectif « privé » peut prendre bien des significations, mais ici il faut le définir au plus simple comme ce qui qualifie l’espace de vie qui n’appartient qu’à soi, dont on contrôle souverainement l’accès, et donc qui est a priori soustrait à l’intrusion des pouvoirs sociaux.

L’informatique, ce n’est pas simplement ce qu’il y a derrière les compétences de l’ordinateur. C’est beaucoup plus. C’est le domaine technologique qui constitue le nœud central de tout le développement technique contemporain. Pourquoi ? Parce que l’informatique, qui fait marcher aussi bien votre ordinateur privé, votre téléphone portable, votre assurance maladie, votre automobile, votre carte bancaire, l’entreprise en laquelle vous travaillez, etc., est aussi ce qui fait fonctionner les routes de télécommunications en lesquelles transitent les informations émanant de ces différentes sources d’activité. Il lui suffit de résoudre le problème technique des protocoles de transmission et d’interprétation des données pour que soit possible la circulation de l’information partout où un appareil informatisé est connecté au réseau global qu’est Internet.

L’informatique comme technologie libre

Cette faisabilité technique se confronte à une histoire politique singulière de l’informatique. Son développement n’a pas été imposé d’en haut. Extraordinairement, la forme populaire qu’a prise la technologie informatique comme une multiplicité d’ordinateurs personnels connectés en un réseau global n’était pas dans les plans d’un quelconque pouvoir technico-marchand voulant valoriser des capitaux. Elle est née d’initiatives d’individus qui n’avaient ni capitaux, ni visée affairiste, mais le savoir, la compétence intellectuelle et la curiosité d’explorer des voies techniques inédites et qu’ils jugeaient libératrices. C’est ainsi que, de naissance, Internet est un réseau de communication décentralisé. Il le reste. Même s’il est aujourd’hui l’enjeu d’un effort de contrôle venant d’une part des États, d’autre part de la lutte d’influence de grands groupes marchands.

Nous avons ainsi une liberté par rapport à l’informatique que nous n’avons pas concernant les autres techniques populaires récentes, telles l’automobile, le téléphone, la télévision, etc. On pourrait même dire que la mercatocratie – le règne du pouvoir marchand – a senti le vent du boulet à la fin du siècle dernier en voyant se développer de manière accélérée, par Internet, un système de communications et d’échanges de biens court-circuitant allègrement la monnaie et les profits marchands (ce qui explique la fébrilité soudaine des investissements marchands qui a créé la bulle Internet de l’an 2000).

L'arrivée de Big Data

Pourtant, passées une vingtaine d’années d’exaltation devant le déploiement d’une nouvelle liberté dont nos parents n’auraient même pas oser rêver – le monde entier à portée de quelques mouvements de doigts, la communication possible avec quiconque sur la planète –, nous prenons conscience que ces possibilités de circulation de l’information sont en train de pulvériser notre liberté à un niveau fondamental : la disposition de notre vie privée.

Les portails d’accès à Internet et les moteurs de recherches qu’on présente comme passages obligés permettent de collecter des données sur nos intérêts ; ces données couplées avec les paiements par téléphone mobile, et peut-être aussi par cartes de crédit, sur Internet ou en magasin, peuvent permettre d’affiner notre profil de consommateur. Tout cela peut se retrouver dans les publicités ciblées qui accompagnent notre navigation sur Internet – voir à ce sujet Sous l'œil de Big Data – ou polluent notre messagerie. Notre participation aux réseaux sociaux comporte en outre le risque d’un contrôle social plus large, par exemple s’il est consulté pour une candidature d’embauche, ou même pour alimenter un contentieux devant une juridiction. Sans compter que la maîtrise de la confidentialité de ce qu’on y met reste relative : même si je supprime des données, quel sera leur devenir là-bas sur le serveur ? Il y a aussi le problème du traçage d’un individu par son téléphone mobile, à la fois dans ses déplacements et dans ses communications. Il faut ajouter à cela l’externalisation croissante, sur les serveurs, des activités informatiques et du stockage des données – ce qu’on appelle le « Cloud » – qui dessaisit de leur plein contrôle. Enfin il y a l’espionnage des individus par les organismes étatiques de renseignement. Celui-ci peut s’opérer soit par branchement sur les supports matériels du réseau, soit par réquisition auprès des firmes-major d’Internet – voir les révélations d’Edward Snowden.

Ainsi, du côté des pouvoirs sociaux, l’informatique permet aujourd’hui la collecte d’une masse gigantesque de données sur la vie et les comportements des individus. C’est le Big Data.

La défaite du droit

Nous avions été avertis, par quelques esprit lucides (voir Orwell, 1984), de cette perspective totalitaire du progrès technique. Mais nous nous sommes quand même laissés surprendre. D’une part nous vivions dans l’atmosphère de libération en laquelle s’est développée l’informatique qui consistait en un immense élargissement de nos possibilités de choix – choisir son matériel, son système d’exploitation, ses logiciels (souvent téléchargés gratuitement), choisir de « naviguer » où bon nous semble, de s’exprimer sur le Réseau, etc. D’autre part nous nous croyions protégés par le droit.

La protection de la vie privée fait en effet partie (art. 12) de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies ; elle est reprise par l’article 9 du Code civil français ; et surtout, face aux menaces liées aux nouvelles possibilités des techniques informatiques, par une institution dédiée à sa défense, en France, la CNIL, qui stipule explicitement : « Toute personne peut, gratuitement, sur simple demande avoir accès à l’intégralité des informations la concernant sous une forme accessible (les codes doivent être explicités) » ou « Toute personne peut s’opposer à ce qu’il soit fait un usage des informations la concernant à des fins publicitaires ou de prospection commerciale ou que ces informations la concernant soient cédées à des tiers à de telles fins. »

Mais, aujourd’hui, c’est à peu près tous les sites commerciaux que je consulte sur Internet qui ont une fiche de données sur moi – un « profil utilisateur » – qu’ils alimentent à chaque connexion par l’intermédiaire de « cookies » (disons des balises) qu’ils ont laissés sur mon terminal ! Cela va plus loin : on m’offre moteurs de recherche, logiciels, invitations pressantes à cliquer,  etc., uniquement pour emmagasiner des données sur moi afin de les vendre. D’ailleurs, c’est très ouvertement que la récolte systématique des données personnelles par Internet, aussi poussée que possible, est promue et enseignée comme la bonne pratique commerciale aujourd’hui ! La loi sur la protection de la vie privée est constamment bafouée et, en fait, devenue inapplicable : comment chaque citoyen pourrait-il « gratuitement, sur simple demande avoir accès à l’intégralité des informations le concernant sous une forme accessible » de la part de Google, ou de toute autre entreprise qui le fiche ?

La primauté de l’état de droit – tant proclamée comme privilège des démocraties modernes – est ici une illusion. Le droit a été sacrifié sans vergogne au commerce. La mercatocratie s’est trouvée dangereusement contestée par l’essor de l’informatique connectée. Il fallait qu’elle riposte. Elle devait trouver un moyen d’exploiter commercialement cette nouvelle technologie. Elle a d’abord utilisé Internet comme support publicitaire et comme interface de vente. Mais cela ne lui a pas suffit. Elle a vu qu’elle pouvait plus, elle a imposé le ciblage des individus à partir de leurs traces collectées sur Internet. Ce n’est pas légal, mais c’est devenu légitime. Puisqu’en notre opinion commune contemporaine, ce qui est bénéfique pour l’économie marchande est forcément légitime. Et l’on peut anticiper que l’on proposera bientôt de changer la loi, puisque la dépossession de la vie privée est devenue une exigence économique. Tout le sens de l’idée de « mercatocratie » est dans ce fait.

Ce qu’est la vie privée

Mais cette dépossession peut-elle être acceptable ? Pour répondre il faut avoir une idée sur ce qu’est essentiellement la vie privée. Vie « privée », soit, mais privée de quoi ? De la vie publique. L’origine du mot est latine (privatus) ; en effet, chez les Romains (et déjà chez les Grecs), la véritable vie humaine se déroule dans l’espace public – celui de la cité où l’individu prend ses responsabilités de citoyen pour décider selon quelles valeurs il va s’organiser et vivre en société ; car « l'homme a ceci de spécial, parmi tous les animaux, que seul il conçoit le bien et le mal, le juste et l'injuste » (Aristote, Politique I,1). Dans sa vie privée l’individu enferme son activité dans l’espace clairement délimité de l’habitation et de ses dépendances afin de satisfaire ses besoins, c’est-à-dire de pourvoir aux nécessités de l’entretien et de la reproduction de la vie. Et c’est parce qu’il a ainsi conforté sa vitalité dans l’espace privé qu’il a la liberté d’agir au mieux dans l’espace public.

La vie privée apparaît alors n’être que relative la vie publique : elle n’en est que le moyen nécessaire Elle n’est pas une valeur en soi (après tout, nos besoins vitaux ne nous apparentent-ils pas à l’animal ?). Dans une société d’abondance (comme la nôtre), en laquelle les besoins vitaux sont aisément assurés, elle semble pouvoir être légitimement sacrifiée, ou du moins réduite à son minimum. La rapide régression actuelle de la vie privée ne serait-elle pas dans l’ordre des choses ?

Le marché comme pseudo espace public

Non, car ce délitement de notre vie privée ne se fait pas au profit de notre vie publique. Hannah Arendt montre de façon convaincante, dans Condition de l’homme moderne, que la véritable vie publique est le champ d’expression de notre liberté proprement humaine, alors que cet espace « public » qui nous happe en défaisant notre vie privée n’est que l’extension à l’ensemble de la société de la gestion des besoins auparavant dévolus à l’économie de la maisonnée. Concrètement, l’espace marchand d’Internet ne casse les limites de notre vie privée que pour gérer nos besoins au niveau du groupe social, lequel s’appelle, en l’occurrence, un « marché »; mais c’était déjà le cas bien avant Internet, dès lors que nos besoins nous étaient suggérés de manière pressante par la publicité, et leur satisfaction orientée vers l’achat de marchandises. Si bien que cette actuelle démolition de la vie privée n’est que la brutale accélération, rendue possible par la révolution technologique informatique, d’une tendance qui remonte à près de deux siècles avec l’apparition de l’industrialisation.

Nous pourrions peut-être faire le deuil de notre vie privée, si nous savions gagner à coup sûr, dans cette gestion sociale des besoins et de leur satisfaction par le système marchand, la sortie de la précarité par l’accès à l’abondance. Mais nous connaissons maintenant les effets induits de ce système économique : la précarité chassée par la porte revient par la fenêtre. Nous ne sommes plus sûrs de l’air que nous respirons, ni de l’eau que nous buvons, nous découvrons régulièrement des poisons dans nos aliments, nous sommes confrontés à d’incessants soubresauts climatiques, nous voyons notre environnement naturel s’appauvrir année après année, etc., pour nous en tenir aux facteurs écologiques.

Le dommage est encore plus profond qu’une simple déportation de la précarité si l’on se rend compte que la perte de l’espace privé s’inscrit dans un processus global qui nous intègre malgré nous dans un espace pseudo public – le marché – qui ne s’accroit qu’à la mesure de la régression du véritable espace public (à ce propos, il ne faut pas être naïf : les commentaires et avis sur les sites marchands ne sont pas d’intérêt public, ils sont largement manipulés). Non seulement nous restons dans la précarité vitale, même si celle-ci changeant de modalités est moins directement vue, mais en même temps que nous perdons notre espace privé, nous perdons de l’espace public. On constate que les lieux d’échanges publics – tels les places publiques – sont de plus en plus accaparés par les commerces et leurs sollicitations marchandes. De même Internet offre une proportion toujours plus importante de sites, de messages, à visée marchande, par rapport aux espaces dédiés à l’intérêt public – tels Wikipedia, l’Encyclopédie Agora, etc.

Le formatage de l’homme-consommateur

Pourtant, les sites d’intérêt public, surtout s’ils ne sont pas pollués par des publicités adventices, restent énormément fréquentés. Cela prouve qu’ils répondent à une demande populaire forte de vie publique. C’est le moment de nous rappeler que l’informatique est une technologie née exemplairement libre et qu’elle garde en ses « gènes » cette force de liberté. Ainsi l’emprise marchande a régulièrement été bousculée par des initiatives populaires d’intérêt public : le logiciel libre contre la mainmise de Microsoft et d’Apple, la pratique de l’échange entre deux (« pair à pair ») contre les sites de vente, et bien sûr, pour le problème qui nous occupe, les outils de préservation de l’anonymat sur Internet – voir à ce propos l’éclairant état des lieux que présente Werner Koch.

Mais cette résistance est-elle la garantie de la sauvegarde à long terme d’une vie publique qui permette à chacun de vivre humainement ? Car il faut remarquer que cet espace pseudo public du marché, qui prétend gérer collectivement nos besoins en lieu et place de l’espace privé de la maisonnée, a de ce fait un impact éducatif. Avec l’espace privé qui se délite, l’enfant est mis très tôt sur le marché, et ceci de façon délibérée comme le montrent les campagnes de publicité qui lui sont dédiées à travers les programmes pour enfants sur les divers médias dont Internet et les stations de jeu. L’« idéal du moi » sur lequel l’enfant a besoin de s’appuyer pour s’élever vers l’état adulte, devient flou en tant qu’il vient de la vie privée, c’est-à-dire des parents ou autres proches ; par contre il devient très consistant en tant qu’il est distillé à longueur d’annonces à visée marchande. Il n’est donc pas indifférent que l’enfant grandisse dans la référence insistante à un idéal d’homme/femme-consommateur dont toute l’intimité semble appartenir au marché. On peut alors être dubitatif quant à sa capacité future, quand il sera devenu biologiquement adulte, à prendre ses responsabilités dans l’espace public et ainsi à le faire vivre.

Alexis de Tocqueville avait, à l’aube de l’industrialisation, très bien anticipé cette possibilité d’annihilation de l’espace public : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul … » De la démocratie en Amérique (1840)

La vie privée, condition de la liberté

Qu’est-ce qui manque à cette foule d’individus indifférents qui ont les mêmes désirs, fréquentent les mêmes enseignes, dans des centres commerciaux interchangeables, lorgnant sur les mêmes produits, s’émouvant selon les mêmes effervescences médiatiques, et étant réduits à se différencier par des effets de surface (vêtements, coiffure, maquillage, tatouages, etc.) ? Il leur manque une véritable vie privée, à ses deux niveaux, familial et personnel.

On comprend, pour l’avoir chacun tant vécu, qu’au niveau familial les écrans – la télévision, les stations de jeu, Internet – peuvent être des siphonneurs de vie privée. On soupçonne que les images récurrentes de la propagande (marchande ou autre) puissent signifier un appauvrissement de l’intimité personnelle en ce qu’elles « pré-occupent » l’esprit, à l’encontre de la spontanéité créatrice de son imaginaire, en l’orientant vers des possibilités socialement convenues, ce qu’on appelle des « clichés » (voir à ce propos mon article L'imagination, outil de libération ?)

Ce qui se perd dans cette intrusion incessante des messages des pouvoirs sociaux dans la sphère privée, c’est l’approfondissement de sa singularité : ce en quoi chacun est unique et peut apporter dans l’espace public ce qu’aucun autre ne peut apporter à sa place. C’est sa singularité qui donne un sens à sa liberté. La préservation de la vie privée – un espace de vie pleinement à soi, dont nous ne retrouverions pas les traces appauvries parce que traitées en un certain sens, toujours le même, trivial, sur les medias – est donc la condition nécessaire et suffisante à la sauvegarde d’un espace public, et donc d’un avenir humain.

Cela sera peut-être mieux compris si l’on rappelle que la vie privée est l’espace qui prend en charge les nécessités de la vie. Or, il apparaît ici qu’il faut étendre ce domaine de la nécessité au-delà des simples besoins vitaux. Car l’homme est aussi dans la nécessité d’être libre : contrairement aux autres espèces à la finalité assignée par la biosphère, c’est l’homme lui-même qui doit choisir ce qu’il fait de sa vie. Autrement dit, il doit choisir son Bien (ne pas choisir, c’est choisir que d’autres choisissent pour soi). Il doit donc répondre à cette nécessité, c’est-à-dire se rendre capable de bien exercer cette liberté. Or, l’espace privé est le premier lieu d’exercice de sa liberté. On peut donc considérer qu’il est le lieu privilégié de sa découverte et de son apprentissage. Dans le cadre familial l’enfant essaie de comprendre les choix de ses proches (ce qu’illustre le questionnement du petit enfant à ses parents), dans son intimité personnelle, il enrichit par son imaginaire le monde de possibles qu’il peut ensuite mettre à l’épreuve déjà par le jeu, et ensuite dans la réalité, soit en essayant, soit en se confrontant à l’opinion d’autrui.

L’exercice de sa liberté est l’affaire la plus importante de l’homme. Avant d’être transplantée dans l’espace public pour le faire vivre, elle doit se cultiver de manière protégée, en serre. Et cette serre est la vie privée !

* * *

Big Data, la collecte massive de données personnelles par l’informatique, est surtout redoutée pour les informations mêmes qui ainsi nous échappent et peuvent être utilisées à notre détriment. La réponse à cette menace existe et elle est accessible à tous : elle consiste à rendre sa navigation sur le Réseau anonyme (masquage de son adresse IP) et à crypter ses messages. Mais soyons réalistes ! Les mémoires numériques ont aujourd’hui de telles capacités, et il y a une telle quantité d’informations qui circulent pouvant être emmagasinées par les programmes espions que le problème n’est pas la récolte, ni même son stockage, mais son exploitation. Le risque ne serait-il pas plutôt celui d’une sorte d’apoplexie du système : un blocage du flux de données par incapacité de les digérer ?

En fait, pour apprécier correctement la menace de Big Data, il faut distinguer entre l’espionnage étatique et le traçage marchand. Il faut être clair : l’espionnage étatique peut être légitime car il peut être d’intérêt public d’espionner des individus qui développent des projets dangereux pour la collectivité. Bien sûr, écrivant ceci on se démarque de l’espionnage systématique et excessivement large qui semble être pratiqué actuellement par certains États ; en état de droit, il devrait être encadré par la loi et contrôlé par des magistrats.

D’autre part, en ce qui concerne le traçage marchand, c’est psychologiquement pesant, voire humiliant de se voir ainsi réduit à un certain désir parce qu’on a consulté un jour une page. Il y a un réel dommage, mais somme toute assez bénin pour qui est lucide et sait que ce qui croit connaître ainsi nos goûts n’est que machine – un robot-programme. Et comment pourrait-il en être autrement pour les milliards de « profils utilisateurs » qu’accumule un major d’Internet ?

Il reste que Big Data donne la possibilité de cibler un individu particulier, pour une intention bien précise, en ayant la capacité de mettre quasiment à nu sa vie privée. Mais cela ne peut-il pas être parfois nécessaire ? C’est un problème de vie publique. De même, si les lois sur la protection de la vie privée ne sont pas appliquées pour le commerce sur Internet, si les États espionnent sans contrôle leur citoyens au gré des fantaisies de responsables occultes de la sécurité, ce sont encore des problème de vie publique.

Le problème de fond est bien que la vie publique soit aujourd’hui exsangue (sauf sur Internet où elle est encore vivace). Elle l’est parce que l’espace public a été largement annexé par les intérêts marchands qui détournent chacun de sa responsabilité concernant les valeurs et l’avenir de la collectivité. Or, nous savons que cette dévitalisation de l’espace public n’est rendue possible que par l’anémie de l’espace privé. Et l’espace privé est justement celui en lequel nous pouvons toujours agir efficacement.

Préservons notre vie privée ! Tel est le mot d’ordre premier. Cela ne signifie que secondairement : rendons-nous anonymes sur Internet. Cela signifie prioritairement : rendons-nous disponibles à nous-mêmes et aux autres, et d’abord soyons judicieux dans l’usage des écrans. Nos enfants veulent vivre libres et cherchent dans nos choix la voie pour y parvenir !

Nous avons tant dépensé d’énergie pour assurer nos besoins vitaux, et nous avons eu quelques succès dans l’abondance de la production industrielle (quoique la médaille ait un inquiétant revers fait d’injustices et de dommages écologiques). Mais nous avons négligé d’assurer notre liberté. Et nous voyons aujourd’hui cette énorme excroissance marchande – la fonction marchande a son rôle nécessaire mais limité dans la vie sociale (voir mon article sur l’économie) – assécher notre vie privée et détourner l’espace public.

Finalement Big Data est bien un lourd nuage qui menace notre avenir ; mais pas tant pour ce qui pourrait en tomber que par la profonde dépression – celle de notre vie privée – qui l’a fait naître.

mercredi, janvier 08, 2014

L'humain à flux tendu

 L'abord temporel n'apporterait-il pas la meilleure compréhension du mal-être de l'homme contemporain ?

_____________________________________

 « … nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient. »
Pascal, Pensées Br. 172 (1669)

Le problème récurrent est celui-ci : pourquoi vivons-nous si mal dans l’abondance, alors même que l’abondance a toujours été le rêve de nos aïeux pour pouvoir enfin bien vivre (je me place ici du point de vue du peuple, autrement dit de l’immense majorité) ?

Pour éclairer cette question, il est intéressant d’approfondir le phénomène particulier du mal-être délibérément créé par l’organisation spatiale des nouvelles gares TGV.

Gare TGV d'Aix-en-Provence janvier 2014
Pour résumer, on peut dire que ces nouvelles gares ne sont plus construites et organisées pour nous accueillir, mais pour nous mettre dans l’attente de la consommation d’un bien (ici un service de transport).

On imagine aisément un cadre supérieur, diplômé tout ce qu’il faut, auquel on a assigné la mission – dont la valeur lui parut incontestable – de réduire par tous les moyens le temps d’attente des usagers. On peut même aussi imaginer qu’il lui a été suggéré : « Et si vous supprimiez l’espace dédié à la salle d’attente, et même, pourquoi pas le traditionnel buffet de la gare ? Un restaurant VIP à l’extérieur [on en a construit un à cent mètres de la gare Aix TGV] ne suffirait-il pas ? Nous aurions un endroit tranquille et confortable [comprendre : loin de la promiscuité populaire] lors de nos missions sur place ! » Et ce haut cadre-diplômé-tout-ce-qu’il-faut aurait eu un frisson d’aise en se voyant l’agent de tant d’audace pour faire avancer la société sur la voie du progrès.

Il faut essayer de comprendre notre cadre décideur avant de le juger, et pour cela mettre à jour les préjugés qui lui ont permis d’investir la réduction du temps d’attente en gare comme un bien incontestable. De fait, toute attente est un mal parce qu’elle est, comme disait Épicure, « un trouble de l’âme ». Celui qui attend est en effet celui qui est dans l’insatisfaction du présent.

Mais, pour autant, les voyageurs en gare avec leur billet restent-ils sans répit dans l’attente de leur train ? Bien sûr que non ! Certes, la gare est utile pour prendre son train, mais elle peut être intéressante de bien d’autres manières : on peut y faire des rencontres, y retrouver une certaine atmosphère conviviale, y trouver matière à contempler les manifestations hasardeuses de l’éternelle comédie humaine, etc.

Autrement dit, le voyageur n’a pas besoin du technocrate de la Société des chemins de fer pour réduire son temps d’attente. Il sait très bien le réduire tout seul, et de manière très positive : par de multiples intérêts, il met entre parenthèses l’utilité de monter dans son train. Certes, du coup il peut « rater » son train. Mais justement l’aléatoire introduit par cette compétition intérieure des intérêts est le signe d’une existence vraiment humaine ; elle fait que le voyage en train est une aventure et non pas simplement un mouvement mécanique.

Le véritable préjugé du technocrate décideur est donc que le voyageur ne peut qu’attendre son train. Et ce préjugé lui vient du milieu idéologique dans lequel il s’est formé. C’est celui de la théorie économique de l’industrialisation (ce qu’on appelle l’« économie politique »). Et l’homme de cette théorie est un homme de besoin : il ne peut être que dans un rapport de nécessité avec le bien qu’il convoite et ne saurait être en repos tant qu’il ne l’a pas obtenu. Cette conception moderne de l’économie – et ses alternatives – est examinée dans mon article Du grand silence de l’économie bavarde. Il ne saurait donc y avoir, de ce point de vue, d’homme disponible dans une gare. Car pour l’idéologie économique dominante un tel homme ne peut qu’être affligé d’un indice négatif : c’est un homme qui perd son temps.

Et c’est bien sur ce problème de temps qu’il faut porter son attention pour y voir plus clair dans le mal-être de l’homme contemporain en situation d’abondance.

Le temps de l’homme de l’économie contemporaine est censé être entièrement occupé par le succession cyclique du travail et de la consommation. Travail vécu dans la contrainte parce qu’il est essentiellement moyen d’acquérir de la valeur d’échange ; et consommation qui représente le moment de la jouissance par la dépense de cette valeur d’échange. Certes, au long des décennies, depuis le début de la révolution industrielle il y a deux siècles, le temps de travail a globalement régressé ; mais finalement l’homo œconomicus rêvé par le marchand a progressé car le temps de non travail est toujours plus sous contrôle de la logique économique : il est de plus en plus accaparé par les consommations que ce soit dans les loisirs, par le shopping, ou même jusque dans le repos et le sommeil (neuroleptiques).

Notons qu’en tout ce temps de travail/consommation l’homme ne s’appartient pas lui-même. Le travail le rend étranger à son activité présente puisque celle-ci n’est pas accomplie pour son propre produit mais pour la valeur d’échange (tel le salaire) qu’elle permettra d’obtenir. La consommation engendre une modification physiologique satisfaisante – le plaisir – laquelle apporte un moment de jouissance qui peut être décrit comme extase, c’est-à-dire sortie hors de soi-même (ex-stase – la jouissance correspond effectivement à un certain effacement de la conscience de soi et du monde).

Plus que jamais, les hommes du XXI° siècle peuvent dire avec Pascal (voir citation en exergue) que « nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres » alors que nous négligeons le « seul qui nous appartient » qui est le présent. Car, aussi bien dans l’attente d’une consommation que dans sa jouissance, les hommes s’absentent du présent. Nous disons bien « présent » qui tout autant signifie « cadeau ». Le présent est un cadeau. Tout simplement parce qu’une vie pleinement humaine doit être pensée comme une vie en laquelle l’individu est disponible pour recevoir ce qui lui apporte le présent.

Ceci n’est pas seulement une belle idée mais renvoie à des situations concrètes :

  • La disponibilité au présent se manifeste le plus souvent par le sentiment d’étonnement. Il faut donner à ce sentiment une portée très large. Il y a étonnement chaque fois que la réalité nous surprend de telle sorte que nous sommes stimulés à mieux la connaître. Et, si l’on fait attention, tant de choses peuvent nous surprendre ainsi, c’est-à-dire nous étonner ! Et d’abord autrui car « Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en n’est pas de plus grandes que l’homme. » Sophocle, Antigone (IV° siècle av. J.-C.) Dans le monde économique contemporain, l’individu n’est pas censé s’étonner. Il est censé être surpris – c’est un ressort essentiel de la publicité – mais c’est la surprise de se savoir possesseur d’un besoin qui le met en chasse d’un produit de consommation et donc qui l’évacue de l’attention au présent.
  • La création implique aussi une disponibilité au présent. Par création on entend la production d’une œuvre originale qui exprime la personnalité de son créateur. Le domaine de la création est celui de l’art et de l’artisanat qui de ce point de vue sont inséparables. Or le créateur est celui qui ne réduit pas son œuvre à la réalisation d’un plan prédéfini, il invente au fur et à mesure en tirant parti des opportunités que révèle le matériau se transformant sous son action. Ainsi « Un beau vers n'est pas d'abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu'il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. » Alain, Système des beaux-arts (1926) Le mode de production promu par l’économie moderne – l’industrie – qui fournit de façon mécanique un nombre indéfini d’exemplaires identiques d'un bien, exclut une telle création.
  • La contemplation est une autre occurrence de cette disponibilité au présent. L’artiste/artisan prend le temps de contempler son œuvre achevée. Ce temps de contemplation est bien différent d’un exercice d’autosatisfaction ; il est un moment de satisfaction proprement humaine, comme une extension de soi par la pensée du petit surplus de valeur du monde acquis par l’exercice de ses facultés. D’ailleurs la contemplation a vocation à se partager : on contemple l’œuvre d’autrui, artiste ou artisan – « C’est le pain de Untel ! », et ce pain est un instant contemplé avant d’être consommé. On peut contempler aussi un phénomène naturel. Toujours la contemplation est le temps de pause où l’esprit s’amplifie de l’expression d’une valorisation du monde. Dans une vie de travail/consommation, la contemplation n’a pas lieu d’être.

Au bout de cette analyse, on comprend que la pratique du flux tendu – jamais d’actifs économiques dormant – n’est que l’organisation de la vie sociale de telle sorte qu’il n’y ait plus de temps « perdu » à s’étonner, créer, contempler, c’est-à-dire à vivre en une temporalité proprement humaine qui est de disponibilité au présent.

On peut même soupçonner que la nécessité de la suppression des salles d’attente et des buffets de gare était déjà inscrite dans les prémisses de l’économie politique posées par Smith et Ricardo dès la fin du XVIII° siècle, alors même que les gares ferroviaires n’existaient pas encore (mais existaient les « postes aux chevaux »).

Autrement dit, l’économie politique s’approcherait comme jamais de la plénitude de sa concrétisation en généralisant les techniques de flux tendu dans l’organisation sociale. « Généraliser » consiste ici non pas à simplement étendre ces techniques à l’actif qu’est l’individu humain – c'est déjà fait dans le travail – , mais plutôt à les étendre aux activités humaines en dehors du temps de travail. Car lorsqu’il n’est pas mis au travail, l’humain est toujours, du point de vue marchand, un actif potentiel comme consommateur. Pour le coup la mercatocratie (le pouvoir marchand sur la société) se révèle proprement totalitaire : elle tend à soumettre à sa logique la totalité de la vie des individus

Mais il est intéressant de remarquer que si aujourd’hui seulement on s’avise de supprimer les salles d’attente et autres buffets dans les lieux d’interface de transport, ce ne peut être qu’en vertu d’une longue résistance de la temporalité proprement humaine – s’étonner, créer, contempler – au temps d’élision du présent de la logique économique.

Longtemps le pouvoir marchand a du transiger. Il lui a fallu accepter, financer, entretenir des espaces publics de libre disponibilité au présent. Mais en induisant des changements culturels en profondeur, bien mis en évidence par Christopher Lasch dans La culture du narcissisme (1979), la mercatocratie est parvenue à valoriser un profil humain qui intègre la disponibilité au présent comme relevant de valeurs dépassées.

Que sont les espaces publics devenus ? Ces espaces où les enfants pouvaient jouer, les générations se rencontrer, les familles se retrouver, etc., simplement dans la disponibilité au présent ? On trouve régulièrement à leur place des parkings et des centres commerciaux. Les espaces publics deviennent aujourd’hui, de manière accélérée, des espaces de passage, traversés rapidement par des individus isolés et indisponibles.

L’être humain du XXI° siècle est requis à vivre sans répit comme actif travailleur/consommateur que l'on s'efforce de plier à la logique des flux tendus afin de maximiser les profits marchands. Il vit ainsi dans un temps de travail/consommation qui n’est pas le sien car il ne peut y faire valoir son humanité. De là vient son profond mal-être au milieu de l’abondance de biens dont il peut profiter.

Mais connaître d’où vient son mal, n’est-ce pas la bonne voie pour en guérir ?