lundi, janvier 16, 2012

Exégèse d'une dégradation


La France vient d'être "dégradée" par une agence de notation financière.
Cette "dégradation" se concrétise par la modification d'une note sibylline : AAA devient AA+.
Soit ! On voit qu'il y a ici un recul de rang : perte du troisième A (première lettre de l’alphabet) = perte du premier rang.
Il s'agit donc, stricto sensu, d'un "déclassement" (le fait de faire reculer un élément dans un rangement hiérarchisé).
Pourquoi donc n'est-il question que de "dégradation" ? 
Car "dégradation" a une toute autre signification que "déclassement". Il signifie originellement  (latin : degradatio) le fait, pour quelqu'un, de perdre sa dignité par l'action d'une autorité supérieure qui  le destitue d'une charge, d'un poste, d'un grade militaire (ce qui est arrivé au capitaine Dreyfus), ou de tout autre attribut de dignité sociale. Par élargissement métaphorique, la dégradation en est venu à désigner un processus de perte absolue de valeur pour lequel n’apparaît pas la possibilité de remédiation. Ainsi, le temps se dégrade, les relations dans un couple se dégradent, le manteau forestier de la planète se dégrade, etc.

On sait que ce que juge une agence de notation financière n'est rien de plus que la crédibilité d'une entité économique – institution ou entreprise – à rembourser ses dettes. La modification de sa note signifie donc simplement que notre pays est jugé un peu moins sûr qu'auparavant par ceux qui sont susceptibles de lui prêter de l'argent. Il est certain que, pour son jugement, l'agence de notation se base sur des indices objectifs : endettement et trésorerie actuels, capacité de produire des biens marchands, situation politique, etc.
La France a donc reculé dans le classement des pays emprunteurs fait par les agences de notation : elle n'est plus au premier rang, elle est au second. Et ce "déclassement"  s'appuie sur des données conjoncturelles à plus ou moins long terme, parmi celles évoquées ci-dessus.
Rien d'absolu, ni d'apparence irrémédiable, dans cet événement financier. Rien qui justifie l'usage du mot "dégradation" !

Mais n'était-ce pas notre Président Sarkozy qui, il y a plus d'un an (lors du mouvement contre la réforme des retraites), avait popularisé la dramatisation de l'éventuelle perte du triple A par la France, parlant déjà de "dégradation" ? Et l'idéologie qu'il porte n'est-elle pas celle de l’économisme libéral qui fait de la valeur marchande la valeur suprême en fonction de laquelle doit se déterminer l'activité humaine ? Pas étonnant dans cette perspective que la perte d'un "A" soit pensée comme "dégradation".
Pour les libéraux qui tiennent aujourd'hui le haut du pavé public, la perte de la pole position dans la maîtrise des flux de la valeur d'échange – qui permet de multiplier les marchandises – est effectivement vécue comme une "dégradation" !

Mais nous, peuple de France et de Navarre (la Navarre s'étant heureusement bien enrichie depuis quelques siècles), sommes bien loin d'être unanimement des adeptes de l'économisme libéral, et résistons encore bravement aux tentatives de réduire nos activités à leur valeur marchande. Et pourtant, il ne semble pas y avoir une seule voix discordante, dans le concert médiatique, sur la "dégradation" que la France viendrait de subir !

Sarkozy, certes, a beaucoup perdu dans l'événement. Mais le fait que nous tous passions sous les fourches Caudines d'une "dégradation", comme si l'on avait perdu la perspective d'autres valeurs – plus humaines – pour notre vie sociale, est inquiétant.
Ne serait-ce pas la possibilité que, en 5 ans de matraquage promotionnel du libéralisme, Sarkozy et ses compères aient finalement gagné sur un plan fondamental, celui du langage ?

Que nous ayons été amenés, collectivement, sans coup férir, à valider cet épisode de déclassement financier comme une "dégradation", ne serait-il pas le signe d'une véritable dégradation de notre vivre ensemble ?

lundi, janvier 09, 2012

Sur les propriétés hautement adhésives du progrès


Croyons-nous toujours au progrès ? Le mot n’a pas bonne presse, l’écologie est passée par là.

En effet, pour nous, le mot progrès, lorsque qu’il est amené par l’article défini – le progrès –signifie exclusivement le progrès technique, c’est-à-dire la multiplication et le perfectionnement des outils et procédures permettant de détourner les lois de la nature pour notre utilité.

Mais depuis le début de la prise de conscience écologique (fin des années soixante), on ne met plus « le progrès » à toutes les sauces dans les discours comme on le faisait auparavant.

Le mot « progrès » ne désigne plus de manière évidente la valeur en soi – ce qui mérite en fin de compte d’être poursuivi par l’humanité.

Mais l’idée qu’il désigne est-elle pour autant désinvestie ? La réponse est négative. Autrement, on ne comprendrait pas la valorisation marchande du différentiel technologique des biens de consommation : plus un bien recèle de fonctions techniques, plus ces fonctions sont sophistiquées, et plus il coûte cher ; a contrario, un produit sans apport technique un peu spécialisé, même s’il est très utile et a demandé beaucoup de travail, a, relativement, un prix faible (ainsi en est-il des produits agricoles non élaborés par l’industrie agro-alimentaire).

De nos jours le progrès est donc toujours investi. Même si cela n’est pas dit, cela se traduit dans les comportements de consommation. Et c’est bien là le problème ! Puisque ce sont ces comportements de consommation qui engendrent une prédation démesurée sur l’environnement naturel, comme sa pollution par les rejets industriels et les déchets de consommation. Tous facteurs qui amènent au diagnostic d’épuisement de notre planète bleue. Il importe donc de réfléchir sur les motifs d’un tel investissement.

Le motif qui semble de prime abord s’imposer est hédoniste. La technicité d’un bien nous facilite la vie, et donc contribue à nous rendre plus heureux. L’automobile, la machine à laver, le téléphone, l’informatique en réseau, sont effectivement ces inventions que Descartes appelait de ses vœux « qui feraient qu'on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent. » Discours de la méthode, 1637.

Pourtant ce motif du bonheur par le bien-être est-il encore valable ? Car il est patent que la prolifération des objets techniques, avec les bouleversements qu’elle provoque dans l’environnement, laisse les hommes dans un sentiment de sourde inquiétude. Comment continuer comme cela ? Où va-t-on ? L’avenir apparaît plus préoccupant que jamais car, pour la première fois, il semble remettre en cause la viabilité de l’espèce humaine. Il s’ensuit que le gain de bien-être apporté par la technique ne va plus de soi. En contexte de réchauffement climatique et d’accumulation de centaines de milliers de tonnes de matières hautement radioactives, le progrès ne peut plus avoir la rationalité d’un calcul pour le bonheur.

Si, de manière empressée, nous continuons à acheter des objets pour leur technicité, nous devons avoir d’autres motifs, plus cachés.

Parler d’un égoïsme massif des consommateurs, façon « J’en profite bien, après moi le Déluge ! », semble assez vain. Si ce cynisme est parfois affiché (mais par qui sinon des affidés à l’élite marchande ?) , il ne correspond pas du tout à la culture populaire, en laquelle on peut trouver de multiples exemples d’une tendance à la générosité.

Pointer un effet de propagande paraît insuffisant. La publicité, même si elle agit de manière de plus en plus masquée, ne peut avoir un effet sur nos comportements que parce que nous lui sommes complaisants. Cessons de nous poser en victimes de la pub : celle-ci n’est pas un pistolet sur la tempe ! Si nous suivons ses suggestions, c’est parce qu’elles font résonner des désirs déjà existant en nous. Si nous courons acheter la nouvelle tablette informatique tactile, c’est aussi parce que la performance technique qu’elle exprime nous fascine.

C’est là que l’on tient peut-être la clé de l’énigme de notre adhésion persistante au progrès. Admettre que la technicité de l’objet nous fascine, n’est-ce pas reconnaître que, indépendamment de son utilité propre, nous l’investissons comme valeur en soi ? Comment comprendre que l’on puisse payer deux fois plus cher un ordinateur portable « ultrabook » simplement parce que son épaisseur est réduite de quelques millimètres. L’objet en est inévitablement fragilisé. Seulement, on possède une symbole fort de la performance technique humaine : tant de fonctionnalités en si faible épaisseur ! Ne jouissons-nous pas, à l’avoir entre les mains, du pouvoir technique humain ?

Il semble bien que l’on ne puisse pas rendre compte de l’activisme consumériste contemporain sans adopter la thèse d’un investissement de la technique comme valeur en soi. Cela permet de rendre compte de la valorisation marchande de la nouveauté technique, comme de l’obsolescence rapide des biens – ils deviennent vite dépassés techniquement – , ce qui accélère d’autant le flux des marchandises, accentuant la pression humaine sur la biosphère.

Si nous voulons maîtriser notre rapport avec notre support de vie qu’est la Terre, il faut nous libérer d’un investissement compulsif de la technique comme valeur en soi. C’est en effet de cet investissement que procède notre adhésion, non consciente et persistante, au progrès. Cet investissement à tous les caractères d’une passion au sens classique du terme : nous sommes collectivement (quasiment toute l’humanité si l’on tient compte du succès du modèle occidental de civilisation) pris dans un rapport à notre environnement naturel qui suscite l’emprise technique, indépendamment de notre volonté.
Il faut ici suivre la leçon de Spinoza : « Un sentiment qui est une passion cesse d'être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte. » Éthique, V° partie. C’est ce que nous avons essayé de faire dans notre livre : « Pourquoi l’homme épuise-t-il sa planète ? », Aléas, 2010.

jeudi, janvier 05, 2012

La faute à la technique ?


On est bien d'accord, l'humanité s'est mise dans une situation très délicate dont-il est difficile de dire si elle se transformera en piège mortel, mais dont il est avéré qu'elle va mettre, dans les années à venir, en grande difficulté l'espèce humaine, sinon toute, du moins concernant une partie significative de sa population.

Il est vrai que la cause directe de cet état de fait est dans l’utilisation de techniques toujours plus ravageuses pour l'environnement naturel, tant du point de vue qualitatif (lorsque des technologies très intrusives compromettent l'équilibre de la biosphère), que du point de vue quantitatif (déforestation abusive, réchauffement climatique par dégradation de trop d'énergie consommée).

Bref, on est fondé à incriminer le progrès technique pour la situation préoccupante en laquelle se trouve l'espèce humaine, et, avec elle, l'ensemble de la biosphère, aujourd'hui.

C'est bien pour cela que des penseurs plutôt négligés en leur temps, reprennent de la valeur pour avoir annoncé les dangers du progrès technique.

C'est le destin de
Jacques Ellul qui, dès le début des années cinquante avait publié : La technique ou l'enjeu du siècle. (Paris, Armand Colin, 1954).

Pour Ellul, ce n'est plus le capital (comme au XIX° siècle) qui est l'ultime facteur qui détermine la forme de la société, c'est la technique. La technique en sa version moderne, c'est-à-dire couplée à la science et en recherche exacerbée d'efficience, s'est insérée au cœur de la société et a pris le pouvoir. Elle est le nouveau Léviathan. Elle échappe d’autant plus à la liberté humaine qu’elle s’exclut des repères fondamentaux que s'est toujours donné l’homme pour choisir ses comportements : le Bien et le Mal. En ce sens, Ellul qualifie la technique d’« autonome » : elle imposerait aux hommes ses propres normes.

Finalement la conception ellulienne de la technique moderne la place dans l’héritage d’un élément récurent de la mythologie de la technique – que l’on retrouve dans le mythe de Frankenstein, « L’île du docteur Moreau » de H. G. Wells, et bien d’autres œuvres de fiction – en lequel la créature artificielle échappe
à son créateur et se retourne contre lui.

Cette conception « monstrueuse » de la technique moderne comme facteur déterminant du malheur de l’homme contemporain doit être mise à l’épreuve de quelques remarques que tout esprit un peu rigoureux est amené à soulever.

    Quel est le périmètre de cette technique mise en cause par Ellul ? Est-ce la forme technoscientifique qu'a prise le savoir rationnel depuis la révolution épistémologique cartésienne du XVII° siècle ? C'est seulement à ce moment que l'homme s'est avisé de la possibilité d'un progrès technique indéfini en se rendant compte de la synergie entre savoir scientifique et savoir technique créée par l'adoption de la méthode expérimentale – les techniques permettent d’expérimenter, et les expériences, en faisant progresser la théorie, amènent à l’invention de nouvelles techniques. Mais, par ailleurs, Ellul fait remonter l'apparition de la technique moderne à la fin du XVIII° siècle, en remarquant qu'elle a impliqué la valorisation sociale du travail.


Est-ce la révolution épistémologique cartésienne ou la révolution industrielle qu’il faut incriminer ?

Car, enfin, la difficulté d’assigner une origine claire à la technique socialement pathogène paralyse la possibilité de remédiation. C’est bien pourquoi, dans l’œuvre d'Ellul, la seule possibilité de réponse à l’asservissement par la technique est dans la foi religieuse. Mais, on le sait bien, la foi religieuse n’est pas donnée à tous. Philosophiquement, on ne peut se satisfaire de cette réponse non universelle.

D'autre part, Ellul caractérise cette nouvelle technique totalitaire comme s'étant installée au cœur de la société. Mais n'est-ce pas dans la nature de toute technique d'être au cœur de la société ? N’était-ce pas déjà vrai de la technique du feu, de la roue, du bronze, etc.?

Enfin si l’on peut effectivement, d’un point de vue descriptif, qualifier la technique contemporaine d’« autonome », il faut préciser la portée de l’adjectif. Car elle ne saurait être autonome au même sens où l’homme aspire à l’être. En effet, être autonome c’est choisir ses propres normes de comportement. La technique ne choisit rien : elle n’a pas de conscience ! Elle n’est « autonome » qu’en un sens figuratif, elle ne saurait l’être de manière essentielle. Cet effet d’autonomie peut être ramené à deux facteurs :

  • D’une part, il y a une logique des phénomènes techniques, laquelle est l’expression des lois de la nature. La technique n’est rien d’autre, en effet, que le dispositif de détournement des lois de la nature pour l’utilité de l’homme.
  • D’autre part, si l’apparition contemporaine des nouvelles techniques semble échapper au choix humain c’est parce que celles-ci sont l’émanation de la logique de la technoscience. On a en effet vu que l’avancée scientifique impliquait la possibilité de nouvelles techniques. Le problème est alors de savoir pourquoi les hommes ne filtrent pas ces possibilités en fonction de leurs normes morales. Le seule réponse possible : parce qu’ils accueillent toute nouvelle technique, a priori, comme valeur sen soi.
 La question est donc : pourquoi l’homme en est-il venu – cela ne concerne que les tous derniers siècles de l’histoire – à traiter la technique comme valeur en soi ?

On le voit, la technique ne pourrait être parée de cette omnipotence monstrueuse que par occultation d'un certain nombre de données concernant le rapport de l'homme à ses techniques, tant du point de vue historique que psychologique.


Alors, plutôt que de s'amoindrir en invoquant des transcendances maléfiques ou salutaires, l'homme aurait la possibilité de se grandir en appliquant le précepte socratique : "Connais-toi toi-même !"

La faute à l’école ?


Se diffusent sur le Net des vidéos – comme celle-ci – qui démolissent l’institution scolaire comme rébarbative et tueuse de créativité. Elles expriment les thèses de Ken Robinson, universitaire anglais spécialisé dans les sciences de l’éducation. Elles sont très populaires, en particulier cette vidéo originale d’une conférence de Ken Robinson.

Les thèses développées sont effectivement très sympathiques qui valorisent la créativité et l’épanouissement individuels contre les pratiques de l’institution scolaire, présentées comme ennuyeuses, héritées du passé et inadaptées au temps présent.

Pourtant, on peut éprouver un certain malaise suite au visionnage de ces vidéos, comme si ce consensuel réquisitoire contre l’école qui amène à jeter par-dessus bord l’éducation collective financée par l’État, et la majeure partie de la culture acquise (dont les humanités), contenait des non-dits inquiétants.

Visionnons la vidéo en français (la première en lien ci-dessus), une seconde fois, avec l’esprit critique. On doit reconnaître la faiblesse argumentative du discours. Ce qu’on fait à l’école est « barbant » ! Toujours ? La pensée des Lumières est dépassée ! Ah bon ? Les enfants de maternelle sont les plus performants pour avoir une pensée divergente sur un trombone ! Évidemment, ils n’en connaissent pas l’usage !

Finalement on comprend que le préjugé qui amène à de telles caricatures (qui se succèdent comme les perles d’un collier) est celui d’une éducation qui doit adapter l’enfant à la mondialisation (ce qui est d’ailleurs dit expressément), et à l’usage de la production High Tech (ce qui est suggéré).

Rappelons que cette fonction utilitaire de l’éducation n’est peut-être pas du tout essentielle. On peut défendre l’idée que l’éducation est essentiellement la transmission de la culture acquise et des capacités de la mener plus loin, c’est-à-dire, finalement, d’accroître l’estime de soi de l’humanité. Dans cet ordre d’idée, Kant suggérait qu’on éduquait toujours dans la perspective que les nouvelles générations puissent réaliser un monde plus juste !

La mondialisation, ce n’est pas un monde plus juste, c’est un monde sous l’empire de la marchandise !

Serait-ce pour une finalité aussi contestable qu’il faudrait sacrifier l’institution éducative et la culture héritée ?

Mais, objectera-t-on, il y a quand même des choses tout-à-fait justes qui sont dites sur la contradiction entre les pratiques scolaires et l’épanouissement de soi.

Mais Sir Robinson ne confond-il pas l’éducation qu’il a reçu dans les années 50 et l’éducation telle qu’elle est devenue aujourd’hui ? Les écoles ne sont-elles pas désormais capables d’organiser la travail collectif et les activités créatrices ? Quand elles ne le font pas, ce n’est pas l’institution éducative qui est en cause, mais bien l’investissement que la société fait sur elle !

Mais il est bien vrai que l’école est contraignante, parce que, par nature, l’éducation est contraignante. Et l’éducation est contraignante parce que toute vie sociale est contraignante. Et toute vie sociale est contraignante parce que la liberté spontanée de l’individu  en société n’est pas faite que d’impulsions créatrices, mais aussi de pulsions destructrices.

Avez-vous remarqué que la conception de l’éducation de Ken Robinson dessine l’idéal d’une vie sans contrainte ?
Cet idéal a-t-il un sens ?
Ce sens peut-il être autre que le « pousse-à-consommer » du mercantilisme ? Nous savons bien que, sur le marché, un nouveau produit se fait valoir par les contraintes qu’il prétend supprimer : « Plus besoin de …, Trucmuch le fait pour vous ! ». Le type d’éducation qu’essaie de promouvoir Ken Robinson ne recèle-t-il pas la perspective d’une vie sans contraintes, exactement de la même manière que les publicités présentent leurs marchandises comme moyens de supprimer les contraintes ?

Mais nous savons bien, n'est-ce pas, que la suppression des contraintes est une illusion, que derrière chaque marchandise se profile des contraintes cachées : son encombrement, le mode d'emploi, la panne, son obsolescence et le déchet à gérer, l'énergie qu'il faut utiliser pour son usage, etc.

N’est-on pas en train de lancer, de manière planifiée, un nouveau produit marchand qui se nommerait « éducation »?

Alors la question est : vaut-il mieux les contraintes du service public d’éducation ou les contraintes d’un marché de l’éducation ?

dimanche, novembre 27, 2011

Approche du courtermisme


Le néologisme « courtermisme » désigne le procédé idéologique qui consiste à borner l’horizon humain au court terme.

Le « court terme » est une modalité de la temporalité humaine – la manière dont l’homme aborde son rapport au temps. Elle s’oppose au « long terme ».

On peut donner deux raisons qui établissent que seul l’être humain peut se penser dans le long terme :
  • Parce que l’homme est le seul à avoir un entendement qui lui permet de choisir ses actes en connaissance de cause, c’est-à-dire en pensant leurs conséquences sans limitation dans le temps ;
  • Parce que l’homme  semble bien être le seul animal à choisir délibérément des actes qui ne lui sont pas utiles, c’est-à-dire dont il n’attend pas un profit particulier et prochain.

Ainsi le long terme est proprement humain, non seulement parce qu’il intègre les échéances lointaines de sa propre vie – épargner, préparer sa retraite –, mais aussi l’avenir même de l’espèce humaine – ainsi en est-il quand l'homme crée une œuvre d’art, se soucie de l’avenir de la planète ou éduque ses enfants.

Nous voulons inviter à reconnaître ici que le courtermisme est un élément fondamental du conditionnement des esprits pour les rendre conformes à l’intérêt marchand d’une circulation accélérée des marchandises.

Il semble y avoir deux voies importantes pour insuffler cet état d’esprit courtermiste dans le peuple :
  • Présenter le bien-être, ou même le bonheur, comme étant aisément accessibles en se procurant des « biens » de consommation : « Achète cet objet, il te simplifiera la vie ! » ;
  • Maintenir le plus constamment la communication sur le monde dans le registre de l’émotion : « Renoncer au nucléaire, ce sera payer l’électricité plus chère, perdre des emplois, etc… »

Ces choix, qui sont apparemment positifs à court terme, toujours se renversent en leur contraire, devenant très négatifs à long terme. Il faut gérer un objet de plus dans la maisonnée, et cet objet est destiné à devenir déchet qui aggravera un problème collectif de pollution. Le coût de l’énergie nucléaire est incommensurable aux coût des autres énergies si l’on inclut ses conséquences durables : le démantèlement problématique des centrales et la gestion des milliers de tonnes de déchets hautement radioactifs sur des millénaires.

Si l’on est un peu attentif aux pratiques courtermistes, on remarquera que, comme pour cet exemple du nucléaire, l’émotion la plus régulièrement sollicitée est la peur. En effet, cette émotion est la plus propre à susciter des réflexes de défense très archaïques qui court-circuitent le jugement réfléchi.

Enfin, il est intéressant de mettre en perspective le courtermisme contemporain, comme instrument privilégié du pouvoir marchand, avec les modalités d’autres grandes formes de pouvoir dans l’histoire. C’est en effet toujours en polarisant les consciences sur le long terme que le pouvoir religieux a pu, pendant de nombreux siècles, contrôler le peuple : « Tu souffres, certes, mais si tu es vertueux tu gagneras la vie éternelle au Paradis ! »

En passant ainsi d’un asservissement « longtermiste » à un asservissement courtermiste, le peuple a-t-il gagné au change ? Certes, oui ! Car il est dans une bien meilleure assurance concernant sa vulnérabilité présente par rapport au milieu naturel, tout comme il est moins directement confronté à la violence entre les hommes (le système marchand ne prospère qu’en société pacifiée).
Mais il vit ce mieux-être dans une inquiétude permanente concernant son avenir à long terme, qui vaut presque comme « tâche de fond », et qui est d’autant plus lancinante qu’elle trouve difficilement les voies d’une formulation collective. Car notre esprit, toujours humain, ne peut pas, dans ses moments de disponibilité, éluder la perspective du long terme. Comment investir notre descendance ? Quelles bombes à retardement aurons-nous laissé à nos enfants et petits-enfants ?

Seule la liberté comme autonomie – le fait de recouvrir le plein usage de sa capacité de penser ses buts et  les moyens de les atteindre – peut permettre aux hommes de sortir de ces asservissements temporels.
Articulant alors la pensée du court terme à celle du long terme, ils s’opposeront à l’aberration des choix collectifs actuels et contribueront à ce que l’humanité sorte de si longs errements.

samedi, novembre 26, 2011

Du moins pire usage de l’évaluation des enseignants

 
 
Il est évident que les enseignants doivent évaluer ; il n’est pas évident qu’ils doivent être évalués.

On peut définir ici l’évaluation comme un mécanisme social fondamental qui consiste, pour la société, à tirer le meilleur parti des compétences de chacun. Mieux vaut être soigné par un médecin diplômé que par un charlatan !
L’enseignant titulaire a, lui, déjà été évalué, et, sauf à changer de fonction, pourquoi le serait-il encore ?
Pourtant, non seulement l’enseignant est évalué, mais il est noté. La notation – l’évaluation quantitative – a pour fonction de classer les individus de façon à pouvoir les discriminer pour l’obtention de fonctions ou d’avantages.
L’évaluation quantitative des enseignants a pour but de les discriminer pour l’« avancement », c’est-à-dire, essentiellement l’augmentation de salaire.
Délicat ! Qu’évaluer ? Le but de l’enseignement, ce ne sont pas seulement les résultats des élèves aux examens ! Et de toutes façons, à travers l’alchimie d’un psychisme, qui peut hasarder un déterminisme entre la qualité d’un enseignement et les résultats ?
Si augmentation de salaire au long de la carrière il doit y avoir, ce qui est justifiable, elle pourrait aussi bien être automatique. D’ailleurs, par compromis avec les représentants des enseignants, elle était devenu semi-automatique – la notation, fortement déterminée par l’ancienneté, ayant largement perdu de son sens.
La bonne formule pourrait être pour les enseignants : pas d’évaluation, avancement automatique à l’ancienneté (comme une prime à la fidélité et à l’expérience), mais ouverture de la carrière (l’évaluation serait alors particulière aux candidats et relative à la nouvelle fonction visée).
Si l’enseignement se porterait sans doute mieux sans évaluation des enseignants, il est cependant clair que ceux-ci doivent être contrôlés. Ne frémissez pas collègues ! Qu’une institution soit sérieusement contrôlée est signe de sa bonne santé, et, plus largement de la bonne santé de l’espace public. Et on a tellement besoin d’un espace public solide ! Et cet espace public ne vit que de la contribution des citoyens. Mais le contrôle, c’est très simple et n’a pas à être lourd : il consiste à vérifier que l’enseignement se fait dans les règles. On raisonne ici du point de vue d’une démocratie réelle en laquelle les règles sont issues de votes des représentants du peuple, et non imposées par décret – toujours rappeler l’argument de base contre la réforme actuelle : elle n’est pas démocratique ! (Ainsi l’enseignant ne devrait pas s’opposer au remplissage du cahier de texte, mais exiger qu’il puisse le faire dans les meilleures conditions.)
Il est bien aussi que les enseignants puissent être accompagnés, et cet accompagnement pourrait être fusionné avec la formation permanente. Le rôle des « inspecteurs » pourrait être de piloter ce service.

Mais si l’évaluation des enseignants doit  être maintenue, de grâce, qu’on en reste à l’évaluation pédagogique par les inspecteurs ! Si cette évaluation – surtout en ce qu’elle est quantitative – ne peut qu’être passablement arbitraire, au moins porte-t-elle sur l’essentiel de la fonction enseignante, et est-elle faite par quelqu’un de compétent et d’expérience en la matière !

Rien de pire qu’une évaluation quantitative par le chef d’établissement ! (Quel que soit l’affichage, elle sera finalement quantitative car on va gérer tout ça via les tableurs).
Pourquoi ?
Parce que le chef d’établissement est désormais essentiellement un gestionnaire? C’est-à-dire quelqu’un qui gère à court terme son établissement d’enseignement du point de vue de la satisfaction des parents et de la hiérarchie, ce qui passe essentiellement par les résultats des élèves et l’image publique de l’établissement.

Mais l’enseignement n’est pas essentiellement un investissement à court terme. Pour preuve : ce qui permet de juger de la valeur d’un enseignement, ce n’est pas le diplôme acquis, le niveau de rémunération, le prestige du poste, c’est ce que cet enseignement permet de faire de sa vie, en quoi il permet de lui donner de la valeur. Car une vie, en notre temps, grâce au dieu progrès, est longue, et, pour la société, peu utilisent les mêmes compétences toute leur vie, et d’ailleurs l’évolution contemporaine le permet de moins en moins.
Mieux, l’enseignement a une fonction humaine vitale qui est d’entretenir le monde humain par transmission de la culture aux nouvelles générations. La culture ? Les savoirs et valeurs qui rendent l’humanité fière d’être humaine. Parmi ces valeurs : la valeur de justice et donc la démocratie.
Ce qui vaut, dans l’enseignement, c’est le long terme de l’individu, et même le long terme de l’espèce !
Il se trouve que nous sommes aujourd’hui soumis à un empire marchand, lequel fait régresser ces valeurs de justice et de démocratie, au profit des valeurs de plaisir et bien-être individuel par le moyen d’objets consommés.
La réforme actuelle de la notation des enseignants ? Une mesure de grande importance stratégique pour réduire les enseignants, et donc l’enseignement, aux valeurs du marché : former des individus conformes à la circulation accélérée des marchandises ! C’est-à-dire marginaliser, sinon effacer (il faut garder encore, pour le moment, un vernis de culture) les buts proprement humains de l’enseignement.

S’opposer à la réforme de l’évaluation des enseignants au nom de leur liberté face au pouvoir du chef d’établissement, au nom de leur solidarité face aux phénomènes de cour ? Oui, bien sûr !
Mais, n’est-ce pas, on vous répond : « c’est bien comme ça dans le privé, on n’en meurt pas, pourquoi garderiez-vous vos privilèges ? »

Mais s’opposer à la réforme de l’évaluation des enseignants au nom des valeurs humaines de l’enseignement : on vous écoutera !
Aujourd’hui le peuple, par-delà ses petites béatitudes consommatrices, est secrètement taraudé par une défiance incontrôlable face à l’avenir (qui n’a jamais eu d’équivalent dans l’histoire). Il sera heureux – ce sera un motif d’espoir – d’entendre les voix des enseignants défendre les valeurs d’avenir.

Au moins, le système actuel d’évaluation, tout insatisfaisant qu’il soit (la seule solution satisfaisante :  pas d’évaluation) reconnaît cette dimension à long terme de l’acte pédagogique !

mercredi, novembre 23, 2011

Le besoin de justice et la barbarie contemporaine



Le principal problème auquel sont confrontés les hommes est, et a toujours été, la violence.
Par exemple, en nos contrées occidentales, l’homme s’est assez bien sorti des épisodes de violence collective incontrôlable (les guerres) qui ont désolé l’existence de nos aïeux.

Mais il faut quand même dire clairement que, dans les pays occidentaux, depuis un peu plus d’une décennie, nous sommes confrontés à une nouvelle forme de violence qui nous pose un grave problème. Il s’agit d‘actes individuels extrêmement violents sur personnes vulnérables, perpétrés pour des motifs pulsionnels, et qui ne sont plus exceptionnels. Il n’y a plus de mois, en France, sans nouvelle victime d’un crime qui relève de cette violence : une joggeuse, une fillette un moment isolée, une adolescente qui s’est laissée entraîner dans la nature, etc. Ce pur rapport de force du fort sur le faible, qui court-circuite toute règle culturelle comme toute compassion humaine, doit être désigné, me semble-t-il, comme symptôme d’une barbarie contemporaine.

Ce phénomène pose dès à présent un problème de liberté publique puisque des secteurs entiers de la population perdent leur liberté de circuler un peu loin de leurs proches ou dans des endroits un peu isolés. La confiance en autrui inconnu et le droit collectif incontesté à la protection du vulnérable, autant de caractères qui font la solidité d’un tissu social, sont ici remis en cause. 

Il est vain de vouloir s’accrocher à l’interprétation de la répétition de ces actes comme un mauvais hasard. C’est aussi un problème culturel : un problème qui a à voir avec les valeurs régnantes dans notre société mercatocratique (mise en forme par le pouvoir marchand) – individualisme et priorité au plaisir –, comme avec son mode de fonctionnement – insuffisante présence des adultes (remplacés par des écrans) pour accompagner le processus éducatif des enfants. J’avais écrit sur ce problème, il y a une dizaine d’années, un article – À propos d'une nouvelle forme de violence – que l’on peut consulter pour une analyse plus précise.
Quoique chaque cas de cette violence barbare puisse être considéré comme l’expression d’une psychopathologie, c’est quand même un problème social alarmant que le passage du désir à l’acte atroce puisse se faire si fréquemment. Je remarque que ce problème social est soigneusement écarté par les discours publics.

Pourtant le peuple est mécontent, et c’est légitime. Il vit une insécurité sournoise, et il sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Face à ce mécontentement, on lui désigne, comme objet à sa vindicte, l’institution de Justice, comme on l’a fait dans les plus hautes sphères du pouvoir d’État, et comme le fait aujourd’hui un certain « Institut pour la Justice ».

Cette attitude – s’en prendre globalement à l’institution de Justice – n’a pas de sens et est extrêmement dangereuse.
Il est en effet absurde de dire, comme le fait cet « Institut pour la Justice » que les magistrats protègent les délinquants. Pourquoi ? En vérité, ces fonctionnaires font un travail fort difficile, avec des moyens insuffisants, trop vite parce que l’institution est embouteillée, avec un cadre juridique complexe et peu cohérent (on empile les lois), et en devant répondre à des injonctions sociales contradictoires (protéger les gens, ne pas incarcérer trop vite, penser la réinsertion, etc.) Et ils prennent malgré tout le plus souvent les bonnes décisions, celles qui sauvegardent le mieux l’ordre social.
En effet, il est extrêmement dangereux de dénigrer en tant que telle l’institution de Justice parce qu’elle est l’institution la plus fondamentale, la plus vitale, d’une société. Tout le reste, tous les autres aspects de notre vie en commun, repose sur la confiance collective dans la Justice. Car c’est grâce au crédit qu’on accorde à la Justice que la société ne s’embrase pas du fait des actes individuels violents qui peuvent survenir. La Justice, en effet, peut alors remplir efficacement sa fonction qui est de clore définitivement, par sa décision, le litige social, en se substituant au cycle sans fin de la vengeance – la vengeance, parce qu’elle est mue par l’émotion, n’est jamais la réponse appropriée au dommage subi ; du coup, elle reconduit le sentiment d'injustice sur la partie adverse et alimente le recours à une vengeance réciproque, et ainsi de suite...
C’est pour cela qu’on accompagne les audiences de justice de tous ces apparats, et de toute cette solennité… et que l’on punit la remise en cause de la chose jugée.

Il faut interpréter la dureté des attaques que subit aujourd’hui la Justice comme le désir de faire prévaloir, par certains groupes de citoyens, la logique de la vengeance contre celle de la Justice ; l’appel à l’émotion suscite le désir de vengeance, alors que la Justice fait appel à la raison pour examiner les faits, situer les responsabilités et leur appliquer la loi.
Non la Justice ne doit pas venger les victimes, elle doit réparer l’accroc fait par le crime dans le tissu social ! Et c’est là l’essentiel !
Il faut toujours respecter la Justice, et la défendre contre ceux qui l’attaquent globalement – surtout si l’on a des hautes responsabilités politiques.
Pour autant, respecter la Justice ce n’est pas renoncer à toute critique des décisions des magistrats. Respecter la Justice, c’est ne les critiquer que dans le cadre de la loi (procédures de recours) – ce qui est bien renforcer la Justice, puisque celle-ci doit imposer la loi.

Notre besoin de justice face à ces actes barbares doit nous amener à soutenir la Justice comme institution. Pour cela, il faut d’abord lui donner les moyens nécessaires pour être à la hauteur de ses taches, mais aussi faire les bonnes lois tout en rendant le Code Pénal lisible. Ensuite, il faut discuter entre nous tous sur les valeurs en fonction desquelles on veut vivre ensemble pour qu’elles ne laissent pas de possibilités à la barbarie. Par exemple : cet idéal, purement individualiste, d’une vie de plaisirs et de bien-être, promu par le système marchand et les médias qui le servent, est-il vraiment humain ?