samedi, septembre 12, 2020

Chroniques démasquées 1 – La révélation des masques



– L’interlocuteur : Tu disais, au mois de juillet, que l’expérience du confinement avait élargi la conscience de l’« anormalité » de la vie ordinaire de travailleur-consommateur dans notre société, et tu voyais là le ferment de changements profonds. J’aimerais le penser ! Mais je me demande si, deux mois plus tard, le processus ne se serait pas finalement inversé. Ne voit-on pas que, maintenant, c’est le port du masque qui devient une nouvelle norme ? Les images venues d’Asie montrant des foules se déplaçant masquées dans les rues qui, encore en février dernier, suscitaient notre commisération condescendante, sont désormais le spectacle habituel de nos propres rues. Est-ce cela le monde d’après que nous aura apporté la crise sanitaire de la covid-19 : qu’il soit devenu normal de ne se retrouver que masqués dans la cité ?
– L’anti-somnambulique (a-s) : Là, tu m’obliges à te rappeler une distinction que nous avions faite dans la discussion que tu évoques : il ne faut pas confondre le normal et le réglementaire. Le réglementaire est explicite et vient d’en-haut (des autorités sociales), le normal est implicite et exprime directement la vision du monde des gens. Ces significations étant précisées, il s’agit donc de savoir si la généralisation du port du masque relève de la règle ou de la norme.
– Effectivement, le port du masque relève d’abord de la règle ! Ce sont bien le gouvernement et ses préfets qui sont à la manœuvre. Mais ne faut-il pas redouter un glissement de la règle vers la norme ? Ne sommes-nous pas entrés dans un processus d’intériorisation du phénomène « être masqué », par accoutumance, par habitude provoquée par l’application de la règle, jusqu’au point où l’on trouvera ça normal ? Et, réciproquement, ne pourra-t-on pas alors juger anormale, parce que dangereusement provocante, la rencontre d’un inconnu à visage à découvert ?
– (a-s) : J’ai la conviction que l’habitude ne saurait être une facteur qui oriente le cours de l’histoire. L’habitude est le contraire de l’action, et c’est l’action libre des hommes qui fait le cours de l’histoire. Par exemple, on ne saurait s’habituer à quelque comportement qui contrevient à sa vision du monde, on a spontanément tendance à le marginaliser comme anormal. C’est bien pourquoi, dans un premier temps, jusqu’en mars, face à l’évidente montée de l’épidémie, l’ensemble de la population s’est trouvée tout-à-fait en résonance avec les discours des pouvoirs publics affirmant que le port du masque n’était pas utile comme moyen général de prévention (on le réservait alors aux soignants et aux malades). Aujourd’hui, ce n’est plus la même chanson. Il est autoritairement imposé par réglementation. Mais on voit bien qu’il y a de fortes résistances dans la population dont le pouvoir doit tenir compte. Il s’ensuit que la manière d’imposer le port du masque devient louvoyante, complexe (elle varie constamment dans l’espace et dans le temps), et ne parvient pas à s’appliquer correctement. Au-delà des lénifiants discours officiels, il est en effet très clair que le port du masque est vécu comme fortement contraignant – il gêne la fonction vitale primordiale qu’est la respiration d’une part, et d’autre part il compromet cette fonction humaine fondamentale qu’est la reconnaissance d’autrui.
– Il y a quand même un large consensus en faveur du port du masque. Tout le monde a été témoin de séquences de rappel à l’ordre par ses concitoyens à un quidam non masqué !
– (a-s) : Bien sûr ! C’est la peur de la contamination qui alors prévaut et amène à supporter une telle contrainte. Il faut dire que le port du masque est aujourd’hui présenté par les pouvoirs publics comme la solution universelle de prévention – ce qui est beaucoup trop simpliste (par exemple, comment l’utilise-t-on ou le réutilise-t-on ?). Tout se passe comme si, ne maîtrisant pas grand-chose, les pouvoirs publics s’accrochaient à ce fétiche de l’affichage d’un masque sur nos gueules, pour se persuader de leur emprise sur l’épidémie. Quoiqu’il en soit, les comportements procédant uniquement de la peur ne sauraient être considérés comme des comportements normaux
On est donc très loin d’une normalisation de l’usage des masques de protection sanitaire.
– Tu as raison pour la situation actuelle. Mais quand je parle d’une normalisation du port du masque, je me place dans l’hypothèse d’une situation de menace épidémique durable. L’alternative c’est la vaccination tant attendue. Mais si le vaccin ne vient pas ? Après tout, il n’y a toujours pas de perspective assurée, et d’autre part la mise au point d’un vaccin à-la-va-vite peut paraître suspecte et susciter bien des réticences. Alors ne faut-il pas envisager que nous vivions durablement masqués ?
– (a-s) : Je vais peut-être te surprendre, mais oui ! Je pense que c’est tout-à-fait envisageable.
– Je ne suis pas sûr de bien te suivre. Admets-tu donc que le port du masque puisse devenir normal dans notre société ?
– (a-s) : Justement, pas du tout ! C’est ce que j’aimerais que tu comprennes : on peut supporter durablement le port du masque tout en le trouvant anormal.
– Explique !
– (a-s) : Il y a  deux fonctions qui sont entravées par le port du masque : la fonction de respiration et la fonction de relation à autrui. Le problème se dédouble donc ainsi :
1– la contrainte imposée par le masque sur la fonction de respiration peut-elle devenir normale ?
2– la contrainte imposée par le masque sur les relations à autrui peut-elle devenir normale ?
Or, rappelons-nous ce qui nous avons acquis de notre précédente discussion : nous considérons normal ce qui peut être intégré dans notre vision du monde.
D’où la première question : pouvons-nous intégrer l’obstacle à une respiration normale qu’est le masque dans notre vision du monde ?
– Bien sûr que non ! La respiration libre est la base de tout !
– (a-s) : Je ne serai pas si catégorique. Si notre vision du monde intègre que l’air environnant est dangereux, nous pouvons trouver normal de le respirer derrière un masque. N’est-ce pas ce qui se passe, depuis bien des années, dans certains centres de mégalopoles, en particulier en Asie ? Ce peut être le même phénomène que peut provoquer la conscience d’une circulation aérienne du coronavirus.
– Cette normalisation est quand même très localisée !
– (a-s) : C’est vrai ! Elle est localisée dans l’espace – elle suppose des lieux de grande densité de population ( et éventuellement de circulation carbonée) – , elle est localisée dans le temps, car elle ne concerne le plus souvent que le temps où l’on sort dans l’espace public. Mais il convient de noter que l’éducation au port du masque dans ces conditions faisaient déjà partie de la culture de certaines populations avant l’apparition de la présente épidémie.
Mais en ce qui concerne le second point – la relation à autrui – pouvons-nous intégrer un monde où elle est entravée par le port du masque ?
– – Mmmh… Je serais tenté de dire : oui ! Peut-être même plus facilement que pour la fonction de respiration. Dans la mesure où les relations physiques – je veux dire par coprésence – avec autrui se font essentiellement dans la sphère privée. Il est clair qu’il ne sera jamais normal de vivre sa vie de famille avec un masque ! Par contre, il me semble que l’on va vers une normalisation du port du masque dans l’espace public, du moins quand il est dense, et cela peut s’intégrer à la vision du monde des gens dans la mesure où, dans l’espace public, ils subissent la présence d’autrui plutôt qu’ils la recherchent.
– (a-s) : Mais te rends-tu compte que la vie de famille stricto sensu, c’est-à-dire à l’intérieur d’une habitation spatialement délimitée où l’étranger ne peut pas s’introduire sans permission, constitue beaucoup moins de la moitié temps de vie (en veille) d’un individu ? Veux-tu dire qu’on pourrait considérer comme normal un monde où l’on renoncerait à faire des rencontres en espace ouvert ?
– Non, je ne veux pas dire cela … on peut contourner en quelque sorte le masque, par exemple avec nos smartphones.
– (a-s) : Environ un quart de la population française ne possède pas de smartphone, ce qui n’est pas négligeable.
Mais le plus décisif est dans la question : que connaît-on vraiment d’autrui sans les sensations liées à sa présence physique ? Car le masque ôte d’emblée l’accès visuel au visage. Or, je pense qu’il faut prendre au sérieux Lévinas qui affirmait que c’est seulement dans la confrontation des visages que nous pouvons nous sentir pleinement responsables de la relation que nous établissons avec une autre personne. Chacun a d’ailleurs pu remarquer, combien les relations en mode virtuel – par écran interposé – pouvaient favoriser l’irresponsabilité !
– Quand même ! Quand des gens vivent et collaborent ensemble régulièrement, même s’ils portent un masque, ils arrivent à se découvrir, à se connaître. Je pense aux masques obligatoires aujourd’hui en entreprise, en milieu scolaire, pour le personnel des Ehpads, etc. Les collégiens en cette rentrée se font bien quand même de nouveaux camarades ?
– (a-s) : Oui, mais c’est si difficile, si éprouvant ! Penses-tu qu’on puisse un jour habiter un monde où, à l’âge où l’on aspire à faire des rencontres hors du cercle familial qui nous fassent grandir, on se heurte constamment à des masques ?
– Non, effectivement, je ne le pense pas !
– (a-s) : Nous sommes donc d’accord qu’il est difficilement envisageable que le port du masque devienne normal. Néanmoins, ton argument que, dans l’espace public, autrui est plutôt subi que recherché est une objection à ne pas négliger. Elle me fait penser à la prédiction de Tocqueville – en 1840 ! – concernant le devenir de la société industrielle :
« Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie. »
Il faut prendre d’autant plus au sérieux cette prédiction qu’elle a été corroborée par un essai célèbre d’un sociologue américain, David Riesman, paru sous le titre The Lonely Crowd (La foule solitaire) en 1950. Comme le suggère la citation de Tocqueville, il y a deux facteurs principaux qui se conjuguent pour détourner de l’intérêt pour autrui dans l’espace public : l’égalité dans la conformité (« semblables et égaux ») et l’égoïsme individualiste (« se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme »).
L’égalité dans la conformité est façonnée par l’éducation pour tous, et par le bain envahissant des médias de masse. Elle prend la forme de notre statut social commun de travailleurs-consommateurs et nous constitue collectivement en cette fameuse « classe moyenne » dont la prévalence numérique est si importante pour la stabilité des sociétés modernes. Du coup, dès lors que la classe moyenne se délite par ses franges les plus basses (en revenus), la société industrielle s’en trouve déstabilisée (comme l’illustre le mouvement des « gilets jaunes »).
L’égoïsme individualiste est tout simplement l’expression première du conformisme de la société industrielle : il consiste à assimiler la réussite de sa vie à sa capacité de se donner les moyens d’accès aux sensations bonnes, plus nombreuses et meilleures que le peuvent les autres.
Ainsi, dès lors que je vis dans la cité en tant que travailleur-consommateur, que je m’y déplace dans les transports en commun ou individuellement, que je sillonne un centre commercial, que j’attende à la caisse d’un hypermarché, ou que j’exerce mon activité professionnelle, l’inconnu que je côtoie ou avec qui je suis amené à interagir ne suscite pas ma curiosité. Il m’est bien trop semblable. Que m’importe alors, lorsque je suis dans une file d’attente pour un quelconque service ou paiement, s’il porte ou non un masque, puisque je fais comme lui : j’interagis avec mon smartphone comme si se jouait sur cet étroit écran la possibilité de vraies relations humaines ? Remémores-toi les gens dans un bus ou dans une rame de métro avant le port obligatoire du masque. Était-ce différent ? N’était-ce pas tout comme s’ils portaient des masques invisibles ?
– Au fond, si je te suis bien, le port du masque est dans la logique du développement de notre société industrialo-marchande. D’une part il y a le terrain psycho-social d’une indifférence apriori à autrui que tu viens de mettre si clairement en évidence ; d’autre part il y a l’activisme sur l’environnement naturel facteur d’empoisonnement de l’atmosphère que ce soit par rejet de particules nocives ou par diffusion d’un virus latent, qui amène à la protection par le masque.
– (a-s) : Très juste ! C’est pourquoi on peut considérer que la généralisation du port du masque, aujourd’hui, de par le monde, est le révélateur du caractère inhumain de cette société industrialo-marchande.
– On peut donc dire que le port du masque est normal du point de vue de celui qui s’intègre dans cette société.
– (a-s) : On pourrait le dire ! … Le conditionnel indique la difficulté à penser son intégration dans une telle société. Car que veut dire s’intégrer ici sinon former sa vision du monde en y intégrant les principes de fonctionnement de cette société ? Or une vision du monde doit intégrer tout ce qui est pensable de la réalité, en particulier l’avenir de l’humanité à travers les générations futures. Et comment penser l’avenir à partir des principes de fonctionnement de la société industrialo-marchande ?
– Heu ! …. On le pense sous forme de réchauffement climatique accéléré, de catastrophes à venir, d’effondrement ! ….
– (a-s) : Exact ! Et tout ceci, qui se résume le mieux dans le mot effondrement, n’exprime pas une pensée positive de l’avenir du monde, mais au contraire une incapacité à penser le monde à venir. Et il faut bien prendre la mesure de ce que cela signifie : il n’y a pas de monde pensable du point de vue du travailleur-consommateur. C’est-à-dire qu’il en est réduit à calculer pour amoindrir les occasions de mal-être et favoriser les situations de bien-être, sans rien attendre au-delà. Une telle vie peut-elle être normale ?
– Non ! … Et pourtant on entendra volontiers dire que c’est cela vivre normalement aujourd’hui ! Je ne sais plus trop que penser.
– (a-s) : Voici ce que je puis te dire. Un comportement n’est normal qu’adossé à une vision du monde cohérente. Notre société de la modernité tardive, n’étant plus appuyée sur une vision du monde qui tienne, ne se maintient que par les intérêts individuels que permet (ou le plus souvent « promet ») de satisfaire ses principes de fonctionnement. C’est une société anormale car c’est une société hors-sol (puisqu’elle est hors monde). Ceux qui s’y conforment n’ont pas des comportements normaux, ils ont simplement des comportements conformes. C’est bien pourquoi les individus peuvent transiter dans l’espace public avec des masques sans autre dommage qu’un inconfort dans la fonction respiratoire, mais inconfort auquel ils sont depuis longtemps entraînés parce que familiers de l’atmosphère dangereusement viciée des mégalopoles.
– Je veux bien, mais si tout le monde, ou même la grande majorité, trouve cela normal d’être conforme, cela ne devient-il pas, de fait, normal ?
– (a-s) : Non ! Il ne doit pas être facile de trouver quelque quidam qui accepte de n’être considéré que comme un travailleur-consommateur. Ne serait-ce que parce que chacun a besoin de se donner une vision du monde qui se tienne. Mais comme on ne peut pas sonder toutes les consciences, il suffit de regarder autour de soi en ces temps de prescription du port du masque obligatoire : largement, dans les jeunes générations, on résiste, on n’en veut pas, on veut vivre dans un monde qui ouvre à une aventure humaine.
– Le masque comme symbole d’un renoncement à l’espoir ?
– (a-s) : Oui, il peut faire signe de la négation du monde et donc, pour les jeunes générations, de l’inhumanité de la société promue par leurs aînés.

mardi, août 18, 2020

Comment peut-on être contre le progrès ?



L'idée de progrès a son emblème incontesté dans les sociétés de culture occidentale. N'est-ce pas pour cela que tant de migrants se pressent à leurs frontières ?
Mais dans le même temps, à l'intérieur de ces sociétés, il y a une remise en cause toujours plus vive de l'évolution historique qui a permis cette attractivité. N’est-ce pas au progrès que l’on impute les graves atteintes à la biosphère que sont le réchauffement climatique, l’empoisonnement ou la stérilisation des milieux, et l’élimination massive de populations vivantes ?
Peut-on renoncer à l’idée de progrès ?
Il importe de préciser cette idée de progrès que l’on met ici en question.
Il ne s’agit pas du progrès en son sens le plus général : l’avancée d’une entreprise vers son but. On parle ainsi du progrès d’un chantier, et même, de manière à peine imagée, du progrès d’une épidémie. En ce sens on parle d’un progrès (avec l’article indéfini).
Il ne s’agit pas non plus simplement du progrès comme une certaine interprétation de l’Histoire (avec un grand « H »), c’est-à-dire de la suite des événements dans le temps qui constituent l’aventure humaine, en tant que son sens amène l’humanité vers plus de perfection. En cette signification le progrès (noter l’article défini) peut prendre plusieurs formes selon la perfection que l’on vise. Ainsi le progrès a un sens chrétien, dans l’augustinisme, où il signifie l’accession des humains à la « Cité de Dieu » à la fin de l’Histoire. Il prend un sens terrestre, mais purement spirituel, chez Pascal comme progrès cumulatif de la connaissance : « … toute la suite des hommes, pendant le cours de tous les siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. »
Le progrès dont il est question ici est une de ces interprétations de l’Histoire, celle qui s’est imposée dans les consciences depuis quelques siècles avec une telle puissance qu’elle a occulté toutes les autres, au point qu’on parle à son endroit du Progrès – avec la majuscule. Voici ce qu’en disait le Grand Larousse universel du XIXe siècle (édité entre 1866 et 1890) : « Cette idée que l'humanité devient de jour en jour meilleure et plus heureuse est particulièrement chère à notre siècle. La foi à la loi du progrès est la vraie foi de notre âge. C'est là une croyance qui trouve peu d'incrédules. »
Cette citation nous renseigne sur la perfection qui donne sens au Progrès : l’accroissement du bonheur lié à l’amélioration continue de l’humanité. Elle nous éclaire aussi sur l’emprise que cette idée du progrès a pu prendre sur les consciences : l’adhésion qu’elle suscite est de l’ordre de la croyance, elle est même « la vraie foi de notre âge » ! Autrement dit la croyance au Progrès est le substitut de la foi religieuse dont se sont écartés les peuples occidentaux à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle.
En ce sens le Progrès est une idéologie puisqu’il est une croyance qui prétend s’imposer dans la société afin d’influencer les choix de comportement de chacun – comme le fut la religion auparavant, mais avec cette différence essentielle qu’elle économise tout recours à la croyance en des réalités surnaturelles. Du fait de cette dimension idéologique, le Progrès est beaucoup plus qu’une interprétation de l’Histoire, il devient, à la mesure de son audience, une idée-force qui oriente le cours de l’Histoire.
Essayons de mieux comprendre ces attributs en nous référant à l’avènement de cette idée du progrès.
Du bouillonnement d’idées qui constitue ce qu’on appelle la Renaissance dans la culture occidentale aux XVème -XVIème siècles, émerge finalement la reconnaissance de la valeur propre et universelle de l’humain – ce qu’on appelle l’humanisme. Pic de la Mirandole met en évidence l’autonomie propre de l’humain par rapport au divin, Machiavel montre que les jeux de pouvoir sont déliés des prescriptions morales divines, Montaigne met en valeur la relativité fondamentale de la condition humaine, et Bacon affirme les capacités d’emprise de l’homme sur la nature par le développement de la science.
Or, c’est cette dernière orientation de l’humanisme, réaffirmée par Descartes quelques années plus tard à partir d’un adossement métaphysique cohérent, qui va s’imposer dans l’Histoire. Quoique cette métaphysique tranche dans la réalité à la serpe puisque Descartes conteste à tout autre être vivant que l’homme d’être quelque chose de plus qu’un mécanisme perfectionné !
Il faut bien souligner que cette option – l’humanisme comme domination de la nature – est un choix contingent (dont les conditions psycho-sociales méritent élucidation, ce qu’a entrepris Max Weber dans L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme, 1905), qui aurait pu être tout autre ; par exemple Montaigne, deux générations avant Descartes, développait un humanisme en sympathie avec le monde animal et respectant la diversité des cultures humaines.
Mais c’est bien du côté du Progrès des « modernes » que la gente humaine s’est tournée pour exprimer, à Dieu (s’il existe), aux autres espèces vivantes, et à elle-même dans le miroir de ses réalisations, sa valeur propre. On qualifie de moderne un certain rapport au temps, tout-à-fait inédit, qui s’est imposé à cette époque (à partir du XVIIème siècle). Il consiste à dévaluer a priori la culture passée par rapport à la culture présente, et la culture présente par rapport à la culture à venir.
D’emblée, l’idéologie du Progrès a privilégié la dimension technoscientifique de l’Histoire. Le principal ouvrage de celui qui est le père de l’idéologie du Progrès – Francis Bacon – s’intitule Novum Organum (1620), soit la « nouvelle méthode » pour avancer de manière assurée dans les sciences. Il s’agit de la méthode expérimentale qui implique un cercle vertueux entre avancées théoriques et avancées techniques. C’est donc dans cette direction qu’est pensée l’amélioration du genre humain : « Le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme les oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau. » écrit-il (La nouvelle Atlantide, 1627). Autrement dit, le sens du Progrès est dans la maîtrise de la nature par l’homme. Descartes reprendra cette idée peu après en mettant en valeur une conception d’abord matérialiste du bonheur qui est ainsi attendu : « Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices qui feraient qu'on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. » (Discours de la méthode, 1637).
On voit donc bien que, dès son affirmation initiale par Bacon, le Progrès des modernes légitime, par la méthode expérimentale, la maltraitance de la nature (par exemple l’expérimentation animale), et son caractère potentiellement dangereux – pour les autres espèces, pour les autres cultures, pour l’avenir de l’humanité – pouvait déjà être argumenté à partir des textes de Montaigne.
D’autre part, la dimension idéologique est d’emblée présente puisque la rhétorique de propagande est manifeste aussi bien chez Descartes (« jouir des fruits de la terre ») que chez Bacon (« Nous volerons comme les oiseaux … »). C’est par cette réclame que ces textes veulent ouvrir la voie à une entreprise sans freins de domination de la nature par l’espèce humaine. Ils privilégient un bonheur selon les trois directions évoquées par Descartes : la santé et la longévité, la vie facilitée (par les biens techniques), le bénéfice du sentiment de supériorité par la domination d’une nature qui avait été si longtemps crainte.
Ces satisfactions de type hédoniste (du grec hedonê = plaisir), alliées à une méthode efficace et déployable à long terme pour y parvenir, ont sans nul doute été un puissant argument de la popularisation du Progrès des modernes. Et ce n’est pas le moindre paradoxe que notre monde du Progrès apparaît avoir fait un parfait surplace au niveau des valeurs puisque, quatre siècles plus tard, ce sont toujours ces valeurs proclamées par Bacon et Descartes qui prévalent.
Pourtant cette impression reste superficielle. À regarder le déroulement historique de plus près, on note des détours significatifs, concernant la pensée du Progrès, entre le XVIIème siècle et le XXIème siècle.
L’avènement du Progrès a été le choix, par des intellectuels, d’une concrétisation du nouvel humanisme, dans sa version qui leur paraissait socialement la plus prometteuse, celle de la domination de la nature. Et, pendant plus d’un siècle, elle est restée une affaire de savants, pour employer le mot en faveur à l’époque. C’est le temps des découvertes décisives, la place non privilégiée de la Terre dans l’espace, les nouvelles contrées habitées à l’Ouest et aux antipodes, bien sûr. Mais aussi les principes fondamentaux de la nature tels la force de gravitation, le principe d’inertie ou la pression atmosphérique. C’est aussi le temps des grandes inventions comme le télescope, le microscope, la machine à vapeur, l’horloge à pendule, etc.
Ainsi, le Progrès en ses premiers développements impactait presque exclusivement la représentation du monde dans les milieux lettrés, ce qui engendrait ponctuellement des conflits avec la hiérarchie religieuse gardienne du dogme chrétien, comme on le voit avec l’affaire Galilée. Mais l’ensemble du peuple restait à l’écart ; bien encadré par le clergé, il continuait à être soumis au dogme religieux, n’ayant de perspective de progrès que dans une hypothétique vie éternelle après la mort.
Ce creusement, entre deux manières de penser son rapport au monde à l’intérieur d’un même ensemble culturel, ne pouvait qu’être le prélude à des changements profonds et durables.
Le Progrès, s’affirmant dans le développement des sciences, et donnant ainsi une nouvelle valeur sociale à la raison, rendait de plus en plus insupportable, aux yeux de la classe cultivée, la mainmise du clergé sur les consciences au moyen de la superstition. On verra paraître, dès la seconde moitié du XVIIème siècle, par exemple avec Spinoza et Bayle, des livres très acérés dans leur critique des délires de la superstition par opposition à l’universalité de la raison. Et le XVIIIème siècle va être, en Occident, avec les philosophes des Lumières, le siècle de l’affirmation de la valeur émancipatrice de la raison. Ce siècle se terminera par la reconnaissance de la raison comme valeur première du Progrès, ce qui sera exposé avec la plus grande force en Allemagne avec Kant (Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, 1784), mais aussi en France par Condorcet qui écrit en 1794 : « Il arrivera donc, ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison ; où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments n'existeront plus que dans l'histoire et sur les théâtres … » (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain,).
Ainsi, du fait de la prépondérance de l’activité savante et de la nécessité de dénoncer la superstition, le Progrès, qui initialement annonçait des satisfactions plutôt primaires, en est venu à viser un bien pleinement humain, celui de la libération par la raison. Il faut admettre que c’est en cette réorientation que le Progrès devient directement pris en charge par les milieux populaires – ce dont témoignent les révolutions américaine et française.
C’est en ce sens qu’on verra fleurir en France au XIXème siècle, surtout après la révolution de 1848, des « Café du Progrès » ou « Cercle du Progrès », et encore des journaux et revues dont le titre affiche ce mot, et que se légitiment, encore aujourd’hui, l’adjectif de « progressiste » tout comme l’expression « forces de progrès » – formulations, notons-le bien, en complet décalage du Progrès vilipendé au nom de la préservation de l’habitabilité de notre planète.
L’affaire n’est donc pas simple. Il ne suffit pas de condamner le Progrès. Il faut d’abord reconnaître l’ambiguïté du mot qui est fonction de la richesse de son histoire.
Or, il nous faut prendre en compte un autre élément décisif de cette histoire : l’annexion de l’idéologie du Progrès au service des intérêts marchands afin de rendre acceptable le développement d’une économie industrielle.
La Révolution française a éclaté au nom de la raison, car c’est en tant que raisonnables que tous les citoyens revendiquent d’être égaux en droit. Elle se termine au nom de l’argent puisque, après la réaction thermidorienne (1794), c’est la bourgeoisie affairiste qui rafle la mise.
La bourgeoisie ayant enfin conquis le pouvoir politique s’encadre vite d’une nouvelle « science » alors en plein essor : l’économie politique (le livre fondateur d’Adam Smith sur La richesse des nations est paru en 1776). Le mot « science » requiert les guillemets, car il s’agit d’un savoir très idéologique en ce sens qu’il promeut une vision du monde adéquate aux intérêts marchands.
L’idée première est que c’est la poursuite de l’intérêt individuel de chacun qui fait avancer le bien commun. Et le bien commun est conçu très prosaïquement comme la richesse d’une nation, c’est-à-dire la valeur monétaire – la valeur d’échange – des biens disponibles. Or, explique Adam Smith, la valeur d’échange d’un bien est fonction de la quantité de travail requise pour le produire. Si l’on veut diminuer la valeur d’échange d’un bien pour qu’il s’ouvre un marché, il faut diminuer la quantité de travail pour le produire. Il y a deux facteurs qui se conjuguent l’un avec l’autre pour obtenir cette diminution : la mécanisation du processus de production et la division du travail. Ainsi donc, pour l’homme politique bourgeois, l’enrichissement de la nation passe par la technicisation de l’économique (et l’aliénation corollaire du travailleur), et la technicisation de l’économie passe par l’activité des savants selon la méthode expérimentale. Et les biens ainsi produits en quantité vont permettre de mieux assurer la santé, de faciliter la vie, et de jouir de l’arraisonnement de la nature au service de l’homme.
Ainsi, la perspective politique bourgeoise est congruente au projet initial des promoteurs du Progrès. Cela se traduit, dès la première moitié du XIXème siècle, dans le monde occidental, par la diffusion du métier à tisser, l’installation de voies de chemin de fer, la multiplication des manufactures, la construction des premières grandes unités industrielles, etc.
Mais cela signifie aussi, la dépossession de l’artisan de la maîtrise de son œuvre, l’apparition d’un prolétariat (travail des enfants, des femmes, semaines de plus de 60 heures, etc.), l’exode rural, les conquêtes coloniales avec la spoliation systématique de nouvelles contrées, et, d’une manière moins visible dans un premier temps (mais des auteurs en parlent dès la seconde moitié du XIXème siècle), le pillage ad libitum de ressources naturelles qui ne sont pas illimitées.
On comprend très bien que l’idéologie du Progrès ait eu un effet d’entraînement des populations pour participer à l’industrialisation de l’économie. Dans son ambiguïté même elle joue sur les deux tableaux des aspirations humaines : la demande de bien-être et l’espoir de liberté.
D’une part, le Progrès signifie la mise à disposition d’une grande variété de biens, sans cesse renouvelés (ce qu’on appelle « les nouveautés » ) qui, même si on ne peut pas se les payer sur le moment, montrent qu’on est dans un monde plus riche de possibilités, où la vie peut être plus facile, ce qui est quand même beaucoup plus stimulant pour élargir son horizon et investir l’avenir que les sermons du curé, où l’espoir du passage erratique du colporteur.
D’autre part le Progrès est le mot symbole du refus des castes qui figeaient sans espoir les individus et leurs descendants dans des rapports sociaux de domination. Il signifie l’ouverture de l’avenir vers une société de citoyens libres et égaux, où l’harmonie de la raison aura remplacé l’arbitraire dans les rapports sociaux.
Bien sûr, on sait à quel point ces charges affectives d’adhésion au Progrès se sont heurtées durement aux réalités implacables de l’industrialisation. Ce furent le déracinement des paysans de leur terre, des artisans de leur atelier, des femmes de leur foyer, des enfants de leurs parents, tous utilisés sans retenue pour faire avancer l’industrialisation. C’est l’apparition du prolétariat et l’inacceptabilité de sa condition qui est la clé des multiples révoltes populaires qui ont émaillé le XIXème siècle.
Mais il est intéressant de remarquer que tous les mouvements politiques qui on voulu porter dans l’espace public les espoirs de ces révoltes – socialistes, anarchistes et communistes – ont fondé leur doctrine et leur programme d’action sur l’adhésion au Progrès. Il faut ajouter qu’une majorité de ces mouvements – il faut en exclure les anarchistes et quelques individualités comme Paul Lafargue – ont intégré dans leur projet la valorisation du travail et la poursuite de l’industrialisation. Ce qui signifie qu’ils considéraient que l’émancipation des hommes passe, conformément au dogme de l’économie politique classique, par l’exploitation de la nature comme simple moyen.
Pourtant aujourd’hui l’idéologie du Progrès ne fonctionne plus. Alors que, jusqu’aux années 60, il était adulé par tous, le Progrès est désormais dénoncé de tous côtés. Pourquoi ? Parce que les deux composantes qui le constituaient – émancipation par la raison et bonheur par des artifices techniques de bien-être – ne peuvent plus cohabiter dans un même mot. L’avancée vers toujours plus d’artifices techniques, telle qu’elle est requise par les exigences de développement des marchés, est devenue absurde. Le petit gain marginal de bien-être de la nouveauté, s’accompagne d’une kyrielle de conséquences négatives facteurs de mal-être au niveau individuel (pensons simplement au remplacement d’un smartphone), et de lourdes menaces de malheurs collectifs (réchauffement climatique, accumulation de déchets, agressions sur l’environnement naturel, etc.). La visée de bien-être par l’exploitation du milieu naturel est devenue contradictoire avec l’exigence de plus de raison.
Qu’est-ce que le Progrès aujourd'hui ? Une baudruche crevée qui n’impressionne plus personne. Même les tenants de la fuite en avant technologique s’en détournent. Ils parlent plutôt de droit pour tous à une technologie, ou d’avancée technologique du point de vue d’un problème particulier ; et d’un point de vue général, ils abordent, lâchement, les choses négativement en évoquant « le retour à la bougie » de ceux qui les critiquent ; les plus audacieux parlent de transhumanisme, ce qui est une manière d’échapper au Progrès puisqu’il s’agirait d’une rupture radicale, d’ailleurs littéralement inconcevable (voir notre L’avenir peut-il être transhumaniste ?)
Il reste que le progrès vers la liberté par la raison garde la continuité d’une ligne lumineuse qui traverse toutes les luttes de ceux qui – depuis les « sans-culottes » jusqu’aux « gilets jaunes » – refusent de n’être que des travailleurs-consommateurs destinés à nourrir l’expansion de l’industrie et du marché.
L’adhésion à ce progrès-là demeure ! C’est pour cela que les locutions « progressiste » et « forces de progrès » persistent. Elles garderont leur pertinence encore longtemps, au moins aussi longtemps que des citoyens lutteront contre les choix économiques et technologiques que continuent à faire des dirigeants déraisonnables. Il faut accepter la persistance de ce progrès-là – avec son petit « p » ! Il faut même la chérir. L’humanité peut-elle avoir de meilleure perspective que « ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison » (Condorcet) ?

mardi, août 11, 2020

Chroniques déconfinées 7 - Retour à l’anormal ?


–   L’interlocuteur (début juillet 2020) : Après cette période éprouvante de plus de quatre mois pendant laquelle on n’a parlé que des méfaits d’un virus, on n’a vécu que par rapport à sa menace, on aspire à retrouver une vie normale. Je pense que cette aspiration générale est bien légitime !
–   L’anti-somnambulique (a-s) : Oui, je suis tout-à-fait d’accord avec toi. Les gens ont grand besoin de pouvoir se retrouver normalement, se toucher quand ils le désirent, parler de tout et de rien, enfin renouer avec une spontanéité dans leurs relations aux autres qui est essentielle au charme de la vie ! Cependant, il ne faut pas se cacher que le vœu de « retour à la normale », que l’on se répète aujourd’hui, peut être entendu de deux manières tout-à-fait antithétiques. Ce peut être aussi un « retour à l’anormal » avec un l apostrophe !
–    Ahah ! Ton jeu de mot est ici d’un goût douteux !
–   (a-s) : Ce n’est pas simplement un jeu de mot. Il faut bien admettre qu’il y a une ambivalence fondamentale dans cette visée de retrouver une vie normale. Il y a le fait, comme nous en parlions, de retrouver une vie sociale variée, charnelle, polymorphe, en laquelle reviennent les retrouvailles, les regroupements, les séductions, les sorties, les fêtes, les manifestations culturelles collectives, etc. Mais il y a aussi la perspective des rames de métro bondées, des queues aux caisses, des départs en vacances à 5 km/h dans des bouchons interminables, des foules trop denses qui mortifient des lieux touristiques magnifiques, des horizons grisâtres par des atmosphères trop polluées qui laissent un goût acre dans la bouche, des poubelles débordantes, des enfilades de poids lourds scarifiant les paysages, le bruit des moteurs et le silence des bêtes, etc. C’est cela le retour à l’anormalité – l apostrophe ! Tout ce que je viens d’évoquer n’est qu’une petite part des méfaits engendrés par la compétition marchande exacerbée par les valeurs du néo-libéralisme. Or, quand on écoute celles et ceux qui prennent publiquement la parole en faveur d’un retour à « la normalité », c’est bien le plus souvent cette anormalité-là qu’ils ont en vue.
–   Il me semblait qu’on pouvait envisager le vie normale dans son unité : une vie sociale dynamique, mais qui peut engendrer des nuisances  auxquelles on essaie de remédier.
–   (a-s) : Et y remédie-t-on, à toutes ces nuisances ?
–   Heu ..!?
–   (a-s) : La réponse est non ! Elles sont repérées depuis des décennies, et pourtant elles empirent de manière flagrante au point de provoquer de plus en plus souvent des situations de crise aiguë. Trouves-tu cela normal ?
–   Heu … non !
–   (a-s) : Tu vois, on est bien dans l’anormalité – l apostrophe !
–   J’ai un peu de mal à voir où tu veux en venir. Comment mettre à part cette anormalité ? N’est-elle pas partie prenante  de notre vie normale ?
–   (a-s) : J’accepte ton interrogation. Elle est liée à la nature de la notion de norme. Le normal est ce qui est conforme à la norme. La norme est un concept amphibologique. C’est-à-dire qu’il change de sens selon le niveau de réalité sur lequel il porte.
Du point de vue de l’idéologie dominante, il est normal, en période de fort trafic (ce qui arrive régulièrement), que les automobilistes s’agglutinent en certains points et se retrouvent à rouler pendant une heure à 5 km/h dans une atmosphère hyper polluée, mais avec tout le confort intérieur, dans un véhicule inventé précisément pour se déplacer aisément beaucoup plus vite que par la marche à pied. C’est là « la rançon du progrès » selon l’expression consacrée : il faut prendre son mal en patience pour profiter du bien que constitue l’usage de cet objet techniquement si libérateur (en un sens qu’il faudrait préciser), performant et raffiné qu’est l’automobile contemporaine. Telle est la normalité qui donne sa cohérence à la société contemporaine.
Mais si l’on pense l’homme dans son universalité, alors le sens de la norme s’inverse. Prenons un homme de l’Antiquité, un homme du Moyen Âge, ou même un des témoins de l’invention de l’automobile à la fin du XIXème siècle, que penseraient-ils de la place de l’automobile – ce moyen de déplacement souple et rapide dont ils avaient peut-être rêvé – dans notre société ? Ils la trouveraient parfaitement aberrante. Et ils jugeraient anormal qu’une société accepte comme normal qu’un objet technique soit devenu envahissant au point d’ankyloser l’espace et de rendre l’air toxique.
–   Bien sûr, c’est le point de vue de l’homme universel qui doit prévaloir !
–   (a-s) : Tu as tout-à-fait raison. Mais sache que parler ainsi, c’est s’affirmer humaniste. C’est reconnaître que ce qui nous fait humain, quelles que soient les conditions particulières de chacun, est une valeur absolue qu’il nous faut cultiver. Le diagnostic qu’on en tire est que la société contemporaine contrevient à la valeur universelle de l’homme. Elle produit massivement de l’inhumanité. C’est en cela qu’elle est anormale.
–   Mais quand même, pour nous qui sommes humanistes, le retour à la normalité garde tout son sens. C’est, comme tu l’as dit tout à l’heure, le retour à la capacité de vivre des relations humaines diverses et variées et par la présence vivante d’autrui. Par contre la pandémie, en nécessitant un confinement généralisé, a amené à un mode de relation tout-à-fait anormal en lequel tout ce qui présuppose une rencontre collective – l’enseignement, le travail collaboratif, les réunions diverses – ne peut se faire que par écran interposé via des logiciels de téléconférence.
–   (a-s) : Oui, c’est très juste. Mais il faut avoir conscience que tu portes ce jugement du point de vue de la valeur de l‘homme universel. Je veux dire : c’est toujours et partout que la valeur de l’humanité peut s’exprimer dans la relation directe à autrui, plutôt que dans la relation à son image, fut-elle animée et sonorisée sur un écran. Il convient ici de rappeler la thèse du philosophe Lévinas : seule la rencontre avec autrui en présence nous rend pleinement responsables de la valeur que nous donnons à cette rencontre. Une illustration en négatif nous en est donnée sur les réseaux sociaux numériques où prennent une importance inédite les fausses identités, les fake news, les stigmatisations de meute, et les procédures de défiance.
–   Si je te suis bien, il s’agit de promouvoir une bonne normalité par rapport à une normalité trompeuse, immanente à notre société, mais qui est, d’un point de vue humain, une anormalité.
–   (a-s) : Oui tu me suis bien. Mais il ne faut pas se contenter de cela. Car le fait est que nous pouvons très facilement être abusés par les jugements de normalité émanant des pouvoirs sociaux. En effet, ce qui caractérise le jugement d’opinion sur ce qui est normal et ce qui ne l’est pas, c’est qu’il n’a pas besoin de formuler explicitement la norme en fonction de laquelle il juge dans la mesure où celle-ci se donne comme allant de soi parce que se fondant sur l’expérience partagée. Par exemple, on va nous dire que, bien sûr, il est normal que se développe le télétravail car cela va dans le sens du progrès par la numérisation de la société. Or, chacun le sait, le développement du numérique a démultiplié prodigieusement les possibilités de communication humaine et apporté mille facilitations dans la vie quotidienne ; retourneriez-vous dans le monde du début des années 90 ?
–   Et si je répondais : «  Oui, très volontiers ! »
–   (a-s) : On te riposterait : « Êtes-vous prêt à renoncer à votre smartphone, à votre ordinateur, à votre confortable voiture hybride pour un modèle des années 80, etc. ? »
–   Heu … !?
–   (a-s) : Oui, il n’est pas facile de répondre. On est obligé d’en passer par la philosophie, c’est-à-dire par la confrontation de visions du monde et des valeurs en fonction desquelles elles se configurent. On pourrait par exemple opposer à la multiplication indéfinie des possibilités de relations humaines, la qualité à la fois sensible, affective, et morale de relations humaines dûment choisies. Et si l’on insistait sur la supériorité d’une vision qualitative de la relation humaine, on finirait pas s’entendre objecter : « Chacun sa vision des choses. Il n’y a pas de vérité absolue. La mienne a cet avantage de me permettre une bonne emprise sur ma vie sociale ». C’est le relativisme. Il est l’argument ultime censé clore le débat : toutes les visions du monde se valent car elles sont relatives à chacun, alors autant prendre la plus avantageuse ! Il n’y a donc plus une unique vérité sur laquelle tout le monde pourrait se mettre d’accord. Le relativisme peut être amené par diverses figures ; la figure des sophistes de l’Antiquité : « L’homme est la mesure de toutes choses » (Protagoras) ; la figure de Nietzsche considérant qu’il n’y a de vérité que celle qui permet d’affirmer sa volonté de puissance ; la figure du constructivisme contemporain qui affirme que « toute prétendue réalité est la construction de ceux qui croient l’avoir découverte, et étudiée » (P. Watzlawick).
–   Que répondre ? D’autant que cela semble assez vrai. Comment contester qu’il y ait une part de soi , de ses désirs, de son histoire personnelle, de son héritage culturel, dans les idées qu’on se forme sur le monde ?
–   (a-s) : Il n’y a rien à répondre. Et pour une raison très simple : le relativisme tue le débat. Car le sens du débat est justement de surmonter la part subjective de ses idées pour s’approcher de la vérité. Si cette vérité n’existe pas, le débat n’est plus que le moyen, pour les ambitieux, d’affirmer « leur volonté de puissance », comme dirait Nietzsche. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Tous les actes de langage qui se réfèrent à la vérité deviennent incongrus. Tu viens de me dire du relativisme : « cela me semble assez vrai ». Mais cette proposition n’a aucun sens dans le cadre d’une doctrine qui nie que la vérité existe ! Or la référence à la vérité est constitutive du langage humain, elle est ce qu’on appelle sa fonction de désignation. Soit la proposition « À chacun sa vérité ! » Elle désigne une certaine réalité – les individus humains – auxquels elle associe un certain attribut – possession d’une vérité singulière. Donc la fonction désignatrice de la phrase apporte une vérité universelle sur l’humain. Ce qui contredit son contenu. Ainsi le relativisme disqualifie toutes les propositions de langage qui désignent. Il n’y a plus de monde commun dont on puisse parler. Il ne reste plus que les expressions vocales qui expriment ou suscitent les émotions qui puissent encore valoir. Ce qui correspond plus ou moins à l’extension de la communication animale.
–   Cela me laisse assez perplexe. Je trouvais plutôt subversif qu’on remette en cause qu’il y ait une vérité absolue. Cela me semblait un sain principe pour se prémunir contre tous les endoctrinements, aussi bien religieux que politiques !…
–   (a-s) : Remettre en cause la vérité pour se prémunir du dogmatisme et du fanatisme ? C’est comme couper la tête pour soigner le mal de tête ! Non, ce n’est pas la vérité qui est en cause dans ces formes de maladies de l’âme, c’est plutôt la croyance, c’est-à-dire la légitimité d’affirmer lorsque la raison est en défaut. J’ai abordé ce problème dans Pour une diététique de la croyance.
Pour en finir avec le relativisme, il faut admettre qu’il est inhumain puisqu’il disqualifie ce qui est le propre de l’homme : la parole. D’ailleurs ne les voyons-nous pas, tous ces ambitieux qui prétendent faire carrière, se déliant de tout souci de vérité ? Ce sont eux les tenants de la post-vérité, des fake news, bullshits, infox, et autres (c’est fou ce que le vocabulaire s’est enrichi en ce domaine ces derniers temps) ! Ce sont toujours des agents particulièrement actifs dans ce qui précipite l’humanité vers les effondrements qui feront la Terre inhumaine, c’est-à-dire inhabitable par l’homme.
–   Nous réfléchissions à la normalité à venir …
–   (a-s) : Oui, en effet ! L’enjeu de cette controverse philosophique était de mettre à jour les valeurs qui fondent implicitement les jugements de normalité. Notre point d’aboutissement est l’idée que la logique sociale mercatocratique – organiser la société pour accroître indéfiniment les flux marchands – doit finalement abandonner la valeur de vérité pour maintenir la normalité des comportements qu’elle promeut. C’est ce qui permet de comprendre que la vérité comme valeur sociale fondamentale soit si régulièrement remise en cause aujourd’hui. Cela nous amène à diagnostiquer l’inhumanité profonde de la société mercatocratique.
–   J’adhère à ta conclusion, mais j’ai quand même une réticence …
–   (a-s) : Je t’écoute.
–   Pourquoi s’être attardé sur cette notion de « normalité » qui est ambiguë, peu rigoureuse ? Après tout, il s’agit de savoir quelles vont être les bonnes règles de comportement pour la société qui vient. Ne serait-il pas plus simple de s’en tenir à des règles clairement énoncées, acceptables par tous, et dont l’application est contrôlée par l‘autorité de l’Etat – c’est-à-dire des lois ? Dans une société transparente à elle-même, et qui veut fonctionner efficacement, n’est-ce pas la loi démocratiquement établie qui doit permettre de juger des bons et mauvais comportements sociaux ?
–   (a-s) : Mais comment sera établie la loi ?
–   Hé bien, comme je viens de le dire, démocratiquement. Elle doit refléter l’opinion de l’ensemble des citoyens, ou, tout au moins, de la majorité.
–   (a-s) : Et comment se cristallise cette opinion des citoyens ?
–   De bien des manières je pense : les croyances héritées, les propagandes, les expériences, les débats, etc.
–   (a-s) : Il me semble que tu oublies un facteur : les jugements de normalité.
–   Selon moi, ils sont l’expression de l’opinion, et donc le résultat des facteurs que j’ai cité plus haut.
–   (a-s) : Examinons les choses de plus près. En 2017, il a été révélé que le favori à l’élection présidentielle détournait depuis de nombreuses années de l’argent public en faisant rémunérer sa femme pour un emploi non exercé d’assistante parlementaire. Il s’agit d’un comportement illégal, cela ne fait pas débat. Mais le débat s'est amplement développé entre ceux qui trouvaient ce comportement anormal – la majorité –  et ceux qui trouvaient cela normal. On s’aperçoit en ce cas que le jugement de normalité ne recoupe ni le jugement juridique (les époux Fillon ont été condamnés), ni le jugement politique (des gens de droite ont trouvé ce comportement anormal, des gens de gauche ont été très compréhensifs). Pourquoi ? Parce que le jugement de normalité est profondément enraciné dans le vécu des individus et parce qu’il s’impose à eux spontanément. Ces deux caractères ne peuvent se comprendre que si l’on admet que le jugement de normalité exprime directement la vision du monde de l’individu et la configuration de valeurs qui la sous-tend. Notre esprit a besoin d’une vision du monde pour nous orienter dans la vie aussi impérieusement que notre organisme a besoin d’air pour fonctionner. C’est sur cette vision du monde que s’appuie notre sens de la normalité. Cette vision du monde n’est la plupart du temps pas l’aboutissement d’une élaboration philosophique explicitement réfléchie, mais elle est au moins comme l’intégrale de l’ensemble du vécu de l’individu, ce qui inclut, au-delà des événements particuliers de la vie, son éducation, les bains idéologiques auxquels il a été soumis, et surtout l’expérience des jugements de normalité des personnes auxquelles il a été affectivement lié .
–   Si je te comprends bien, c’est la norme immanente à sa vision du monde, malgré son caractère non explicite et son apparent manque de rigueur, qui est  décisive pour les multiples jugements de normalité que l’on porte au long de sa vie. Elle est bien plus importante que les règles – les maximes de comportement, les lois – auxquelles on se réfère explicitement.
–   (a-s) : Exactement ! D’ailleurs ces règles explicites ne sont acceptables par tout un chacun que si elles s’accordent avec son sens de la normalité. Les lois trop largement jugées anormales sont un problème récurrent très sensible du droit positif. Pensons, comme exemple actuel, au projet de loi sur la PMA.
–   Cela me fait penser à une autre demande d’éclaircissement. Tu parles souvent pour la mettre en valeur de la décence ordinaire qui désigne un ensemble de règles pas toujours très explicites, liées à la conscience populaire, et pourtant en deçà des lois. Quel est le rapport de la décence ordinaire à la norme telle qu’on en a parlé ?
–   (a-s) : La norme est universelle, la décence ordinaire est spécifique à un groupe social, les classes populaires. La norme peut prendre des formes contradictoires, ce qui est normal chez les uns peut être anormal chez les autres, alors que la décence ordinaire est homogène. En réalité la décence ordinaire est une émanation d’une normalité partagée qui serait la manière la plus pertinente de cerner ce qu’est le peuple. Le peuple serait l’ensemble des individus dont la vision du monde exclut qu’on puisse trouver le sens de sa vie dans la compétition sociale. La décence ordinaire serait alors l’ensemble de règles spontanément partagées par la classe populaire du fait de sa conscience de l’anormalité d’une vie consacrée à la compétition. Ces règles sont d’ailleurs facilement explicitables, par exemple : il faut toujours rendre quand on nous a donné.
–   Finalement, quel est le débouché pratique de cette réflexion sur la normalité ?
–   (a-s) : Poses-toi la question : l’épisode du confinement généralisé a-t-il changé quelque chose du point de vue du sens de la normalité ?
–   Il me semble que la réponse est : oui ! Ne serait-ce qu’au niveau de notre rapport à l’environnement, de nombreux phénomènes qui semblaient auparavant normaux, apparaissent désormais anormaux : les bouchons réguliers sur les voies routières, le voile gris de pollution, le bruit de fond des moteurs, etc.
–   (a-s) : Si l’on y réfléchissait plus soigneusement la liste serait bien plus longue et concernerait également notre rapport au temps, à notre activité dans la société, et à autrui. Et qu’est-ce qui peut se passer dans une société lorsque les comportements impliqués par son organisation apparaissent de plus en plus anormaux ?
–   Peut-être devient-elle mûre pour changer en profondeur ?
–   (a-s) : Oui, c’est bien cela ! L’élargissement du cercle de l’anormalité – l apostrophe – dans une société est le sûr symptôme qu’elle est en voie de changer profondément au sens où elle ne peut que se réorganiser sur la base d’autres valeurs.

C’est pourquoi il faut partager nos constats d’anormalité.

mardi, juillet 28, 2020

Chroniques déconfinées 6 — Coup de mou dans le contrôle social


–   L’interlocuteur (mi-juin 2020) : Il semble que les méfaits du coronavirus refluent. Tant mieux ! Mais je pense qu’il faudra toujours garder à l’esprit le prix qu’on a payé pour obtenir ce résultat : une réduction drastique des libertés, telle qu’on n’en avait jamais connue auparavant en temps de paix.
–   L’anti-somnambulique (a-s) : On peut effectivement voir les choses comme ça …
–   On le peut ? On le doit ! Ce confinement général imposé restera dans nos mémoires comme une cicatrice pour nos sociétés démocratiques, mais hélas aussi peut-être, comme une possibilité pour tous les prétendants autocrates à venir.
–   (a-s) : Il faut regarder de près cette perte de liberté qu’on accole à la période de confinement. Le mot « liberté », bien qu’il soit spontanément auréolé d’une grande valeur, n’a pas ici un sens très évident.
–   Quoi ? Tu remettrais en cause la perte de liberté que signifie le confinement ? Je te rappelle qu’il a fallu que chacun se soumette à des formulaires de dérogation aux exigences très strictes pour sortir de chez soi, avec menace de forte amende et contrôle policier. Comment ne pas le vivre comme une atteinte à un droit fondamental, celui de se déplacer librement ? Ce n’est pas rien d’attenter à un tel droit. Il est la première conquête de liberté d’un individu humain : celle à laquelle il accède lorsque, tout petit, il commence à marcher !
–   (a-s) : Certes ! Mais qu’est-ce qu’être libre ? N’est-ce pas avoir le choix entre des comportements possibles ? Et les possibles ne sont-ils pas déterminés par les nécessités impliquées par les lois de la nature ? Vas-tu sentir ta liberté bafouée parce que tu ne peux pas t’envoler de ton balcon, comme vient de le faire sous tes yeux cet oiseau ? Hé bien, dans la mesure où cette pandémie est un événement naturel qui réduit fortement les possibilités de contact physique humain par nécessité de survie collective, nous n’avons pas à nous sentir lésés dans notre liberté.
–   Sauf que ce n’est pas aussi simple ! Il y a des dérogations à l’interdiction de sortir de chez soi. Ces dérogations sont soumises à des règles, ces règles se discutent et évoluent, …
–   (a-s) : Oui, cela est vrai. Il y a en effet deux niveaux de médiation humaine dans cette réduction des possibles liée à l’événement pandémique.
D’abord la nécessité sanitaire – la transmission interpersonnelle du coronavirus – est un phénomène qui échappe à la perception et au contrôle de chacun. Il doit donc être déduit de l’analyse d’un syndrome pathologique et de sa diffusion. C’est le niveau de la médiation scientifique.
Ensuite, étant reconnu le mode de diffusion du virus par proximité physique, il s’agit d’établir des règles de comportement collectif qui réalisent un compromis entre la sauvegarde de la santé, et les nécessités de la vie humaine, lesquelles passent par les échanges sociaux et le contact avec autrui. C’est le niveau politique de la médiation, qui s’est traduit par une législation d’état d’urgence avec des règles de confinement et de dérogations.
Or, ces deux niveaux de médiation humaine ne peuvent pas se faire dans une parfaite certitude objective. D’une part les faits, qu’ils soient biologiques ou anthropologiques, sont sujets à une pluralité d’interprétations. Par exemple, si la sauvegarde sanitaire des personnes très âgées passe par une stricte distanciation physique, elle requiert d’un autre point de vue un minimum de contacts physiques avec autrui.
D’autre part la prise en compte de l’intérêt collectif peut être biaisée par l’interférence des intérêts particuliers. Un responsable politique peut imposer des mesures de prévention d’efficacité contestable simplement pour rassurer et se dédouaner.
C’est ainsi le domaine de ces médiations humaines qui peut donner prise à une dénonciation d’atteinte à la liberté.
Mais tout cela enlève-t-il leur légitimité aux mesures de coercition comme le confinement ? Il reste que le covid-19 est une attaque virale inédite à laquelle il faut bien s’adapter !
–   Je t’accorde les nuances qu’il faut apporter à la restriction de liberté que signifie le confinement. Mais, même s’il faut l’imputer essentiellement à un fléau naturel, il reste que le confinement est une privation de liberté. La nécessité naturelle qui intervient ici n’a en effet rien à voir avec l’incapacité de m’envoler de mon balcon (pour reprendre ton exemple) : je ne me suis jamais envolé de mon balcon comme l’oiseau, mais depuis l’enfance je puis habituellement sortir de chez moi à ma guise. Je veux bien comprendre qu’il faille éviter de sortir de chez soi pour une nécessité sanitaire collective vitale, mais cela reste l’épreuve difficile d’une réduction brutale de mes possibilités de vivre.
–   (a-s) : En es-tu vraiment sûr ? Puis-je émettre l’hypothèse que, finalement, le souvenir que tu garderas de ce printemps 2020 de confiné sera un souvenir heureux ?
–   Pas du tout ! Il sera négatif ! Certes, il pourrait être positif  pour les privilégiés, ceux qui ont de l’épargne et possèdent de vastes propriétés à la campagne. Je n’en fais pas partie.
–   (a-s) : Il y a quand même des aspects positifs pour toi dans le fait d’être confiné, non ?
–   Bien sûr ! Avoir du temps disponible pour ses proches et pour soi, ne pas être livré aux embouteillages des déplacements urbains, ne pas subir certains rapports humains déplaisants dans son lieu de travail, etc. Mais tout cela ne saurait faire oublier la perte de la liberté de mouvement.
–   (a-s) : Soit, je prends acte que le confinement est vécu, par toi, et certainement par la plupart, de manière négative. Mais comme il est question de la qualité du souvenir que l’on en gardera, il vient une autre question : peut-on assimiler la tonalité affective du souvenir gardé à la tonalité affective du moment vécu ?
–   Que veux-tu dire ? N’est-ce pas la même chose ?.
–   (a-s) : Non ce n’est pas la même chose ! Un athlète qui a remporté une victoire, un étudiant qui a réussi un concours, peuvent garder un souvenir très heureux de cette période amenant à leur succès, bien que ce fut une période de préparation extrêmement contraignante.
–   Oui, tu as raison ! Il y a toujours un écart entre ce qu’on a vécu et le souvenir qu’on en garde du fait qu’on n’est plus tout-à-fait le même qu’à l’époque dont on se souvient.
–   (a-s) : Je ne dirais pas les choses comme ça. Il me semble plus éclairant de dire : le souvenir privilégie du vécu passé ce qui donne du sens au présent. Lorsque tu distingues les nantis et ceux qui sont confinés en appartement en zone urbaine avec réduction de leur revenu, tu as sans doute raison concernant la tonalité de leur vécu de confinés. Mais peut-être que du point de vue du souvenir gardé le signe affectif lié à la période s’inversera. Par exemple, l’affairiste aura pu vivre très agréablement dans sa belle et grande propriété, avec ses proches, libéré des incessants voyages d’affaires, sa vie de confiné. Mais, du fait de ses valeurs de vie, il gardera de cette période le souvenir d’une catastrophe économique parce que ses investissements seront devenus des pertes. Alors que celui qui a dû rester en appartement peut très bien garder le souvenir d’une libération de la servitude de sa condition de travailleur/consommateur urbain devant se lever tôt, passer du temps dans les transports, subir le contrôle du supérieur hiérarchique, les attentes aux caisses des commerces, respirer un air vicié,  etc. Mieux, comme on l’entend beaucoup aujourd’hui, il peut associer cette période à l’apparition d’un espoir qui semblait auparavant impensable, celui d’un « monde d’après », un monde où l’histoire humaine se donne une issue pour sortir de l’impasse en laquelle elle est actuellement du fait de l’activisme frénétique exigé par la compétition économique.
–   Ferais-tu d’une catastrophe sanitaire mondiale un événement positif pour l’humanité ?
–   (a-s) : Peut-être. Cela n’est pas inconcevable. On pourrait en discuter. N’est-ce pas ce qu’on appelle « résilience » – c’est-à-dire le fait qu’un événement dramatique, qui menace sur le moment sa vitalité, recèle les motifs qui permettront de la renforcer durablement ? Mais il suffit maintenant que nous prenions acte de la dissociation qui peut s’opérer entre la tonalité affective du moment vécu, et celle du souvenir qu’on en garde, pour que mérite examen l’hypothèse que, du point de vue de la mémoire populaire, le souvenir de cette période de confinement généralisé sera un souvenir heureux.
–   Cette hypothèse me semble toujours présomptueuse !
–   (a-s) : Je voudrais te montrer qu’elle est simplement « anthropologique », c’est-à-dire qu’elle est logiquement déductible de la nature de notre humanité !
–   Oui ! C’est-à-dire ?
–   (a-s) : Qu’est-ce qui fait notre humanité en fin de compte ? La question devient aujourd’hui très confuse dans la mesure où l’on met constamment l’accent sur ce qui rapproche les animaux des humains : les animaux ont une sensibilité, les animaux peuvent avoir des comportements sociaux élaborés, ils peuvent raisonner, ils peuvent avoir des sentiments moraux, etc. Dans cet ordre d’idées on en arrive à spécifier l’humanité simplement comme une espèce plus habile et plus méchante que les autres. Ce qui est une impasse car cela amène à récuser la capacité technique propre à l’homme, sans laquelle il ne pourrait survivre, et à culpabiliser les humains de leur humanité.
En réalité il y a une différence essentielle entre l’animal le plus ingénieux et le plus social, et l’être humain. Cette différence a été clairement formulée par un lettré florentin, il y a bientôt huit siècles : « … car bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. » Brunetto Latini (Le Livre des Trésors, vers 1265)
–   Je ne comprends pas trop …
–   (a-s) : « Bien-être » désigne ce qu’on juge être le bien, c’est-à-dire ce qui donne sens à sa vie. L’être humain a psychiquement besoin de donner un sens à sa vie aussi impérieusement que son organisme a besoin de respirer. Il peut le trouver dans l’enrichissement matériel, ou la reconnaissance sociale, mais aussi dans la révolution pour une société plus juste, l’investissement dans sa descendance, etc. Ou souvent plusieurs de ses buts à la fois, mais selon une hiérarchisation propre à soi. La thèse de Latini concernant le bien, et donc le sens de sa vie, est toute simple. Pour toutes les espèces vivantes le bien est imposé par la nature. Elles l’ont clair et net à la naissance sous la forme d’une configuration environnementale en laquelle, seule, elles peuvent s’épanouir – ce qu’on appelle leur « biotope ». C’est ainsi que le bovin trouve son bien dans les étendues herbeuses, et la girafe dans les hautes futaies. Toutes les espèces vivantes, disions-nous, sauf l’homme dont le bien « n’appartient pas au lieu » ! L’espèce humaine a cette étrangeté de n’avoir pas de biotope assigné. Ne sachant trop où se mettre, elle doit d’abord se donner son bien pour trouver sa place sur Terre. C’est pourquoi « bien-être appartient à l'homme » !
–   Oui, effectivement, cette idée ouvre de larges perspectives de réflexion. Je pressens qu’elle doit pouvoir éclairer différemment cette période de confinement. Mais je ne sais pas dire en quoi.
–   (a-s) : Tu as raison ! Elle donne un tout autre sens au confinement que la thèse commune d’une réduction drastique de notre liberté avec quelques avantages malgré tout.
En ce point, il importe de remarquer que le sens qu’on donne à sa vie, même si on le pense de manière individualiste – je veux faire fortune et me payer les plus belles choses – est fondamentalement un enjeu collectif.
D’une part les déterminations de la condition humaine étant les mêmes pour tous, elles dégagent le même éventail de possibilités – par exemple, soit on donne la priorité à la fondation d’une famille, soit on assure d’abord une carrière dans la société, soit on privilégie l’accumulation privée de richesses, soit on privilégie le service social, soit on assume la compétition et les rapports de force, soit on accepte de rester en retrait sur ce plan pour favoriser des rapports de confiance,  etc. – , d’autre part chaque choix que l’on fait concernant le sens de sa vie engage non seulement soi-même, mais aussi autrui, car il est la promotion d’une certaine définition de l’homme. Comme le dit Sartre de l’individu humain « en se choisissant, il choisit tous les hommes ».
–   Soit, mais l’homme contemporain ne peut plus trop se soucier du choix du sens de sa vie lorsqu’il doit se garder d’un virus contagieux, potentiellement mortel, et contre lequel il n’a aucun moyen thérapeutique !
–   (a-s) : Ta remarque n’est pas fausse ! Et l’on pourrait effectivement définir l’« état d’urgence », comme l’état dans lequel est mis l’individu humain lorsqu’il ne peut plus penser le sens qu’il veut donner à sa vie parce qu’il doit d’abord se donner les moyens de continuer à vivre. Comprenons bien que prendre au sérieux la citation de Latini, c’est reconnaître que le choix du bien qui donne sens à sa vie est le cœur de l’existence de l’être humain, tout simplement parce que c’est sa plus haute liberté, celle qui le définit dans son humanité. Et cette liberté engage nécessairement dans l’échange d’idées avec autrui sur les valeurs en fonction desquelles on doit vivre. C’est pourquoi Aristote écrivait que si, entre tous les animaux, l’homme est le seul à parler, c’est pour comprendre ce qui est bien et juste. Mais cela prend du temps, et présuppose que les conditions de survie soient assurés.
–   Comment comprendre alors qu’à l’acmé de cette crise sanitaire, en même temps que le confinement généralisé a été imposé, est apparu un débat sur ce que devrait être « le monde d’après » ? Car un tel débat n’implique-t-il pas une réflexion sur le sens de la vie ?
–   (a-s) : Effectivement, il s’agit bien d’une réflexion collective sur le sens de la vie. On ne comprend ce paradoxe que si l’on s’aperçoit que l’état d’urgence actuel (celui qui mobilise contre la covid-19) en cache un autre, beaucoup plus grave : l’état d’urgence écologique.
–   J’avoue que je m’y perds un peu.
–   (a-s) : En fait, c’est assez simple. Pourquoi entend-on aujourd’hui tant de prises de position pour penser un monde d’après et refuser le retour au monde d’avant la pandémie ? Parce qu’on revendique que la pause dans l’activité économique que cet épisode pandémique impose, permette la prise en compte par les pouvoirs publics de l’état d’urgence écologique. La crise écologique a atteint un tel niveau de gravité, depuis quelques années, qu’elle ne permet plus, pour la conscience populaire, de se projeter dans l’avenir à l’échelle d’une vie humaine. C’est-à-dire qu’on n’a plus la visibilité pour dire : je pense tel ou tel avenir pour mon enfant. Ou d’un autre point de vue : la génération Greta (Thunberg ) ne peut plus, dans le cadre de la société actuelle, se projeter dans l’avenir pour préparer sa vie d’adulte. C’est cela le réel état d’urgence, massif, implacable : ne pouvant investir l’avenir, on ne peut plus se placer dans la perspective du sens de sa vie ! Plutôt, le seul sens de sa vie, en état d’urgence, n’a pas à être réfléchi : c’est se donner les moyens de continuer à vivre. C’est ce que font tous ces jeunes militants dont l’interpellation de ce système social toxique se fait de plus en plus pressante. Et pourquoi sont-ils aussi férocement vilipendés ? Parce que l’état d’urgence écologique n’est pas censé exister. Il est l’objet d’un non-dit pratique, pesant, terriblement irresponsable. Il est comme mis sous l’éteignoir. Faire comme si de rien n’était ; à tout prix continuer dans l’activisme économique ; comme si toute autre trajectoire était impensable.
–   Or, une autre trajectoire est pensable. C’est ce que montre le confinement, non ?
–   (a-s) : Exactement ! Le confinement nous met dans une autre logique, de rapport avec l’environnement naturel et de rapports sociaux. Et ce n’est pas du tout catastrophique !
–   Donc, si je te comprends bien, le paradoxe de notre situation actuelle, c’est qu’elle nous met dans un état d’urgence qui nous permet d’en révéler un autre beaucoup plus grave ? C’est quand même bizarre ! Comment subordonner un état d’urgence à un  autre, l’état d’urgence sanitaire à l’état d’urgence écologique ?
–   (a-s) : Tu as raison. On ne subordonne un état d’urgence à rien. Il est toujours prioritaire. Mais, en ce qui concerne la crise sanitaire actuelle, ce ne sont pas les confinés obligatoires qui sont en état d’urgence. Ce sont d’abord les malades gravement atteints et leurs soignants, c’est ensuite l’État lui-même qui est confronté à ses limites d’accueil dans les établissements hospitaliers. Quant aux autres, la plupart des citoyens, ce qu’ils trouvent surtout dans cette situation, c’est une disponibilité inédite.
–   Et c’est cette disponibilité qui permettrait la prise de conscience de l’urgence écologique ?
–   (a-s) : Je crois que cette prise de conscience est déjà largement partagée depuis plusieurs années dans la population. Non, ce qu’apporterait plutôt cette période de confinement, c’est la constatation que l’organisation de la société pour la compétition économique n’est pas une fatalité, et la disponibilité pour réfléchir cette situation inattendue. C’est ce qui amène à mettre l’idée de « monde d’après » au cœur du débat public.
–   N’est-ce pas un peu trop optimiste cette façon que tu as d’interpréter le vécu du confinement ? Il semble qu’il y ait beaucoup de gens qui en souffrent. Parce que dans leur enfermement et leur inactivité, ils se trouvent soudainement face à un grand vide dans leur existence.
–   (a-s) : Tu as bien raison de souligner cet aspect du vécu du confinement. Il existe indubitablement. Il renvoie à la problématique du « divertissement » selon Pascal. L’activité toujours entretenue – l’activisme – divertit au sens où elle permet de ne jamais se retrouver seul avec soi-même et donc dans l’obligation de regarder en face sa grande misère d’être confronté à ses limites, et en particulier celle de l’échéance inexorable de sa mort. Plusieurs philosophes ont considéré cette « angoisse existentielle » comme une dimension inévitable de la condition humaine. J’en doute. Pour justifier ce doute, je ferai seulement remarquer ici  qu’en son étymologie, le « divertissement » pascalien indique que sa vie va dans un mauvais sens. Or, elle va dans un mauvais sens lorsque le bien que l’on poursuit ne correspond pas à ce que l’on est parce qu’il a été induit par des pouvoirs sociaux. Ce qui a été très souvent le cas avec les idéologies religieuses. Ce qui est encore le cas dans notre société où l’espace commun est saturé de messages pour des idéaux de vie qui correspondent aux intérêts marchands et non à notre intérêt propre. Or, ce que l’on constate comme tonalité majeure dans les expressions des confinés, ce n’est pas un drame collectif, mais un état d’esprit positif avec une sorte de libération de la parole et de la créativité.
–   Oui, cela est vrai !
–   (a-s) : Je pense, et cela devrait être confirmé avec le recul, que le principal bénéfice du confinement est d’avoir permis une large prise en compte de la possibilité de sortir de l'ornière écologique et sociale en laquelle nous patinons.
–   Il se peut bien que tu aies raison. Cela pourrait se voir aux prochaines élections. Mais je te rappelle quand même qu’il s’agit d’une situation qui est inacceptable à long terme. Il ne faut surtout pas laisser penser qu’il faille renoncer à la liberté de déplacement pour vivre dans une société écologiquement viable !
–   (a-s) : Bien sûr ! C’est précisément là ce qui donne à penser. Nous sommes invités par le confinement à viser un monde d’après où sera rétablie la liberté de se déplacer, mais où l’on n’aura pas perdu les délicieux avantages que révèle le confinement. Comme les retrouvailles, dans les métropoles urbaines, avec air limpide et agréable à respirer ; comme la redécouverte du silence des moteurs qui laisse entendre mille petits bruits de la vie oubliés ; et même le retour d’animaux sauvages retrouvant un espace de vie jusque dans les centre-ville. Pour la planète, le printemps 2020 fut un printemps exceptionnellement beau !
–   Ne soit pas trop romantique. La catastrophe est à venir sous forme d’une crise économique qui sera sans doute très grave.
–   (a-s) : C’est quoi une très grave crise économique ? Cela ne renvoie-t-il pas au déni dont je parlais ? On fait comme si le seul horizon envisageable était la variation des points de croissance du PIB, laquelle dépend des retours sur investissement financier.
–   On dit que c’est important pour le retour à l’emploi, etc…
–   (a-s) : Pour aller où ? C’est complètement hors-sol. Comme j’ai essayé de te le faire comprendre, le véritable sol de l’humanité c’est de donner du sens à sa vie. Et dans ce sens, le devenir de sa descendance est partie prenante. C’est pour cela que l’individu humain – le seul parmi les animaux – consacre une si grande part de son temps à être éduqué et a éduquer. L’éducation ne vaut que comme un investissement sur l’avenir de l’humanité. Le confinement généralisé a manifestement ouvert à un large effort populaire pour redonner une visibilité à l’avenir de l’humanité, devenu invisible par l’horizon trop étriqué de l’économie marchande.
–   Ton idée, c’est que si le confinement nous a enlevé l’espace, il nous donné le temps. Et pour toi le temps est plus important que l’espace pour la liberté.
–   (a-s) : Oui, on peut le dire comme ça. Il faut quand même rappeler l’importance de la liberté de déplacement. Et l’on pourrait beaucoup développer sur la manière dont elle est de plus en plus limitée et contrôlée dans notre société marchande : réduction des espaces publics, multiplication des itinéraires imposés, des murs et des clôtures, etc. Mais, effectivement, c’est de manière beaucoup plus décisive au niveau du temps que se concrétise le contrôle social.
Le pouvoir mercatocratique parvient à capter notre énergie vitale pour ses fins particulières, non pas par la contrainte et la force, mais par d’incessantes sollicitations qui en appellent à nos désirs les plus primaires et les plus régressifs – lesquels se présentent avec l’évidence et l’urgence de besoins, nous dispensant de la réflexion. C’est ainsi que nous sommes constamment tenus en haleine de manière à n’avoir pas le temps de réfléchir. C’est ainsi que le sens de notre vie, comme nous l’avons noté, peut nous échapper. Sans cesse, tous azimuts ,nous interpellent des messages nous présentant le bien comme allant de soi : bien vivre c’est réussir sa vie, réussir sa vie c’est être en position d’accumuler des sensations bonnes, et, pour cela, être plus capable que les autres de s’enrichir pécuniairement.
Or le bien comme allant de soi est le bien de la prime enfance ! Ce sens de la vie sur lequel est organisée notre société est profondément régressif, et donc inhumain. C’est pourquoi nous en souffrons.
Nous souffrons sous mille formes. Nous souffrons de la détérioration de notre environnement certes, mais aussi de rapports sociaux mis constamment sous tension par la compétition sociale, mais encore, et de manière plus intime, parce que nous nous sentons constamment infantilisé, manipulé, non respecté, par le sentiment que notre singularité est escamotée, que notre temps de vie nous échappe, par une impression d’inutilité, d’absurdité, qui peuvent en arriver à paralyser notre vitalité.
Tout cela peut être résumé en un seul mot : nous souffrons d’inhumanité ! Telle est selon moi la vérité de l’angoisse existentielle.
Hé bien ce confinement restera un souvenir heureux, malgré toutes les conditions particulières difficiles vécues, parce nous avons enfin pu vivre plus humainement !
–   N’idéalises-tu pas le confinement ?
–   (a-s) : Je ne crois pas. Il y a des signes tangibles de ces retrouvailles avec la valeur de notre humanité. Pensons au dévouement des soignants qui ont tu leurs revendications pour inlassablement secourir, aux manifestations populaires spontanées et quotidiennes de solidarité le soir à 20 h, à l’engagement de tant de travailleur(se)s soustraits du confinement généralisé pour garantir à tous la sécurité et l’accès aux biens de première nécessité, etc.
–   C’est vrai que toutes ces personnes ne travaillaient pas pour l’argent, elles continuaient à être très mal payées, tout en prenant de gros risques !
–   (a-s) : Elles travaillaient par humanité ! Je veux dire : leur travail avait enfin un sens pleinement humain. Elles n’étaient plus en injonction de faire du chiffre, elles s’efforçaient au mieux de contribuer au bien commun.
–   Cela restera une période exceptionnelle dans leur vie, alors !
–   (a-s) : Pour elles, et pour nous tous. Je veux dire pour tous ceux – soit l’immense majorité des gens – qui ne mettent pas le sens de leur vie dans le surenchérissement dans la course au profit mais plutôt dans l’attention à la décence ordinaire. Ce fut un printemps où nous avons été plus humains, plus proches, et donc plus libres ! Même si cela risque d’être peu reconnu publiquement, je suis persuadé que, pour nous tous, ce printemps 2020, restera un souvenir heureux !
–   Je suis prêt à te suivre dans cette conclusion. Mais un souvenir heureux, est-ce suffisant dans notre situation actuelle ? Et maintenant ?
–   (a-s) : ? …
–   Maintenant qu’on est sorti du confinement et qu’apparaissent les premiers signes de la crise économique, la logique marchande risque de reprendre ses droits, tous ses droits, comme avant !
–   (a-s) : Il y a une loi dont il faut se souvenir : une prise de conscience n’est jamais réversible. Les gens ne pourront jamais faire comme s’ils n’avaient pas vécu cette période, comme s'ils ne savaient pas qu'un autre principe de vie sociale, un autre rapport à l’environnement, une autre logique économique, une autre manière de prendre son temps, une autre liberté, étaient possibles. Bien sûr, il faut être pragmatique, il faut retourner au travail, re-subir ce qu’on a tant subi : faire la queue, jouer des coudes, se sentir méprisé, revendiquer, s’incliner et prendre son mal en patience, etc. Mais tout cela n’empêchera pas que l’on ne voie plus le monde comme avant, et que celui qui pointe en nous est clairement décroché des mantras du discours marchand – « Soyez spontanés ! », « Faites-vous plaisir ! » « Nous nous mettons en quatre pour votre bonheur ! », etc. C’est pourquoi les choix, aussi bien individuels que collectifs, ne sont plus tout-à-fait les mêmes que ce qu’ils auraient dû être sans ce coup de mou dans le contrôle social.
–   Pourtant, on ne parle déjà plus du « monde d’après » comme il y a 2 mois ?
–   (a-s) : C’est normal ! On y est déjà : nos tous premiers pas ...