"Une vie dépourvue de pensée n'a rien d'impossible ; elle ne réussit pas à développer sa propre essence, c'est tout... Les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules." Hannah Arendt
Cf le site L'anti-somnambulique
samedi, octobre 25, 2008
Le blues du responsable de l'avenir de l'humanité.
Je veux dire ces phrases édifiantes qui sont balancées sans arrêt en accompagnement des diverses expressions de la prise de conscience de la crise écologique.
"Ne jette pas ton plastique, pense à l'avenir de la planète",
"Tu ne devrais pas utiliser ces piles, ça pollue, pense à l'avenir de l'humanité",
etc.
Mais, saperlipopette, c'est bien la première fois dans l'histoire qu'on enjoint à quiconque d'être "responsable de l'avenir de l'humanité" !
Comme maximisation de la responsabilité on ne peut pas faire mieux !
Ne trouvez-vous pas que ça fait un peu beaucoup pour un apprentissage de la responsabilité quand il s'agit des jeunes générations ?
Grands dieux, ils n'ont pas choisi d'arriver dans un monde où on leur propose toutes ces saloperies.
Être responsable c'est être en capacité de répondre des conséquences ses choix. Être responsable de l'humanité c'est être en capacité de répondre des conséquences pour l'humanité de ses choix.
N'y a-t-il pas une certaine disproportion entre le choix d'un emballage non biodégradable et la conséquence dont on serait censé répondre ?
D'autant plus que c'est un choix qui est souvent assez théorique, puisque l'on met le plus souvent les gens en conditions aussi bien matérielles que psychologiques, d'être induits à faire ces choix.
Par contre ceux qui font les choix qui ont une réelle conséquence pour l'avenir de l'humanité, n'ont pas du tout l'air chargés de cette responsabilité – choisir le camion contre le rail dans les années 70 – ou, à la même époque, l'hyper-commerce contre le commerce de proximité.
Ceux qui ont vraiment le choix parce qu'ils ont le pouvoir, et que ce pouvoir a un impact social et écologique sensible à un niveau global, pourquoi ne parlent-ils pas de leurs responsabilités concernant l'avenir de l'humanité ?
L'inégalité irait-elle jusque-là ? Inégalité face à la loi, certes, nous en découvrons l'ampleur aujourd'hui où l'on s'intéresse aux paradis fiscaux ; mais inégalité dans le sentiment de responsabilité aussi,
ce qui est bien plus grave pour le devenir collectif.
dimanche, octobre 19, 2008
Accident collatéral de la Crise : La logique des caisses-qui-sont-vides heurtée de plein fouet par la logique des produits-dérivés
On est devant un spectacle de magie, yeux rond, bouche bée, interloqués par la force des questions qui se pressent : mais comment vous faîtes ? D'où ça vient ? Qui paie ? Tout cet argent, c'est bien pour notre intérêt ?
On nous répond ... enfin un peu : argent virtuel, ... enfin ... prêté, ... avec des intérêts, ... seulement si nécessaire, ...sera emprunté, ... jeu d'écriture, ... l'État y gagnera, etc.
Eh bien, je suis, nous sommes, nous, l'immense club des interloqués. Ceux qui avaient appris à penser l'économique d'après la paradigme du "contenant-vide-ou-plein". C'est en effet le discours de solide bon sens que l'on a toujours reçu des gestionnaires de l'argent public – ou de nos salaires – lorsque nous nous posions un problème économique : « les caisses sont vides !»(et oui, la thèse opposée, logiquement possible, est rare) . Et nous pensions bêtement que pour posséder une richesse, il fallait qu'elle existe au préalable quelque part.
Et non, nous sommes des imbéciles. On nous servait le discours pour imbéciles. La réalité des finances est bien plus subtile : pas besoin qu'une richesse existe pour l'imputer au crédit d'un bilan.
L'économie capitaliste s'est développée en créant du symbole de possession de richesse (de la monnaie) sur la richesse à venir attendue : voir l'argent-dette.
Et ces fameux produits financiers dérivés, si mystérieux, ne sont que le produit de cette virtualisation de la richesse à un niveau supérieur : voir mon post du 22/09 ci-dessous :Titrisation médiatique.
Vous l'avez compris : nous étions complètement en dehors du coup. Dans les discours sur le rempli ou non des caisses, le caractère virtuel, et même virtuel-puissance-x, de la richesse, nous avait échappé. Nous croyions bêtement que la monnaie n'était que le symbole d'une richesse existante. Et bêtement nous revendiquions : « non, les caisses ne sont pas vides !» comme si c'était un problème. On a dû bien les faire rigoler.
Eux – nous. Il y a peut-être bien deux classes sociales – et il faudrait s'en retourner vers le vieux Marx – dont les deux langages économiques seraient la ligne de démarcation. Le langage de subtilité de ceux qui savent que toute richesse fiduciaire est crédit, et le langage simpliste qui pense que la richesse est dans les biens utilisables dont la monnaie n'est que le symbole.
Il resterait à décrire (Marx encore, mais la théorie de la plus-value ne sera-t-elle pas trop limitée ?) le tour de passe-passe par lequel le premier groupe siphonne la richesse (non virtuelle) produite par l'autre.
Il reste que la crise des représentations de l'économie est réelle pour l'immense majorité. Et, n'est-ce pas, la perplexité et l'étonnement sont toujours salutaires : ils amènent à réfléchir.
Platon : « C'est la vraie marque d'un philosophe que l'étonnement que tu éprouves »
Parle-moi fric, je te dirai d'où tu es.
dimanche, septembre 28, 2008
Ça va pas la tête !
Sans point d'interrogation.
C'est un diagnostic.
Sur l'esprit d'incohérence dont le monde – et "Le Monde" quotidien du soir – a besoin pour continuer à tourner sans remettre en cause les positions acquises.
Ainsi l'on peut lire dans la même journée du 26 un article sur
Les émissions de CO2 excèdent largement les prévisions
et un article sur
Formule 1 : course de nuit à Singapour
Et pas de rapport entre ces deux articles !
Le premier est un message d'alerte maximum : il fait le constat de l'inconséquence des décideurs, et nous met en face de la détermination délibérée de catastrophes à venir ( + de CO2 => + d'effet de serre => réchauffement accru);
le second n'examine, concernant une course automobile en nocturne, que les problèmes posés à une poignée de pilotes automobiles.
L'alarme de l'un ne parvient pas aux oreilles de l'autre !
N'y a-t-il pas une instance de coordination, quelque chose comme une rédaction en chef, pour rappeler que le lecteur des articles est Un, et que c'est dans un même cerveau que ces deux articles doivent cohabiter ?
Les journalistes auraient-ils une idée trop réductrice de leur lectorat pour l'imaginer affidé à un domaine d'intérêt particulier avec ses modèles, voire sa vision du monde, sans capacité d'aller au-delà ?
Où alors ne sommes-nous en face d'une maladie spirituelle contemporaine, qu'on a pu appeler "zapping", et qui implique que l'on vide la mémoire vive de son cerveau à chaque clic de souris (ou annonce d'une nouvelle communication) pour se rendre disponible à la séduction nouvelle ?
Serait-ce de cette maladie que l'humanité se dépérit ?
lundi, septembre 22, 2008
Titrisation médiatique
On titrise une créance lorsqu'on la met sur le marché où elle devient un titre autonome sur lequel on peut spéculer. Ce n'est plus alors la solvabilité d'un débiteur qui détermine la valeur de la créance, mais ce qu'on pourrait appeler l'"ambiance" des marchés. On fait crédit à un établissement bancaire de ses crédits. On fait crédit à un fond d'investissement du crédit qu'il a fait à des établissements de crédit, etc...
Éh bien il faudrait peut-être retenir ce mot de titrisation comme une des clés du monde contemporain.
N'y a-t-il pas, de manière très sensible, une titrisation médiatique ?
Par exemple on vient juste, à la radio, de m'informer – me vanter – sur une émission de télévision ce soir sur la médiatisation de la vie privée des hommes politiques.
N'est-ce pas me demander de faire crédit sur le crédit que je dois porter à une émission qui va porter sur le crédit qu'on doit accorder au médias qui parlent de la vie privée des hommes politiques.
Vous suivez ?
Vous ne suivez pas ? C'est normal.
Car l'essence de la titrisation, n'est-ce pas justement de décoller de la réalité – l'unique, celle qui résiste à nos désirs – pour s'attacher aux représentations, et aux représentations de représentations, etc...?
Comme les sophistes de l'antiquité qui proclamaient qu'il n'y a pas de réalité unique, mais qu'il n'y a que les représentations qu'on s'en fait. Et donc que l'important, c'est d'imposer les siennes.
Perdre la réalité par le jeu sur les représentations qu'on s'en fait, cela a toujours été une manière de faire illusion, donc une méthode de pouvoir.
Pendant ce temps, des gens n'arrivent pas à se nourrir, des camions piégés explosent, et la banquise se délite.
La titrisation : dernier avatar de la sophistique.
"Socrate ! Reviens ! On a besoin de toi !"
lundi, septembre 15, 2008
Répulsif anti-jeunes
Et puis une entreprise toute fière de son innovation l'a lancée sur le marché. Et il s'en est vendu plusieurs milliers d'exemplaires (ce sont des boîtiers émetteurs d'ultrasons).
Je remarque parallèlement la multiplication d'affichettes interdisant l'expression de la vitalité des jeunes dans les ensembles urbains.
Donc résumons-nous : en ce début de XXI° siècle les jeunes sont séparés de l'expérience des activités adultes – expérience si formatrice pour eux . Ils sont exclus de presque toutes les voies de circulation (par les bagnoles). Ils sont drastiquement confinés dans les espaces publics (par les bagnoles et les exigences du commerce). Et lorsqu'ils sortent de chez eux pour aller vers la socialisation la plus proche– les bas d'immeuble – ils sont chassés par des répulsifs.
Voulez-vous faire de vos enfants de futurs citoyens libres capables de participer activement à l'élaboration du monde commun ? Ou voulez-vous en faire des bêtes furieuses prêtes à se livrer corps et âmes aux plus folles aventures terroristes ?
Ah ! J'étais injuste. J'oubliais que, dans votre grande sollicitude, vous avez prévu des jeux où ils peuvent exprimer toute leur agressivité par d'infimes mouvements du pouce et de l'index, sans sortir de leur chambre.
Dis-moi comment tu traites la jeune génération, je te dirai où tu vas.
Grotesque
dimanche, août 24, 2008
Sarkozy et la retraite
Il est vrai que j'avais été très étonné. Il était le premier à faire ce type d'annonce. Une annonce qui recelait l'aveu que son auteur ne se sentait pas trop dans l'éminente fonction sociale qu'il briguait.
16 mois plus tard, force est d'admettre – les occurrences pullulent – que Sarkozy n'est toujours pas en mesure d'« habiter la fonction ».
Il est toujours dans ses vieux habits. Ceux par lesquels il s'est montré performant pour capter l'intérêt et l'adhésion immédiate de l'opinion.
Mais d'un Président de la République on attend justement l'opposé d'un comportement qui engendre des sensations positives immédiates (que ce soit un bon mot ou une pommade qui apaise une émotion collective ponctuelle.) On attend des repères et des fondations pour l'avenir.
L'opinion en a conscience. Et donc lui-même aussi. C'est pour cela qu'il met régulièrement en scène le "j'ai changé". C'était le cas en janvier 2007, en avril 2007, entre les deux tours (cf l'article du Monde cité ci-dessus), en janvier 2008 aussi. Mais comment faire accroire ce changement si la partition du "j'ai changé" se répète ainsi ? Elle n'est alors rien d'autre qu'une réponse à effet immédiat à un désaveu de l'opinion. Toujours les vieux habits...
Le héraut de la réforme serait-il ainsi incapable de se réformer lui-même ?
On en arriverait à craindre un manque d'étoffe, d'épaisseur spirituelle chez le 1er personnage de l'État. Rappelons qu'il a été capable de dire publiquement : « Il faut qu'il y ait de l'autorité, des lois. L'intérêt de la règle, de la limite, de la norme, c'est justement qu'elles permettent la transgression. Sans règles, pas de transgression. Donc pas de liberté. Car la liberté, c'est de transgresser.» Interview par M. Onfray dans Philosophie Magazine n° 8. Et il a dit ça lors de sa campagne pour se faire élire chef de l'État ! C'est tout simplement disqualificatoire : l'État, c'est justement le système des règles qui rendent viables la vie en commun ! C'est de la philosophie d'adolescent ou de soixante-huitard attardé et superficiel. Les policiers, les magistrats, chargés d'affirmer l'autorité de l'État face au délinquant vont-ils se voir opposer une citation de Sarkozy ?
Nous ne savons pas ce qui se passe en l'esprit d'un être humain. Mais celui dont il s'agit ici s'est mis sur le tout devant de la scène, et nous souffrons de recevoir de lui des signes qui ne sont pas à la hauteur de la confiance que, de nous, il a revendiquée.
Et l'exigence de l'intérêt collectif est trop prioritaire pour souffrir de l'attente d'une clarification de la psychologie présidentielle.
Dès lors la nécessité d'une retraite pourrait à nouveau se poser au Président, mais sans doute pas selon la même modalité.
samedi, août 23, 2008
Jeannie Longo hors cadre
Jeannie Longo vient de participer à ses 7èmes J.O. (ses 1ers : en 1984 à Los Angelès) !
Elle a frôlé l'obtention d'une médaille, à 49 ans !
Sa première médaille ? En 1979, comme championne de France !
Qui dit mieux ? Quels autres sportifs, même s'ils font délirer les commentateurs et les foules peuvent-ils lui être comparés ?
Avez-vous vu des images de J. Longo à la télé lors de ces J.O. ? Moi, pas !
Quel grandiose discrétion des médias !
Qu'est-ce qui ne va pas chez J. Longo pour que les journalistes sportifs n'aient pas la propension à écouler leurs adjectifs dithyrambiques ?
C'est parce qu'elle mange bio et défend l'agriculture bio au lieu de jouer dans les marges de la médecine allopathique et du dopage?
C'est parce qu'elle travaille, s'entraîne en dehors du cadre de la fédération sportive ?
C'est parce qu'elle fait des affaires commerciales, qu'elle est virtuose de piano, entre autres activités ?
Ou bien est-ce parce qu'il est dans la logique de notre société du spectacle que celui-ci soit éphémère et que l'athlète durable ne soit pas spectaculaire ?
Eh bien je vois une autre possibilité : peut-être que Jeannie s'en moque de la reconnaissance dithyrambiques et baveuse de journalistes sportifs toujours à nager dans les clichés et le chauvinisme.
Elle n'en n'a pas besoin.
Nous non plus. Il nous suffit de savoir qu'elle existe. Alors nous nous intéressons à elle. C'est comme cela qu'elle a le plus d'influence : comme personnalité exemplaire !
Reprise ?
Humain, trop humain que ce divorce entre ce qui est voulu et ce qui est tenu. Ici, vous l'avez remarqué, on veut et tient ( + ou -) pendant les vacances d'été, et on laisse filer lorsque la pression professionnelle devient permanente.
Pourtant la réflexion écrite régulière est une perspective à laquelle je ne veux pas renoncer.
C'est un besoin de tout homme que la pause, plutôt quotidienne et vespérale, qui met entre parenthèse l'action pour essayer de considérer les événements en perspective, et clarifier le sens de ce qu'on a fait et de ce que l'on a à faire. Et c'est une condition liée à l'activisme fébrile du monde contemporain que de ne laisser que les vacances d'été pour une telle pause.
Mais il faut résister au courant. Être libre, n'est-ce pas d'abord maîtriser son temps ? Inscrire son propre rythme de vie dans le monde ?
Mais, après tout, pourquoi ne pas faire un simple examen de conscience – tout intérieur à soi – à la manière des Stoïciens ?
Il s'agit ici de penser notre humanité dans sa résonance avec l'actualité. Or la pensée philosophique fait fond sur l'universalité de la condition humaine.
Hommage à Internet et à ce blog de donner une possibilité de concrétisation de cette universalité : en écrivant ici ce qui me soutient et ce que je vise (sans peut-être toujours l'atteindre) c'est vous qui vivez les mêmes problèmes de l'humaine condition.
samedi, août 04, 2007
Ethique de l'amour
"Aimer n'est autre chose que trouver sa propre satisfaction dans la félicité ou la perfection d'autrui." Leibniz
Le mot "amour" n'a de sens pour caractériser la relation entre deux individus que s'il dépasse la vision utilitaire de la relation à autrui.
Effectivement, je tends spontanément à développer un attachement affectif à tout individu dont la relation m'apporte un bienfait. Mais cela est vrai pour n'importe quelle réalité : tel le bienfait d'un bière fraîche sous la canicule. Et si l'on emploie alors le mot "aimer", c'est en sa signification exagérément diluée. En cette signification j'aime autrui ni plus ni moins que j'aime le chocolat.
Il ne s'agit pas d'amour, il s'agit de l'affect positif attaché à ce que nous considérons comme la cause d'un bienfait.
Cette relation positive à une réalité qui nous apporte un bienfait peut être maximisée par un calcul rationnel de la différence des plaisirs et des peines, autrement dit un calcul d'utilité.
La relation à autrui, la plupart du temps, est effectivement considérée sous ce mode de l'utilité. Ce sont le cas des relations de collaboration sociale, commerciale, ou plus généralement contractuelle.
Dans l'amour, autrui n'est plus dans la perspective d'utilité. Pour une raison très simple. L'amour remet en cause la consistance du moi – de l'"ego"– sur laquelle se fonde le sens de l'utilité. Déterminer ce qui est bon pour nous présuppose de savoir qui nous sommes ! Aimer c'est remettre en cause ce que nous croyons être.
Il faut en revenir à la genèse du moi. Ce "moi" dont je me réclame a été gagné dans la prime enfance sur la dispersion de mon être dans les sensations : être "avoir faim", être "repu", être "désir de contact maternel", etc. C'est l'amour parental qui a permis de synthétiser ces sensations par l'intensité et l'unicité de l'intérêt qu'il leur a porté et les mots qu'il a apportés pour la nommer (cette unicité).
Mais qui est vraiment sûr de soi ? Le moi reste un acquis tardif, donc précaire. De fait, il est multiforme. L'adolescent ne se contente plus du moi suscité par l'accueil des parents ; il vit son adolescence en n'ayant de cesse d'imiter des modèles pour se construire une identité sociale. Chacun joue plus ou moins sa partition de vie sociale sur plusieurs identités – l'époux, le fêtard, le supéreur hiérarchique, etc. – en fonction desquelles il négocie avec la réalité ce qui lui paraît alors avantageux. Mais ces constructions sont toujours précaires, à conforter et à réconforter, appuyées sur les sables mouvants d'un imaginaire que fait dériver nos désirs les plus enfouis. On pourrait même dire que ce besoin forcené d'agir utile, de poursuivre "son intérêt particulier" est la meilleure manière de légitimer à ses propres yeux ce moi par ailleurs si peu assuré : je suis moi puisque je définis mes intérêts.
Aimer doit être compris comme un état affectif en lequel se réactive le type de sentiment d'attachement à autrui connu dans l'enfance, duquel on ne se garde par aucune position de défense sur un moi, mais en lequel on joue son être.
C'est ce renoncement à la défense de l'intérêt du moi qu'exprime Leibniz : "Aimer n'est autre chose que trouver sa propre satisfaction dans la félicité ou la perfection d'autrui."
Dès lors aimer ce n'est pas défendre ses intérêts, c'est accepter que son moi, partant la vision du monde qui en est le corollaire, soient remis en cause par l'attachement affectif à autrui.
L'amour bouleverse ou n'est que flatus vocis (bruit de la bouche).
Comme l'amour parental, faisant sortir l'enfant du monde de ses sensations pour lui permettre d'accéder au monde objectif, l'amour d'autrui et pour autrui – l'amour réciproque – fait sortir du monde de son moi pour l'élargir du monde d'autrui. Mieux, il fait naître un nouveau monde enrichi par la confrontation (hé oui, aimer, c'est aussi ne pas être d'accord, mais désirer se mettre d'accord) des mondes de chacun.
Tout comme l'amour – aimer physiquement – c'est sortir des limites de son corps pour être le corps d'autrui. Peut naître un nouveau corps, un nouvel être.
Amour = nouveau moi, nouveau monde, et éventuellement nouvel être. L'antonyme de l'amour ne serait-il pas l'ennui ? ou la sécurité ? Les deux ne sont-ils pas étroitement liés puisque la logique du vivant n'est-elle pas de lancer ses pseudopodes vers des espaces inconnus ?
Je les vois s'emm...der à la terrasse des cafés dans les endroits chics de l'occident :
"Nous avons inventé le bonheur disent les derniers hommes, et ils clignent des yeux", Nietzsche
Agrippés à leur moi, avec le rictus des "devant-être-heureux", savent-ils encore aimer ?
mercredi, août 01, 2007
Le dopage et ses paradoxes
"Que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que c'est une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable !" Pascal, Pensées.
Concernant le dopage des sportifs, et le plus manifestement, ceux du Tour de France, il est intéressant de noter quelques paradoxes sanitaires.
En se dopant, les sportifs prennent des susbstances ayant pour fonction de modifier des métabolismes (les équilibres) dans leur organisme qui fonctionne correctement. Ils donnent des médicaments à leur corps en pleine santé. Premier paradoxe.
Ils réalisent ainsi un imaginaire d'identité glorieuse. Ils se préparent aussi des lendemains qui déchantent, comme tous ceux dont la valeur sociale dépend de l'attention médiatique. Mais bon ! On peut admettre que cela puisse être cohérent pour certains . Qui a la réponse définitivement assurée du sens de la vie pour leur faire la leçon ? Quoique j'aime bien le discours de Christophe Bassons qui veut trouver dans le cyclisme de haut niveau, non la gloire, mais un épanouissement de ses qualités personnelles.
Mais le paradoxe gît un peu plus loin, puisque ces sportifs veulent ainsi réaliser un idéal d'homme et s'ériger en modèle – la vertu comme effort sur soi, comme capacité de la volonté à dominer la souffrance – qui est au fond un modèle de liberté ; alors que, secrètement, ils se font esclaves de médecins-gourous, de filières clandestines, et de techniques qui les instrumentalisent. Ce paradoxe se dénoue au moment où le sportif se fait prendre et passe en un instant de celui qu'on louangeait à l'infini au justiciable dont on se détourne.
Pourtant il faut considérer le phénomène du dopage sportif plus largement. Combien est symptomatique la soudaine énurésie verbale sur le dopage, de journalistes qui, si peu de temps auparavant, se retenaient consciencieusement d'en parler, alors même qu'il était flagrant qu'une information honnête l'aurait requis ! Le paradoxe est ici que, si le sportif se soigne alors qu'il n'est pas malade, la société – plus précisément l'investissement des valeurs dans la société – est malade mais ne se soigne pas. Pas de diagnostic même ! Tout se passe comme s'il était normal d'avoir mise en valeur aussi longtemps et aussi massivement la valeur intinsèque des sportifs, dans les compétitions, alors que l'on ne pouvait que savoir qu'il n'en n'était rien.
Finalement le vrai paradoxe c'est que le dopage dont on parle enfin, le dopage des sportifs – le petit dopage – n'est à ce point matière à prolixité, que dans la mesure où il permet de taire le grand dopage de la société.
Le vrai dopage, en effet, ne serait-il pas celui de toute une société qui se "shoote" à l'imaginaire d'épopées sportives pour recouvrir l'insuffisance des existences de ceux qui la constituent ?
samedi, août 26, 2006
Marseille : la loi du thonier
Loi qui interdit l'expression sur un problème d'intérêt public crucial lorsque celui-ci peut remettre en cause la réalisation fort lucrative d'un intérêt particulier.
Car il y a un problème scientifiquement avéré de surexploitation du thon rouge de Méditerranée

Bravo le thonier ! Il est fort : quelques mâles vociférations et l'État s'est couché.
Il a montré ce que vaut l'État de nos jours.
Il a montré ce qu'absence de courage politique veut dire.
Il a montré ce que valent toutes les rotomontades du Ministre de l'Intérieur sur les valeurs de la République.
"Pas de vagues surtout, il y a des élections qui approchent" se dit le politique qui se croit habile. Mais c'est en contenant les vagues qu'on prépare les raz-de-marée !
Ce n'est pas de mauvaises lois dont notre République se meurt, pas plus que d'une Constitution inadaptée. C'est plus profond : c'est de croyance en sa propre valeur – res publica = chose publique.
Qui a du courage pour la chose publique ?
C'est la première question à se poser pour les prochaines élections.
dimanche, août 20, 2006
Schizophrénie sportive
D'une part il est clair que le sport de haut niveau est largement tributaire du dopage.
D'autre part pour préserver le sens de la compétition sportive qui motive l'adhésion populaire, on fait comme si les sportifs s'affrontaient sur la base de leurs qualités intrinsèques, et en particulier leur mérite.
Or de cette double conscience contradictoire on ne peut sortir dans le cadre de l'esprit du temps.
Les pratiques de dopage sont inévitables dans une société du divertissement où le spectacle de la compétition sportive détourne – divertit est le mot juste (du latin di-vertere = se tourner ailleurs)– de l'impuissance dans la compétition réelle de chacun, dans une société qui, sans en avoir l'air, s'est bien verrouillée.
Cet investissement délirant sur certain événements sportifs exige l'exacerbation de la compétition et le surenchérissement dans la performance.
L'attention à la dimension qualitative du geste sportif s'estompe pour la seule considération de la dimension quantitative de la performance.
Et le seul moyen pour être quantitativement encore plus performant lorsque le corps rencontre ses limites, c'est la dope.
Mais par ailleurs dans une époque où les substances à fonction psychotrope et physiotrope se diversifient et se rendent disponibles à tout un chacun – rencontrant les désirs valorisés socialement – il n'est pas possible d'éviter que se développe une morale de la préservation de la condition naturelle de l'individu, surtout si celui-ci, comme vedette sportive, a pris le rôle de modèle social.
Il faut donc débusquer le dopage.
Mais, on l'a vu, il faut nier le dopage pour que le spectacle divertisse.
Hommage tout particulier ici aux journalistes sportifs qui ont l'héroïque fonction, au long de leurs reportages passionnés, de dire ce qu'ils ne pensent pas, et de faire comme s'ils ne pensaient pas ce qu'ils pensent.
jeudi, août 17, 2006
Dérivertissement ...
Hier je cherchais une bibliothèque – vous savez, un meuble pour ranger et rendre aisément accessibles des livres. J'avais fait la même démarche d'achat il y a 10 ans.
Résultat : l'offre s'est considérablement réduite.
La bibliothèque n'est plus, mais alors plus du tout, un marché porteur.
Car soit il se vend beaucoup moins de livres – mais les nombres de parutions et les chiffres des éditeurs ne sont pas si mauvais que ça ; soit les livres achetés ne sont pas gardés.
C'est plutôt du côté de cette dernière hypothèse qu'il faut regarder : on cherche dans l'écrit de l'information ou du divertissement, et donc les livres prennent une utilité conjoncturelle. Ensuite ils sont dévalués : on n'a que faire qu'ils aient une place dans le salon.
Un livre qui se garde dans une bibliothèque est un livre qui, considère-t-on, peut toujours donner à penser. Car le temps de la pensée n'est pas le temps fermé de la conjoncture, c'est un temps ouvert.
Donc exit les bibliothèques, place aux larges écrans plats.
E viva el derivertissamento !
Donc si vous avez une piste, je cherche une bibliothèque de style simple, plutôt en bois massif, pour occuper un mur de 2,50 m x 2,50 m.
mercredi, août 16, 2006
Le monde comme il va
Il fallait se regarder dans la rue, discuter à la caisse du supermarché, etc ... pour avoir son lot d'humanité. Incontournable.
Remarquez je ne boude pas mon plaisir : me publier par internet sans passer par les conditions des éditeurs.
Ne jamais oublier que ces nouveaux modes de faire circuler les idées sont un progrès absolu ! Le rêve de tel intellectuel passionné du Haut Moyen-Âge transportant en plusieurs mois à dos de mulet les traités d'Aristote de l'Orient vers l'Occident à travers les innombrables périls de contrées forestières, peu peuplées, en proie aux invasions barbares et aux bandes armées.
Vraiment le problème n'est pas dans les possibilités techniques, il est dans l'idée de leur usage qu'on parvient à imposer. Tout, dans l'air du temps, alimenté en dernier ressort par les marchands, conduit à un usage veule de ces médias – allez vous renseigner sur ce que signifie l'adjectif "veule" et appréciez l'opportunité de son emploi !
Cher(es) compagnes/ons de l'aventure humaine :
Vers quel monde pourrait-on aller si les blogs étaient investis par cette passion de comprendre qu'avaient nos intellectuels-marcheurs du Haut Moyen-Âge ?
mardi, août 15, 2006
Mon premier pas
C'est un lieu d'impulsions communicationnelles.
Je voudrais simplement, en ce qui me concerne, d'un point de vue anti-somnambulique, que ce ne soit pas simplement un lieu de réactions, mais plutôt un lieu de stimulation ... à l'action.
Car une chose est de réagir , c'est-à-dire d'avoir un comportement déterminé par ce qui nous touche, autre chose est d'agir, c'est-à-dire d'avoir un comportement qui s'appuie sur une opportunité pour exprimer un nouvel aspect de ce que nous sommes.
Oui, je m'appuie ici sur la pensée de Spinoza, développée par Deleuze.